Accueil Édition Abonné Avril 2026 L’homme à abattre

L’homme à abattre

« L'homme par qui la peste arriva », un livre à charge contre l'écrivain Renaud Camus


L’homme à abattre
Les journalistes Olivier Faye et Gaspard Dhellemes sur le plateau de l'émission de France 5 « C à vous », 28 janvier 2026. D.R.

Deux journalistes de M le Mag se sont saisis de la vie de Renaud Camus pour écrire une «biographie» furieusement à charge. Sans avoir lu son œuvre bien sûr. Le sujet ne manquait pourtant pas d’intérêt. L’assistant de l’auteur du Grand Remplacement, qui a passé deux ans auprès de lui, nous livre sa fiche de lecture.


Il est de tous les plateaux de télévision et de radio du régime ; il est de toutes les librairies, de Delamain à Ombres Blanches, en passant par La Procure ; il est bien sûr de tous les Relay, toutes les Fnac et, j’en ai peur, tous les supermarchés. C’est L’homme par qui la peste arriva, curieux livre qui se voulait, du temps de sa confection, biographie, mais qui ne contient ni le mot, ni vraiment la chose. Il a été écrit à quatre mains : il a fallu deux journalistes de M le Mag pour écrire ce petit ouvrage. L’un d’entre eux fut mon camarade de khâgne, dans le Nord ; je l’avais totalement perdu de vue, et je l’ai retrouvé sur la ligne de front, dans la forteresse gasconne de Plieux où vit Camus. 

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Ce livre n’est pas à proprement parler une biographie, comme je le disais ; il ne se présente pas ainsi. Il s’agit plutôt d’une enquête sur les origines du Grand Remplacement. Nos journalistes se seraient donc mis à lire du Renaud Camus ? Pensez-vous. Il aurait fallu lire les sept cents pages de Du sens, le « laboratoire central » des cent cinquante œuvres de l’auteur, dont le coup de départ est, excusez du peu, comme dirait Élisabeth Lévy, le « Cratyle », ce dialogue platonicien où deux conceptions de l’être, et donc du langage, s’affrontent. Not very M le Mag. Il aurait fallu ouvrir La Dépossession, cette fresque des sources américaines des totalitarismes industriels communiste et nazi, où l’on croise Wittgenstein, Husserl et Heidegger ; toujours pas M le Mag.

Bon, je vous entends, vous me direz que pour expliquer ce qu’a écrit Camus au sujet du Grand Remplacement, inutile de lire sa prose la plus savante, puisqu’il existe précisément un livre appelé Le Grand Remplacement, qui doit bien faire le tour de la question. Quand on veut combattre le Camus politique, et écrire un livre sur les origines de cette expression, c’est là que l’on doit se porter, non ? Eh bien non, nos deux amis ne s’y sont pas portés. Tout ce qu’ils disent sur le sujet, le fond du sujet, leur vient de Wikipédia. Vous l’avez deviné, il n’est pas non plus question de romans, ni de guides littéraires de voyage, ni de Dictionnaire des délicatesses du français contemporain, ni de Nightsound, ce beau texte sur Josef Albers (et donc sur ce que peut être un art post-Shoah). Ils ne liront pas même Vie du chien Horla, premier livre que les curieux se procurent, en général. Comme le dit drôlement Pierre Michon dans ses Vies minuscules, « ils dédaigneront de condescendre aux œuvres ». Trois ans d’enquête, c’est trop peu pour se taper Esthétique de la solitude. Mais si ce n’est ni une biographie, ni un essai, alors qu’est-ce ?

Entreprise de démolition

C’est tout simplement une opération pour convaincre le public, celui des Relay, la France entière, donc, que Renaud Camus est un parfait connard – un profiteur, un insensible, un obsédé, un raté ; un type méchant, vipérin et sanguinaire sur les bords. Pourquoi ? Là, il faut quitter un instant notre livre ; je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais Camus est l’homme à abattre par excellence, à abattre et à ré-abattre sans cesse. Comme l’on ne peut pas envoyer deux Tontons Macoutes au château de Plieux, l’on envoie deux journalistes de M le Mag, pas beaucoup plus subtils. Ce n’est pas la première fois que ça arrive ; le lendemain de l’apparition de Camus à CNews, en 2022, j’ai assisté à un déluge d’attaques et de diffamations lancées par une Caroline Fourest fronçant les sourcils au « 20 heures » de Pujadas ; au moins n’en a-t-elle pas fait de livre… Il y a eu des émissions entières de Public Sénat ou de France Culture pour dénoncer le camusisme, et il y en aura d’autres bientôt. Tout cela n’a pas suffi ? Les idées de l’auteur gagnent l’Amérique, il est cité à la chambre haute du Congrès ? Qu’à cela ne tienne. Il est des mesures plus retorses. On se glissera dans la vie de l’auteur, cette fois ; et cette fois, par le lent poison d’un livre, on l’aura.

Nos deux journalistes ont donc remonté le long cours de la vie de Camus – c’est-à-dire qu’ils ont parcouru son Journal, l’imprudent ayant choisi, voyez-vous, de tout dire de sa vie, de ses pensées, de ses expériences. Il appelle ça « vivre à découvert ». Ah ah, quelle imbécile candeur, pensent-ils ! Et quelle fête pour nous ! Une vie entière, frêle comme un papillon de mai, sous nos coups… Ce Journal, une infinité de recoins où exercer notre malveillance…

Désir de nuire

L’homme par qui la peste arriva a du génie. Il n’y a pas une page, pas une ligne, pas un mot, pas une syllabe de ce livre qui ne soit guidé par le désir de nuire. La beauté d’une vie, les témoignages les plus touchants de la générosité et de l’amitié, tout ce qui fait la grâce de l’existence y sont présentés comme le fruit d’intérêts vulgaires et de prétentions déçues. Tout sentiment ou toute conduite un peu noble s’y change aussitôt en boue sous l’effet d’une rustique psychologie (Camus raté, Camus jaloux, et Camus, il fallait oser, obsédé à l’idée de plaire au grand public !). Tout mot spirituel y devient « éructation », toute inquiétude « enragement ». Comme biographie, en revanche, le livre m’a paru faible. C’est un problème de méthode. Gonfler un monstrueux Camus de baudruche exige de s’arranger avec les faits : les auteurs télescopent les dates, fusionnent les épisodes, sectionnent dans le Journal le petit groupe de mots longtemps cherché. Un exemple parmi d’autres ? Lors de l’enterrement de son frère, Camus était en pleine crise de colique néphrétique. Les douleurs de ce mal sont, disent les médecins, pires que celles de l’accouchement ; mais la crise devient, dans la version Dhellemmes & Faye, un « prétexte pour sécher les funérailles »…

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Il me faudrait dix-sept numéros de Causeur pour énumérer toutes les bassesses de ce livre. Ce serait fastidieux pour tout le monde mais je pourrai un jour, en revanche, vous en dire plus sur l’homme très grand genre, drôle et lumineux, d’une effrayante droiture, que j’ai connu à Plieux. J’ai tendance à croire que la vérité fera toute seule son chemin, mais chaque fois que je me rends à Lyon ou à Bordeaux, je passe devant un Relay, et un doute me prend. Amis ! Sauvons le soldat Camus, qui s’est sacrifié comme nul autre à la vérité. Lisez-le, d’abord, et vous saurez de quel bois il est fait, car l’homme est à l’exacte image de son œuvre. Le Prince de Léon, ou Décolonisation, viennent de paraître. Quant à la riposte, elle viendra. Mektoub !

Avril 2026 – #144

Article extrait du Magazine Causeur




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