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Trois mousquetaires (au féminin singulier) ont lancé un appel le 4 juin…

Islamisme. À l’Assemblée nationale, Mona Jafarian, Fadila Maaroufi et Lara Fatimi (de gauche à droite sur notre illustration) ont appelé à un sursaut collectif. Qui sont-elles ?


Pendant que Greta et Rima, les célèbres duettistes, faisaient des selfies sur leur yacht en direction de Gaza, d’authentiques héroïnes ont lancé un appel contre un danger véritable. Peut-être un peu comme l’a été celle du 18 juin 40, il est probable que l’importance de l’appel du 4 juin ne sera reconnue que bien plus tard. Ce qui importe, c’est que cet appel a été solennellement lancé au Palais Bourbon, lors d’une conférence sur la liberté des femmes menacée par l’islamisation de la société, par trois femmes exceptionnelles, en présence de Constance Le Grip, députée, et de Paul Amar, journaliste, modérateur de la conférence.

Photo : Liliane Messika

Mona Jafarian

À la différence des touristes humanitaires citées plus haut, Mona Jafarian mérite le titre d’activiste, qui vient du mot « action ».
La révolution de 1979, qui a installé la charia dans l’Iran laïque, avait trois ans quand Mona est née. Venue en France bébé avec sa mère, elle a fait, jusqu’à sa majorité, des allers et retours réguliers avec son pays d’origine pour y visiter son père, incapable de couper ce cordon-là. C’est pourquoi elle y a encore une relation charnelle avec le pays, la langue, les amis et les amies.
« Tout ce qui compose la République islamique ne sème que la mort, la destruction et la faillite », écrit-elle dans Mon Combat.
Son activisme véritable a commencé le 17 septembre 2022, le lendemain de la mort, à Téhéran, de Mahsa Amini, à l’âge de 22 ans. Cette étudiante iranienne d’origine kurde avait été arrêtée trois jours plus tôt par la police de la vertu pour « port de vêtements inappropriés ». Les manifestations monstres qui ont aussitôt érupté ont convaincu la Franco-iranienne que « ce qui se passait était différent. La révolution avait commencé (…) et elle ne s’arrêterait plus jusqu’à la victoire. »

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Mona Jafarian connaissait les violences quotidiennes subies par les femmes iraniennes, elle savait que des milliers d’étudiants avaient été tués pour avoir scandé « Où est mon vote ? » lors des révoltes de 2009, « après l’élection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad ». Cette révolte, comme celle de 2019, avait été noyée dans le sang des protestataires.

Le mouvement Femme-Vie-Liberté est né de la mort de Mahsa Amini et il a grandi à la vitesse du son et de la lumière dans tout le pays, parce qu’il était porté par les femmes, soutenues par tout un peuple, conscient de son identité (persane), de la singularité de sa religion (zoroastrienne), de sa langue (le farsi) et de son Histoire (deux millénaires de civilisation interrompus lors la colonisation arabo-islamique, il y a 14 siècles, puis partie en marche arrière depuis 1979).
Mais dans sa France d’adoption, tout le monde ignorait aussi bien l’Histoire que l’histoire du voile et de l’islamophobie, inventés par l’ayatollah Khomeiny pour soumettre les femmes (le premier) et les opposants (la seconde).
Ce n’est pas de l’ignorance, c’est une trahison. Elle a été suivie par bien d’autres, notamment celle des médias, qui expliquaient, en commentant les rues noires de manifestants, que la majorité des Iraniens était opposée à cette révolution.

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Trahison au carré : le jour où une troisième femme iranienne éprise de liberté a été tuée par la répression, Macron, à New York, a serré chaleureusement la main du « boucher de Téhéran », alias Ebrahim Raïssi, président de la République islamique, devant les caméras.
Trahison au cube, celle des néo-féministes, qui ont choisi de taire la révolution des femmes iraniennes, comme elles ont nié les viols des femmes israéliennes, parce qu’il vaut mieux voir des femmes mourir plutôt que des musulmans accusés. 
Alors Mona s’est lâchée : « Je ne pouvais rester silencieuse face à l’inaction, voire la complaisance des pays dits libres, dont la France, envers nos bourreaux. (…) je ne pouvais passer sous silence ma colère face à la fausse bien-pensance d’extrême gauche, les accusations d’islamophobie pour faire taire les activistes, les menaces de mort et les insultes quotidiennes (…) j’appelle à un sursaut collectif (…) pour ne pas normaliser ce qui va à l’encontre de nos valeurs, et ne plus trembler à l’idée d’être étiquetés islamophobes ou fascistes quand on dénonce une idéologie qui tue en masse. »

Fadila Maaroufi

Née à Bruxelles, dans une famille marocaine habitant un quartier mitoyen de Molenbeek, Fadila Maaroufi a vécu une enfance tissée de violences physiques et psychologiques. Et de viols répétés.
Si elle se consacre, aujourd’hui, à la lutte contre le voile, c’est qu’elle tient son expérience de l’inégalité homme-femmes de première main. Son premier souvenir est celui de son premier viol par un oncle. Elle avait deux ans et savait déjà qu’elle avait participé à un acte impur, qu’Allah ne lui pardonnerait jamais. Dans un rapport sexuel, un homme musulman ne peut pas être coupable. Seule une femme l’est. Même si elle a deux ans. « Il n’y avait pas d’échappatoire : vivante, j’avais peur du châtiment des hommes, morte, c’était l’enfer éternel. »
Quand elle était enfant, Fadila allait à l’école publique, où elle jouait le rôle qu’on attendait d’elle, un rôle bien différent de celui qu’elle tenait à la maison, où il s’agissait d’encaisser et de se taire. Excellente élève, sérénité factice, silence sur l’enfer familial, l’école était son sanctuaire, le seul endroit où elle osait sourire, voire rire.
La famille était un lieu de blessure sans nulle occasion de déverrouiller ses zygomatiques. C’était littéralement une prison, où la vie des filles était faite de contraintes, de douleur, de corvées, de soumission, le tout sans la moindre perspective d’autonomie.
Fadila Maaroufi est une survivante : de cette enfance broyée, d’un mariage forcé à 17 ans avec un cousin de 32 ans, pour qui une épouse n’était qu’un ventre doublé d’une batterie de casseroles, d’un enfermement sectaire dans une religion inhumaine.
Elle a tiré de son expérience mortifère une motivation résolue pour aider les femmes à sortir de la soumission, une motivation qu’elle essaie de transmettre aux Français placides et passifs.
« Si vous voulez savoir à quoi ressemblera Paris dans cinq ans, allez à Bruxelles » répète-t-elle aux islamolâtres parisiens, qui la snobent en s’exhibant, vêtues de burqa griffées Dior et qui caquètent un gloubi-boulga de vivrensemble hors-sol.

Lara Fatimi

Née en France d’une mère catholique et d’un père musulman, Lara Fatimi a eu la chance de bénéficier de l’addition de ses deux cultures. Cette tolérance rare la rend d’autant plus sensible à la réalité du multiculturalisme à la française, où la religion exogène étouffe peu à peu la culture indigène, comme le lierre étouffe les arbres qu’il parasite.

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Lara Fatimi est avocate au barreau de Paris, dans le cabinet de Thibault de Montbrial, qui défend les droits de l’Homme, et particulièrement ceux d’une catégorie oubliée par les défenseurs habituels de ces droits : les Français et même les policiers français. Il représentait la famille de Jessica Schneider, policière assassinée avec son compagnon Jean-Baptiste Salvaing, en 2016, sous les yeux de leur fils, alors âgé de trois ans. Lors du procès, en 2023, Maître de Montbrial a été menacé de mort par le frère d’un des complices de l’assassin.
En octobre 2020, quand un Tunisien, Brahim Aouissaoui a poignardé trois personnes à la cathédrale de Nice, il a été neutralisé par des policiers municipaux. Leur syndicat, le SDPM, s’est constitué partie civile et c’est Lara Fatimi qui l’a représenté au procès. « Nous sommes plongés dans une guerre civilisationnelle profonde dont le niveau de haine à notre endroit relève pour partie d’une guerre de religion », a-t-elle rappelé à la Cour : « Les policiers municipaux sont désormais des cibles notoires – tout comme les juifs et les chrétiens ». Elle milite pour que les policiers municipaux soient armés, « parce qu’il faut protéger notre société, protéger ceux qui nous protègent.[1] »

L’appel du 4 juin 2025

À l’issue de la conférence du 4 juin dernier, un appel solennel a été lancé par les trois intervenantes, demandant aux parlementaires de légiférer sur cinq mesures concrètes :
1. Dissolution de l’association des Musulmans de France (ex-UOIF) et suppression des subventions des associations fréristes identifiées par le rapport Frères musulmans et islamisme politique en France.  
2. Application ferme de la loi sur l’interdiction des prières de rue et du prosélytisme religieux en cas de trouble à l’ordre public.        
3. Fermeture de tous les lieux de cultes prêchant des principes contraires aux droits humains, notamment les droits des femmes.
4. Interdiction du voile aux mineures. Interdiction du voile dans l’enseignement supérieur public et privé. Interdiction du voile dans le sport (pratique et compétitions sportives).
5. Fermeture des comptes sur les réseaux sociaux des influenceurs islamiques et des imams dont les prêches et les discours sont contraires aux droits humains, en particulier ceux visant les droits des femmes.

Mona Jafarian, Fadila Maaroufi et Lara Fatimi ont reçu une standing ovation de plusieurs minutes. Seront-elles, serons-nous entendues par leurs/nos représentants à l’Assemblée nationale ?


[1] www.sdpm.net/2025/02/police-municipale-plaidoirie-de-maitre-lara-fatimi-la-cour-d-assises-de-paris-attentat-basilique-de-nice.html

Comment le tennis nous réconcilie avec le roman

Dimanche, la finale de Roland-Garros Messieurs qui a opposé l’Espagnol Carlos Alcaraz à l’Italien Jannik Sinner en cinq sets a réconcilié les Français avec l’effort dans la durée. Monsieur Nostalgie nous explique pourquoi c’est une bonne nouvelle pour la littérature et la lecture…


Les juges de ligne disparaissent du circuit, à l’exception de ceux de la Porte d’Auteuil. Le « super tie-break » a remplacé les deux jeux d’écart quand le match se tend au bout de la nuit et que la dramaturgie commence enfin sur les écrans. La télévision a gagné la bataille de la retransmission. Elle a fait taire les forçats de la terre battue. Elle a des pubs à lancer à l’antenne sans se soucier des errements des joueurs. Ces derniers sont désormais dociles comme des agneaux, ils répugnent à bousculer le juge de chaise de peur de recevoir un avertissement et se faire mal voir de leurs sponsors. Leurs mécènes ne rigolent pas avec les fautes d’opinion et les dérapages verbaux, la clientèle mondiale ne le supporterait pas ; les champions d’aujourd’hui ont des comptes à rendre à leurs nouveaux directeurs de conscience.

Ils s’expriment un peu comme des conseillers conjugaux à la fin des matchs, mélange de psychologie huileuse et de langue de bois ; sans conviction, ils sont aussi naturels qu’un homme politique en campagne électorale. Devons-nous leur tendre le micro pour écouter tant de banalités ? Laissons-les jouer sans nous faire suer ! Leurs gestes suffisent à notre bonheur. Les balles m’ont semblé aller encore plus vite cette année, même sur cette surface ocre autrefois réputée lente. Et chez les Français, aucun garçon n’a atteint la deuxième semaine du tournoi, par contre, nous avons assisté à l’éclosion d’une Loïs impériale, déterminée comme les héroïnes de manga. Pour les plus anciens, la marque de jean espagnole Loïs née du côté de Valence était jadis un sponsor de Roland-Garros et habillait notamment Borg et Cruyff. En première semaine, on se serait cru dans une PME à la veille des grandes vacances quand les anciens tirent leur révérence après quarante ans de bons et loyaux services. On ne les verra pas à la rentrée des classes en septembre prochain. Caroline a versé une larme, Nicolas sur un court annexe a pris le temps de remercier ses compagnons de route et Richard a eu droit à la courtoisie légendaire de Rafa.

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Avant les Internationaux de France, certains ne cachaient pas leur ras-le-bol de se coltiner un tennis vieillissant, ultracodé et réac ; ne serait-il pas venu le moment de tuer la tradition et d’entrer dans une nouvelle « ère Open » ? Les « Boomers » qui constituent le cœur de cible de ce marché valétudinaire ne seront pas éternels. Le grand remplacement les guette. Qui se souvient de Noah, d’Edberg et de Tiriac que des caméramen nostalgiques s’évertuent à filmer ? Les loges du Central ressemblent à une réunion de « copains d’avant ». Dustin Hoffman, 87 ans, était là, mais je n’ai pas vu Philippe Lavil dans les tribunes, lui qui a chanté le plus bel hommage à la balle jaune dans son tube de 1982 intitulé simplement « Tennis ». « J’ai le toucher de balles de Gerulaitis », disait-il. Depuis que Jean-Paul Belmondo n’arbore plus ses lunettes d’aviateur et ses yorkshires toilettés, nous avons perdu nos repères en ce début juin, notre passion s’est émoussée. Quand il apparaissait avec Charles Gérard, son complice de toujours en polo Lacoste, nous étions aux anges. L’été pouvait débuter.

Certains marchands d’espaces et de breloques s’impatientent, ne faudrait-il pas refonder, voire reformater ce sport pour le rendre plus attractif, plus inclusif, plus démocratique et surtout toucher cette jeunesse si volatile qui est incapable de se concentrer ? Elle n’a plus une minute de cerveau disponible à consacrer à une activité bourgeoise et un brin sectaire. Elle veut du prémâché, du liquide, de l’intraveineuse ; le pépiement des images sur les réseaux sociaux l’empêche de se poser ne serait-ce qu’une seconde et d’appréhender l’existence autrement que sur un mode accéléré, rythmé, coloré et saturé. Cette finale qui a vu la victoire de Carlitos avait sur le papier de quoi énerver les tenants d’une révolution esthétique et numérique. Elle fut extrêmement longue, plus de cinq heures, intenable pour les nerfs, étrange dans ses revirements et ses tâtonnements, agaçante parfois et rayonnante dans ses envolées tennistiques ; ce marathon fut l’expression même du tennis à l’ancienne. Un acte de résistance en soi. Une aberration dans une société déconstruite. Le Philippe-Chatrier était plein à craquer, moite et enfiévré, deux champions ont montré d’incroyables qualités et d’abyssales faiblesses, sans les failles, la victoire n’est rien, nous avons tous eu le sentiment de vivre une finale à part. Cette finale suffocante, angoissante, merveilleuse et dramatique a été la plus belle illustration et définition du roman. Les professeurs de français pourront l’utiliser dans leurs cours. Elle a flirté avec l’Art dans sa temporalité et dans sa tension narrative, dans son éclat et son onde. Le roman est un magma qui n’a rien de linéaire, il est animé par des phases dissonantes, tantôt cabossé, tantôt cavaleur, des plages d’hébétude succèdent à des accélérations foudroyantes, il donne le tournis, et surtout il nous oblige à accepter les temps morts. Le tennis quand il est pratiqué par des génies produit le même effet que la littérature. Il suspend le temps, le distord et le fige, tel un souvenir inoubliable. Longtemps après, on se souviendra de ce dimanche de juin.

Tendre est la province

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Rendez-nous Nicolas Bedos !

Dans La Soif de honte, Nicolas Bedos raconte sa déglingue, sa descente aux enfers de MeToo, sa condamnation pour agression sexuelle, sa mise à mort sociale, le salut par l’amour et par l’écriture. Au-delà des faits pénalement répréhensibles, le tribunal médiatico-féministe lui reproche d’avoir été un séducteur volage et égoïste, autant dire un salaud qui ne mérite ni oubli, ni pardon. Sous couvert de justice, il s’agit d’imposer une nouvelle morale


Dans un commissariat, même un homme accusé d’agression sexuelle a le droit de se défendre. Dans un tribunal, ce n’est pas certain, puisque Gérard Depardieu a écopé d’une peine alourdie pour cause de défense jugée inconvenante. Devant le tribunal médiatique, qu’il ait été ou pas condamné par la justice, il n’a qu’un droit : battre sa coulpe en expliquant à quel point il est indigne de pardon, vu la gravité de ses crimes et la noirceur de son âme. Le 3 mai, lorsqu’il s’installe face à Léa Salamé sur le plateau de « Quelle époque ! », Nicolas Bedos sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur. C’est sa première apparition cathodique après deux ans et demi de bannissement. Il vient présenter La Soif de honte, le livre où, d’une plume à la fois mordante et poignante, il raconte et affronte sa déglingue, ses déconnages alcoolisés, la cohorte de femmes trahies, sa descente aux enfers de MeToo, sa condamnation pour agression sexuelle à six mois sous bracelet, qui équivaut à la peine de mort sociale, les projets qui s’arrêtent, le silence qui s’installe, les amis qui flanchent – je suis de tout cœur avec toi mais je ne peux rien dire –, la honte, les regrets, la vie qui malgré tout se fraye un chemin dans le malheur, le salut par la double grâce de l’écriture et de l’amour – celui de Pauline Desmonts son inébranlable compagne et aujourd’hui celui de leur fille. Mais ce qui se joue sur ce plateau de télévision, ce n’est pas sa vérité, avec son dégradé de nuances et sa part de négatif, c’est sa réintégration dans la compagnie des hommes. Léa Salamé n’est pas la simple animatrice d’un show télévisé, elle est la gardienne du système, celle qui, selon qu’elle baissera ou lèvera le pouce, prononcera la condamnation définitive ou accordera, non pas le pardon, mais l’éventuelle possibilité de l’obtenir un jour.

En arrivant sur le plateau, conscient de ne pas être un invité comme les autres, un de ceux qui restent babiller avec les autres une fois passé son quart d’heure de promo, Bedos s’autorise à peine un demi-sourire. Dans sa palette de personnages, Léa n’a pas choisi la pétaradante charmeuse, celle qui lance des œillades de velours au dernier chanteur ou acteur à la mode – je suis si heureuse de vous recevoir, le public vous adore. « On n’est pas potes, on ne se connaît pas », croira-t-elle bon de préciser en fin d’émission. La bonne blague. Tous deux nés en 1979, Salamé et Bedos ont officié ensemble aux côtés de Laurent Ruquier sur France 2, puis se sont croisés mille fois dans les arrière-salles de l’audiovisuel public et les raouts du cinéma. Mais l’ambiance n’est pas au badinage mondain. Ce soir, c’est commissaire Salamé, regard de pierre et verbe tranchant. Peut-être l’artiste a-t-il alors une pensée nostalgique pour les policiers qui l’ont interrogé en garde à vue, le 22 juin 2023.

Le hachoir MeToo

Pour les escouades du féminisme punitif, autoriser Bedos à parler est déjà un scandale, aussi pense-t-on sans doute à France TV faire acte de courage. Salamé s’en excuse presque. « On a beaucoup hésité. On a pensé à toutes ces femmes que votre présence ce soir doit blesser. Mais on vous a lu. Ce n’est pas, comme souvent, le livre d’un type qui pleurniche sur son sort, se plaint d’une injustice, de l’époque, de la chasse à l’homme ou se dit victime de la vengeance de femmes. Pour la première fois, un homme accusé et condamné reconnaît que oui, il a fait du mal, oui il a abusé de son pouvoir, oui il a été un séducteur mégalomane. » Notez, ça va souvent ensemble. Faudra songer à tondre les femmes qui aiment ça. Les hommes aussi d’ailleurs.

Le ton est donné. Il n’est pas là pour se défendre ou s’expliquer, encore moins pour demander sa réhabilitation et le droit de retravailler, mais pour se livrer à une autocritique en règle – qui est par ailleurs le fil conducteur du livre. Dans le genre, la trentaine de minutes durant laquelle il est sur le gril est l’un des spectacles les plus pénibles que notre funeste époque puisse offrir. L’homme passé au hachoir de MeToo ne doit jamais se trouver la moindre circonstance atténuante, ne jamais dire ni même penser que la sanction – perdre toute vie sociale, tout travail, toute perspective – est disproportionnée. Il devrait même remercier pour la chance de devenir meilleur qui lui est ainsi offerte. Le pire, c’est que lui-même semble convaincu de la gravité de son crime. Elle le lui rappelle par diverses variations sur « le mal que vous avez fait », mal forcément irréparable, il renchérit, se maudissant d’avoir fait tant souffrir. À entendre la procureure comme l’accusé, on imagine que Bedos a violé, frappé, tué peut-être. Si un attouchement à travers un jean (sur le sexe) et un baiser volé (dans le cou) constituent des atteintes irréparables, nous sommes tous traumatisés – c’est en train d’arriver en Occident. Au risque de mécontenter les victimes, la plupart des êtres humains subissent des désagréments de ce genre ou de cette intensité. À encourager le trauma, à dorloter la souffrance, à sacraliser la plainte, on fabrique des générations en porcelaine chinoise, incapables d’affronter, de comprendre et bien entendu d’aimer les tours et détours du désir et leurs cohortes de trahisons, mensonges, dominations et vilenies. Autant dire qu’il va falloir les protéger de la condition humaine. Bedos a certainement mal aimé comme il dit. Il faudra songer à faire une loi sur le « bien-aimer ».

On souffre avec lui, en se demandant s’il a raison de s’infliger ce calvaire. Dans les procès de Moscou, l’autocritique ne permettait pas d’éviter la mort ou le goulag. Bedos ose courageusement un plaidoyer pour la deuxième chance. « Quel sens cela a-t-il de se soigner, de reconnaître ses fautes, si un type qui se remet en cause est traité avec la même sévérité que celui qui nie ? » Salamé brandit une déclaration de la comédienne Emmanuelle Devos : « Ceux qui ont abusé vont dégager, c’est comme ça et je trouve ça plutôt sain. Bien sûr qu’il y a des têtes qui vont tomber et qui n’auraient peut-être pas dû tomber, mais c’est ça les révolutions… » Tant pis pour vos vies saccagées, les gars, mais pas de chance, vous êtes les œufs qu’il faut bien casser pour cuire l’omelette de l’Histoire en marche. Et Salamé de conclure : « Il faut que les choses changent, alors non, on ne va pas vous dire que tout est oublié et que demain vous pourrez faire un film. Ça ne marche pas comme ça. » On aimerait savoir comment ça marche. Être invité par Salamé est un passage obligé, mais ne donne pas un brevet de fréquentabilité. Les rebellocrates (comme disait Muray) portent aux nues Ladj Ly, qui a écopé de deux ans ferme en 2012 dans une affaire de séquestration, mais ils peuvent décréter qu’un cinéaste de 46 ans, condamné pour des délits bien moins graves, n’aura plus jamais le droit à la lumière – ils lui concèdent généreusement le droit d’être boulanger ou caissier. Des libraires, nouveaux maîtres de la censure, refusent de vendre son livre. Aucun, évidemment, n’ose organiser une signature, ce serait pourtant défendre à peu de frais la liberté dont ils se gargarisent. Le 23 mai, des abrutis fascistoïdes vandalisent la vitrine des Éditions de l’Observatoire et peinturlurent une croix violette sur le visage de Bedos, mise à mort symbolique d’une violence inouïe. Ces dieux de pacotille ont soif. Ils ne connaissent pas la pitié.

Quand le tribunal populaire se fait lynchage

Le livre offre un florilège des messages trouvés en sortant de garde à vue, alors que tous les médias annoncent sa disgrâce en une avec gourmandise. C’est que rien n’est plus jouissif (et vendeur) que la chute d’un « puissant » – drôle de puissant que ce saltimbanque bourré de talents et de démons. Les tricoteuses ne se sentent plus de joie. « Espèce de sale violeur, heureusement que ton père est mort, ta mère mériterait de le rejoindre en enfer pour avoir accouché d’un tel porc », « Il paraît que ta meuf est enceinte, si c’est une fille, j’espère qu’elle se fera abuser… », ou encore « Tu t’en sortiras parce que t’es protégé par les juifs. Les agresseurs se couvrent entre eux ». Le plus sidérant c’est que les auteurs de ces immondices, ivres de bonne conscience, croient vraiment défendre la justice.

À lire aussi, Charles-Henri d’Elloy : Nicolas Bedos, le beau bouc émissaire

Dans ces conditions, on aurait aimé qu’il tienne tête à ses accusatrices, adresse un grand bras d’honneur à ce système injuste qui ne veut plus de lui, qu’il pointe la soif de pouvoir planquée derrière le souci des femmes. Bref, qu’il se risque à démonter la machine totalitaire qui l’a transformé en paria. Sauf que tout cela est inaudible, donc indicible sur un plateau de télévision. La libération de la parole, ça ne vaut pas pour tout le monde. Et puis, il est facile de donner des leçons d’héroïsme, mais que feraient les résistants par procuration si des morceaux d’interview tronqués pour le caricaturer en prédateur tournaient en boucle, surgissant indéfiniment des moteurs de recherche ? Cependant, dans le livre que les vertueux se font une gloire de ne pas lire (c’est peut-être mieux), il ne s’épargne pas, mais il règle aussi ses comptes, avec l’époque qui ne connaît ni oubli ni pardon, et avec son milieu où la lâcheté est la règle. En privé, l’écrasante majorité des décideurs vitupèrent la folie MeToo, en public, ils se prosternent devant Judith Godrèche, imposent des stages de bonnes manières à tous leurs personnels et recrutent des « coordinateurs d’intimité » pour leurs tournages. Ils adorent Nicolas et son travail, mais tu comprends, on ne veut pas d’ennuis. On comprend trop bien.

Action du collectif féministe Nous Toutes devant les Éditions de l’Observatoire, éditeur du livre de Nicolas Bedos, Paris, 23 mai 2025 © Arnaud VILETTE/OLA NEWS/SIPA

Le droit au changement : quête sincère ou faute impardonnable ?

Du reste, on ne doute pas de la sincérité de sa quête de rédemption. Bedos s’en veut vraiment d’avoir énervé, blessé ou désespéré tant de gens, tous sexes confondus. Il a été un mauvais ami, un mauvais amoureux, un mauvais fils et veut devenir un homme meilleur, c’est son droit et surtout son affaire. Après tout, il a sans doute assez exploré les ténèbres de la condition humaine, autrement dit assez déconné pour toute une vie. L’ennui, c’est que cette morale individuelle éminemment respectable est en train de s’imposer comme norme sociale. Car ce que les punaises de la sacristie féministe lui reprochent, ce ne sont pas seulement les faits pénalement condamnés, c’est bel et bien sa façon d’être un homme. « J’ai été égoïste, irresponsable et inconséquent », reconnaît-il face à Salamé. D’accord, mais en quoi ces comportements regardent-ils le public ? Chacun doit-il être le juge de son frère – et de son ex ? Dans l’entretien qu’il a accordé à Peggy Sastre, l’une des plus subtiles critiques de MeToo (et l’un des plus jolis cerveaux de la presse), et qu’elle a choisi de titrer « C’est l’histoire d’un connard… », il déclare notamment : « J’interroge une façon de vivre, une manière d’aimer. J’ai trop longtemps fait preuve d’égoïsme et de lâcheté. Je me suis autorisé des amours simultanées, des infidélités que je ne prenais même plus la peine de dissimuler[1]. » C’est certainement très mal, mais la société n’a nullement à s’en mêler. Ce n’est évidemment pas l’avis d’Émilie Frèche qui considère que rien de ce qui est masculin ne doit échapper à la surveillance féministe. Invitée à porter la contradiction dans Le Point, elle publie un texte réussissant le tour de force d’être à la fois bêta et terrifiant de cruauté satisfaite[2] : « Ce connard qui se croit tout permis a humilié, fragilisé, abîmé plusieurs femmes. Et il ne sera pas puni pour ces forfaits, car être un connard n’est pas pénalement répréhensible. Mais qu’il ne demande pas, simplement parce qu’il se dépeint avec une sincérité qui dit combien il n’a plus rien à perdre, que nous lui pardonnions. Notre monde après #MeToo ne veut plus d’hommes comme ça. » Parle pour toi. Et comme la dame se pique d’avoir des lettres, elle cite La Modification de Butor où un homme prend le train pour rejoindre sa maîtresse à Rome, puis change d’avis et repart à Paris direction Madame. Enrôler Butor pour défendre la fidélité conjugale, fallait oser. Notre experte en amours convenables rêve d’un monde peuplé de bons maris-bons pères-bons citoyens partageant scrupuleusement des tâches ménagères. Un monde sans adversité, sans aspérité, sans altérité, autant dire à périr d’ennui. L’humanité a besoin de dérèglements, d’excès, de désirs impérieux, de tromperies, de drames, de passions – de sa dose de mal. J’aime que les hommes se comportent bien. Pourtant, je détesterais vivre dans un monde sans connards. Je sais, c’est pas logique. Au fait, ai-je précisé que Nicolas Bedos est un ami, qu’il le restera et que j’attends impatiemment son prochain film ?


[1] « C’est l’histoire d’un connard… », propos recueillis par Peggy Sastre, Le Point, 29 avril 2025.

[2] « Notre monde ne veut plus d’hommes comme ça », Émilie Frèche, Le Point, 29 avril 2025.

La soif de honte

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Fête de la victoire du RN: démonstration de force tranquille

À la « Fête de l’Huma » de Marine Le Pen à Mormant-sur-Vernisson, hier, certains discours identitaires des partenaires européens du RN rappelaient le FN d’autrefois. Nous sommes allés voir.


Baraques à frites, tireuses à bière, stands de produits régionaux, soleil estival et animation musicale : c’est une ambiance Woodstock de droite. Près de 6 000 militants, acheminés en bus, se sont rassemblés dans la circonscription de Montargis (45), fief du député RN Thomas Ménagé, à Mormant-sur-Vernisson — une commune de 133 habitants, nichée au milieu des champs de maïs, entre trois hangars, des bottes de paille et quelques machines agricoles. Ils ont pu goûter à l’ambiance conviviale et festive de la Fête de la Victoire. L’événement célébrait le premier anniversaire de la victoire de la liste de Jordan Bardella aux élections européennes du 9 juin 2024, et affichait des invités de marque : le Premier ministre Viktor Orbán, Matteo Salvini, le Vlaams Belang, Vox, le FPÖ… Tous les chefs de file identitaires européens, alliés du RN à Strasbourg, s’étaient ainsi donné rendez-vous au cœur du grand bassin parisien pour célébrer une Europe des produits du terroir et des effluves de saucisses, plutôt que celle de Bruxelles et de ses normes.

Une fête européenne en pleine Beauce

Les drapeaux claquaient : outre le tricolore, flottaient les couleurs portugaises, grecques, flamandes… Les discours célébraient l’Europe des nations et l’identité civilisationnelle du continent.
Le prolétariat français, base électorale du Rassemblement national, autrefois plutôt chauvin, semble avoir pris goût à l’Europe, à force de traverser les aéroports low-cost du continent. EasyJet lui a ouvert les voies de la conscientisation européenne autant que celles des week-ends à Rome, Barcelone ou Bruxelles. Alors, la base du RN peut aujourd’hui applaudir les discours huntingtoniens et les envolées lyriques sur la défense de l’identité continentale, nourrie par la visite des lieux consacrés. Pendant un après-midi, les orateurs européens ont presque incarné la voix d’un FN d’antan.

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L’euro-droite est en marche

Matteo Salvini bredouille quelques mots de français – « Bonjour la France ! Vive Marine ! ». Theo Van Grieken, chef du Vlaams Belang, tente même un discours dans la langue des Wallons. Risqué, quand on connaît les sentiments antifrancophones des électeurs nationalistes flamands. La rude langue magyare de Viktor Orbán — numéro un des leaders étrangers à l’applaudimètre — est adoucie par la sono et une traduction en simultané. Reste que tous les discours des partis frères du RN sont sans concessions : « Je ne mourrai pas pour l’Ukraine », lance Orbán, réaffirmant son attachement à un pays « européen et chrétien ». Salvini, lui, adopte une tonalité très choc des civilisations: « La menace ne vient plus des chars soviétiques, mais du Sud ».
Identité chrétienne, menace de l’islamisation, peuples en danger, grand remplacement… Une géopolitique viscérale, bien éloignée des usages feutrés de la diplomatie française ou de Sciences Po.
Le Front national de Jean-Marie Le Pen fut l’un des pionniers du réveil populiste et identitaire en Europe. Jordan Bardella et Marine Le Pen en adoucissent aujourd’hui les contours, mais l’inconscient historique du parti continue de transparaître chez ses homologues européens.
« On est encore loin d’un CPAC à la française (rendez-vous des conservateurs américains) », nous confie toutefois Randi Yaloz, chef de la branche française des Republican Overseas, l’association des expatriés républicains américains. « Il n’y a pas encore en France de parti aligné idéologiquement sur les Républicains américains… »

Bardella et la mythologie BBR

Dans son discours à la tribune, Jordan Bardella offre une litanie d’images de la France populaire : défense des automobilistes, évocations péguyennes des « terres paysannes » de Beauce, « Ici même où les cathédrales se dressent entre les forêts de Sologne et les plaines fertiles de la Beauce ».
L’ambiance de cette fête européenne est résolument bon enfant, avec une kermesse municipale en guise de décor. Les militants font la queue devant la tireuse à bière et le stand de barbe à papa, où l’on croise notamment le député européen Pierre-Romain Thionnet, souvent présenté comme la tête pensante de Jordan Bardella. L’ancien lecteur de Michéa rêvait d’une Fête de l’Huma de droite : il y est, il sourit, observe, prend des notes.
« Nos militants se déplacent plus volontiers ici que place Vauban, dans l’environnement parisien et urbain… », observe une députée, en allusion à la manifestation place Vauban où la faible mobilisation avait déçu nombre de cadres. Les militants semblent eux aussi plus à l’aise au milieu des champs de maïs que sur le pavé du VIIᵉ arrondissement, au pied des appartements haussmanniens. Et cette fois, le parti réussit le pari de la mobilisation.
« À parti populaire, événement populaire ! », résume le sénateur Aymeric Durox. « Ce n’est pas qu’on aime, on adore ce genre d’événements », nous confie Didier, militant de Coulommiers, arborant un t-shirt Bardella 2027 et tenant trois bières à la main pour ses camarades.
Les militants historiques, eux, savourent. Ils retrouvent l’ambiance des défilés du 1er mai et des fêtes BBR (bleu-blanc-rouge), où barbecues, stands régionaux et animations ravissaient la base. Le député européen Gilles Pennelle, cacique du parti, s’y reconnaît : « Le parti a évolué, mais peu changé dans son essence. C’est un parti où se retrouvent des gens de toutes conditions, de toutes générations… »
Dans cette chaleur populaire, les figures du RN testent leur popularité. « Je vous ai vu à la télé, je crois… », lance un militant à Pierre Gentillet, candidat RN dans le Cher et avocat médiatique sur CNews.

Des Forbans à Orbán

Un vieux militant venu de l’Yonne, adhérent depuis 1988, nuance toutefois : « On était plus courtois, autrefois. Mais c’est bien. On se bouscule toujours. » Le folklore a un peu changé : le FN de Le Pen inaugurait ses événements par des messes en latin, un rituel associant Jeanne d’Arc aux soldats de l’an II. Ici, les militants dansent sur du France Gall. En rock star, Orbán a succédé aux Forbans.
On fait la fête, on boit des bières, on mange de la barbe à papa, et on oublie les questions qui fâchent… en particulier celle de la présidentielle de 2027.
Bien sûr, quelques mauvaises langues murmurent depuis plusieurs mois que le RN serait gagné par le doute et le poison de la division : la défaite des législatives anticipées, la potentielle inéligibilité de Marine Le Pen, la mobilisation timide place Vauban — autant de grains de sable dans la mécanique. Mais les jeunes militants, déjà rompus à la langue de bois, esquivent les rumeurs. Le parti est « rassemblé », « uni », « mobilisé ».
Marine Le Pen laisse la parole à Bardella, et le laisse briller : « Quel bel accueil ! » Une manière de passer le flambeau sans le lâcher.
Une collaboratrice d’élue glisse, ingénue : « Vous ne trouvez pas qu’il a été beaucoup plus acclamé qu’elle ? »
Certains alliés européens maintiennent la fiction d’une Le Pen seule maîtresse à bord. L’Italien Matteo Salvini a bien cité Jordan Bardella, mais n’a fait applaudir que « Marine », tandis que Santiago Abascal, chef de Vox, affirmait que « personne ne pourra empêcher Marine Le Pen de devenir présidente de la République ».
En privé, les cadres sont plus résignés. Beaucoup ont déjà fait une croix sur la candidature Le Pen…

Reste que le parti semble prêt à renouer avec la convivialité militante. Lassée par les débordements et provocations qui émaillaient certains rassemblements du Front national, et faisaient fuir l’électorat, Marine Le Pen avait peu à peu asséché la vie interne du parti. Ici, pas de crânes rasés ni d’esthétique douteuse comme aux abords des défilés du 1er mai des années 1990. Juste une kermesse mariniste à laquelle il ne manquait que le stand de tir et les auto-tamponneuses.
Le RN a réussi sa démonstration de force tranquille. En creux, il semble vouloir conjurer la morosité post-législative et la menace d’inéligibilité de sa cheffe par la convivialité. On entretient la flamme, à défaut de pouvoir déclencher l’incendie. Dans ce parti où les élus s’installent, se notabilisent, construisent des carrières et des enracinements locaux, croit-on encore au grand soir électoral ? Beaucoup assument désormais une course de fond. La base électorale, après tout, reste fidèle, solide, et assez large pour élire et réélire un groupe parlementaire conséquent. Alors, la fête a parfois des airs de résignation heureuse. Après tout, le Parti communiste, en son temps, désespérant de la Révolution, tenait bon grâce à ses municipalités, ses réseaux, ses fidélités… et sa Fête de l’Huma.

Les années tubes

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Le journaliste Florent Barraco signe avec La route du tube une remarquable histoire des plus grands succès de la chanson française. Une plongée au cœur de la culture populaire en 50 titres, de Charles Trenet à Orelsan.


« Un tube, par définition, c’est creux. » L’ingénieur – et compositeur – Boris Vian sait de quoi il parle. Mais le livre de Florent Barraco prouve que creux ne veut pas dire vide de sens. Bien au contraire. En racontant l’histoire de cinquante chansons, de leur genèse à leur création jusqu’à leur succès populaire – souvent inattendu –, Barraco raconte une partie de l’histoire de France, ou comment le pays sait, en quelques notes et durant quelques minutes, retrouver son unité. Il déplore toutefois d’emblée que « la musique actuelle tend, comme la société, à se communautariser : l’admirateur de PNL n’a plus rien à dire à celui de Vianney ».

La chanson n’échappera pas à l’archipellisation

Cette plongée dans quatre-vingts ans de création musicale, d’Édith Piaf (L’hymne à l’amour) à Patrick Bruel (Place des grands hommes) en passant par Claude François (Alexandrie Alexandra) et Serge Gainsbourg (Je t’aime… Moi non plus), évoque autant le ciment culturel d’une nation qu’elle révèle la fragmentation française en cours. La prestation d’Aya Nakamura lors de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris a révolté parfois violemment une partie de nos compatriotes, et l’annonce de la mort de Werenoi, en mai dernier, a permis d’apprendre son existence à des millions de Français alors que le rappeur vendait ses disques à des millions d’autres.

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La route que nous fait prendre Florent Barraco est celle de nos souvenirs partagés, la Nationale 7 des mélodies et des paroles entonnées en famille, par-delà les générations. Le succès populaire est le point commun entre Barbara et Francis Cabrel, entre Charles Aznavour et France Gall, entre Gilbert Montagné et Dalida… Autant de chanteurs, souvent compositeurs-interprètes, qui nous accompagnent le temps d’un voyage ou la vie durant. Et la cérémonie d’ouverture des JO, encore elle, a été pour Barraco la preuve que la France a su chanter en chœur. Pour accompagner le défilé sur la Seine, la bande-son a été selon lui « sortie des placards de Radio Nostalgie : Michel Berger, Daniel Balavoine, Johnny, Mylène Farmer, Vladimir Cosma, Christophe et tant d’autres ». De quoi remplir les vingt-quatre millions de téléspectateurs français « d’émotion et de fierté ». C’est à tous ces amateurs de chansons populaires que s’adresse ce livre qui ne se veut pas un manuel mais un « Top 50 subjectivement objectif », une « playlist » où chaque titre évoque un moment de notre histoire et celle, plus singulière, d’une rencontre entre un artiste et son public. 50 chapitres bien troussés, 50 chansons, et pour chacune d’elles, une « fiche technique » résumant sa date de sortie, sa durée, le parolier, le compositeur, et sa meilleure version.

On est là pour boire un coup, et rigoler entre nous sur des airs populaires…

Au fait, comment fait-on un tube ? « Il n’y a pas de recette magique, écrit Florent Barraco. Nombreuses sont ces faces B méprisées par leurs auteurs ou les maisons de disques, sauvées par des millions d’oreilles qui en font un succès, un standard, un refrain entêtant ». Étienne Roda-Gil, « l’usine à tubes » de Julien Clerc, Vanessa Paradis ou Johnny, souffle cependant un conseil : « Le texte doit contenir un sous-texte, le sous-texte doit contenir un savoir. Le savoir doit contenir une vie quotidienne. Ces quatre leviers bien mélangés donnent une chanson populaire. » Mais à la fin, c’est le public qui a toujours le dernier mot.

Florent Barraco, La route du tube, Perrin, 2025. 240 pages

À double voie

Connu pour son humour tranchant sur scène, Thomas Ngijol surprend avec son quatrième film, Indomptables. Adaptation audacieuse d’un documentaire sur un crime en Afrique, il y incarne un commissaire camerounais tiraillé entre enquête policière et défis familiaux. Subtil


On connaît Thomas Ngijol et ses indéniables qualités dans le stand-up à la française. On le découvre ici avec surprise réalisateur d’un quatrième film plus aventureux que les précédents.

Avec Indomptables, il adapte en fiction un documentaire de Mosco Boucault intitulé Un crime à Abidjan, sur le même modèle que le film Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin. Mais pour l’occasion, l’humoriste cinéaste passe de la Côte d’Ivoire au Cameroun et se fait l’observateur acéré de la société locale.

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Il incarne le rôle principal, celui du commissaire Billong, chargé par ses supérieurs de faire la lumière au plus vite sur le meurtre d’un autre policier en service. Le film suit son enquête au jour le jour, tout en montrant sa vie quotidienne au sein de sa famille nombreuse. Entre une femme qui entend exister par elle-même et une progéniture plus ou moins docile, le commissaire a du mal à être bon enfant.

Ce double portrait particulièrement savoureux est une réussite.


Violences de rue : au-delà de la sanction légitime, quelle politique jeunesse ?

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Entre rodéos urbains et pillages triomphants, la victoire du PSG en Ligue des champions aura été célébrée comme un sacre barbare par une jeunesse qui ne rêve plus de République mais de chaos. Face à ce malaise profond, le gouvernement sort l’artillerie lourde… d’un gadget : le SNU (Service National Universel), cette chimère technocratique aussi coûteuse qu’inefficace, censée panser les plaies d’une société fracturée. Pendant que les cités flambent, l’exécutif joue à la réforme molle. Mais combien de temps encore tiendrons-nous sur ce fil ?


Attendue comme un moment de liesse populaire, la victoire du Paris Saint-Germain en Ligue des champions le 31 mai dernier a été lourdement entachée par les nombreuses violences qui ont éclaté partout en France (dégradations, pillages, agressions, etc.). Des violences qui ont conduit à des dizaines de blessés et deux décès… Plus de 560 personnes ont été interpellées. Parmi elles, une grande majorité de jeunes. S’ils ont un caractère hors norme, ces débordements ne sont pas inédits pour autant et illustrent un phénomène hautement inquiétant.

En effet, notre pays est en proie à une réalité sans précédent qui voit une partie de la jeunesse basculer dans une contre-société d’hyperviolence et d’ensauvagement. Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, qualifie ainsi de « barbares » les auteurs de ces faits. Une situation d’urgence absolue qui pousse le gouvernement à agir. Le garde des Sceaux Gérald Darmanin a affiché sa volonté d’adapter la loi et de durcir l’échelle des peines. Certes, il ne fait aucun doute qu’établir des mesures coercitives et de sanction est indispensable. Mais doit-on s’en contenter ?

L’illusion répressive

Gageons qu’elles risquent de se révéler largement inefficaces si elles sont trop clémentes (comme c’est le cas de certaines) mais aussi si elles ne vont pas de pair avec une politique « Jeunesse » globale, solide et cohérente, un « traitement de fond » social et culturel pour l’ensemble de notre société. Or, dans ce domaine, l’exécutif semble faire le choix de concentrer son action sur le service national universel (SNU), dont l’expérience a montré qu’il était un dispositif superficiel, inadapté et non viable. Ce faisant, le chemin pris par le gouvernement est une voie sans issue. Une errance incompréhensible et inacceptable qui pourrait conduire à de lourdes conséquences politiques, économiques et sociales.

Promesse de campagne d’Emmanuel Macron en 2017, le SNU fait l’objet, depuis sa présentation en 2019, d’éternels tergiversations et changements de cap. Dernier en date : l’annonce par le chef de l’État d’une « grande refonte » du dispositif, dans un entretien accordé à la presse régionale en mars dernier. Deux mois plus tard, dans une note publiée le 5 mai 2025, le Haut-commissaire au Plan Clément Beaune a exposé différentes options pour faire évoluer le SNU. Le document présente quatre scénarios possibles : un SNU « vitaminé », un service civil universel, un service militaire volontaire ou un retour au service militaire obligatoire. À cela s’ajoutent « deux scénarios hybrides, articulant un socle commun à tous et un choix laissé à chacun ». Des hypothèses aux coûts particulièrement élevés, de 600 millions à 1,5 milliard d’euros par an. Pour définir les modalités du nouveau projet, Clément Beaune se dit favorable à un « vaste débat politique », au Parlement ou par le biais d’une convention citoyenne, voire d’un référendum. Une annonce qui, bien loin de rassurer, illustre surtout un fait hautement préoccupant : l’exécutif ne sait toujours pas où il va.

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En effet, le Haut-commissaire au Plan présente une multitude de propositions aux contours flous qui complexifient le débat jusqu’à le rendre inintelligible et soulèvent davantage de questions qu’elles n’apportent de réponses. Par ailleurs, la volonté de soumettre au référendum un dispositif qui a plus de six ans est un aveu d’échec et d’incapacité à donner un cap clair à la politique « Jeunesse » de notre pays. Preuve supplémentaire, s’il en fallait, d’un profond manque de vision et d’anticipation de la part de pouvoirs publics incapables de mettre en œuvre leurs propres réformes.

Le SNU, mirage coûteux

Au-delà, cette démarche semble être une énième tentative de l’exécutif de sauver un projet qui n’a jamais réussi à convaincre, et pour cause… Depuis sa création, le SNU souffre de faiblesses structurelles profondes et irrémédiables. Six ans plus tard, au gré des modifications et rétropédalages incessants, l’exécutif se trouve embourbé dans les méandres d’un projet qui n’a plus ni fond ni forme. Une coquille vide à laquelle le gouvernement s’accroche obstinément pour sauver la face.

Une obstination qui a un coût : 128,3 millions d’euros en 2025, soit un septième du budget « Jeunesse et vie associative ». Une somme considérable pour un dispositif qui ne répond aucunement aux objectifs fixés et ne convainc personne, à commencer par les principaux concernés : la participation des jeunes reste très en deçà des attentes du gouvernement (en 2023, seuls 40 135 volontaires ont participé à un séjour de cohésion) et les ambitions en matière de mixité sociale sont loin d’être atteintes (surreprésentation des enfants de familles CSP+ et des enfants de « corps en uniforme », ainsi que des jeunes issus des filières générales et technologiques).

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Plus que jamais, la jeunesse française incarne un véritable enjeu de société et un défi majeur pour l’avenir de notre nation. Face à cela, le SNU apparaît encore et toujours comme un cautère sur une jambe de bois… Le temps passé à essayer de le sauver à tout prix est du temps perdu. Tous ces efforts devraient être dirigés vers un seul et même but : trouver les outils pour garantir une société apaisée. Cela ne pourra se faire sans une réflexion approfondie autour des valeurs de la transmission et du rôle qu’il faut (re)donner aux parents.

Un cap à redéfinir d’urgence

L’heure n’est pourtant plus aux hésitations. Il est temps de bâtir rapidement un plan d’action réaliste et efficace pour redonner un véritable souffle à notre société. Des solutions existent. Pour les faire émerger, il est nécessaire de donner aux acteurs de terrain les moyens d’agir sur leur propre réalité. C’est pourquoi nous avons conçu le Parcours France en commun, un outil d’ouverture aux valeurs et aux richesses de la nation, structurant l’apprentissage de la citoyenneté et de l’appartenance. Il s’appuie sur trois principaux objectifs : garantir un socle commun à l’ensemble de la classe d’âge tout en favorisant la responsabilité et l’autonomie ; agir en profondeur grâce à la mobilisation de l’ensemble des acteurs qui environnent le jeune (famille, école, commune, associations, etc.) ; et faire le choix du temps long, sur plusieurs années, afin de laisser une empreinte réelle dans le parcours de chaque jeune Français. C’est à ces seules conditions que nous parviendrons à voir se développer et s’enraciner un véritable esprit d’engagement, pilier indispensable de l’unité de la nation.

Fictions conservatrices: vous pouvez rallumer la télé!

En faisant d’une certaine façon la promotion de la fidélité aux origines, la série Yellowstone et le film La venue de l’avenir ne sont-ils pas des signes avant-coureurs d’un retour du conservatisme ?


Sur fond de progressisme à bout de souffle, le conservatisme est-il de retour ? Au-delà de l’actualité politique, des signes avant-coureurs de ce changement de conception du monde sont visibles dans certaines œuvres de fiction. La série américaine Yellowstone, du réalisateur Taylor Sheridan, et le film de Cédric Klapisch, La venue de l’avenir, contiennent peut-être les germes d’un autre rapport au passé.

Nous sortons de plusieurs décennies, en Occident, où l’imaginaire progressiste a dominé la vie politique, non seulement à gauche bien sûr, mais aussi au centre et à droite. Bien au-delà de la politique, le progressisme a nourri et structuré les différentes cultures européennes et américaines, disons à partir de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ses versions radicales, le communisme façon URSS et le gauchisme façon internationale révolutionnaire, ont bien entendu reflué, mais quasiment l’ensemble de l’échiquier politique est resté imprégné par cet imaginaire, à l’exception de quelques mouvements conservateurs isolés et repliés sur eux-mêmes. La France, avec De Gaulle et l’héritage du gaullisme, constituera une exception provisoire à cette domination du progressisme.

Il faudra un jour faire le bilan des heurs et des malheurs, des profits et des pertes, que l’idéologie progressiste a généré. Ce n’est pas l’objet ici. De nombreux indices, de moins en moins ténus, montrent un début de reflux de cet imaginaire organisé autour de la consommation effrénée, du progrès technique, de l’homme nouveau et du transhumanisme, des restrictions pulsionnelles, de la liquidation des traditions, des cultures régionales, du refus de l’histoire comme guide pour l’avenir.

Une nouvelle restauration ?

N’assiste-t-on pas aujourd’hui au retour d’une forme de conservatisme qui se cherche, qui n’est pas encore cristallisé ?  Il ressemblerait à une sorte de restauration, notamment par sa sensibilité à des formes traditionnelles de mœurs, de modes de vie, d’expression politique, de valeurs. Il semble s’exprimer dans un premier temps à travers des versions radicales. Par exemple, au wokisme de l’extrême gauche, comme quintessence du progressisme, semble correspondre autour de Trump, notamment aux États-Unis, une sorte de wokisme d’extrême droite qui fonctionne, de façon assez peu créative, en miroir de ce qu’il dénonce. Mais l’enjeu va bien au-delà des incarnations radicales d’un mouvement qui pourrait redevenir majoritaire.

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Peut-on discerner des signes avant-coureur d’un éventuel retour du conservatisme, à la fois en politique, mais aussi, plus globalement, comme mode de vie et comme univers de valeurs ? En politique, on trouvera, pour la France, les jalons posés par Éric Zemmour, qui s’affiche explicitement conservateur, mais dont le développement est gêné par la présence massive, sur son segment électoral, du Rassemblement national, qui lui, n’a pas encore choisi son camp, le populisme n’étant ni conservateur ni progressiste.

La popularité spectaculaire de Bruno Retailleau est un autre signe avant-coureur d’un intérêt grandissant de l’opinion pour un autre rapport au passé français que celui que propose le progressisme. Aux Etats-Unis, on remarquera l’effondrement massif des Démocrates, du fait de leur identification à un progressisme replié dans les centres intellectuels de la côte Est.

Deux fictions porteuses de signes avant-coureurs

Mais le monde de la politique est-il le premier ou le seul porteur de ces signes avant-coureurs ? Le politique n’est peut-être que la conséquence d’un changement plus global de conception du monde. Aussi il n’est pas inutile de rechercher ces signes là où se construisent les grands récits. Le monde de la fiction, des romans, des films, des séries, a  toujours été largement dominé, d’Hollywood jusqu’à Cannes, par le progressisme. C’est aussi que, commerce oblige, il est fondamentalement suiviste. On voit néanmoins apparaître, ici et là, quelques œuvres que l’on pourrait dire d’avant-garde, dans leur capacité à nous faire réfléchir sur les effets de l’éradication du passé.

Car au fond c’est bien de cela qu’il s’agit, le progressisme et le conservatisme étant tous les deux des mouvements de pensée organisés autour du rapport au passé. Ces œuvres sont représentatives d’un moment charnière, dans l’hypothèse d’un effacement du progressisme, comme fond culturel de nos sociétés.

J’en citerai deux, sans autre rapport entre elles qu’une puissante interrogation sur le rapport au passé : la série Yellowstone, du réalisateur américain Taylor Sheridan, diffusée sur Netflix (plate-forme initialement progressiste, mais qui hume régulièrement l’air du temps pour voir où le vent va souffler) et le film, qui vient de sortir sur les écrans français, La venue de l’avenir, du réalisateur Cédric Klapisch.

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Dans la première, le spectateur attentif fait la découverte d’une culture à part entière (au sens anthropologique), celles des grands ranchs américains, qui tentent, contre les vents et les marées de la modernité, de maintenir un mode de vie, un système de valeurs, une forme d’honneur et de justice. Le ranch Yellowstone, fondé en 1883, survit, à travers une sorte de tunnel temporel, en restant fidèle à ses valeurs d’origine, forgées à partir d’un mélange de la culture européenne des immigrants et du traumatisme de la conquête de l’Ouest (c’est l’objet d’une autre série du même réalisateur : 1883). La série est détestée par les progressistes, qui y voient un exemple honni de la « société patriarcale », mais aussi par les trumpistes, qui la trouvent trop hostile à la finance.

L’intérêt de la série est de mettre en scène le rapport au passé, enroulé autour cette valeur centrale que représente la fidélité à l’origine, qu’entretient cette culture originale, spécifique, hors du temps et de la modernité. Son scénario s’organise autour de la lutte de cette culture contre tous les assauts de la modernité, la vénalité des promoteurs, la civilisation des loisirs, la poussée consumériste, le légalisme formel. La série sert donc de révélateur des travers du progressisme, en même temps qu’elle fait l’apologie des vertus d’une certaine forme de conservatisme.

Un passé nommé désir

Le film de Cédric Klapisch pose la question du rapport au passé sur un autre registre. Il n’en constitue pas moins un indice fort, même si ce n’est peut-être pas l’intention de l’auteur, d’un certain retour du conservatisme. Il met en scène une famille partie à la recherche d’une de ses ancêtres, elle-même, dans le passé, à la recherche de ses parents. L’entrelacement du XIXème siècle et de la période présente n’est pas tout à fait à l’avantage de cette dernière. On y découvre une période, plus libre, plus enthousiaste, plus créative sur un plan artistique, moins hypocrite, sur le plan des mœurs. Là où le progressisme actuel est bien représenté dans la scène où le vêtement porté par une mannequin de mode ne ressortant pas suffisamment devant un tableau classique, l’équipe de tournage propose de modifier au montage plutôt la couleur du tableau.

L’un des personnages, englué initialement dans cette forme vulgaire de la modernité (le shooting d’influenceuses de mode), donne la clé du film lorsqu’il déclare : « j’ai toujours regardé devant, mais maintenant je vais regarder en arrière ». Pour un coup, Cannes, où le film était présenté « hors compétition », n’a rien vu venir. Ce qui n’est pas le cas de la critique du journal Les Inrockuptibles, qui a bien remarqué, en guise de pêché mortel du film, que, « la morale œcuménique du film est qu’on est mieux armé·e pour appréhender l’avenir si on a su apprendre du passé ».

Ces deux exemples empruntés à l’univers de la fiction sont sans doute loin d’être les seuls, même s’ils sont dissimulés derrière les fracas de l’effondrement du progressisme et des radicalités fin de règne qui l’accompagnent. La capacité du conservatisme à proposer un récit mobilisateur tiendra, paradoxalement, à ce qu’il apparaîtra comme une nouveauté, là où le progressisme aura épuisé toutes les ressources du désir d’avenir.

Non, le climat n’est pas « malsain » à CNews !

Ils n’osent plus écrire « islamophobe », mais c’est bien la petite musique qui monte : selon les journaux progressistes, la chaine info conservatrice aurait le tort de trop parler des musulmans.


Mon titre reprend le propos d’un fidèle de la mosquée Al-Hashimi à Saint-Ouen, rapporté dans un article du Monde consacré au « désarroi des musulmans lors de l’Aïd » : « Le climat est malsain, mais surtout à la télé… ». Au regard du contexte, on comprend bien que CNews est particulièrement visé. D’ailleurs un autre fidèle, Rachid, l’explicite : « Sur certaines chaînes, comme CNews, il n’y a aucune limite : nous sommes responsables de tout ».

Injustices

Je n’aurais pas eu envie d’écrire un billet sur ce thème, qui dépasse largement CNews, si dans le texte de ce quotidien n’avaient pas été enregistrées des opinions à la fois nuancées et critiques, en tout cas de nature à faire réfléchir tout citoyen de bonne foi.

Le sentiment diffus qu’éprouvent certains musulmans d’être en permanence ciblés ne peut pas être traité avec indifférence ou, pire, mépris même si on l’estime injuste tant à l’égard de CNews que de Bruno Retailleau, leur autre bête noire. On ne saurait tenir pour rien cette impression qui perçoit la chaine et le ministre, parfois, comme des ennemis de la religion musulmane quand ils ne s’attachent, par des analyses ou en action, qu’à ses dérives.

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Pour la chaîne, il est permis certes de considérer que les sujets concernant l’islam occupent au quotidien une place importante. Mais la télévision ne les invente pas. Elle ne s’en préoccupe que dans la mesure où ils mettent en lumière des problématiques concernant la France, le risque de communautarisme et la sécurité publique. Pour ma part, à chaque fois qu’on les abordait, j’ai toujours veillé – sans jamais être contredit – à les appréhender sur un mode qui ne prenait pas le particulier pour le général et les transgressions graves de quelques-uns pour une dangerosité globale.

Cette volonté de ne pas universaliser ces hostilités est capitale. C’est la seule attitude qui évite que des compatriotes musulmans se sentent injustement stigmatisés alors qu’ils échappent, dans leur quotidien et dans leur rapport au pays, aux dénonciations qui parfois oublient toute nuance et ne mesurent la portée de leur verbe maladroit, imprudent, qui peut enflammer.

Les attaques politiques ou médiatiques contre CNews sont non seulement erronées – il suffit d’écouter les débats pour le constater – mais liberticides car elles ne cessent d’incriminer, en les caricaturant, des échanges où l’outrance trouve sa contradiction et l’islam modéré, ses défenseurs.

Islam et islamisme, les musulmans et des musulmans…

J’entends bien l’argumentation développée par Éric Zemmour qui estime – il est constant sur ce point – que l’islam et l’islamisme sont identiques et que le premier n’est structurellement, politiquement, pas compatible avec la République.

J’espère ne pas me tromper et ne pas tomber dans la facilité de l’extrémisme intellectuel mais il me semble qu’en laissant la religion là où elle doit être – dans la sphère privée et familiale – et en étant impitoyable avec les grignotages subtils ou ostentatoires d’un islam dévoyé et conquérant, on pourra peut-être s’accorder avec mon point de vue. D’ailleurs a-t-on un autre choix que cette synthèse d’acceptation lucide et de répression sans faiblesse ?

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Est-il inconcevable de s’en tenir à des règles claires ? Par exemple l’obligation d’un comportement exemplaire, comme pour les fidèles des autres religions, l’interdiction de ce qui est au sens propre inhumain – se voiler, se cacher le visage – et le refus absolu de pratiques venant corroder notre démocratie pour la constituer en pré-charia.

Je sais qu’une vision pessimiste de l’islam en France peut soutenir que chaque acte musulman public ou dans des univers ouverts au public est inspiré par une idéologie d’emprise sur notre société à redresser à cause des « mécréants » qui la composent mais, à partir du moment où on met en œuvre une intransigeance pénale pour l’intolérable, ne peut-on consentir au moins à une incertitude pour le reste ?

Dans cet article du Monde, frappé par la qualité et la mesure des déclarations, notamment celle de Mme Bamba, mère de quatre enfants, je n’ai pas m’empêcher de ressentir comme un dégoût à l’égard de tous ceux, pas seulement à LFI, qui exploitent « cette chair à élections » que sont les musulmans, notamment dans les banlieues, en feignant de se pencher sur leur sort. Il est clair qu’ayant à choisir, je préfère le camp de ceux qui dénoncent ce que l’islamisme a de périlleux à la fois pour l’image de l’islam et pour notre pays, à celui des démagogues d’extrême gauche s’abandonnant à des hyperboles hypocrites au risque de valider et de favoriser le pire. C’est cet unique climat qui est malsain.

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Fabrice Balanche: nul n’est prophète en son campus

Spécialiste mondialement reconnu de la Syrie, Fabrice Balanche sait parfaitement de quoi les Frères musulmans sont capables et n’hésite pas à le dire. Enragés par sa lucidité et son expertise, les islamo-gauchistes qui règnent à Lyon 2 depuis des années tentent de le faire taire. Pas sûr qu’ils y parviennent.


Causeur. Le 1er avril, alors que vous donniez un cours à l’université Lumière Lyon 2, votre amphithéâtre a été envahi par des militants masqués, islamistes, gauchistes ou les deux, et vous n’avez eu d’autre choix que de quitter les lieux. Dans quel état d’esprit vous trouvez-vous depuis cette tentative d’intimidation ?

Fabrice Balanche. J’en ai vu d’autres. Ce n’est pas la première fois que j’ai des problèmes à l’université ! Il y a une dizaine d’années, j’ai fait un procès à l’Institut d’études politiques (IEP) de Lyon, qui avait recalé ma candidature à un poste de maître de conférences. Le tribunal a reconnu le manque d’impartialité de la commission d’admission, qui penchait exclusivement à gauche. Le jugement, qui fait d’ailleurs aujourd’hui jurisprudence, m’a donné entièrement raison. Depuis, je passe pour un emmerdeur.

Qu’est-ce qui déplaisait tant au jury de l’IEP de Lyon pour qu’il ne veuille pas de vous comme collègue ?

Mes travaux portent sur les alaouites et sur les communautarismes en Syrie. Autrement dit, mon prisme n’est ni marxiste ni décolonial. Cela ne cadre pas avec le dogme académique dominant. Raison pour laquelle il m’a fallu un certain temps, au début de ma carrière, pour accéder à un emploi stable à la faculté. Mon sujet faisait tiquer. Mais il ne s’agit pas d’un cas isolé. Beaucoup de chercheurs anticonformistes ont du mal à trouver une place digne de ce nom à l’université. À Lyon 2, c’est devenu patent. Depuis quelques années, l’équipe dirigeante ne recrute que des personnels qui lui ressemblent idéologiquement, ce qui lui permet de s’assurer d’autant plus facilement sa reconduction à chaque élection interne. Sociologiquement, l’établissement ressemble à une citadelle d’extrême gauche, où vous avez intérêt à exprimer les mêmes positions politiques radicales que le conseil d’administration si vous voulez maximiser vos chances de décrocher des crédits de recherche.

On dit quand même que la présidente de l’université, Isabelle von Bueltzingsloewen, n’a témoigné aucune complaisance vis-à-vis des étudiants musulmans qui voulaient organiser un iftar (rupture du jeûne) dans un local de l’université…

Dans un premier temps, elle s’est montrée en réalité très accommodante avec ces étudiants, puisqu’elle a commencé par accéder à leur requête en leur demandant juste de rebaptiser l’opération « repas partagé » et de supprimer un visuel Instagram où figuraient une femme voilée ainsi qu’un homme coiffé d’une calotte islamique. Seulement, ils ont refusé ce compromis en l’accusant d’islamophobie. Elle était dès lors dans l’obligation de leur interdire la salle. Le lendemain, des étudiants ont bloqué le campus en signe de protestation. Or, au lieu de leur envoyer la police pour faire un rappel à la loi, la présidente a préféré répondre mollement en proposant la rédaction d’une charte de laïcité !Comme si la loi de 1905 n’était pas déjà une charte de laïcité…

C’est donc en vous prononçant publiquement pour la fermeté républicaine que vous vous êtes retrouvé pris pour cible par ce groupe d’étudiants le 1er avril. Après ces violences, avez-vous reçu des soutiens en interne ?

De la part de mes collègues les plus proches au sein du département de géographie, oui. Mais chez la grande majorité de mes pairs, c’est plutôt l’indifférence et la méfiance qui ont prévalu, jusqu’aux accusations de la présidente, qui a carrément déclaré que ce qui m’arrivait ne l’étonnait pas, étant donné mes propos sur Gaza. Cela reflète malheureusement l’opinion majoritaire à Lyon 2.

Aujourd’hui quelle est la place de l’islamisme sur le campus ?

C’est très difficile à évaluer. Le bâtiment dans lequel j’enseigne est assez excentré, il n’est pas dans le cœur du réacteur. J’ai certes assisté à des prières dans les couloirs, mais toujours de façon individuelle. Ensuite, il y a l’association des Étudiants musulmans de France (EMF), qui est très puissante. La preuve, elle est hébergée à la maison des étudiants de la métropole de Lyon, elle-même sous administration de la coalition de gauche écolo au pouvoir dans le Grand Lyon.

À cet égard, avez-vous constaté un avant et un après 7-Octobre ?

Oui, bien sûr. Depuis un an et demi, la cause palestinienne est abondamment utilisée par les islamistes pour mobiliser et élargir leur base militante. Cela leur permet de sortir du cadre purement musulman pour attirer à eux des gauchistes et même des LGBT. Du 7 octobre 2023 à la mi-décembre 2024, rien qu’à Lyon 2, on a ainsi eu droit à huit conférences propalestiniennes, soit une par mois ouvrable, en collaboration étroite avec le syndicat Solidaires étudiant-e-s. Je me suis rendu compte que certains intervenants, invités en personne par le vice-président Willy Beauvallet[1] étaient conviés aux frais de l’université, notamment la fameuse Maya Wind, une post-doctorante américaine qui concentre ses critiques sur les universités israéliennes.

Vous décrivez un phénomène de grande ampleur à Lyon 2. N’est-ce pas décourageant ? Comment tenez-vous le coup ?

Je fais le minimum syndical. Je donne mes cours, le plus consciencieusement du monde, car pour beaucoup d’étudiants, c’est leur seule chance de promotion sociale, donc je tiens à être correct envers eux. Mais tout ce qui a trait à mon travail de recherche se déroule en dehors de Lyon 2. Je collabore notamment avec la Hoover Institution, un think tank affilié à l’université de Stanford.

Venons-en justement à votre champ de recherche : le Proche-Orient. Dans quelle mesure le 7-Octobre a-t-il modifié le rapport de forces dans la région ?

C’est un processus toujours en cours. Et le gros morceau reste l’Iran, dont l’avenir demeure incertain. Donald Trump, pour l’instant, est en phase de négociation avec Téhéran tandis que Benjamin Nétanyahou est surtout occupé par Gaza – sans doute en partie d’ailleurs pour masquer son incapacité à se faire entendre à Washington sur le dossier iranien. Donc une intervention militaire en Iran n’est pas à l’ordre du jour. Mais Israël n’acceptera jamais que les mollahs aient la bombe atomique, si bien que Nétanyahou voudra à un moment ou à un autre frapper leur pays, non seulement ses sites nucléaires, mais aussi ses installations pétrolières et gazières, afin de susciter un changement de régime. En attendant, tout cela reste en suspens, de sorte que la séquence ouverte le 7-octobre n’est pas encore close.

Au Proche-Orient, Trump tend non seulement la main aux Iraniens, mais affiche aussi de façon éclatante son inclination pour l’Arabie saoudite. Comment interprétez-vous cela ?

Si Trump a fait ce voyage, c’est d’abord pour signer des contrats, qui se chiffrent en centaines de milliards de dollars, au bénéfice de l’économie américaine, et pour montrer que sa politique étrangère ne mise pas uniquement sur une réconciliation avec la Russie. Sur un plan plus local, son objectif était de rétablir un lien privilégié avec les Saoudiens, dont les relations avec Joe Biden étaient mauvaises. Pour ce faire, il leur a offert un cadeau spectaculaire, en leur permettant de remporter une victoire diplomatique au nez et à la barbe des Qataris.

Comment cela ?

En choisissant de rencontrer le nouveau leader syrien Ahmed Al-Charaa à Riyad au lieu de Doha où, pourtant, celui-ci a beaucoup plus d’amis et de soutiens, Trump a voulu signifier que la Syrie se reconstruira certes avec l’argent qatari, mais sous le parrainage diplomatique des Saoudiens. En d’autres termes, dans la plus pure tradition féodale, on a enjoint au Qatar, mais aussi au Koweït et aux Émirats arabes unis, de passer désormais par l’intermédiaire de l’homme fort de Riyad, Mohammed ben Salmane, pour discuter avec Washington.

Ce faisant, Trump a contribué à respectabiliser Al-Charaa, ancien djihadiste dont rien ne garantit qu’il se soit assagi…

Al-Charaa est un type très intelligent, très pragmatique. Il dit à ses interlocuteurs ce qu’ils ont envie d’entendre. Il a même indiqué qu’il voulait rejoindre les accords d’Abraham – ce qui n’est pas crédible évidemment. Il montre patte blanche, car il a besoin d’une levée des sanctions internationales afin de pouvoir récolter les fonds qui lui permettront de consolider son pouvoir, d’unifier les différentes factions islamiques du pays et de restaurer les services publics de manière à reconstruire une base sociale.

Riyad, 14 mai 2025 : Donald Trump reçoit Ahmed Al-Charaa, président intérimaire de la Syrie, aux côtés du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane. La rencontre consacre l’Arabie saoudite comme nouveau parrain régional de la reconstruction. Bandar Aljaloud/Saudi Royal Palace via AP/SIPA

Quid des minorités, très nombreuses dans ce pays ?

Al-Charaa vise clairement la création d’une République islamique sunnite en Syrie. Toutefois la plupart des minorités devraient être protégées, comme autant de communautés fossiles faisant partie du patrimoine local, à l’image des ruines de Palmyre. Je pense qu’Al-Charaa prendra soin en particulier de la sécurité des chrétiens, auxquels les Américains sont très attentifs. Je suis en revanche moins rassuré pour les laïcs du pays, de toutes origines confessionnelles, qui vont se retrouver sous un régime incapable d’accepter l’impiété. Mais tout le monde me dit qu’on n’a pas le choix et qu’Al-Charaa est seul capable de cadrer le pays.

Nos amis kurdes ont-ils raison de penser, comme on le dit, que la France les protège ?

Oui, nous avons quelques forces spéciales sur le terrain chargées de veiller sur leur sort.  Même si ce sont surtout les Américains, disposant de 1 000 hommes sur place, qui ont les clés de leur avenir.

Mais rien n’assure que les Américains ne les lâcheront pas…

Assurément. Le fait que Trump ait adoubé Al-Charaa les inquiète énormément. À quoi s’ajoute la dissolution du PKK, annoncée le 12 mai et qui mène Erdogan à demander à présent le désarmement de toutes les milices kurdes. Enfin et surtout, les Américains doivent quitter l’Irak à partir de la fin de l’année. Le jour venu, il leur sera très compliqué de continuer à assurer la logistique de leur base en Syrie.

Les alaouites, dont sont issus les Assad, sont-ils menacés ?

Le nouveau régime cherchera à en éliminer autant que possible. Au moyen d’une « épuration ethnique blanche ». C’est-à-dire en faisant en sorte que beaucoup s’exilent. C’est comme cela qu’il faut comprendre les exactions en cours contre eux. On en massacre quelques milliers pour que les autres aient envie de partir.

Dans ces conditions, Emmanuel Macron a-t-il eu raison d’accueillir Al-Charaa en grande pompe le 7 mai ?

Je ne pense pas qu’il ait eu tort. La diplomatie sert aussi à parler à ses ennemis. Toutefois, on n’était pas obligé de carrément dérouler le tapis rouge ni de permettre au leader syrien de visiter la tour Eiffel ! On aurait pu lui suggérer de reprendre l’avion tout de suite. Cela dit, Macron a quelques raisons valables de lever les sanctions contre la Syrie, qui avaient été prises contre un pouvoir désormais déchu, et de chercher à s’entendre avec le nouveau régime. Il y a notamment en jeu le renouvellement de la concession du groupe marseillais CMA-CGM pour le port de Lattaquié. Et puis des contrats avec des entreprises françaises, pressenties pour la restauration du réseau énergétique syrien. C’est une bonne chose pour notre économie, à condition bien sûr que la facture soit payée par les pays arabes et pas par l’Union européenne…

En 2011, lors du printemps arabe, beaucoup d’observateurs ont découvert, stupéfaits, que quand les dictatures tombent, elles n’accouchent pas forcément de merveilleuses démocraties libérales. Quinze ans après, sommes-nous revenus de nos illusions ?

Oui, nous sommes beaucoup plus réalistes. Notre ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, se borne ainsi à exiger un « gouvernement inclusif » à Damas. Comprenez qu’il s’estimera satisfait s’il y a un ministre alaouite, un ministre druze et un ministre chrétien. On se contente d’un autoritarisme plus ou moins éclairé, et voilà.

Mais derrière cette façade rassurante, le pays peut-il devenir un QG islamiste ?

Ce risque existe évidemment. La Syrie pourrait devenir pour l’islam sunnite, et singulièrement pour les Frères musulmans, ce que l’Iran est depuis 1979 pour l’islam chiite : une base arrière de prosélytisme, voire de terrorisme. Les Jordaniens l’ont très bien compris : ils viennent d’interdire le mouvement des Frères musulmans. Ils ont vu le niveau de menace monter nettement avec ce qui se passe à Damas, mais aussi à Gaza. Comme la plupart des leaders arabes, le roi de Jordanie s’inquiète beaucoup du sort des Palestiniens dans ses discours, mais il ne fait pas grand-chose. Pour les islamistes, cette inaction est une raison de plus de le renverser.

Que conseilleriez-vous à Macron, si vous étiez, comme votre quasi-jumeau Emmanuel Bonne, lui aussi fin connaisseur de la Syrie, le conseiller diplomatique de l’Élysée ?

Je plaiderais pour une Syrie fédérale, afin que les minorités disposent de territoires sanctuaires et de contre-pouvoirs les protégeant de la dérive autoritaire qui ne manquera pas de se produire. Mais je crains que nous soyons complètement inaudibles dans une région où les seuls pays respectés sont ceux qui justifient d’une présence armée. Or nous avons surtout choisi la présence humanitaire. Comme quoi nous ne sommes pas complètement revenus de nos illusions.


[1] Visé par une enquête du parquet de Lyon après avoir rendu hommage au terroriste Hassan Nasrallah, Willy Beauvallet a démissionné le 5 mai de son poste de vice-président de l’université Lumière Lyon 2.

Trois mousquetaires (au féminin singulier) ont lancé un appel le 4 juin…

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DR.

Islamisme. À l’Assemblée nationale, Mona Jafarian, Fadila Maaroufi et Lara Fatimi (de gauche à droite sur notre illustration) ont appelé à un sursaut collectif. Qui sont-elles ?


Pendant que Greta et Rima, les célèbres duettistes, faisaient des selfies sur leur yacht en direction de Gaza, d’authentiques héroïnes ont lancé un appel contre un danger véritable. Peut-être un peu comme l’a été celle du 18 juin 40, il est probable que l’importance de l’appel du 4 juin ne sera reconnue que bien plus tard. Ce qui importe, c’est que cet appel a été solennellement lancé au Palais Bourbon, lors d’une conférence sur la liberté des femmes menacée par l’islamisation de la société, par trois femmes exceptionnelles, en présence de Constance Le Grip, députée, et de Paul Amar, journaliste, modérateur de la conférence.

Photo : Liliane Messika

Mona Jafarian

À la différence des touristes humanitaires citées plus haut, Mona Jafarian mérite le titre d’activiste, qui vient du mot « action ».
La révolution de 1979, qui a installé la charia dans l’Iran laïque, avait trois ans quand Mona est née. Venue en France bébé avec sa mère, elle a fait, jusqu’à sa majorité, des allers et retours réguliers avec son pays d’origine pour y visiter son père, incapable de couper ce cordon-là. C’est pourquoi elle y a encore une relation charnelle avec le pays, la langue, les amis et les amies.
« Tout ce qui compose la République islamique ne sème que la mort, la destruction et la faillite », écrit-elle dans Mon Combat.
Son activisme véritable a commencé le 17 septembre 2022, le lendemain de la mort, à Téhéran, de Mahsa Amini, à l’âge de 22 ans. Cette étudiante iranienne d’origine kurde avait été arrêtée trois jours plus tôt par la police de la vertu pour « port de vêtements inappropriés ». Les manifestations monstres qui ont aussitôt érupté ont convaincu la Franco-iranienne que « ce qui se passait était différent. La révolution avait commencé (…) et elle ne s’arrêterait plus jusqu’à la victoire. »

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Mona Jafarian connaissait les violences quotidiennes subies par les femmes iraniennes, elle savait que des milliers d’étudiants avaient été tués pour avoir scandé « Où est mon vote ? » lors des révoltes de 2009, « après l’élection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad ». Cette révolte, comme celle de 2019, avait été noyée dans le sang des protestataires.

Le mouvement Femme-Vie-Liberté est né de la mort de Mahsa Amini et il a grandi à la vitesse du son et de la lumière dans tout le pays, parce qu’il était porté par les femmes, soutenues par tout un peuple, conscient de son identité (persane), de la singularité de sa religion (zoroastrienne), de sa langue (le farsi) et de son Histoire (deux millénaires de civilisation interrompus lors la colonisation arabo-islamique, il y a 14 siècles, puis partie en marche arrière depuis 1979).
Mais dans sa France d’adoption, tout le monde ignorait aussi bien l’Histoire que l’histoire du voile et de l’islamophobie, inventés par l’ayatollah Khomeiny pour soumettre les femmes (le premier) et les opposants (la seconde).
Ce n’est pas de l’ignorance, c’est une trahison. Elle a été suivie par bien d’autres, notamment celle des médias, qui expliquaient, en commentant les rues noires de manifestants, que la majorité des Iraniens était opposée à cette révolution.

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Trahison au carré : le jour où une troisième femme iranienne éprise de liberté a été tuée par la répression, Macron, à New York, a serré chaleureusement la main du « boucher de Téhéran », alias Ebrahim Raïssi, président de la République islamique, devant les caméras.
Trahison au cube, celle des néo-féministes, qui ont choisi de taire la révolution des femmes iraniennes, comme elles ont nié les viols des femmes israéliennes, parce qu’il vaut mieux voir des femmes mourir plutôt que des musulmans accusés. 
Alors Mona s’est lâchée : « Je ne pouvais rester silencieuse face à l’inaction, voire la complaisance des pays dits libres, dont la France, envers nos bourreaux. (…) je ne pouvais passer sous silence ma colère face à la fausse bien-pensance d’extrême gauche, les accusations d’islamophobie pour faire taire les activistes, les menaces de mort et les insultes quotidiennes (…) j’appelle à un sursaut collectif (…) pour ne pas normaliser ce qui va à l’encontre de nos valeurs, et ne plus trembler à l’idée d’être étiquetés islamophobes ou fascistes quand on dénonce une idéologie qui tue en masse. »

Fadila Maaroufi

Née à Bruxelles, dans une famille marocaine habitant un quartier mitoyen de Molenbeek, Fadila Maaroufi a vécu une enfance tissée de violences physiques et psychologiques. Et de viols répétés.
Si elle se consacre, aujourd’hui, à la lutte contre le voile, c’est qu’elle tient son expérience de l’inégalité homme-femmes de première main. Son premier souvenir est celui de son premier viol par un oncle. Elle avait deux ans et savait déjà qu’elle avait participé à un acte impur, qu’Allah ne lui pardonnerait jamais. Dans un rapport sexuel, un homme musulman ne peut pas être coupable. Seule une femme l’est. Même si elle a deux ans. « Il n’y avait pas d’échappatoire : vivante, j’avais peur du châtiment des hommes, morte, c’était l’enfer éternel. »
Quand elle était enfant, Fadila allait à l’école publique, où elle jouait le rôle qu’on attendait d’elle, un rôle bien différent de celui qu’elle tenait à la maison, où il s’agissait d’encaisser et de se taire. Excellente élève, sérénité factice, silence sur l’enfer familial, l’école était son sanctuaire, le seul endroit où elle osait sourire, voire rire.
La famille était un lieu de blessure sans nulle occasion de déverrouiller ses zygomatiques. C’était littéralement une prison, où la vie des filles était faite de contraintes, de douleur, de corvées, de soumission, le tout sans la moindre perspective d’autonomie.
Fadila Maaroufi est une survivante : de cette enfance broyée, d’un mariage forcé à 17 ans avec un cousin de 32 ans, pour qui une épouse n’était qu’un ventre doublé d’une batterie de casseroles, d’un enfermement sectaire dans une religion inhumaine.
Elle a tiré de son expérience mortifère une motivation résolue pour aider les femmes à sortir de la soumission, une motivation qu’elle essaie de transmettre aux Français placides et passifs.
« Si vous voulez savoir à quoi ressemblera Paris dans cinq ans, allez à Bruxelles » répète-t-elle aux islamolâtres parisiens, qui la snobent en s’exhibant, vêtues de burqa griffées Dior et qui caquètent un gloubi-boulga de vivrensemble hors-sol.

Lara Fatimi

Née en France d’une mère catholique et d’un père musulman, Lara Fatimi a eu la chance de bénéficier de l’addition de ses deux cultures. Cette tolérance rare la rend d’autant plus sensible à la réalité du multiculturalisme à la française, où la religion exogène étouffe peu à peu la culture indigène, comme le lierre étouffe les arbres qu’il parasite.

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Lara Fatimi est avocate au barreau de Paris, dans le cabinet de Thibault de Montbrial, qui défend les droits de l’Homme, et particulièrement ceux d’une catégorie oubliée par les défenseurs habituels de ces droits : les Français et même les policiers français. Il représentait la famille de Jessica Schneider, policière assassinée avec son compagnon Jean-Baptiste Salvaing, en 2016, sous les yeux de leur fils, alors âgé de trois ans. Lors du procès, en 2023, Maître de Montbrial a été menacé de mort par le frère d’un des complices de l’assassin.
En octobre 2020, quand un Tunisien, Brahim Aouissaoui a poignardé trois personnes à la cathédrale de Nice, il a été neutralisé par des policiers municipaux. Leur syndicat, le SDPM, s’est constitué partie civile et c’est Lara Fatimi qui l’a représenté au procès. « Nous sommes plongés dans une guerre civilisationnelle profonde dont le niveau de haine à notre endroit relève pour partie d’une guerre de religion », a-t-elle rappelé à la Cour : « Les policiers municipaux sont désormais des cibles notoires – tout comme les juifs et les chrétiens ». Elle milite pour que les policiers municipaux soient armés, « parce qu’il faut protéger notre société, protéger ceux qui nous protègent.[1] »

L’appel du 4 juin 2025

À l’issue de la conférence du 4 juin dernier, un appel solennel a été lancé par les trois intervenantes, demandant aux parlementaires de légiférer sur cinq mesures concrètes :
1. Dissolution de l’association des Musulmans de France (ex-UOIF) et suppression des subventions des associations fréristes identifiées par le rapport Frères musulmans et islamisme politique en France.  
2. Application ferme de la loi sur l’interdiction des prières de rue et du prosélytisme religieux en cas de trouble à l’ordre public.        
3. Fermeture de tous les lieux de cultes prêchant des principes contraires aux droits humains, notamment les droits des femmes.
4. Interdiction du voile aux mineures. Interdiction du voile dans l’enseignement supérieur public et privé. Interdiction du voile dans le sport (pratique et compétitions sportives).
5. Fermeture des comptes sur les réseaux sociaux des influenceurs islamiques et des imams dont les prêches et les discours sont contraires aux droits humains, en particulier ceux visant les droits des femmes.

Mona Jafarian, Fadila Maaroufi et Lara Fatimi ont reçu une standing ovation de plusieurs minutes. Seront-elles, serons-nous entendues par leurs/nos représentants à l’Assemblée nationale ?


[1] www.sdpm.net/2025/02/police-municipale-plaidoirie-de-maitre-lara-fatimi-la-cour-d-assises-de-paris-attentat-basilique-de-nice.html

Comment le tennis nous réconcilie avec le roman

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L'Espagnol Carlos Alcaraz remporte Roland Garros, 8 juin 2025 © CHRISTOPHE SAIDI/SIPA

Dimanche, la finale de Roland-Garros Messieurs qui a opposé l’Espagnol Carlos Alcaraz à l’Italien Jannik Sinner en cinq sets a réconcilié les Français avec l’effort dans la durée. Monsieur Nostalgie nous explique pourquoi c’est une bonne nouvelle pour la littérature et la lecture…


Les juges de ligne disparaissent du circuit, à l’exception de ceux de la Porte d’Auteuil. Le « super tie-break » a remplacé les deux jeux d’écart quand le match se tend au bout de la nuit et que la dramaturgie commence enfin sur les écrans. La télévision a gagné la bataille de la retransmission. Elle a fait taire les forçats de la terre battue. Elle a des pubs à lancer à l’antenne sans se soucier des errements des joueurs. Ces derniers sont désormais dociles comme des agneaux, ils répugnent à bousculer le juge de chaise de peur de recevoir un avertissement et se faire mal voir de leurs sponsors. Leurs mécènes ne rigolent pas avec les fautes d’opinion et les dérapages verbaux, la clientèle mondiale ne le supporterait pas ; les champions d’aujourd’hui ont des comptes à rendre à leurs nouveaux directeurs de conscience.

Ils s’expriment un peu comme des conseillers conjugaux à la fin des matchs, mélange de psychologie huileuse et de langue de bois ; sans conviction, ils sont aussi naturels qu’un homme politique en campagne électorale. Devons-nous leur tendre le micro pour écouter tant de banalités ? Laissons-les jouer sans nous faire suer ! Leurs gestes suffisent à notre bonheur. Les balles m’ont semblé aller encore plus vite cette année, même sur cette surface ocre autrefois réputée lente. Et chez les Français, aucun garçon n’a atteint la deuxième semaine du tournoi, par contre, nous avons assisté à l’éclosion d’une Loïs impériale, déterminée comme les héroïnes de manga. Pour les plus anciens, la marque de jean espagnole Loïs née du côté de Valence était jadis un sponsor de Roland-Garros et habillait notamment Borg et Cruyff. En première semaine, on se serait cru dans une PME à la veille des grandes vacances quand les anciens tirent leur révérence après quarante ans de bons et loyaux services. On ne les verra pas à la rentrée des classes en septembre prochain. Caroline a versé une larme, Nicolas sur un court annexe a pris le temps de remercier ses compagnons de route et Richard a eu droit à la courtoisie légendaire de Rafa.

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Avant les Internationaux de France, certains ne cachaient pas leur ras-le-bol de se coltiner un tennis vieillissant, ultracodé et réac ; ne serait-il pas venu le moment de tuer la tradition et d’entrer dans une nouvelle « ère Open » ? Les « Boomers » qui constituent le cœur de cible de ce marché valétudinaire ne seront pas éternels. Le grand remplacement les guette. Qui se souvient de Noah, d’Edberg et de Tiriac que des caméramen nostalgiques s’évertuent à filmer ? Les loges du Central ressemblent à une réunion de « copains d’avant ». Dustin Hoffman, 87 ans, était là, mais je n’ai pas vu Philippe Lavil dans les tribunes, lui qui a chanté le plus bel hommage à la balle jaune dans son tube de 1982 intitulé simplement « Tennis ». « J’ai le toucher de balles de Gerulaitis », disait-il. Depuis que Jean-Paul Belmondo n’arbore plus ses lunettes d’aviateur et ses yorkshires toilettés, nous avons perdu nos repères en ce début juin, notre passion s’est émoussée. Quand il apparaissait avec Charles Gérard, son complice de toujours en polo Lacoste, nous étions aux anges. L’été pouvait débuter.

Certains marchands d’espaces et de breloques s’impatientent, ne faudrait-il pas refonder, voire reformater ce sport pour le rendre plus attractif, plus inclusif, plus démocratique et surtout toucher cette jeunesse si volatile qui est incapable de se concentrer ? Elle n’a plus une minute de cerveau disponible à consacrer à une activité bourgeoise et un brin sectaire. Elle veut du prémâché, du liquide, de l’intraveineuse ; le pépiement des images sur les réseaux sociaux l’empêche de se poser ne serait-ce qu’une seconde et d’appréhender l’existence autrement que sur un mode accéléré, rythmé, coloré et saturé. Cette finale qui a vu la victoire de Carlitos avait sur le papier de quoi énerver les tenants d’une révolution esthétique et numérique. Elle fut extrêmement longue, plus de cinq heures, intenable pour les nerfs, étrange dans ses revirements et ses tâtonnements, agaçante parfois et rayonnante dans ses envolées tennistiques ; ce marathon fut l’expression même du tennis à l’ancienne. Un acte de résistance en soi. Une aberration dans une société déconstruite. Le Philippe-Chatrier était plein à craquer, moite et enfiévré, deux champions ont montré d’incroyables qualités et d’abyssales faiblesses, sans les failles, la victoire n’est rien, nous avons tous eu le sentiment de vivre une finale à part. Cette finale suffocante, angoissante, merveilleuse et dramatique a été la plus belle illustration et définition du roman. Les professeurs de français pourront l’utiliser dans leurs cours. Elle a flirté avec l’Art dans sa temporalité et dans sa tension narrative, dans son éclat et son onde. Le roman est un magma qui n’a rien de linéaire, il est animé par des phases dissonantes, tantôt cabossé, tantôt cavaleur, des plages d’hébétude succèdent à des accélérations foudroyantes, il donne le tournis, et surtout il nous oblige à accepter les temps morts. Le tennis quand il est pratiqué par des génies produit le même effet que la littérature. Il suspend le temps, le distord et le fige, tel un souvenir inoubliable. Longtemps après, on se souviendra de ce dimanche de juin.

Tendre est la province

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Rendez-nous Nicolas Bedos !

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Nicolas Bedos sur le plateau de « Quelle époque ! », le 3 mai 2025, pour la sortie de son livre La soif de honte © France 2

Dans La Soif de honte, Nicolas Bedos raconte sa déglingue, sa descente aux enfers de MeToo, sa condamnation pour agression sexuelle, sa mise à mort sociale, le salut par l’amour et par l’écriture. Au-delà des faits pénalement répréhensibles, le tribunal médiatico-féministe lui reproche d’avoir été un séducteur volage et égoïste, autant dire un salaud qui ne mérite ni oubli, ni pardon. Sous couvert de justice, il s’agit d’imposer une nouvelle morale


Dans un commissariat, même un homme accusé d’agression sexuelle a le droit de se défendre. Dans un tribunal, ce n’est pas certain, puisque Gérard Depardieu a écopé d’une peine alourdie pour cause de défense jugée inconvenante. Devant le tribunal médiatique, qu’il ait été ou pas condamné par la justice, il n’a qu’un droit : battre sa coulpe en expliquant à quel point il est indigne de pardon, vu la gravité de ses crimes et la noirceur de son âme. Le 3 mai, lorsqu’il s’installe face à Léa Salamé sur le plateau de « Quelle époque ! », Nicolas Bedos sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur. C’est sa première apparition cathodique après deux ans et demi de bannissement. Il vient présenter La Soif de honte, le livre où, d’une plume à la fois mordante et poignante, il raconte et affronte sa déglingue, ses déconnages alcoolisés, la cohorte de femmes trahies, sa descente aux enfers de MeToo, sa condamnation pour agression sexuelle à six mois sous bracelet, qui équivaut à la peine de mort sociale, les projets qui s’arrêtent, le silence qui s’installe, les amis qui flanchent – je suis de tout cœur avec toi mais je ne peux rien dire –, la honte, les regrets, la vie qui malgré tout se fraye un chemin dans le malheur, le salut par la double grâce de l’écriture et de l’amour – celui de Pauline Desmonts son inébranlable compagne et aujourd’hui celui de leur fille. Mais ce qui se joue sur ce plateau de télévision, ce n’est pas sa vérité, avec son dégradé de nuances et sa part de négatif, c’est sa réintégration dans la compagnie des hommes. Léa Salamé n’est pas la simple animatrice d’un show télévisé, elle est la gardienne du système, celle qui, selon qu’elle baissera ou lèvera le pouce, prononcera la condamnation définitive ou accordera, non pas le pardon, mais l’éventuelle possibilité de l’obtenir un jour.

En arrivant sur le plateau, conscient de ne pas être un invité comme les autres, un de ceux qui restent babiller avec les autres une fois passé son quart d’heure de promo, Bedos s’autorise à peine un demi-sourire. Dans sa palette de personnages, Léa n’a pas choisi la pétaradante charmeuse, celle qui lance des œillades de velours au dernier chanteur ou acteur à la mode – je suis si heureuse de vous recevoir, le public vous adore. « On n’est pas potes, on ne se connaît pas », croira-t-elle bon de préciser en fin d’émission. La bonne blague. Tous deux nés en 1979, Salamé et Bedos ont officié ensemble aux côtés de Laurent Ruquier sur France 2, puis se sont croisés mille fois dans les arrière-salles de l’audiovisuel public et les raouts du cinéma. Mais l’ambiance n’est pas au badinage mondain. Ce soir, c’est commissaire Salamé, regard de pierre et verbe tranchant. Peut-être l’artiste a-t-il alors une pensée nostalgique pour les policiers qui l’ont interrogé en garde à vue, le 22 juin 2023.

Le hachoir MeToo

Pour les escouades du féminisme punitif, autoriser Bedos à parler est déjà un scandale, aussi pense-t-on sans doute à France TV faire acte de courage. Salamé s’en excuse presque. « On a beaucoup hésité. On a pensé à toutes ces femmes que votre présence ce soir doit blesser. Mais on vous a lu. Ce n’est pas, comme souvent, le livre d’un type qui pleurniche sur son sort, se plaint d’une injustice, de l’époque, de la chasse à l’homme ou se dit victime de la vengeance de femmes. Pour la première fois, un homme accusé et condamné reconnaît que oui, il a fait du mal, oui il a abusé de son pouvoir, oui il a été un séducteur mégalomane. » Notez, ça va souvent ensemble. Faudra songer à tondre les femmes qui aiment ça. Les hommes aussi d’ailleurs.

Le ton est donné. Il n’est pas là pour se défendre ou s’expliquer, encore moins pour demander sa réhabilitation et le droit de retravailler, mais pour se livrer à une autocritique en règle – qui est par ailleurs le fil conducteur du livre. Dans le genre, la trentaine de minutes durant laquelle il est sur le gril est l’un des spectacles les plus pénibles que notre funeste époque puisse offrir. L’homme passé au hachoir de MeToo ne doit jamais se trouver la moindre circonstance atténuante, ne jamais dire ni même penser que la sanction – perdre toute vie sociale, tout travail, toute perspective – est disproportionnée. Il devrait même remercier pour la chance de devenir meilleur qui lui est ainsi offerte. Le pire, c’est que lui-même semble convaincu de la gravité de son crime. Elle le lui rappelle par diverses variations sur « le mal que vous avez fait », mal forcément irréparable, il renchérit, se maudissant d’avoir fait tant souffrir. À entendre la procureure comme l’accusé, on imagine que Bedos a violé, frappé, tué peut-être. Si un attouchement à travers un jean (sur le sexe) et un baiser volé (dans le cou) constituent des atteintes irréparables, nous sommes tous traumatisés – c’est en train d’arriver en Occident. Au risque de mécontenter les victimes, la plupart des êtres humains subissent des désagréments de ce genre ou de cette intensité. À encourager le trauma, à dorloter la souffrance, à sacraliser la plainte, on fabrique des générations en porcelaine chinoise, incapables d’affronter, de comprendre et bien entendu d’aimer les tours et détours du désir et leurs cohortes de trahisons, mensonges, dominations et vilenies. Autant dire qu’il va falloir les protéger de la condition humaine. Bedos a certainement mal aimé comme il dit. Il faudra songer à faire une loi sur le « bien-aimer ».

On souffre avec lui, en se demandant s’il a raison de s’infliger ce calvaire. Dans les procès de Moscou, l’autocritique ne permettait pas d’éviter la mort ou le goulag. Bedos ose courageusement un plaidoyer pour la deuxième chance. « Quel sens cela a-t-il de se soigner, de reconnaître ses fautes, si un type qui se remet en cause est traité avec la même sévérité que celui qui nie ? » Salamé brandit une déclaration de la comédienne Emmanuelle Devos : « Ceux qui ont abusé vont dégager, c’est comme ça et je trouve ça plutôt sain. Bien sûr qu’il y a des têtes qui vont tomber et qui n’auraient peut-être pas dû tomber, mais c’est ça les révolutions… » Tant pis pour vos vies saccagées, les gars, mais pas de chance, vous êtes les œufs qu’il faut bien casser pour cuire l’omelette de l’Histoire en marche. Et Salamé de conclure : « Il faut que les choses changent, alors non, on ne va pas vous dire que tout est oublié et que demain vous pourrez faire un film. Ça ne marche pas comme ça. » On aimerait savoir comment ça marche. Être invité par Salamé est un passage obligé, mais ne donne pas un brevet de fréquentabilité. Les rebellocrates (comme disait Muray) portent aux nues Ladj Ly, qui a écopé de deux ans ferme en 2012 dans une affaire de séquestration, mais ils peuvent décréter qu’un cinéaste de 46 ans, condamné pour des délits bien moins graves, n’aura plus jamais le droit à la lumière – ils lui concèdent généreusement le droit d’être boulanger ou caissier. Des libraires, nouveaux maîtres de la censure, refusent de vendre son livre. Aucun, évidemment, n’ose organiser une signature, ce serait pourtant défendre à peu de frais la liberté dont ils se gargarisent. Le 23 mai, des abrutis fascistoïdes vandalisent la vitrine des Éditions de l’Observatoire et peinturlurent une croix violette sur le visage de Bedos, mise à mort symbolique d’une violence inouïe. Ces dieux de pacotille ont soif. Ils ne connaissent pas la pitié.

Quand le tribunal populaire se fait lynchage

Le livre offre un florilège des messages trouvés en sortant de garde à vue, alors que tous les médias annoncent sa disgrâce en une avec gourmandise. C’est que rien n’est plus jouissif (et vendeur) que la chute d’un « puissant » – drôle de puissant que ce saltimbanque bourré de talents et de démons. Les tricoteuses ne se sentent plus de joie. « Espèce de sale violeur, heureusement que ton père est mort, ta mère mériterait de le rejoindre en enfer pour avoir accouché d’un tel porc », « Il paraît que ta meuf est enceinte, si c’est une fille, j’espère qu’elle se fera abuser… », ou encore « Tu t’en sortiras parce que t’es protégé par les juifs. Les agresseurs se couvrent entre eux ». Le plus sidérant c’est que les auteurs de ces immondices, ivres de bonne conscience, croient vraiment défendre la justice.

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Dans ces conditions, on aurait aimé qu’il tienne tête à ses accusatrices, adresse un grand bras d’honneur à ce système injuste qui ne veut plus de lui, qu’il pointe la soif de pouvoir planquée derrière le souci des femmes. Bref, qu’il se risque à démonter la machine totalitaire qui l’a transformé en paria. Sauf que tout cela est inaudible, donc indicible sur un plateau de télévision. La libération de la parole, ça ne vaut pas pour tout le monde. Et puis, il est facile de donner des leçons d’héroïsme, mais que feraient les résistants par procuration si des morceaux d’interview tronqués pour le caricaturer en prédateur tournaient en boucle, surgissant indéfiniment des moteurs de recherche ? Cependant, dans le livre que les vertueux se font une gloire de ne pas lire (c’est peut-être mieux), il ne s’épargne pas, mais il règle aussi ses comptes, avec l’époque qui ne connaît ni oubli ni pardon, et avec son milieu où la lâcheté est la règle. En privé, l’écrasante majorité des décideurs vitupèrent la folie MeToo, en public, ils se prosternent devant Judith Godrèche, imposent des stages de bonnes manières à tous leurs personnels et recrutent des « coordinateurs d’intimité » pour leurs tournages. Ils adorent Nicolas et son travail, mais tu comprends, on ne veut pas d’ennuis. On comprend trop bien.

Action du collectif féministe Nous Toutes devant les Éditions de l’Observatoire, éditeur du livre de Nicolas Bedos, Paris, 23 mai 2025 © Arnaud VILETTE/OLA NEWS/SIPA

Le droit au changement : quête sincère ou faute impardonnable ?

Du reste, on ne doute pas de la sincérité de sa quête de rédemption. Bedos s’en veut vraiment d’avoir énervé, blessé ou désespéré tant de gens, tous sexes confondus. Il a été un mauvais ami, un mauvais amoureux, un mauvais fils et veut devenir un homme meilleur, c’est son droit et surtout son affaire. Après tout, il a sans doute assez exploré les ténèbres de la condition humaine, autrement dit assez déconné pour toute une vie. L’ennui, c’est que cette morale individuelle éminemment respectable est en train de s’imposer comme norme sociale. Car ce que les punaises de la sacristie féministe lui reprochent, ce ne sont pas seulement les faits pénalement condamnés, c’est bel et bien sa façon d’être un homme. « J’ai été égoïste, irresponsable et inconséquent », reconnaît-il face à Salamé. D’accord, mais en quoi ces comportements regardent-ils le public ? Chacun doit-il être le juge de son frère – et de son ex ? Dans l’entretien qu’il a accordé à Peggy Sastre, l’une des plus subtiles critiques de MeToo (et l’un des plus jolis cerveaux de la presse), et qu’elle a choisi de titrer « C’est l’histoire d’un connard… », il déclare notamment : « J’interroge une façon de vivre, une manière d’aimer. J’ai trop longtemps fait preuve d’égoïsme et de lâcheté. Je me suis autorisé des amours simultanées, des infidélités que je ne prenais même plus la peine de dissimuler[1]. » C’est certainement très mal, mais la société n’a nullement à s’en mêler. Ce n’est évidemment pas l’avis d’Émilie Frèche qui considère que rien de ce qui est masculin ne doit échapper à la surveillance féministe. Invitée à porter la contradiction dans Le Point, elle publie un texte réussissant le tour de force d’être à la fois bêta et terrifiant de cruauté satisfaite[2] : « Ce connard qui se croit tout permis a humilié, fragilisé, abîmé plusieurs femmes. Et il ne sera pas puni pour ces forfaits, car être un connard n’est pas pénalement répréhensible. Mais qu’il ne demande pas, simplement parce qu’il se dépeint avec une sincérité qui dit combien il n’a plus rien à perdre, que nous lui pardonnions. Notre monde après #MeToo ne veut plus d’hommes comme ça. » Parle pour toi. Et comme la dame se pique d’avoir des lettres, elle cite La Modification de Butor où un homme prend le train pour rejoindre sa maîtresse à Rome, puis change d’avis et repart à Paris direction Madame. Enrôler Butor pour défendre la fidélité conjugale, fallait oser. Notre experte en amours convenables rêve d’un monde peuplé de bons maris-bons pères-bons citoyens partageant scrupuleusement des tâches ménagères. Un monde sans adversité, sans aspérité, sans altérité, autant dire à périr d’ennui. L’humanité a besoin de dérèglements, d’excès, de désirs impérieux, de tromperies, de drames, de passions – de sa dose de mal. J’aime que les hommes se comportent bien. Pourtant, je détesterais vivre dans un monde sans connards. Je sais, c’est pas logique. Au fait, ai-je précisé que Nicolas Bedos est un ami, qu’il le restera et que j’attends impatiemment son prochain film ?


[1] « C’est l’histoire d’un connard… », propos recueillis par Peggy Sastre, Le Point, 29 avril 2025.

[2] « Notre monde ne veut plus d’hommes comme ça », Émilie Frèche, Le Point, 29 avril 2025.

La soif de honte

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Fête de la victoire du RN: démonstration de force tranquille

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Marine Le Pen à la "Fête de la victoire", Mormant-sur-Vernisson, 9 juin 2025 © Charles Bury/SIPA

À la « Fête de l’Huma » de Marine Le Pen à Mormant-sur-Vernisson, hier, certains discours identitaires des partenaires européens du RN rappelaient le FN d’autrefois. Nous sommes allés voir.


Baraques à frites, tireuses à bière, stands de produits régionaux, soleil estival et animation musicale : c’est une ambiance Woodstock de droite. Près de 6 000 militants, acheminés en bus, se sont rassemblés dans la circonscription de Montargis (45), fief du député RN Thomas Ménagé, à Mormant-sur-Vernisson — une commune de 133 habitants, nichée au milieu des champs de maïs, entre trois hangars, des bottes de paille et quelques machines agricoles. Ils ont pu goûter à l’ambiance conviviale et festive de la Fête de la Victoire. L’événement célébrait le premier anniversaire de la victoire de la liste de Jordan Bardella aux élections européennes du 9 juin 2024, et affichait des invités de marque : le Premier ministre Viktor Orbán, Matteo Salvini, le Vlaams Belang, Vox, le FPÖ… Tous les chefs de file identitaires européens, alliés du RN à Strasbourg, s’étaient ainsi donné rendez-vous au cœur du grand bassin parisien pour célébrer une Europe des produits du terroir et des effluves de saucisses, plutôt que celle de Bruxelles et de ses normes.

Une fête européenne en pleine Beauce

Les drapeaux claquaient : outre le tricolore, flottaient les couleurs portugaises, grecques, flamandes… Les discours célébraient l’Europe des nations et l’identité civilisationnelle du continent.
Le prolétariat français, base électorale du Rassemblement national, autrefois plutôt chauvin, semble avoir pris goût à l’Europe, à force de traverser les aéroports low-cost du continent. EasyJet lui a ouvert les voies de la conscientisation européenne autant que celles des week-ends à Rome, Barcelone ou Bruxelles. Alors, la base du RN peut aujourd’hui applaudir les discours huntingtoniens et les envolées lyriques sur la défense de l’identité continentale, nourrie par la visite des lieux consacrés. Pendant un après-midi, les orateurs européens ont presque incarné la voix d’un FN d’antan.

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L’euro-droite est en marche

Matteo Salvini bredouille quelques mots de français – « Bonjour la France ! Vive Marine ! ». Theo Van Grieken, chef du Vlaams Belang, tente même un discours dans la langue des Wallons. Risqué, quand on connaît les sentiments antifrancophones des électeurs nationalistes flamands. La rude langue magyare de Viktor Orbán — numéro un des leaders étrangers à l’applaudimètre — est adoucie par la sono et une traduction en simultané. Reste que tous les discours des partis frères du RN sont sans concessions : « Je ne mourrai pas pour l’Ukraine », lance Orbán, réaffirmant son attachement à un pays « européen et chrétien ». Salvini, lui, adopte une tonalité très choc des civilisations: « La menace ne vient plus des chars soviétiques, mais du Sud ».
Identité chrétienne, menace de l’islamisation, peuples en danger, grand remplacement… Une géopolitique viscérale, bien éloignée des usages feutrés de la diplomatie française ou de Sciences Po.
Le Front national de Jean-Marie Le Pen fut l’un des pionniers du réveil populiste et identitaire en Europe. Jordan Bardella et Marine Le Pen en adoucissent aujourd’hui les contours, mais l’inconscient historique du parti continue de transparaître chez ses homologues européens.
« On est encore loin d’un CPAC à la française (rendez-vous des conservateurs américains) », nous confie toutefois Randi Yaloz, chef de la branche française des Republican Overseas, l’association des expatriés républicains américains. « Il n’y a pas encore en France de parti aligné idéologiquement sur les Républicains américains… »

Bardella et la mythologie BBR

Dans son discours à la tribune, Jordan Bardella offre une litanie d’images de la France populaire : défense des automobilistes, évocations péguyennes des « terres paysannes » de Beauce, « Ici même où les cathédrales se dressent entre les forêts de Sologne et les plaines fertiles de la Beauce ».
L’ambiance de cette fête européenne est résolument bon enfant, avec une kermesse municipale en guise de décor. Les militants font la queue devant la tireuse à bière et le stand de barbe à papa, où l’on croise notamment le député européen Pierre-Romain Thionnet, souvent présenté comme la tête pensante de Jordan Bardella. L’ancien lecteur de Michéa rêvait d’une Fête de l’Huma de droite : il y est, il sourit, observe, prend des notes.
« Nos militants se déplacent plus volontiers ici que place Vauban, dans l’environnement parisien et urbain… », observe une députée, en allusion à la manifestation place Vauban où la faible mobilisation avait déçu nombre de cadres. Les militants semblent eux aussi plus à l’aise au milieu des champs de maïs que sur le pavé du VIIᵉ arrondissement, au pied des appartements haussmanniens. Et cette fois, le parti réussit le pari de la mobilisation.
« À parti populaire, événement populaire ! », résume le sénateur Aymeric Durox. « Ce n’est pas qu’on aime, on adore ce genre d’événements », nous confie Didier, militant de Coulommiers, arborant un t-shirt Bardella 2027 et tenant trois bières à la main pour ses camarades.
Les militants historiques, eux, savourent. Ils retrouvent l’ambiance des défilés du 1er mai et des fêtes BBR (bleu-blanc-rouge), où barbecues, stands régionaux et animations ravissaient la base. Le député européen Gilles Pennelle, cacique du parti, s’y reconnaît : « Le parti a évolué, mais peu changé dans son essence. C’est un parti où se retrouvent des gens de toutes conditions, de toutes générations… »
Dans cette chaleur populaire, les figures du RN testent leur popularité. « Je vous ai vu à la télé, je crois… », lance un militant à Pierre Gentillet, candidat RN dans le Cher et avocat médiatique sur CNews.

Des Forbans à Orbán

Un vieux militant venu de l’Yonne, adhérent depuis 1988, nuance toutefois : « On était plus courtois, autrefois. Mais c’est bien. On se bouscule toujours. » Le folklore a un peu changé : le FN de Le Pen inaugurait ses événements par des messes en latin, un rituel associant Jeanne d’Arc aux soldats de l’an II. Ici, les militants dansent sur du France Gall. En rock star, Orbán a succédé aux Forbans.
On fait la fête, on boit des bières, on mange de la barbe à papa, et on oublie les questions qui fâchent… en particulier celle de la présidentielle de 2027.
Bien sûr, quelques mauvaises langues murmurent depuis plusieurs mois que le RN serait gagné par le doute et le poison de la division : la défaite des législatives anticipées, la potentielle inéligibilité de Marine Le Pen, la mobilisation timide place Vauban — autant de grains de sable dans la mécanique. Mais les jeunes militants, déjà rompus à la langue de bois, esquivent les rumeurs. Le parti est « rassemblé », « uni », « mobilisé ».
Marine Le Pen laisse la parole à Bardella, et le laisse briller : « Quel bel accueil ! » Une manière de passer le flambeau sans le lâcher.
Une collaboratrice d’élue glisse, ingénue : « Vous ne trouvez pas qu’il a été beaucoup plus acclamé qu’elle ? »
Certains alliés européens maintiennent la fiction d’une Le Pen seule maîtresse à bord. L’Italien Matteo Salvini a bien cité Jordan Bardella, mais n’a fait applaudir que « Marine », tandis que Santiago Abascal, chef de Vox, affirmait que « personne ne pourra empêcher Marine Le Pen de devenir présidente de la République ».
En privé, les cadres sont plus résignés. Beaucoup ont déjà fait une croix sur la candidature Le Pen…

Reste que le parti semble prêt à renouer avec la convivialité militante. Lassée par les débordements et provocations qui émaillaient certains rassemblements du Front national, et faisaient fuir l’électorat, Marine Le Pen avait peu à peu asséché la vie interne du parti. Ici, pas de crânes rasés ni d’esthétique douteuse comme aux abords des défilés du 1er mai des années 1990. Juste une kermesse mariniste à laquelle il ne manquait que le stand de tir et les auto-tamponneuses.
Le RN a réussi sa démonstration de force tranquille. En creux, il semble vouloir conjurer la morosité post-législative et la menace d’inéligibilité de sa cheffe par la convivialité. On entretient la flamme, à défaut de pouvoir déclencher l’incendie. Dans ce parti où les élus s’installent, se notabilisent, construisent des carrières et des enracinements locaux, croit-on encore au grand soir électoral ? Beaucoup assument désormais une course de fond. La base électorale, après tout, reste fidèle, solide, et assez large pour élire et réélire un groupe parlementaire conséquent. Alors, la fête a parfois des airs de résignation heureuse. Après tout, le Parti communiste, en son temps, désespérant de la Révolution, tenait bon grâce à ses municipalités, ses réseaux, ses fidélités… et sa Fête de l’Huma.

Les années tubes

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À gauche, Charles Trenet dans l'émission de Pascal Sevran, en avril 1998. A droite, Aya Nakamura au Met Gala à New York, le 6 mai 2024 © BENAROCH/SIPA © Matt Baron/Shutterstock/SIPA

Le journaliste Florent Barraco signe avec La route du tube une remarquable histoire des plus grands succès de la chanson française. Une plongée au cœur de la culture populaire en 50 titres, de Charles Trenet à Orelsan.


« Un tube, par définition, c’est creux. » L’ingénieur – et compositeur – Boris Vian sait de quoi il parle. Mais le livre de Florent Barraco prouve que creux ne veut pas dire vide de sens. Bien au contraire. En racontant l’histoire de cinquante chansons, de leur genèse à leur création jusqu’à leur succès populaire – souvent inattendu –, Barraco raconte une partie de l’histoire de France, ou comment le pays sait, en quelques notes et durant quelques minutes, retrouver son unité. Il déplore toutefois d’emblée que « la musique actuelle tend, comme la société, à se communautariser : l’admirateur de PNL n’a plus rien à dire à celui de Vianney ».

La chanson n’échappera pas à l’archipellisation

Cette plongée dans quatre-vingts ans de création musicale, d’Édith Piaf (L’hymne à l’amour) à Patrick Bruel (Place des grands hommes) en passant par Claude François (Alexandrie Alexandra) et Serge Gainsbourg (Je t’aime… Moi non plus), évoque autant le ciment culturel d’une nation qu’elle révèle la fragmentation française en cours. La prestation d’Aya Nakamura lors de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris a révolté parfois violemment une partie de nos compatriotes, et l’annonce de la mort de Werenoi, en mai dernier, a permis d’apprendre son existence à des millions de Français alors que le rappeur vendait ses disques à des millions d’autres.

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La route que nous fait prendre Florent Barraco est celle de nos souvenirs partagés, la Nationale 7 des mélodies et des paroles entonnées en famille, par-delà les générations. Le succès populaire est le point commun entre Barbara et Francis Cabrel, entre Charles Aznavour et France Gall, entre Gilbert Montagné et Dalida… Autant de chanteurs, souvent compositeurs-interprètes, qui nous accompagnent le temps d’un voyage ou la vie durant. Et la cérémonie d’ouverture des JO, encore elle, a été pour Barraco la preuve que la France a su chanter en chœur. Pour accompagner le défilé sur la Seine, la bande-son a été selon lui « sortie des placards de Radio Nostalgie : Michel Berger, Daniel Balavoine, Johnny, Mylène Farmer, Vladimir Cosma, Christophe et tant d’autres ». De quoi remplir les vingt-quatre millions de téléspectateurs français « d’émotion et de fierté ». C’est à tous ces amateurs de chansons populaires que s’adresse ce livre qui ne se veut pas un manuel mais un « Top 50 subjectivement objectif », une « playlist » où chaque titre évoque un moment de notre histoire et celle, plus singulière, d’une rencontre entre un artiste et son public. 50 chapitres bien troussés, 50 chansons, et pour chacune d’elles, une « fiche technique » résumant sa date de sortie, sa durée, le parolier, le compositeur, et sa meilleure version.

On est là pour boire un coup, et rigoler entre nous sur des airs populaires…

Au fait, comment fait-on un tube ? « Il n’y a pas de recette magique, écrit Florent Barraco. Nombreuses sont ces faces B méprisées par leurs auteurs ou les maisons de disques, sauvées par des millions d’oreilles qui en font un succès, un standard, un refrain entêtant ». Étienne Roda-Gil, « l’usine à tubes » de Julien Clerc, Vanessa Paradis ou Johnny, souffle cependant un conseil : « Le texte doit contenir un sous-texte, le sous-texte doit contenir un savoir. Le savoir doit contenir une vie quotidienne. Ces quatre leviers bien mélangés donnent une chanson populaire. » Mais à la fin, c’est le public qui a toujours le dernier mot.

Florent Barraco, La route du tube, Perrin, 2025. 240 pages

À double voie

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Thomas Ngijol dans son rôle du commissaire Billong © Why Not Productions

Connu pour son humour tranchant sur scène, Thomas Ngijol surprend avec son quatrième film, Indomptables. Adaptation audacieuse d’un documentaire sur un crime en Afrique, il y incarne un commissaire camerounais tiraillé entre enquête policière et défis familiaux. Subtil


On connaît Thomas Ngijol et ses indéniables qualités dans le stand-up à la française. On le découvre ici avec surprise réalisateur d’un quatrième film plus aventureux que les précédents.

Avec Indomptables, il adapte en fiction un documentaire de Mosco Boucault intitulé Un crime à Abidjan, sur le même modèle que le film Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin. Mais pour l’occasion, l’humoriste cinéaste passe de la Côte d’Ivoire au Cameroun et se fait l’observateur acéré de la société locale.

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Il incarne le rôle principal, celui du commissaire Billong, chargé par ses supérieurs de faire la lumière au plus vite sur le meurtre d’un autre policier en service. Le film suit son enquête au jour le jour, tout en montrant sa vie quotidienne au sein de sa famille nombreuse. Entre une femme qui entend exister par elle-même et une progéniture plus ou moins docile, le commissaire a du mal à être bon enfant.

Ce double portrait particulièrement savoureux est une réussite.


Violences de rue : au-delà de la sanction légitime, quelle politique jeunesse ?

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Jubilation et tension : les supporters du PSG célèbrent leur victoire historique en Ligue des champions, le 31 mai 2025 à Paris © Stefano Lorusso/ZUMA/SIPA

Entre rodéos urbains et pillages triomphants, la victoire du PSG en Ligue des champions aura été célébrée comme un sacre barbare par une jeunesse qui ne rêve plus de République mais de chaos. Face à ce malaise profond, le gouvernement sort l’artillerie lourde… d’un gadget : le SNU (Service National Universel), cette chimère technocratique aussi coûteuse qu’inefficace, censée panser les plaies d’une société fracturée. Pendant que les cités flambent, l’exécutif joue à la réforme molle. Mais combien de temps encore tiendrons-nous sur ce fil ?


Attendue comme un moment de liesse populaire, la victoire du Paris Saint-Germain en Ligue des champions le 31 mai dernier a été lourdement entachée par les nombreuses violences qui ont éclaté partout en France (dégradations, pillages, agressions, etc.). Des violences qui ont conduit à des dizaines de blessés et deux décès… Plus de 560 personnes ont été interpellées. Parmi elles, une grande majorité de jeunes. S’ils ont un caractère hors norme, ces débordements ne sont pas inédits pour autant et illustrent un phénomène hautement inquiétant.

En effet, notre pays est en proie à une réalité sans précédent qui voit une partie de la jeunesse basculer dans une contre-société d’hyperviolence et d’ensauvagement. Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, qualifie ainsi de « barbares » les auteurs de ces faits. Une situation d’urgence absolue qui pousse le gouvernement à agir. Le garde des Sceaux Gérald Darmanin a affiché sa volonté d’adapter la loi et de durcir l’échelle des peines. Certes, il ne fait aucun doute qu’établir des mesures coercitives et de sanction est indispensable. Mais doit-on s’en contenter ?

L’illusion répressive

Gageons qu’elles risquent de se révéler largement inefficaces si elles sont trop clémentes (comme c’est le cas de certaines) mais aussi si elles ne vont pas de pair avec une politique « Jeunesse » globale, solide et cohérente, un « traitement de fond » social et culturel pour l’ensemble de notre société. Or, dans ce domaine, l’exécutif semble faire le choix de concentrer son action sur le service national universel (SNU), dont l’expérience a montré qu’il était un dispositif superficiel, inadapté et non viable. Ce faisant, le chemin pris par le gouvernement est une voie sans issue. Une errance incompréhensible et inacceptable qui pourrait conduire à de lourdes conséquences politiques, économiques et sociales.

Promesse de campagne d’Emmanuel Macron en 2017, le SNU fait l’objet, depuis sa présentation en 2019, d’éternels tergiversations et changements de cap. Dernier en date : l’annonce par le chef de l’État d’une « grande refonte » du dispositif, dans un entretien accordé à la presse régionale en mars dernier. Deux mois plus tard, dans une note publiée le 5 mai 2025, le Haut-commissaire au Plan Clément Beaune a exposé différentes options pour faire évoluer le SNU. Le document présente quatre scénarios possibles : un SNU « vitaminé », un service civil universel, un service militaire volontaire ou un retour au service militaire obligatoire. À cela s’ajoutent « deux scénarios hybrides, articulant un socle commun à tous et un choix laissé à chacun ». Des hypothèses aux coûts particulièrement élevés, de 600 millions à 1,5 milliard d’euros par an. Pour définir les modalités du nouveau projet, Clément Beaune se dit favorable à un « vaste débat politique », au Parlement ou par le biais d’une convention citoyenne, voire d’un référendum. Une annonce qui, bien loin de rassurer, illustre surtout un fait hautement préoccupant : l’exécutif ne sait toujours pas où il va.

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En effet, le Haut-commissaire au Plan présente une multitude de propositions aux contours flous qui complexifient le débat jusqu’à le rendre inintelligible et soulèvent davantage de questions qu’elles n’apportent de réponses. Par ailleurs, la volonté de soumettre au référendum un dispositif qui a plus de six ans est un aveu d’échec et d’incapacité à donner un cap clair à la politique « Jeunesse » de notre pays. Preuve supplémentaire, s’il en fallait, d’un profond manque de vision et d’anticipation de la part de pouvoirs publics incapables de mettre en œuvre leurs propres réformes.

Le SNU, mirage coûteux

Au-delà, cette démarche semble être une énième tentative de l’exécutif de sauver un projet qui n’a jamais réussi à convaincre, et pour cause… Depuis sa création, le SNU souffre de faiblesses structurelles profondes et irrémédiables. Six ans plus tard, au gré des modifications et rétropédalages incessants, l’exécutif se trouve embourbé dans les méandres d’un projet qui n’a plus ni fond ni forme. Une coquille vide à laquelle le gouvernement s’accroche obstinément pour sauver la face.

Une obstination qui a un coût : 128,3 millions d’euros en 2025, soit un septième du budget « Jeunesse et vie associative ». Une somme considérable pour un dispositif qui ne répond aucunement aux objectifs fixés et ne convainc personne, à commencer par les principaux concernés : la participation des jeunes reste très en deçà des attentes du gouvernement (en 2023, seuls 40 135 volontaires ont participé à un séjour de cohésion) et les ambitions en matière de mixité sociale sont loin d’être atteintes (surreprésentation des enfants de familles CSP+ et des enfants de « corps en uniforme », ainsi que des jeunes issus des filières générales et technologiques).

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Plus que jamais, la jeunesse française incarne un véritable enjeu de société et un défi majeur pour l’avenir de notre nation. Face à cela, le SNU apparaît encore et toujours comme un cautère sur une jambe de bois… Le temps passé à essayer de le sauver à tout prix est du temps perdu. Tous ces efforts devraient être dirigés vers un seul et même but : trouver les outils pour garantir une société apaisée. Cela ne pourra se faire sans une réflexion approfondie autour des valeurs de la transmission et du rôle qu’il faut (re)donner aux parents.

Un cap à redéfinir d’urgence

L’heure n’est pourtant plus aux hésitations. Il est temps de bâtir rapidement un plan d’action réaliste et efficace pour redonner un véritable souffle à notre société. Des solutions existent. Pour les faire émerger, il est nécessaire de donner aux acteurs de terrain les moyens d’agir sur leur propre réalité. C’est pourquoi nous avons conçu le Parcours France en commun, un outil d’ouverture aux valeurs et aux richesses de la nation, structurant l’apprentissage de la citoyenneté et de l’appartenance. Il s’appuie sur trois principaux objectifs : garantir un socle commun à l’ensemble de la classe d’âge tout en favorisant la responsabilité et l’autonomie ; agir en profondeur grâce à la mobilisation de l’ensemble des acteurs qui environnent le jeune (famille, école, commune, associations, etc.) ; et faire le choix du temps long, sur plusieurs années, afin de laisser une empreinte réelle dans le parcours de chaque jeune Français. C’est à ces seules conditions que nous parviendrons à voir se développer et s’enraciner un véritable esprit d’engagement, pilier indispensable de l’unité de la nation.

Fictions conservatrices: vous pouvez rallumer la télé!

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Kevin Costner dans "Yellowstone" / Netflix.

En faisant d’une certaine façon la promotion de la fidélité aux origines, la série Yellowstone et le film La venue de l’avenir ne sont-ils pas des signes avant-coureurs d’un retour du conservatisme ?


Sur fond de progressisme à bout de souffle, le conservatisme est-il de retour ? Au-delà de l’actualité politique, des signes avant-coureurs de ce changement de conception du monde sont visibles dans certaines œuvres de fiction. La série américaine Yellowstone, du réalisateur Taylor Sheridan, et le film de Cédric Klapisch, La venue de l’avenir, contiennent peut-être les germes d’un autre rapport au passé.

Nous sortons de plusieurs décennies, en Occident, où l’imaginaire progressiste a dominé la vie politique, non seulement à gauche bien sûr, mais aussi au centre et à droite. Bien au-delà de la politique, le progressisme a nourri et structuré les différentes cultures européennes et américaines, disons à partir de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ses versions radicales, le communisme façon URSS et le gauchisme façon internationale révolutionnaire, ont bien entendu reflué, mais quasiment l’ensemble de l’échiquier politique est resté imprégné par cet imaginaire, à l’exception de quelques mouvements conservateurs isolés et repliés sur eux-mêmes. La France, avec De Gaulle et l’héritage du gaullisme, constituera une exception provisoire à cette domination du progressisme.

Il faudra un jour faire le bilan des heurs et des malheurs, des profits et des pertes, que l’idéologie progressiste a généré. Ce n’est pas l’objet ici. De nombreux indices, de moins en moins ténus, montrent un début de reflux de cet imaginaire organisé autour de la consommation effrénée, du progrès technique, de l’homme nouveau et du transhumanisme, des restrictions pulsionnelles, de la liquidation des traditions, des cultures régionales, du refus de l’histoire comme guide pour l’avenir.

Une nouvelle restauration ?

N’assiste-t-on pas aujourd’hui au retour d’une forme de conservatisme qui se cherche, qui n’est pas encore cristallisé ?  Il ressemblerait à une sorte de restauration, notamment par sa sensibilité à des formes traditionnelles de mœurs, de modes de vie, d’expression politique, de valeurs. Il semble s’exprimer dans un premier temps à travers des versions radicales. Par exemple, au wokisme de l’extrême gauche, comme quintessence du progressisme, semble correspondre autour de Trump, notamment aux États-Unis, une sorte de wokisme d’extrême droite qui fonctionne, de façon assez peu créative, en miroir de ce qu’il dénonce. Mais l’enjeu va bien au-delà des incarnations radicales d’un mouvement qui pourrait redevenir majoritaire.

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Peut-on discerner des signes avant-coureur d’un éventuel retour du conservatisme, à la fois en politique, mais aussi, plus globalement, comme mode de vie et comme univers de valeurs ? En politique, on trouvera, pour la France, les jalons posés par Éric Zemmour, qui s’affiche explicitement conservateur, mais dont le développement est gêné par la présence massive, sur son segment électoral, du Rassemblement national, qui lui, n’a pas encore choisi son camp, le populisme n’étant ni conservateur ni progressiste.

La popularité spectaculaire de Bruno Retailleau est un autre signe avant-coureur d’un intérêt grandissant de l’opinion pour un autre rapport au passé français que celui que propose le progressisme. Aux Etats-Unis, on remarquera l’effondrement massif des Démocrates, du fait de leur identification à un progressisme replié dans les centres intellectuels de la côte Est.

Deux fictions porteuses de signes avant-coureurs

Mais le monde de la politique est-il le premier ou le seul porteur de ces signes avant-coureurs ? Le politique n’est peut-être que la conséquence d’un changement plus global de conception du monde. Aussi il n’est pas inutile de rechercher ces signes là où se construisent les grands récits. Le monde de la fiction, des romans, des films, des séries, a  toujours été largement dominé, d’Hollywood jusqu’à Cannes, par le progressisme. C’est aussi que, commerce oblige, il est fondamentalement suiviste. On voit néanmoins apparaître, ici et là, quelques œuvres que l’on pourrait dire d’avant-garde, dans leur capacité à nous faire réfléchir sur les effets de l’éradication du passé.

Car au fond c’est bien de cela qu’il s’agit, le progressisme et le conservatisme étant tous les deux des mouvements de pensée organisés autour du rapport au passé. Ces œuvres sont représentatives d’un moment charnière, dans l’hypothèse d’un effacement du progressisme, comme fond culturel de nos sociétés.

J’en citerai deux, sans autre rapport entre elles qu’une puissante interrogation sur le rapport au passé : la série Yellowstone, du réalisateur américain Taylor Sheridan, diffusée sur Netflix (plate-forme initialement progressiste, mais qui hume régulièrement l’air du temps pour voir où le vent va souffler) et le film, qui vient de sortir sur les écrans français, La venue de l’avenir, du réalisateur Cédric Klapisch.

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Dans la première, le spectateur attentif fait la découverte d’une culture à part entière (au sens anthropologique), celles des grands ranchs américains, qui tentent, contre les vents et les marées de la modernité, de maintenir un mode de vie, un système de valeurs, une forme d’honneur et de justice. Le ranch Yellowstone, fondé en 1883, survit, à travers une sorte de tunnel temporel, en restant fidèle à ses valeurs d’origine, forgées à partir d’un mélange de la culture européenne des immigrants et du traumatisme de la conquête de l’Ouest (c’est l’objet d’une autre série du même réalisateur : 1883). La série est détestée par les progressistes, qui y voient un exemple honni de la « société patriarcale », mais aussi par les trumpistes, qui la trouvent trop hostile à la finance.

L’intérêt de la série est de mettre en scène le rapport au passé, enroulé autour cette valeur centrale que représente la fidélité à l’origine, qu’entretient cette culture originale, spécifique, hors du temps et de la modernité. Son scénario s’organise autour de la lutte de cette culture contre tous les assauts de la modernité, la vénalité des promoteurs, la civilisation des loisirs, la poussée consumériste, le légalisme formel. La série sert donc de révélateur des travers du progressisme, en même temps qu’elle fait l’apologie des vertus d’une certaine forme de conservatisme.

Un passé nommé désir

Le film de Cédric Klapisch pose la question du rapport au passé sur un autre registre. Il n’en constitue pas moins un indice fort, même si ce n’est peut-être pas l’intention de l’auteur, d’un certain retour du conservatisme. Il met en scène une famille partie à la recherche d’une de ses ancêtres, elle-même, dans le passé, à la recherche de ses parents. L’entrelacement du XIXème siècle et de la période présente n’est pas tout à fait à l’avantage de cette dernière. On y découvre une période, plus libre, plus enthousiaste, plus créative sur un plan artistique, moins hypocrite, sur le plan des mœurs. Là où le progressisme actuel est bien représenté dans la scène où le vêtement porté par une mannequin de mode ne ressortant pas suffisamment devant un tableau classique, l’équipe de tournage propose de modifier au montage plutôt la couleur du tableau.

L’un des personnages, englué initialement dans cette forme vulgaire de la modernité (le shooting d’influenceuses de mode), donne la clé du film lorsqu’il déclare : « j’ai toujours regardé devant, mais maintenant je vais regarder en arrière ». Pour un coup, Cannes, où le film était présenté « hors compétition », n’a rien vu venir. Ce qui n’est pas le cas de la critique du journal Les Inrockuptibles, qui a bien remarqué, en guise de pêché mortel du film, que, « la morale œcuménique du film est qu’on est mieux armé·e pour appréhender l’avenir si on a su apprendre du passé ».

Ces deux exemples empruntés à l’univers de la fiction sont sans doute loin d’être les seuls, même s’ils sont dissimulés derrière les fracas de l’effondrement du progressisme et des radicalités fin de règne qui l’accompagnent. La capacité du conservatisme à proposer un récit mobilisateur tiendra, paradoxalement, à ce qu’il apparaîtra comme une nouveauté, là où le progressisme aura épuisé toutes les ressources du désir d’avenir.

Non, le climat n’est pas « malsain » à CNews !

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© SICCOLI PATRICK/SIPA

Ils n’osent plus écrire « islamophobe », mais c’est bien la petite musique qui monte : selon les journaux progressistes, la chaine info conservatrice aurait le tort de trop parler des musulmans.


Mon titre reprend le propos d’un fidèle de la mosquée Al-Hashimi à Saint-Ouen, rapporté dans un article du Monde consacré au « désarroi des musulmans lors de l’Aïd » : « Le climat est malsain, mais surtout à la télé… ». Au regard du contexte, on comprend bien que CNews est particulièrement visé. D’ailleurs un autre fidèle, Rachid, l’explicite : « Sur certaines chaînes, comme CNews, il n’y a aucune limite : nous sommes responsables de tout ».

Injustices

Je n’aurais pas eu envie d’écrire un billet sur ce thème, qui dépasse largement CNews, si dans le texte de ce quotidien n’avaient pas été enregistrées des opinions à la fois nuancées et critiques, en tout cas de nature à faire réfléchir tout citoyen de bonne foi.

Le sentiment diffus qu’éprouvent certains musulmans d’être en permanence ciblés ne peut pas être traité avec indifférence ou, pire, mépris même si on l’estime injuste tant à l’égard de CNews que de Bruno Retailleau, leur autre bête noire. On ne saurait tenir pour rien cette impression qui perçoit la chaine et le ministre, parfois, comme des ennemis de la religion musulmane quand ils ne s’attachent, par des analyses ou en action, qu’à ses dérives.

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Pour la chaîne, il est permis certes de considérer que les sujets concernant l’islam occupent au quotidien une place importante. Mais la télévision ne les invente pas. Elle ne s’en préoccupe que dans la mesure où ils mettent en lumière des problématiques concernant la France, le risque de communautarisme et la sécurité publique. Pour ma part, à chaque fois qu’on les abordait, j’ai toujours veillé – sans jamais être contredit – à les appréhender sur un mode qui ne prenait pas le particulier pour le général et les transgressions graves de quelques-uns pour une dangerosité globale.

Cette volonté de ne pas universaliser ces hostilités est capitale. C’est la seule attitude qui évite que des compatriotes musulmans se sentent injustement stigmatisés alors qu’ils échappent, dans leur quotidien et dans leur rapport au pays, aux dénonciations qui parfois oublient toute nuance et ne mesurent la portée de leur verbe maladroit, imprudent, qui peut enflammer.

Les attaques politiques ou médiatiques contre CNews sont non seulement erronées – il suffit d’écouter les débats pour le constater – mais liberticides car elles ne cessent d’incriminer, en les caricaturant, des échanges où l’outrance trouve sa contradiction et l’islam modéré, ses défenseurs.

Islam et islamisme, les musulmans et des musulmans…

J’entends bien l’argumentation développée par Éric Zemmour qui estime – il est constant sur ce point – que l’islam et l’islamisme sont identiques et que le premier n’est structurellement, politiquement, pas compatible avec la République.

J’espère ne pas me tromper et ne pas tomber dans la facilité de l’extrémisme intellectuel mais il me semble qu’en laissant la religion là où elle doit être – dans la sphère privée et familiale – et en étant impitoyable avec les grignotages subtils ou ostentatoires d’un islam dévoyé et conquérant, on pourra peut-être s’accorder avec mon point de vue. D’ailleurs a-t-on un autre choix que cette synthèse d’acceptation lucide et de répression sans faiblesse ?

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Est-il inconcevable de s’en tenir à des règles claires ? Par exemple l’obligation d’un comportement exemplaire, comme pour les fidèles des autres religions, l’interdiction de ce qui est au sens propre inhumain – se voiler, se cacher le visage – et le refus absolu de pratiques venant corroder notre démocratie pour la constituer en pré-charia.

Je sais qu’une vision pessimiste de l’islam en France peut soutenir que chaque acte musulman public ou dans des univers ouverts au public est inspiré par une idéologie d’emprise sur notre société à redresser à cause des « mécréants » qui la composent mais, à partir du moment où on met en œuvre une intransigeance pénale pour l’intolérable, ne peut-on consentir au moins à une incertitude pour le reste ?

Dans cet article du Monde, frappé par la qualité et la mesure des déclarations, notamment celle de Mme Bamba, mère de quatre enfants, je n’ai pas m’empêcher de ressentir comme un dégoût à l’égard de tous ceux, pas seulement à LFI, qui exploitent « cette chair à élections » que sont les musulmans, notamment dans les banlieues, en feignant de se pencher sur leur sort. Il est clair qu’ayant à choisir, je préfère le camp de ceux qui dénoncent ce que l’islamisme a de périlleux à la fois pour l’image de l’islam et pour notre pays, à celui des démagogues d’extrême gauche s’abandonnant à des hyperboles hypocrites au risque de valider et de favoriser le pire. C’est cet unique climat qui est malsain.

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Fabrice Balanche: nul n’est prophète en son campus

Fabrice Balanche. DR.

Spécialiste mondialement reconnu de la Syrie, Fabrice Balanche sait parfaitement de quoi les Frères musulmans sont capables et n’hésite pas à le dire. Enragés par sa lucidité et son expertise, les islamo-gauchistes qui règnent à Lyon 2 depuis des années tentent de le faire taire. Pas sûr qu’ils y parviennent.


Causeur. Le 1er avril, alors que vous donniez un cours à l’université Lumière Lyon 2, votre amphithéâtre a été envahi par des militants masqués, islamistes, gauchistes ou les deux, et vous n’avez eu d’autre choix que de quitter les lieux. Dans quel état d’esprit vous trouvez-vous depuis cette tentative d’intimidation ?

Fabrice Balanche. J’en ai vu d’autres. Ce n’est pas la première fois que j’ai des problèmes à l’université ! Il y a une dizaine d’années, j’ai fait un procès à l’Institut d’études politiques (IEP) de Lyon, qui avait recalé ma candidature à un poste de maître de conférences. Le tribunal a reconnu le manque d’impartialité de la commission d’admission, qui penchait exclusivement à gauche. Le jugement, qui fait d’ailleurs aujourd’hui jurisprudence, m’a donné entièrement raison. Depuis, je passe pour un emmerdeur.

Qu’est-ce qui déplaisait tant au jury de l’IEP de Lyon pour qu’il ne veuille pas de vous comme collègue ?

Mes travaux portent sur les alaouites et sur les communautarismes en Syrie. Autrement dit, mon prisme n’est ni marxiste ni décolonial. Cela ne cadre pas avec le dogme académique dominant. Raison pour laquelle il m’a fallu un certain temps, au début de ma carrière, pour accéder à un emploi stable à la faculté. Mon sujet faisait tiquer. Mais il ne s’agit pas d’un cas isolé. Beaucoup de chercheurs anticonformistes ont du mal à trouver une place digne de ce nom à l’université. À Lyon 2, c’est devenu patent. Depuis quelques années, l’équipe dirigeante ne recrute que des personnels qui lui ressemblent idéologiquement, ce qui lui permet de s’assurer d’autant plus facilement sa reconduction à chaque élection interne. Sociologiquement, l’établissement ressemble à une citadelle d’extrême gauche, où vous avez intérêt à exprimer les mêmes positions politiques radicales que le conseil d’administration si vous voulez maximiser vos chances de décrocher des crédits de recherche.

On dit quand même que la présidente de l’université, Isabelle von Bueltzingsloewen, n’a témoigné aucune complaisance vis-à-vis des étudiants musulmans qui voulaient organiser un iftar (rupture du jeûne) dans un local de l’université…

Dans un premier temps, elle s’est montrée en réalité très accommodante avec ces étudiants, puisqu’elle a commencé par accéder à leur requête en leur demandant juste de rebaptiser l’opération « repas partagé » et de supprimer un visuel Instagram où figuraient une femme voilée ainsi qu’un homme coiffé d’une calotte islamique. Seulement, ils ont refusé ce compromis en l’accusant d’islamophobie. Elle était dès lors dans l’obligation de leur interdire la salle. Le lendemain, des étudiants ont bloqué le campus en signe de protestation. Or, au lieu de leur envoyer la police pour faire un rappel à la loi, la présidente a préféré répondre mollement en proposant la rédaction d’une charte de laïcité !Comme si la loi de 1905 n’était pas déjà une charte de laïcité…

C’est donc en vous prononçant publiquement pour la fermeté républicaine que vous vous êtes retrouvé pris pour cible par ce groupe d’étudiants le 1er avril. Après ces violences, avez-vous reçu des soutiens en interne ?

De la part de mes collègues les plus proches au sein du département de géographie, oui. Mais chez la grande majorité de mes pairs, c’est plutôt l’indifférence et la méfiance qui ont prévalu, jusqu’aux accusations de la présidente, qui a carrément déclaré que ce qui m’arrivait ne l’étonnait pas, étant donné mes propos sur Gaza. Cela reflète malheureusement l’opinion majoritaire à Lyon 2.

Aujourd’hui quelle est la place de l’islamisme sur le campus ?

C’est très difficile à évaluer. Le bâtiment dans lequel j’enseigne est assez excentré, il n’est pas dans le cœur du réacteur. J’ai certes assisté à des prières dans les couloirs, mais toujours de façon individuelle. Ensuite, il y a l’association des Étudiants musulmans de France (EMF), qui est très puissante. La preuve, elle est hébergée à la maison des étudiants de la métropole de Lyon, elle-même sous administration de la coalition de gauche écolo au pouvoir dans le Grand Lyon.

À cet égard, avez-vous constaté un avant et un après 7-Octobre ?

Oui, bien sûr. Depuis un an et demi, la cause palestinienne est abondamment utilisée par les islamistes pour mobiliser et élargir leur base militante. Cela leur permet de sortir du cadre purement musulman pour attirer à eux des gauchistes et même des LGBT. Du 7 octobre 2023 à la mi-décembre 2024, rien qu’à Lyon 2, on a ainsi eu droit à huit conférences propalestiniennes, soit une par mois ouvrable, en collaboration étroite avec le syndicat Solidaires étudiant-e-s. Je me suis rendu compte que certains intervenants, invités en personne par le vice-président Willy Beauvallet[1] étaient conviés aux frais de l’université, notamment la fameuse Maya Wind, une post-doctorante américaine qui concentre ses critiques sur les universités israéliennes.

Vous décrivez un phénomène de grande ampleur à Lyon 2. N’est-ce pas décourageant ? Comment tenez-vous le coup ?

Je fais le minimum syndical. Je donne mes cours, le plus consciencieusement du monde, car pour beaucoup d’étudiants, c’est leur seule chance de promotion sociale, donc je tiens à être correct envers eux. Mais tout ce qui a trait à mon travail de recherche se déroule en dehors de Lyon 2. Je collabore notamment avec la Hoover Institution, un think tank affilié à l’université de Stanford.

Venons-en justement à votre champ de recherche : le Proche-Orient. Dans quelle mesure le 7-Octobre a-t-il modifié le rapport de forces dans la région ?

C’est un processus toujours en cours. Et le gros morceau reste l’Iran, dont l’avenir demeure incertain. Donald Trump, pour l’instant, est en phase de négociation avec Téhéran tandis que Benjamin Nétanyahou est surtout occupé par Gaza – sans doute en partie d’ailleurs pour masquer son incapacité à se faire entendre à Washington sur le dossier iranien. Donc une intervention militaire en Iran n’est pas à l’ordre du jour. Mais Israël n’acceptera jamais que les mollahs aient la bombe atomique, si bien que Nétanyahou voudra à un moment ou à un autre frapper leur pays, non seulement ses sites nucléaires, mais aussi ses installations pétrolières et gazières, afin de susciter un changement de régime. En attendant, tout cela reste en suspens, de sorte que la séquence ouverte le 7-octobre n’est pas encore close.

Au Proche-Orient, Trump tend non seulement la main aux Iraniens, mais affiche aussi de façon éclatante son inclination pour l’Arabie saoudite. Comment interprétez-vous cela ?

Si Trump a fait ce voyage, c’est d’abord pour signer des contrats, qui se chiffrent en centaines de milliards de dollars, au bénéfice de l’économie américaine, et pour montrer que sa politique étrangère ne mise pas uniquement sur une réconciliation avec la Russie. Sur un plan plus local, son objectif était de rétablir un lien privilégié avec les Saoudiens, dont les relations avec Joe Biden étaient mauvaises. Pour ce faire, il leur a offert un cadeau spectaculaire, en leur permettant de remporter une victoire diplomatique au nez et à la barbe des Qataris.

Comment cela ?

En choisissant de rencontrer le nouveau leader syrien Ahmed Al-Charaa à Riyad au lieu de Doha où, pourtant, celui-ci a beaucoup plus d’amis et de soutiens, Trump a voulu signifier que la Syrie se reconstruira certes avec l’argent qatari, mais sous le parrainage diplomatique des Saoudiens. En d’autres termes, dans la plus pure tradition féodale, on a enjoint au Qatar, mais aussi au Koweït et aux Émirats arabes unis, de passer désormais par l’intermédiaire de l’homme fort de Riyad, Mohammed ben Salmane, pour discuter avec Washington.

Ce faisant, Trump a contribué à respectabiliser Al-Charaa, ancien djihadiste dont rien ne garantit qu’il se soit assagi…

Al-Charaa est un type très intelligent, très pragmatique. Il dit à ses interlocuteurs ce qu’ils ont envie d’entendre. Il a même indiqué qu’il voulait rejoindre les accords d’Abraham – ce qui n’est pas crédible évidemment. Il montre patte blanche, car il a besoin d’une levée des sanctions internationales afin de pouvoir récolter les fonds qui lui permettront de consolider son pouvoir, d’unifier les différentes factions islamiques du pays et de restaurer les services publics de manière à reconstruire une base sociale.

Riyad, 14 mai 2025 : Donald Trump reçoit Ahmed Al-Charaa, président intérimaire de la Syrie, aux côtés du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane. La rencontre consacre l’Arabie saoudite comme nouveau parrain régional de la reconstruction. Bandar Aljaloud/Saudi Royal Palace via AP/SIPA

Quid des minorités, très nombreuses dans ce pays ?

Al-Charaa vise clairement la création d’une République islamique sunnite en Syrie. Toutefois la plupart des minorités devraient être protégées, comme autant de communautés fossiles faisant partie du patrimoine local, à l’image des ruines de Palmyre. Je pense qu’Al-Charaa prendra soin en particulier de la sécurité des chrétiens, auxquels les Américains sont très attentifs. Je suis en revanche moins rassuré pour les laïcs du pays, de toutes origines confessionnelles, qui vont se retrouver sous un régime incapable d’accepter l’impiété. Mais tout le monde me dit qu’on n’a pas le choix et qu’Al-Charaa est seul capable de cadrer le pays.

Nos amis kurdes ont-ils raison de penser, comme on le dit, que la France les protège ?

Oui, nous avons quelques forces spéciales sur le terrain chargées de veiller sur leur sort.  Même si ce sont surtout les Américains, disposant de 1 000 hommes sur place, qui ont les clés de leur avenir.

Mais rien n’assure que les Américains ne les lâcheront pas…

Assurément. Le fait que Trump ait adoubé Al-Charaa les inquiète énormément. À quoi s’ajoute la dissolution du PKK, annoncée le 12 mai et qui mène Erdogan à demander à présent le désarmement de toutes les milices kurdes. Enfin et surtout, les Américains doivent quitter l’Irak à partir de la fin de l’année. Le jour venu, il leur sera très compliqué de continuer à assurer la logistique de leur base en Syrie.

Les alaouites, dont sont issus les Assad, sont-ils menacés ?

Le nouveau régime cherchera à en éliminer autant que possible. Au moyen d’une « épuration ethnique blanche ». C’est-à-dire en faisant en sorte que beaucoup s’exilent. C’est comme cela qu’il faut comprendre les exactions en cours contre eux. On en massacre quelques milliers pour que les autres aient envie de partir.

Dans ces conditions, Emmanuel Macron a-t-il eu raison d’accueillir Al-Charaa en grande pompe le 7 mai ?

Je ne pense pas qu’il ait eu tort. La diplomatie sert aussi à parler à ses ennemis. Toutefois, on n’était pas obligé de carrément dérouler le tapis rouge ni de permettre au leader syrien de visiter la tour Eiffel ! On aurait pu lui suggérer de reprendre l’avion tout de suite. Cela dit, Macron a quelques raisons valables de lever les sanctions contre la Syrie, qui avaient été prises contre un pouvoir désormais déchu, et de chercher à s’entendre avec le nouveau régime. Il y a notamment en jeu le renouvellement de la concession du groupe marseillais CMA-CGM pour le port de Lattaquié. Et puis des contrats avec des entreprises françaises, pressenties pour la restauration du réseau énergétique syrien. C’est une bonne chose pour notre économie, à condition bien sûr que la facture soit payée par les pays arabes et pas par l’Union européenne…

En 2011, lors du printemps arabe, beaucoup d’observateurs ont découvert, stupéfaits, que quand les dictatures tombent, elles n’accouchent pas forcément de merveilleuses démocraties libérales. Quinze ans après, sommes-nous revenus de nos illusions ?

Oui, nous sommes beaucoup plus réalistes. Notre ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, se borne ainsi à exiger un « gouvernement inclusif » à Damas. Comprenez qu’il s’estimera satisfait s’il y a un ministre alaouite, un ministre druze et un ministre chrétien. On se contente d’un autoritarisme plus ou moins éclairé, et voilà.

Mais derrière cette façade rassurante, le pays peut-il devenir un QG islamiste ?

Ce risque existe évidemment. La Syrie pourrait devenir pour l’islam sunnite, et singulièrement pour les Frères musulmans, ce que l’Iran est depuis 1979 pour l’islam chiite : une base arrière de prosélytisme, voire de terrorisme. Les Jordaniens l’ont très bien compris : ils viennent d’interdire le mouvement des Frères musulmans. Ils ont vu le niveau de menace monter nettement avec ce qui se passe à Damas, mais aussi à Gaza. Comme la plupart des leaders arabes, le roi de Jordanie s’inquiète beaucoup du sort des Palestiniens dans ses discours, mais il ne fait pas grand-chose. Pour les islamistes, cette inaction est une raison de plus de le renverser.

Que conseilleriez-vous à Macron, si vous étiez, comme votre quasi-jumeau Emmanuel Bonne, lui aussi fin connaisseur de la Syrie, le conseiller diplomatique de l’Élysée ?

Je plaiderais pour une Syrie fédérale, afin que les minorités disposent de territoires sanctuaires et de contre-pouvoirs les protégeant de la dérive autoritaire qui ne manquera pas de se produire. Mais je crains que nous soyons complètement inaudibles dans une région où les seuls pays respectés sont ceux qui justifient d’une présence armée. Or nous avons surtout choisi la présence humanitaire. Comme quoi nous ne sommes pas complètement revenus de nos illusions.


[1] Visé par une enquête du parquet de Lyon après avoir rendu hommage au terroriste Hassan Nasrallah, Willy Beauvallet a démissionné le 5 mai de son poste de vice-président de l’université Lumière Lyon 2.