Marine Le Pen reste largement en tête, Jean-Luc Mélenchon progresse à 17 % et Édouard Philippe tombe à 15 % dans l’hypothèse où il représente seul le bloc central. Six mois avant la présidentielle, le dernier sondage Ipsos BVA pour Le Parisien installe pour la première fois le chef des Insoumis au second tour dans toutes les configurations testées. Le scénario longtemps présenté comme un épouvantail devient une hypothèse très sérieuse. Mais il est encore trop tôt pour parler d’inéluctable.
Pendant des mois, Édouard Philippe a été présenté comme l’adversaire le plus probable de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. L’ancien Premier ministre semblait disposer d’un avantage simple : un bloc central affaibli mais encore suffisamment large pour lui permettre de devancer une gauche éclatée. Le dernier sondage Ipsos BVA-CESI pour Le Parisien bouleverse ce scénario.
Dans les quatre hypothèses testées, Marine Le Pen arrive toujours largement en tête avec 32 à 33,5 % des intentions de vote. Mais derrière elle, Jean-Luc Mélenchon atteint désormais 17 % et se qualifie pour le second tour dans toutes les configurations. Lorsqu’Édouard Philippe est le candidat du bloc central, il n’obtient plus que 15 %, contre 17 % pour le leader de La France insoumise. Raphaël Glucksmann suit à 14 %. Le sondage a été réalisé les 21 et 22 octobre auprès de 1 500 personnes inscrites sur les listes électorales.
Édouard Philippe perd son statut de favori du centre
La comparaison avec septembre est sévère pour l’ancien Premier ministre. Il y a encore quelques semaines, un précédent sondage Ipsos BVA le plaçait à 19 % lorsqu’il représentait seul le bloc central, derrière Marine Le Pen mais devant Mélenchon. Il tombe aujourd’hui à 15 %. Gabriel Attal recule lui aussi dans les scénarios où il est testé.
Ce décrochage pose une question plus large que celle des personnes. Le macronisme peut-il encore produire un candidat capable de rassembler suffisamment au premier tour ? Après dix années au pouvoir, le bloc central paie l’usure d’Emmanuel Macron, la situation budgétaire, les tensions sociales et l’absence de successeur incontestable. Philippe conserve une image de présidentiable, mais cette image ne suffit plus automatiquement à garantir sa qualification.
Mélenchon bénéficie de la polarisation
À l’inverse, Jean-Luc Mélenchon dispose d’un socle très consolidé. Ses 17 % représentent une progression de deux points par rapport à septembre dans l’enquête Ipsos. Ce niveau reste très loin de celui de Marine Le Pen, mais dans un paysage fragmenté, il peut suffire à atteindre le second tour.
Le paradoxe est connu. Mélenchon reste l’une des personnalités politiques les plus clivantes du pays, mais cette polarisation lui garantit aussi une base électorale disciplinée. Lorsque le centre, la droite classique et la gauche non mélenchoniste se partagent leurs électeurs entre plusieurs candidatures, un bloc de 17 ou 18 % peut devenir décisif.
Les violences du 17 octobre n’ont pas fait progresser Marine Le Pen dans cette enquête, contrairement à ce qu’une lecture mécanique aurait pu laisser penser. Elles n’ont pas davantage affaibli Mélenchon. Le résultat le plus visible est plutôt l’érosion des candidats du centre, alors que les deux pôles les plus structurés conservent ou renforcent leurs positions.
Un second tour qui ferait exploser le vieux « front républicain »
Un duel Le Pen-Mélenchon placerait le pays dans une situation politique entièrement différente des seconds tours de 2017 et 2022. Le réflexe du « front républicain » deviendrait beaucoup plus incertain. Une partie de la droite et du centre refuserait probablement de voter pour Mélenchon ; une partie de la gauche modérée pourrait tout aussi difficilement soutenir Marine Le Pen. Les reports de voix deviendraient l’enjeu central d’une campagne où chacun des deux finalistes susciterait un rejet massif dans le camp adverse.
Il serait pourtant absurde de qualifier ce second tour d’inévitable. Une intention de vote n’est pas une prédiction. La campagne n’est pas figée, les candidatures définitives ne sont pas toutes connues et la gauche non mélenchoniste comme la droite peuvent encore recomposer le jeu. Le récent succès de Raphaël Glucksmann dans la primaire du centre gauche rappelle d’ailleurs que des dynamiques peuvent apparaître rapidement.
Les marges entre Mélenchon, Philippe et Glucksmann restent suffisamment faibles pour qu’un événement politique, une candidature retirée ou une campagne réussie modifie l’ordre d’arrivée. À six mois du scrutin, quatre ou cinq points ne constituent pas un mur infranchissable.
Mais quelque chose a changé. Le second tour Le Pen-Mélenchon n’est plus seulement le scénario repoussoir brandi dans les débats télévisés. Il est désormais celui que produit une enquête d’opinion importante dans toutes les hypothèses testées. Édouard Philippe, qui apparaissait encore récemment comme le mieux placé pour l’empêcher, n’a plus de marge de sécurité. La présidentielle française entre ainsi dans une phase où les deux candidats les plus clivants sont aussi, pour le moment, les deux candidats les mieux placés.
L’attentat contre une église orthodoxe de Karak vendredi dernier a fait neuf morts. Les trois suspects appartiennent à une famille de la région, comme le chef de la police chargé de les arrêter. Dans ce bastion historique de la monarchie hachémite, les solidarités tribales, qui constituent l’un des fondements de l’État jordanien, sont aujourd’hui confrontées à la radicalisation islamiste.
Vendredi 23 octobre, trois hommes armés ont ouvert le feu sur les personnes réunies pour des funérailles à l’église grecque-orthodoxe Saint-Georges, dans le village de Hammoud, près de Karak, au sud de la Jordanie. Dominée par une forteresse construite en 1142 par les croisés du royaume de Jérusalem, la ville fut notamment le fief de Renaud de Châtillon (1125-1187). L’attaque a fait neuf morts et 34 blessés. Après trois jours de recherches, les forces de sécurité ont retrouvé les suspects lundi matin dans une maison abandonnée. Refusant de se rendre, ils ont ouvert le feu sur les policiers avant d’être blessés et arrêtés.
Le directeur de la Sécurité publique, le général Obeidallah al-Maaytah, a donné leurs identités. Hazza Zaidan Mohammed, son frère Mishal et leur beau-frère Ahmad Sami Hussein. Les trois hommes appartiennent à la même famille et habitent dans la région. Selon les autorités, Hazza aurait organisé l’attaque. Aucune organisation n’a revendiqué l’attentat mais tous les trois adhèrent à une idéologie islamiste extrémiste, dite takfiriste, qui considère comme mécréants ceux qui ne partagent pas ses convictions.
Deux communautés
Selon les informations disponibles, la famille des suspects appartient aux al-Thneibat, l’une des grandes tribus musulmanes de Karak. Parmi ses membres figure Mohammad Thneibat, ancien vice-Premier ministre et ministre de l’Éducation, aujourd’hui président de Jordan Phosphate Mines Company, la principale entreprise du pays, spécialisée dans l’extraction de phosphate de la mer morte et la fabrication d’engrais.
Le roi Abdallah II de Jordanie, en fonctions depuis 1999.
Aucun lien de parenté direct avec les suspects n’a été établi mais, dès le jour de l’attentat, des représentants des al-Thneibat ont condamné le massacre, rappelé leurs liens historiques avec les al-Halasa, la communauté chrétienne à laquelle appartiennent les victimes, et réaffirmé leur fidélité au roi Abdallah II.
Les al-Halasa sont eux aussi profondément enracinés dans la région. Ils figurent parmi les anciens clans chrétiens de Karak, dont la présence est attestée bien avant la naissance de la Jordanie. En 1812, le voyageur suisse Johann Ludwig Burckhardt y recensait environ 150 familles chrétiennes et 400 musulmanes. Ces chrétiens arabes, majoritairement orthodoxes à l’origine, n’étaient pas une population étrangère protégée par les tribus musulmanes, mais des acteurs du système tribal, avec leurs terres, leurs troupeaux, leurs activités commerciales, leurs notables et leurs alliances. Ils ont participé, comme les autres familles de Karak, à la construction de la Transjordanie puis à la vie politique du royaume hachémite.
La réaction des deux communautés ne relève pas seulement de la solidarité ou de la compassion. Dans une société où l’appartenance tribale conserve un poids considérable, elle vise à empêcher que le crime de trois individus ne devienne une affaire entre deux communautés. La monarchie joue son rôle d’arbitre, tandis que les notables s’efforcent de préserver les liens sur lesquels repose une partie de l’ordre social jordanien.
Un autre détail mérite de retenir l’attention. Le chef de la police porte lui-même un nom associé à Karak, celui des Maaytah, l’une des familles tribales de cette région. Les hommes qui ont attaqué l’église et celui qui dirige les forces chargées de les arrêter viennent du même territoire. Ce n’est pas une simple coïncidence géographique. Karak appartient au cœur historique de la Transjordanie, cette partie du royaume où la monarchie hachémite a recruté une grande partie de ses soutiens et serviteurs.
Constitution du premier gouvernement jordanien à Amman en avril 1921
Pour comprendre cette histoire, il faut remonter à 1921. À l’époque, il n’existe pas encore de Jordanie. À l’est du Jourdain, des villes, des villages et des tribus vivent sous des autorités locales fragiles, après la disparition de l’Empire ottoman. Karak est l’un des centres de ce territoire. Construite autour de sa forteresse médiévale, la ville domine les plateaux situés à l’est de la mer Morte. L’une des grandes routes du pèlerinage à La Mecque passe à proximité. Et les tribus de la région ont longtemps su monnayer leur capacité à « assurer la sécurité des caravanes » auprès des autorités ottomanes, dont le prestige dépendait notamment du bon déroulement du pèlerinage annuel. Karak possède ainsi ses notables, ses grandes familles, ses réseaux de solidarité et une tradition d’autonomie qui ne date pas de l’arrivée des Britanniques.
Abdallah Ier de Jordanie.
C’est dans ce pays qu’arrive Abdallah, fils du chérif Hussein de La Mecque, chef de la révolte arabe contre les Ottomans pendant la Première Guerre mondiale. Originaire du Hedjaz, Abdallah appartient à la dynastie hachémite, qui revendique une filiation avec le prophète Mahomet. Mais il est étranger à la société qu’il ambitionne de gouverner. Son prestige religieux et dynastique ne suffit pas. Il lui faut des alliances et des ressources.
Il trouve dans les grandes familles de Transjordanie des interlocuteurs indispensables. À Karak, les Majali, les Maaytah et d’autres lignages possèdent une autorité locale que le nouvel émir ne peut ignorer. Le pouvoir hachémite va progressivement intégrer ces élites à ses institutions, leur offrir des fonctions et s’appuyer sur leurs réseaux pour administrer le territoire. Cette alliance ne se fait ni en un jour ni sans conflits. Elle constitue néanmoins l’une des bases du nouvel État.
Abdallah dispose aussi d’un atout décisif. Les Britanniques cherchent une solution pour les territoires situés entre la Palestine et l’Irak. En mars 1921, Winston Churchill, alors secrétaire d’État aux Colonies, réunit au Caire une conférence destinée à organiser les possessions britanniques du Moyen-Orient. Il rencontre ensuite Abdallah à Jérusalem et accepte de soutenir son installation à la tête de la Transjordanie. Ce territoire situé à l’est du Jourdain sera inclus dans le périmètre du mandat britannique sur la Palestine, destiné notamment à l’établissement d’un foyer national juif conformément à la déclaration Balfour.
En avril, un premier gouvernement est constitué à Amman. La décision politique de Churchill reçoit un cadre juridique en 1922. Le mandat pour la Palestine, approuvé par la Société des Nations, prévoit dans son article 25 la possibilité de soustraire la Transjordanie à certaines de ses dispositions. Puis la SDN approuve la décision britannique d’y exclure l’application des dispositions relatives au foyer national juif et la Transjordanie est ainsi administrée séparément, sous l’autorité de l’émir Abdallah et la tutelle (et le financement) britannique.
Compromis entre trois forces
L’émirat, qui deviendra un royaume en 1946, naît ainsi d’un compromis entre trois forces. Une dynastie venue du Hedjaz, une puissance impériale qui lui fournit protection et argent, et des élites locales qui lui donnent une base sociale. Et la Légion arabe devient l’instrument de cette construction.
Créée sous patronage britannique, puis développée notamment par John Bagot Glubb, dit Glubb Pacha, elle recrute largement parmi les populations tribales de Transjordanie. Le service militaire offre des soldes régulières, des carrières et une relation directe avec le pouvoir central. En retour, le souverain dispose d’une armée dont les cadres et les soldats sont liés à la survie de la monarchie. La fidélité à la Couronne devient aussi une affaire de famille.
Karak fournit à cette organisation plusieurs de ses figures. La famille Majali en est un exemple. Habis al-Majali, né à Karak, devient l’un des grands officiers jordaniens du XXe siècle. Il commande des forces de la Légion arabe pendant la guerre de 1948, puis occupe les plus hautes fonctions militaires du royaume. Son cousin Hazza al-Majali, Premier ministre, est assassiné en 1960 dans un attentat à Amman. Un autre membre de la famille, Abdel Salam al-Majali, dirigera le gouvernement au moment de la signature du traité de paix avec Israël en 1994.
Les Maaytah illustrent d’autres voies d’accès aux responsabilités et sont présents dans les institutions de sécurité, comme le montre aujourd’hui le général Obeidallah al-Maaytah. Ce système n’est pas seulement fondé sur la fidélité personnelle. Les familles fournissent des recrues, des cadres et des relais locaux. L’État distribue des emplois, des promotions, des marchés et des protections. Les notables servent d’intermédiaires entre leurs communautés et le palais. Une nomination peut renforcer le prestige d’un lignage. À l’inverse, un conflit avec les autorités peut avoir des conséquences pour tout un réseau familial. La monarchie jordanienne est un État moderne, mais elle fonctionne toujours en partie grâce à ces relations anciennes.
Il ne faut cependant pas imaginer un bloc tribal homogène. Cette même région a produit des milieux radicalement hostiles à l’ordre politique qu’elle contribue à soutenir. Le phénomène n’est pas nouveau. En décembre 2016, des hommes armés attaquent les forces de sécurité à Karak avant de se retrancher dans le château de la ville. L’opération, revendiquée par l’État islamique, provoque la mort de policiers et de civils, dont une touriste canadienne. Le royaume découvre alors qu’un de ses territoires historiques de recrutement militaire sert aussi de terrain d’action à des djihadistes.
C’est précisément ce qui rend l’attentat de Hammoud inquiétant. Les trois suspects ne sont pas des combattants étrangers venus de Syrie ou d’Irak. Ce sont des Jordaniens de la région. Ils ont attaqué des compatriotes réunis pour des funérailles. Leurs victimes appartiennent à une communauté intégrée au système tribal et à l’histoire locale. Et ce sont les forces de sécurité issues de cette même société qui ont été chargées de les arrêter.
Relation secrète
Deux Jordanies se heurtent ainsi à Karak. L’une considère la monarchie comme le cadre de son existence politique, accepte la coexistence religieuse et trouve dans l’État des possibilités d’ascension sociale. L’autre rejette cet ordre au nom d’une conception radicale de l’islam, d’appartenance aux frère musulmans ou sentiment national palestinien. Mais il serait trompeur d’opposer simplement des tribus fidèles à des individus radicalisés. Les fidélités ne se transmettent pas automatiquement de père en fils. Un même environnement social peut produire un officier et un terroriste adversaire de l’État.
La monarchie a déjà traversé plusieurs crises qui menaçaient son existence. Devenu roi en 1952 à dix-sept ans, Hussein doit rapidement affronter la montée du nationalisme arabe, l’influence de Nasser et l’agitation d’une partie de la population palestinienne de Cisjordanie, alors sous souveraineté jordanienne. En décembre 1955, les manifestations contre l’adhésion au pacte de Bagdad provoquent la chute du gouvernement al-Majali. En mars 1956, Hussein renvoie Glubb Pacha, le commandant britannique de la Légion arabe, pour affirmer son indépendance. En avril 1957, une crise avec des officiers nationalistes, dont le chef d’état-major Ali Abou Nuwar, menace directement son pouvoir. Hussein s’impose grâce à la fidélité d’une partie de l’armée et au soutien occidental. Israël, qui redoute lui aussi l’arrivée d’un régime nassérien à Amman, partage cet intérêt, sans intervenir directement.
L’année suivante, après le renversement sanglant de la monarchie irakienne, Hussein demande l’aide des Britanniques. Londres envoie des parachutistes en Jordanie et Israël autorise finalement leurs avions à traverser son espace aérien. La décision intervient après des tensions initiales autour du survol et une intervention diplomatique américaine. Cette coopération indirecte contribue à la protection du régime.
La crise la plus connue survient en septembre 1970. Les organisations palestiniennes armées, renforcées après la guerre de 1967, contestent ouvertement l’autorité du roi Hussein. Les affrontements dégénèrent en guerre civile. La Syrie intervient militairement dans le nord du royaume. L’armée jordanienne, dont les unités les plus fidèles sont largement recrutées parmi les Transjordaniens, joue alors un rôle décisif. Mais le roi bénéficie aussi d’un soutien extérieur. Israël, qui entretient depuis plusieurs années des contacts secrets avec lui, ne souhaite pas voir la Jordanie tomber sous le contrôle des organisations palestiniennes ou de la Syrie. En concertation avec les Américains, les Israéliens mobilisent des forces et envisagent une intervention contre les troupes syriennes. Cette menace contribue à dissuader Damas de poursuivre son offensive. L’armée jordanienne reprend progressivement le contrôle du pays.
Ces épisodes révèlent un autre pilier de la sécurité hachémite. Pendant la guerre froide, Israël et la Jordanie appartiennent, malgré leur état de guerre officiel, au dispositif régional de l’Occident. Israël est un partenaire militaire des États-Unis. La monarchie jordanienne, soutenue d’abord par Londres puis par Washington, constitue un rempart contre les mouvements révolutionnaires arabes et l’influence soviétique. Leurs intérêts ne coïncident pas toujours, mais ils partagent une préoccupation, empêcher qu’un régime hostile ne s’installe à Amman.
La relation reste secrète pendant des décennies. Hussein rencontre des dirigeants israéliens alors même que les deux pays sont officiellement ennemis. Le 25 septembre 1973, il avertit personnellement Golda Meir, lors d’une rencontre secrète près de Tel-Aviv, d’un risque d’attaque arabe, sans en connaître la date. Le traité de paix de 1994 donne une forme publique à cette coopération. Depuis, la sécurité de la frontière, les échanges de renseignements, l’eau et les questions palestiniennes entretiennent une relation stratégique dont les crises diplomatiques ne font pas disparaître la nécessité.
Aujourd’hui encore, la stabilité de la Jordanie constitue un intérêt majeur pour Israël et les États-Unis. Le royaume contrôle une longue frontière avec Israël et la Cisjordanie, accueille une importante population d’origine palestinienne et occupe une position géographique entre la Syrie, l’Irak, l’Arabie saoudite et Israël. Sa déstabilisation aurait des conséquences bien au-delà de ses frontières.
L’attentat de Karak rappelle que le système hachémite repose depuis un siècle sur une combinaison d’alliances locales, d’institutions sécuritaires et de protections étrangères plutôt que sur une nation dans le sens contemporain du terme. Il a résisté au nationalisme arabe de Nasser et aux insurrections palestiniennes et aujourd’hui il fait face à un défi autrement plus redoutable de la radicalisation islamiste au sein même des communautés qui ont contribué à construire le royaume.
Le troisième samedi de mobilisation tombe cette année le soir d’Halloween. Sur les réseaux sociaux, certains comptes ont déjà baptisé le 31 octobre « la Purge », en référence à la série de films American Nightmare. Après les violences du 17 octobre et les 1 435 interpellations du 24, Laurent Nuñez annonce un dispositif « extrêmement robuste ». Le mot fait peur, mais il faut distinguer la mise en scène virale d’une menace réellement organisée.
Le calendrier ne pouvait guère être plus anxiogène pour le ministère de l’Intérieur. Samedi 31 octobre doit se tenir le troisième acte de la mobilisation qui secoue la France depuis plusieurs semaines. La date coïncide avec Halloween, soirée traditionnellement plus agitée dans certaines villes. Et depuis quelques jours, un mot circule avec insistance sur TikTok, X, Telegram et d’autres plateformes : « Purge ».
La référence vient de la franchise cinématographique American Nightmare, The Purge en version originale, dont le principe repose sur une nuit fictive pendant laquelle tous les crimes deviennent temporairement légaux. Une étude de NSI-ADIT consacrée aux dynamiques en ligne autour des mobilisations relève explicitement que le 31 octobre est présenté dans certains espaces comme « Acte III », « soir d’Halloween », avec une référence à « la purge ». Cela ne signifie évidemment pas qu’un scénario coordonné comparable au film existe. Mais l’expression fournit un imaginaire immédiatement compréhensible et très viral à ceux qui veulent annoncer ou fantasmer une nouvelle nuit de violences.
Nuñez s’attend à une journée « de nouveau compliquée »
Le gouvernement, lui, ne cache pas son inquiétude. Invité lundi sur BFMTV, Laurent Nuñez a déclaré s’attendre « clairement » à de nouveaux débordements. Le ministre de l’Intérieur estime que le 31 octobre sera « de nouveau compliqué » et promet un dispositif de sécurité « extrêmement robuste ». Il a également laissé entendre que les couvre-feux instaurés dans plusieurs villes après les violences du 17 octobre pourraient être maintenus à l’initiative des préfets.
Le bilan du samedi 24 octobre suffit à expliquer cette prudence. Nuñez a fait état de 1 435 interpellations sur l’ensemble du territoire. Selon lui, 267 policiers et gendarmes ont été blessés, ainsi que 150 manifestants, dont trois grièvement à Toulouse, Reims et Clermont-Ferrand. Plus d’une centaine de personnes auraient été interpellées pour détention d’armes par destination. Le ministre a toutefois qualifié la journée de « maîtrisée », estimant que les scènes les plus graves du 17 octobre ne s’étaient pas reproduites avec la même intensité.
(L’une des affiches du rassemblement d’Halloween prévu pour le 31 octobre 2026)
La « Purge » d’Halloween et les violences : un vieux cauchemar des autorités
Le précédent est intéressant parce qu’il montre le mécanisme auquel les pouvoirs publics sont confrontés. Un message peut naître comme une provocation ou une blague, être repris par des milliers de comptes, puis devenir un mot d’ordre suffisamment connu pour attirer des personnes qui n’étaient pas liées à son auteur. La viralité ne prouve pas l’existence d’une organisation centrale, mais elle peut produire ses propres effets dans la rue.
Des millions de vues et des récits qui s’autoalimentent
NSI-ADIT a analysé des dizaines de milliers de publications liées aux journées d’octobre. Entre le 20 et le 22 octobre seulement, le sujet aurait généré 20 000 publications sur X et 16,9 millions de vues sur TikTok. Pour les dates des 24 et 31 octobre, 41 % des vues des vidéos étudiées sur TikTok portaient sur le dispositif sécuritaire, notamment l’armée, le RAID ou le GIGN. Autrement dit, la réponse de l’État devient elle-même un contenu spectaculaire qui nourrit l’attente de la prochaine confrontation.
Cette mécanique est particulièrement difficile à gérer. Un dispositif policier massif peut dissuader les violences, mais il peut aussi renforcer en ligne l’idée qu’un événement exceptionnel se prépare. Les vidéos des heurts précédents, parfois sorties de leur contexte ou remontées, entretiennent ensuite le sentiment d’une escalade permanente.
Le 31 octobre cumule donc plusieurs facteurs de risque : une mobilisation déjà installée, des précédents violents, une soirée d’Halloween traditionnellement agitée, des appels circulant sur les réseaux et un imaginaire de « purge » facilement appropriable. Cela justifie la vigilance des autorités. Cela ne permet pas pour autant d’annoncer à l’avance une nuit d’émeutes généralisées.
Le défi du gouvernement sera précisément d’éviter que la peur ne devienne elle-même un élément de mobilisation. Après le « gros plantage » du 17 octobre, selon les propres mots de Laurent Nuñez, Beauvau veut montrer qu’il contrôle la situation. Le 24 a été présenté comme la preuve que le durcissement fonctionne. Le 31 dira si cette reprise en main résiste à la combinaison la plus inflammable du mois : contestation sociale, réseaux sociaux et Halloween.
Reste cette expression, « la Purge », parfaite pour les algorithmes parce qu’elle transforme une journée de manifestation en bande-annonce de film catastrophe. Pour l’instant, c’est d’abord un récit. Samedi soir, la priorité des autorités sera précisément d’empêcher qu’il devienne une réalité.
Favori déclaré et longtemps en tête des pronostics, Kylian Mbappé devra encore attendre. Harry Kane a remporté lundi soir le Ballon d’Or 2026 à Londres, devant le Français et Lamine Yamal. À 33 ans, l’Anglais prend aussi une revanche sur une carrière longtemps résumée à ses statistiques et à son absence de grands trophées. Au moment de recevoir la récompense, il a surtout choisi de remercier Katie Goodland, son amour d’enfance, devenue sa femme et la mère de leurs quatre enfants.
Le verdict est d’autant plus cruel que la course a été serrée. Le rédacteur en chef de France Football, Vincent Garcia, a indiqué après la cérémonie que l’écart entre Kane et Mbappé était inférieur à celui qui avait séparé Rodri de Vinicius Junior en 2024, soit moins de 41 points. Mbappé aurait même été en tête pendant une partie importante du dépouillement avant d’être dépassé. Les résultats détaillés doivent être publiés à la fin de la semaine.
73 buts et enfin la consécration
Sportivement, le choix de Kane n’a pourtant rien d’un accident. L’attaquant du Bayern Munich a inscrit 73 buts toutes compétitions confondues avec son club et la sélection anglaise pendant la saison 2025-2026. Il a terminé meilleur buteur de Bundesliga pour la troisième saison consécutive, marqué 14 fois en Ligue des champions et contribué au triplé national du Bayern. À 33 ans, il devient le premier Anglais récompensé depuis Michael Owen en 2001 et le premier joueur du Bayern à recevoir le Ballon d’Or depuis Karl-Heinz Rummenigge en 1981.
Cette victoire a aussi quelque chose d’une revanche personnelle. Pendant des années, Harry Kane a été présenté comme l’un des meilleurs buteurs du monde mais aussi comme l’homme qui ne gagnait jamais rien. Tottenham avait beau profiter de ses buts, l’Anglais avait quitté Londres sans trophée majeur. Même son arrivée au Bayern avait d’abord tourné à la plaisanterie lorsque le club bavarois avait connu une saison blanche. Cette fois, les buts se sont accompagnés des titres et la vieille caricature du « loser magnifique » s’est effondrée.
Katie Goodland, l’autre histoire derrière le Ballon d’Or
Au milieu des remerciements habituels à ses coéquipiers, ses entraîneurs et sa famille, Kane a réservé un moment particulier à Katie Goodland. Leur histoire précède de très loin les millions du football professionnel. Tous deux se connaissent depuis l’enfance et fréquentaient la même école dans l’est de Londres. Une photographie ancienne, redevenue virale après le sacre, les montre adolescents aux côtés de David Beckham en 2005. Kane n’était alors qu’un jeune joueur dont personne ne pouvait savoir qu’il deviendrait un jour capitaine de l’Angleterre.
Le couple s’est marié en 2019 et a quatre enfants. Dans son discours, Kane a insisté sur le rôle de sa femme dans un parcours qui a commencé bien avant Tottenham, Munich, les finales et le Ballon d’Or. L’hommage a donné à la soirée un ton assez éloigné de la communication habituelle des stars du football. Le trophée récompense un joueur, mais Kane a tenu à le replacer dans une histoire familiale construite sur plus de vingt ans.
Mbappé n’a jamais été aussi près
Pour Mbappé, le paradoxe est réel. Il échoue encore, mais n’a jamais été aussi proche de gagner. Deuxième devant Lamine Yamal, il confirme qu’il appartient désormais au tout premier cercle des prétendants réguliers. À 27 ans, il dispose encore de plusieurs saisons pour aller chercher le trophée qui manque à son palmarès individuel.
Reste que le Ballon d’Or obéit aussi aux récits d’une saison. Celui de Kane était particulièrement puissant : l’homme des records sans trophée est devenu l’homme des trophées sans cesser de marquer. Mbappé, lui, repart de Londres avec son meilleur classement et probablement sa plus grande frustration. Pour une fois, même son rival de la soirée avait une histoire plus forte à raconter.
Jean-Paul Belmondo sera glorifié à la Cinémathèque de Paris jusqu’à la fin janvier 2027 dans une «magnifique» exposition. Parallèlement, nous fêtons en ce mois d’octobre, les 50 ans du Corps de mon ennemi, réalisé par Henri Verneuil en 1976 d’après le roman de Félicien Marceau. Monsieur Nostalgie nous explique pourquoi ce film est un pur plaisir nostalgique et dissident…
Il y a d’abord cette musique de Francis Lai qui mélancolise un quai de gare des Hauts-de-France, terre du textile et du football, de la reproduction sociale et du fil à la patte. Cournai, le nom d’emprunt, contraction fictive de Courtrai et Tournai, semble plus vrai que nature. Cette ville de cinéma sonne à l’oreille, elle carillonne tel un beffroi. Elle a la hauteur d’un Grand Gille qui viendrait bousculer la quiétude des notables. Le diable est revenu. Nous sommes entre la Belgique et le département 59. Jean-Paul, la quarantaine rugissante, a soif de vengeance. Il porte un imperméable défraîchi et un attaché-case périmé. Son costume date. Il n’est plus l’homme à mode, le chéri de ses dames, le beau François à qui la haute-société nordiste avait mis le pied à l’étrier. Sous un ciel bas, il retourne sur son passé. La ville a changé, seulement en apparence. Elle s’élève. De nouveaux quartiers poussent ici et là, des commerces s’ouvrent débordant d’objets inutiles et les mêmes maîtres tiennent toujours la barre. Inflexibles. Encore plus dominateurs qu’hier. Sept ans auparavant, François était le Number One de cette seigneurie ouvrière, bien-pensante, féodale d’esprit et pourrie jusqu’à l’os. Corrompue. Tant qu’il a obéi, tant qu’il a plié, on a loué son charme et son allant. On le jalousait même. Les filles de famille rêvaient de le mettre dans leur lit, leurs mères y parvenaient. Il avait l’onction de dieu, du grand manitou des filatures, Jean-Baptiste Liégard en la personne de Bernard Blier, souverain goguenard, paternaliste roué, trônant sur un empire allant de la pelote de laine au sachet de poudre. Génialement caricatural. François revient donc pour réparer une injustice, pour comprendre les raisons de sa chute et se souvenir. Malgré l’opprobre et la prison, il veut mettre un nom, une cible sur le commanditaire de sa déchéance. Il avait pourtant fait allégeance aux puissances d’alors. Ce n’était pas suffisant. Il fallait se soumettre et remercier. Ou bien s’effacer. Abdiquer totalement. François n’est pas un chevalier du Christ, il n’est pas d’Assise ; il ne sauve pas les pauvres, il préfère la loi du talion. Il s’enferre alors dans des pensées d’un autre temps. Des valeurs obsolètes. Il n’a pas supporté d’avoir été trahi, et plus encore, que l’engagement de son père ait été sali. Son vieux y croyait sincèrement à ses idées de justice sociale. Il ne pardonne pas cet outrage, ni la morgue de ses commensaux. Il était pourtant un bon fils aimant. Maintenant, il lui reste l’honneur et son bras armé. Cette fois-ci, il ne reculera pas.
Ne voyez pas Le corps de mon ennemi comme un remake de la lutte des classes ; à sa sortie, la critique qui n’aimait pas le classicisme de Verneuil, a été incapable de saisir toute la beauté d’un monde qui se fanait. Derrière la machination à l’envers, le flashback romantique, le vernis politique, la « mondialisation » en marche, Verneuil n’était que douceur et mémoire. En peintre naturaliste, il a figé, dès 1976, le décor de notre enfance. Parfumerie aux flacons précieux, impressions poudrées, filles de nuit trop voyantes, maturation lente des rêveries provinciales, ce film soulève des vapes de tendresse. Il est la bascule. Après, vinrent les années 80 et leur cortège d’incantations malsaines, humanisme et maquereautage, expansion économique et dirigisme culturel. Jean-Paul est du vieux monde, du coup de boule salvateur, des amitiés de régiment, des copains de la communale, de la morale élémentaire, des formules expéditives et du beau geste. Que des mots aujourd’hui flétris. Verneuil place sur son échiquier des caractères propres à la tragédie, Claude Brosset, fidèle servant reconverti, Daniel Ivernel, maire affidé lucide, François Perrot, félon revanchard, Michel Beaune faux-jeton empêtré, Charles Gérard amuseur bouffon, que des pointures du cinéma à papa. D’une justesse jouissive. Du divertissement de qualité. Et puis, il y a les femmes, les actrices, une sensuelle et boulevardière Elisabeth Margoni, décolleté plongeant et répartie faubourienne, une certaine Frida de Düsseldorf au coup de rein mécanique se dévêt à l’écran et Marie-France Pisier bêcheuse suprême d’émotion. Souvenons-nous longtemps de la classe ébréchée de Marie-France, de son art, passant de l’emmerdeuse à l’implorante, de l’orgueil à la tristesse. Enfin, il faut voir ce film pour l’apparition céleste de Nicole Garcia, peut-être l’image la plus pure, la plus angélique, une bonté sensuelle et cette voix qui suspend les horloges. Le corps de mon ennemi nous procure des bouffées de chaleur, il conserve tant d’images bénies. On les garde pieusement dans notre carnet de bons points. Elles nous aident à affronter les époques farouches.
Wallah et wesh se sont immiscés dans le vocabulaire du quotidien. Le premier terme signifie « par Dieu » ; le second est une interjection pouvant se traduire par « quoi de neuf ? ».
Certes et heureusement, tout le monde ne les utilise pas (encore), mais ils s’imposent, y compris dans les « bonnes familles ». Un de mes amis, non politisé, peu suspect de pencher à l’extrême droite et habitant les beaux quartiers propres aux périphéries des capitales, se désolait que son fils les utilise. « C’est l’époque », finit-il par conclure un brin médusé, un brin résigné.
Conquête
Cette anecdote n’est évidemment pas anodine. Qu’une classe d’âge, culturelle ou sociale emprunte des mots issus de l’immigration et que les rejetons provenant de cette dernière ne font plus l’honneur de s’approprier la langue du pays d’accueil marque un inversement des pratiques et un indice sur le basculement des rapports de force à l’œuvre – comprenez par-là que le nouveau dominé s’aligne sur le dominant par mimétisme et sans doute un peu par crainte. Le vocabulaire utilisé n’est jamais neutre : il est à ce titre le révélateur de réalités bien plus profondes qui ont souvent d’autres symptômes visibles dans l’espace public – dans le cas qui nous concerne, la multiplication des commerces halal, des mosquées, des kebabs…
Dans les sciences (algèbre, zénith…), l’alimentation (café, épinard…) ou l’habillement (jupe, coton…), il existe pléthore de mots autrefois empruntés à l’arabe. Mais les derniers apports sont d’une autre nature, qui n’ont rien de l’enrichissement, induit par exemple par une découverte scientifique ou l’apport de nouveaux aliments dans la gastronomie, mais au contraire à la fois de l’appauvrissement généralisé et de la conquête culturelle de l’espace.
Le phénomène est facilité par la baisse du nombre de mots connus, compris et utilisés par les nouvelles générations. Faites-le test : combien sont-ils à connaître la signification de mots tels que « mirifique », « courroucé » ou « nonobstant », parmi ceux que j’ai entendus récemment ? La nature ayant horreur du vide, celui-ci finit par se remplir ainsi de nouveaux substantifs. Aux termes déjà évoqués, on pourrait en ajouter quelques autres marquant la wallahweshisation de notre langue : miskine (mon pauvre), seum (et moi qui pensais, amis Français, que c’était un belgicisme) ou encore moula (wesh Wassila Meddas !).
Phénomènes phonétiques
De surcroît, l’utilisation de wallah et wesh induit, plus ou moins consciemment, une nouvelle prononciation – il est impossible de les énoncer avec une scansion d’académicien – et, partant de là, change les accents qui font la richesse des régions. Le phénomène s’inscrit dans une transformation globale de nos façons de parler : il y a quelques mois, un débat avait surgi sur l’affrication, mécanisme phonétique par lequel une consonne occlusive est prolongée par une friction donnant un son tel que, par exemple, « tch ». Si le phénomène n’est pas neuf dans la langue, on ne peut s’empêcher de penser que ses nouvelles formes ont un peu à voir quand même avec l’africanisation. La syntaxe globale, déjà mise à mal par la déconstruction générale, est un peu plus attaquée par l’utilisation inutile de ces interjections.
Une rumeur selon laquelle wallah et wesh seraient passibles d’une amende en cas d’utilisation dans les écoles, a circulé sur les réseaux sociaux. Si nous ne sommes bien sûr pas favorables à l’instauration d’une police du vocabulaire – qui serait, de toute façon, inutile et contre-productive – en revanche, il n’est pas interdit à nos responsables de s’attaquer aux causes dont les changements linguistiques actuels sont les symptômes.
En écrivant L’Abîme, Nicolas Chemla faisait la démonstration que les démons ont encore de beaux jours devant eux.
Pour Halloween, laissons donc les morts tranquilles et les vivants à leurs petites affaires. La rentrée littéraire a ses habitudes, ses cortèges de livres bien peignés, ses sujets dûment homologués, ses indignations en couverture et ses écrivains qui viennent déposer leur petite vérité sur le comptoir. On s’en éloignera volontiers avec L’Abîme de Nicolas Chemla, paru au Cherche Midi en 2023[1]. Trois cents pages pour descendre dans les caves de l’âme, retrouver le vieux diable sous les gravats de la modernité et se demander si, à force de vouloir tout expliquer, notre époque n’a pas fini par rendre le monde absolument inhabitable. Ici, les morts sentent mauvais, les chats ont leurs secrets, les immeubles gardent leurs crimes et la littérature se promène encore avec un couteau dans la poche.
Nos charmants voisins
Tout commence rue de Paradis, dans un immeuble bourgeois dont la façade respectable dissimule un véritable carnaval infernal. Le décor a de quoi réjouir les amateurs du genre : des mascarons grimaçants, des corps suppliciés dans la pierre, des arabesques qui prennent des airs de tentacules et, au dernier étage, un appartement où un cadavre a pour ainsi dire fini de régler ses comptes avec le monde. Un vieux commissaire remet les journaux du défunt à un écrivain, puis se suicide. Le paquet est empoisonné. À l’intérieur, un homme raconte sa lente descente dans la folie, la possession, l’ésotérisme et les recoins les plus inquiétants de Paris. Il habite lui-même un immeuble peuplé de silhouettes anonymes, travaille dans le monde sans gloire de la traduction et du copywriting, fume ses joints, traîne sa solitude et voudrait qu’on lui fiche la paix. C’est précisément cette tranquillité que l’enfer déteste.
Une voisine est découverte en pleine crise, le visage défait, les yeux révulsés, la bouche occupée à marmonner des paroles incompréhensibles. Une vieille librairie devient le refuge d’un savoir que la ville moderne a remisé au fond de ses armoires. Les livres anciens, les gravures, les rites sataniques, les sociétés secrètes et les morts mal enterrés composent peu à peu une histoire où l’on ne sait plus très bien qui manipule qui, ni où finit la maladie, ni où commence le surnaturel. L’affaire conduit le narrateur vers les cercles occultistes de la fin du XIXe siècle, les messes noires, les disciples de Papus, les théories de la connaissance absolue et les vieux rêves d’une humanité capable de percer les secrets de l’univers. Derrière l’enquête se dessine une autre catastrophe, plus vaste, celle d’un monde qui se défait jusque dans ses mots.
Frayeurs actuelles
Car Chemla a le bon goût de ne pas séparer les démons de leur époque, rejetant sur le monde contemporain et ses injonctions toutes les causes de notre naufrage. Son narrateur voit Paris chauffer, les émeutes gagner les rues, le langage se détraquer, les convictions se transformer en slogans et les individus en petits soldats de leurs propres indignations. Il observe cette société qui veut simultanément détruire le système et conserver ses avantages, abolir les anciennes règles tout en imposant les nouvelles, libérer la parole à condition qu’elle récite le catéchisme du moment. Sa colère est féroce, parfois franchement réactionnaire, volontiers provocatrice. Elle s’en prend aux conformismes contemporains, à la moralisation des œuvres, à cette littérature sommée d’expliquer son identité avant même d’avoir ouvert la bouche.
Pour illustrer cette fuite en avant de l’époque et le formatage ambiant, le narrateur s’en prend directement aux dérives de la novlangue technologique et sécuritaire :
« […] bientôt l’intelligence artificielle ne se contentera pas de raccourcir les phrases et de corriger la grammaire mais elle corrigera le vocabulaire et les idées elles-mêmes, Dix Petits Nègres et elle s’étouffe, Vous avez écrit « nègre », vous avez écrit « conne », est-ce bien nécessaire ? Souhaitez-vous remplacer par « insoumise », les motivations de votre personnage ne sont pas claires, votre portrait n’est pas très flatteur, votre portrait renforce les stéréotypes sur les Noirs/Juifs/Arabes/musulmans/femmes/trans/handicapés/obèses, cochez la case qui correspond, est-ce vraiment nécessaire ?, il écrit pour être approuvé, regardez comme je suis correct, j’écris et je pense correctement, bien comme il faut, je suis comme vous, moi aussi je suis une victime, moi aussi j’ai souffert, moi aussi je m’indigne et je lutte contre les riches et les puissants et j’aime tout le monde, vive l’inclusion et la bienveillance et la littérature nettoyée de ses impuretés, toute clean… »
On peut plus rien lire
Face à cette aseptisation, Chemla oppose une langue qui ne se contente pas de transporter cette humeur, mais la fabrique et la déchaîne. L’écriture refuse la ligne droite pour épouser les soubresauts d’un esprit au bord de la rupture :
« Les phrases s’allongent, bifurquent, s’enroulent autour d’une idée, repartent sur une autre, accumulent les détails jusqu’à provoquer une sorte d’étourdissement. Le narrateur digresse, s’échauffe, revient sur ses pas, s’injurie presque lui-même, mêle les céréales du petit déjeuner aux spéculations métaphysiques, le téléphone portable aux grimoires, la pornographie aux théologies anciennes. Il y a là une oralité gouailleuse, une manière de laisser la pensée déraper sans lui remettre aussitôt sa laisse. Le trivial et le sublime se retrouvent dans le même lit, et personne ne songe à appeler la police. »
L’Abîme est aussi un roman de lecteur qui convoque Joris-Karl Huysmans, Albrecht Dürer, Arthur Machen ou Hermann Hesse. Le narrateur cherche des explications, mais chaque réponse lui ouvre une trappe supplémentaire. Cette mécanique trouve un écho dans le titre même : l’abîme est la distance qui sépare les hommes de toute certitude, le gouffre qui s’ouvre lorsque le langage cesse de garantir une expérience commune. « The end of the word, the end of the world » : la fin du mot, la fin du monde. Quand plus rien ne signifie rien, le diable peut entrer par la porte, il trouvera la maison déjà ouverte.
On pourra reprocher à Chemla ses charges politiques appuyées et ses emportements de procureur enragé. Mais ce déséquilibre participe du projet : le narrateur n’est pas un guide touristique de l’au-delà, c’est un homme qui s’épuise à chercher une forme à son effroi, refusant de se rendre à l’évidence d’un monde réduit aux chiffres, aux écrans et aux procédures.
C’est ce qui distingue L’Abîme d’un simple roman d’épouvante. Chemla réveille une vieille inquiétude métaphysique, celle qui précède les explications et leur survit. Pour Halloween, voilà donc une lecture autrement plus réjouissante que les fantômes en plastique : un monde où le mal a des archives, où la pensée peut devenir une maladie, et où la littérature demeure une activité risquée. Les démons, après tout, ont toujours préféré les maisons bien rangées, car ils savent qu’il suffit d’un livre mal placé pour tout dérégler.
Abandon-refonte de Parcoursup, travaux, ouverture de 15 000 nouvelles places dans le supérieur : le gouvernement a annoncé hier une série de mesures à destination des lycéens. Ces derniers ne décolèrent pas pour autant et appellent à poursuivre la mobilisation, d’autant plus que leurs syndicats sont furieux d’avoir été reçus après les « influenceurs » d’Internet.
Curieusement, les mesures du gouvernement pour les lycéens ont été annoncées par des influenceurs. C’est un pataquès très significatif. Avant 14 heures, les journalistes qui poirotaient devant Matignon en attendant la délégation lycéenne ont vu sortir des « influenceuses éducation », dont deux se sont complaisamment exprimées[1], critiquant vertement des mesures qu’elles n’étaient pas censées divulguer.
Syndicats ulcérés
Une dizaine de ces influenceurs avaient été contactés en DM dimanche par le Premier ministre, qui souhaitait savoir ce qu’ils pensaient des attentes des jeunes et leur présenter ses propositions. Le gouvernement a si peu d’antennes et de relais dans la jeunesse qu’il a besoin du truchement des stars des réseaux sociaux, qu’il dénonce par ailleurs. Hier, en déplacement à Marseille, le président Macron a déclaré que « les réseaux sociaux abîment nos démocraties » et les a qualifiés d’« instruments de mobilisation du pire. »
Comme si le nombre de followers valait brevet de représentativité. Et puis, influenceurs, ça fait moderne. Résultat : un effet d’annonce totalement raté et des syndicats lycéens ulcérés de n’avoir pas eu la primeur des propositions.
Certes, c’est de l’amateurisme. Mais, au-delà de cette erreur de communication, que penser de ces mesures ? Même si on ignore où le gouvernement compte les trouver, affecter 4 milliards à la rénovation des lycées semble raisonnable. Des groupes de travail sur les emplois du temps ou la pression scolaire, c’est inutile mais ça ne mange pas de pain. Renoncer à supprimer des postes de professeurs, même si beaucoup de profs sont inemployés, admettons.
Reddition
Mais sur Parcoursup, le gros morceau, la reddition est engagée. Derrière évidemment, la question de la sélection. Pour cette année, il n’y a rien de notable de prévu, sinon l’obligation de motiver les refus sur la fameuse plateforme (ce qui va considérablement alourdir le processus) et la création de 15 000 places, essentiellement en BTS, dont les entreprises apprécient les diplômés. On est loin des 250 000 places universitaires exigées pour que chaque bachelier puisse suivre les études de son choix. M’empêcher d’entrer à Polytechnique parce que je suis nulle en maths, c’est une odieuse discrimination.
La suite est plus inquiétante encore. Le gouvernement va co-construire un nouveau système avec les lycéens. Au lieu de jouer son rôle d’adulte, on raconte à des adolescents qu’ils savent ce qui est bon pour eux. Pourquoi ne pas leur demander d’écrire les programmes scolaires ?
Le gouvernement refile cet encombrant bébé à son successeur. Et lui laissera aussi une jeunesse galvanisée par la certitude qu’elle a raison de casser, de bloquer et d’exiger un doctorat pour tous. D’ailleurs, les contestataires ne vont pas lâcher. Et ils ont raison, puisque le message qu’on leur adresse, c’est que la violence paie.
Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jacques Cardoze, après le journal de 8 heures.
[1] Mathilde « Study » et Anna Baldy alias « Grande Bavardeuse » NDLR.
Endeuillés et fatigués par la guerre à Gaza, les Israéliens abordent les élections avec un mélange d’angoisse et d’espoir. Trois ans après les massacres du 7-Octobre, l’État juif saura-t-il une nouvelle fois se réinventer à la faveur de ce grand rendez-vous démocratique?
En Israël, il existe une blague bien connue. En pleine mer, deux navires se croisent. Le premier vient du Vieux Continent et fait route vers la Terre promise, chargé de Juifs venus des quatre coins du monde. Le second a quitté Israël et met le cap sur l’Europe. Sur les deux ponts, les passagers se dévisagent longuement puis, d’un même geste, se tapotent la tempe du doigt : « Vous êtes fous. »
Dans l’avion El Al qui quitte Tel-Aviv pour Paris, presque trois ans après le 7-Octobre, je suis assise à côté d’Eyal. Casque sur les oreilles et musique agitée, aucune communication n’est possible jusqu’au moment où les plateaux-repas nous sont servis. Il esquisse un sourire, lance une phrase en hébreu à laquelle je réponds avec mon accent français, la connexion est établie.
Il a la quarantaine, il est visiblement israélien et j’imagine en faisant de fausses suppositions qu’il part à la découverte de la capitale de la France. Nous commençons à sympathiser, il range son casque dans le dossier devant lui, croise les bras et me parle de lui. Il a le parcours classique : unité d’élite dans l’armée, qui débouche sur un poste important dans la high-tech. Je ne creuse pas trop le domaine technologique de cybersécurité qui est de pointe, mais un détail me marque. Il ne me dit pas où il habite en Israël, et pour cause, Eyal a quitté le pays depuis presque sept ans.
Après avoir beaucoup voyagé pour son poste, il a élu domicile au Portugal, où la vie est plus douce, me dit-il. Je suis traversée par l’idée que mes ancêtres, originaires de Tunisie, devaient y avoir vécu, ou pas très loin, avant d’avoir le choix entre l’exil ou la conversion forcée au catholicisme. Mais je me tais et me laisse bercer par la romance qu’il me raconte, sur cette vie qu’il a choisie, lui et ses parents, eux-mêmes des zabarim, Israéliens de naissance, ainsi que cinq autres familles israéliennes.
Il est enthousiaste, je ne crois pas qu’il surjoue quoi que ce soit, au contraire, il a l’impression d’être revenu aux sources du sionisme avec la création d’un Ishouv avec même un jardin pour enfants en hébreu, mais sur le mode portugais.
S’il était à Tel-Aviv, c’était pour aider sa sœur – la seule de la famille à y vivre encore – qui déménage et avait besoin d’aide, tandis que son grand frère est devenu professeur émérite dans une grande université américaine.
Je bute sur un mot en hébreu que je ne parviens pas à traduire, c’est alors qu’il plonge dans la tentation d’inverser la conversation et de vouloir tout savoir de ma venue en Israël.
Mais sa question n’a pas le romantisme de celles qu’on vous pose d’habitude, elle est grinçante, et insinue : mais qu’est-ce qu’une fille éduquée comme toi, bien sous tous rapports, est allée faire dans cette galère ?
Je souris. L’envie de lui retourner la question en lui parlant du Portugal et de mes ancêtres séfarades dont le nom a encore des consonances ibériques me brûle les lèvres, mais je m’abstiens.
Bentzie Matar, Rom Braslavski, Laly Derai et Raphaël Bécache : quatre parcours façonnés par l’après-7-Octobre. DR.
Je préfère lui servir une phrase, qui produit toujours son petit effet : « J’avais tout, à Paris, sauf l’essentiel.
— Alors ? me demande-t-il.
— Alors quoi ? lui dis-je.
— Alors, onze ans après, déçue ou contente ? »
Eyal parle de son pays natal avec le cynisme propre aux Israéliens qui aiment leur pays follement, mais à distance. « Depuis 1995, le pays est foutu, assène-t-il. C’est simple, ici, il n’y a que des problèmes. » Nous sommes pourtant à dix mille mètres d’altitude : son « ici » ne renvoie plus à un lieu, mais à un état mental.
Près du hublot, une jeune femme nous observe en silence. Visiblement, elle ne parle pas l’hébreu, mais elle l’apprend et a saisi quelques bribes de notre conversation. À plusieurs reprises, je l’ai vue tendre l’oreille, hocher la tête mais j’étais tellement captivée par Eyal que je ne l’ai pas incluse dans la discussion. Maya a 35 ans et rentre à Paris, où elle vit, après un voyage d’études express en Israël. Elle prévoit de faire le grand voyage, c’est-à-dire l’alya en juin 2027, un rêve d’enfance qu’elle s’apprête à concrétiser avec son mari et leurs deux jeunes enfants.
Eyal croit rêver. Il a de la famille éloignée à Paris, ils ont des situations mirifiques et sont tous très heureux. Maya, elle, évolue dans un milieu privilégié ; elle exerce comme dentiste à Levallois, ses enfants vont à l’école à Neuilly et elle habite dans le 16e arrondissement. Elle est venue en Israël pour rencontrer d’autres dentistes et comprendre le système des équivalences.
Trois passagers assis côte à côte et la vieille histoire juive n’a jamais été aussi actuelle. Eyal s’apprête à remettre son casque de musique sur ses oreilles, il en a assez entendu pour aujourd’hui, mais Maya a envie de parler. Depuis le 7-Octobre, elle se sent sur la sellette. « Tout tient à un fil. » Elle-même dit avoir retiré la mézouza de sa porte et perdu son insouciance, alors qu’elle habite le ghetto doré de la capitale. Elle se veut aussi solidaire de tous les autres Juifs, moins chanceux qu’elle, qui vivent dans les banlieues islamisées, là où les actes antisémites ont explosé. Dans son esprit, la perspective d’un affrontement entre LFI et le RN en 2027 renforce encore ce sentiment d’urgence.
Le casque à la main, Eyal a des arguments pour l’autre bateau. Il n’est pas le seul à avoir pris le large, beaucoup de ses amis de l’armée vivent au Costa Rica, en Thaïlande ou à Berlin. « Nous sommes fatigués », se contente-t-il de dire. Épuisés par la guerre et les fractures du pays, par les mauvais choix politiques, par un quotidien trop dur. Le prix à payer pour vivre « ici » est trop élevé. Et puis, pour lui, il y a une nouvelle donne depuis qu’il a hérité du passeport roumain de son grand-père.
Pour Eyal et pour tous les Israéliens, partir ne signifie pas rompre. Au contraire. Il avoue être branché sur les chaînes israéliennes matin et soir, et suivre, avec une intensité intacte, les soubresauts politiques de son pays. Il a même veillé jusqu’à une heure tardive pour assister à la prestation du candidat israélien à l’Eurovision.
D’ailleurs, dans un mois, il sera de retour : Israël ne permettant pas à ses citoyens établis à l’étranger de voter à distance, il a prévu de revenir pour ne pas laisser le pays s’embourber avec le même dirigeant, responsable de tout selon lui.
Maya regarde Eyal, qui me regarde ; c’est tout juste s’ils ne sont pas tentés de se tapoter la tempe. Le 7-Octobre a tout bousculé : la vie des Juifs de la diaspora tangue parfois même plus que celle des juifs d’Israël qui se trouvent dans l’œil du cyclone. Assistons-nous à un moment historique de redistribution démographique, où des Israéliens, fatigués d’avoir trop donné, laissent leur place aux Juifs de diaspora désireux de servir à leur tour ?
À l’approche du troisième anniversaire du 7-Octobre, le pays s’apprête une nouvelle fois à compter ses morts, à raconter ses héros, à mesurer ce qui a été détruit et ce qui, contre toute attente, a tenu. Sauf que, cette fois, les célébrations ont lieu à la veille d’élections. Certes, les Israéliens ont l’habitude des situations extrêmes. Ils savent qu’ils ne doivent compter que sur eux. Les jeunes et les hommes partent à la guerre, les mères de famille assurent tout le reste. Aujourd’hui, beaucoup sont à bout de force. À l’échelle nationale, près d’un adulte sur cinq présente encore les symptômes d’un stress post-traumatique probable selon une étude publiée en 2026 par The Lancet.
« Pour surmonter, il faut agir. » C’est ce que s’est dit Bentzie Matar au lendemain du 7-Octobre. Ce jeune trentenaire était directeur chez Winn.AI, une start-up spécialisée dans l’intelligence artificielle appliquée à la vente. Quelques jours après l’attaque terroriste, il décide de démissionner pour sensibiliser les prochaines générations à l’importance de l’unité nationale. Bentzie Matar rejoint alors Ein Prat, un de ces programmes de préparation au service militaire (mekhina) nés d’une autre fracture de la société israélienne : celle des années 1990, entre adversaires et partisans d’Oslo, qui culmina avec l’assassinat d’Yitzhak Rabin. À Kfar Adumim (Cisjordanie), religieux, laïques et traditionalistes étudient ensemble avec l’ambition affichée de former la prochaine génération de leaders israéliens.
La résilience israélienne peut prendre la forme d’une renaissance spirituelle notamment, comme celle de Rom Braslavski, revenu chez lui après deux années de captivité à Gaza. À la veille de Kippour, lui qui se pensait détaché de la tradition, confie que, malgré la dispense accordée par un rabbin en raison de son calvaire, il jeûnera cette année et toutes les suivantes : « Je ferai face à la faim, je ferai face à la douleur. »
D’autres ont décidé de s’engager, à l’image de Raphaël Bécache, Franco-Israélien, étudiant en sciences politiques et tankiste réserviste. Après le 7-Octobre, il passe près de trois cents jours sous l’uniforme, notamment à Gaza. De cette expérience, il a tiré un livre, Le Combat infini, récit de la vie des soldats, de leurs sacrifices, leurs doutes et leurs dilemmes. Son parcours raconte une génération que la guerre a brutalement propulsée dans l’âge adulte. Une génération qui s’est battue, qui continue à se sentir responsable de la défense du pays, mais dont une partie revendique désormais le droit d’interroger les choix de ceux qui la renvoient au combat. Le jeune homme a ainsi publiquement contesté la poursuite de la stratégie militaire à Gaza, tout en prenant soin de distinguer cette critique d’un refus de servir. Les réservistes, les soldats et les endeuillés ne veulent plus seulement témoigner. Ils entendent peser sur la manière dont le pays va poursuivre son chemin.
C’est aussi ce qu’espère Laly Derai, dont le fils Saadia est mort au combat dans la bande de Gaza en juin 2024. Le jeune homme avait tenu à rejoindre l’armée malgré l’exemption dont il bénéficiait en tant qu’étudiant rabbinique. Son histoire, très médiatisée, est devenue un exemple de courage, mais aussi un symbole pour tous ceux qui réclament la fin de l’exemption militaire des orthodoxes. Jusque-là, proche du Likoud, Laly Derai a annoncé en août qu’elle rejoignait Amcha Israel (« Ton peuple Israël »), le parti créé par le général de brigade de réserve Ofer Winter, où elle occupe la sixième place sur la liste. À ses côtés figurent des militaires, des réservistes, mais aussi Yosseph Haddad, un Arabe israélien chrétien et ancien combattant de Tsahal, placé en deuxième position.
Reste à savoir si ces nouveaux acteurs parviendront réellement à modifier les lignes de force du pays ou s’ils seront absorbés par elles. Ou, pour le dire autrement : Israël parviendra-t-il à tirer les enseignements de ce qui lui est arrivé ? L’histoire du peuple juif ne se lit pas comme une frise linéaire où chaque date succède à la précédente. Elle revient sans cesse sur elle-même, elle repasse par les mêmes fêtes et les mêmes épreuves. On verra lors des élections si, à l’image de la spirale chère à la tradition hassidique, la société israélienne saura ne pas simplement refaire un tour de cercle, mais à s’élever d’un cran en tirant profit de ce qu’elle a appris sur elle-même depuis trois ans.
À force de laisser la haine envahir l’espace public et l’invective tenir lieu de politique, on ne reconnait plus la France.
On va soutenir que c’est normal, que notre président a totalement démérité… Pourtant, il me semble qu’on a dépassé ce que la démocratie, même la plus tolérante, se doit d’accepter quand une bande de voyous, a hurlé, au passage du président quittant Trappes, cette cité tragiquement meurtrie : « Nique ta mère, Macron ! »
Cela n’affecterait-il que le pouvoir dans son expression officielle que ce serait déjà un scandale. Comme si beaucoup n’étaient plus capables de maîtriser leur verbe collectif en lui permettant de retrouver une légitimité, une crédibilité. Pour être assurés d’être écoutés, sinon entendus. Mais il y a une tradition nationale qui interdit la moindre complaisance avec les autorités et impose une contestation en toutes circonstances, un réflexe dont on ne veut à aucun prix se débarrasser. Comme s’il nous faisait honneur alors qu’il devrait nous faire honte. Rien n’est plus ridicule que ces opposants compulsifs qui, même si quelque chose de bien était accompli, continueraient, dans une mécanique folle, à vociférer sans savoir pourquoi. Le pire est que ce poison a gangrené l’ensemble du pays, et notamment ses activités politiques, sociales et médiatiques. Il y a des délires qui versent dans le maximalisme, dans l’annonce de manifestations avant que celle en cours ne soit terminée, dans l’inversion des responsabilités, dans une fureur se nourrissant elle-même et réclamant des solutions que même le temps long ne parviendrait pas à trouver. Le jeunisme, cette peur panique d’être en retard d’une démagogie, ne cesse de frapper. Les lycéens et les étudiants sont sanctifiés par principe et on s’obstine à ne pas voir que leurs revendications, en apparence concrètes, ne sont que la formulation d’un mal de vivre avec « un vague des passions et des concepts » contre lequel on ne peut rien. Jean-Luc Mélenchon est fier de nous menacer de défilés et de violences à répétition si le pouvoir « ne cède pas ». C’est-à-dire s’efface totalement. Il est vrai que des extrémistes clament encore leur indignation et réclament qu’Emmanuel Macron parte avant l’heure, alors que déjà ses possibilités d’action sont moribondes et que certains citoyens s’en félicitent plus qu’ils ne le regrettent. Dans quel monde vit-on pour que le pouvoir soit déclaré responsable des violences et des dévastations du 17 octobre quand, pour avoir il est vrai été maladroit, il a eu affaire à des brutes, des incendiaires et des pillards ? Dans quel climat respire-t-on pour que le 24 octobre apparaisse comme un succès, même relatif, alors qu’on sait déjà que l’avenir sera très angoissant ? Deux échéances au moins verront des forces coalisées se dresser contre un pouvoir qui ne sait plus sur quel pied danser, et contre ceux qui protègent nos personnes et nos biens, les titulaires de la force légitime. Quelle étrange manière, dans certains médias, de parler de « camp retranché » à propos du congrès du RN du 24 octobre, comme si ce parti n’avait pas été contraint de se retrancher face à une multitude d’opposants qui, pourtant, n’avaient que le mot de démocratie à la bouche, mais considéraient que la favorite pour accéder au second tour de 2027 n’y avait pas droit. Sans comprendre qu’ils lui donnaient ainsi du grain à moudre et alimentaient à foison l’exigence d’ordre… Entendre Olivier Faure dans Le Grand Jury du 25 octobre ne pouvait que laisser stupéfait ou, pire, effondré. Quelle haine sournoise, élégante et complice dans cette manière de justifier les slogans abjects du 24 octobre, comme pour ne pas paraître dépassé par l’ignominie collective ! Cette hostilité – un euphémisme – a trouvé sa cible, au-delà d’Emmanuel Macron, en tous ceux qui, désespérément, cherchent à apaiser, qu’ils soient opposants ou non, car il y a une manière intelligente et mesurée d’exprimer sa colère. Tout particulièrement à l’encontre de Raphaël Glucksmann qui, encore à Amiens, a dû subir et payer la rançon de son entêtement à ne pas ériger la morale et la politique en foire d’empoigne. Cette France-là, dont le seul carburant est aujourd’hui la haine, est en partie la conséquence d’une pratique présidentielle qui a multiplié les fautes, sans être véritablement sourde aux attentes des Français, mais en demeurant constamment décalée par rapport à elles. Le résultat est qu’il n’est plus absurde de prévoir la présence de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon au second tour de l’élection présidentielle de 2027, malgré le large écart qui les sépare. Si le second l’emportait, la haine serait au pouvoir. Avec la première, dominerait une impossibilité tragique de rassemblement. Ce n’est pas la même chose. Marine Le Pen se pose effectivement, de manière anticipée, comme la présidente et, en tout cas, comme celle qui, dans un pays qui a perdu ses marques et ses repères, parce que la haine et l’invective lui ont fait oublier ce qu’étaient la pensée et la politesse républicaine, se contente d’engranger ce que le réel, en permanence, lui apporte. Il aurait été facile, mais fastidieux, de poursuivre cette litanie qui démontre, dans la France elle-même et d’où qu’on l’observe, la domination de la haine et le refus absolu de mettre à bas les frontières partisanes, tandis que les convictions sont étouffées par les instincts et les humeurs. L’obsession de la concorde ne serait pas, pour 2027, le plus médiocre des impératifs.
Jean-Luc Melenchon.
Leftist party La France Insoumise (LFI) candidate in France's 2027 presidential election Jean-Luc Melenchon takes part in Politico s Major Interviews series in Paris, France on September 24, 2026.
Jean-Luc Melenchon candidat pour La France Insoumise (LFI) pour l election presidentielle 2027 participe aux grands entretiens du site Politico a Paris, le jeudi 22 septembre 2026 //ALAINROBERT_1J6A9915/Credit:Alain ROBERT/SIPA/2609250731
Marine Le Pen reste largement en tête, Jean-Luc Mélenchon progresse à 17 % et Édouard Philippe tombe à 15 % dans l’hypothèse où il représente seul le bloc central. Six mois avant la présidentielle, le dernier sondage Ipsos BVA pour Le Parisien installe pour la première fois le chef des Insoumis au second tour dans toutes les configurations testées. Le scénario longtemps présenté comme un épouvantail devient une hypothèse très sérieuse. Mais il est encore trop tôt pour parler d’inéluctable.
Pendant des mois, Édouard Philippe a été présenté comme l’adversaire le plus probable de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. L’ancien Premier ministre semblait disposer d’un avantage simple : un bloc central affaibli mais encore suffisamment large pour lui permettre de devancer une gauche éclatée. Le dernier sondage Ipsos BVA-CESI pour Le Parisien bouleverse ce scénario.
Dans les quatre hypothèses testées, Marine Le Pen arrive toujours largement en tête avec 32 à 33,5 % des intentions de vote. Mais derrière elle, Jean-Luc Mélenchon atteint désormais 17 % et se qualifie pour le second tour dans toutes les configurations. Lorsqu’Édouard Philippe est le candidat du bloc central, il n’obtient plus que 15 %, contre 17 % pour le leader de La France insoumise. Raphaël Glucksmann suit à 14 %. Le sondage a été réalisé les 21 et 22 octobre auprès de 1 500 personnes inscrites sur les listes électorales.
Édouard Philippe perd son statut de favori du centre
La comparaison avec septembre est sévère pour l’ancien Premier ministre. Il y a encore quelques semaines, un précédent sondage Ipsos BVA le plaçait à 19 % lorsqu’il représentait seul le bloc central, derrière Marine Le Pen mais devant Mélenchon. Il tombe aujourd’hui à 15 %. Gabriel Attal recule lui aussi dans les scénarios où il est testé.
Ce décrochage pose une question plus large que celle des personnes. Le macronisme peut-il encore produire un candidat capable de rassembler suffisamment au premier tour ? Après dix années au pouvoir, le bloc central paie l’usure d’Emmanuel Macron, la situation budgétaire, les tensions sociales et l’absence de successeur incontestable. Philippe conserve une image de présidentiable, mais cette image ne suffit plus automatiquement à garantir sa qualification.
Mélenchon bénéficie de la polarisation
À l’inverse, Jean-Luc Mélenchon dispose d’un socle très consolidé. Ses 17 % représentent une progression de deux points par rapport à septembre dans l’enquête Ipsos. Ce niveau reste très loin de celui de Marine Le Pen, mais dans un paysage fragmenté, il peut suffire à atteindre le second tour.
Le paradoxe est connu. Mélenchon reste l’une des personnalités politiques les plus clivantes du pays, mais cette polarisation lui garantit aussi une base électorale disciplinée. Lorsque le centre, la droite classique et la gauche non mélenchoniste se partagent leurs électeurs entre plusieurs candidatures, un bloc de 17 ou 18 % peut devenir décisif.
Les violences du 17 octobre n’ont pas fait progresser Marine Le Pen dans cette enquête, contrairement à ce qu’une lecture mécanique aurait pu laisser penser. Elles n’ont pas davantage affaibli Mélenchon. Le résultat le plus visible est plutôt l’érosion des candidats du centre, alors que les deux pôles les plus structurés conservent ou renforcent leurs positions.
Un second tour qui ferait exploser le vieux « front républicain »
Un duel Le Pen-Mélenchon placerait le pays dans une situation politique entièrement différente des seconds tours de 2017 et 2022. Le réflexe du « front républicain » deviendrait beaucoup plus incertain. Une partie de la droite et du centre refuserait probablement de voter pour Mélenchon ; une partie de la gauche modérée pourrait tout aussi difficilement soutenir Marine Le Pen. Les reports de voix deviendraient l’enjeu central d’une campagne où chacun des deux finalistes susciterait un rejet massif dans le camp adverse.
Il serait pourtant absurde de qualifier ce second tour d’inévitable. Une intention de vote n’est pas une prédiction. La campagne n’est pas figée, les candidatures définitives ne sont pas toutes connues et la gauche non mélenchoniste comme la droite peuvent encore recomposer le jeu. Le récent succès de Raphaël Glucksmann dans la primaire du centre gauche rappelle d’ailleurs que des dynamiques peuvent apparaître rapidement.
Les marges entre Mélenchon, Philippe et Glucksmann restent suffisamment faibles pour qu’un événement politique, une candidature retirée ou une campagne réussie modifie l’ordre d’arrivée. À six mois du scrutin, quatre ou cinq points ne constituent pas un mur infranchissable.
Mais quelque chose a changé. Le second tour Le Pen-Mélenchon n’est plus seulement le scénario repoussoir brandi dans les débats télévisés. Il est désormais celui que produit une enquête d’opinion importante dans toutes les hypothèses testées. Édouard Philippe, qui apparaissait encore récemment comme le mieux placé pour l’empêcher, n’a plus de marge de sécurité. La présidentielle française entre ainsi dans une phase où les deux candidats les plus clivants sont aussi, pour le moment, les deux candidats les mieux placés.
L’attentat contre une église orthodoxe de Karak vendredi dernier a fait neuf morts. Les trois suspects appartiennent à une famille de la région, comme le chef de la police chargé de les arrêter. Dans ce bastion historique de la monarchie hachémite, les solidarités tribales, qui constituent l’un des fondements de l’État jordanien, sont aujourd’hui confrontées à la radicalisation islamiste.
Vendredi 23 octobre, trois hommes armés ont ouvert le feu sur les personnes réunies pour des funérailles à l’église grecque-orthodoxe Saint-Georges, dans le village de Hammoud, près de Karak, au sud de la Jordanie. Dominée par une forteresse construite en 1142 par les croisés du royaume de Jérusalem, la ville fut notamment le fief de Renaud de Châtillon (1125-1187). L’attaque a fait neuf morts et 34 blessés. Après trois jours de recherches, les forces de sécurité ont retrouvé les suspects lundi matin dans une maison abandonnée. Refusant de se rendre, ils ont ouvert le feu sur les policiers avant d’être blessés et arrêtés.
Le directeur de la Sécurité publique, le général Obeidallah al-Maaytah, a donné leurs identités. Hazza Zaidan Mohammed, son frère Mishal et leur beau-frère Ahmad Sami Hussein. Les trois hommes appartiennent à la même famille et habitent dans la région. Selon les autorités, Hazza aurait organisé l’attaque. Aucune organisation n’a revendiqué l’attentat mais tous les trois adhèrent à une idéologie islamiste extrémiste, dite takfiriste, qui considère comme mécréants ceux qui ne partagent pas ses convictions.
Deux communautés
Selon les informations disponibles, la famille des suspects appartient aux al-Thneibat, l’une des grandes tribus musulmanes de Karak. Parmi ses membres figure Mohammad Thneibat, ancien vice-Premier ministre et ministre de l’Éducation, aujourd’hui président de Jordan Phosphate Mines Company, la principale entreprise du pays, spécialisée dans l’extraction de phosphate de la mer morte et la fabrication d’engrais.
Le roi Abdallah II de Jordanie, en fonctions depuis 1999.
Aucun lien de parenté direct avec les suspects n’a été établi mais, dès le jour de l’attentat, des représentants des al-Thneibat ont condamné le massacre, rappelé leurs liens historiques avec les al-Halasa, la communauté chrétienne à laquelle appartiennent les victimes, et réaffirmé leur fidélité au roi Abdallah II.
Les al-Halasa sont eux aussi profondément enracinés dans la région. Ils figurent parmi les anciens clans chrétiens de Karak, dont la présence est attestée bien avant la naissance de la Jordanie. En 1812, le voyageur suisse Johann Ludwig Burckhardt y recensait environ 150 familles chrétiennes et 400 musulmanes. Ces chrétiens arabes, majoritairement orthodoxes à l’origine, n’étaient pas une population étrangère protégée par les tribus musulmanes, mais des acteurs du système tribal, avec leurs terres, leurs troupeaux, leurs activités commerciales, leurs notables et leurs alliances. Ils ont participé, comme les autres familles de Karak, à la construction de la Transjordanie puis à la vie politique du royaume hachémite.
La réaction des deux communautés ne relève pas seulement de la solidarité ou de la compassion. Dans une société où l’appartenance tribale conserve un poids considérable, elle vise à empêcher que le crime de trois individus ne devienne une affaire entre deux communautés. La monarchie joue son rôle d’arbitre, tandis que les notables s’efforcent de préserver les liens sur lesquels repose une partie de l’ordre social jordanien.
Un autre détail mérite de retenir l’attention. Le chef de la police porte lui-même un nom associé à Karak, celui des Maaytah, l’une des familles tribales de cette région. Les hommes qui ont attaqué l’église et celui qui dirige les forces chargées de les arrêter viennent du même territoire. Ce n’est pas une simple coïncidence géographique. Karak appartient au cœur historique de la Transjordanie, cette partie du royaume où la monarchie hachémite a recruté une grande partie de ses soutiens et serviteurs.
Constitution du premier gouvernement jordanien à Amman en avril 1921
Pour comprendre cette histoire, il faut remonter à 1921. À l’époque, il n’existe pas encore de Jordanie. À l’est du Jourdain, des villes, des villages et des tribus vivent sous des autorités locales fragiles, après la disparition de l’Empire ottoman. Karak est l’un des centres de ce territoire. Construite autour de sa forteresse médiévale, la ville domine les plateaux situés à l’est de la mer Morte. L’une des grandes routes du pèlerinage à La Mecque passe à proximité. Et les tribus de la région ont longtemps su monnayer leur capacité à « assurer la sécurité des caravanes » auprès des autorités ottomanes, dont le prestige dépendait notamment du bon déroulement du pèlerinage annuel. Karak possède ainsi ses notables, ses grandes familles, ses réseaux de solidarité et une tradition d’autonomie qui ne date pas de l’arrivée des Britanniques.
Abdallah Ier de Jordanie.
C’est dans ce pays qu’arrive Abdallah, fils du chérif Hussein de La Mecque, chef de la révolte arabe contre les Ottomans pendant la Première Guerre mondiale. Originaire du Hedjaz, Abdallah appartient à la dynastie hachémite, qui revendique une filiation avec le prophète Mahomet. Mais il est étranger à la société qu’il ambitionne de gouverner. Son prestige religieux et dynastique ne suffit pas. Il lui faut des alliances et des ressources.
Il trouve dans les grandes familles de Transjordanie des interlocuteurs indispensables. À Karak, les Majali, les Maaytah et d’autres lignages possèdent une autorité locale que le nouvel émir ne peut ignorer. Le pouvoir hachémite va progressivement intégrer ces élites à ses institutions, leur offrir des fonctions et s’appuyer sur leurs réseaux pour administrer le territoire. Cette alliance ne se fait ni en un jour ni sans conflits. Elle constitue néanmoins l’une des bases du nouvel État.
Abdallah dispose aussi d’un atout décisif. Les Britanniques cherchent une solution pour les territoires situés entre la Palestine et l’Irak. En mars 1921, Winston Churchill, alors secrétaire d’État aux Colonies, réunit au Caire une conférence destinée à organiser les possessions britanniques du Moyen-Orient. Il rencontre ensuite Abdallah à Jérusalem et accepte de soutenir son installation à la tête de la Transjordanie. Ce territoire situé à l’est du Jourdain sera inclus dans le périmètre du mandat britannique sur la Palestine, destiné notamment à l’établissement d’un foyer national juif conformément à la déclaration Balfour.
En avril, un premier gouvernement est constitué à Amman. La décision politique de Churchill reçoit un cadre juridique en 1922. Le mandat pour la Palestine, approuvé par la Société des Nations, prévoit dans son article 25 la possibilité de soustraire la Transjordanie à certaines de ses dispositions. Puis la SDN approuve la décision britannique d’y exclure l’application des dispositions relatives au foyer national juif et la Transjordanie est ainsi administrée séparément, sous l’autorité de l’émir Abdallah et la tutelle (et le financement) britannique.
Compromis entre trois forces
L’émirat, qui deviendra un royaume en 1946, naît ainsi d’un compromis entre trois forces. Une dynastie venue du Hedjaz, une puissance impériale qui lui fournit protection et argent, et des élites locales qui lui donnent une base sociale. Et la Légion arabe devient l’instrument de cette construction.
Créée sous patronage britannique, puis développée notamment par John Bagot Glubb, dit Glubb Pacha, elle recrute largement parmi les populations tribales de Transjordanie. Le service militaire offre des soldes régulières, des carrières et une relation directe avec le pouvoir central. En retour, le souverain dispose d’une armée dont les cadres et les soldats sont liés à la survie de la monarchie. La fidélité à la Couronne devient aussi une affaire de famille.
Karak fournit à cette organisation plusieurs de ses figures. La famille Majali en est un exemple. Habis al-Majali, né à Karak, devient l’un des grands officiers jordaniens du XXe siècle. Il commande des forces de la Légion arabe pendant la guerre de 1948, puis occupe les plus hautes fonctions militaires du royaume. Son cousin Hazza al-Majali, Premier ministre, est assassiné en 1960 dans un attentat à Amman. Un autre membre de la famille, Abdel Salam al-Majali, dirigera le gouvernement au moment de la signature du traité de paix avec Israël en 1994.
Les Maaytah illustrent d’autres voies d’accès aux responsabilités et sont présents dans les institutions de sécurité, comme le montre aujourd’hui le général Obeidallah al-Maaytah. Ce système n’est pas seulement fondé sur la fidélité personnelle. Les familles fournissent des recrues, des cadres et des relais locaux. L’État distribue des emplois, des promotions, des marchés et des protections. Les notables servent d’intermédiaires entre leurs communautés et le palais. Une nomination peut renforcer le prestige d’un lignage. À l’inverse, un conflit avec les autorités peut avoir des conséquences pour tout un réseau familial. La monarchie jordanienne est un État moderne, mais elle fonctionne toujours en partie grâce à ces relations anciennes.
Il ne faut cependant pas imaginer un bloc tribal homogène. Cette même région a produit des milieux radicalement hostiles à l’ordre politique qu’elle contribue à soutenir. Le phénomène n’est pas nouveau. En décembre 2016, des hommes armés attaquent les forces de sécurité à Karak avant de se retrancher dans le château de la ville. L’opération, revendiquée par l’État islamique, provoque la mort de policiers et de civils, dont une touriste canadienne. Le royaume découvre alors qu’un de ses territoires historiques de recrutement militaire sert aussi de terrain d’action à des djihadistes.
C’est précisément ce qui rend l’attentat de Hammoud inquiétant. Les trois suspects ne sont pas des combattants étrangers venus de Syrie ou d’Irak. Ce sont des Jordaniens de la région. Ils ont attaqué des compatriotes réunis pour des funérailles. Leurs victimes appartiennent à une communauté intégrée au système tribal et à l’histoire locale. Et ce sont les forces de sécurité issues de cette même société qui ont été chargées de les arrêter.
Relation secrète
Deux Jordanies se heurtent ainsi à Karak. L’une considère la monarchie comme le cadre de son existence politique, accepte la coexistence religieuse et trouve dans l’État des possibilités d’ascension sociale. L’autre rejette cet ordre au nom d’une conception radicale de l’islam, d’appartenance aux frère musulmans ou sentiment national palestinien. Mais il serait trompeur d’opposer simplement des tribus fidèles à des individus radicalisés. Les fidélités ne se transmettent pas automatiquement de père en fils. Un même environnement social peut produire un officier et un terroriste adversaire de l’État.
La monarchie a déjà traversé plusieurs crises qui menaçaient son existence. Devenu roi en 1952 à dix-sept ans, Hussein doit rapidement affronter la montée du nationalisme arabe, l’influence de Nasser et l’agitation d’une partie de la population palestinienne de Cisjordanie, alors sous souveraineté jordanienne. En décembre 1955, les manifestations contre l’adhésion au pacte de Bagdad provoquent la chute du gouvernement al-Majali. En mars 1956, Hussein renvoie Glubb Pacha, le commandant britannique de la Légion arabe, pour affirmer son indépendance. En avril 1957, une crise avec des officiers nationalistes, dont le chef d’état-major Ali Abou Nuwar, menace directement son pouvoir. Hussein s’impose grâce à la fidélité d’une partie de l’armée et au soutien occidental. Israël, qui redoute lui aussi l’arrivée d’un régime nassérien à Amman, partage cet intérêt, sans intervenir directement.
L’année suivante, après le renversement sanglant de la monarchie irakienne, Hussein demande l’aide des Britanniques. Londres envoie des parachutistes en Jordanie et Israël autorise finalement leurs avions à traverser son espace aérien. La décision intervient après des tensions initiales autour du survol et une intervention diplomatique américaine. Cette coopération indirecte contribue à la protection du régime.
La crise la plus connue survient en septembre 1970. Les organisations palestiniennes armées, renforcées après la guerre de 1967, contestent ouvertement l’autorité du roi Hussein. Les affrontements dégénèrent en guerre civile. La Syrie intervient militairement dans le nord du royaume. L’armée jordanienne, dont les unités les plus fidèles sont largement recrutées parmi les Transjordaniens, joue alors un rôle décisif. Mais le roi bénéficie aussi d’un soutien extérieur. Israël, qui entretient depuis plusieurs années des contacts secrets avec lui, ne souhaite pas voir la Jordanie tomber sous le contrôle des organisations palestiniennes ou de la Syrie. En concertation avec les Américains, les Israéliens mobilisent des forces et envisagent une intervention contre les troupes syriennes. Cette menace contribue à dissuader Damas de poursuivre son offensive. L’armée jordanienne reprend progressivement le contrôle du pays.
Ces épisodes révèlent un autre pilier de la sécurité hachémite. Pendant la guerre froide, Israël et la Jordanie appartiennent, malgré leur état de guerre officiel, au dispositif régional de l’Occident. Israël est un partenaire militaire des États-Unis. La monarchie jordanienne, soutenue d’abord par Londres puis par Washington, constitue un rempart contre les mouvements révolutionnaires arabes et l’influence soviétique. Leurs intérêts ne coïncident pas toujours, mais ils partagent une préoccupation, empêcher qu’un régime hostile ne s’installe à Amman.
La relation reste secrète pendant des décennies. Hussein rencontre des dirigeants israéliens alors même que les deux pays sont officiellement ennemis. Le 25 septembre 1973, il avertit personnellement Golda Meir, lors d’une rencontre secrète près de Tel-Aviv, d’un risque d’attaque arabe, sans en connaître la date. Le traité de paix de 1994 donne une forme publique à cette coopération. Depuis, la sécurité de la frontière, les échanges de renseignements, l’eau et les questions palestiniennes entretiennent une relation stratégique dont les crises diplomatiques ne font pas disparaître la nécessité.
Aujourd’hui encore, la stabilité de la Jordanie constitue un intérêt majeur pour Israël et les États-Unis. Le royaume contrôle une longue frontière avec Israël et la Cisjordanie, accueille une importante population d’origine palestinienne et occupe une position géographique entre la Syrie, l’Irak, l’Arabie saoudite et Israël. Sa déstabilisation aurait des conséquences bien au-delà de ses frontières.
L’attentat de Karak rappelle que le système hachémite repose depuis un siècle sur une combinaison d’alliances locales, d’institutions sécuritaires et de protections étrangères plutôt que sur une nation dans le sens contemporain du terme. Il a résisté au nationalisme arabe de Nasser et aux insurrections palestiniennes et aujourd’hui il fait face à un défi autrement plus redoutable de la radicalisation islamiste au sein même des communautés qui ont contribué à construire le royaume.
Le troisième samedi de mobilisation tombe cette année le soir d’Halloween. Sur les réseaux sociaux, certains comptes ont déjà baptisé le 31 octobre « la Purge », en référence à la série de films American Nightmare. Après les violences du 17 octobre et les 1 435 interpellations du 24, Laurent Nuñez annonce un dispositif « extrêmement robuste ». Le mot fait peur, mais il faut distinguer la mise en scène virale d’une menace réellement organisée.
Le calendrier ne pouvait guère être plus anxiogène pour le ministère de l’Intérieur. Samedi 31 octobre doit se tenir le troisième acte de la mobilisation qui secoue la France depuis plusieurs semaines. La date coïncide avec Halloween, soirée traditionnellement plus agitée dans certaines villes. Et depuis quelques jours, un mot circule avec insistance sur TikTok, X, Telegram et d’autres plateformes : « Purge ».
La référence vient de la franchise cinématographique American Nightmare, The Purge en version originale, dont le principe repose sur une nuit fictive pendant laquelle tous les crimes deviennent temporairement légaux. Une étude de NSI-ADIT consacrée aux dynamiques en ligne autour des mobilisations relève explicitement que le 31 octobre est présenté dans certains espaces comme « Acte III », « soir d’Halloween », avec une référence à « la purge ». Cela ne signifie évidemment pas qu’un scénario coordonné comparable au film existe. Mais l’expression fournit un imaginaire immédiatement compréhensible et très viral à ceux qui veulent annoncer ou fantasmer une nouvelle nuit de violences.
Nuñez s’attend à une journée « de nouveau compliquée »
Le gouvernement, lui, ne cache pas son inquiétude. Invité lundi sur BFMTV, Laurent Nuñez a déclaré s’attendre « clairement » à de nouveaux débordements. Le ministre de l’Intérieur estime que le 31 octobre sera « de nouveau compliqué » et promet un dispositif de sécurité « extrêmement robuste ». Il a également laissé entendre que les couvre-feux instaurés dans plusieurs villes après les violences du 17 octobre pourraient être maintenus à l’initiative des préfets.
Le bilan du samedi 24 octobre suffit à expliquer cette prudence. Nuñez a fait état de 1 435 interpellations sur l’ensemble du territoire. Selon lui, 267 policiers et gendarmes ont été blessés, ainsi que 150 manifestants, dont trois grièvement à Toulouse, Reims et Clermont-Ferrand. Plus d’une centaine de personnes auraient été interpellées pour détention d’armes par destination. Le ministre a toutefois qualifié la journée de « maîtrisée », estimant que les scènes les plus graves du 17 octobre ne s’étaient pas reproduites avec la même intensité.
(L’une des affiches du rassemblement d’Halloween prévu pour le 31 octobre 2026)
La « Purge » d’Halloween et les violences : un vieux cauchemar des autorités
Le précédent est intéressant parce qu’il montre le mécanisme auquel les pouvoirs publics sont confrontés. Un message peut naître comme une provocation ou une blague, être repris par des milliers de comptes, puis devenir un mot d’ordre suffisamment connu pour attirer des personnes qui n’étaient pas liées à son auteur. La viralité ne prouve pas l’existence d’une organisation centrale, mais elle peut produire ses propres effets dans la rue.
Des millions de vues et des récits qui s’autoalimentent
NSI-ADIT a analysé des dizaines de milliers de publications liées aux journées d’octobre. Entre le 20 et le 22 octobre seulement, le sujet aurait généré 20 000 publications sur X et 16,9 millions de vues sur TikTok. Pour les dates des 24 et 31 octobre, 41 % des vues des vidéos étudiées sur TikTok portaient sur le dispositif sécuritaire, notamment l’armée, le RAID ou le GIGN. Autrement dit, la réponse de l’État devient elle-même un contenu spectaculaire qui nourrit l’attente de la prochaine confrontation.
Cette mécanique est particulièrement difficile à gérer. Un dispositif policier massif peut dissuader les violences, mais il peut aussi renforcer en ligne l’idée qu’un événement exceptionnel se prépare. Les vidéos des heurts précédents, parfois sorties de leur contexte ou remontées, entretiennent ensuite le sentiment d’une escalade permanente.
Le 31 octobre cumule donc plusieurs facteurs de risque : une mobilisation déjà installée, des précédents violents, une soirée d’Halloween traditionnellement agitée, des appels circulant sur les réseaux et un imaginaire de « purge » facilement appropriable. Cela justifie la vigilance des autorités. Cela ne permet pas pour autant d’annoncer à l’avance une nuit d’émeutes généralisées.
Le défi du gouvernement sera précisément d’éviter que la peur ne devienne elle-même un élément de mobilisation. Après le « gros plantage » du 17 octobre, selon les propres mots de Laurent Nuñez, Beauvau veut montrer qu’il contrôle la situation. Le 24 a été présenté comme la preuve que le durcissement fonctionne. Le 31 dira si cette reprise en main résiste à la combinaison la plus inflammable du mois : contestation sociale, réseaux sociaux et Halloween.
Reste cette expression, « la Purge », parfaite pour les algorithmes parce qu’elle transforme une journée de manifestation en bande-annonce de film catastrophe. Pour l’instant, c’est d’abord un récit. Samedi soir, la priorité des autorités sera précisément d’empêcher qu’il devienne une réalité.
Favori déclaré et longtemps en tête des pronostics, Kylian Mbappé devra encore attendre. Harry Kane a remporté lundi soir le Ballon d’Or 2026 à Londres, devant le Français et Lamine Yamal. À 33 ans, l’Anglais prend aussi une revanche sur une carrière longtemps résumée à ses statistiques et à son absence de grands trophées. Au moment de recevoir la récompense, il a surtout choisi de remercier Katie Goodland, son amour d’enfance, devenue sa femme et la mère de leurs quatre enfants.
Le verdict est d’autant plus cruel que la course a été serrée. Le rédacteur en chef de France Football, Vincent Garcia, a indiqué après la cérémonie que l’écart entre Kane et Mbappé était inférieur à celui qui avait séparé Rodri de Vinicius Junior en 2024, soit moins de 41 points. Mbappé aurait même été en tête pendant une partie importante du dépouillement avant d’être dépassé. Les résultats détaillés doivent être publiés à la fin de la semaine.
73 buts et enfin la consécration
Sportivement, le choix de Kane n’a pourtant rien d’un accident. L’attaquant du Bayern Munich a inscrit 73 buts toutes compétitions confondues avec son club et la sélection anglaise pendant la saison 2025-2026. Il a terminé meilleur buteur de Bundesliga pour la troisième saison consécutive, marqué 14 fois en Ligue des champions et contribué au triplé national du Bayern. À 33 ans, il devient le premier Anglais récompensé depuis Michael Owen en 2001 et le premier joueur du Bayern à recevoir le Ballon d’Or depuis Karl-Heinz Rummenigge en 1981.
Cette victoire a aussi quelque chose d’une revanche personnelle. Pendant des années, Harry Kane a été présenté comme l’un des meilleurs buteurs du monde mais aussi comme l’homme qui ne gagnait jamais rien. Tottenham avait beau profiter de ses buts, l’Anglais avait quitté Londres sans trophée majeur. Même son arrivée au Bayern avait d’abord tourné à la plaisanterie lorsque le club bavarois avait connu une saison blanche. Cette fois, les buts se sont accompagnés des titres et la vieille caricature du « loser magnifique » s’est effondrée.
Katie Goodland, l’autre histoire derrière le Ballon d’Or
Au milieu des remerciements habituels à ses coéquipiers, ses entraîneurs et sa famille, Kane a réservé un moment particulier à Katie Goodland. Leur histoire précède de très loin les millions du football professionnel. Tous deux se connaissent depuis l’enfance et fréquentaient la même école dans l’est de Londres. Une photographie ancienne, redevenue virale après le sacre, les montre adolescents aux côtés de David Beckham en 2005. Kane n’était alors qu’un jeune joueur dont personne ne pouvait savoir qu’il deviendrait un jour capitaine de l’Angleterre.
Le couple s’est marié en 2019 et a quatre enfants. Dans son discours, Kane a insisté sur le rôle de sa femme dans un parcours qui a commencé bien avant Tottenham, Munich, les finales et le Ballon d’Or. L’hommage a donné à la soirée un ton assez éloigné de la communication habituelle des stars du football. Le trophée récompense un joueur, mais Kane a tenu à le replacer dans une histoire familiale construite sur plus de vingt ans.
Mbappé n’a jamais été aussi près
Pour Mbappé, le paradoxe est réel. Il échoue encore, mais n’a jamais été aussi proche de gagner. Deuxième devant Lamine Yamal, il confirme qu’il appartient désormais au tout premier cercle des prétendants réguliers. À 27 ans, il dispose encore de plusieurs saisons pour aller chercher le trophée qui manque à son palmarès individuel.
Reste que le Ballon d’Or obéit aussi aux récits d’une saison. Celui de Kane était particulièrement puissant : l’homme des records sans trophée est devenu l’homme des trophées sans cesser de marquer. Mbappé, lui, repart de Londres avec son meilleur classement et probablement sa plus grande frustration. Pour une fois, même son rival de la soirée avait une histoire plus forte à raconter.
Jean-Paul Belmondo sera glorifié à la Cinémathèque de Paris jusqu’à la fin janvier 2027 dans une «magnifique» exposition. Parallèlement, nous fêtons en ce mois d’octobre, les 50 ans du Corps de mon ennemi, réalisé par Henri Verneuil en 1976 d’après le roman de Félicien Marceau. Monsieur Nostalgie nous explique pourquoi ce film est un pur plaisir nostalgique et dissident…
Il y a d’abord cette musique de Francis Lai qui mélancolise un quai de gare des Hauts-de-France, terre du textile et du football, de la reproduction sociale et du fil à la patte. Cournai, le nom d’emprunt, contraction fictive de Courtrai et Tournai, semble plus vrai que nature. Cette ville de cinéma sonne à l’oreille, elle carillonne tel un beffroi. Elle a la hauteur d’un Grand Gille qui viendrait bousculer la quiétude des notables. Le diable est revenu. Nous sommes entre la Belgique et le département 59. Jean-Paul, la quarantaine rugissante, a soif de vengeance. Il porte un imperméable défraîchi et un attaché-case périmé. Son costume date. Il n’est plus l’homme à mode, le chéri de ses dames, le beau François à qui la haute-société nordiste avait mis le pied à l’étrier. Sous un ciel bas, il retourne sur son passé. La ville a changé, seulement en apparence. Elle s’élève. De nouveaux quartiers poussent ici et là, des commerces s’ouvrent débordant d’objets inutiles et les mêmes maîtres tiennent toujours la barre. Inflexibles. Encore plus dominateurs qu’hier. Sept ans auparavant, François était le Number One de cette seigneurie ouvrière, bien-pensante, féodale d’esprit et pourrie jusqu’à l’os. Corrompue. Tant qu’il a obéi, tant qu’il a plié, on a loué son charme et son allant. On le jalousait même. Les filles de famille rêvaient de le mettre dans leur lit, leurs mères y parvenaient. Il avait l’onction de dieu, du grand manitou des filatures, Jean-Baptiste Liégard en la personne de Bernard Blier, souverain goguenard, paternaliste roué, trônant sur un empire allant de la pelote de laine au sachet de poudre. Génialement caricatural. François revient donc pour réparer une injustice, pour comprendre les raisons de sa chute et se souvenir. Malgré l’opprobre et la prison, il veut mettre un nom, une cible sur le commanditaire de sa déchéance. Il avait pourtant fait allégeance aux puissances d’alors. Ce n’était pas suffisant. Il fallait se soumettre et remercier. Ou bien s’effacer. Abdiquer totalement. François n’est pas un chevalier du Christ, il n’est pas d’Assise ; il ne sauve pas les pauvres, il préfère la loi du talion. Il s’enferre alors dans des pensées d’un autre temps. Des valeurs obsolètes. Il n’a pas supporté d’avoir été trahi, et plus encore, que l’engagement de son père ait été sali. Son vieux y croyait sincèrement à ses idées de justice sociale. Il ne pardonne pas cet outrage, ni la morgue de ses commensaux. Il était pourtant un bon fils aimant. Maintenant, il lui reste l’honneur et son bras armé. Cette fois-ci, il ne reculera pas.
Ne voyez pas Le corps de mon ennemi comme un remake de la lutte des classes ; à sa sortie, la critique qui n’aimait pas le classicisme de Verneuil, a été incapable de saisir toute la beauté d’un monde qui se fanait. Derrière la machination à l’envers, le flashback romantique, le vernis politique, la « mondialisation » en marche, Verneuil n’était que douceur et mémoire. En peintre naturaliste, il a figé, dès 1976, le décor de notre enfance. Parfumerie aux flacons précieux, impressions poudrées, filles de nuit trop voyantes, maturation lente des rêveries provinciales, ce film soulève des vapes de tendresse. Il est la bascule. Après, vinrent les années 80 et leur cortège d’incantations malsaines, humanisme et maquereautage, expansion économique et dirigisme culturel. Jean-Paul est du vieux monde, du coup de boule salvateur, des amitiés de régiment, des copains de la communale, de la morale élémentaire, des formules expéditives et du beau geste. Que des mots aujourd’hui flétris. Verneuil place sur son échiquier des caractères propres à la tragédie, Claude Brosset, fidèle servant reconverti, Daniel Ivernel, maire affidé lucide, François Perrot, félon revanchard, Michel Beaune faux-jeton empêtré, Charles Gérard amuseur bouffon, que des pointures du cinéma à papa. D’une justesse jouissive. Du divertissement de qualité. Et puis, il y a les femmes, les actrices, une sensuelle et boulevardière Elisabeth Margoni, décolleté plongeant et répartie faubourienne, une certaine Frida de Düsseldorf au coup de rein mécanique se dévêt à l’écran et Marie-France Pisier bêcheuse suprême d’émotion. Souvenons-nous longtemps de la classe ébréchée de Marie-France, de son art, passant de l’emmerdeuse à l’implorante, de l’orgueil à la tristesse. Enfin, il faut voir ce film pour l’apparition céleste de Nicole Garcia, peut-être l’image la plus pure, la plus angélique, une bonté sensuelle et cette voix qui suspend les horloges. Le corps de mon ennemi nous procure des bouffées de chaleur, il conserve tant d’images bénies. On les garde pieusement dans notre carnet de bons points. Elles nous aident à affronter les époques farouches.
Face à Darius Rochebin sur LCI, l'entrepreneur de gauche Matthieu Pigasse a déclaré «Glucksmann c’est “Bismillah, c’est les ténèbres”», le 20 octobre 2026. Capture LCI / Open AI.
Wallah et wesh se sont immiscés dans le vocabulaire du quotidien. Le premier terme signifie « par Dieu » ; le second est une interjection pouvant se traduire par « quoi de neuf ? ».
Certes et heureusement, tout le monde ne les utilise pas (encore), mais ils s’imposent, y compris dans les « bonnes familles ». Un de mes amis, non politisé, peu suspect de pencher à l’extrême droite et habitant les beaux quartiers propres aux périphéries des capitales, se désolait que son fils les utilise. « C’est l’époque », finit-il par conclure un brin médusé, un brin résigné.
Conquête
Cette anecdote n’est évidemment pas anodine. Qu’une classe d’âge, culturelle ou sociale emprunte des mots issus de l’immigration et que les rejetons provenant de cette dernière ne font plus l’honneur de s’approprier la langue du pays d’accueil marque un inversement des pratiques et un indice sur le basculement des rapports de force à l’œuvre – comprenez par-là que le nouveau dominé s’aligne sur le dominant par mimétisme et sans doute un peu par crainte. Le vocabulaire utilisé n’est jamais neutre : il est à ce titre le révélateur de réalités bien plus profondes qui ont souvent d’autres symptômes visibles dans l’espace public – dans le cas qui nous concerne, la multiplication des commerces halal, des mosquées, des kebabs…
Dans les sciences (algèbre, zénith…), l’alimentation (café, épinard…) ou l’habillement (jupe, coton…), il existe pléthore de mots autrefois empruntés à l’arabe. Mais les derniers apports sont d’une autre nature, qui n’ont rien de l’enrichissement, induit par exemple par une découverte scientifique ou l’apport de nouveaux aliments dans la gastronomie, mais au contraire à la fois de l’appauvrissement généralisé et de la conquête culturelle de l’espace.
Le phénomène est facilité par la baisse du nombre de mots connus, compris et utilisés par les nouvelles générations. Faites-le test : combien sont-ils à connaître la signification de mots tels que « mirifique », « courroucé » ou « nonobstant », parmi ceux que j’ai entendus récemment ? La nature ayant horreur du vide, celui-ci finit par se remplir ainsi de nouveaux substantifs. Aux termes déjà évoqués, on pourrait en ajouter quelques autres marquant la wallahweshisation de notre langue : miskine (mon pauvre), seum (et moi qui pensais, amis Français, que c’était un belgicisme) ou encore moula (wesh Wassila Meddas !).
Phénomènes phonétiques
De surcroît, l’utilisation de wallah et wesh induit, plus ou moins consciemment, une nouvelle prononciation – il est impossible de les énoncer avec une scansion d’académicien – et, partant de là, change les accents qui font la richesse des régions. Le phénomène s’inscrit dans une transformation globale de nos façons de parler : il y a quelques mois, un débat avait surgi sur l’affrication, mécanisme phonétique par lequel une consonne occlusive est prolongée par une friction donnant un son tel que, par exemple, « tch ». Si le phénomène n’est pas neuf dans la langue, on ne peut s’empêcher de penser que ses nouvelles formes ont un peu à voir quand même avec l’africanisation. La syntaxe globale, déjà mise à mal par la déconstruction générale, est un peu plus attaquée par l’utilisation inutile de ces interjections.
Une rumeur selon laquelle wallah et wesh seraient passibles d’une amende en cas d’utilisation dans les écoles, a circulé sur les réseaux sociaux. Si nous ne sommes bien sûr pas favorables à l’instauration d’une police du vocabulaire – qui serait, de toute façon, inutile et contre-productive – en revanche, il n’est pas interdit à nos responsables de s’attaquer aux causes dont les changements linguistiques actuels sont les symptômes.
En écrivant L’Abîme, Nicolas Chemla faisait la démonstration que les démons ont encore de beaux jours devant eux.
Pour Halloween, laissons donc les morts tranquilles et les vivants à leurs petites affaires. La rentrée littéraire a ses habitudes, ses cortèges de livres bien peignés, ses sujets dûment homologués, ses indignations en couverture et ses écrivains qui viennent déposer leur petite vérité sur le comptoir. On s’en éloignera volontiers avec L’Abîme de Nicolas Chemla, paru au Cherche Midi en 2023[1]. Trois cents pages pour descendre dans les caves de l’âme, retrouver le vieux diable sous les gravats de la modernité et se demander si, à force de vouloir tout expliquer, notre époque n’a pas fini par rendre le monde absolument inhabitable. Ici, les morts sentent mauvais, les chats ont leurs secrets, les immeubles gardent leurs crimes et la littérature se promène encore avec un couteau dans la poche.
Nos charmants voisins
Tout commence rue de Paradis, dans un immeuble bourgeois dont la façade respectable dissimule un véritable carnaval infernal. Le décor a de quoi réjouir les amateurs du genre : des mascarons grimaçants, des corps suppliciés dans la pierre, des arabesques qui prennent des airs de tentacules et, au dernier étage, un appartement où un cadavre a pour ainsi dire fini de régler ses comptes avec le monde. Un vieux commissaire remet les journaux du défunt à un écrivain, puis se suicide. Le paquet est empoisonné. À l’intérieur, un homme raconte sa lente descente dans la folie, la possession, l’ésotérisme et les recoins les plus inquiétants de Paris. Il habite lui-même un immeuble peuplé de silhouettes anonymes, travaille dans le monde sans gloire de la traduction et du copywriting, fume ses joints, traîne sa solitude et voudrait qu’on lui fiche la paix. C’est précisément cette tranquillité que l’enfer déteste.
Une voisine est découverte en pleine crise, le visage défait, les yeux révulsés, la bouche occupée à marmonner des paroles incompréhensibles. Une vieille librairie devient le refuge d’un savoir que la ville moderne a remisé au fond de ses armoires. Les livres anciens, les gravures, les rites sataniques, les sociétés secrètes et les morts mal enterrés composent peu à peu une histoire où l’on ne sait plus très bien qui manipule qui, ni où finit la maladie, ni où commence le surnaturel. L’affaire conduit le narrateur vers les cercles occultistes de la fin du XIXe siècle, les messes noires, les disciples de Papus, les théories de la connaissance absolue et les vieux rêves d’une humanité capable de percer les secrets de l’univers. Derrière l’enquête se dessine une autre catastrophe, plus vaste, celle d’un monde qui se défait jusque dans ses mots.
Frayeurs actuelles
Car Chemla a le bon goût de ne pas séparer les démons de leur époque, rejetant sur le monde contemporain et ses injonctions toutes les causes de notre naufrage. Son narrateur voit Paris chauffer, les émeutes gagner les rues, le langage se détraquer, les convictions se transformer en slogans et les individus en petits soldats de leurs propres indignations. Il observe cette société qui veut simultanément détruire le système et conserver ses avantages, abolir les anciennes règles tout en imposant les nouvelles, libérer la parole à condition qu’elle récite le catéchisme du moment. Sa colère est féroce, parfois franchement réactionnaire, volontiers provocatrice. Elle s’en prend aux conformismes contemporains, à la moralisation des œuvres, à cette littérature sommée d’expliquer son identité avant même d’avoir ouvert la bouche.
Pour illustrer cette fuite en avant de l’époque et le formatage ambiant, le narrateur s’en prend directement aux dérives de la novlangue technologique et sécuritaire :
« […] bientôt l’intelligence artificielle ne se contentera pas de raccourcir les phrases et de corriger la grammaire mais elle corrigera le vocabulaire et les idées elles-mêmes, Dix Petits Nègres et elle s’étouffe, Vous avez écrit « nègre », vous avez écrit « conne », est-ce bien nécessaire ? Souhaitez-vous remplacer par « insoumise », les motivations de votre personnage ne sont pas claires, votre portrait n’est pas très flatteur, votre portrait renforce les stéréotypes sur les Noirs/Juifs/Arabes/musulmans/femmes/trans/handicapés/obèses, cochez la case qui correspond, est-ce vraiment nécessaire ?, il écrit pour être approuvé, regardez comme je suis correct, j’écris et je pense correctement, bien comme il faut, je suis comme vous, moi aussi je suis une victime, moi aussi j’ai souffert, moi aussi je m’indigne et je lutte contre les riches et les puissants et j’aime tout le monde, vive l’inclusion et la bienveillance et la littérature nettoyée de ses impuretés, toute clean… »
On peut plus rien lire
Face à cette aseptisation, Chemla oppose une langue qui ne se contente pas de transporter cette humeur, mais la fabrique et la déchaîne. L’écriture refuse la ligne droite pour épouser les soubresauts d’un esprit au bord de la rupture :
« Les phrases s’allongent, bifurquent, s’enroulent autour d’une idée, repartent sur une autre, accumulent les détails jusqu’à provoquer une sorte d’étourdissement. Le narrateur digresse, s’échauffe, revient sur ses pas, s’injurie presque lui-même, mêle les céréales du petit déjeuner aux spéculations métaphysiques, le téléphone portable aux grimoires, la pornographie aux théologies anciennes. Il y a là une oralité gouailleuse, une manière de laisser la pensée déraper sans lui remettre aussitôt sa laisse. Le trivial et le sublime se retrouvent dans le même lit, et personne ne songe à appeler la police. »
L’Abîme est aussi un roman de lecteur qui convoque Joris-Karl Huysmans, Albrecht Dürer, Arthur Machen ou Hermann Hesse. Le narrateur cherche des explications, mais chaque réponse lui ouvre une trappe supplémentaire. Cette mécanique trouve un écho dans le titre même : l’abîme est la distance qui sépare les hommes de toute certitude, le gouffre qui s’ouvre lorsque le langage cesse de garantir une expérience commune. « The end of the word, the end of the world » : la fin du mot, la fin du monde. Quand plus rien ne signifie rien, le diable peut entrer par la porte, il trouvera la maison déjà ouverte.
On pourra reprocher à Chemla ses charges politiques appuyées et ses emportements de procureur enragé. Mais ce déséquilibre participe du projet : le narrateur n’est pas un guide touristique de l’au-delà, c’est un homme qui s’épuise à chercher une forme à son effroi, refusant de se rendre à l’évidence d’un monde réduit aux chiffres, aux écrans et aux procédures.
C’est ce qui distingue L’Abîme d’un simple roman d’épouvante. Chemla réveille une vieille inquiétude métaphysique, celle qui précède les explications et leur survit. Pour Halloween, voilà donc une lecture autrement plus réjouissante que les fantômes en plastique : un monde où le mal a des archives, où la pensée peut devenir une maladie, et où la littérature demeure une activité risquée. Les démons, après tout, ont toujours préféré les maisons bien rangées, car ils savent qu’il suffit d’un livre mal placé pour tout dérégler.
Abandon-refonte de Parcoursup, travaux, ouverture de 15 000 nouvelles places dans le supérieur : le gouvernement a annoncé hier une série de mesures à destination des lycéens. Ces derniers ne décolèrent pas pour autant et appellent à poursuivre la mobilisation, d’autant plus que leurs syndicats sont furieux d’avoir été reçus après les « influenceurs » d’Internet.
Curieusement, les mesures du gouvernement pour les lycéens ont été annoncées par des influenceurs. C’est un pataquès très significatif. Avant 14 heures, les journalistes qui poirotaient devant Matignon en attendant la délégation lycéenne ont vu sortir des « influenceuses éducation », dont deux se sont complaisamment exprimées[1], critiquant vertement des mesures qu’elles n’étaient pas censées divulguer.
Syndicats ulcérés
Une dizaine de ces influenceurs avaient été contactés en DM dimanche par le Premier ministre, qui souhaitait savoir ce qu’ils pensaient des attentes des jeunes et leur présenter ses propositions. Le gouvernement a si peu d’antennes et de relais dans la jeunesse qu’il a besoin du truchement des stars des réseaux sociaux, qu’il dénonce par ailleurs. Hier, en déplacement à Marseille, le président Macron a déclaré que « les réseaux sociaux abîment nos démocraties » et les a qualifiés d’« instruments de mobilisation du pire. »
Comme si le nombre de followers valait brevet de représentativité. Et puis, influenceurs, ça fait moderne. Résultat : un effet d’annonce totalement raté et des syndicats lycéens ulcérés de n’avoir pas eu la primeur des propositions.
Certes, c’est de l’amateurisme. Mais, au-delà de cette erreur de communication, que penser de ces mesures ? Même si on ignore où le gouvernement compte les trouver, affecter 4 milliards à la rénovation des lycées semble raisonnable. Des groupes de travail sur les emplois du temps ou la pression scolaire, c’est inutile mais ça ne mange pas de pain. Renoncer à supprimer des postes de professeurs, même si beaucoup de profs sont inemployés, admettons.
Reddition
Mais sur Parcoursup, le gros morceau, la reddition est engagée. Derrière évidemment, la question de la sélection. Pour cette année, il n’y a rien de notable de prévu, sinon l’obligation de motiver les refus sur la fameuse plateforme (ce qui va considérablement alourdir le processus) et la création de 15 000 places, essentiellement en BTS, dont les entreprises apprécient les diplômés. On est loin des 250 000 places universitaires exigées pour que chaque bachelier puisse suivre les études de son choix. M’empêcher d’entrer à Polytechnique parce que je suis nulle en maths, c’est une odieuse discrimination.
La suite est plus inquiétante encore. Le gouvernement va co-construire un nouveau système avec les lycéens. Au lieu de jouer son rôle d’adulte, on raconte à des adolescents qu’ils savent ce qui est bon pour eux. Pourquoi ne pas leur demander d’écrire les programmes scolaires ?
Le gouvernement refile cet encombrant bébé à son successeur. Et lui laissera aussi une jeunesse galvanisée par la certitude qu’elle a raison de casser, de bloquer et d’exiger un doctorat pour tous. D’ailleurs, les contestataires ne vont pas lâcher. Et ils ont raison, puisque le message qu’on leur adresse, c’est que la violence paie.
Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jacques Cardoze, après le journal de 8 heures.
[1] Mathilde « Study » et Anna Baldy alias « Grande Bavardeuse » NDLR.
Endeuillés et fatigués par la guerre à Gaza, les Israéliens abordent les élections avec un mélange d’angoisse et d’espoir. Trois ans après les massacres du 7-Octobre, l’État juif saura-t-il une nouvelle fois se réinventer à la faveur de ce grand rendez-vous démocratique?
En Israël, il existe une blague bien connue. En pleine mer, deux navires se croisent. Le premier vient du Vieux Continent et fait route vers la Terre promise, chargé de Juifs venus des quatre coins du monde. Le second a quitté Israël et met le cap sur l’Europe. Sur les deux ponts, les passagers se dévisagent longuement puis, d’un même geste, se tapotent la tempe du doigt : « Vous êtes fous. »
Dans l’avion El Al qui quitte Tel-Aviv pour Paris, presque trois ans après le 7-Octobre, je suis assise à côté d’Eyal. Casque sur les oreilles et musique agitée, aucune communication n’est possible jusqu’au moment où les plateaux-repas nous sont servis. Il esquisse un sourire, lance une phrase en hébreu à laquelle je réponds avec mon accent français, la connexion est établie.
Il a la quarantaine, il est visiblement israélien et j’imagine en faisant de fausses suppositions qu’il part à la découverte de la capitale de la France. Nous commençons à sympathiser, il range son casque dans le dossier devant lui, croise les bras et me parle de lui. Il a le parcours classique : unité d’élite dans l’armée, qui débouche sur un poste important dans la high-tech. Je ne creuse pas trop le domaine technologique de cybersécurité qui est de pointe, mais un détail me marque. Il ne me dit pas où il habite en Israël, et pour cause, Eyal a quitté le pays depuis presque sept ans.
Après avoir beaucoup voyagé pour son poste, il a élu domicile au Portugal, où la vie est plus douce, me dit-il. Je suis traversée par l’idée que mes ancêtres, originaires de Tunisie, devaient y avoir vécu, ou pas très loin, avant d’avoir le choix entre l’exil ou la conversion forcée au catholicisme. Mais je me tais et me laisse bercer par la romance qu’il me raconte, sur cette vie qu’il a choisie, lui et ses parents, eux-mêmes des zabarim, Israéliens de naissance, ainsi que cinq autres familles israéliennes.
Il est enthousiaste, je ne crois pas qu’il surjoue quoi que ce soit, au contraire, il a l’impression d’être revenu aux sources du sionisme avec la création d’un Ishouv avec même un jardin pour enfants en hébreu, mais sur le mode portugais.
S’il était à Tel-Aviv, c’était pour aider sa sœur – la seule de la famille à y vivre encore – qui déménage et avait besoin d’aide, tandis que son grand frère est devenu professeur émérite dans une grande université américaine.
Je bute sur un mot en hébreu que je ne parviens pas à traduire, c’est alors qu’il plonge dans la tentation d’inverser la conversation et de vouloir tout savoir de ma venue en Israël.
Mais sa question n’a pas le romantisme de celles qu’on vous pose d’habitude, elle est grinçante, et insinue : mais qu’est-ce qu’une fille éduquée comme toi, bien sous tous rapports, est allée faire dans cette galère ?
Je souris. L’envie de lui retourner la question en lui parlant du Portugal et de mes ancêtres séfarades dont le nom a encore des consonances ibériques me brûle les lèvres, mais je m’abstiens.
Bentzie Matar, Rom Braslavski, Laly Derai et Raphaël Bécache : quatre parcours façonnés par l’après-7-Octobre. DR.
Je préfère lui servir une phrase, qui produit toujours son petit effet : « J’avais tout, à Paris, sauf l’essentiel.
— Alors ? me demande-t-il.
— Alors quoi ? lui dis-je.
— Alors, onze ans après, déçue ou contente ? »
Eyal parle de son pays natal avec le cynisme propre aux Israéliens qui aiment leur pays follement, mais à distance. « Depuis 1995, le pays est foutu, assène-t-il. C’est simple, ici, il n’y a que des problèmes. » Nous sommes pourtant à dix mille mètres d’altitude : son « ici » ne renvoie plus à un lieu, mais à un état mental.
Près du hublot, une jeune femme nous observe en silence. Visiblement, elle ne parle pas l’hébreu, mais elle l’apprend et a saisi quelques bribes de notre conversation. À plusieurs reprises, je l’ai vue tendre l’oreille, hocher la tête mais j’étais tellement captivée par Eyal que je ne l’ai pas incluse dans la discussion. Maya a 35 ans et rentre à Paris, où elle vit, après un voyage d’études express en Israël. Elle prévoit de faire le grand voyage, c’est-à-dire l’alya en juin 2027, un rêve d’enfance qu’elle s’apprête à concrétiser avec son mari et leurs deux jeunes enfants.
Eyal croit rêver. Il a de la famille éloignée à Paris, ils ont des situations mirifiques et sont tous très heureux. Maya, elle, évolue dans un milieu privilégié ; elle exerce comme dentiste à Levallois, ses enfants vont à l’école à Neuilly et elle habite dans le 16e arrondissement. Elle est venue en Israël pour rencontrer d’autres dentistes et comprendre le système des équivalences.
Trois passagers assis côte à côte et la vieille histoire juive n’a jamais été aussi actuelle. Eyal s’apprête à remettre son casque de musique sur ses oreilles, il en a assez entendu pour aujourd’hui, mais Maya a envie de parler. Depuis le 7-Octobre, elle se sent sur la sellette. « Tout tient à un fil. » Elle-même dit avoir retiré la mézouza de sa porte et perdu son insouciance, alors qu’elle habite le ghetto doré de la capitale. Elle se veut aussi solidaire de tous les autres Juifs, moins chanceux qu’elle, qui vivent dans les banlieues islamisées, là où les actes antisémites ont explosé. Dans son esprit, la perspective d’un affrontement entre LFI et le RN en 2027 renforce encore ce sentiment d’urgence.
Le casque à la main, Eyal a des arguments pour l’autre bateau. Il n’est pas le seul à avoir pris le large, beaucoup de ses amis de l’armée vivent au Costa Rica, en Thaïlande ou à Berlin. « Nous sommes fatigués », se contente-t-il de dire. Épuisés par la guerre et les fractures du pays, par les mauvais choix politiques, par un quotidien trop dur. Le prix à payer pour vivre « ici » est trop élevé. Et puis, pour lui, il y a une nouvelle donne depuis qu’il a hérité du passeport roumain de son grand-père.
Pour Eyal et pour tous les Israéliens, partir ne signifie pas rompre. Au contraire. Il avoue être branché sur les chaînes israéliennes matin et soir, et suivre, avec une intensité intacte, les soubresauts politiques de son pays. Il a même veillé jusqu’à une heure tardive pour assister à la prestation du candidat israélien à l’Eurovision.
D’ailleurs, dans un mois, il sera de retour : Israël ne permettant pas à ses citoyens établis à l’étranger de voter à distance, il a prévu de revenir pour ne pas laisser le pays s’embourber avec le même dirigeant, responsable de tout selon lui.
Maya regarde Eyal, qui me regarde ; c’est tout juste s’ils ne sont pas tentés de se tapoter la tempe. Le 7-Octobre a tout bousculé : la vie des Juifs de la diaspora tangue parfois même plus que celle des juifs d’Israël qui se trouvent dans l’œil du cyclone. Assistons-nous à un moment historique de redistribution démographique, où des Israéliens, fatigués d’avoir trop donné, laissent leur place aux Juifs de diaspora désireux de servir à leur tour ?
À l’approche du troisième anniversaire du 7-Octobre, le pays s’apprête une nouvelle fois à compter ses morts, à raconter ses héros, à mesurer ce qui a été détruit et ce qui, contre toute attente, a tenu. Sauf que, cette fois, les célébrations ont lieu à la veille d’élections. Certes, les Israéliens ont l’habitude des situations extrêmes. Ils savent qu’ils ne doivent compter que sur eux. Les jeunes et les hommes partent à la guerre, les mères de famille assurent tout le reste. Aujourd’hui, beaucoup sont à bout de force. À l’échelle nationale, près d’un adulte sur cinq présente encore les symptômes d’un stress post-traumatique probable selon une étude publiée en 2026 par The Lancet.
« Pour surmonter, il faut agir. » C’est ce que s’est dit Bentzie Matar au lendemain du 7-Octobre. Ce jeune trentenaire était directeur chez Winn.AI, une start-up spécialisée dans l’intelligence artificielle appliquée à la vente. Quelques jours après l’attaque terroriste, il décide de démissionner pour sensibiliser les prochaines générations à l’importance de l’unité nationale. Bentzie Matar rejoint alors Ein Prat, un de ces programmes de préparation au service militaire (mekhina) nés d’une autre fracture de la société israélienne : celle des années 1990, entre adversaires et partisans d’Oslo, qui culmina avec l’assassinat d’Yitzhak Rabin. À Kfar Adumim (Cisjordanie), religieux, laïques et traditionalistes étudient ensemble avec l’ambition affichée de former la prochaine génération de leaders israéliens.
La résilience israélienne peut prendre la forme d’une renaissance spirituelle notamment, comme celle de Rom Braslavski, revenu chez lui après deux années de captivité à Gaza. À la veille de Kippour, lui qui se pensait détaché de la tradition, confie que, malgré la dispense accordée par un rabbin en raison de son calvaire, il jeûnera cette année et toutes les suivantes : « Je ferai face à la faim, je ferai face à la douleur. »
D’autres ont décidé de s’engager, à l’image de Raphaël Bécache, Franco-Israélien, étudiant en sciences politiques et tankiste réserviste. Après le 7-Octobre, il passe près de trois cents jours sous l’uniforme, notamment à Gaza. De cette expérience, il a tiré un livre, Le Combat infini, récit de la vie des soldats, de leurs sacrifices, leurs doutes et leurs dilemmes. Son parcours raconte une génération que la guerre a brutalement propulsée dans l’âge adulte. Une génération qui s’est battue, qui continue à se sentir responsable de la défense du pays, mais dont une partie revendique désormais le droit d’interroger les choix de ceux qui la renvoient au combat. Le jeune homme a ainsi publiquement contesté la poursuite de la stratégie militaire à Gaza, tout en prenant soin de distinguer cette critique d’un refus de servir. Les réservistes, les soldats et les endeuillés ne veulent plus seulement témoigner. Ils entendent peser sur la manière dont le pays va poursuivre son chemin.
C’est aussi ce qu’espère Laly Derai, dont le fils Saadia est mort au combat dans la bande de Gaza en juin 2024. Le jeune homme avait tenu à rejoindre l’armée malgré l’exemption dont il bénéficiait en tant qu’étudiant rabbinique. Son histoire, très médiatisée, est devenue un exemple de courage, mais aussi un symbole pour tous ceux qui réclament la fin de l’exemption militaire des orthodoxes. Jusque-là, proche du Likoud, Laly Derai a annoncé en août qu’elle rejoignait Amcha Israel (« Ton peuple Israël »), le parti créé par le général de brigade de réserve Ofer Winter, où elle occupe la sixième place sur la liste. À ses côtés figurent des militaires, des réservistes, mais aussi Yosseph Haddad, un Arabe israélien chrétien et ancien combattant de Tsahal, placé en deuxième position.
Reste à savoir si ces nouveaux acteurs parviendront réellement à modifier les lignes de force du pays ou s’ils seront absorbés par elles. Ou, pour le dire autrement : Israël parviendra-t-il à tirer les enseignements de ce qui lui est arrivé ? L’histoire du peuple juif ne se lit pas comme une frise linéaire où chaque date succède à la précédente. Elle revient sans cesse sur elle-même, elle repasse par les mêmes fêtes et les mêmes épreuves. On verra lors des élections si, à l’image de la spirale chère à la tradition hassidique, la société israélienne saura ne pas simplement refaire un tour de cercle, mais à s’élever d’un cran en tirant profit de ce qu’elle a appris sur elle-même depuis trois ans.
À force de laisser la haine envahir l’espace public et l’invective tenir lieu de politique, on ne reconnait plus la France.
On va soutenir que c’est normal, que notre président a totalement démérité… Pourtant, il me semble qu’on a dépassé ce que la démocratie, même la plus tolérante, se doit d’accepter quand une bande de voyous, a hurlé, au passage du président quittant Trappes, cette cité tragiquement meurtrie : « Nique ta mère, Macron ! »
Cela n’affecterait-il que le pouvoir dans son expression officielle que ce serait déjà un scandale. Comme si beaucoup n’étaient plus capables de maîtriser leur verbe collectif en lui permettant de retrouver une légitimité, une crédibilité. Pour être assurés d’être écoutés, sinon entendus. Mais il y a une tradition nationale qui interdit la moindre complaisance avec les autorités et impose une contestation en toutes circonstances, un réflexe dont on ne veut à aucun prix se débarrasser. Comme s’il nous faisait honneur alors qu’il devrait nous faire honte. Rien n’est plus ridicule que ces opposants compulsifs qui, même si quelque chose de bien était accompli, continueraient, dans une mécanique folle, à vociférer sans savoir pourquoi. Le pire est que ce poison a gangrené l’ensemble du pays, et notamment ses activités politiques, sociales et médiatiques. Il y a des délires qui versent dans le maximalisme, dans l’annonce de manifestations avant que celle en cours ne soit terminée, dans l’inversion des responsabilités, dans une fureur se nourrissant elle-même et réclamant des solutions que même le temps long ne parviendrait pas à trouver. Le jeunisme, cette peur panique d’être en retard d’une démagogie, ne cesse de frapper. Les lycéens et les étudiants sont sanctifiés par principe et on s’obstine à ne pas voir que leurs revendications, en apparence concrètes, ne sont que la formulation d’un mal de vivre avec « un vague des passions et des concepts » contre lequel on ne peut rien. Jean-Luc Mélenchon est fier de nous menacer de défilés et de violences à répétition si le pouvoir « ne cède pas ». C’est-à-dire s’efface totalement. Il est vrai que des extrémistes clament encore leur indignation et réclament qu’Emmanuel Macron parte avant l’heure, alors que déjà ses possibilités d’action sont moribondes et que certains citoyens s’en félicitent plus qu’ils ne le regrettent. Dans quel monde vit-on pour que le pouvoir soit déclaré responsable des violences et des dévastations du 17 octobre quand, pour avoir il est vrai été maladroit, il a eu affaire à des brutes, des incendiaires et des pillards ? Dans quel climat respire-t-on pour que le 24 octobre apparaisse comme un succès, même relatif, alors qu’on sait déjà que l’avenir sera très angoissant ? Deux échéances au moins verront des forces coalisées se dresser contre un pouvoir qui ne sait plus sur quel pied danser, et contre ceux qui protègent nos personnes et nos biens, les titulaires de la force légitime. Quelle étrange manière, dans certains médias, de parler de « camp retranché » à propos du congrès du RN du 24 octobre, comme si ce parti n’avait pas été contraint de se retrancher face à une multitude d’opposants qui, pourtant, n’avaient que le mot de démocratie à la bouche, mais considéraient que la favorite pour accéder au second tour de 2027 n’y avait pas droit. Sans comprendre qu’ils lui donnaient ainsi du grain à moudre et alimentaient à foison l’exigence d’ordre… Entendre Olivier Faure dans Le Grand Jury du 25 octobre ne pouvait que laisser stupéfait ou, pire, effondré. Quelle haine sournoise, élégante et complice dans cette manière de justifier les slogans abjects du 24 octobre, comme pour ne pas paraître dépassé par l’ignominie collective ! Cette hostilité – un euphémisme – a trouvé sa cible, au-delà d’Emmanuel Macron, en tous ceux qui, désespérément, cherchent à apaiser, qu’ils soient opposants ou non, car il y a une manière intelligente et mesurée d’exprimer sa colère. Tout particulièrement à l’encontre de Raphaël Glucksmann qui, encore à Amiens, a dû subir et payer la rançon de son entêtement à ne pas ériger la morale et la politique en foire d’empoigne. Cette France-là, dont le seul carburant est aujourd’hui la haine, est en partie la conséquence d’une pratique présidentielle qui a multiplié les fautes, sans être véritablement sourde aux attentes des Français, mais en demeurant constamment décalée par rapport à elles. Le résultat est qu’il n’est plus absurde de prévoir la présence de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon au second tour de l’élection présidentielle de 2027, malgré le large écart qui les sépare. Si le second l’emportait, la haine serait au pouvoir. Avec la première, dominerait une impossibilité tragique de rassemblement. Ce n’est pas la même chose. Marine Le Pen se pose effectivement, de manière anticipée, comme la présidente et, en tout cas, comme celle qui, dans un pays qui a perdu ses marques et ses repères, parce que la haine et l’invective lui ont fait oublier ce qu’étaient la pensée et la politesse républicaine, se contente d’engranger ce que le réel, en permanence, lui apporte. Il aurait été facile, mais fastidieux, de poursuivre cette litanie qui démontre, dans la France elle-même et d’où qu’on l’observe, la domination de la haine et le refus absolu de mettre à bas les frontières partisanes, tandis que les convictions sont étouffées par les instincts et les humeurs. L’obsession de la concorde ne serait pas, pour 2027, le plus médiocre des impératifs.