Après dix-huit ans de négociations, Washington et Riyad ont signé la semaine dernière un accord ouvrant le marché nucléaire saoudien aux entreprises américaines. Derrière les promesses industrielles, le texte semble surtout lever un obstacle longtemps jugé infranchissable: la possibilité, à terme, d’enrichir de l’uranium en Arabie saoudite…
Les États-Unis et l’Arabie saoudite ont signé, le 22 juillet, un accord de coopération nucléaire civile ouvrant la voie à un partenariat de trente ans portant sur plusieurs milliards de dollars. Paraphé par le secrétaire américain à l’Énergie, Chris Wright, et son homologue saoudien, le prince Abdelaziz ben Salmane, demi-frère du prince héritier Mohammed ben Salmane, ce texte doit permettre à Riyad de construire ses premières centrales avec le concours d’entreprises américaines. L’accord pourrait ainsi donner de l’oxygène à une filière nucléaire américaine en difficulté et, sur le plan géopolitique, approfondir les liens entre les deux États pour les décennies à venir. Il marque cependant surtout une rupture avec la doctrine de non-prolifération défendue jusqu’ici par Washington. Pour la première fois, les États-Unis semblent accepter qu’un pays arabe ne disposant encore d’aucune centrale puisse, à terme, enrichir de l’uranium sur son propre territoire.
Le département américain de l’Énergie a confirmé la signature d’un accord dit « 123 », du nom de la section de l’Atomic Energy Act de 1954 qui encadre les transferts de technologies nucléaires américaines à l’étranger, dans le prolongement du programme « Atoms for Peace » lancé par le président Eisenhower. Il a également annoncé la conclusion d’un accord bilatéral distinct portant sur les garanties et les mécanismes de contrôle. Le communiqué officiel reste cependant extrêmement vague. Il évoque les « normes les plus élevées » en matière de sûreté et de non-prolifération, l’accès privilégié des entreprises américaines au futur marché nucléaire saoudien et les retombées économiques attendues, mais ne publie ni le texte de l’accord principal ni celui du dispositif de contrôle. Le département américain de l’Énergie se borne à indiquer que les deux instruments seront transmis au Congrès.
Discrétion et ambiguïté
Selon les informations publiées par plusieurs médias américains, l’accord serait complété par deux lettres confidentielles échangées entre les gouvernements. Celles-ci préciseraient notamment le traitement de la question la plus sensible, celle de l’enrichissement de l’uranium. Si elles possèdent une valeur juridique ou déterminent l’interprétation de l’accord, l’administration devrait en principe les transmettre au Congrès avec le texte principal, éventuellement sous une forme classifiée, sans être nécessairement tenue de les rendre publiques. Leur maintien dans des instruments séparés pourrait permettre de protéger certaines informations sensibles, mais aussi de préserver une ambiguïté politique ou de faciliter une modification ultérieure de leurs dispositions. Tant que ces documents n’auront pas été communiqués aux parlementaires ou rendus publics, il restera impossible d’en apprécier exactement la portée, le caractère contraignant et l’articulation avec l’accord principal. Leur éventuelle absence du dossier transmis au Congrès serait particulièrement problématique si elles contiennent les véritables garanties relatives à l’enrichissement et aux inspections.
Le Congrès disposera de 90 jours de session continue pour examiner l’accord. Il ne s’agit donc pas exactement de trois mois calendaires, puisque les périodes durant lesquelles les chambres ne siègent pas peuvent allonger le délai réel. Surtout, la procédure favorise l’exécutif. En l’absence d’une résolution conjointe de désapprobation adoptée par la Chambre des représentants et le Sénat, l’accord pourra entrer automatiquement en vigueur. Même si une majorité parlementaire s’y opposait, Donald Trump pourrait donc mettre son veto à cette résolution. Il faudrait alors réunir une majorité des deux tiers dans chacune des deux chambres pour passer outre, seuil difficile à atteindre. Le Congrès n’est donc pas appelé à véritablement « approuver » l’accord : ses opposants doivent réunir une majorité suffisamment large pour en empêcher l’entrée en vigueur. La Maison-Blanche pourrait avoir besoin de cet avantage procédural, tant les concessions obtenues par Riyad semblent importantes.
Le premier succès saoudien tient moins à l’autorisation immédiate d’enrichir qu’au refus américain de fermer définitivement cette possibilité. D’après les clauses rapportées par la presse, Washington et Riyad conduiront pendant deux ans une étude commune destinée à déterminer si la construction d’une installation d’enrichissement en Arabie saoudite est techniquement nécessaire et commercialement viable. Si la conclusion est positive, des entreprises américaines pourraient construire et exploiter cette installation sur le territoire du royaume.
L’administration américaine présente ce projet, toujours selon les informations dont nous disposons, comme un compromis. Le site serait placé sous contrôle américain et fonctionnerait selon un système de « boîte noire » avec les équipements et les procédés les plus sensibles restant entre les mains d’opérateurs américains et non directement accessibles aux Saoudiens. L’uranium enrichi serait destiné à alimenter des réacteurs civils et non à produire une matière de qualité militaire.
Rassurante sur le papier, cette distinction ne résout pas le problème fondamental. Une installation d’enrichissement ne produit pas nécessairement de l’uranium militaire. Les mêmes centrifugeuses peuvent cependant, moyennant une modification de leur configuration et du nombre de passages de la matière, enrichir l’uranium à différents niveaux. Le véritable seuil stratégique n’est donc pas la possession d’une bombe, mais la maîtrise d’une infrastructure permettant de raccourcir considérablement le temps nécessaire pour en fabriquer une.
Le contrôle américain ne constitue en outre pas un substitut satisfaisant à la surveillance multilatérale. Des inspecteurs américains peuvent être techniquement compétents et disposer d’un accès étendu, mais leur intervention dépendrait d’une relation bilatérale et, par conséquent, de l’évolution des rapports politiques entre Washington et Riyad. Elle n’aurait ni la même légitimité internationale ni la même continuité qu’un régime placé sous l’autorité de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Surtout, ce précédent pourrait permettre à d’autres puissances nucléaires d’exporter des technologies sensibles en prétendant en assurer elles-mêmes le contrôle. La Russie ou la Chine pourraient ainsi proposer à leurs partenaires des dispositifs bilatéraux comparables, échappant aux mécanismes de vérification les plus exigeants de l’AIEA. Sous couvert de surveillance nationale, cette multiplication d’accords particuliers risquerait donc de favoriser la diffusion des capacités d’enrichissement et de retraitement, tout en affaiblissant l’architecture multilatérale de non-prolifération.
Le problème ne tient pas à l’absence totale de l’AIEA. L’Arabie saoudite est partie au Traité sur la non-prolifération (TNP) des armes nucléaires et reste soumise à un accord de garanties avec l’Agence. Elle a d’ailleurs demandé en 2024 l’abandon de son ancien protocole relatif aux petites quantités, devenu inadapté au développement de son programme, afin de mettre en œuvre un accord de garanties plus complet. En revanche, Riyad n’a pas accepté le Protocole additionnel de l’AIEA. Celui-ci donne à l’Agence des moyens plus étendus pour rechercher d’éventuelles activités ou matières nucléaires non déclarées, notamment grâce à des inspections à court préavis et à un accès élargi aux sites, aux informations et aux chaînes d’approvisionnement. Or, d’après les informations actuellement disponibles, l’accord américain dispenserait le royaume de ratifier ce protocole.
La négociation nucléaire entre Washington et Riyad ne commence pas avec Donald Trump. Elle remonte à 2008, lorsque l’administration de George W. Bush et le gouvernement saoudien signèrent un mémorandum sur la coopération nucléaire civile. À l’époque, Riyad indiquait encore qu’il envisageait de se fournir en combustible sur le marché international plutôt que de développer les technologies sensibles d’enrichissement et de retraitement.
L’Arabie plus ambitieuse que les Emirats
Cette orientation n’a pas résisté aux ambitions stratégiques du royaume. Au fil des discussions, l’Arabie saoudite a insisté sur son droit, en tant qu’État partie au TNP, à développer l’ensemble du cycle du combustible. Le traité interdit aux États non dotés de l’arme nucléaire de fabriquer ou d’acquérir celle-ci, mais il ne leur interdit pas explicitement d’enrichir de l’uranium à des fins civiles, à condition que les matières et les installations soient déclarées et placées sous garanties.
Riyad en a tiré un argument juridique : pourquoi renoncer volontairement à une activité que le TNP ne prohibe pas ? Washington lui a opposé un raisonnement politique. L’enrichissement et le retraitement du combustible irradié sont les deux principales voies permettant d’obtenir les matières fissiles nécessaires à une arme. Un programme civil n’a donc pas besoin de les maîtriser lorsqu’il peut acheter son combustible à l’étranger et faire reprendre les déchets par son fournisseur.
C’est cette divergence qui explique la longueur extraordinaire des discussions. Si l’objectif saoudien avait consisté uniquement à produire de l’électricité nucléaire, Riyad aurait pu lancer son programme depuis longtemps en acceptant des conditions proches de celles adoptées par les Émirats arabes unis. Le royaume n’a pas attendu dix-huit ans faute de fournisseurs, de moyens financiers ou de sites disponibles. Il a attendu parce qu’il refusait de renoncer à l’option stratégique contenue dans la maîtrise du cycle du combustible.
L’exemple des Émirats arabes unis permet de mesurer la différence. Abu Dhabi a accepté d’emblée de renoncer juridiquement à l’enrichissement de l’uranium et au retraitement du combustible usé sur son territoire. Il a également ratifié le Protocole additionnel de l’AIEA. Ces engagements, intégrés à l’accord 123 conclu avec Washington en 2009, ont donné naissance à ce que les spécialistes appellent le « gold standard » de la coopération nucléaire civile américaine.
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Le programme a alors avancé rapidement. Les Émirats ont confié à un consortium dirigé par le sud-coréen Kepco la construction de quatre réacteurs APR-1400 à Barakah. Le chantier du premier réacteur a commencé en 2012, celui-ci a été connecté au réseau en 2020 et les quatre unités sont désormais en service. En un peu plus d’une décennie, un État qui ne possédait pratiquement aucune infrastructure nucléaire a donc construit un parc fournissant une part importante de son électricité, sans enrichir un seul gramme d’uranium. Ce cas démontre que l’accès à l’énergie nucléaire civile ne dépend pas de la maîtrise nationale de l’enrichissement. Ce qui a retardé l’Arabie saoudite n’est pas le TNP, mais sa volonté d’obtenir davantage que les Émirats.
L’accord saoudien risque par ailleurs de fragiliser directement le modèle émirati. L’accord de coopération nucléaire conclu en 2009 entre Washington et Abu Dhabi contient en effet une clause dite de la « nation la plus favorisée[1]. » Les États-Unis y confirment que les domaines de coopération ainsi que les conditions accordées aux Émirats ne devront pas être moins favorables, dans leur portée et leurs effets, que ceux qu’ils consentiraient ultérieurement à tout autre État non doté de l’arme nucléaire au Moyen-Orient. Si l’Arabie saoudite obtenait la possibilité d’enrichir de l’uranium dans le cadre d’un accord avec Washington, Abu Dhabi pourrait donc invoquer cette clause pour demander des consultations et une adaptation des conditions qui lui sont appliquées. Cela ne lui conférerait pas automatiquement un droit à l’enrichissement, mais fragiliserait politiquement son engagement à y renoncer. D’autres États de la région pourraient à leur tour réclamer un traitement comparable. La concession accordée à un allié risquerait ainsi de ne pas rester limitée à celui-ci.
L’insistance saoudienne serait moins inquiétante si elle ne s’inscrivait pas dans un environnement stratégique particulier. Le royaume affirme disposer d’importantes ressources d’uranium et coopère officiellement avec la Chine pour les explorer. En 2017, la China National Nuclear Corporation et le Saudi Geological Survey ont signé plusieurs accords portant sur la prospection d’uranium et de thorium. Les équipes chinoises ont notamment mené des recherches dans neuf zones du royaume. En août 2020, le Wall Street Journal, citant des responsables occidentaux, a affirmé que Riyad avait construit avec l’aide de la Chine, dans une zone désertique proche d’Al-Ula, une installation destinée à transformer le minerai d’uranium en concentré d’uranium, appelé yellowcake[2]. Le ministère saoudien de l’Énergie a catégoriquement démenti l’existence de cette installation, tout en reconnaissant avoir confié à des entreprises chinoises des travaux d’exploration de l’uranium. Le yellowcake n’est pas de l’uranium enrichi et ne permet pas, à lui seul, de produire du combustible ou une arme. Sa fabrication constitue cependant une première étape importante du cycle du combustible, avant la conversion de l’uranium puis son enrichissement. Riyad a depuis assumé publiquement cette ambition quand en janvier 2025, le prince Abdelaziz ben Salmane a annoncé que le royaume entendait produire du yellowcake, enrichir de l’uranium et commercialiser une partie de cette production.
Un jeu diplomatique compliqué
La coopération sino-saoudienne s’étend également au domaine balistique. L’Arabie saoudite a acquis auprès de Pékin des missiles DF-3, conçus à l’origine pour pouvoir emporter une charge nucléaire, même si les exemplaires livrés au royaume auraient été équipés de charges conventionnelles. Des évaluations des services de renseignement américains ont également conclu que la Chine avait aidé Riyad à développer une capacité nationale de production de missiles balistiques. Pris séparément, aucun de ces éléments ne démontre l’existence d’un programme nucléaire militaire. Leur accumulation montre toutefois que le royaume cherche depuis plusieurs années à maîtriser les différentes composantes susceptibles de lui donner, à terme, une plus grande autonomie stratégique.
Ces relations offrent au royaume une solution de rechange si Washington refuse certaines technologies. Elles donnent aussi à Riyad un moyen de pression commercial et diplomatique. Les États-Unis peuvent soit accepter une coopération à des conditions assouplies, soit prendre le risque de voir la Chine ou la Russie s’installer durablement dans un secteur stratégique saoudien.
Les liens avec le Pakistan sont plus sensibles encore. Riyad et Islamabad entretiennent depuis les années 1950 une coopération militaire étroite. L’Arabie saoudite a apporté un soutien financier considérable au Pakistan, notamment durant les décennies où celui-ci construisait son arsenal nucléaire. Cette relation a franchi une nouvelle étape le 17 septembre 2025 avec la signature, à Riyad, d’un « accord stratégique de défense mutuelle[3] » par Mohammed ben Salmane et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif. Le texte, qui n’a pas été intégralement publié, prévoit que toute agression contre l’un des deux pays sera considérée comme une agression contre les deux et affirme leur volonté de renforcer leur « dissuasion commune ».

L’accord ne mentionne pas explicitement les armes nucléaires et aucune preuve publique ne permet d’affirmer que le Pakistan se serait engagé à transférer une arme à l’Arabie saoudite. Sa portée demeure néanmoins ambiguë. Interrogé sur l’éventuelle extension de la dissuasion nucléaire pakistanaise au royaume, le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Mohammad Asif, a d’abord déclaré que les capacités dont disposait son pays seraient mises à la disposition de l’Arabie saoudite dans le cadre de l’accord, avant de préciser que la question d’un « parapluie nucléaire » n’était pas à l’ordre du jour. Un responsable saoudien cité anonymement par Reuters a, pour sa part, décrit le pacte comme un accord défensif global couvrant « tous les moyens militaires ». Sans établir l’existence d’une garantie nucléaire formelle, ces déclarations entretiennent donc volontairement l’incertitude sur les options dont disposerait Riyad en cas de crise majeure. Elles rendent plus préoccupante encore sa volonté parallèle d’acquérir une capacité nationale d’enrichissement.
Ces éléments ne prouvent pas l’existence d’un programme militaire saoudien. Elles interdisent en revanche de traiter l’enrichissement comme une simple question industrielle. Mohammed ben Salmane a lui-même déclaré à plusieurs reprises que, si l’Iran obtenait une arme nucléaire, l’Arabie saoudite ferait de même. Lorsqu’un dirigeant formule publiquement une telle doctrine, l’acquisition d’une capacité d’enrichissement doit être considérée non seulement comme un projet énergétique, mais aussi comme la construction possible d’une capacité nucléaire latente.
L’administration Biden avait déjà accepté d’examiner une formule permettant un enrichissement limité sur le sol saoudien, à condition que les équipements sensibles restent sous contrôle américain. Cette concession s’inscrivait cependant dans un accord beaucoup plus vaste. En échange, Riyad devait normaliser ses relations avec Israël, tandis que Washington lui accorderait des garanties de sécurité, faciliterait certaines ventes d’armes et soutiendrait son programme nucléaire civil.
Le compromis était contestable du point de vue de la non-prolifération, mais il obéissait à une logique stratégique identifiable. Les États-Unis concédaient à l’Arabie saoudite une partie de ce qu’elle réclamait en échange d’une transformation du paysage régional avec la reconnaissance d’Israël par le pays arabe le plus influent et un resserrement durable du royaume dans le dispositif américain.
L’attaque du 7 octobre 2023 puis la guerre à Gaza ont désorganisé ce projet. Riyad a progressivement durci sa position et conditionné toute normalisation à l’ouverture d’un processus crédible et irréversible conduisant à un État palestinien. Une exigence que le gouvernement israélien n’était pas disposé à accepter. La normalisation est devenue politiquement beaucoup plus coûteuse pour le prince héritier.
La guerre contre l’Iran a ensuite affaibli l’autre pilier du marché américain. L’Arabie saoudite a mesuré à la fois sa dépendance envers la protection des États-Unis et les risques que leur stratégie faisait peser sur les monarchies du Golfe. Les bases américaines, les infrastructures pétrolières, les ports et les voies maritimes régionales sont devenus des cibles potentielles de Téhéran et de ses alliés. Le modèle sécuritaire consistant à s’aligner étroitement sur Washington tout en restant à l’abri des conséquences de ses guerres est devenu moins crédible.
Le pari de Trump
Dans ce contexte, Donald Trump semble avoir accepté de dissocier le dossier nucléaire de la normalisation avec Israël. L’accord signé le 22 juillet permet aux entreprises américaines, notamment Westinghouse, de se placer au centre du futur marché nucléaire saoudien. Il maintient également Riyad dans l’orbite technologique américaine et limite, au moins à court terme, la place de la Chine et de la Russie. Mais il offre au royaume une part essentielle de ce qu’il demandait sans obtenir en échange la contrepartie géopolitique recherchée par Joe Biden.
Le lendemain de la signature, Donald Trump a pourtant affirmé sur Truth Social que l’accord ne permettrait « aucun enrichissement » et qu’il resterait « totalement subordonné » à l’adhésion de l’Arabie saoudite aux accords d’Abraham. La Maison-Blanche a ensuite déclaré que, sans normalisation avec Israël, « l’accord serait abandonné ». Une déclaration qui contredit les clauses de l’accord telles qu’elles ont été décrites par plusieurs responsables informés de son contenu. Surtout, rien n’indique pour l’instant que l’interdiction de l’enrichissement ou la normalisation avec Israël figurent dans le texte signé. Le secrétaire à l’Énergie a même reconnu ne pas avoir discuté avec M. Trump de cette condition avant la signature, le président affirmant qu’elle avait toujours été « comprise » par les parties. L’Arabie saoudite n’a, de son côté, confirmé ni cette interprétation ni l’existence d’un engagement envers les accords d’Abraham.
Une déclaration présidentielle peut naturellement déterminer la manière dont l’administration américaine appliquera un accord tant que Donald Trump sera au pouvoir. Elle ne possède cependant pas la même force qu’une clause écrite, opposable aux deux parties et transmise au Congrès. Si la normalisation et l’interdiction de l’enrichissement ne figurent ni dans l’accord principal, ni dans l’accord bilatéral de garanties, ni dans les lettres confidentielles, le message publié sur Truth Social est avant tout une déclaration politique. Il peut retarder l’exécution de l’accord, mais il ne suffit pas nécessairement à en modifier les termes.
Ce rétropédalage paraît surtout destiné à répondre aux critiques. Trump tente de présenter l’accord comme plus restrictif qu’il ne semble l’être et de restaurer, après la signature, une condition que les négociateurs auraient précisément retirée pour obtenir l’assentiment saoudien.
La clause prévoyant une étude de deux ans sur la « nécessité » et la « viabilité commerciale » de l’enrichissement remplit une fonction comparable. Elle permet à l’administration de soutenir qu’aucune autorisation définitive n’a encore été accordée. Riyad n’aurait obtenu qu’une étude, et non une usine. Le choix serait reporté, les risques pourraient être examinés et les garanties renforcées avant toute décision.
L’argument est faible. Après dix-huit ans de discussions, les implications d’un programme saoudien d’enrichissement sont déjà largement connues. Le royaume prévoit seulement quelques réacteurs. À cette échelle, construire une chaîne nationale d’enrichissement coûterait presque certainement plus cher que d’acheter le combustible sur un marché international diversifié. Des pays possédant des parcs nucléaires beaucoup plus importants ont eux-mêmes conclu que la production nationale n’était pas rentable. Si l’enrichissement saoudien n’est pas économiquement justifié aujourd’hui, il est peu probable qu’une étude supplémentaire bouleverse ce constat. Sa valeur est ailleurs. Elle transforme une interdiction de principe en décision différée. Le débat ne porte plus sur le droit de l’Arabie saoudite à enrichir, mais sur les conditions techniques auxquelles ce droit pourrait être exercé. En ce sens, Riyad a déjà obtenu l’essentiel : la porte autrefois fermée a été entrouverte.
Donald Trump peut présenter le délai de deux ans comme une mesure de prudence et une limitation de ses concessions. Il masque difficilement la réalité du compromis. Depuis 2008, les administrations américaines savaient que l’énergie nucléaire civile saoudienne pouvait être développée rapidement sans enrichissement national. Elles savaient également que l’insistance de Riyad répondait à des considérations de souveraineté et de puissance plus qu’à une nécessité industrielle. L’étude ne doit donc pas découvrir un problème nouveau. Elle permet surtout de reporter le moment où Washington devra reconnaître publiquement l’ampleur de la concession accordée.
Où l’Arabie saoudite se situe-t-elle aujourd’hui sur le chemin de l’arme nucléaire ? Encore loin de la bombe. Le royaume ne possède aucune centrale en activité, aucune installation d’enrichissement déclarée et, à la connaissance du public, aucun stock d’uranium hautement enrichi ni de plutonium militaire. Rien ne prouve non plus qu’il dispose d’un programme de conception d’armes nucléaires. Produire du yellowcake, explorer des gisements d’uranium ou posséder des missiles balistiques ne suffit pas à fabriquer une charge nucléaire.
Néanmoins, Riyad rassemble plusieurs éléments qui pourraient lui permettre de raccourcir ce chemin. Le royaume développe ses ressources en uranium, revendique désormais la maîtrise du cycle du combustible, dispose de vecteurs balistiques et entretient une relation militaire exceptionnellement étroite avec le Pakistan, seule puissance nucléaire du monde musulman. Mohammed ben Salmane a surtout fixé publiquement la doctrine saoudienne : si l’Iran acquiert l’arme nucléaire, son pays cherchera à faire de même. L’accord américain ne transforme donc pas l’Arabie saoudite en puissance nucléaire militaire. Il pourrait en revanche l’aider à passer du statut d’État dépourvu de capacité nucléaire significative à celui de puissance nucléaire latente, capable de maîtriser les technologies et les infrastructures nécessaires pour se rapprocher rapidement du seuil militaire si une décision politique était prise. C’est précisément ce seuil que les États-Unis avaient jusqu’ici refusé de l’aider à franchir. En renvoyant l’enrichissement à une étude de deux ans plutôt qu’en l’interdisant, Washington ne donne pas la bombe à Riyad, mais réduit potentiellement la distance qui l’en sépare.
[1] https://carnegieendowment.org/emissary/2026/07/saudi-us-nuclear-deal-abraham-accords-123-agreement
[2] https://www.caea.gov.cn/english/n6759361/n6759362/c6794707/content.html
[3] https://www.causeur.fr/les-parapluies-dislamabad-accord-militaire-pakistan-arabie-saoudite-316593
















