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Washington ouvre la voie au nucléaire saoudien

Après dix-huit ans de négociations, Washington et Riyad ont signé la semaine dernière un accord ouvrant le marché nucléaire saoudien aux entreprises américaines. Derrière les promesses industrielles, le texte semble surtout lever un obstacle longtemps jugé infranchissable: la possibilité, à terme, d’enrichir de l’uranium en Arabie saoudite…


Les États-Unis et l’Arabie saoudite ont signé, le 22 juillet, un accord de coopération nucléaire civile ouvrant la voie à un partenariat de trente ans portant sur plusieurs milliards de dollars. Paraphé par le secrétaire américain à l’Énergie, Chris Wright, et son homologue saoudien, le prince Abdelaziz ben Salmane, demi-frère du prince héritier Mohammed ben Salmane, ce texte doit permettre à Riyad de construire ses premières centrales avec le concours d’entreprises américaines. L’accord pourrait ainsi donner de l’oxygène à une filière nucléaire américaine en difficulté et, sur le plan géopolitique, approfondir les liens entre les deux États pour les décennies à venir. Il marque cependant surtout une rupture avec la doctrine de non-prolifération défendue jusqu’ici par Washington. Pour la première fois, les États-Unis semblent accepter qu’un pays arabe ne disposant encore d’aucune centrale puisse, à terme, enrichir de l’uranium sur son propre territoire.

Le département américain de l’Énergie a confirmé la signature d’un accord dit « 123 », du nom de la section de l’Atomic Energy Act de 1954 qui encadre les transferts de technologies nucléaires américaines à l’étranger, dans le prolongement du programme « Atoms for Peace » lancé par le président Eisenhower. Il a également annoncé la conclusion d’un accord bilatéral distinct portant sur les garanties et les mécanismes de contrôle. Le communiqué officiel reste cependant extrêmement vague. Il évoque les « normes les plus élevées » en matière de sûreté et de non-prolifération, l’accès privilégié des entreprises américaines au futur marché nucléaire saoudien et les retombées économiques attendues, mais ne publie ni le texte de l’accord principal ni celui du dispositif de contrôle. Le département américain de l’Énergie se borne à indiquer que les deux instruments seront transmis au Congrès.

Discrétion et ambiguïté

Selon les informations publiées par plusieurs médias américains, l’accord serait complété par deux lettres confidentielles échangées entre les gouvernements. Celles-ci préciseraient notamment le traitement de la question la plus sensible, celle de l’enrichissement de l’uranium. Si elles possèdent une valeur juridique ou déterminent l’interprétation de l’accord, l’administration devrait en principe les transmettre au Congrès avec le texte principal, éventuellement sous une forme classifiée, sans être nécessairement tenue de les rendre publiques. Leur maintien dans des instruments séparés pourrait permettre de protéger certaines informations sensibles, mais aussi de préserver une ambiguïté politique ou de faciliter une modification ultérieure de leurs dispositions. Tant que ces documents n’auront pas été communiqués aux parlementaires ou rendus publics, il restera impossible d’en apprécier exactement la portée, le caractère contraignant et l’articulation avec l’accord principal. Leur éventuelle absence du dossier transmis au Congrès serait particulièrement problématique si elles contiennent les véritables garanties relatives à l’enrichissement et aux inspections.

Le Congrès disposera de 90 jours de session continue pour examiner l’accord. Il ne s’agit donc pas exactement de trois mois calendaires, puisque les périodes durant lesquelles les chambres ne siègent pas peuvent allonger le délai réel. Surtout, la procédure favorise l’exécutif. En l’absence d’une résolution conjointe de désapprobation adoptée par la Chambre des représentants et le Sénat, l’accord pourra entrer automatiquement en vigueur. Même si une majorité parlementaire s’y opposait, Donald Trump pourrait donc mettre son veto à cette résolution. Il faudrait alors réunir une majorité des deux tiers dans chacune des deux chambres pour passer outre, seuil difficile à atteindre. Le Congrès n’est donc pas appelé à véritablement « approuver » l’accord : ses opposants doivent réunir une majorité suffisamment large pour en empêcher l’entrée en vigueur. La Maison-Blanche pourrait avoir besoin de cet avantage procédural, tant les concessions obtenues par Riyad semblent importantes.

Le premier succès saoudien tient moins à l’autorisation immédiate d’enrichir qu’au refus américain de fermer définitivement cette possibilité. D’après les clauses rapportées par la presse, Washington et Riyad conduiront pendant deux ans une étude commune destinée à déterminer si la construction d’une installation d’enrichissement en Arabie saoudite est techniquement nécessaire et commercialement viable. Si la conclusion est positive, des entreprises américaines pourraient construire et exploiter cette installation sur le territoire du royaume.

L’administration américaine présente ce projet, toujours selon les informations dont nous disposons, comme un compromis. Le site serait placé sous contrôle américain et fonctionnerait selon un système de « boîte noire » avec les équipements et les procédés les plus sensibles restant entre les mains d’opérateurs américains et non directement accessibles aux Saoudiens. L’uranium enrichi serait destiné à alimenter des réacteurs civils et non à produire une matière de qualité militaire.

Rassurante sur le papier, cette distinction ne résout pas le problème fondamental. Une installation d’enrichissement ne produit pas nécessairement de l’uranium militaire. Les mêmes centrifugeuses peuvent cependant, moyennant une modification de leur configuration et du nombre de passages de la matière, enrichir l’uranium à différents niveaux. Le véritable seuil stratégique n’est donc pas la possession d’une bombe, mais la maîtrise d’une infrastructure permettant de raccourcir considérablement le temps nécessaire pour en fabriquer une.

Le contrôle américain ne constitue en outre pas un substitut satisfaisant à la surveillance multilatérale. Des inspecteurs américains peuvent être techniquement compétents et disposer d’un accès étendu, mais leur intervention dépendrait d’une relation bilatérale et, par conséquent, de l’évolution des rapports politiques entre Washington et Riyad. Elle n’aurait ni la même légitimité internationale ni la même continuité qu’un régime placé sous l’autorité de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Surtout, ce précédent pourrait permettre à d’autres puissances nucléaires d’exporter des technologies sensibles en prétendant en assurer elles-mêmes le contrôle. La Russie ou la Chine pourraient ainsi proposer à leurs partenaires des dispositifs bilatéraux comparables, échappant aux mécanismes de vérification les plus exigeants de l’AIEA. Sous couvert de surveillance nationale, cette multiplication d’accords particuliers risquerait donc de favoriser la diffusion des capacités d’enrichissement et de retraitement, tout en affaiblissant l’architecture multilatérale de non-prolifération.

Le problème ne tient pas à l’absence totale de l’AIEA. L’Arabie saoudite est partie au Traité sur la non-prolifération (TNP) des armes nucléaires et reste soumise à un accord de garanties avec l’Agence. Elle a d’ailleurs demandé en 2024 l’abandon de son ancien protocole relatif aux petites quantités, devenu inadapté au développement de son programme, afin de mettre en œuvre un accord de garanties plus complet. En revanche, Riyad n’a pas accepté le Protocole additionnel de l’AIEA. Celui-ci donne à l’Agence des moyens plus étendus pour rechercher d’éventuelles activités ou matières nucléaires non déclarées, notamment grâce à des inspections à court préavis et à un accès élargi aux sites, aux informations et aux chaînes d’approvisionnement. Or, d’après les informations actuellement disponibles, l’accord américain dispenserait le royaume de ratifier ce protocole.

La négociation nucléaire entre Washington et Riyad ne commence pas avec Donald Trump. Elle remonte à 2008, lorsque l’administration de George W. Bush et le gouvernement saoudien signèrent un mémorandum sur la coopération nucléaire civile. À l’époque, Riyad indiquait encore qu’il envisageait de se fournir en combustible sur le marché international plutôt que de développer les technologies sensibles d’enrichissement et de retraitement.

L’Arabie plus ambitieuse que les Emirats

Cette orientation n’a pas résisté aux ambitions stratégiques du royaume. Au fil des discussions, l’Arabie saoudite a insisté sur son droit, en tant qu’État partie au TNP, à développer l’ensemble du cycle du combustible. Le traité interdit aux États non dotés de l’arme nucléaire de fabriquer ou d’acquérir celle-ci, mais il ne leur interdit pas explicitement d’enrichir de l’uranium à des fins civiles, à condition que les matières et les installations soient déclarées et placées sous garanties.

Riyad en a tiré un argument juridique : pourquoi renoncer volontairement à une activité que le TNP ne prohibe pas ? Washington lui a opposé un raisonnement politique. L’enrichissement et le retraitement du combustible irradié sont les deux principales voies permettant d’obtenir les matières fissiles nécessaires à une arme. Un programme civil n’a donc pas besoin de les maîtriser lorsqu’il peut acheter son combustible à l’étranger et faire reprendre les déchets par son fournisseur.

C’est cette divergence qui explique la longueur extraordinaire des discussions. Si l’objectif saoudien avait consisté uniquement à produire de l’électricité nucléaire, Riyad aurait pu lancer son programme depuis longtemps en acceptant des conditions proches de celles adoptées par les Émirats arabes unis. Le royaume n’a pas attendu dix-huit ans faute de fournisseurs, de moyens financiers ou de sites disponibles. Il a attendu parce qu’il refusait de renoncer à l’option stratégique contenue dans la maîtrise du cycle du combustible.

L’exemple des Émirats arabes unis permet de mesurer la différence. Abu Dhabi a accepté d’emblée de renoncer juridiquement à l’enrichissement de l’uranium et au retraitement du combustible usé sur son territoire. Il a également ratifié le Protocole additionnel de l’AIEA. Ces engagements, intégrés à l’accord 123 conclu avec Washington en 2009, ont donné naissance à ce que les spécialistes appellent le « gold standard » de la coopération nucléaire civile américaine.

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Le programme a alors avancé rapidement. Les Émirats ont confié à un consortium dirigé par le sud-coréen Kepco la construction de quatre réacteurs APR-1400 à Barakah. Le chantier du premier réacteur a commencé en 2012, celui-ci a été connecté au réseau en 2020 et les quatre unités sont désormais en service. En un peu plus d’une décennie, un État qui ne possédait pratiquement aucune infrastructure nucléaire a donc construit un parc fournissant une part importante de son électricité, sans enrichir un seul gramme d’uranium. Ce cas démontre que l’accès à l’énergie nucléaire civile ne dépend pas de la maîtrise nationale de l’enrichissement. Ce qui a retardé l’Arabie saoudite n’est pas le TNP, mais sa volonté d’obtenir davantage que les Émirats.

L’accord saoudien risque par ailleurs de fragiliser directement le modèle émirati. L’accord de coopération nucléaire conclu en 2009 entre Washington et Abu Dhabi contient en effet une clause dite de la « nation la plus favorisée[1]. » Les États-Unis y confirment que les domaines de coopération ainsi que les conditions accordées aux Émirats ne devront pas être moins favorables, dans leur portée et leurs effets, que ceux qu’ils consentiraient ultérieurement à tout autre État non doté de l’arme nucléaire au Moyen-Orient. Si l’Arabie saoudite obtenait la possibilité d’enrichir de l’uranium dans le cadre d’un accord avec Washington, Abu Dhabi pourrait donc invoquer cette clause pour demander des consultations et une adaptation des conditions qui lui sont appliquées. Cela ne lui conférerait pas automatiquement un droit à l’enrichissement, mais fragiliserait politiquement son engagement à y renoncer. D’autres États de la région pourraient à leur tour réclamer un traitement comparable. La concession accordée à un allié risquerait ainsi de ne pas rester limitée à celui-ci.

L’insistance saoudienne serait moins inquiétante si elle ne s’inscrivait pas dans un environnement stratégique particulier. Le royaume affirme disposer d’importantes ressources d’uranium et coopère officiellement avec la Chine pour les explorer. En 2017, la China National Nuclear Corporation et le Saudi Geological Survey ont signé plusieurs accords portant sur la prospection d’uranium et de thorium. Les équipes chinoises ont notamment mené des recherches dans neuf zones du royaume. En août 2020, le Wall Street Journal, citant des responsables occidentaux, a affirmé que Riyad avait construit avec l’aide de la Chine, dans une zone désertique proche d’Al-Ula, une installation destinée à transformer le minerai d’uranium en concentré d’uranium, appelé yellowcake[2]. Le ministère saoudien de l’Énergie a catégoriquement démenti l’existence de cette installation, tout en reconnaissant avoir confié à des entreprises chinoises des travaux d’exploration de l’uranium. Le yellowcake n’est pas de l’uranium enrichi et ne permet pas, à lui seul, de produire du combustible ou une arme. Sa fabrication constitue cependant une première étape importante du cycle du combustible, avant la conversion de l’uranium puis son enrichissement. Riyad a depuis assumé publiquement cette ambition quand en janvier 2025, le prince Abdelaziz ben Salmane a annoncé que le royaume entendait produire du yellowcake, enrichir de l’uranium et commercialiser une partie de cette production.

Un jeu diplomatique compliqué

La coopération sino-saoudienne s’étend également au domaine balistique. L’Arabie saoudite a acquis auprès de Pékin des missiles DF-3, conçus à l’origine pour pouvoir emporter une charge nucléaire, même si les exemplaires livrés au royaume auraient été équipés de charges conventionnelles. Des évaluations des services de renseignement américains ont également conclu que la Chine avait aidé Riyad à développer une capacité nationale de production de missiles balistiques. Pris séparément, aucun de ces éléments ne démontre l’existence d’un programme nucléaire militaire. Leur accumulation montre toutefois que le royaume cherche depuis plusieurs années à maîtriser les différentes composantes susceptibles de lui donner, à terme, une plus grande autonomie stratégique.

Ces relations offrent au royaume une solution de rechange si Washington refuse certaines technologies. Elles donnent aussi à Riyad un moyen de pression commercial et diplomatique. Les États-Unis peuvent soit accepter une coopération à des conditions assouplies, soit prendre le risque de voir la Chine ou la Russie s’installer durablement dans un secteur stratégique saoudien.

Les liens avec le Pakistan sont plus sensibles encore. Riyad et Islamabad entretiennent depuis les années 1950 une coopération militaire étroite. L’Arabie saoudite a apporté un soutien financier considérable au Pakistan, notamment durant les décennies où celui-ci construisait son arsenal nucléaire. Cette relation a franchi une nouvelle étape le 17 septembre 2025 avec la signature, à Riyad, d’un « accord stratégique de défense mutuelle[3] » par Mohammed ben Salmane et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif. Le texte, qui n’a pas été intégralement publié, prévoit que toute agression contre l’un des deux pays sera considérée comme une agression contre les deux et affirme leur volonté de renforcer leur « dissuasion commune ».

Sur cette photo officielle, le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, à gauche, étreint le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, après la signature d’un pacte de défense conjoint à Riyad, en Arabie saoudite, le mercredi 17 septembre 2025 © Saudi Press Agency/AP/SIPA

L’accord ne mentionne pas explicitement les armes nucléaires et aucune preuve publique ne permet d’affirmer que le Pakistan se serait engagé à transférer une arme à l’Arabie saoudite. Sa portée demeure néanmoins ambiguë. Interrogé sur l’éventuelle extension de la dissuasion nucléaire pakistanaise au royaume, le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Mohammad Asif, a d’abord déclaré que les capacités dont disposait son pays seraient mises à la disposition de l’Arabie saoudite dans le cadre de l’accord, avant de préciser que la question d’un « parapluie nucléaire » n’était pas à l’ordre du jour. Un responsable saoudien cité anonymement par Reuters a, pour sa part, décrit le pacte comme un accord défensif global couvrant « tous les moyens militaires ». Sans établir l’existence d’une garantie nucléaire formelle, ces déclarations entretiennent donc volontairement l’incertitude sur les options dont disposerait Riyad en cas de crise majeure. Elles rendent plus préoccupante encore sa volonté parallèle d’acquérir une capacité nationale d’enrichissement.

Ces éléments ne prouvent pas l’existence d’un programme militaire saoudien. Elles interdisent en revanche de traiter l’enrichissement comme une simple question industrielle. Mohammed ben Salmane a lui-même déclaré à plusieurs reprises que, si l’Iran obtenait une arme nucléaire, l’Arabie saoudite ferait de même. Lorsqu’un dirigeant formule publiquement une telle doctrine, l’acquisition d’une capacité d’enrichissement doit être considérée non seulement comme un projet énergétique, mais aussi comme la construction possible d’une capacité nucléaire latente.

L’administration Biden avait déjà accepté d’examiner une formule permettant un enrichissement limité sur le sol saoudien, à condition que les équipements sensibles restent sous contrôle américain. Cette concession s’inscrivait cependant dans un accord beaucoup plus vaste. En échange, Riyad devait normaliser ses relations avec Israël, tandis que Washington lui accorderait des garanties de sécurité, faciliterait certaines ventes d’armes et soutiendrait son programme nucléaire civil.

Le compromis était contestable du point de vue de la non-prolifération, mais il obéissait à une logique stratégique identifiable. Les États-Unis concédaient à l’Arabie saoudite une partie de ce qu’elle réclamait en échange d’une transformation du paysage régional avec la reconnaissance d’Israël par le pays arabe le plus influent et un resserrement durable du royaume dans le dispositif américain.

L’attaque du 7 octobre 2023 puis la guerre à Gaza ont désorganisé ce projet. Riyad a progressivement durci sa position et conditionné toute normalisation à l’ouverture d’un processus crédible et irréversible conduisant à un État palestinien. Une exigence que le gouvernement israélien n’était pas disposé à accepter. La normalisation est devenue politiquement beaucoup plus coûteuse pour le prince héritier.

La guerre contre l’Iran a ensuite affaibli l’autre pilier du marché américain. L’Arabie saoudite a mesuré à la fois sa dépendance envers la protection des États-Unis et les risques que leur stratégie faisait peser sur les monarchies du Golfe. Les bases américaines, les infrastructures pétrolières, les ports et les voies maritimes régionales sont devenus des cibles potentielles de Téhéran et de ses alliés. Le modèle sécuritaire consistant à s’aligner étroitement sur Washington tout en restant à l’abri des conséquences de ses guerres est devenu moins crédible.

Le pari de Trump

Dans ce contexte, Donald Trump semble avoir accepté de dissocier le dossier nucléaire de la normalisation avec Israël. L’accord signé le 22 juillet permet aux entreprises américaines, notamment Westinghouse, de se placer au centre du futur marché nucléaire saoudien. Il maintient également Riyad dans l’orbite technologique américaine et limite, au moins à court terme, la place de la Chine et de la Russie. Mais il offre au royaume une part essentielle de ce qu’il demandait sans obtenir en échange la contrepartie géopolitique recherchée par Joe Biden.

Le lendemain de la signature, Donald Trump a pourtant affirmé sur Truth Social que l’accord ne permettrait « aucun enrichissement » et qu’il resterait « totalement subordonné » à l’adhésion de l’Arabie saoudite aux accords d’Abraham. La Maison-Blanche a ensuite déclaré que, sans normalisation avec Israël, « l’accord serait abandonné ». Une déclaration qui contredit les clauses de l’accord telles qu’elles ont été décrites par plusieurs responsables informés de son contenu. Surtout, rien n’indique pour l’instant que l’interdiction de l’enrichissement ou la normalisation avec Israël figurent dans le texte signé. Le secrétaire à l’Énergie a même reconnu ne pas avoir discuté avec M. Trump de cette condition avant la signature, le président affirmant qu’elle avait toujours été « comprise » par les parties. L’Arabie saoudite n’a, de son côté, confirmé ni cette interprétation ni l’existence d’un engagement envers les accords d’Abraham.

Une déclaration présidentielle peut naturellement déterminer la manière dont l’administration américaine appliquera un accord tant que Donald Trump sera au pouvoir. Elle ne possède cependant pas la même force qu’une clause écrite, opposable aux deux parties et transmise au Congrès. Si la normalisation et l’interdiction de l’enrichissement ne figurent ni dans l’accord principal, ni dans l’accord bilatéral de garanties, ni dans les lettres confidentielles, le message publié sur Truth Social est avant tout une déclaration politique. Il peut retarder l’exécution de l’accord, mais il ne suffit pas nécessairement à en modifier les termes.

Ce rétropédalage paraît surtout destiné à répondre aux critiques. Trump tente de présenter l’accord comme plus restrictif qu’il ne semble l’être et de restaurer, après la signature, une condition que les négociateurs auraient précisément retirée pour obtenir l’assentiment saoudien.

La clause prévoyant une étude de deux ans sur la « nécessité » et la « viabilité commerciale » de l’enrichissement remplit une fonction comparable. Elle permet à l’administration de soutenir qu’aucune autorisation définitive n’a encore été accordée. Riyad n’aurait obtenu qu’une étude, et non une usine. Le choix serait reporté, les risques pourraient être examinés et les garanties renforcées avant toute décision.

L’argument est faible. Après dix-huit ans de discussions, les implications d’un programme saoudien d’enrichissement sont déjà largement connues. Le royaume prévoit seulement quelques réacteurs. À cette échelle, construire une chaîne nationale d’enrichissement coûterait presque certainement plus cher que d’acheter le combustible sur un marché international diversifié. Des pays possédant des parcs nucléaires beaucoup plus importants ont eux-mêmes conclu que la production nationale n’était pas rentable. Si l’enrichissement saoudien n’est pas économiquement justifié aujourd’hui, il est peu probable qu’une étude supplémentaire bouleverse ce constat. Sa valeur est ailleurs. Elle transforme une interdiction de principe en décision différée. Le débat ne porte plus sur le droit de l’Arabie saoudite à enrichir, mais sur les conditions techniques auxquelles ce droit pourrait être exercé. En ce sens, Riyad a déjà obtenu l’essentiel : la porte autrefois fermée a été entrouverte.

Donald Trump peut présenter le délai de deux ans comme une mesure de prudence et une limitation de ses concessions. Il masque difficilement la réalité du compromis. Depuis 2008, les administrations américaines savaient que l’énergie nucléaire civile saoudienne pouvait être développée rapidement sans enrichissement national. Elles savaient également que l’insistance de Riyad répondait à des considérations de souveraineté et de puissance plus qu’à une nécessité industrielle. L’étude ne doit donc pas découvrir un problème nouveau. Elle permet surtout de reporter le moment où Washington devra reconnaître publiquement l’ampleur de la concession accordée.

Où l’Arabie saoudite se situe-t-elle aujourd’hui sur le chemin de l’arme nucléaire ? Encore loin de la bombe. Le royaume ne possède aucune centrale en activité, aucune installation d’enrichissement déclarée et, à la connaissance du public, aucun stock d’uranium hautement enrichi ni de plutonium militaire. Rien ne prouve non plus qu’il dispose d’un programme de conception d’armes nucléaires. Produire du yellowcake, explorer des gisements d’uranium ou posséder des missiles balistiques ne suffit pas à fabriquer une charge nucléaire.

Néanmoins, Riyad rassemble plusieurs éléments qui pourraient lui permettre de raccourcir ce chemin. Le royaume développe ses ressources en uranium, revendique désormais la maîtrise du cycle du combustible, dispose de vecteurs balistiques et entretient une relation militaire exceptionnellement étroite avec le Pakistan, seule puissance nucléaire du monde musulman. Mohammed ben Salmane a surtout fixé publiquement la doctrine saoudienne : si l’Iran acquiert l’arme nucléaire, son pays cherchera à faire de même. L’accord américain ne transforme donc pas l’Arabie saoudite en puissance nucléaire militaire. Il pourrait en revanche l’aider à passer du statut d’État dépourvu de capacité nucléaire significative à celui de puissance nucléaire latente, capable de maîtriser les technologies et les infrastructures nécessaires pour se rapprocher rapidement du seuil militaire si une décision politique était prise. C’est précisément ce seuil que les États-Unis avaient jusqu’ici refusé de l’aider à franchir. En renvoyant l’enrichissement à une étude de deux ans plutôt qu’en l’interdisant, Washington ne donne pas la bombe à Riyad, mais réduit potentiellement la distance qui l’en sépare.


[1] https://carnegieendowment.org/emissary/2026/07/saudi-us-nuclear-deal-abraham-accords-123-agreement

[2] https://www.caea.gov.cn/english/n6759361/n6759362/c6794707/content.html

[3] https://www.causeur.fr/les-parapluies-dislamabad-accord-militaire-pakistan-arabie-saoudite-316593

Dix choses que vous ignoriez sur la chanteuse Marie-Paule Belle

Disparition de la chanteuse mythique du titre La Parisienne, Marie-Paule Belle, samedi à Neuilly-sur-Seine, à l’âge de 80 ans, des suites d’un cancer. Voici dix anecdotes sur sa vie que vous ne lirez nulle part ailleurs.


On dit parfois que si les films parlent de notre passé, et les romans de notre futur, la chanson exprime ce que Marcel Duchamp appelait l’inframince : des événements de notre vie « à peine perceptibles, à peine repérables, qui représentent une différence intime et singularisante ». Les chansons sont de minuscules cartes postales qui relient les fils de notre existence, nous rappellent notre jeunesse, conservent nos souvenirs et nous les ressuscitent le temps d’un vinyle. La voix de Marie-Paule Belle était comme un fil rouge qui, ayant cousu sa vie, faisait tenir ensemble la nôtre. Avec sa disparition samedi, c’est un petit bout de notre histoire qui s’est envolé. Nicoletta, qui était une de ses plus proches amies, témoigne pour Causeur : « Pour moi, c’est la vraie fille de Barbara. C’était une artiste extrêmement pure et vraie, humble – tout juste si elle croyait elle-même en son immense talent, qui n’a jamais fait d’intrigue dans sa vie, qui n’a jamais cherché à faire une carrière, qui n’a aimé quune seule femme : Françoise Mallet-Joris. C’était avec Véronique Sanson, la chanteuse que j’ai le plus vue sur scène, et c’était un vrai plaisir de l’écouter chanter car elle mélangeait le rire et l’émotion, et c’était une grande pianiste dont chacune des chansons était un petit film magnifiquement écrit. Elle restera comme une grande artiste chargée de vérité, qui n’aura jamais fait de concession, qui ne se sera jamais salie. Elle incarne la pureté de la chanson française »

Nous l’avions rencontrée en 2020. Retour en 10 anecdotes sur sa vie.

1) La Parisienne n’aurait jamais dû devenir un tube

Les années 80 inventèrent les chanteurs à un coup, qui resteront (ou pas) dans les mémoires associés à un unique tube. Marie-Paule Belle fut tout l’inverse : chanteuse à texte, avec un répertoire considérable, sa chanson la plus mythique, La Parisienne deviendra un succès par accident. Sa moitié, l’écrivain Françoise Mallet-Joris voulut un jour donner un petit spectacle pour ses amis et sa famille, dans l’esprit de la Belle Époque ; Marie-Paule y décrivit son arrivée à Paris sur un thème d’Offenbach : « J’habitais Nice, et quand je suis arrivée à Paris, j’ai été sidérée par tout ce qui s’y passait et certaines extravagances : mais finalement cette chanson annonçait toute l’époque actuelle ». Le meilleur moyen de faire un succès serait-il donc de ne surtout pas le viser ?

2) À l’âge de 10 ans, elle écrivait des chansons monstrueuses

Les véritables génies sont les enfants : ce sont des monstres de créativité et de cruauté. Puis vient l’adolescence, qui les rend bêtes et apathiques. Et enfin l’âge adulte en fera des adultes sages et conformistes. Quant au bébé, son intelligence absolue n’est plus à démontrer : tout le monde est à son service. À l’âge de trois ans et demi, Marie-Paule ne sait pas lire, mais joue déjà du piano : « Je regardais où la prof mettait ses doigts et à l’oreille je reproduisais : ma mère heureusement lui avait interdit de me donner des coups de règle. » À 10 ans, Marie-Paule est une petite fille qui écrit des chansons sordides : la gamine est une préfiguration du professeur Choron. Elle compose « Je n’aspire qu’à la tombe », « Avez-vous déjà vu un vieux soldat tout nu ? » : « Sous les yeux de ma grand-mère effarée, j’écrivais des chansons complètement saugrenues, comme L’œuf, que je chante toujours, qui est l’histoire d’une femme qui a pondu un œuf, qui va le faire baptiser et se fait bousculer par le prêtre ». Elle ne chutera jamais dans l’âge adulte et ne stagnera pas dans l’âge bête : elle restera toute sa vie une enfant, belle et rebelle. Sur ses bulletins scolaires est inscrit : « Merci de nous avoir fait tant rire. »

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3) Son premier public est uniquement composé de gens bourrés

Marie-Paule commence à se produire à l’Ecluse, cabaret du 15 quai des Grands Augustins, où aucune femme n’a osé toucher le piano depuis la grande Barbara, qui hante le lieu. Le bar n’est fréquenté que par les étudiants du quartier : ils sont tous ivres, et viennent juger les nouveaux talents. De la bouche de Marie-Paule, sortent des prodiges et des caresses, des larmes et des envoûtements, des mensonges et des aveux. Les hommes ivres deviennent lyriques, et ceux qui ne le sont pas ont l’impression de l’être. « J’étais quasiment la seule fille, et il fallait tout de suite apprendre à tenir une salle ». Ensuite ce seront les cabarets de la rive droite à Pigalle, où on la coince entre deux strip-teaseuses : « Comme il y avait un jour de strip-tease et un jour de chanson française, les gens se trompaient de jour, et ils étaient très très énervés car je ne me déshabillais pas après la chanson, et ils gueulaient: « À Poil ! À poil la greluche !! ». Elle y gagne un télé-crochet nommé Chapeau : « Je ne sais pas si ce n’est pas parce qu’ils ne me voyaient pas vraiment… »

4) Elle fut une figure de Mai-68

Étudiante en 68 à Paris, elle organise « des bals psychédéliques », des « commissions paritaires »- des commissions où il y avait des professeurs et des élèves et a l’impression de changer le monde. « J’organisais les chahuts, mais je crois que c’était assez superficiel car ce fut en réalité l’année où tout le monde a eu ses examens ». Bernanos l’avait déjà écrit : les révolutions sont les vacances de la vie.

5) Elle a commencé à la fac la rédaction d’une thèse nommée « Angoisse et expression »

Élève à Censier, elle habite à l’époque au 7 rue Jacob, en face du cabaret l’Échelle de Jacob (dingue, cette interview de 2020 se déroule au 13 rue Jacob !) et voit les artistes courir devant chez elle de cabaret en cabaret : « Je me demandais comment ils arrivaient à vivre, tellement angoissés, en faisant des chansons pour manger et je voulais étudier lexpression de l’angoisse par ces chansons ». Merveilleux alibi pour quitter sa famille à Nice après la mort de sa mère. Elle finira par ne jamais déposer le sujet de sa thèse mais on sait depuis longtemps qu’il n’y a que les thèses ratées, celles qui n’ont pas été écrites, ou qui l’ont été en dehors des cages universitaires, qui portent leurs fruits.

6) Son grand amour fut l’écrivain Françoise Mallet-Joris

Elle a 24 ans, plus de mère, du destin dans sa besace et cette petite phrase incendiaire qui lui murmure à l’oreille : « Tout est possible ». Rue Jacob, on veut lui présenter un écrivain connu : elle arrive dans une maison pleine de vie et d’artistes. Elle arrive dans une pièce où une femme se lave les cheveux dans une douche, elle ne voit qu’une longue crinière brune, et soudain, la tête se relève et deux yeux bleus la fixent dans les yeux : c’était Françoise Mallet-Joris. À partir de cette minute, elle est amoureuse pour l’éternité : « C’était la maison du bonheur, j’ai fait un transfert d’amour maternel, on a commencé à écrire ensemble, elle venait d’écrire un best-seller La Maison de Papier cette amitié amoureuse s’est transformée en une passion fulgurante, c’était une histoire hors norme, extrêmement intense ». Elles passeront 50 ans à vivre leur amour avec folie, et leur écriture avec minutie : l’écrivain est un tigre au lit et un menuisier au travail.

7) Elle a survécu à un incendie commandité par Jean-Edern Hallier

Dans les années 80, Jean-Edern Hallier ne sait plus comment faire parler de lui. Un drame lui était arrivé : il avait raté son Apostrophes. Pour réparer ça, cette machine à buzz commandite son propre enlèvement. Encore un flop : personne n’y croit. Il faudrait sortir un livre, mais son nègre a démissionné. Il a eu une idée : faire un incendie. Allumer un feu, ça fait toujours du bruit, certains s’y brûleront peut-être, mais les autres n’y verront que du feu… La numéro 1 des ventes s’appelle Françoise Mallet-Joris et vit avec Marie-Paule Belle. « C’est un écrivain tombé dans l’oubli Jack Thieuloy, qui avait été chargé de mettre une bombe artisanale sur la colonne de gaz de l’immeuble : tout d’un coup une fumée noire et très épaisse envahit tout l’immeuble. Heureusement le mari de Françoise a pris des sacs de ciment et a éteint le feu qui était en train de se propager. Françoise ouvre la porte du palier et voit les voisins paniqués, les pompiers, tous les gens hurlant, et dit avec cette voix très grave, dont le décalage me fera toujours rire, comme si la vie n’était qu’un théâtre sans importance : « Serait-ce un incendie ? ». Mai-68 achevé, les éclats de rire leur resteront comme ultimes actes révolutionnaires.

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8) Ce sera elle qui recueillera les derniers mots de Barbara

Un vendredi, une de ses amies qui est à l’hôpital lui demande un autographe de Barbara, qu’elle connaît bien. Elle l’appelle. « Barbara me répond : « mais comment s’appelle cette amie, et pourquoi elle est à l’hôpital ?? Mais je veux rencontrer cette amie, je vais venir lui faire des crêpes » ! Et Barbara s’offusque que je n’ai plus de maison de disque, plus de producteur « je vais moccuper de toi …. », me dit-elle ». Nous étions vendredi soir. Barbara mourra dans la nuit du dimanche au lundi, et une semaine après Marie-Paule Belle signera dans le même label qu’elle. Parfois, la vie ne termine pas ses phrases.

9) Elle s’est retrouvée à chanter par surprise devant 18 000 personnes à cause de Serge Lama

Ce soir-là, son meilleur ami, Serge Lama fête à Bercy ses 60 ans de scène. Elle est dans le public, émerveillée. La productrice de son ami vient la voir : « Va derrière le rideau comme ça quand Serge sortira de scène, il te verra en premier ». « J’arrive dans le noir sur l’estrade derrière le rideau de Bercy et j’entends Serge Lama dire « je suis tellement heureux de vous annoncer la présence de ma grande amie Marie-Paule Belle, et la voilà, et d’ailleurs elle va vous chanter La Petite Cantate de Barbara ». Je n’étais pas du tout préparée, je n’avais rien répété, et je me retrouve toute seule devant 18 000 personnes ». Sur scène, elle communie avec les histoires qu’elle raconte : l’évocation des bons moments s’accompagne d’un sourire et la jeunesse perdue réclame la tête qui se penche de côté. Elle ne chante pas la petite cantate : elle la laisse chanter en elle.

10) Jacques Brel et notre ami Benoît Duteurtre étaient ses plus grands fans

Brel ne l’a jamais rencontrée mais il adorait sa chanson La Louisiane : il dira à sa dernière compagne « elle est bien cette petite ». A son premier Olympia, au moment de monter sur scène, elle vomit de trac sur les chaussures de Bruno Coquatrix qui lui lance « C’est pas grave, Brel l’a fait avant toi ». La dernière fois que j’ai déjeuné avec Benoit Duteurtre, c’était dans un petit restaurant de l’île Saint-Louis, et il me disait qu’il n’avait plus le courage d’aller à des dîners, et qu’il préférait le soir boire des bières, seul chez lui, en écoutant Nicoletta et Marie-Paule Belle. Et la dernière fois que j’ai vu Marie-Paule Belle, c’était après un concert à l’alliance française avec Nicoletta et Michel Houellebecq, dans sa loge, qui avait été donné en hommage à un grand écrivain, dont la mort fut aussi tragique que bête et accidentelle, qui s’appelait Benoît Duteurtre. Proust écrivait déjà que s’il n’avait pas existé le langage, la formation des mots, l’analyse des idées, la musique aurait été l’exemple unique de la communication des âmes. Depuis samedi, on se parle un peu moins. On ne sera plus jamais Parisienne et on ne pourra plus aller envoyer sa petite amie écouter Quand nous serons amis. Marie-Paule Belle n’était pas sincère : elle était vraie. Sur scène, elle était fatale, blessée, drôle, tragique, comique, immense, incendiaire, révoltée. En dehors de la scène, « elle était juste une fille bien », selon les mots de Nicoletta.

La posture et l’archive

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Lors du centenaire de la Grande Mosquée de Paris, le récit historique sélectif et le discours malin du recteur, le Franco-Algérien Chems-eddine Hafiz, sont problématiques. Explications.


Le 15 juillet 2026, sous ce « beau ciel de l’Île-de-France » que Lyautey invoquait déjà un siècle plus tôt, la Grande Mosquée de Paris (GMP) a célébré ses cent ans d’existence. L’événement, en apparence simple, était en réalité bien plus qu’un anniversaire. Il avait tout d’une opération de mise en scène : une manière d’ordonner la mémoire, de distribuer les rôles et de fixer une lecture de l’histoire de l’édifice en écartant, discrètement, ce qui pourrait contester la centralité de la GMP. Le centenaire n’a rien inventé et n’a rien menti au sens strict : il a opéré un tri sélectif dans ce qui s’apparente à un exercice orwellien de haute voltige. Et c’est précisément dans l’art de choisir, ce que l’on nomme, ce que l’on tait, ce que l’on généralise, ce que l’on déplace, ce que l’on dilue, que se lit la stratégie du recteur Chems-eddine Hafiz.

Liturgie d’un anniversaire…d’État

Il faut d’abord regarder la scène de ce 15 juillet : la cérémonie dure près de trois heures et s’ouvre par la plantation d’un olivier, geste œcuménique offert aux caméras. Autour de l’arbre se pressent le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, la ministre Aurore Bergé, le préfet de police Patrice Faure, le maire de Paris Emmanuel Grégoire, Valérie Pécresse pour la Région, Florence Berthout pour le cinquième arrondissement.

M. Nuñez y annonce une stratégie nationale contre les actes antireligieux ; M. Hafiz y déclare célébrer « la consécration d’une relation fraternelle entre les musulmans de France et la République ». Rien, dans cette chorégraphie, ne relève de la pompe spectaculaire. Tout relève de la saturation institutionnelle.

C’est là que le centenaire prend sa véritable dimension politique. Il ne s’agit pas seulement de commémorer un monument. Il s’agit de consolider une position centrale, tant acclamée par le recteur. À travers cette cérémonie, la GMP signifie qu’elle n’est pas un interlocuteur, mais l’interlocuteur privilégié de la République, et, par glissement, l’interlocuteur supposé naturel de l’ensemble des musulmans de France.

À cette liturgie protocolaire répond une production symbolique dense, patiemment déployée depuis janvier 2026 : un timbre commémoratif tiré à six cent mille exemplaires par La Poste, une médaille de la Monnaie de Paris, un livre d’histoire dirigé par le recteur Hafiz lui-même, des expositions, un concours de calligraphie, une couverture de presse préparée de longue main.

Pris séparément, chacun de ces objets peut sembler anodin. Ensemble, ils dessinent autre chose : la construction patiente d’une « nouvelle » mémoire officielle et la réécriture de l’histoire d’un édifice de l’islam de France. Le centenaire ne sert plus seulement à rappeler une histoire. Il sert à l’enregistrer dans les supports de prestige, à la planter dans les entrailles de la terre, à la graver dans le papier, le métal, les archives et les symboles de la nation. Le centenaire devient alors moins un anniversaire qu’un investissement symbolique, presque une assurance-vie institutionnelle.

Ingénierie de l’émotion

Il faut nommer ce qui fait tenir ce récit. Le recteur Hafiz ne défend pas seulement une thèse historique : il installe une atmosphère. Et cette atmosphère repose sur quelques ressorts très puissants :

D’abord, la lumière et la continuité : les banderoles en anglais « 100 years of light, a century of history, spirituality and dialogue » et l’évocation de l’appel à la prière comme « miracle » quotidien déplacent le regard du terrain historique vers le terrain sensible. On ne discute plus des sources, on reçoit une impression d’évidence.

Ensuite, la fraternité et le voisinage : la proximité de Notre-Dame, citée par Lyautey dès 1922, « une prière de plus dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses », et une histoire, méconnue ou faiblement documentée, d’un Ssi Kaddour Ben Ghabrit, premier recteur de la GMP, qui aurait sauvé des juifs sous l’Occupation, produisent une émotion morale : celle d’une institution accueillante, protectrice. La fonction du dispositif est de rendre l’institution, et par association son recteur, aimables au point qu’on n’en interroge plus l’histoire.

Enfin, la consécration nationale : le rêve, énoncé publiquement par le recteur, de voir Ssi Kaddour Ben Ghabrit entrer au Panthéon, convoque l’émotion la plus sacrée de la République et vise à inscrire la GMP dans l’éternel roman républicain des grandes figures et des grands gestes. C’est une manière de dire : cette histoire est désormais une affaire de nation.

Que ces émotions soient légitimes ne change rien à leur fonction. Toute institution met en scène du sentiment ; la question n’est pas là. Elle est dans l’exclusivité que le recteur revendique sur la production de l’émotion licite autour de l’islam en France. Il ne veut pas seulement raconter l’histoire de la mosquée : il veut être le seul autorisé à faire ressentir ce qu’elle signifie. C’est en cela qu’il y a manipulation, non parce que l’émotion serait fausse, mais parce qu’elle est instrumentalisée pour désarmer l’examen et interdire les récits concurrents. L’émotion, ici, n’éclaire pas les faits : elle dispense, voire dissuade, de les vérifier.

Grammaire d’un récit sélectif

Le narratif de M. Hafiz repose sur un lexique sélectif et hiérarchisé. Quatre formules en constituent l’ossature : la mosquée serait née d’une « dette d’honneur » de la République ; elle rendrait hommage aux « soldats musulmans » tombés pour la France ; elle serait l’œuvre d’« artisans venus du Maghreb » ; elle appartiendrait désormais au « patrimoine commun de la nation ».

Ce lexique procède du même mouvement : nationaliser et généraliser. La « dette » est républicaine. Les soldats sont « musulmans », jamais marocains, algériens ou tunisiens… Les artisans viennent d’un « Maghreb » indistinct, jamais de Fès ou de Meknès. Et le monument est un patrimoine « de la nation », c’est-à-dire d’une nation française qui l’aurait, seule, voulu et fait. Le problème n’est pas qu’un récit tente de donner une cohérence à un passé complexe. Le problème est qu’il simplifie au point d’effacer ce qui dérange. On ne nie pas frontalement le Maroc. On le rend invisible en l’intégrant, par une mécanique langagière généralisante, dans une catégorie trop large pour être parlante.

Or, l’histoire de la Grande Mosquée de Paris est plus précise que cela. La Société des Habous et des Lieux Saints de l’Islam, structure porteuse du projet, fut créée en 1917 par un Dahir (Décret Royal) du Sultan Moulay Youssef, promulgué au Palais royal de Rabat. Ce choix juridique n’était pas neutre : il rattachait le futur édifice au régime du Waqf, en faisait un bien de mainmorte inaliénable placé sous l’égide d’une fondation pieuse marocaine.

Sur le plan financier, les faits sont tout aussi parlants. Au 10 janvier 1922, la contribution marocaine (souscriptions publiques et dotations du royaume) atteint 3.838.000 francs, soit plus de 45% de l’actif global du chantier, évalué à 8.436.500 francs. L’apport de l’État français, lui, s’élève à 500.000 francs. Le cœur économique du projet était donc marocain, même si le récit commémoratif tend à le présenter comme une initiative essentiellement française.

Le reste va dans le même sens. Le Sultan Moulay Youssef offre personnellement cinquante-quatre tapis de haute manufacture pour la salle de prière. En 1926, il se rend à Paris avec un cortège d’oulémas et de grands pachas. Des centaines de Maâlems (maîtres-artisans) venus de Fès et de Meknès, sous la direction du Maâlem Moulay Driss et du maître mosaïste Al-Hajj Mohammed Ben Al-Mehdi, façonnent l’édifice pendant plus de trois ans. Les zelliges arrivent de Casablanca par caisses entières. L’épigraphie est confiée au cheikh Ahmed Skirej. L’orientation du mihrab est déterminée par l’astronome de Fès Ben Sayah. Et la première Khutba (prêche) du vendredi est prononcée par ce même Ahmed Skirej.

Autrement dit, la Grande Mosquée de Paris est, dans sa matière même, profondément marocaine. Son architecture renvoie à la Médersa Bou Inania et à la Qarawiyyin de Fès. Pourtant, dans le récit officiel, cette filiation est souvent réduite à une formule vague : « artisans venus du Maghreb », « style hispano-mauresque ». La précision disparaît, et avec elle une part essentielle du sens historique.

Deux détails suffisent à le montrer. Le minaret, dans le billet du recteur, est dit inspiré de la Zitouna de Tunis, alors qu’il reprend en réalité le profil et l’ornementation de la tour Hassan de Rabat. Le porche, quant à lui, reproduit les grandes portes des villes impériales marocaines, notamment Meknès. Là encore, le glissement est discret, mais significatif : là où les faits disent le Maroc, le récit préfère une référence plus floue, plus commode, plus neutralisée.

Même la « dette de sang » est traitée de la même manière. M. Hafiz, comme certains médias, avance le chiffre de cent mille soldats musulmans morts pour la France. Les travaux historiques sont plus prudents. On parle plutôt d’environ 280.000 combattants de confession musulmane mobilisés, avec des estimations de pertes qui varient selon les périmètres retenus. Le point n’est pas ici de minimiser le sacrifice de ces soldats. Il est de noter qu’un chiffre élevé, répété sans discussion, produit un effet moral puissant et rend le récit plus difficile, pour ne pas dire honteux, à contester.

OPA sur l’islam de France

Le centenaire est un levier idéal, parce qu’il permet d’articuler, en une seule séquence, tous les instruments de la centralité. La visibilité d’État, d’abord, dont on a dit la fonction adoubante. La production symbolique, ensuite (le timbre, la médaille, le livre dirigé par le recteur), qui inscrit l’institution dans la mémoire longue de la nation. Les fonctions régaliennes du culte, surtout : la formation des imams à travers l’Institut Al-Ghazali, la certification halal, la participation au Forum de l’islam de France (FORIF), le guide de mille pages censé concilier pratique musulmane et République. Chaque brique consolide une même prétention : être l’interface unique entre l’État et les musulmans de France.

Cette stratégie prospère sur un vide. Le Conseil français du culte musulman est déclaré « mort » par Gerald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur ; le FORIF n’est qu’une plateforme de dialogue étatique, sans légitimité représentative. Dans ce désert institutionnel, la Mosquée de Paris n’a pas besoin de gagner une élection : il lui suffit d’occuper l’espace et de le tenir. Le centenaire lui offre, alors, l’occasion parfaite de se poser en héritière et en gardienne, d’où le geste, hautement significatif, de réclamer la panthéonisation de Ssi Kaddour Ben Ghabrit.

Faire entrer le premier recteur au Panthéon, c’est arrimer la filiation de l’institution au récit national le plus sacré qui soit et se donner à soi-même une profondeur d’un siècle. Hafiz ne se présente pas comme un responsable cultuel parmi d’autres ; il se présente comme le dépositaire d’un legs, l’héritier légitime d’un testament : incarner, seul, la « voix tranquille d’un islam apaisé, de raison et de dignité ».

Complaisance de certains médias

C’est ici que la responsabilité se déplace, car le récit du recteur ne s’imposerait pas sans le relais docile d’une certaine presse. L’article du Parisien du 15 juillet en offre le cas d’école. On y lit que la mosquée est un « lieu de culte voulu par l’État français », qu’elle rend hommage aux « 100 000 Français de confession musulmane morts » durant la Grande Guerre, que le bâtiment fut « imaginé par l’architecte Maurice Tranchant de Lunel ». Le décor est loué : « zelliges multicolores », mais jamais rapporté à leur provenance ; le Sultan Moulay Youssef n’est pas nommé ; la Société des Habous n’apparaît pas. Le récit du recteur y devient le récit tout court : acquis, exclusif, authentique. Nulle investigation, nul recours aux archives (pourtant accessibles à Nantes comme au Quai d’Orsay) et nul contradicteur convoqué.

Il faut toutefois nuancer. Le même article laisse parfois affleurer, sans les problématiser, des éléments de vérité historique, notamment lorsqu’il décrit le porche et le minaret comme ancrés dans le patrimoine architectural marocain. Le journaliste voit, mais il n’en tire pas toutes les conséquences. C’est toute la différence entre décrire et enquêter.

Le problème n’est donc pas une falsification frontale. Il est plus insidieux : une forme de transcription complaisante, qui donne au discours institutionnel la force tranquille d’un constat. À ce jeu-là, la presse ne ment pas. Elle valide. Et un récit validé par un tiers réputé neutre devient bien plus puissant qu’un argument simplement répété par son auteur.

Récit entier comme acte de salubrité historique

L’histoire de la Grande Mosquée de Paris est réelle, complexe, hybride et coloniale. C’est un projet d’État français pensé après 1918 dans le cadre d’une France qui voulait se penser comme puissance musulmane. C’est aussi, dans son développement institutionnel, une histoire longtemps marquée par des recompositions et des rapports de force, notamment autour de la gestion algérienne devenue dominante à partir de la fin des années 1950.

Cela n’enlève rien à la légitimité actuelle des musulmans de France à s’approprier cette mosquée comme un bien de mémoire et de présence. Et cela ne contredit pas davantage l’idée qu’aucun État étranger ne devrait régenter l’islam de France. Mais cette position ne dispense pas de la vérité historique. On peut refuser une tutelle étrangère sans effacer le rôle fondateur du Maroc dans la naissance du monument. Les deux choses ne sont pas incompatibles.

C’est même là que se joue la différence entre autonomie et réécriture. Reconnaître le dahir de 1917, le financement chérifien majoritaire, les Maâlems de Fès, les tapis offerts par Moulay Youssef et l’empreinte marocaine de l’architecture…tout cela n’oblige en rien à remettre la mosquée sous une autorité extérieure. Cela oblige simplement à raconter les faits avec justesse.

Taire ces faits est un choix. Et ce choix sert un intérêt identifiable : la centralité d’une institution et l’autorité d’un homme. Là où l’argument de M. Hafiz peut être recevable (nul État étranger ne doit régenter l’islam de France), sa pratique le trahit : car en effaçant le Maroc, il ne neutralise pas une tutelle, il en consolide une autre, la sienne, lui qui, sans états d’âme d’ailleurs, dispose d’un budget conséquent alloué par Alger et dit recevoir sa feuille de route directement du président Tebboune !

Le centenaire de la Grande Mosquée de Paris n’a pas falsifié l’histoire ; il l’a mise en récit, et tout récit est une sélection. Mais cette sélection, conçue par un homme, relayée sans examen par des médias, avalisée par la présence physique de l’État, produit ce que l’affirmation seule ne produit jamais : un effet de vérité. Toute l’habileté est là, non dans le faux, mais dans le cadrage ; non dans le mensonge, mais dans le choix de ce qui mérite d’être dit.

Restituer la mémoire de l’édifice n’est ni un caprice diplomatique ni une revanche. C’est pourquoi la question n’est pas seulement historique. Elle est aussi civique. Car une communauté ne grandit pas en effaçant ses origines, mais en les assumant avec précision. Le second siècle de la Grande Mosquée de Paris se jouera moins dans les fastes d’une commémoration que dans la capacité des musulmans de France à écrire eux-mêmes leur histoire, entière, avec ses pages lumineuses et ses côtés obscurs, sans la confier à ceux qui ont intérêt à la simplifier ou à y opérer des tris sélectifs.

«Nous sommes la France»: comment une bavure présumée embrase l’Italie

Les images de la mort d’un immigré marocain, appréhendé par la police à Bologne alors qu’il errait et frappait sur des portes de garage dans la rue, secouent l’Italie. La gauche dénonce des violences policières, la droite se divise sur l’intensité du soutien à apporter aux forces de l’ordre. Le maire de gauche de la ville Matteo Lepore est placé sous protection


Le 19 juillet, vers midi, un homme meurt au cours d’une interpellation dans le quartier populaire du Pilastro, à Bologne. Il s’appelait Abderrahim Fakir. Marocain âgé de quarante-deux ans, il était installé en Italie depuis de nombreuses années. Il venait d’être signalé par le voisinage pour des comportements jugés menaçants. La scène est filmée par un voisin. En 24 heures, elle devient « virale » sur Internet, comme on dit désormais. On y distingue un homme plaqué au sol, la face aspergée de gaz lacrymogène, qui appelle à l’aide, devant des témoins et secouristes passifs, avant de cesser de bouger. Le décès est constaté à 12 h 53, une heure après le premier appel à la police.

Passivité des secours, indifférence à la détresse de la personne interpellée, méthodes musclées… la vidéo paraît accablante et rappelle déjà les affaires récentes des décès de Nahel à Nanterre (92), de George Floyd à Minneapolis ou même d’Henry Nowak en Grande-Bretagne. Avec, comme pour les deux premiers, une polémique sur le passé judicaire de la victime.

Le parquet a depuis ouvert une procédure pour homicide involontaire. Elle concerne les secouristes et les agents, lesquels font aussi l’objet d’investigations administratives et disciplinaires. À ce stade, ils ne sont pas mis en examen. Mais l’affaire déchaîne vite les passions chez nos voisins. Les réseaux s’enflamment, la famille prend la parole. La gauche locale tente de jouer sa partition. Le maire de Bologne, du Parti démocrate, Matteo Lepore, appelle à un rassemblement « pacifique et civique » le lundi 20 juillet en plein centre-ville. Plusieurs centaines de personnes font le déplacement, avec en guise de décoration des fumigènes rouges, des slogans antifascistes et des banderoles dénonçant l’État « policier, raciste et assassin ». Pudique, voire euphémistique, le journal Le Monde regrette qu’un rassemblement « civique » ait été occulté sur les écrans « par des faits divers survenus en marge » ; soit une bande de jeunes qui se seraient écartés du cortège pour violenter les forces de l’ordre et le mobilier urbain. Les chiffres de policiers blessés varient selon les sources et les syndicats de 56 à 80 : la préfecture parle de 64 agents atteints.

Le cortège, les fumigènes et le surmoi de la vieille gauche

Violences policières contre violences de rue… que choisir ? La gauche italienne paraît embarrassée dans ses réactions. La cheffe de file du Parti démocrate, Elly Schlein, condamne les violences de rue, mais rappelle aussitôt que lorsqu’un homme meurt au cours d’une interpellation, « l’État faillit » : manière de renvoyer la responsabilité morale vers les institutions tout en prenant ses distances avec les incendiaires. Giuseppe Conte, l’ancien Premier ministre et leader du Mouvement Cinq Étoiles, lui, vole au secours du maire de Bologne, Matteo Lepore, qu’il crédite d’avoir contenu des débordements autrement plus graves ; façon d’avouer que des éléments modérés occupent la rue pour éviter de la laisser à la violence. Plus intéressante est peut-être la voix de Luciano Violante, ancien président de la Chambre des députés, vieille figure de la gauche institutionnelle, qui absout M. Lepore des débordements de sa propre manifestation mais invite son propre camp à regarder avec lucidité les problèmes de sécurité et de criminalité dans certains quartiers. Il faut davantage de policiers, dit-il, et mieux formés. Des déclarations qui illustrent les fidélités contradictoires d’une gauche italienne partagée entre la martyrologie des victimes réelles ou supposées des forces de l’ordre (sur laquelle elle est tentée de plaquer les idéaux antifascistes) et la défense des habitants les plus modestes de ces quartiers, vulnérables aux violences.

Droites de cour et droites de rue

À droite, chacun joue sa partition dans une mécanique assez subtile de la coalition au pouvoir. Giorgia Meloni s’est gardée des emballements, réclamant que toute la lumière soit faite, exigeant que les responsabilités éventuelles soient établies « sans complaisance » mais « avec la plus grande rigueur », sans préjuger des conclusions du ministère de la Justice. Même prudence chez Forza Italia, héritier du berlusconisme et devenu le pôle libéral et modéré de la majorité, qui appelle surtout à « attendre l’autopsie » et « les conclusions des magistrats ». Le ministre de l’Intérieur, Matteo Piantedosi, rappelle quant à lui un principe simple : les policiers aussi bénéficient de la présomption d’innocence, et l’on ne saurait transformer chaque enquête en procès public des forces de l’ordre. Son message est simple : défense de l’autorité de l’État, de la crédibilité de ses institutions judiciaires et dénonciation des violences de rue.

Cette retenue gouvernementale contraste sans doute avec la liberté de ton d’une partie de la majorité, moins tenue par les exigences de l’exercice du pouvoir. Galeazzo Bignami, président du groupe Fratelli d’Italia à la Chambre, n’a pas attendu les conclusions de l’enquête pour juger l’intervention « professionnelle » et « adaptée ». Matteo Salvini, vice-président du Conseil des ministres et chef de la Ligue, est allé plus loin encore en affichant sa solidarité avec les deux policiers et en reprenant le mot d’ordre devenu viral : « Giù le mani dalla polizia » (« Bas les pattes devant la police »). Depuis des années, le chef de la Ligue s’efforce de faire émerger un véritable droit politique à l’autodéfense; il l’avait déjà démontré en soutenant publiquement Mario Roggero, ce bijoutier piémontais de 72 ans lourdement condamné après avoir abattu deux cambrioleurs qui prenaient la fuite… Plus à droite encore, Roberto Vannacci choisit une toute autre partition : l’ancien officier, dont le parti « Futuro Nazionale » entend concurrencer la majorité aux prochaines élections législatives et siège au Parlement européen aux côtés de Sarah Knafo dans le groupe Europe des Nations souveraines, refuse d’entrer dans les subtilités judiciaires : « La véritable violence est à gauche », affirme-t-il.

Nous avons donc une droite de cour, tenue à une certaine inhibition, et une droite de rue qui parle d’autodéfense. Le subtil jeu du parlementarisme italien est habitué à ce pas de deux entre partenaires de coalition : les uns jouant la responsabilité, les autres aiguillonnant la radicalité. Lorsque Matteo Salvini et la Ligue avaient intégré le gouvernement Draghi, Fratelli d’Italia dénonçait en bloc le personnel politique et profitait de son statut d’opposant pour dépasser son concurrent par la droite. Aujourd’hui, les rôles s’inversent.

Il était une fois Bologne la rouge…

Cette affaire n’intervient pas n’importe où. Le lieu du drame est tout un symbole. Bologne demeure l’un des grands sanctuaires historiques de la gauche italienne. Ancienne « Bologne rouge », laboratoire du communisme municipal, cité universitaire, foyer de l’antifascisme et des mobilisations étudiantes, elle est encore volontiers présentée comme la capitale de la résistance au gouvernement de Giorgia Meloni. Pourtant, le quartier du Pilastro, où M. Fakir a trouvé la mort, raconte, lui, une autre histoire. Construit dans les années 1960 pour accueillir les migrants venus des campagnes et du Mezzogiorno vers les régions industrielles du Nord, il est devenu l’un des principaux quartiers de l’immigration récente, notamment nord-africaine. Deux Bologne se font face : d’un côté, le centre historique, dominé par la très ancienne université et sa prestigieuse faculté de droit, bastion d’une gauche bourgeoise, cultivée et institutionnelle ; de l’autre, une périphérie marquée par le communautarisme, la violence, et qui sert par ses « martyrs » de territoire mythologique à la rue et à la gauche radicale.

Une Camorra du Nord ?

Le grand public connaît volontiers la Camorra napolitaine, la Mafia calabraise ou la Cosa Nostra en Sicile. Mais le Nord de l’Italie change… Il découvre aujourd’hui avec ses banlieues une autre géographie de l’Italie contemporaine. Depuis une quinzaine d’années, Milan et ses quartiers de San Siro, les banlieues lombardes, Turin, Brescia ou, désormais, Bologne constituent de nouveaux territoires imaginaires de la trap et de la drill italiennes. Comme dans les cités françaises, ces quartiers abritent des personnages qui deviennent des symboles. Les rappeurs y cultivent une esthétique de l’hyperviolence, du gangstérisme, que beaucoup pratiquent. On peut y échanger des tirs en pleine rue, accumuler les condamnations pénales et évoquer fixement dans ses textes la pauvreté, le trafic, les armes, la prison, la loyauté ou les affrontements avec la police. Des éléments typiques de la culture rap, mais en Italie comme en France, les liens de certains artistes avec le grand banditisme, tout comme leur biographie judiciaire, valent certificat d’authenticité qui garantit leur réussite commerciale. Les salles sont pleines, les disques se vendent… Certains de ces artistes au CV délinquant chargé sont des icônes générationnelles. Un ancien texte du rappeur aux millions de vues, « Baby Gang » – d’ailleurs incarcéré au moment où nous écrivons – ressurgit ainsi sur les réseaux sociaux : « On me traite de délinquant ; toujours mieux que d’être agent. » Une formule qui résume le renversement symbolique : le policier devient une figure suspecte, le hors-la-loi est presque immédiatement transformé en figure exemplaire. Les symboles et martyrs des « violences policières » semblent appelés à vivre bien au-delà de l’enquête.

Nous avons pris l’habitude d’importer d’Amérique ses séries, ses universités, ses débats sur la race, son vocabulaire militant ; nous importons désormais ses martyrs. À peine Abderrahim Fakir est-il mort que surgit déjà l’expression de « George Floyd italien ». La comparaison s’impose d’abord par la force des images : un homme immobilisé au sol, ventre contre terre, qui appelle à l’aide avant de s’éteindre sous le regard de policiers et de secouristes. Le maire de Bologne lui-même, Matteo Lepore, invoque George Floyd en assurant que l’Italie ne veut pas connaître de victimes semblables, bien qu’il ait été contredit par le ministre de la Justice, qui a rappelé que la doctrine d’emploi de la force et des armes n’était pas la même aux États-Unis qu’en Italie. Et en effet, George Floyd est mort après de longues minutes de compression exercée sur son cou par Derek Chauvin ; la responsabilité pénale du policier a été établie à l’issue d’un procès, sur la base d’expertises contradictoires et d’un débat judiciaire complet. À Bologne, rien de tel pour l’instant. Les causes médicales précises du décès, le rôle exact des techniques d’interpellation, celui des secouristes, les éventuelles pathologies préexistantes demeurent en cours d’examen. Les images sont troublantes ; elles ne constituent pas encore un verdict.

« Nous sommes la France »

« Nous sommes maintenant comme la France », se désolent certains influenceurs de la droite radicale italienne qui observaient avec une ironie condescendante les émeutes de 2023 à Nanterre. Alors, plutôt que son George Floyd, l’Italie aura-t-elle désormais son Nahel Merzouk ? La comparaison tient moins aux circonstances du décès (un tir contre une interpellation) qu’à la popularisation du drame : diffusion immédiate d’une vidéo, identification martyrologique de la victime, biographie judiciaire de la victime, embarras gouvernementaux, mobilisation des quartiers, flirt de la gauche radicale avec la violence urbaine, esthétisation de la violence et des affrontements avec la police. La droite accuse la gauche d’avoir laissé faire, voire d’avoir suscité les troubles ; la gauche répond que l’État a failli au respect du droit.

L’Italie vient de découvrir qu’elle partage désormais avec la France bien davantage qu’une frontière alpine. Elle partage une même guerre culturelle avec ces vidéos en forme de verdict, ces « martyrs », ces peurs et tous leurs sous-produits culturels.

Crépol: quand la justice n’écarte plus la thèse du «racisme anti-blanc»

Pendant près de trois ans, les témoignages faisant état de propos hostiles aux Blancs ou aux Français sont restés sans véritable traduction pénale dans l’affaire de Crépol. Ce délai n’interroge pas seulement cette enquête. Il éclaire une asymétrie plus profonde: voir du racisme là où il n’y en a pas ne coûte pas la même chose que ne pas le voir là où il existe. Pourquoi certaines accusations s’imposent-elles presque d’elles-mêmes, quand d’autres peinent encore à être simplement envisagées?


Dans son édition d’hier, le Journal du Dimanche a carrément voulu voir dans l’affaire une « machination ».

Thomas Perotto avait seize ans. Lycéen et joueur de rugby, il participait au bal d’hiver de Crépol (26) dans la nuit du 18 au 19 novembre 2023. Il y fut poignardé à mort. Seize autres personnes furent blessées à l’arme blanche, dont trois grièvement [1].

Les faits étaient dans le dossier

Le 20 juillet 2026, dans un second avis de fin d’information, la juge d’instruction chargée du dossier a retenu contre les quatorze personnes mises en examen la circonstance aggravante liée à l’appartenance supposée des victimes à « la race blanche et la nation française » [2].

Cette qualification n’est pas un verdict. Les mis en examen demeurent présumés innocents ; il appartiendra à la cour d’assises d’établir les responsabilités individuelles comme l’éventuel caractère racial des faits. Crépol ne démontre pas davantage, à lui seul, l’existence d’un mécanisme structurel. Mais ces réserves n’effacent pas la question : pourquoi des éléments consignés dès les premiers jours ont-ils attendu trente-deux mois avant de recevoir cette traduction pénale ?

Dès le 25 novembre 2023, le procureur de Valence indiquait que neuf personnes, parmi les 104 témoins ou victimes alors entendus, rapportaient des propos hostiles aux Blancs. Plus significatif encore, une enquêtrice avait rédigé dès le 23 novembre un procès-verbal intitulé « Éléments constitutifs de circonstances aggravantes », rassemblant une dizaine d’auditions faisant état de propos visant la couleur de peau ou l’appartenance nationale des participants au bal [3].

Révélée en mars 2025 par les auteurs d’Une nuit en France, l’existence de ce procès-verbal fit l’objet d’une question écrite du député Alexandre Sabatou. Le ministère de la Justice répondit que la position matérielle d’une pièce dans un dossier ne faisait nullement obstacle à sa prise en compte : l’intégralité de la procédure était accessible aux magistrats. Cette réponse écartait l’accusation d’un document matériellement « caché », mais laissait entière la question de son appréciation.

En mai 2026, un premier avis de fin d’information ne mentionnait toujours pas la circonstance raciste. En juin, le parquet requit le renvoi de onze des quatorze mis en examen devant la cour d’assises des mineurs de la Drôme, sans retenir le mobile racial. Un seul d’entre eux était mineur au moment des faits ; les dix coauteurs majeurs pouvaient être jugés avec lui par cette juridiction en raison de la connexité ou de l’indivisibilité des faits [4].

Après les observations des parties civiles, dont un mémoire détaillé présenté par Me Jérôme Triomphe au nom de l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne — l’AGRIF —, la juge réentendit les mis en examen. Aucun élément nouveau qui serait ressorti de ces auditions n’a été rendu public. Au regard des informations aujourd’hui accessibles, la requalification apparaît donc avant tout comme une appréciation renouvelée de témoignages et de faits déjà versés à la procédure [5].

Les objections ne dissipent pas la question

On objectera qu’une partie civile n’a fait ici que remplir son rôle, en soumettant au juge la lecture juridique favorable aux intérêts qu’elle défend. C’est exact : la procédure contradictoire sert précisément à faire apparaître et à corriger les éventuels angles morts de l’accusation ou de l’instruction. Reste que la qualification n’a été retenue qu’après le dépôt de ce mémoire, et contre les réquisitions du parquet.

Une seconde objection, tout aussi sérieuse, doit être entendue. L’article 132-76 du Code pénal ne transforme pas automatiquement toute insulte proférée au cours d’une mêlée nocturne en circonstance aggravante imputable à chacun. Il faut rattacher les propos aux infractions poursuivies, identifier leurs auteurs et déterminer les responsabilités individuelles. Dans une scène confuse impliquant plusieurs dizaines de personnes et des témoignages parfois divergents, un long travail d’instruction pouvait être nécessaire.

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Mais l’intitulé même du procès-verbal du 23 novembre montre que la question juridique avait été identifiée dès le cinquième jour. Cela ne signifie pas que la circonstance devait être retenue immédiatement. Cela interdit en revanche de soutenir qu’elle n’aurait émergé qu’au terme de l’enquête. La complexité probatoire explique la prudence ; elle explique moins aisément l’absence de toute qualification raciste dans le premier avis de fin d’information et dans le réquisitoire définitif du parquet, alors qu’aucun élément décisif issu des dernières auditions n’a, à ce jour, été rendu public.

Ce qui a changé en juillet 2026 n’est donc pas principalement le dossier, mais la signification juridique reconnue à des faits qui y figuraient déjà.

La statistique ne juge pas à la place du droit

Interrogé par Mediapart après cette décision, le président de SOS Racisme, Dominique Sopo, a maintenu : « C’est une notion qui vient de l’extrême droite, et qui n’a aucune réalité statistique » [6].

L’usage politique de l’expression « racisme anti-Blancs », notamment par l’extrême droite, est réel. C’est précisément pourquoi la question juridique doit être séparée de la polémique. Qu’une notion soit instrumentalisée ne permet pas de conclure que les faits qu’elle peut parfois désigner seraient imaginaires.

Une cour d’assises ne juge pas une moyenne nationale. Elle examine un acte déterminé, des victimes déterminées et les circonstances qui l’ont accompagné. La faible fréquence statistique d’un phénomène ne le rend pas juridiquement impossible.

Le Code pénal ne connaît d’ailleurs aucune catégorie appelée « racisme anti-Blancs ». Son article 132-76 aggrave une infraction lorsqu’elle est précédée, accompagnée ou suivie de propos ou d’actes visant la victime en raison de son appartenance ou de sa non-appartenance, vraie ou supposée, à une prétendue race, une ethnie, une nation ou une religion. Il ne demande pas si la victime appartient à une minorité, si son groupe est historiquement dominé ou si les personnes qui lui ressemblent sont, en moyenne, davantage exposées.

Le droit protège ici des individus, non des positions dans une hiérarchie sociologique.

On peut reconnaître que certaines minorités subissent plus fréquemment certaines discriminations et admettre simultanément qu’une personne blanche ou française puisse être victime d’une hostilité raciale. Refuser la seconde proposition au nom de la première revient à réserver le vocabulaire du racisme à des victimes préalablement agréées.

La statistique mesure une fréquence ; elle ne distribue pas le droit à la protection.

Quand la peur de paraître raciste devient une structure

Pour parler de mécanisme structurel, un dossier ne suffit pas. Il faut une durée, plusieurs institutions, des comportements convergents et des conséquences observables. Les scandales d’exploitation sexuelle de mineures à Rotherham et à Telford, au Royaume-Uni, fournissent une documentation de cette nature.

Le rapport dirigé par Alexis Jay sur Rotherham en 2014, l’enquête présidée par Tom Crowther sur Telford en 2022, puis l’audit national conduit par la baronne Casey en 2025 ont documenté les hésitations de policiers, d’agents municipaux ou de professionnels de l’enfance face à certains réseaux, par crainte d’être accusés de racisme ou d’attiser les tensions communautaires [7].

Ces rapports identifient également le mépris envers des victimes jugées peu crédibles, les défauts de coordination, le manque de moyens et les fautes professionnelles. Mais la peur de l’accusation raciste y figure bien comme un facteur durable de décision. Plusieurs institutions, plusieurs territoires et plusieurs années ont produit des comportements orientés dans le même sens, sans instruction centrale : chacun anticipait le coût attaché au fait de paraître stigmatiser une minorité.

On parle volontiers de racisme structurel pour désigner les biais supposés d’institutions entières. Ces enquêtes en révèlent l’envers : non pas un système qui produit du racisme, mais un système qui en produit une perception asymétrique. Lorsque la peur de paraître raciste pèse durablement sur les signalements, les enquêtes ou la communication publique, l’antiracisme devient une structure d’incitations qui distribue inégalement la crédibilité, le soupçon et le coût de l’erreur.

L’erreur inverse

L’affaire Henry Nowak, déjà analysée dans ces colonnes par Charles Rojzman, offre l’exact symétrique de ce mécanisme [8]. Après avoir poignardé le jeune homme à Southampton, Vickrum Digwa s’était présenté comme la victime d’une agression raciste. Le juge William Mousley a rejeté cette accusation comme mensongère ; elle contribua pourtant à faire momentanément traiter Henry Nowak, grièvement blessé, comme un suspect. L’autorité britannique de contrôle de la police examine encore si la race ou la religion des protagonistes a influencé les décisions de deux agents.

La diffusion des images provoqua des manifestations, puis des violences. Certains responsables de la droite britannique parlèrent d’un « moment George Floyd ». La comparaison est factuellement abusive : Henry Nowak avait été mortellement poignardé avant l’arrivée de la police et n’a pas été tué par les agents. Mais son succès politique révèle l’ampleur de la défiance qui s’installe lorsque les institutions paraissent distribuer trop vite les rôles de victime et d’agresseur.

À Crépol, il a fallu trente-deux mois pour que l’hypothèse d’un racisme visant des Blancs reçoive une traduction pénale ; à Southampton, une accusation formulée en sens inverse a suffi à faire momentanément traiter la victime comme un suspect.

Le coût asymétrique de l’erreur

Toute institution peut se tromper dans les deux sens : voir du racisme là où il n’y en a pas, ou ne pas le voir là où il existe. Dans une société universaliste, ces deux erreurs devraient être combattues avec la même exigence. Accuser à tort porte atteinte à la vérité et à la réputation ; refuser de reconnaître un mobile racial avéré abandonne les victimes et affaiblit l’égalité devant la loi.

Mais les institutions n’anticipent pas seulement le risque de se tromper. Elles anticipent aussi le prix qu’elles paieront pour leur erreur. Or ce prix varie selon la direction du soupçon. Sous-estimer un racisme visant une minorité peut provoquer immédiatement une crise médiatique, une accusation institutionnelle ou une sanction professionnelle. Tarder à reconnaître un éventuel racisme visant des Blancs ou des Français expose souvent à un coût moins immédiat. Soulever cette hypothèse peut même valoir une accusation de stigmatisation, de récupération ou de proximité avec l’extrême droite.

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Cette asymétrie produit un déplacement familier. Lorsqu’un fait contrarie la grille dominante, la discussion glisse de l’objet vers celui qui le désigne. La question cesse d’être : « Ces paroles ont-elles été prononcées et que signifient-elles ? » Elle devient : « Qui a intérêt à les mettre en avant ? » On parle alors de récupération, d’instrumentalisation ou d’extrême droite. Le locuteur est politiquement qualifié ; le fait demeure sans réponse.

Or l’usage politique d’une réalité ne la rend pas fausse. Refuser de l’examiner parce qu’elle pourrait bénéficier à un adversaire revient à lui abandonner le monopole de sa description. C’est ainsi que le déni prétend combattre la radicalisation tout en alimentant la défiance dont elle prospère.

La décision la plus prudente pour l’institution n’est alors plus nécessairement la plus exacte, mais celle qui minimise le risque réputationnel. Ce mécanisme ne suppose ni complot ni intention malveillante. Il suffit que des professionnels aient appris qu’une erreur leur sera beaucoup plus reprochée dans un sens que dans l’autre.

Le problème n’est pas qu’une démocratie soit vigilante face au racisme. Elle doit l’être. Le dévoiement commence lorsque le seuil de preuve, l’empressement à qualifier les faits et la crédibilité accordée aux victimes varient selon leur identité supposée.

Albert Camus écrivait que « mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde » [9]. Crépol révèle une manière plus insidieuse encore d’y contribuer : ne pas manquer de mots pour désigner le racisme, mais réserver leur emploi aux réalités que notre morale est disposée à reconnaître.

Près de trois ans après la mort de Thomas, la justice commence à nommer ce qu’elle avait sous les yeux. Ce n’est pas encore un verdict. C’est déjà la condition nécessaire pour comprendre.


Notes

[1] Compte rendu intégral de la deuxième séance de l’Assemblée nationale du 28 novembre 2023 : « Thomas, 16 ans, a été poignardé à mort ; seize autres personnes ont été blessées à l’arme blanche, dont trois grièvement. » Les premières enquêtes de presse ont également rapporté l’intervention des agents chargés de la sécurité du bal.

[2] Lucie Soullier, « Dans l’affaire du meurtre de Thomas Perotto à Crépol, la justice retient in extremis la circonstance aggravante de racisme », Le Monde, 24 juillet 2026 ; Sandra Buisson, « Crépol : le racisme, circonstance aggravante de dernière minute », Le Point, 24 juillet 2026. Les deux articles rapportent l’ajout de la circonstance aggravante dans le second avis de fin d’information et son extension aux quatorze mis en examen.

[3] Sandra Buisson, Le Point, 24 juillet 2026, pour les neuf personnes sur 104 entendues dès novembre 2023 ; question écrite nº 5364 d’Alexandre Sabatou, publiée le 25 mars 2025, et réponse du ministère de la Justice publiée le 19 août 2025, pour le procès-verbal du 23 novembre et son accessibilité aux magistrats.

[4] Le Dauphiné libéré, 12 juin 2026 : le parquet a requis le renvoi de onze des quatorze mis en examen devant la cour d’assises des mineurs de la Drôme ; un seul des onze était mineur au moment des faits. L’article L. 231-9 du Code de la justice pénale des mineurs permet à cette cour de connaître des crimes et délits commis par des coauteurs ou complices majeurs lorsqu’ils sont connexes ou indivisibles avec le crime commis par un mineur âgé d’au moins seize ans. L’article L. 434-3 permet au juge d’instruction de renvoyer ensemble devant elle tous les accusés âgés d’au moins seize ans, ou de disjoindre les poursuites visant les majeurs.

[5] Sandra Buisson, Le Point, 24 juillet 2026, sur les observations déposées par Me Jérôme Triomphe, avocat de parties civiles et de l’AGRIF. Fondée en 1984 par Bernard Antony, alors député européen du Front national, l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne mène principalement par la voie judiciaire une lutte contre ce qu’elle qualifie de racismes antifrançais et antichrétien. Ce positionnement politique est public, mais ne dit rien, en lui-même, de la valeur juridique du mémoire déposé : un argument s’apprécie sur ses mérites, non sur l’identité politique de celui qui le formule. En l’espèce, la juge d’instruction a retenu la qualification que l’association défendait, contre les réquisitions du parquet.

[6] Samia Dechir et Anass Iddou, « Affaire Crépol : la très contestée notion de “racisme anti-Blancs” retenue par la justice », Mediapart, 24 juillet 2026. La citation de Dominique Sopo est reproduite littéralement. Voir également l’article 132-76 du Code pénal.

[7] Alexis Jay, Independent Inquiry into Child Sexual Exploitation in Rotherham (1997-2013), août 2014 ; Tom Crowther, Report of the Independent Inquiry into Telford Child Sexual Exploitation, juillet 2022 ; Baroness Casey of Blackstock, National Audit on Group-Based Child Sexual Exploitation and Abuse, juin 2025. L’audit Casey relève que des organisations ont évité d’examiner la question ethnique par peur de paraître racistes, de provoquer des tensions ou de nuire à la cohésion communautaire.

[8] Charles Rojzman, « Affaire Nowak : quel antiracisme ? », Causeur, 8 juin 2026. Voir également les observations de condamnation prononcées dans l’affaire R v Vickrum Singh Digwa et l’enquête de l’Independent Office for Police Conduct sur la conduite de deux policiers et l’influence éventuelle de considérations liées à la race ou à la religion.

[9] Albert Camus, « Sur une philosophie de l’expression », compte rendu de l’ouvrage de Brice Parain publié dans Poésie 44, nº 17, 1944. La formulation exacte est : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »

En mer de Chine, la guerre des récifs a déjà commencé

Alors que Pékin et Manille se renvoient la responsabilité d’une nouvelle confrontation en mer de Chine méridionale, les États-Unis et le Japon ont rejoint les Philippines pour des exercices maritimes. Cette querelle des récifs illustre les tensions croissantes dans l’Indo-Pacifique, sur fond de rivalité stratégique entre la Chine et les États-Unis.


Le 20 juillet 2026, un nouvel accrochage entre des navires chinois et philippins, près du récif de Second Thomas, en mer de Chine méridionale, a ravivé les tensions régionales en marge d’une importante réunion de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), organisée à Manille, capitale des Philippines. Les deux parties se sont rejeté la responsabilité de l’incident, avant que la situation ne s’apaise. Cet incident n’a rien d’anodin à l’heure où les cartes géopolitiques se redessinent depuis le retour à la Maison-Blanche du président Donald Trump.

Un archipel au cœur des ambitions chinoises

L’incident s’est déroulé au cœur de l’archipel disputé des Spratleys, un ensemble d’îlots et de récifs revendiqué par six États : la Chine, le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, Taïwan et Brunei. Au-delà de son importance stratégique, cette zone constitue, pour tous ces pays, un enjeu économique majeur en raison de ses abondantes ressources halieutiques et des importantes réserves d’hydrocarbures qu’elle pourrait receler. Mais, au cours des dernières années, Pékin a procédé à d’importants travaux de remblaiement sur plusieurs récifs et îlots qu’elle considère comme relevant de sa souveraineté nationale. Les Chinois y installent des infrastructures militaires comprenant des pistes d’aviation, des radars et des systèmes de défense, obligeant Manille à repenser sa stratégie de sécurité maritime aux côtés du Japon et de l’Australie.

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En réponse à la montée des tensions avec le «dragon rouge», Washington a resserré son partenariat stratégique avec Manille. Liés par un traité de défense mutuelle conclu en 1951, les États-Unis ont réaffirmé à plusieurs reprises leur soutien aux Philippines depuis l’élection du président Ferdinand Marcos Jr. (notre photo ci-contre) en 2022, faisant de l’archipel l’un des piliers de leur stratégie de contrepoids face aux ambitions chinoises dans l’Indo-Pacifique. Pour Washington et ses alliés, la liberté de navigation est un principe essentiel : elle doit empêcher qu’une seule puissance impose ses règles sur l’une des principales routes commerciales mondiales, au détriment des autres.

Une zone stratégique pour le commerce mondial

Cet événement intervient dans un contexte particulièrement sensible pour l’ASEAN. L’organisation tente depuis plusieurs années de maintenir un équilibre délicat entre ses relations économiques avec la Chine et ses préoccupations sécuritaires.

La Chine est le premier partenaire commercial de nombreux pays d’Asie du Sud-Est, mais plusieurs États membres de l’ASEAN s’inquiètent de plus en plus de la présence maritime chinoise et de ses ambitions militaires de plus en plus affirmées. Le Vietnam, les Philippines et la Malaisie, notamment, redoutent que Pékin ne transforme progressivement ses revendications territoriales en contrôle effectif de la région. Manille souhaite également obtenir une condamnation plus ferme des comportements chinois. Les Philippines s’appuient sur la décision rendue par la Cour permanente d’arbitrage de La Haye, en 2016, qui a invalidé une grande partie des revendications de Pékin au regard de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM). De son côté, la Chine communiste a refusé de reconnaître cette sentence, contestant la compétence du tribunal international dans ce dossier.

Si aucun des acteurs ne semble aujourd’hui chercher un affrontement militaire direct, la multiplication des incidents augmente le risque d’une erreur de calcul. Une crise locale pourrait alors rapidement prendre une dimension internationale, dans une région déjà marquée par les tensions autour de l’île indépendante de Taïwan et la rivalité croissante entre Pékin et Washington.

Une position de prudence qui favorise la Chine

À l’issue de la réunion de l’ASEAN, le 24 juillet, après quatre jours de débats intenses, les pays d’Asie du Sud-Est ont finalement adopté une position de prudence face à cette recrudescence des affrontements en mer de Chine méridionale. Depuis 2023, les Philippines ont officiellement dénoncé plus de 200 incidents impliquant les garde-côtes, la marine ou les milices maritimes chinoises dans leur zone économique exclusive. Ce chiffre inclut les collisions, les manœuvres dangereuses, les tirs de canons à eau, les blocus de missions de ravitaillement, les abordages et les intimidations.

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Sans condamner directement Pékin, les États membres ont appelé toutes les parties à faire preuve de retenue, à éviter toute action susceptible d’aggraver les tensions et à respecter le droit international maritime. L’organisation a également réaffirmé son soutien à la poursuite des négociations avec la Chine sur un futur code de conduite destiné à prévenir les incidents et à encadrer les comportements des différents acteurs.

Si cette issue diplomatique constitue un succès relatif pour Pékin, qui échappe ainsi à une condamnation collective, elle révèle surtout les divisions persistantes au sein de l’ASEAN entre les pays directement confrontés aux revendications chinoises, comme les Philippines et le Vietnam, et ceux qui souhaitent préserver leurs liens économiques avec la Chine. De quoi réjouir Pékin et sa diplomatie, qui considèrent le monde comme un vaste jeu d’échecs où seule la puissance permet de l’emporter face à ses rivaux.

De la dignité pour Delphine Jubillar !

Cinq ans et demi après la disparition de Delphine Jubillar, Cédric Jubillar a finalement reconnu sa responsabilité dans la mort de son épouse et conduit les enquêteurs jusqu’au lieu où son corps a été retrouvé. Alors que le procès en appel a été renvoyé au premier semestre 2027, les aveux tardifs du condamné et la médiatisation des témoignages continuent d’alimenter un feuilleton judiciaire dont la victime demeure trop souvent la grande absente.


Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’avant un procès criminel, en premier ressort ou en appel, j’éprouve un sentiment de malaise, une impression d’indécence. Dans certaines affaires, une sorte de mythification médiatique de l’accusé s’installe, dès le prononcé de la sanction. Comme si ce dernier méritait un quelconque respect au prétexte de son incarcération durable. Et si, de surcroît, on lui fait écrire un livre sur lui-même, son parcours et ses crimes, il est assuré d’obtenir de la publicité, de la lumière, au lieu de l’opprobre. Dans ce domaine, la déontologie des journalistes pèse peu face au désir obscène de satisfaire la curiosité et le voyeurisme du public.

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La mort de Delphine Jubillar a engendré d’autres turpitudes. La stratégie des deux avocats (père et fils) de Cédric Jubillar n’a pas produit les effets qu’ils en attendaient. Il est clair, en tout cas, que lors du procès en appel prévu au premier semestre 2027, ils ne tireront pas nécessairement profit de l’étrange retard, manifestement tactique, avec lequel leur client est passé aux aveux – à cause, selon lui, de la justice qui ne l’aurait ni bien traité ni compris – puis à indiquer l’endroit où se trouvait le corps de sa victime.

Un aveu n’efface pas cinq années

Il est peu probable que l’on rende grâce à Cédric Jubillar d’une sincérité qu’il aurait pu manifester dès l’origine et qu’il n’a pas eue pour des motifs peu convaincants. En définitive, de ce prétendu coup de théâtre judiciaire demeurent le constat d’une manipulation et, probablement, l’espérance déçue de ses deux conseils. Cette comédie, loin de favoriser la transparence, a contribué à épaissir l’atmosphère délétère qui entoure cette tragédie criminelle et n’a pas rendu justice à Delphine Jubillar. Mais la dignité qui lui était due a été encore davantage bafouée par l’entretien que son « amant de Montauban », Donat-Jean, a accordé au journaliste Ronan Folgoas, dans Le Parisien.

Comment cet homme, que l’on dit effondré, a-t-il pu accepter un tel exercice médiatique, fait de révélations inutiles et de supputations dangereuses, alors que, n’ayant évidemment pas été présent lors de la nuit fatale, il ne pouvait se livrer qu’à des hypothèses et à des affirmations fragiles ? Que pouvait-il savoir de ce qui s’est réellement passé, de la dispute au sein du couple Jubillar ? Comment pouvait-il être si certain que Delphine Jubillar, si adorable avec lui, n’avait pas montré un tout autre visage face à son mari, qu’elle n’avait pas eu les propos blessants que l’accusé prétend avoir entendus ?

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Même si l’on comprend bien l’intérêt qu’avait Cédric Jubillar à raconter son histoire selon une version présentant la victime sous un jour agressif, il n’est pas inconcevable que, dans le feu de l’affrontement, Delphine Jubillar se soit éloignée de l’image d’Épinal brossée par son amant. Celui-ci aurait dû refuser ce narcissisme médiatique et réserver son témoignage à la cour d’assises d’appel.

Si, après l’horreur et les calculs, venaient le silence, la dignité, l’attente et, ensuite, l’arrêt de la cour d’assises, alors justice serait faite.

Tour de France, tour de Babel

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Le Tour 2026 est bouclé. Toujours pas de Français en jaune à l’arrivée. Bernard Hinault, dernier vainqueur tricolore, attend un successeur depuis… 1985.


Dimanche sur les Champs-Élysées, Tadej Pogačar a remporté haut la main son cinquième Tour de France. C’était écrit : le Slovène est un champion avec un C majuscule, qui rejoint dans la légende les quintuples vainqueurs Anquetil, Hinault, Merckx et Indurain.

La surprise, mauvaise, et qui fait rire jaune, est venue des coureurs français : ils n’ont pas gagné une seule des 21 étapes au programme. Depuis la création du Tour en 1903, un tel fiasco ne s’était produit que deux fois, lors des éditions 1926 et 1999… Pour sauver l’honneur, il faut évidemment saluer la 4ᵉ place de Paul Seixas, qui, à seulement 19 ans, boucle son premier Tour, ainsi que la 5ᵉ place de Lenny Martinez. Chez les Martinez, on naît coureur de père en fils : au siècle dernier, le grand-père, Mariano, courait d’ailleurs avec un certain Bernard Hinault…

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Or, depuis 1985 et la dernière victoire du « Blaireau », aucun Français n’a inscrit son nom au palmarès. 41 ans déjà : un cycle infernal et sans frein… Faut dire que la roue a tourné et le paysage a changé — pas les belles régions que la course déroule comme les pages d’un manuel de géographie, mais le peloton, tricoté par la mondialisation. Comme un coureur dans une descente, j’ai plongé dans mes archives : le Tour de France est devenu une tour de Babel.

En 1985, lors du dernier succès de Hinault, il y avait 180 coureurs au départ (18 équipes de 10) et 16 nationalités représentées, dont 45 coureurs français, soit 25 % du peloton.

Cette année, en 2026, on comptait 184 coureurs au départ (23 équipes de 8) et 27 nationalités (voir tableau ci-dessous), avec seulement 30 coureurs français, soit 16,3 % du peloton. La concurrence est forcément plus féroce et le défi d’autant plus difficile à relever que le vélo ne fait plus rêver les jeunes citadins. Vus comme un sport de ringard ou de paysan, les deux-roues n’ont plus la côte : ces jeunes ont d’autres petits vélos dans la tête, trouvant le plus souvent plus ludique, et lucratif, de taper dans un ballon de foot…

Libido ergo sum

Imaginez un remake des Dames du bois de Boulogne où Maria Casarès aurait une bite et d’énormes seins de silicone. C’est Allée de la Reine-Marguerite: l’histoire de Stella Rocha, merveilleuse pute trans, et de son monde de cul, de violence, d’amitié et d’amour dans la chaude nuit du Bois, au plus loin du conformisme LGBT. Signé Yannis Ezziadi, bien sûr !


Ne cherchez pas à comprendre. Laissez-vous emporter par Yannis Ezziadi et son amie Stella Rocha dans le monde démesuré des filles du bois de Boulogne. Ne vous torturez pas pour savoir dans quelle case ranger ces créatures armurées de cuir et de vinyle, bardées de strass et de paillettes, sublimes et vaguement inquiétantes avec leur cul et nichons de silicone, leur sexe d’homme (que la plupart ont conservé). Filles, femmes, folles, trans, travelos, putes, femmes à bite : ignorant les codes ennuyeux du LGBTisme, elles ne demandent ni statut ni reconnaissance et se foutent bien d’être mégenrées ou mal nommées. Peu leur chaut que la société ne les traite pas comme de « vraies femmes ». Au Bois, c’est elles qui mènent la danse. Parce qu’au Bois, « une vraie femme, ça doit bander dur ! ».

Le troisième sexe

Pas besoin de leur demander leur pronom. Spontanément vous direz « elles », même pour ces hommes insoupçonnables le jour, comme Suzy, « ancien militaire de l’armée chinoise qui se travelotait en bourgeoise du XVIe pour faire la pute au Bois ». Et puis, tant pis si vous vous emmêlez les pinceaux, à l’image du père de Stella le jour où il vient du Brésil pour la voir triompher au théâtre : « Tu sais, lui dit-il, tu es notre fils, Stella. […] Et de toutes mes filles, tu es la plus belle. »

Explorateur des marges, aimanté par l’imbrication de la beauté et de la bestialité, de la jouissance et de la mort, Yannis Ezziadi aime se perdre dans les mondes parallèles où la norme commune est bafouée, la morale déréglée et le jugement, suspendu. Après avoir arpenté la planète corrida, il est tombé dans le chaudron du Bois comme d’autres dans la drogue, y passant des dizaines de nuits, guidé par Stella et quelques autres, dont l’indestructible Vera Furaçao, dont on fait la connaissance la nuit où, furieuse de voir débarquer des intrus, elle course un ami de Stella qui a eu le front de se prétendre brésilien alors qu’il est colombien, en brandissant un miroir sur lequel elle a préalablement pissé. Pionnière du Pigalle des trans, puis du Bois, Vera a aujourd’hui 74 ans. Il lui arrive encore de « faire quelques bons clients » : « Quand on est une vraie pute, comme moi, on le reste jusqu’à sa mort ! Être pute, ce n’est pas juste un métier ! »

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Pour Stella, ce sera, en plus d’un gagne-pain, le chemin pour se trouver. La première fois, c’est à Kourou, un peu par accident, elle a 20 ans et n’est encore « qu’un garçon efféminé et un peu hormoné » qui fait fantasmer deux magnifiques légionnaires : « Même gratuit, je l’aurais fait avec plaisir. Le travestissement me donnait accès à mon idéal masculin. » Une fois à Paris, alors qu’elle cherche à gagner de quoi repartir au Brésil, son ami Bradley – qui deviendra Soledad – lui parle de cet endroit où on dit que « les travestis se mettent au bord de la route et que les hommes s’arrêtent pour leur donner de l’argent ». En échange de pas grand-chose – quelques sucettes, parfois un enculage. Elle se prostitue pendant quinze ans, tout en vivant un amour passionné et féroce avec Ryad, Kabyle dont la beauté est étourdissante et la jalousie dévorante. La prostitution, elle n’en fait pas toute une histoire. « Si j’ai souffert pendant cet épisode de ma vie, c’est surtout à cause d’une déception amoureuse et de certaines trahisons. Pas à cause du sexe contre l’argent. »

Amateurs de misérabilisme, moraline et pleurnicheries, passez votre chemin. Ezziadi raconte d’une plume à la fois clinique et vivante, charnelle et distante, les tribulations par lesquelles Marcos, garçon de Belém, élevé dans une famille pauvre et aimante de sept enfants, couvé et bon élève, se métamorphose en la flamboyante Stella qui s’installe avec sa nouvelle famille de travelos dans un petit hôtel du 7e arrondissement de Paris parce que les putes n’ont pas de fiches de paye.

La dangereuse expérience de la liberté

Ezziadi ne juge pas, ne s’indigne pas, ne s’effraie pas. À peine s’étonne-t-il des demandes bizarres, voire franchement dégoûtantes de certains clients. Quant à la violence, qui sévit bien plus entre les filles qu’avec les clients – ce qui n’empêche pas un assassinat retentissant –, elle fait partie du jeu. Stella gagne sa place à la force des poings, en venant à bout d’une bande de Sud-Américaines furibondes. Après l’empoignade, on réajuste sa perruque, on rigole, on fraternise. De cette existence chaotique qui commence quand le jour finit, beaucoup ne retiendront que l’aliénation, l’exploitation, l’incertitude, la précarité. Le douloureux bricolage du corps. Et pendant quelques mois, cette chambre où on s’entasse à cinq ou six parce que tout l’argent part dans le crack, un piège dont Stella sortira avec le soutien de sa famille qui, à des milliers de kilomètres, organise des chaînes de prières. Pourtant, aussi incompréhensible que cela semble à beaucoup, pour une grande partie des filles, le Bois est un choix. La scène où elles se produisent et adviennent.

Vous qui entrez ici, perdez toute tempérance. L’air du Bois est saturé de désirs, de fantasmes, de pulsions et de honte. Partout, les effluves, les cris, les chuchotis, les rires du sexe. Beaucoup de novices pensent que le Bois, avec ses travestis, est un terrain de chasse pour homos. En réalité, la plupart des clients sont des hétéros purs et durs. « Hypocrite lecteur, mon semblable mon frère », comme dit Baudelaire. Que viennent-ils chercher, quand la nuit noire fait chavirer les identités et les certitudes, dans l’étreinte de ces corps felliniens ? Quelle émotion inavouée leur procure la rencontre avec le troisième sexe – ni homme ni femme et les deux en même temps ?

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Un jour, ce monde disparaîtra, englouti par le puritanisme de l’époque. Ou dévoré par la disneylandisation et livré aux cars de touristes. On dira qu’il était horrible, machiste, violent. On se félicitera que ce temps sombre soit révolu. Ezziadi et Rocha refusent qu’on oublie le reste : toutes ces drôles de filles, tous ces hommes qui ont vécu, à l’abri de ces feuillages, une dangereuse et scandaleuse expérience de la liberté.

Allée de la Reine-Marguerite. Souvenirs d’une Brésilienne au Bois de Boulogne, Le Cherche-Midi, 2026, 240 pages.

La France de Sempé

Monsieur Nostalgie continue son exploration de la bédéthèque idéale de l’été. Il s’arrête ce dimanche sur Un peu de la France paru chez Gallimard en 2005, grand format sans texte, de Jean-Jacques Sempé (1932–2022)…


S’il fallait décrire notre pays fantasmé et ontologique, donner un sens à notre vieille nation, la faire aimer et faire perdurer son onde à travers les âges, Un peu de la France de Sempé, paru chez Gallimard en 2005, serait la clé des champs, le parchemin de la découverte, la carte postale grand format à destination des visiteurs étrangers. Notre meilleure porte d’entrée. Vous allez enfin nous aimer.

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Des malveillants, sans cœur, aigris de déterminisme et révolutionnaires d’estrade, y verront du rance, du réactionnaire, du folklore agricole et de la démagogie bourgeoise. Ils détestent leur terre et leur Histoire. Ils salissent toujours les élans les plus sincères. Leurs chimères sont mortifères.

Tous les autres, majorité silencieuse et citoyens respectueux, savent d’instinct que la France est une géographie et un songe, un esprit et une promenade, un bâti et une échappée, des Hommes et une forme d’absolutisme champêtre, souriant, villageois. Une France d’ascendance paysanne qui s’est émancipée dans les livres.

Le sourcier des paysages français

En cette fin juillet, après les canicules de juin, qu’il est bon de retrouver son pays vu, senti et porté par le crayon de Sempé. Nous ouvrons ce grand livre illustré sans texte (la France n’a pas besoin de trop de mots, elle se vit de l’intérieur, dans son intimité) avec une joie de communiant. Nous allons enfin communier avec les vergers et les potagers, les haies et les clairières, l’ombre des murs et les champs moissonnés, les places girondes et les coteaux penchés. Le soleil est partout, à toutes les pages, dans une fête d’anniversaire, dans un pavillon de banlieue en pierres meulières ou sur une départementale bordée de platanes.

Sempé a eu raison d’intituler ce carnet de voyage hexagonal Un peu de la France et non « Un peu de France », qui paraîtrait réducteur, timoré, presque honteux, à la sauvette. L’article défini s’impose ; il est la couronne de laurier de la mariée, le chapeau de paille du jardinier, la toque du chef, il grandit et anoblit. Sempé, avec grâce et malice, professeur d’esthétique et non de morale, nous livre des tableaux pleins, entiers, juteux et gourmands. On croque dans chaque illustration ; elle respire une bonté et une lumière qui sont considérées aujourd’hui comme un aveu de faiblesse, comme une marque de soumission à un ordre établi, alors qu’elles sont des souvenirs d’enfance, des morceaux de mémoire. Il fallait du cran, déjà en 2005, une certaine audace idéologique pour ne pas sombrer dans le défaitisme et l’hagiographie des cités.

Que nous montre Sempé dans son catalogue de France ? Qu’il poursuit un travail de sourcier, qu’il est dans la veine d’un Pagnol ou d’un Tati de Jour de fête, que le créateur du Petit Nicolas est un héritier de Thierry la Fronde et de Charles Trénet. Chez Sempé, les tracteurs font des bouchons sur les routes étroites, les mémés à cabas se rendent au marché à bicyclette, l’harmonie municipale est la fierté du canton, les enfants jouent dans la rivière et s’aventurent dans une ruine qui porte les stigmates d’une vieille réclame « BYRRH », les aristos désargentés invitent leurs amis à un déjeuner chic sous la gloriette alors que leur château tombe en lambeaux. On croit même reconnaître un boucher ambulant dans un antique Type H à la carrosserie fripée. Chez Sempé, il y a beaucoup de gares, de vaches, de vélos et de couvre-chefs (bérets et galures étranges). Il dessine même des sorties d’usine. Il se fait paléontologue.

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Tout ce décorum pourrait sembler désuet, anachronique, presque mensonger ; il est sacrément culotté, à l’évidence. Sempé n’est pas un naturaliste social, tatillon et sentencieux ; sa France pavillonnaire et rurale, bistrotière et garde-barrière est une bouffée de chaleur. On y court. On s’y sent à l’aise. On entend le bruit d’une mobylette dans la nuit. Elle est aussi appétissante qu’un déjeuner, le dimanche, chez sa grand-mère. Il y aura des œufs en meurette et un clafoutis aux abricots à midi.

Un peu de la France, Sempé, Gallimard, 2005, 128 pages

Washington ouvre la voie au nucléaire saoudien

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Le secrétaire américain à l'Énergie Chris Wright et le ministre saoudien de l'Énergie, le prince Abdallah ben Salmane, échangent des parapheurs sous le regard du président américain Donald Trump (à gauche) et du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (à droite), lors d'une réunion bilatérale à Riyad, en Arabie saoudite, le 13 mai 2025 © Foreign Affairs/UPI/Shutterstock/SIPA

Après dix-huit ans de négociations, Washington et Riyad ont signé la semaine dernière un accord ouvrant le marché nucléaire saoudien aux entreprises américaines. Derrière les promesses industrielles, le texte semble surtout lever un obstacle longtemps jugé infranchissable: la possibilité, à terme, d’enrichir de l’uranium en Arabie saoudite…


Les États-Unis et l’Arabie saoudite ont signé, le 22 juillet, un accord de coopération nucléaire civile ouvrant la voie à un partenariat de trente ans portant sur plusieurs milliards de dollars. Paraphé par le secrétaire américain à l’Énergie, Chris Wright, et son homologue saoudien, le prince Abdelaziz ben Salmane, demi-frère du prince héritier Mohammed ben Salmane, ce texte doit permettre à Riyad de construire ses premières centrales avec le concours d’entreprises américaines. L’accord pourrait ainsi donner de l’oxygène à une filière nucléaire américaine en difficulté et, sur le plan géopolitique, approfondir les liens entre les deux États pour les décennies à venir. Il marque cependant surtout une rupture avec la doctrine de non-prolifération défendue jusqu’ici par Washington. Pour la première fois, les États-Unis semblent accepter qu’un pays arabe ne disposant encore d’aucune centrale puisse, à terme, enrichir de l’uranium sur son propre territoire.

Le département américain de l’Énergie a confirmé la signature d’un accord dit « 123 », du nom de la section de l’Atomic Energy Act de 1954 qui encadre les transferts de technologies nucléaires américaines à l’étranger, dans le prolongement du programme « Atoms for Peace » lancé par le président Eisenhower. Il a également annoncé la conclusion d’un accord bilatéral distinct portant sur les garanties et les mécanismes de contrôle. Le communiqué officiel reste cependant extrêmement vague. Il évoque les « normes les plus élevées » en matière de sûreté et de non-prolifération, l’accès privilégié des entreprises américaines au futur marché nucléaire saoudien et les retombées économiques attendues, mais ne publie ni le texte de l’accord principal ni celui du dispositif de contrôle. Le département américain de l’Énergie se borne à indiquer que les deux instruments seront transmis au Congrès.

Discrétion et ambiguïté

Selon les informations publiées par plusieurs médias américains, l’accord serait complété par deux lettres confidentielles échangées entre les gouvernements. Celles-ci préciseraient notamment le traitement de la question la plus sensible, celle de l’enrichissement de l’uranium. Si elles possèdent une valeur juridique ou déterminent l’interprétation de l’accord, l’administration devrait en principe les transmettre au Congrès avec le texte principal, éventuellement sous une forme classifiée, sans être nécessairement tenue de les rendre publiques. Leur maintien dans des instruments séparés pourrait permettre de protéger certaines informations sensibles, mais aussi de préserver une ambiguïté politique ou de faciliter une modification ultérieure de leurs dispositions. Tant que ces documents n’auront pas été communiqués aux parlementaires ou rendus publics, il restera impossible d’en apprécier exactement la portée, le caractère contraignant et l’articulation avec l’accord principal. Leur éventuelle absence du dossier transmis au Congrès serait particulièrement problématique si elles contiennent les véritables garanties relatives à l’enrichissement et aux inspections.

Le Congrès disposera de 90 jours de session continue pour examiner l’accord. Il ne s’agit donc pas exactement de trois mois calendaires, puisque les périodes durant lesquelles les chambres ne siègent pas peuvent allonger le délai réel. Surtout, la procédure favorise l’exécutif. En l’absence d’une résolution conjointe de désapprobation adoptée par la Chambre des représentants et le Sénat, l’accord pourra entrer automatiquement en vigueur. Même si une majorité parlementaire s’y opposait, Donald Trump pourrait donc mettre son veto à cette résolution. Il faudrait alors réunir une majorité des deux tiers dans chacune des deux chambres pour passer outre, seuil difficile à atteindre. Le Congrès n’est donc pas appelé à véritablement « approuver » l’accord : ses opposants doivent réunir une majorité suffisamment large pour en empêcher l’entrée en vigueur. La Maison-Blanche pourrait avoir besoin de cet avantage procédural, tant les concessions obtenues par Riyad semblent importantes.

Le premier succès saoudien tient moins à l’autorisation immédiate d’enrichir qu’au refus américain de fermer définitivement cette possibilité. D’après les clauses rapportées par la presse, Washington et Riyad conduiront pendant deux ans une étude commune destinée à déterminer si la construction d’une installation d’enrichissement en Arabie saoudite est techniquement nécessaire et commercialement viable. Si la conclusion est positive, des entreprises américaines pourraient construire et exploiter cette installation sur le territoire du royaume.

L’administration américaine présente ce projet, toujours selon les informations dont nous disposons, comme un compromis. Le site serait placé sous contrôle américain et fonctionnerait selon un système de « boîte noire » avec les équipements et les procédés les plus sensibles restant entre les mains d’opérateurs américains et non directement accessibles aux Saoudiens. L’uranium enrichi serait destiné à alimenter des réacteurs civils et non à produire une matière de qualité militaire.

Rassurante sur le papier, cette distinction ne résout pas le problème fondamental. Une installation d’enrichissement ne produit pas nécessairement de l’uranium militaire. Les mêmes centrifugeuses peuvent cependant, moyennant une modification de leur configuration et du nombre de passages de la matière, enrichir l’uranium à différents niveaux. Le véritable seuil stratégique n’est donc pas la possession d’une bombe, mais la maîtrise d’une infrastructure permettant de raccourcir considérablement le temps nécessaire pour en fabriquer une.

Le contrôle américain ne constitue en outre pas un substitut satisfaisant à la surveillance multilatérale. Des inspecteurs américains peuvent être techniquement compétents et disposer d’un accès étendu, mais leur intervention dépendrait d’une relation bilatérale et, par conséquent, de l’évolution des rapports politiques entre Washington et Riyad. Elle n’aurait ni la même légitimité internationale ni la même continuité qu’un régime placé sous l’autorité de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Surtout, ce précédent pourrait permettre à d’autres puissances nucléaires d’exporter des technologies sensibles en prétendant en assurer elles-mêmes le contrôle. La Russie ou la Chine pourraient ainsi proposer à leurs partenaires des dispositifs bilatéraux comparables, échappant aux mécanismes de vérification les plus exigeants de l’AIEA. Sous couvert de surveillance nationale, cette multiplication d’accords particuliers risquerait donc de favoriser la diffusion des capacités d’enrichissement et de retraitement, tout en affaiblissant l’architecture multilatérale de non-prolifération.

Le problème ne tient pas à l’absence totale de l’AIEA. L’Arabie saoudite est partie au Traité sur la non-prolifération (TNP) des armes nucléaires et reste soumise à un accord de garanties avec l’Agence. Elle a d’ailleurs demandé en 2024 l’abandon de son ancien protocole relatif aux petites quantités, devenu inadapté au développement de son programme, afin de mettre en œuvre un accord de garanties plus complet. En revanche, Riyad n’a pas accepté le Protocole additionnel de l’AIEA. Celui-ci donne à l’Agence des moyens plus étendus pour rechercher d’éventuelles activités ou matières nucléaires non déclarées, notamment grâce à des inspections à court préavis et à un accès élargi aux sites, aux informations et aux chaînes d’approvisionnement. Or, d’après les informations actuellement disponibles, l’accord américain dispenserait le royaume de ratifier ce protocole.

La négociation nucléaire entre Washington et Riyad ne commence pas avec Donald Trump. Elle remonte à 2008, lorsque l’administration de George W. Bush et le gouvernement saoudien signèrent un mémorandum sur la coopération nucléaire civile. À l’époque, Riyad indiquait encore qu’il envisageait de se fournir en combustible sur le marché international plutôt que de développer les technologies sensibles d’enrichissement et de retraitement.

L’Arabie plus ambitieuse que les Emirats

Cette orientation n’a pas résisté aux ambitions stratégiques du royaume. Au fil des discussions, l’Arabie saoudite a insisté sur son droit, en tant qu’État partie au TNP, à développer l’ensemble du cycle du combustible. Le traité interdit aux États non dotés de l’arme nucléaire de fabriquer ou d’acquérir celle-ci, mais il ne leur interdit pas explicitement d’enrichir de l’uranium à des fins civiles, à condition que les matières et les installations soient déclarées et placées sous garanties.

Riyad en a tiré un argument juridique : pourquoi renoncer volontairement à une activité que le TNP ne prohibe pas ? Washington lui a opposé un raisonnement politique. L’enrichissement et le retraitement du combustible irradié sont les deux principales voies permettant d’obtenir les matières fissiles nécessaires à une arme. Un programme civil n’a donc pas besoin de les maîtriser lorsqu’il peut acheter son combustible à l’étranger et faire reprendre les déchets par son fournisseur.

C’est cette divergence qui explique la longueur extraordinaire des discussions. Si l’objectif saoudien avait consisté uniquement à produire de l’électricité nucléaire, Riyad aurait pu lancer son programme depuis longtemps en acceptant des conditions proches de celles adoptées par les Émirats arabes unis. Le royaume n’a pas attendu dix-huit ans faute de fournisseurs, de moyens financiers ou de sites disponibles. Il a attendu parce qu’il refusait de renoncer à l’option stratégique contenue dans la maîtrise du cycle du combustible.

L’exemple des Émirats arabes unis permet de mesurer la différence. Abu Dhabi a accepté d’emblée de renoncer juridiquement à l’enrichissement de l’uranium et au retraitement du combustible usé sur son territoire. Il a également ratifié le Protocole additionnel de l’AIEA. Ces engagements, intégrés à l’accord 123 conclu avec Washington en 2009, ont donné naissance à ce que les spécialistes appellent le « gold standard » de la coopération nucléaire civile américaine.

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Le programme a alors avancé rapidement. Les Émirats ont confié à un consortium dirigé par le sud-coréen Kepco la construction de quatre réacteurs APR-1400 à Barakah. Le chantier du premier réacteur a commencé en 2012, celui-ci a été connecté au réseau en 2020 et les quatre unités sont désormais en service. En un peu plus d’une décennie, un État qui ne possédait pratiquement aucune infrastructure nucléaire a donc construit un parc fournissant une part importante de son électricité, sans enrichir un seul gramme d’uranium. Ce cas démontre que l’accès à l’énergie nucléaire civile ne dépend pas de la maîtrise nationale de l’enrichissement. Ce qui a retardé l’Arabie saoudite n’est pas le TNP, mais sa volonté d’obtenir davantage que les Émirats.

L’accord saoudien risque par ailleurs de fragiliser directement le modèle émirati. L’accord de coopération nucléaire conclu en 2009 entre Washington et Abu Dhabi contient en effet une clause dite de la « nation la plus favorisée[1]. » Les États-Unis y confirment que les domaines de coopération ainsi que les conditions accordées aux Émirats ne devront pas être moins favorables, dans leur portée et leurs effets, que ceux qu’ils consentiraient ultérieurement à tout autre État non doté de l’arme nucléaire au Moyen-Orient. Si l’Arabie saoudite obtenait la possibilité d’enrichir de l’uranium dans le cadre d’un accord avec Washington, Abu Dhabi pourrait donc invoquer cette clause pour demander des consultations et une adaptation des conditions qui lui sont appliquées. Cela ne lui conférerait pas automatiquement un droit à l’enrichissement, mais fragiliserait politiquement son engagement à y renoncer. D’autres États de la région pourraient à leur tour réclamer un traitement comparable. La concession accordée à un allié risquerait ainsi de ne pas rester limitée à celui-ci.

L’insistance saoudienne serait moins inquiétante si elle ne s’inscrivait pas dans un environnement stratégique particulier. Le royaume affirme disposer d’importantes ressources d’uranium et coopère officiellement avec la Chine pour les explorer. En 2017, la China National Nuclear Corporation et le Saudi Geological Survey ont signé plusieurs accords portant sur la prospection d’uranium et de thorium. Les équipes chinoises ont notamment mené des recherches dans neuf zones du royaume. En août 2020, le Wall Street Journal, citant des responsables occidentaux, a affirmé que Riyad avait construit avec l’aide de la Chine, dans une zone désertique proche d’Al-Ula, une installation destinée à transformer le minerai d’uranium en concentré d’uranium, appelé yellowcake[2]. Le ministère saoudien de l’Énergie a catégoriquement démenti l’existence de cette installation, tout en reconnaissant avoir confié à des entreprises chinoises des travaux d’exploration de l’uranium. Le yellowcake n’est pas de l’uranium enrichi et ne permet pas, à lui seul, de produire du combustible ou une arme. Sa fabrication constitue cependant une première étape importante du cycle du combustible, avant la conversion de l’uranium puis son enrichissement. Riyad a depuis assumé publiquement cette ambition quand en janvier 2025, le prince Abdelaziz ben Salmane a annoncé que le royaume entendait produire du yellowcake, enrichir de l’uranium et commercialiser une partie de cette production.

Un jeu diplomatique compliqué

La coopération sino-saoudienne s’étend également au domaine balistique. L’Arabie saoudite a acquis auprès de Pékin des missiles DF-3, conçus à l’origine pour pouvoir emporter une charge nucléaire, même si les exemplaires livrés au royaume auraient été équipés de charges conventionnelles. Des évaluations des services de renseignement américains ont également conclu que la Chine avait aidé Riyad à développer une capacité nationale de production de missiles balistiques. Pris séparément, aucun de ces éléments ne démontre l’existence d’un programme nucléaire militaire. Leur accumulation montre toutefois que le royaume cherche depuis plusieurs années à maîtriser les différentes composantes susceptibles de lui donner, à terme, une plus grande autonomie stratégique.

Ces relations offrent au royaume une solution de rechange si Washington refuse certaines technologies. Elles donnent aussi à Riyad un moyen de pression commercial et diplomatique. Les États-Unis peuvent soit accepter une coopération à des conditions assouplies, soit prendre le risque de voir la Chine ou la Russie s’installer durablement dans un secteur stratégique saoudien.

Les liens avec le Pakistan sont plus sensibles encore. Riyad et Islamabad entretiennent depuis les années 1950 une coopération militaire étroite. L’Arabie saoudite a apporté un soutien financier considérable au Pakistan, notamment durant les décennies où celui-ci construisait son arsenal nucléaire. Cette relation a franchi une nouvelle étape le 17 septembre 2025 avec la signature, à Riyad, d’un « accord stratégique de défense mutuelle[3] » par Mohammed ben Salmane et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif. Le texte, qui n’a pas été intégralement publié, prévoit que toute agression contre l’un des deux pays sera considérée comme une agression contre les deux et affirme leur volonté de renforcer leur « dissuasion commune ».

Sur cette photo officielle, le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, à gauche, étreint le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, après la signature d’un pacte de défense conjoint à Riyad, en Arabie saoudite, le mercredi 17 septembre 2025 © Saudi Press Agency/AP/SIPA

L’accord ne mentionne pas explicitement les armes nucléaires et aucune preuve publique ne permet d’affirmer que le Pakistan se serait engagé à transférer une arme à l’Arabie saoudite. Sa portée demeure néanmoins ambiguë. Interrogé sur l’éventuelle extension de la dissuasion nucléaire pakistanaise au royaume, le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Mohammad Asif, a d’abord déclaré que les capacités dont disposait son pays seraient mises à la disposition de l’Arabie saoudite dans le cadre de l’accord, avant de préciser que la question d’un « parapluie nucléaire » n’était pas à l’ordre du jour. Un responsable saoudien cité anonymement par Reuters a, pour sa part, décrit le pacte comme un accord défensif global couvrant « tous les moyens militaires ». Sans établir l’existence d’une garantie nucléaire formelle, ces déclarations entretiennent donc volontairement l’incertitude sur les options dont disposerait Riyad en cas de crise majeure. Elles rendent plus préoccupante encore sa volonté parallèle d’acquérir une capacité nationale d’enrichissement.

Ces éléments ne prouvent pas l’existence d’un programme militaire saoudien. Elles interdisent en revanche de traiter l’enrichissement comme une simple question industrielle. Mohammed ben Salmane a lui-même déclaré à plusieurs reprises que, si l’Iran obtenait une arme nucléaire, l’Arabie saoudite ferait de même. Lorsqu’un dirigeant formule publiquement une telle doctrine, l’acquisition d’une capacité d’enrichissement doit être considérée non seulement comme un projet énergétique, mais aussi comme la construction possible d’une capacité nucléaire latente.

L’administration Biden avait déjà accepté d’examiner une formule permettant un enrichissement limité sur le sol saoudien, à condition que les équipements sensibles restent sous contrôle américain. Cette concession s’inscrivait cependant dans un accord beaucoup plus vaste. En échange, Riyad devait normaliser ses relations avec Israël, tandis que Washington lui accorderait des garanties de sécurité, faciliterait certaines ventes d’armes et soutiendrait son programme nucléaire civil.

Le compromis était contestable du point de vue de la non-prolifération, mais il obéissait à une logique stratégique identifiable. Les États-Unis concédaient à l’Arabie saoudite une partie de ce qu’elle réclamait en échange d’une transformation du paysage régional avec la reconnaissance d’Israël par le pays arabe le plus influent et un resserrement durable du royaume dans le dispositif américain.

L’attaque du 7 octobre 2023 puis la guerre à Gaza ont désorganisé ce projet. Riyad a progressivement durci sa position et conditionné toute normalisation à l’ouverture d’un processus crédible et irréversible conduisant à un État palestinien. Une exigence que le gouvernement israélien n’était pas disposé à accepter. La normalisation est devenue politiquement beaucoup plus coûteuse pour le prince héritier.

La guerre contre l’Iran a ensuite affaibli l’autre pilier du marché américain. L’Arabie saoudite a mesuré à la fois sa dépendance envers la protection des États-Unis et les risques que leur stratégie faisait peser sur les monarchies du Golfe. Les bases américaines, les infrastructures pétrolières, les ports et les voies maritimes régionales sont devenus des cibles potentielles de Téhéran et de ses alliés. Le modèle sécuritaire consistant à s’aligner étroitement sur Washington tout en restant à l’abri des conséquences de ses guerres est devenu moins crédible.

Le pari de Trump

Dans ce contexte, Donald Trump semble avoir accepté de dissocier le dossier nucléaire de la normalisation avec Israël. L’accord signé le 22 juillet permet aux entreprises américaines, notamment Westinghouse, de se placer au centre du futur marché nucléaire saoudien. Il maintient également Riyad dans l’orbite technologique américaine et limite, au moins à court terme, la place de la Chine et de la Russie. Mais il offre au royaume une part essentielle de ce qu’il demandait sans obtenir en échange la contrepartie géopolitique recherchée par Joe Biden.

Le lendemain de la signature, Donald Trump a pourtant affirmé sur Truth Social que l’accord ne permettrait « aucun enrichissement » et qu’il resterait « totalement subordonné » à l’adhésion de l’Arabie saoudite aux accords d’Abraham. La Maison-Blanche a ensuite déclaré que, sans normalisation avec Israël, « l’accord serait abandonné ». Une déclaration qui contredit les clauses de l’accord telles qu’elles ont été décrites par plusieurs responsables informés de son contenu. Surtout, rien n’indique pour l’instant que l’interdiction de l’enrichissement ou la normalisation avec Israël figurent dans le texte signé. Le secrétaire à l’Énergie a même reconnu ne pas avoir discuté avec M. Trump de cette condition avant la signature, le président affirmant qu’elle avait toujours été « comprise » par les parties. L’Arabie saoudite n’a, de son côté, confirmé ni cette interprétation ni l’existence d’un engagement envers les accords d’Abraham.

Une déclaration présidentielle peut naturellement déterminer la manière dont l’administration américaine appliquera un accord tant que Donald Trump sera au pouvoir. Elle ne possède cependant pas la même force qu’une clause écrite, opposable aux deux parties et transmise au Congrès. Si la normalisation et l’interdiction de l’enrichissement ne figurent ni dans l’accord principal, ni dans l’accord bilatéral de garanties, ni dans les lettres confidentielles, le message publié sur Truth Social est avant tout une déclaration politique. Il peut retarder l’exécution de l’accord, mais il ne suffit pas nécessairement à en modifier les termes.

Ce rétropédalage paraît surtout destiné à répondre aux critiques. Trump tente de présenter l’accord comme plus restrictif qu’il ne semble l’être et de restaurer, après la signature, une condition que les négociateurs auraient précisément retirée pour obtenir l’assentiment saoudien.

La clause prévoyant une étude de deux ans sur la « nécessité » et la « viabilité commerciale » de l’enrichissement remplit une fonction comparable. Elle permet à l’administration de soutenir qu’aucune autorisation définitive n’a encore été accordée. Riyad n’aurait obtenu qu’une étude, et non une usine. Le choix serait reporté, les risques pourraient être examinés et les garanties renforcées avant toute décision.

L’argument est faible. Après dix-huit ans de discussions, les implications d’un programme saoudien d’enrichissement sont déjà largement connues. Le royaume prévoit seulement quelques réacteurs. À cette échelle, construire une chaîne nationale d’enrichissement coûterait presque certainement plus cher que d’acheter le combustible sur un marché international diversifié. Des pays possédant des parcs nucléaires beaucoup plus importants ont eux-mêmes conclu que la production nationale n’était pas rentable. Si l’enrichissement saoudien n’est pas économiquement justifié aujourd’hui, il est peu probable qu’une étude supplémentaire bouleverse ce constat. Sa valeur est ailleurs. Elle transforme une interdiction de principe en décision différée. Le débat ne porte plus sur le droit de l’Arabie saoudite à enrichir, mais sur les conditions techniques auxquelles ce droit pourrait être exercé. En ce sens, Riyad a déjà obtenu l’essentiel : la porte autrefois fermée a été entrouverte.

Donald Trump peut présenter le délai de deux ans comme une mesure de prudence et une limitation de ses concessions. Il masque difficilement la réalité du compromis. Depuis 2008, les administrations américaines savaient que l’énergie nucléaire civile saoudienne pouvait être développée rapidement sans enrichissement national. Elles savaient également que l’insistance de Riyad répondait à des considérations de souveraineté et de puissance plus qu’à une nécessité industrielle. L’étude ne doit donc pas découvrir un problème nouveau. Elle permet surtout de reporter le moment où Washington devra reconnaître publiquement l’ampleur de la concession accordée.

Où l’Arabie saoudite se situe-t-elle aujourd’hui sur le chemin de l’arme nucléaire ? Encore loin de la bombe. Le royaume ne possède aucune centrale en activité, aucune installation d’enrichissement déclarée et, à la connaissance du public, aucun stock d’uranium hautement enrichi ni de plutonium militaire. Rien ne prouve non plus qu’il dispose d’un programme de conception d’armes nucléaires. Produire du yellowcake, explorer des gisements d’uranium ou posséder des missiles balistiques ne suffit pas à fabriquer une charge nucléaire.

Néanmoins, Riyad rassemble plusieurs éléments qui pourraient lui permettre de raccourcir ce chemin. Le royaume développe ses ressources en uranium, revendique désormais la maîtrise du cycle du combustible, dispose de vecteurs balistiques et entretient une relation militaire exceptionnellement étroite avec le Pakistan, seule puissance nucléaire du monde musulman. Mohammed ben Salmane a surtout fixé publiquement la doctrine saoudienne : si l’Iran acquiert l’arme nucléaire, son pays cherchera à faire de même. L’accord américain ne transforme donc pas l’Arabie saoudite en puissance nucléaire militaire. Il pourrait en revanche l’aider à passer du statut d’État dépourvu de capacité nucléaire significative à celui de puissance nucléaire latente, capable de maîtriser les technologies et les infrastructures nécessaires pour se rapprocher rapidement du seuil militaire si une décision politique était prise. C’est précisément ce seuil que les États-Unis avaient jusqu’ici refusé de l’aider à franchir. En renvoyant l’enrichissement à une étude de deux ans plutôt qu’en l’interdisant, Washington ne donne pas la bombe à Riyad, mais réduit potentiellement la distance qui l’en sépare.


[1] https://carnegieendowment.org/emissary/2026/07/saudi-us-nuclear-deal-abraham-accords-123-agreement

[2] https://www.caea.gov.cn/english/n6759361/n6759362/c6794707/content.html

[3] https://www.causeur.fr/les-parapluies-dislamabad-accord-militaire-pakistan-arabie-saoudite-316593

Dix choses que vous ignoriez sur la chanteuse Marie-Paule Belle

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Marie-Paule Belle, "Au revoir et merci", Théâtre de Paris, 19 mai 2026 © RAYMOND DELALANDE/SIPA

Disparition de la chanteuse mythique du titre La Parisienne, Marie-Paule Belle, samedi à Neuilly-sur-Seine, à l’âge de 80 ans, des suites d’un cancer. Voici dix anecdotes sur sa vie que vous ne lirez nulle part ailleurs.


On dit parfois que si les films parlent de notre passé, et les romans de notre futur, la chanson exprime ce que Marcel Duchamp appelait l’inframince : des événements de notre vie « à peine perceptibles, à peine repérables, qui représentent une différence intime et singularisante ». Les chansons sont de minuscules cartes postales qui relient les fils de notre existence, nous rappellent notre jeunesse, conservent nos souvenirs et nous les ressuscitent le temps d’un vinyle. La voix de Marie-Paule Belle était comme un fil rouge qui, ayant cousu sa vie, faisait tenir ensemble la nôtre. Avec sa disparition samedi, c’est un petit bout de notre histoire qui s’est envolé. Nicoletta, qui était une de ses plus proches amies, témoigne pour Causeur : « Pour moi, c’est la vraie fille de Barbara. C’était une artiste extrêmement pure et vraie, humble – tout juste si elle croyait elle-même en son immense talent, qui n’a jamais fait d’intrigue dans sa vie, qui n’a jamais cherché à faire une carrière, qui n’a aimé quune seule femme : Françoise Mallet-Joris. C’était avec Véronique Sanson, la chanteuse que j’ai le plus vue sur scène, et c’était un vrai plaisir de l’écouter chanter car elle mélangeait le rire et l’émotion, et c’était une grande pianiste dont chacune des chansons était un petit film magnifiquement écrit. Elle restera comme une grande artiste chargée de vérité, qui n’aura jamais fait de concession, qui ne se sera jamais salie. Elle incarne la pureté de la chanson française »

Nous l’avions rencontrée en 2020. Retour en 10 anecdotes sur sa vie.

1) La Parisienne n’aurait jamais dû devenir un tube

Les années 80 inventèrent les chanteurs à un coup, qui resteront (ou pas) dans les mémoires associés à un unique tube. Marie-Paule Belle fut tout l’inverse : chanteuse à texte, avec un répertoire considérable, sa chanson la plus mythique, La Parisienne deviendra un succès par accident. Sa moitié, l’écrivain Françoise Mallet-Joris voulut un jour donner un petit spectacle pour ses amis et sa famille, dans l’esprit de la Belle Époque ; Marie-Paule y décrivit son arrivée à Paris sur un thème d’Offenbach : « J’habitais Nice, et quand je suis arrivée à Paris, j’ai été sidérée par tout ce qui s’y passait et certaines extravagances : mais finalement cette chanson annonçait toute l’époque actuelle ». Le meilleur moyen de faire un succès serait-il donc de ne surtout pas le viser ?

2) À l’âge de 10 ans, elle écrivait des chansons monstrueuses

Les véritables génies sont les enfants : ce sont des monstres de créativité et de cruauté. Puis vient l’adolescence, qui les rend bêtes et apathiques. Et enfin l’âge adulte en fera des adultes sages et conformistes. Quant au bébé, son intelligence absolue n’est plus à démontrer : tout le monde est à son service. À l’âge de trois ans et demi, Marie-Paule ne sait pas lire, mais joue déjà du piano : « Je regardais où la prof mettait ses doigts et à l’oreille je reproduisais : ma mère heureusement lui avait interdit de me donner des coups de règle. » À 10 ans, Marie-Paule est une petite fille qui écrit des chansons sordides : la gamine est une préfiguration du professeur Choron. Elle compose « Je n’aspire qu’à la tombe », « Avez-vous déjà vu un vieux soldat tout nu ? » : « Sous les yeux de ma grand-mère effarée, j’écrivais des chansons complètement saugrenues, comme L’œuf, que je chante toujours, qui est l’histoire d’une femme qui a pondu un œuf, qui va le faire baptiser et se fait bousculer par le prêtre ». Elle ne chutera jamais dans l’âge adulte et ne stagnera pas dans l’âge bête : elle restera toute sa vie une enfant, belle et rebelle. Sur ses bulletins scolaires est inscrit : « Merci de nous avoir fait tant rire. »

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3) Son premier public est uniquement composé de gens bourrés

Marie-Paule commence à se produire à l’Ecluse, cabaret du 15 quai des Grands Augustins, où aucune femme n’a osé toucher le piano depuis la grande Barbara, qui hante le lieu. Le bar n’est fréquenté que par les étudiants du quartier : ils sont tous ivres, et viennent juger les nouveaux talents. De la bouche de Marie-Paule, sortent des prodiges et des caresses, des larmes et des envoûtements, des mensonges et des aveux. Les hommes ivres deviennent lyriques, et ceux qui ne le sont pas ont l’impression de l’être. « J’étais quasiment la seule fille, et il fallait tout de suite apprendre à tenir une salle ». Ensuite ce seront les cabarets de la rive droite à Pigalle, où on la coince entre deux strip-teaseuses : « Comme il y avait un jour de strip-tease et un jour de chanson française, les gens se trompaient de jour, et ils étaient très très énervés car je ne me déshabillais pas après la chanson, et ils gueulaient: « À Poil ! À poil la greluche !! ». Elle y gagne un télé-crochet nommé Chapeau : « Je ne sais pas si ce n’est pas parce qu’ils ne me voyaient pas vraiment… »

4) Elle fut une figure de Mai-68

Étudiante en 68 à Paris, elle organise « des bals psychédéliques », des « commissions paritaires »- des commissions où il y avait des professeurs et des élèves et a l’impression de changer le monde. « J’organisais les chahuts, mais je crois que c’était assez superficiel car ce fut en réalité l’année où tout le monde a eu ses examens ». Bernanos l’avait déjà écrit : les révolutions sont les vacances de la vie.

5) Elle a commencé à la fac la rédaction d’une thèse nommée « Angoisse et expression »

Élève à Censier, elle habite à l’époque au 7 rue Jacob, en face du cabaret l’Échelle de Jacob (dingue, cette interview de 2020 se déroule au 13 rue Jacob !) et voit les artistes courir devant chez elle de cabaret en cabaret : « Je me demandais comment ils arrivaient à vivre, tellement angoissés, en faisant des chansons pour manger et je voulais étudier lexpression de l’angoisse par ces chansons ». Merveilleux alibi pour quitter sa famille à Nice après la mort de sa mère. Elle finira par ne jamais déposer le sujet de sa thèse mais on sait depuis longtemps qu’il n’y a que les thèses ratées, celles qui n’ont pas été écrites, ou qui l’ont été en dehors des cages universitaires, qui portent leurs fruits.

6) Son grand amour fut l’écrivain Françoise Mallet-Joris

Elle a 24 ans, plus de mère, du destin dans sa besace et cette petite phrase incendiaire qui lui murmure à l’oreille : « Tout est possible ». Rue Jacob, on veut lui présenter un écrivain connu : elle arrive dans une maison pleine de vie et d’artistes. Elle arrive dans une pièce où une femme se lave les cheveux dans une douche, elle ne voit qu’une longue crinière brune, et soudain, la tête se relève et deux yeux bleus la fixent dans les yeux : c’était Françoise Mallet-Joris. À partir de cette minute, elle est amoureuse pour l’éternité : « C’était la maison du bonheur, j’ai fait un transfert d’amour maternel, on a commencé à écrire ensemble, elle venait d’écrire un best-seller La Maison de Papier cette amitié amoureuse s’est transformée en une passion fulgurante, c’était une histoire hors norme, extrêmement intense ». Elles passeront 50 ans à vivre leur amour avec folie, et leur écriture avec minutie : l’écrivain est un tigre au lit et un menuisier au travail.

7) Elle a survécu à un incendie commandité par Jean-Edern Hallier

Dans les années 80, Jean-Edern Hallier ne sait plus comment faire parler de lui. Un drame lui était arrivé : il avait raté son Apostrophes. Pour réparer ça, cette machine à buzz commandite son propre enlèvement. Encore un flop : personne n’y croit. Il faudrait sortir un livre, mais son nègre a démissionné. Il a eu une idée : faire un incendie. Allumer un feu, ça fait toujours du bruit, certains s’y brûleront peut-être, mais les autres n’y verront que du feu… La numéro 1 des ventes s’appelle Françoise Mallet-Joris et vit avec Marie-Paule Belle. « C’est un écrivain tombé dans l’oubli Jack Thieuloy, qui avait été chargé de mettre une bombe artisanale sur la colonne de gaz de l’immeuble : tout d’un coup une fumée noire et très épaisse envahit tout l’immeuble. Heureusement le mari de Françoise a pris des sacs de ciment et a éteint le feu qui était en train de se propager. Françoise ouvre la porte du palier et voit les voisins paniqués, les pompiers, tous les gens hurlant, et dit avec cette voix très grave, dont le décalage me fera toujours rire, comme si la vie n’était qu’un théâtre sans importance : « Serait-ce un incendie ? ». Mai-68 achevé, les éclats de rire leur resteront comme ultimes actes révolutionnaires.

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8) Ce sera elle qui recueillera les derniers mots de Barbara

Un vendredi, une de ses amies qui est à l’hôpital lui demande un autographe de Barbara, qu’elle connaît bien. Elle l’appelle. « Barbara me répond : « mais comment s’appelle cette amie, et pourquoi elle est à l’hôpital ?? Mais je veux rencontrer cette amie, je vais venir lui faire des crêpes » ! Et Barbara s’offusque que je n’ai plus de maison de disque, plus de producteur « je vais moccuper de toi …. », me dit-elle ». Nous étions vendredi soir. Barbara mourra dans la nuit du dimanche au lundi, et une semaine après Marie-Paule Belle signera dans le même label qu’elle. Parfois, la vie ne termine pas ses phrases.

9) Elle s’est retrouvée à chanter par surprise devant 18 000 personnes à cause de Serge Lama

Ce soir-là, son meilleur ami, Serge Lama fête à Bercy ses 60 ans de scène. Elle est dans le public, émerveillée. La productrice de son ami vient la voir : « Va derrière le rideau comme ça quand Serge sortira de scène, il te verra en premier ». « J’arrive dans le noir sur l’estrade derrière le rideau de Bercy et j’entends Serge Lama dire « je suis tellement heureux de vous annoncer la présence de ma grande amie Marie-Paule Belle, et la voilà, et d’ailleurs elle va vous chanter La Petite Cantate de Barbara ». Je n’étais pas du tout préparée, je n’avais rien répété, et je me retrouve toute seule devant 18 000 personnes ». Sur scène, elle communie avec les histoires qu’elle raconte : l’évocation des bons moments s’accompagne d’un sourire et la jeunesse perdue réclame la tête qui se penche de côté. Elle ne chante pas la petite cantate : elle la laisse chanter en elle.

10) Jacques Brel et notre ami Benoît Duteurtre étaient ses plus grands fans

Brel ne l’a jamais rencontrée mais il adorait sa chanson La Louisiane : il dira à sa dernière compagne « elle est bien cette petite ». A son premier Olympia, au moment de monter sur scène, elle vomit de trac sur les chaussures de Bruno Coquatrix qui lui lance « C’est pas grave, Brel l’a fait avant toi ». La dernière fois que j’ai déjeuné avec Benoit Duteurtre, c’était dans un petit restaurant de l’île Saint-Louis, et il me disait qu’il n’avait plus le courage d’aller à des dîners, et qu’il préférait le soir boire des bières, seul chez lui, en écoutant Nicoletta et Marie-Paule Belle. Et la dernière fois que j’ai vu Marie-Paule Belle, c’était après un concert à l’alliance française avec Nicoletta et Michel Houellebecq, dans sa loge, qui avait été donné en hommage à un grand écrivain, dont la mort fut aussi tragique que bête et accidentelle, qui s’appelait Benoît Duteurtre. Proust écrivait déjà que s’il n’avait pas existé le langage, la formation des mots, l’analyse des idées, la musique aurait été l’exemple unique de la communication des âmes. Depuis samedi, on se parle un peu moins. On ne sera plus jamais Parisienne et on ne pourra plus aller envoyer sa petite amie écouter Quand nous serons amis. Marie-Paule Belle n’était pas sincère : elle était vraie. Sur scène, elle était fatale, blessée, drôle, tragique, comique, immense, incendiaire, révoltée. En dehors de la scène, « elle était juste une fille bien », selon les mots de Nicoletta.

La posture et l’archive

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L'avocat Chems-eddine Hafiz, recteur de la Grande mosquée, photographié le 17 juillet dernier © Michel Euler/AP/SIPA

Lors du centenaire de la Grande Mosquée de Paris, le récit historique sélectif et le discours malin du recteur, le Franco-Algérien Chems-eddine Hafiz, sont problématiques. Explications.


Le 15 juillet 2026, sous ce « beau ciel de l’Île-de-France » que Lyautey invoquait déjà un siècle plus tôt, la Grande Mosquée de Paris (GMP) a célébré ses cent ans d’existence. L’événement, en apparence simple, était en réalité bien plus qu’un anniversaire. Il avait tout d’une opération de mise en scène : une manière d’ordonner la mémoire, de distribuer les rôles et de fixer une lecture de l’histoire de l’édifice en écartant, discrètement, ce qui pourrait contester la centralité de la GMP. Le centenaire n’a rien inventé et n’a rien menti au sens strict : il a opéré un tri sélectif dans ce qui s’apparente à un exercice orwellien de haute voltige. Et c’est précisément dans l’art de choisir, ce que l’on nomme, ce que l’on tait, ce que l’on généralise, ce que l’on déplace, ce que l’on dilue, que se lit la stratégie du recteur Chems-eddine Hafiz.

Liturgie d’un anniversaire…d’État

Il faut d’abord regarder la scène de ce 15 juillet : la cérémonie dure près de trois heures et s’ouvre par la plantation d’un olivier, geste œcuménique offert aux caméras. Autour de l’arbre se pressent le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, la ministre Aurore Bergé, le préfet de police Patrice Faure, le maire de Paris Emmanuel Grégoire, Valérie Pécresse pour la Région, Florence Berthout pour le cinquième arrondissement.

M. Nuñez y annonce une stratégie nationale contre les actes antireligieux ; M. Hafiz y déclare célébrer « la consécration d’une relation fraternelle entre les musulmans de France et la République ». Rien, dans cette chorégraphie, ne relève de la pompe spectaculaire. Tout relève de la saturation institutionnelle.

C’est là que le centenaire prend sa véritable dimension politique. Il ne s’agit pas seulement de commémorer un monument. Il s’agit de consolider une position centrale, tant acclamée par le recteur. À travers cette cérémonie, la GMP signifie qu’elle n’est pas un interlocuteur, mais l’interlocuteur privilégié de la République, et, par glissement, l’interlocuteur supposé naturel de l’ensemble des musulmans de France.

À cette liturgie protocolaire répond une production symbolique dense, patiemment déployée depuis janvier 2026 : un timbre commémoratif tiré à six cent mille exemplaires par La Poste, une médaille de la Monnaie de Paris, un livre d’histoire dirigé par le recteur Hafiz lui-même, des expositions, un concours de calligraphie, une couverture de presse préparée de longue main.

Pris séparément, chacun de ces objets peut sembler anodin. Ensemble, ils dessinent autre chose : la construction patiente d’une « nouvelle » mémoire officielle et la réécriture de l’histoire d’un édifice de l’islam de France. Le centenaire ne sert plus seulement à rappeler une histoire. Il sert à l’enregistrer dans les supports de prestige, à la planter dans les entrailles de la terre, à la graver dans le papier, le métal, les archives et les symboles de la nation. Le centenaire devient alors moins un anniversaire qu’un investissement symbolique, presque une assurance-vie institutionnelle.

Ingénierie de l’émotion

Il faut nommer ce qui fait tenir ce récit. Le recteur Hafiz ne défend pas seulement une thèse historique : il installe une atmosphère. Et cette atmosphère repose sur quelques ressorts très puissants :

D’abord, la lumière et la continuité : les banderoles en anglais « 100 years of light, a century of history, spirituality and dialogue » et l’évocation de l’appel à la prière comme « miracle » quotidien déplacent le regard du terrain historique vers le terrain sensible. On ne discute plus des sources, on reçoit une impression d’évidence.

Ensuite, la fraternité et le voisinage : la proximité de Notre-Dame, citée par Lyautey dès 1922, « une prière de plus dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses », et une histoire, méconnue ou faiblement documentée, d’un Ssi Kaddour Ben Ghabrit, premier recteur de la GMP, qui aurait sauvé des juifs sous l’Occupation, produisent une émotion morale : celle d’une institution accueillante, protectrice. La fonction du dispositif est de rendre l’institution, et par association son recteur, aimables au point qu’on n’en interroge plus l’histoire.

Enfin, la consécration nationale : le rêve, énoncé publiquement par le recteur, de voir Ssi Kaddour Ben Ghabrit entrer au Panthéon, convoque l’émotion la plus sacrée de la République et vise à inscrire la GMP dans l’éternel roman républicain des grandes figures et des grands gestes. C’est une manière de dire : cette histoire est désormais une affaire de nation.

Que ces émotions soient légitimes ne change rien à leur fonction. Toute institution met en scène du sentiment ; la question n’est pas là. Elle est dans l’exclusivité que le recteur revendique sur la production de l’émotion licite autour de l’islam en France. Il ne veut pas seulement raconter l’histoire de la mosquée : il veut être le seul autorisé à faire ressentir ce qu’elle signifie. C’est en cela qu’il y a manipulation, non parce que l’émotion serait fausse, mais parce qu’elle est instrumentalisée pour désarmer l’examen et interdire les récits concurrents. L’émotion, ici, n’éclaire pas les faits : elle dispense, voire dissuade, de les vérifier.

Grammaire d’un récit sélectif

Le narratif de M. Hafiz repose sur un lexique sélectif et hiérarchisé. Quatre formules en constituent l’ossature : la mosquée serait née d’une « dette d’honneur » de la République ; elle rendrait hommage aux « soldats musulmans » tombés pour la France ; elle serait l’œuvre d’« artisans venus du Maghreb » ; elle appartiendrait désormais au « patrimoine commun de la nation ».

Ce lexique procède du même mouvement : nationaliser et généraliser. La « dette » est républicaine. Les soldats sont « musulmans », jamais marocains, algériens ou tunisiens… Les artisans viennent d’un « Maghreb » indistinct, jamais de Fès ou de Meknès. Et le monument est un patrimoine « de la nation », c’est-à-dire d’une nation française qui l’aurait, seule, voulu et fait. Le problème n’est pas qu’un récit tente de donner une cohérence à un passé complexe. Le problème est qu’il simplifie au point d’effacer ce qui dérange. On ne nie pas frontalement le Maroc. On le rend invisible en l’intégrant, par une mécanique langagière généralisante, dans une catégorie trop large pour être parlante.

Or, l’histoire de la Grande Mosquée de Paris est plus précise que cela. La Société des Habous et des Lieux Saints de l’Islam, structure porteuse du projet, fut créée en 1917 par un Dahir (Décret Royal) du Sultan Moulay Youssef, promulgué au Palais royal de Rabat. Ce choix juridique n’était pas neutre : il rattachait le futur édifice au régime du Waqf, en faisait un bien de mainmorte inaliénable placé sous l’égide d’une fondation pieuse marocaine.

Sur le plan financier, les faits sont tout aussi parlants. Au 10 janvier 1922, la contribution marocaine (souscriptions publiques et dotations du royaume) atteint 3.838.000 francs, soit plus de 45% de l’actif global du chantier, évalué à 8.436.500 francs. L’apport de l’État français, lui, s’élève à 500.000 francs. Le cœur économique du projet était donc marocain, même si le récit commémoratif tend à le présenter comme une initiative essentiellement française.

Le reste va dans le même sens. Le Sultan Moulay Youssef offre personnellement cinquante-quatre tapis de haute manufacture pour la salle de prière. En 1926, il se rend à Paris avec un cortège d’oulémas et de grands pachas. Des centaines de Maâlems (maîtres-artisans) venus de Fès et de Meknès, sous la direction du Maâlem Moulay Driss et du maître mosaïste Al-Hajj Mohammed Ben Al-Mehdi, façonnent l’édifice pendant plus de trois ans. Les zelliges arrivent de Casablanca par caisses entières. L’épigraphie est confiée au cheikh Ahmed Skirej. L’orientation du mihrab est déterminée par l’astronome de Fès Ben Sayah. Et la première Khutba (prêche) du vendredi est prononcée par ce même Ahmed Skirej.

Autrement dit, la Grande Mosquée de Paris est, dans sa matière même, profondément marocaine. Son architecture renvoie à la Médersa Bou Inania et à la Qarawiyyin de Fès. Pourtant, dans le récit officiel, cette filiation est souvent réduite à une formule vague : « artisans venus du Maghreb », « style hispano-mauresque ». La précision disparaît, et avec elle une part essentielle du sens historique.

Deux détails suffisent à le montrer. Le minaret, dans le billet du recteur, est dit inspiré de la Zitouna de Tunis, alors qu’il reprend en réalité le profil et l’ornementation de la tour Hassan de Rabat. Le porche, quant à lui, reproduit les grandes portes des villes impériales marocaines, notamment Meknès. Là encore, le glissement est discret, mais significatif : là où les faits disent le Maroc, le récit préfère une référence plus floue, plus commode, plus neutralisée.

Même la « dette de sang » est traitée de la même manière. M. Hafiz, comme certains médias, avance le chiffre de cent mille soldats musulmans morts pour la France. Les travaux historiques sont plus prudents. On parle plutôt d’environ 280.000 combattants de confession musulmane mobilisés, avec des estimations de pertes qui varient selon les périmètres retenus. Le point n’est pas ici de minimiser le sacrifice de ces soldats. Il est de noter qu’un chiffre élevé, répété sans discussion, produit un effet moral puissant et rend le récit plus difficile, pour ne pas dire honteux, à contester.

OPA sur l’islam de France

Le centenaire est un levier idéal, parce qu’il permet d’articuler, en une seule séquence, tous les instruments de la centralité. La visibilité d’État, d’abord, dont on a dit la fonction adoubante. La production symbolique, ensuite (le timbre, la médaille, le livre dirigé par le recteur), qui inscrit l’institution dans la mémoire longue de la nation. Les fonctions régaliennes du culte, surtout : la formation des imams à travers l’Institut Al-Ghazali, la certification halal, la participation au Forum de l’islam de France (FORIF), le guide de mille pages censé concilier pratique musulmane et République. Chaque brique consolide une même prétention : être l’interface unique entre l’État et les musulmans de France.

Cette stratégie prospère sur un vide. Le Conseil français du culte musulman est déclaré « mort » par Gerald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur ; le FORIF n’est qu’une plateforme de dialogue étatique, sans légitimité représentative. Dans ce désert institutionnel, la Mosquée de Paris n’a pas besoin de gagner une élection : il lui suffit d’occuper l’espace et de le tenir. Le centenaire lui offre, alors, l’occasion parfaite de se poser en héritière et en gardienne, d’où le geste, hautement significatif, de réclamer la panthéonisation de Ssi Kaddour Ben Ghabrit.

Faire entrer le premier recteur au Panthéon, c’est arrimer la filiation de l’institution au récit national le plus sacré qui soit et se donner à soi-même une profondeur d’un siècle. Hafiz ne se présente pas comme un responsable cultuel parmi d’autres ; il se présente comme le dépositaire d’un legs, l’héritier légitime d’un testament : incarner, seul, la « voix tranquille d’un islam apaisé, de raison et de dignité ».

Complaisance de certains médias

C’est ici que la responsabilité se déplace, car le récit du recteur ne s’imposerait pas sans le relais docile d’une certaine presse. L’article du Parisien du 15 juillet en offre le cas d’école. On y lit que la mosquée est un « lieu de culte voulu par l’État français », qu’elle rend hommage aux « 100 000 Français de confession musulmane morts » durant la Grande Guerre, que le bâtiment fut « imaginé par l’architecte Maurice Tranchant de Lunel ». Le décor est loué : « zelliges multicolores », mais jamais rapporté à leur provenance ; le Sultan Moulay Youssef n’est pas nommé ; la Société des Habous n’apparaît pas. Le récit du recteur y devient le récit tout court : acquis, exclusif, authentique. Nulle investigation, nul recours aux archives (pourtant accessibles à Nantes comme au Quai d’Orsay) et nul contradicteur convoqué.

Il faut toutefois nuancer. Le même article laisse parfois affleurer, sans les problématiser, des éléments de vérité historique, notamment lorsqu’il décrit le porche et le minaret comme ancrés dans le patrimoine architectural marocain. Le journaliste voit, mais il n’en tire pas toutes les conséquences. C’est toute la différence entre décrire et enquêter.

Le problème n’est donc pas une falsification frontale. Il est plus insidieux : une forme de transcription complaisante, qui donne au discours institutionnel la force tranquille d’un constat. À ce jeu-là, la presse ne ment pas. Elle valide. Et un récit validé par un tiers réputé neutre devient bien plus puissant qu’un argument simplement répété par son auteur.

Récit entier comme acte de salubrité historique

L’histoire de la Grande Mosquée de Paris est réelle, complexe, hybride et coloniale. C’est un projet d’État français pensé après 1918 dans le cadre d’une France qui voulait se penser comme puissance musulmane. C’est aussi, dans son développement institutionnel, une histoire longtemps marquée par des recompositions et des rapports de force, notamment autour de la gestion algérienne devenue dominante à partir de la fin des années 1950.

Cela n’enlève rien à la légitimité actuelle des musulmans de France à s’approprier cette mosquée comme un bien de mémoire et de présence. Et cela ne contredit pas davantage l’idée qu’aucun État étranger ne devrait régenter l’islam de France. Mais cette position ne dispense pas de la vérité historique. On peut refuser une tutelle étrangère sans effacer le rôle fondateur du Maroc dans la naissance du monument. Les deux choses ne sont pas incompatibles.

C’est même là que se joue la différence entre autonomie et réécriture. Reconnaître le dahir de 1917, le financement chérifien majoritaire, les Maâlems de Fès, les tapis offerts par Moulay Youssef et l’empreinte marocaine de l’architecture…tout cela n’oblige en rien à remettre la mosquée sous une autorité extérieure. Cela oblige simplement à raconter les faits avec justesse.

Taire ces faits est un choix. Et ce choix sert un intérêt identifiable : la centralité d’une institution et l’autorité d’un homme. Là où l’argument de M. Hafiz peut être recevable (nul État étranger ne doit régenter l’islam de France), sa pratique le trahit : car en effaçant le Maroc, il ne neutralise pas une tutelle, il en consolide une autre, la sienne, lui qui, sans états d’âme d’ailleurs, dispose d’un budget conséquent alloué par Alger et dit recevoir sa feuille de route directement du président Tebboune !

Le centenaire de la Grande Mosquée de Paris n’a pas falsifié l’histoire ; il l’a mise en récit, et tout récit est une sélection. Mais cette sélection, conçue par un homme, relayée sans examen par des médias, avalisée par la présence physique de l’État, produit ce que l’affirmation seule ne produit jamais : un effet de vérité. Toute l’habileté est là, non dans le faux, mais dans le cadrage ; non dans le mensonge, mais dans le choix de ce qui mérite d’être dit.

Restituer la mémoire de l’édifice n’est ni un caprice diplomatique ni une revanche. C’est pourquoi la question n’est pas seulement historique. Elle est aussi civique. Car une communauté ne grandit pas en effaçant ses origines, mais en les assumant avec précision. Le second siècle de la Grande Mosquée de Paris se jouera moins dans les fastes d’une commémoration que dans la capacité des musulmans de France à écrire eux-mêmes leur histoire, entière, avec ses pages lumineuses et ses côtés obscurs, sans la confier à ceux qui ont intérêt à la simplifier ou à y opérer des tris sélectifs.

«Nous sommes la France»: comment une bavure présumée embrase l’Italie

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Protestations contre la police à Bologne, Italie, 20 juillet 2026 © Leonardo Garavaglia/ZUMA/SIPA

Les images de la mort d’un immigré marocain, appréhendé par la police à Bologne alors qu’il errait et frappait sur des portes de garage dans la rue, secouent l’Italie. La gauche dénonce des violences policières, la droite se divise sur l’intensité du soutien à apporter aux forces de l’ordre. Le maire de gauche de la ville Matteo Lepore est placé sous protection


Le 19 juillet, vers midi, un homme meurt au cours d’une interpellation dans le quartier populaire du Pilastro, à Bologne. Il s’appelait Abderrahim Fakir. Marocain âgé de quarante-deux ans, il était installé en Italie depuis de nombreuses années. Il venait d’être signalé par le voisinage pour des comportements jugés menaçants. La scène est filmée par un voisin. En 24 heures, elle devient « virale » sur Internet, comme on dit désormais. On y distingue un homme plaqué au sol, la face aspergée de gaz lacrymogène, qui appelle à l’aide, devant des témoins et secouristes passifs, avant de cesser de bouger. Le décès est constaté à 12 h 53, une heure après le premier appel à la police.

Passivité des secours, indifférence à la détresse de la personne interpellée, méthodes musclées… la vidéo paraît accablante et rappelle déjà les affaires récentes des décès de Nahel à Nanterre (92), de George Floyd à Minneapolis ou même d’Henry Nowak en Grande-Bretagne. Avec, comme pour les deux premiers, une polémique sur le passé judicaire de la victime.

Le parquet a depuis ouvert une procédure pour homicide involontaire. Elle concerne les secouristes et les agents, lesquels font aussi l’objet d’investigations administratives et disciplinaires. À ce stade, ils ne sont pas mis en examen. Mais l’affaire déchaîne vite les passions chez nos voisins. Les réseaux s’enflamment, la famille prend la parole. La gauche locale tente de jouer sa partition. Le maire de Bologne, du Parti démocrate, Matteo Lepore, appelle à un rassemblement « pacifique et civique » le lundi 20 juillet en plein centre-ville. Plusieurs centaines de personnes font le déplacement, avec en guise de décoration des fumigènes rouges, des slogans antifascistes et des banderoles dénonçant l’État « policier, raciste et assassin ». Pudique, voire euphémistique, le journal Le Monde regrette qu’un rassemblement « civique » ait été occulté sur les écrans « par des faits divers survenus en marge » ; soit une bande de jeunes qui se seraient écartés du cortège pour violenter les forces de l’ordre et le mobilier urbain. Les chiffres de policiers blessés varient selon les sources et les syndicats de 56 à 80 : la préfecture parle de 64 agents atteints.

Le cortège, les fumigènes et le surmoi de la vieille gauche

Violences policières contre violences de rue… que choisir ? La gauche italienne paraît embarrassée dans ses réactions. La cheffe de file du Parti démocrate, Elly Schlein, condamne les violences de rue, mais rappelle aussitôt que lorsqu’un homme meurt au cours d’une interpellation, « l’État faillit » : manière de renvoyer la responsabilité morale vers les institutions tout en prenant ses distances avec les incendiaires. Giuseppe Conte, l’ancien Premier ministre et leader du Mouvement Cinq Étoiles, lui, vole au secours du maire de Bologne, Matteo Lepore, qu’il crédite d’avoir contenu des débordements autrement plus graves ; façon d’avouer que des éléments modérés occupent la rue pour éviter de la laisser à la violence. Plus intéressante est peut-être la voix de Luciano Violante, ancien président de la Chambre des députés, vieille figure de la gauche institutionnelle, qui absout M. Lepore des débordements de sa propre manifestation mais invite son propre camp à regarder avec lucidité les problèmes de sécurité et de criminalité dans certains quartiers. Il faut davantage de policiers, dit-il, et mieux formés. Des déclarations qui illustrent les fidélités contradictoires d’une gauche italienne partagée entre la martyrologie des victimes réelles ou supposées des forces de l’ordre (sur laquelle elle est tentée de plaquer les idéaux antifascistes) et la défense des habitants les plus modestes de ces quartiers, vulnérables aux violences.

Droites de cour et droites de rue

À droite, chacun joue sa partition dans une mécanique assez subtile de la coalition au pouvoir. Giorgia Meloni s’est gardée des emballements, réclamant que toute la lumière soit faite, exigeant que les responsabilités éventuelles soient établies « sans complaisance » mais « avec la plus grande rigueur », sans préjuger des conclusions du ministère de la Justice. Même prudence chez Forza Italia, héritier du berlusconisme et devenu le pôle libéral et modéré de la majorité, qui appelle surtout à « attendre l’autopsie » et « les conclusions des magistrats ». Le ministre de l’Intérieur, Matteo Piantedosi, rappelle quant à lui un principe simple : les policiers aussi bénéficient de la présomption d’innocence, et l’on ne saurait transformer chaque enquête en procès public des forces de l’ordre. Son message est simple : défense de l’autorité de l’État, de la crédibilité de ses institutions judiciaires et dénonciation des violences de rue.

Cette retenue gouvernementale contraste sans doute avec la liberté de ton d’une partie de la majorité, moins tenue par les exigences de l’exercice du pouvoir. Galeazzo Bignami, président du groupe Fratelli d’Italia à la Chambre, n’a pas attendu les conclusions de l’enquête pour juger l’intervention « professionnelle » et « adaptée ». Matteo Salvini, vice-président du Conseil des ministres et chef de la Ligue, est allé plus loin encore en affichant sa solidarité avec les deux policiers et en reprenant le mot d’ordre devenu viral : « Giù le mani dalla polizia » (« Bas les pattes devant la police »). Depuis des années, le chef de la Ligue s’efforce de faire émerger un véritable droit politique à l’autodéfense; il l’avait déjà démontré en soutenant publiquement Mario Roggero, ce bijoutier piémontais de 72 ans lourdement condamné après avoir abattu deux cambrioleurs qui prenaient la fuite… Plus à droite encore, Roberto Vannacci choisit une toute autre partition : l’ancien officier, dont le parti « Futuro Nazionale » entend concurrencer la majorité aux prochaines élections législatives et siège au Parlement européen aux côtés de Sarah Knafo dans le groupe Europe des Nations souveraines, refuse d’entrer dans les subtilités judiciaires : « La véritable violence est à gauche », affirme-t-il.

Nous avons donc une droite de cour, tenue à une certaine inhibition, et une droite de rue qui parle d’autodéfense. Le subtil jeu du parlementarisme italien est habitué à ce pas de deux entre partenaires de coalition : les uns jouant la responsabilité, les autres aiguillonnant la radicalité. Lorsque Matteo Salvini et la Ligue avaient intégré le gouvernement Draghi, Fratelli d’Italia dénonçait en bloc le personnel politique et profitait de son statut d’opposant pour dépasser son concurrent par la droite. Aujourd’hui, les rôles s’inversent.

Il était une fois Bologne la rouge…

Cette affaire n’intervient pas n’importe où. Le lieu du drame est tout un symbole. Bologne demeure l’un des grands sanctuaires historiques de la gauche italienne. Ancienne « Bologne rouge », laboratoire du communisme municipal, cité universitaire, foyer de l’antifascisme et des mobilisations étudiantes, elle est encore volontiers présentée comme la capitale de la résistance au gouvernement de Giorgia Meloni. Pourtant, le quartier du Pilastro, où M. Fakir a trouvé la mort, raconte, lui, une autre histoire. Construit dans les années 1960 pour accueillir les migrants venus des campagnes et du Mezzogiorno vers les régions industrielles du Nord, il est devenu l’un des principaux quartiers de l’immigration récente, notamment nord-africaine. Deux Bologne se font face : d’un côté, le centre historique, dominé par la très ancienne université et sa prestigieuse faculté de droit, bastion d’une gauche bourgeoise, cultivée et institutionnelle ; de l’autre, une périphérie marquée par le communautarisme, la violence, et qui sert par ses « martyrs » de territoire mythologique à la rue et à la gauche radicale.

Une Camorra du Nord ?

Le grand public connaît volontiers la Camorra napolitaine, la Mafia calabraise ou la Cosa Nostra en Sicile. Mais le Nord de l’Italie change… Il découvre aujourd’hui avec ses banlieues une autre géographie de l’Italie contemporaine. Depuis une quinzaine d’années, Milan et ses quartiers de San Siro, les banlieues lombardes, Turin, Brescia ou, désormais, Bologne constituent de nouveaux territoires imaginaires de la trap et de la drill italiennes. Comme dans les cités françaises, ces quartiers abritent des personnages qui deviennent des symboles. Les rappeurs y cultivent une esthétique de l’hyperviolence, du gangstérisme, que beaucoup pratiquent. On peut y échanger des tirs en pleine rue, accumuler les condamnations pénales et évoquer fixement dans ses textes la pauvreté, le trafic, les armes, la prison, la loyauté ou les affrontements avec la police. Des éléments typiques de la culture rap, mais en Italie comme en France, les liens de certains artistes avec le grand banditisme, tout comme leur biographie judiciaire, valent certificat d’authenticité qui garantit leur réussite commerciale. Les salles sont pleines, les disques se vendent… Certains de ces artistes au CV délinquant chargé sont des icônes générationnelles. Un ancien texte du rappeur aux millions de vues, « Baby Gang » – d’ailleurs incarcéré au moment où nous écrivons – ressurgit ainsi sur les réseaux sociaux : « On me traite de délinquant ; toujours mieux que d’être agent. » Une formule qui résume le renversement symbolique : le policier devient une figure suspecte, le hors-la-loi est presque immédiatement transformé en figure exemplaire. Les symboles et martyrs des « violences policières » semblent appelés à vivre bien au-delà de l’enquête.

Nous avons pris l’habitude d’importer d’Amérique ses séries, ses universités, ses débats sur la race, son vocabulaire militant ; nous importons désormais ses martyrs. À peine Abderrahim Fakir est-il mort que surgit déjà l’expression de « George Floyd italien ». La comparaison s’impose d’abord par la force des images : un homme immobilisé au sol, ventre contre terre, qui appelle à l’aide avant de s’éteindre sous le regard de policiers et de secouristes. Le maire de Bologne lui-même, Matteo Lepore, invoque George Floyd en assurant que l’Italie ne veut pas connaître de victimes semblables, bien qu’il ait été contredit par le ministre de la Justice, qui a rappelé que la doctrine d’emploi de la force et des armes n’était pas la même aux États-Unis qu’en Italie. Et en effet, George Floyd est mort après de longues minutes de compression exercée sur son cou par Derek Chauvin ; la responsabilité pénale du policier a été établie à l’issue d’un procès, sur la base d’expertises contradictoires et d’un débat judiciaire complet. À Bologne, rien de tel pour l’instant. Les causes médicales précises du décès, le rôle exact des techniques d’interpellation, celui des secouristes, les éventuelles pathologies préexistantes demeurent en cours d’examen. Les images sont troublantes ; elles ne constituent pas encore un verdict.

« Nous sommes la France »

« Nous sommes maintenant comme la France », se désolent certains influenceurs de la droite radicale italienne qui observaient avec une ironie condescendante les émeutes de 2023 à Nanterre. Alors, plutôt que son George Floyd, l’Italie aura-t-elle désormais son Nahel Merzouk ? La comparaison tient moins aux circonstances du décès (un tir contre une interpellation) qu’à la popularisation du drame : diffusion immédiate d’une vidéo, identification martyrologique de la victime, biographie judiciaire de la victime, embarras gouvernementaux, mobilisation des quartiers, flirt de la gauche radicale avec la violence urbaine, esthétisation de la violence et des affrontements avec la police. La droite accuse la gauche d’avoir laissé faire, voire d’avoir suscité les troubles ; la gauche répond que l’État a failli au respect du droit.

L’Italie vient de découvrir qu’elle partage désormais avec la France bien davantage qu’une frontière alpine. Elle partage une même guerre culturelle avec ces vidéos en forme de verdict, ces « martyrs », ces peurs et tous leurs sous-produits culturels.

Crépol: quand la justice n’écarte plus la thèse du «racisme anti-blanc»

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Marche blanche pour Thomas Perotto à Romans-sur-Isère (26), le 22 novembre 2023 © MOURAD ALLILI/SIPA

Pendant près de trois ans, les témoignages faisant état de propos hostiles aux Blancs ou aux Français sont restés sans véritable traduction pénale dans l’affaire de Crépol. Ce délai n’interroge pas seulement cette enquête. Il éclaire une asymétrie plus profonde: voir du racisme là où il n’y en a pas ne coûte pas la même chose que ne pas le voir là où il existe. Pourquoi certaines accusations s’imposent-elles presque d’elles-mêmes, quand d’autres peinent encore à être simplement envisagées?


Dans son édition d’hier, le Journal du Dimanche a carrément voulu voir dans l’affaire une « machination ».

Thomas Perotto avait seize ans. Lycéen et joueur de rugby, il participait au bal d’hiver de Crépol (26) dans la nuit du 18 au 19 novembre 2023. Il y fut poignardé à mort. Seize autres personnes furent blessées à l’arme blanche, dont trois grièvement [1].

Les faits étaient dans le dossier

Le 20 juillet 2026, dans un second avis de fin d’information, la juge d’instruction chargée du dossier a retenu contre les quatorze personnes mises en examen la circonstance aggravante liée à l’appartenance supposée des victimes à « la race blanche et la nation française » [2].

Cette qualification n’est pas un verdict. Les mis en examen demeurent présumés innocents ; il appartiendra à la cour d’assises d’établir les responsabilités individuelles comme l’éventuel caractère racial des faits. Crépol ne démontre pas davantage, à lui seul, l’existence d’un mécanisme structurel. Mais ces réserves n’effacent pas la question : pourquoi des éléments consignés dès les premiers jours ont-ils attendu trente-deux mois avant de recevoir cette traduction pénale ?

Dès le 25 novembre 2023, le procureur de Valence indiquait que neuf personnes, parmi les 104 témoins ou victimes alors entendus, rapportaient des propos hostiles aux Blancs. Plus significatif encore, une enquêtrice avait rédigé dès le 23 novembre un procès-verbal intitulé « Éléments constitutifs de circonstances aggravantes », rassemblant une dizaine d’auditions faisant état de propos visant la couleur de peau ou l’appartenance nationale des participants au bal [3].

Révélée en mars 2025 par les auteurs d’Une nuit en France, l’existence de ce procès-verbal fit l’objet d’une question écrite du député Alexandre Sabatou. Le ministère de la Justice répondit que la position matérielle d’une pièce dans un dossier ne faisait nullement obstacle à sa prise en compte : l’intégralité de la procédure était accessible aux magistrats. Cette réponse écartait l’accusation d’un document matériellement « caché », mais laissait entière la question de son appréciation.

En mai 2026, un premier avis de fin d’information ne mentionnait toujours pas la circonstance raciste. En juin, le parquet requit le renvoi de onze des quatorze mis en examen devant la cour d’assises des mineurs de la Drôme, sans retenir le mobile racial. Un seul d’entre eux était mineur au moment des faits ; les dix coauteurs majeurs pouvaient être jugés avec lui par cette juridiction en raison de la connexité ou de l’indivisibilité des faits [4].

Après les observations des parties civiles, dont un mémoire détaillé présenté par Me Jérôme Triomphe au nom de l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne — l’AGRIF —, la juge réentendit les mis en examen. Aucun élément nouveau qui serait ressorti de ces auditions n’a été rendu public. Au regard des informations aujourd’hui accessibles, la requalification apparaît donc avant tout comme une appréciation renouvelée de témoignages et de faits déjà versés à la procédure [5].

Les objections ne dissipent pas la question

On objectera qu’une partie civile n’a fait ici que remplir son rôle, en soumettant au juge la lecture juridique favorable aux intérêts qu’elle défend. C’est exact : la procédure contradictoire sert précisément à faire apparaître et à corriger les éventuels angles morts de l’accusation ou de l’instruction. Reste que la qualification n’a été retenue qu’après le dépôt de ce mémoire, et contre les réquisitions du parquet.

Une seconde objection, tout aussi sérieuse, doit être entendue. L’article 132-76 du Code pénal ne transforme pas automatiquement toute insulte proférée au cours d’une mêlée nocturne en circonstance aggravante imputable à chacun. Il faut rattacher les propos aux infractions poursuivies, identifier leurs auteurs et déterminer les responsabilités individuelles. Dans une scène confuse impliquant plusieurs dizaines de personnes et des témoignages parfois divergents, un long travail d’instruction pouvait être nécessaire.

A lire aussi, Charles Rojzman: Affaire Nowak : quel antiracisme ?

Mais l’intitulé même du procès-verbal du 23 novembre montre que la question juridique avait été identifiée dès le cinquième jour. Cela ne signifie pas que la circonstance devait être retenue immédiatement. Cela interdit en revanche de soutenir qu’elle n’aurait émergé qu’au terme de l’enquête. La complexité probatoire explique la prudence ; elle explique moins aisément l’absence de toute qualification raciste dans le premier avis de fin d’information et dans le réquisitoire définitif du parquet, alors qu’aucun élément décisif issu des dernières auditions n’a, à ce jour, été rendu public.

Ce qui a changé en juillet 2026 n’est donc pas principalement le dossier, mais la signification juridique reconnue à des faits qui y figuraient déjà.

La statistique ne juge pas à la place du droit

Interrogé par Mediapart après cette décision, le président de SOS Racisme, Dominique Sopo, a maintenu : « C’est une notion qui vient de l’extrême droite, et qui n’a aucune réalité statistique » [6].

L’usage politique de l’expression « racisme anti-Blancs », notamment par l’extrême droite, est réel. C’est précisément pourquoi la question juridique doit être séparée de la polémique. Qu’une notion soit instrumentalisée ne permet pas de conclure que les faits qu’elle peut parfois désigner seraient imaginaires.

Une cour d’assises ne juge pas une moyenne nationale. Elle examine un acte déterminé, des victimes déterminées et les circonstances qui l’ont accompagné. La faible fréquence statistique d’un phénomène ne le rend pas juridiquement impossible.

Le Code pénal ne connaît d’ailleurs aucune catégorie appelée « racisme anti-Blancs ». Son article 132-76 aggrave une infraction lorsqu’elle est précédée, accompagnée ou suivie de propos ou d’actes visant la victime en raison de son appartenance ou de sa non-appartenance, vraie ou supposée, à une prétendue race, une ethnie, une nation ou une religion. Il ne demande pas si la victime appartient à une minorité, si son groupe est historiquement dominé ou si les personnes qui lui ressemblent sont, en moyenne, davantage exposées.

Le droit protège ici des individus, non des positions dans une hiérarchie sociologique.

On peut reconnaître que certaines minorités subissent plus fréquemment certaines discriminations et admettre simultanément qu’une personne blanche ou française puisse être victime d’une hostilité raciale. Refuser la seconde proposition au nom de la première revient à réserver le vocabulaire du racisme à des victimes préalablement agréées.

La statistique mesure une fréquence ; elle ne distribue pas le droit à la protection.

Quand la peur de paraître raciste devient une structure

Pour parler de mécanisme structurel, un dossier ne suffit pas. Il faut une durée, plusieurs institutions, des comportements convergents et des conséquences observables. Les scandales d’exploitation sexuelle de mineures à Rotherham et à Telford, au Royaume-Uni, fournissent une documentation de cette nature.

Le rapport dirigé par Alexis Jay sur Rotherham en 2014, l’enquête présidée par Tom Crowther sur Telford en 2022, puis l’audit national conduit par la baronne Casey en 2025 ont documenté les hésitations de policiers, d’agents municipaux ou de professionnels de l’enfance face à certains réseaux, par crainte d’être accusés de racisme ou d’attiser les tensions communautaires [7].

Ces rapports identifient également le mépris envers des victimes jugées peu crédibles, les défauts de coordination, le manque de moyens et les fautes professionnelles. Mais la peur de l’accusation raciste y figure bien comme un facteur durable de décision. Plusieurs institutions, plusieurs territoires et plusieurs années ont produit des comportements orientés dans le même sens, sans instruction centrale : chacun anticipait le coût attaché au fait de paraître stigmatiser une minorité.

On parle volontiers de racisme structurel pour désigner les biais supposés d’institutions entières. Ces enquêtes en révèlent l’envers : non pas un système qui produit du racisme, mais un système qui en produit une perception asymétrique. Lorsque la peur de paraître raciste pèse durablement sur les signalements, les enquêtes ou la communication publique, l’antiracisme devient une structure d’incitations qui distribue inégalement la crédibilité, le soupçon et le coût de l’erreur.

L’erreur inverse

L’affaire Henry Nowak, déjà analysée dans ces colonnes par Charles Rojzman, offre l’exact symétrique de ce mécanisme [8]. Après avoir poignardé le jeune homme à Southampton, Vickrum Digwa s’était présenté comme la victime d’une agression raciste. Le juge William Mousley a rejeté cette accusation comme mensongère ; elle contribua pourtant à faire momentanément traiter Henry Nowak, grièvement blessé, comme un suspect. L’autorité britannique de contrôle de la police examine encore si la race ou la religion des protagonistes a influencé les décisions de deux agents.

La diffusion des images provoqua des manifestations, puis des violences. Certains responsables de la droite britannique parlèrent d’un « moment George Floyd ». La comparaison est factuellement abusive : Henry Nowak avait été mortellement poignardé avant l’arrivée de la police et n’a pas été tué par les agents. Mais son succès politique révèle l’ampleur de la défiance qui s’installe lorsque les institutions paraissent distribuer trop vite les rôles de victime et d’agresseur.

À Crépol, il a fallu trente-deux mois pour que l’hypothèse d’un racisme visant des Blancs reçoive une traduction pénale ; à Southampton, une accusation formulée en sens inverse a suffi à faire momentanément traiter la victime comme un suspect.

Le coût asymétrique de l’erreur

Toute institution peut se tromper dans les deux sens : voir du racisme là où il n’y en a pas, ou ne pas le voir là où il existe. Dans une société universaliste, ces deux erreurs devraient être combattues avec la même exigence. Accuser à tort porte atteinte à la vérité et à la réputation ; refuser de reconnaître un mobile racial avéré abandonne les victimes et affaiblit l’égalité devant la loi.

Mais les institutions n’anticipent pas seulement le risque de se tromper. Elles anticipent aussi le prix qu’elles paieront pour leur erreur. Or ce prix varie selon la direction du soupçon. Sous-estimer un racisme visant une minorité peut provoquer immédiatement une crise médiatique, une accusation institutionnelle ou une sanction professionnelle. Tarder à reconnaître un éventuel racisme visant des Blancs ou des Français expose souvent à un coût moins immédiat. Soulever cette hypothèse peut même valoir une accusation de stigmatisation, de récupération ou de proximité avec l’extrême droite.

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Cette asymétrie produit un déplacement familier. Lorsqu’un fait contrarie la grille dominante, la discussion glisse de l’objet vers celui qui le désigne. La question cesse d’être : « Ces paroles ont-elles été prononcées et que signifient-elles ? » Elle devient : « Qui a intérêt à les mettre en avant ? » On parle alors de récupération, d’instrumentalisation ou d’extrême droite. Le locuteur est politiquement qualifié ; le fait demeure sans réponse.

Or l’usage politique d’une réalité ne la rend pas fausse. Refuser de l’examiner parce qu’elle pourrait bénéficier à un adversaire revient à lui abandonner le monopole de sa description. C’est ainsi que le déni prétend combattre la radicalisation tout en alimentant la défiance dont elle prospère.

La décision la plus prudente pour l’institution n’est alors plus nécessairement la plus exacte, mais celle qui minimise le risque réputationnel. Ce mécanisme ne suppose ni complot ni intention malveillante. Il suffit que des professionnels aient appris qu’une erreur leur sera beaucoup plus reprochée dans un sens que dans l’autre.

Le problème n’est pas qu’une démocratie soit vigilante face au racisme. Elle doit l’être. Le dévoiement commence lorsque le seuil de preuve, l’empressement à qualifier les faits et la crédibilité accordée aux victimes varient selon leur identité supposée.

Albert Camus écrivait que « mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde » [9]. Crépol révèle une manière plus insidieuse encore d’y contribuer : ne pas manquer de mots pour désigner le racisme, mais réserver leur emploi aux réalités que notre morale est disposée à reconnaître.

Près de trois ans après la mort de Thomas, la justice commence à nommer ce qu’elle avait sous les yeux. Ce n’est pas encore un verdict. C’est déjà la condition nécessaire pour comprendre.


Notes

[1] Compte rendu intégral de la deuxième séance de l’Assemblée nationale du 28 novembre 2023 : « Thomas, 16 ans, a été poignardé à mort ; seize autres personnes ont été blessées à l’arme blanche, dont trois grièvement. » Les premières enquêtes de presse ont également rapporté l’intervention des agents chargés de la sécurité du bal.

[2] Lucie Soullier, « Dans l’affaire du meurtre de Thomas Perotto à Crépol, la justice retient in extremis la circonstance aggravante de racisme », Le Monde, 24 juillet 2026 ; Sandra Buisson, « Crépol : le racisme, circonstance aggravante de dernière minute », Le Point, 24 juillet 2026. Les deux articles rapportent l’ajout de la circonstance aggravante dans le second avis de fin d’information et son extension aux quatorze mis en examen.

[3] Sandra Buisson, Le Point, 24 juillet 2026, pour les neuf personnes sur 104 entendues dès novembre 2023 ; question écrite nº 5364 d’Alexandre Sabatou, publiée le 25 mars 2025, et réponse du ministère de la Justice publiée le 19 août 2025, pour le procès-verbal du 23 novembre et son accessibilité aux magistrats.

[4] Le Dauphiné libéré, 12 juin 2026 : le parquet a requis le renvoi de onze des quatorze mis en examen devant la cour d’assises des mineurs de la Drôme ; un seul des onze était mineur au moment des faits. L’article L. 231-9 du Code de la justice pénale des mineurs permet à cette cour de connaître des crimes et délits commis par des coauteurs ou complices majeurs lorsqu’ils sont connexes ou indivisibles avec le crime commis par un mineur âgé d’au moins seize ans. L’article L. 434-3 permet au juge d’instruction de renvoyer ensemble devant elle tous les accusés âgés d’au moins seize ans, ou de disjoindre les poursuites visant les majeurs.

[5] Sandra Buisson, Le Point, 24 juillet 2026, sur les observations déposées par Me Jérôme Triomphe, avocat de parties civiles et de l’AGRIF. Fondée en 1984 par Bernard Antony, alors député européen du Front national, l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne mène principalement par la voie judiciaire une lutte contre ce qu’elle qualifie de racismes antifrançais et antichrétien. Ce positionnement politique est public, mais ne dit rien, en lui-même, de la valeur juridique du mémoire déposé : un argument s’apprécie sur ses mérites, non sur l’identité politique de celui qui le formule. En l’espèce, la juge d’instruction a retenu la qualification que l’association défendait, contre les réquisitions du parquet.

[6] Samia Dechir et Anass Iddou, « Affaire Crépol : la très contestée notion de “racisme anti-Blancs” retenue par la justice », Mediapart, 24 juillet 2026. La citation de Dominique Sopo est reproduite littéralement. Voir également l’article 132-76 du Code pénal.

[7] Alexis Jay, Independent Inquiry into Child Sexual Exploitation in Rotherham (1997-2013), août 2014 ; Tom Crowther, Report of the Independent Inquiry into Telford Child Sexual Exploitation, juillet 2022 ; Baroness Casey of Blackstock, National Audit on Group-Based Child Sexual Exploitation and Abuse, juin 2025. L’audit Casey relève que des organisations ont évité d’examiner la question ethnique par peur de paraître racistes, de provoquer des tensions ou de nuire à la cohésion communautaire.

[8] Charles Rojzman, « Affaire Nowak : quel antiracisme ? », Causeur, 8 juin 2026. Voir également les observations de condamnation prononcées dans l’affaire R v Vickrum Singh Digwa et l’enquête de l’Independent Office for Police Conduct sur la conduite de deux policiers et l’influence éventuelle de considérations liées à la race ou à la religion.

[9] Albert Camus, « Sur une philosophie de l’expression », compte rendu de l’ouvrage de Brice Parain publié dans Poésie 44, nº 17, 1944. La formulation exacte est : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »

En mer de Chine, la guerre des récifs a déjà commencé

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Le secrétaire d'État américain Marco Rubio (à droite) rencontre le ministre thaïlandais des Affaires étrangères Sihasak Phuangketkeow en marge de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l'ASEAN à Pasay (Philippines), le jeudi 23 juillet 2026. © Brendan Smialowski/AP/SIPA

Alors que Pékin et Manille se renvoient la responsabilité d’une nouvelle confrontation en mer de Chine méridionale, les États-Unis et le Japon ont rejoint les Philippines pour des exercices maritimes. Cette querelle des récifs illustre les tensions croissantes dans l’Indo-Pacifique, sur fond de rivalité stratégique entre la Chine et les États-Unis.


Le 20 juillet 2026, un nouvel accrochage entre des navires chinois et philippins, près du récif de Second Thomas, en mer de Chine méridionale, a ravivé les tensions régionales en marge d’une importante réunion de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), organisée à Manille, capitale des Philippines. Les deux parties se sont rejeté la responsabilité de l’incident, avant que la situation ne s’apaise. Cet incident n’a rien d’anodin à l’heure où les cartes géopolitiques se redessinent depuis le retour à la Maison-Blanche du président Donald Trump.

Un archipel au cœur des ambitions chinoises

L’incident s’est déroulé au cœur de l’archipel disputé des Spratleys, un ensemble d’îlots et de récifs revendiqué par six États : la Chine, le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, Taïwan et Brunei. Au-delà de son importance stratégique, cette zone constitue, pour tous ces pays, un enjeu économique majeur en raison de ses abondantes ressources halieutiques et des importantes réserves d’hydrocarbures qu’elle pourrait receler. Mais, au cours des dernières années, Pékin a procédé à d’importants travaux de remblaiement sur plusieurs récifs et îlots qu’elle considère comme relevant de sa souveraineté nationale. Les Chinois y installent des infrastructures militaires comprenant des pistes d’aviation, des radars et des systèmes de défense, obligeant Manille à repenser sa stratégie de sécurité maritime aux côtés du Japon et de l’Australie.

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En réponse à la montée des tensions avec le «dragon rouge», Washington a resserré son partenariat stratégique avec Manille. Liés par un traité de défense mutuelle conclu en 1951, les États-Unis ont réaffirmé à plusieurs reprises leur soutien aux Philippines depuis l’élection du président Ferdinand Marcos Jr. (notre photo ci-contre) en 2022, faisant de l’archipel l’un des piliers de leur stratégie de contrepoids face aux ambitions chinoises dans l’Indo-Pacifique. Pour Washington et ses alliés, la liberté de navigation est un principe essentiel : elle doit empêcher qu’une seule puissance impose ses règles sur l’une des principales routes commerciales mondiales, au détriment des autres.

Une zone stratégique pour le commerce mondial

Cet événement intervient dans un contexte particulièrement sensible pour l’ASEAN. L’organisation tente depuis plusieurs années de maintenir un équilibre délicat entre ses relations économiques avec la Chine et ses préoccupations sécuritaires.

La Chine est le premier partenaire commercial de nombreux pays d’Asie du Sud-Est, mais plusieurs États membres de l’ASEAN s’inquiètent de plus en plus de la présence maritime chinoise et de ses ambitions militaires de plus en plus affirmées. Le Vietnam, les Philippines et la Malaisie, notamment, redoutent que Pékin ne transforme progressivement ses revendications territoriales en contrôle effectif de la région. Manille souhaite également obtenir une condamnation plus ferme des comportements chinois. Les Philippines s’appuient sur la décision rendue par la Cour permanente d’arbitrage de La Haye, en 2016, qui a invalidé une grande partie des revendications de Pékin au regard de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM). De son côté, la Chine communiste a refusé de reconnaître cette sentence, contestant la compétence du tribunal international dans ce dossier.

Si aucun des acteurs ne semble aujourd’hui chercher un affrontement militaire direct, la multiplication des incidents augmente le risque d’une erreur de calcul. Une crise locale pourrait alors rapidement prendre une dimension internationale, dans une région déjà marquée par les tensions autour de l’île indépendante de Taïwan et la rivalité croissante entre Pékin et Washington.

Une position de prudence qui favorise la Chine

À l’issue de la réunion de l’ASEAN, le 24 juillet, après quatre jours de débats intenses, les pays d’Asie du Sud-Est ont finalement adopté une position de prudence face à cette recrudescence des affrontements en mer de Chine méridionale. Depuis 2023, les Philippines ont officiellement dénoncé plus de 200 incidents impliquant les garde-côtes, la marine ou les milices maritimes chinoises dans leur zone économique exclusive. Ce chiffre inclut les collisions, les manœuvres dangereuses, les tirs de canons à eau, les blocus de missions de ravitaillement, les abordages et les intimidations.

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Sans condamner directement Pékin, les États membres ont appelé toutes les parties à faire preuve de retenue, à éviter toute action susceptible d’aggraver les tensions et à respecter le droit international maritime. L’organisation a également réaffirmé son soutien à la poursuite des négociations avec la Chine sur un futur code de conduite destiné à prévenir les incidents et à encadrer les comportements des différents acteurs.

Si cette issue diplomatique constitue un succès relatif pour Pékin, qui échappe ainsi à une condamnation collective, elle révèle surtout les divisions persistantes au sein de l’ASEAN entre les pays directement confrontés aux revendications chinoises, comme les Philippines et le Vietnam, et ceux qui souhaitent préserver leurs liens économiques avec la Chine. De quoi réjouir Pékin et sa diplomatie, qui considèrent le monde comme un vaste jeu d’échecs où seule la puissance permet de l’emporter face à ses rivaux.

De la dignité pour Delphine Jubillar !

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Le 3 juillet 2026, après plus de cinq années de dénégations, Cédric Jubillar (ici photographié lors de son procès le 22 septembre 2025) a reconnu sa responsabilité dans la mort de son épouse, Delphine Jubillar. © JM HAEDRICH/SIPA

Cinq ans et demi après la disparition de Delphine Jubillar, Cédric Jubillar a finalement reconnu sa responsabilité dans la mort de son épouse et conduit les enquêteurs jusqu’au lieu où son corps a été retrouvé. Alors que le procès en appel a été renvoyé au premier semestre 2027, les aveux tardifs du condamné et la médiatisation des témoignages continuent d’alimenter un feuilleton judiciaire dont la victime demeure trop souvent la grande absente.


Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’avant un procès criminel, en premier ressort ou en appel, j’éprouve un sentiment de malaise, une impression d’indécence. Dans certaines affaires, une sorte de mythification médiatique de l’accusé s’installe, dès le prononcé de la sanction. Comme si ce dernier méritait un quelconque respect au prétexte de son incarcération durable. Et si, de surcroît, on lui fait écrire un livre sur lui-même, son parcours et ses crimes, il est assuré d’obtenir de la publicité, de la lumière, au lieu de l’opprobre. Dans ce domaine, la déontologie des journalistes pèse peu face au désir obscène de satisfaire la curiosité et le voyeurisme du public.

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La mort de Delphine Jubillar a engendré d’autres turpitudes. La stratégie des deux avocats (père et fils) de Cédric Jubillar n’a pas produit les effets qu’ils en attendaient. Il est clair, en tout cas, que lors du procès en appel prévu au premier semestre 2027, ils ne tireront pas nécessairement profit de l’étrange retard, manifestement tactique, avec lequel leur client est passé aux aveux – à cause, selon lui, de la justice qui ne l’aurait ni bien traité ni compris – puis à indiquer l’endroit où se trouvait le corps de sa victime.

Un aveu n’efface pas cinq années

Il est peu probable que l’on rende grâce à Cédric Jubillar d’une sincérité qu’il aurait pu manifester dès l’origine et qu’il n’a pas eue pour des motifs peu convaincants. En définitive, de ce prétendu coup de théâtre judiciaire demeurent le constat d’une manipulation et, probablement, l’espérance déçue de ses deux conseils. Cette comédie, loin de favoriser la transparence, a contribué à épaissir l’atmosphère délétère qui entoure cette tragédie criminelle et n’a pas rendu justice à Delphine Jubillar. Mais la dignité qui lui était due a été encore davantage bafouée par l’entretien que son « amant de Montauban », Donat-Jean, a accordé au journaliste Ronan Folgoas, dans Le Parisien.

Comment cet homme, que l’on dit effondré, a-t-il pu accepter un tel exercice médiatique, fait de révélations inutiles et de supputations dangereuses, alors que, n’ayant évidemment pas été présent lors de la nuit fatale, il ne pouvait se livrer qu’à des hypothèses et à des affirmations fragiles ? Que pouvait-il savoir de ce qui s’est réellement passé, de la dispute au sein du couple Jubillar ? Comment pouvait-il être si certain que Delphine Jubillar, si adorable avec lui, n’avait pas montré un tout autre visage face à son mari, qu’elle n’avait pas eu les propos blessants que l’accusé prétend avoir entendus ?

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Même si l’on comprend bien l’intérêt qu’avait Cédric Jubillar à raconter son histoire selon une version présentant la victime sous un jour agressif, il n’est pas inconcevable que, dans le feu de l’affrontement, Delphine Jubillar se soit éloignée de l’image d’Épinal brossée par son amant. Celui-ci aurait dû refuser ce narcissisme médiatique et réserver son témoignage à la cour d’assises d’appel.

Si, après l’horreur et les calculs, venaient le silence, la dignité, l’attente et, ensuite, l’arrêt de la cour d’assises, alors justice serait faite.

Tour de France, tour de Babel

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Le coureur Paul Seixas devant le cabaret du Moulin-Rouge et les danseuses de French cancan lors de la dernière étape du Tour de France, hier à Paris © DAVID PINTENS/BELGA/SIPA

Le Tour 2026 est bouclé. Toujours pas de Français en jaune à l’arrivée. Bernard Hinault, dernier vainqueur tricolore, attend un successeur depuis… 1985.


Dimanche sur les Champs-Élysées, Tadej Pogačar a remporté haut la main son cinquième Tour de France. C’était écrit : le Slovène est un champion avec un C majuscule, qui rejoint dans la légende les quintuples vainqueurs Anquetil, Hinault, Merckx et Indurain.

La surprise, mauvaise, et qui fait rire jaune, est venue des coureurs français : ils n’ont pas gagné une seule des 21 étapes au programme. Depuis la création du Tour en 1903, un tel fiasco ne s’était produit que deux fois, lors des éditions 1926 et 1999… Pour sauver l’honneur, il faut évidemment saluer la 4ᵉ place de Paul Seixas, qui, à seulement 19 ans, boucle son premier Tour, ainsi que la 5ᵉ place de Lenny Martinez. Chez les Martinez, on naît coureur de père en fils : au siècle dernier, le grand-père, Mariano, courait d’ailleurs avec un certain Bernard Hinault…

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Or, depuis 1985 et la dernière victoire du « Blaireau », aucun Français n’a inscrit son nom au palmarès. 41 ans déjà : un cycle infernal et sans frein… Faut dire que la roue a tourné et le paysage a changé — pas les belles régions que la course déroule comme les pages d’un manuel de géographie, mais le peloton, tricoté par la mondialisation. Comme un coureur dans une descente, j’ai plongé dans mes archives : le Tour de France est devenu une tour de Babel.

En 1985, lors du dernier succès de Hinault, il y avait 180 coureurs au départ (18 équipes de 10) et 16 nationalités représentées, dont 45 coureurs français, soit 25 % du peloton.

Cette année, en 2026, on comptait 184 coureurs au départ (23 équipes de 8) et 27 nationalités (voir tableau ci-dessous), avec seulement 30 coureurs français, soit 16,3 % du peloton. La concurrence est forcément plus féroce et le défi d’autant plus difficile à relever que le vélo ne fait plus rêver les jeunes citadins. Vus comme un sport de ringard ou de paysan, les deux-roues n’ont plus la côte : ces jeunes ont d’autres petits vélos dans la tête, trouvant le plus souvent plus ludique, et lucratif, de taper dans un ballon de foot…

Libido ergo sum

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Yannis Ezziadi et Stella Roche. © Quentin Verwaerde

Imaginez un remake des Dames du bois de Boulogne où Maria Casarès aurait une bite et d’énormes seins de silicone. C’est Allée de la Reine-Marguerite: l’histoire de Stella Rocha, merveilleuse pute trans, et de son monde de cul, de violence, d’amitié et d’amour dans la chaude nuit du Bois, au plus loin du conformisme LGBT. Signé Yannis Ezziadi, bien sûr !


Ne cherchez pas à comprendre. Laissez-vous emporter par Yannis Ezziadi et son amie Stella Rocha dans le monde démesuré des filles du bois de Boulogne. Ne vous torturez pas pour savoir dans quelle case ranger ces créatures armurées de cuir et de vinyle, bardées de strass et de paillettes, sublimes et vaguement inquiétantes avec leur cul et nichons de silicone, leur sexe d’homme (que la plupart ont conservé). Filles, femmes, folles, trans, travelos, putes, femmes à bite : ignorant les codes ennuyeux du LGBTisme, elles ne demandent ni statut ni reconnaissance et se foutent bien d’être mégenrées ou mal nommées. Peu leur chaut que la société ne les traite pas comme de « vraies femmes ». Au Bois, c’est elles qui mènent la danse. Parce qu’au Bois, « une vraie femme, ça doit bander dur ! ».

Le troisième sexe

Pas besoin de leur demander leur pronom. Spontanément vous direz « elles », même pour ces hommes insoupçonnables le jour, comme Suzy, « ancien militaire de l’armée chinoise qui se travelotait en bourgeoise du XVIe pour faire la pute au Bois ». Et puis, tant pis si vous vous emmêlez les pinceaux, à l’image du père de Stella le jour où il vient du Brésil pour la voir triompher au théâtre : « Tu sais, lui dit-il, tu es notre fils, Stella. […] Et de toutes mes filles, tu es la plus belle. »

Explorateur des marges, aimanté par l’imbrication de la beauté et de la bestialité, de la jouissance et de la mort, Yannis Ezziadi aime se perdre dans les mondes parallèles où la norme commune est bafouée, la morale déréglée et le jugement, suspendu. Après avoir arpenté la planète corrida, il est tombé dans le chaudron du Bois comme d’autres dans la drogue, y passant des dizaines de nuits, guidé par Stella et quelques autres, dont l’indestructible Vera Furaçao, dont on fait la connaissance la nuit où, furieuse de voir débarquer des intrus, elle course un ami de Stella qui a eu le front de se prétendre brésilien alors qu’il est colombien, en brandissant un miroir sur lequel elle a préalablement pissé. Pionnière du Pigalle des trans, puis du Bois, Vera a aujourd’hui 74 ans. Il lui arrive encore de « faire quelques bons clients » : « Quand on est une vraie pute, comme moi, on le reste jusqu’à sa mort ! Être pute, ce n’est pas juste un métier ! »

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Pour Stella, ce sera, en plus d’un gagne-pain, le chemin pour se trouver. La première fois, c’est à Kourou, un peu par accident, elle a 20 ans et n’est encore « qu’un garçon efféminé et un peu hormoné » qui fait fantasmer deux magnifiques légionnaires : « Même gratuit, je l’aurais fait avec plaisir. Le travestissement me donnait accès à mon idéal masculin. » Une fois à Paris, alors qu’elle cherche à gagner de quoi repartir au Brésil, son ami Bradley – qui deviendra Soledad – lui parle de cet endroit où on dit que « les travestis se mettent au bord de la route et que les hommes s’arrêtent pour leur donner de l’argent ». En échange de pas grand-chose – quelques sucettes, parfois un enculage. Elle se prostitue pendant quinze ans, tout en vivant un amour passionné et féroce avec Ryad, Kabyle dont la beauté est étourdissante et la jalousie dévorante. La prostitution, elle n’en fait pas toute une histoire. « Si j’ai souffert pendant cet épisode de ma vie, c’est surtout à cause d’une déception amoureuse et de certaines trahisons. Pas à cause du sexe contre l’argent. »

Amateurs de misérabilisme, moraline et pleurnicheries, passez votre chemin. Ezziadi raconte d’une plume à la fois clinique et vivante, charnelle et distante, les tribulations par lesquelles Marcos, garçon de Belém, élevé dans une famille pauvre et aimante de sept enfants, couvé et bon élève, se métamorphose en la flamboyante Stella qui s’installe avec sa nouvelle famille de travelos dans un petit hôtel du 7e arrondissement de Paris parce que les putes n’ont pas de fiches de paye.

La dangereuse expérience de la liberté

Ezziadi ne juge pas, ne s’indigne pas, ne s’effraie pas. À peine s’étonne-t-il des demandes bizarres, voire franchement dégoûtantes de certains clients. Quant à la violence, qui sévit bien plus entre les filles qu’avec les clients – ce qui n’empêche pas un assassinat retentissant –, elle fait partie du jeu. Stella gagne sa place à la force des poings, en venant à bout d’une bande de Sud-Américaines furibondes. Après l’empoignade, on réajuste sa perruque, on rigole, on fraternise. De cette existence chaotique qui commence quand le jour finit, beaucoup ne retiendront que l’aliénation, l’exploitation, l’incertitude, la précarité. Le douloureux bricolage du corps. Et pendant quelques mois, cette chambre où on s’entasse à cinq ou six parce que tout l’argent part dans le crack, un piège dont Stella sortira avec le soutien de sa famille qui, à des milliers de kilomètres, organise des chaînes de prières. Pourtant, aussi incompréhensible que cela semble à beaucoup, pour une grande partie des filles, le Bois est un choix. La scène où elles se produisent et adviennent.

Vous qui entrez ici, perdez toute tempérance. L’air du Bois est saturé de désirs, de fantasmes, de pulsions et de honte. Partout, les effluves, les cris, les chuchotis, les rires du sexe. Beaucoup de novices pensent que le Bois, avec ses travestis, est un terrain de chasse pour homos. En réalité, la plupart des clients sont des hétéros purs et durs. « Hypocrite lecteur, mon semblable mon frère », comme dit Baudelaire. Que viennent-ils chercher, quand la nuit noire fait chavirer les identités et les certitudes, dans l’étreinte de ces corps felliniens ? Quelle émotion inavouée leur procure la rencontre avec le troisième sexe – ni homme ni femme et les deux en même temps ?

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Un jour, ce monde disparaîtra, englouti par le puritanisme de l’époque. Ou dévoré par la disneylandisation et livré aux cars de touristes. On dira qu’il était horrible, machiste, violent. On se félicitera que ce temps sombre soit révolu. Ezziadi et Rocha refusent qu’on oublie le reste : toutes ces drôles de filles, tous ces hommes qui ont vécu, à l’abri de ces feuillages, une dangereuse et scandaleuse expérience de la liberté.

Allée de la Reine-Marguerite. Souvenirs d’une Brésilienne au Bois de Boulogne, Le Cherche-Midi, 2026, 240 pages.

La France de Sempé

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Monsieur Nostalgie continue son exploration de la bédéthèque idéale de l’été. Il s’arrête ce dimanche sur Un peu de la France paru chez Gallimard en 2005, grand format sans texte, de Jean-Jacques Sempé (1932–2022)…


S’il fallait décrire notre pays fantasmé et ontologique, donner un sens à notre vieille nation, la faire aimer et faire perdurer son onde à travers les âges, Un peu de la France de Sempé, paru chez Gallimard en 2005, serait la clé des champs, le parchemin de la découverte, la carte postale grand format à destination des visiteurs étrangers. Notre meilleure porte d’entrée. Vous allez enfin nous aimer.

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Des malveillants, sans cœur, aigris de déterminisme et révolutionnaires d’estrade, y verront du rance, du réactionnaire, du folklore agricole et de la démagogie bourgeoise. Ils détestent leur terre et leur Histoire. Ils salissent toujours les élans les plus sincères. Leurs chimères sont mortifères.

Tous les autres, majorité silencieuse et citoyens respectueux, savent d’instinct que la France est une géographie et un songe, un esprit et une promenade, un bâti et une échappée, des Hommes et une forme d’absolutisme champêtre, souriant, villageois. Une France d’ascendance paysanne qui s’est émancipée dans les livres.

Le sourcier des paysages français

En cette fin juillet, après les canicules de juin, qu’il est bon de retrouver son pays vu, senti et porté par le crayon de Sempé. Nous ouvrons ce grand livre illustré sans texte (la France n’a pas besoin de trop de mots, elle se vit de l’intérieur, dans son intimité) avec une joie de communiant. Nous allons enfin communier avec les vergers et les potagers, les haies et les clairières, l’ombre des murs et les champs moissonnés, les places girondes et les coteaux penchés. Le soleil est partout, à toutes les pages, dans une fête d’anniversaire, dans un pavillon de banlieue en pierres meulières ou sur une départementale bordée de platanes.

Sempé a eu raison d’intituler ce carnet de voyage hexagonal Un peu de la France et non « Un peu de France », qui paraîtrait réducteur, timoré, presque honteux, à la sauvette. L’article défini s’impose ; il est la couronne de laurier de la mariée, le chapeau de paille du jardinier, la toque du chef, il grandit et anoblit. Sempé, avec grâce et malice, professeur d’esthétique et non de morale, nous livre des tableaux pleins, entiers, juteux et gourmands. On croque dans chaque illustration ; elle respire une bonté et une lumière qui sont considérées aujourd’hui comme un aveu de faiblesse, comme une marque de soumission à un ordre établi, alors qu’elles sont des souvenirs d’enfance, des morceaux de mémoire. Il fallait du cran, déjà en 2005, une certaine audace idéologique pour ne pas sombrer dans le défaitisme et l’hagiographie des cités.

Que nous montre Sempé dans son catalogue de France ? Qu’il poursuit un travail de sourcier, qu’il est dans la veine d’un Pagnol ou d’un Tati de Jour de fête, que le créateur du Petit Nicolas est un héritier de Thierry la Fronde et de Charles Trénet. Chez Sempé, les tracteurs font des bouchons sur les routes étroites, les mémés à cabas se rendent au marché à bicyclette, l’harmonie municipale est la fierté du canton, les enfants jouent dans la rivière et s’aventurent dans une ruine qui porte les stigmates d’une vieille réclame « BYRRH », les aristos désargentés invitent leurs amis à un déjeuner chic sous la gloriette alors que leur château tombe en lambeaux. On croit même reconnaître un boucher ambulant dans un antique Type H à la carrosserie fripée. Chez Sempé, il y a beaucoup de gares, de vaches, de vélos et de couvre-chefs (bérets et galures étranges). Il dessine même des sorties d’usine. Il se fait paléontologue.

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Tout ce décorum pourrait sembler désuet, anachronique, presque mensonger ; il est sacrément culotté, à l’évidence. Sempé n’est pas un naturaliste social, tatillon et sentencieux ; sa France pavillonnaire et rurale, bistrotière et garde-barrière est une bouffée de chaleur. On y court. On s’y sent à l’aise. On entend le bruit d’une mobylette dans la nuit. Elle est aussi appétissante qu’un déjeuner, le dimanche, chez sa grand-mère. Il y aura des œufs en meurette et un clafoutis aux abricots à midi.

Un peu de la France, Sempé, Gallimard, 2005, 128 pages