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Entre ici, Marc Bloch!

Marc Bloch, historien et résistant fusillé par les nazis, entrera au Panthéon le 23 juin. L’œuvre profondément incarnée de ce génie internationaliste et patriote offre un bel antidote aux travers contemporains: l’anachronisme moralisateur, le manichéisme stérile et l’oubli tragique de notre propre histoire.


A voir: Le Panthéon, place du Panthéon, 75005, Paris.

Marc Bloch (1886-1944) fut, pour Raymond Aron, « le plus grand historien français de l’entre-deux-guerres ». Aujourd’hui oublié, il est la sixième figure – après Simone Veil, Maurice Genevoix, Joséphine Baker, Missak Manouchian et Robert Badinter – panthéonisée sous la présidence d’Emmanuel Macron. Intellectuel et brillant universitaire, ce médiéviste immergé dans le temps présent, homme de gauche, enfant de l’affaire Dreyfus et de la guerre, juif athée d’origine alsacienne, fut un patriote convaincu que le culte de la patrie et l’internationalisme n’étaient pas irréconciliables : « C’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d’une tendresse. » Soldat après son admission à l’École normale supérieure en 1905, puis successivement caporal, sergent, sous-lieutenant, lieutenant et capitaine (1929), il fit les deux guerres mondiales, s’engagea dans la Résistance à partir de 1943 et mourut assassiné par les nazis le 16 juin 1944, près de Lyon, sa ville natale. La nation est ainsi appelée, le 23 juin 2026, à faire entrer dans le premier mausolée de France et la mémoire collective cet historien de renom capable d’avoir « déchiffré de vieux grimoires », « contemplé la forme des champs » et placé le sacrifice de soi et la lutte pour la liberté de son pays au-dessus de sa personne.

Le 17 mars dernier, dans son grand amphithéâtre, l’université Paris I Panthéon-Sorbonne proposait, à un public de lycéens venus des quatre coins de la France, un après-midi de courtes conférences sur Marc Bloch, en présence d’enseignants-chercheurs et de deux de ses descendants. La dernière partie de l’événement, consacrée à la récupération politique de l’historien-résistant par « l’autre extrémité de l’échelle des opinions » – pour parler comme Bloch – fut l’occasion d’enjoindre le jeune auditoire à aller visiter le Panthéon : « Allez-y le 23 juin pour panthéoniser votre Marc Bloch, notre Marc Bloch ! » Quoique le grand historien fût convaincu que l’histoire était la science du divers et du pluriel plutôt que celle des abstractions et des vérités générales, qu’elle traitait des hommes et non de l’homme, il n’est pas certain que cet usage partisan et exclusif du pronom possessif de la part d’universitaires forcément acquis au républicanisme de Bloch et à sa grande lucidité quant à ce qu’il nommait en son temps « l’instabilité mentale » de la droite, mais aussi « les zigzags sans grâce » d’une partie de la gauche, s’ajuste au mieux, y compris formellement, à ce fameux « tact des mots » auquel il était attaché, fidèle en cela à l’exigeante clarté et à la rigoureuse sobriété de sa formation intellectuelle.

Désenclaver le passé

Avant d’être le Marc Bloch des futurs étudiants en histoire à qui leurs professeurs, jusqu’ici, ont peut-être davantage parlé de Victor Hugo, Jean-Jacques Rousseau ou Marie Curie plutôt que de leur Voltaire, leur Jean Moulin ou de leur Joséphine Baker, l’homme dont « la vie d’outre-tombe » se dresse devant la patrie oublieuse, divisée et officiellement reconnaissante, fut avant tout celui qui repensa, en historien et acteur de l’histoire, le passé, le présent et l’avenir. « Le scepticisme n’est pas une attitude plus estimable que la crédulité », écrivait-il. À l’heure de notre mélange collectif de désabusement et d’intime conviction taillés à la serpe des dystopies les plus sombres et des naïvetés les plus confondantes, la panthéonisation de Marc Bloch est surtout une belle occasion de lire, à un siècle de distance, ce qu’il a encore à nous dire.

Ce que l’auteur d’Apologie pour l’histoire (1949) continue de nous dire et qui nous concerne est qu’il n’y a pas de présent sans passé, ni de passé sans présent. Le présent est inintelligible sans la connaissance du passé qui peut prendre la forme d’une chronique, d’un tesson de poterie ou d’un fait grammatical, de même que contempler un paysage ici et maintenant est indispensable à la compréhension de la ruralité des temps plus anciens. « Le présent est la pointe extrême d’un long écoulement où chaque vague dépend de celles qui l’enserrent et le pressent dans son mouvement, mais aussi de celles qui derrière l’ont poussée en avant. » La revue des Annales, que Marc Bloch cofonda avec le seiziémiste Lucien Febvre en 1929, était animée de cette volonté de désenclaver le passé – alors réduit à des chronologies arides et aux hauts faits d’hommes illustres désincarnés – et de le mettre au contact des sciences économiques et sociales émergentes, afin de capter « l’atmosphère mentale » et la vie d’une époque.

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Cette façon de faire primer l’analyse sur la chronologie avait bien sûr comme présupposé la maîtrise des temps anciens et non pas seulement celle du monde contemporain ou du seul passé immédiat, cause, pour l’historien, de la dangereuse confusion du « récent » et de l’« efficace ». Les cours sur l’histoire de la monnaie, des prix, des champs, des chemins ou encore des sentiments, que Bloch donna à l’École normale supérieure de Saint-Cloud, furent alors accueillis avec enthousiasme par des élèves familiers des dates antérieures à leur naissance et capables de penser le temps long. Notre école a, depuis, durablement adoubé la figure de ce curieux océanographe dépeint par Marc Bloch et qui, « refusant de lever les yeux vers les astres, sous prétexte qu’ils sont trop loin de la mer, ne saurait plus trouver la cause des marées ».

Penser la longue rencontre des hommes

La plus belle définition que donna Marc Bloch de l’histoire est peut-être celle-ci : « la longue rencontre des hommes ». Vivre, penser et relater cette rencontre est un chemin semé d’embûches. La vivre en temps de guerre amena Bloch-combattant à parler de la dureté de son cœur, de ses petites haines du quotidien et de l’égoïste allégresse à trouver la vie douce lorsqu’on se sait vivant au lendemain des grandes tueries. La vivre en temps de guerre signifia, pour lui encore, être davantage ému devant une photographie de famille trouvée dans le porte-monnaie d’un soldat touché en plein crâne par une balle que de voir la figure de cet homme « pendre comme un volet dont les gonds ne tiennent plus », ou bien dire son âme inaccessible à la pitié et à la peur sauf lorsque cette peur a le visage d’un enfant qui s’enfuit. « Je prie le ciel de ne jamais me la remettre sous les yeux dans la réalité, et le moins possible dans mes rêves. » Ce fut enfin de connaître, du décret sur le statut des Juifs d’octobre 1940, jusqu’à son arrestation le 8 mars 1944 et sa mort, trois mois plus tard, « le poison subtil, contagieux et polyfiltrant » de l’antisémitisme.

Pour l’intellectuel et l’érudit, penser la longue rencontre des hommes doit nous amener à éviter les nombreuses chausse-trappes qui nuisent à la pleine compréhension du temps historique : « l’hypnose » de la notion d’origine, qui empêche de penser la complexité des événements ; la vénération du passé, laquelle conduit toujours à son invention, guidée par l’irrésistible besoin de création ; « l’impardonnable péché » de l’anachronisme, qui impose une nomenclature inappropriée au passé ; le jugement manichéen qui « sépare dans la troupe de nos pères, les justes des damnés » – comme si nous étions « si sûrs de nous-mêmes et de notre temps » ; la paresse intellectuelle, qui consiste à dire qu’il suffit d’éviter les erreurs du passé pour ne pas échouer à l’avenir ; et le « prétendu » bon sens, lequel « n’est rien d’autre qu’un composé de postulats irraisonnés et d’expériences hâtivement généralisées ».

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Quant au récit que Marc Bloch propose de l’histoire, lui qui fut professeur, c’est de raconter des batailles auxquelles on n’a pas assisté, décrire des monuments disparus bien avant notre naissance, et parler d’hommes qu’on n’a jamais vus. Avec, comme objectif, de « savoir parler du même ton aux doctes et aux écoliers », autrement dit, de « ne pas croire que c’est en bêtifiant qu’on se met à la portée des enfants. On ne fait là qu’exciter leur mépris. »

« Aux grands hommes la patrie reconnaissante », fronton du Panthéon. D.R.

La panthéonisation de Marc Bloch posera la question de Marc Bloch autant que celle des panthéonisations, dont le rythme s’est considérablement accéléré cette dernière décennie. Certains diront que la France cherche dans ses morts les plus illustres et désormais les plus oubliés la grandeur qu’elle convoite vainement auprès de ses vivants : exhumer les tombes éthiques de l’histoire aide, momentanément, à se refaire une santé nationale. D’autres chercheront en Marc Bloch leur Marc Bloch, tour à tour figure réparatrice de l’histoire, de l’antisémitisme, de la désaffection patriotique, de l’enseignement et même de l’européisme1. L’auteur de Réflexion d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre (1922), des Rois thaumaturges (1924), de La Vie d’outre-tombe du roi Salomon (1925) et de L’Étrange Défaite (1946) a suffisamment réfléchi sur ce qu’il nomme « l’efflorescence de l’imagination collective », pour avoir répondu à ces questions dans ses ouvrages. Il a, plus que jamais, toute l’éternité pour nous les faire entendre.

  1. Quand avec Philippe Cohen, nous avons voulu appeler « Marc Bloch » la fondation que nous avions créée pour rassembler les « républicains des deux rives », ses héritiers s’en sont émus, estimant que leur aïeul aurait voté « oui » à Maastricht. EL ↩︎

A lire de Marc Bloch:

« L’Étrange Défaite » (1946), « Folio histoire », Folio, 1990.
« Apologie pour l’histoire » (1949), Dunod Poche, 2024.
« Les Rois thaumaturges » (1924), « Folio histoire », Folio, 2026.
« La Vie d’outre-tombe du roi Salomon » (1925), PU Lyon (PUL), 2024.

🎙️ Podcast: l’art du deal iranien; élections en Arménie; Xi Jinping à Pyongyang; la guerre vue d’Israël

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Avec Harold Hyman, Gil Mihaely et Jeremy Stubbs.


Des élections législatives ont eu lieu en Arménie le 7 juin. Elles opposaient deux camps: l’un pro-russe, qui a reçu le soutien de Moscou, et l’autre pro-européen, dont le chef est le Premier ministre Nikol Pachinian. Si Vladimir Poutine était considéré comme le protecteur de l’Arménie jusqu’en 2023, la défaite du pays en 2023 face à l’Azerbaïdjan, au Haut-Karabagh, a mis en doute cette relation et a donné des ailes au camp pro-européen. Pourtant, une alliance véritable avec l’UE s’avère difficile à réaliser. C’est ainsi que, le 7 juin, Pachinian a remporté une victoire en demi-teinte: il a gagné assez de sièges pour rester au pouvoir, mais pas assez pour pouvoir modifier la constitution. Or, pour atteindre son objectif d’un accord de paix durable avec l’Azerbaïdjan, il doit d’abord modifier la constitution.

Xi Jinping se déplace rarement en dehors de Chine, mais les 8 et 9 juin, il était en visite chez Kim Jong-un à Pyongyang (notre photo). Pour le président chinois, il s’agissait de rappeler au leader nord-coréen l’importance centrale de sa relation avec Pékin au moment où Kim se montre plus autonome que dans le passé, grâce à son alliance avec la Russie de Vladimir Poutine. L’intérêt principal de la Chine, qui maintient à flot la Corée du Nord économiquement, est de prolonger une situation où la réunification de la Corée reste totalement inenvisageable.

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Les négociations entre les Etats-Unis et l’Iran semble s’éterniser : y a-t-il des progrès réels? Une guerre de très haute intensité a été remplacée par une série de négociations musclées, ponctuées par des attaques sporadiques. Pourtant, la diplomatie avance sur un ensemble de questions: l’arme nucléaire, les missiles, les proxies, le détroit d’Ormuz et les sanctions économiques. Les dirigeants iraniens voudraient obtenir, entre autres choses, des avantages financiers, pour relancer leur économie au bord de la ruine, et une extension de leur souveraineté dans le détroit d’Ormuz, afin de pourvoir justifier, face à la population iranienne, leur agressivité vis-à-vis de leurs voisins. On croyait au début que les Iraniens étaient les maîtres des horloges, Donald Trump étant pressé d’arriver à un accord pour des raisons de politique interne. Pourtant, Trump ne semble pas si pressé que ça, et, pour le moment, l’économie mondiale encaisse le nouveau choc pétrolier avec une certaine résilience. Ce qui n’empêche pas les Iraniens de continuer à louvoyer, en négociant le début des pourparlers en vue d’un calendrier pour d’éventuelles négociations… C’est l’art du deal iranien.

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Comment la guerre actuelle est-elle vue et vécue en Israël? Les Israéliens ont retrouvé une forme de normalité, de routine, malgré les attaques qu’ils continuent à subir. Pour eux, le conflit est un problème technique qu’il faut résoudre en neutralisant la menace constante que représente l’Iran et, surtout, le Hezbollah. Le pays se prépare pour les élections qui auront lieu au mois d’octobre. Fait nouveau, au niveau des simples citoyens, le militantisme laïc commence à rivaliser avec le militantisme religieux.

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Gil Mihaely vient de publier La Culture du combat en Israël, aux édictions VA. Il nous explique qu’un des objectifs majeurs de ce livre, c’est de définir clairement les leçons de l’expérience israélienne au moment où l’Europe voudrait se réarmer. Ces leçons peuvent être organisées en deux grandes catégories: (1) pour faire la guerre efficacement à notre époque, il faut organiser de manière totalement différente l’économie de guerre, la doctrine militaire et le combat lui-même, en visant un degré d’agilité qui, aujourd’hui, reste étranger aux Européens ; (2) l’industrie de la défense peut jouer un rôle clé dans une politique générale de relance du développement économique, ce dont l’UE a grand besoin.

La culture du combat en Israël

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Ferrari s’éteint

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« Chérie, j’ai branché la Ferrari (et débranché le mythe !) » Les passionnés de la marque au cheval cabré n’aiment pas la Ferrari Luce.


La Ferrari Luce ne pose pas seulement la question de l’électrique. Elle pose une question plus violente : combien de temps une marque peut-elle survivre à ce qu’elle accepte de devenir ? Le scandale n’est pas que Ferrari produise une voiture électrique. Cette critique serait trop facile, trop nostalgique, trop commode à écarter. Ferrari a toujours eu le droit d’innover. La marque a bâti sa légende sur l’excès technique, la vitesse, le risque maîtrisé, l’insolence mécanique. Le problème n’est donc pas l’électricité. Le problème est l’objet que Ferrari a choisi pour inaugurer son basculement. Avec la Luce, Ferrari ne change pas seulement d’énergie. Ferrari produit une bonne réponse stratégique qui ressemble à une mauvaise Ferrari.

Ferrari Luce : faites entrer l’accusée !

Le dossier est connu. Première Ferrari entièrement électrique, quatre portes, cinq places, plus de 1 000 chevaux, environ 530 kilomètres d’autonomie, 0 à 100 km/h en 2,5 secondes, prix annoncé autour de 550 000 euros, design associé à LoveFrom, le studio de Jony Ive et Marc Newson. Tout est là : puissance, technologie, habitabilité, silence, caution californienne, clientèle mondiale, transition bien dessinée, récit d’innovation prêt à l’emploi. Sur le papier, la Luce est presque irréprochable. C’est précisément ce qui l’accuse.

Ferrari n’était pas censée être une synthèse rassurante. Ferrari était une contradiction. Une provocation mécanique. Un morceau d’Italie lancé contre la normalisation du monde. Une Ferrari ne servait pas d’abord à circuler. Elle rappelait que certaines formes de désir n’ont pas à devenir pratiques, familiales, silencieuses, confortables ou compatibles. Une Ferrari n’était pas un objet de mobilité. C’était une insolence. La Luce veut tout tenir. L’écologie symbolique, la performance, le confort, la famille, la Chine, la Silicon Valley, le statut, les anciens clients, les nouveaux riches, les investisseurs, les consciences apaisées. Elle n’arbitre pas. Elle additionne. C’est la maladie des grandes marques fatiguées : croire qu’elles peuvent capter tous les désirs sans se défigurer.

Une marque forte ne donne pas tout. Elle protège son centre. Elle sait ce qu’elle ne doit pas faire, même lorsqu’elle en a les moyens.

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La réaction du marché a d’ailleurs été immédiate. Après la présentation de la Luce, l’action Ferrari a reculé de 8,4 % à Milan. Ce n’est pas un jugement esthétique définitif. Mais c’est un signal. Le trouble n’est pas seulement celui des passionnés qui regrettent le bruit des moteurs. Il touche à la valeur perçue de la marque : que reste-t-il de Ferrari lorsque Ferrari devient trop compatible avec ce que le marché attend d’elle ?

Les critiques n’ont pas seulement visé l’électrique. Elles ont visé la cohérence. Reuters a rapporté les réserves de Luca Cordero di Montezemolo, ancien président de Ferrari, et les attaques de Matteo Salvini. Un investisseur cité par l’agence parlait d’« aesthetic disappointment ». Dans le Financial Times, le designer automobile Felix Kilbertus a livré un diagnostic plus intéressant encore : l’ambition du projet n’est pas le problème, mais son exécution lui paraît insuffisamment convaincante. Autrement dit, la Luce ne choque pas seulement parce qu’elle rompt avec Ferrari. Elle inquiète parce qu’elle ne semble pas tout à fait maîtriser la rupture qu’elle revendique.

C’est ici que l’histoire devient cruelle

On pouvait imaginer une Ferrari électrique radicale, inutile, basse, tendue, presque antisociale. Un manifeste. Un coup de force. Une machine capable de dire : même privée du moteur thermique, Ferrari reste une forme de violence esthétique. La marque a choisi autre chose : une grande voiture familiale, silencieuse, habitable, statutaire, technologiquement sophistiquée, dessinée dans une grammaire plus californienne qu’émilienne.

Le bruit disparaît. L’odeur disparaît. La rudesse disparaît. La contrainte disparaît. La forme hostile à la vie ordinaire disparaît. Il reste la vitesse, bien sûr. Mais la vitesse ne suffit plus. Aujourd’hui, des électriques anonymes accélèrent déjà comme des missiles. La performance brute n’est plus une mythologie. C’est une fiche technique.

Ce que Ferrari possédait de plus précieux n’était pas seulement la puissance. C’était la charge symbolique du feu.

La comparaison avec la Purosangue est utile. Ferrari avait déjà franchi une ligne avec ce modèle. Mais la Purosangue gardait une brutalité paradoxale : un véhicule d’usage doté d’un V12, une contradiction arrogante, presque indécente. Elle descendait vers le quotidien, mais en y faisant entrer la démesure. La Luce va plus loin. Elle ne contredit pas Ferrari avec panache. Elle neutralise Ferrari avec méthode.

Le recours à Jony Ive et Marc Newson condense cette bascule. Leur talent n’est pas en cause, leur imaginaire l’est ; c’est celui de l’objet lisse, de l’interface, de l’expérience fluide, du silence premium, du design global. Ferrari venait d’un autre monde : moteur, métal, chaleur, odeur, danger, nervosité, imperfection sublime. Faire entrer Maranello dans une grammaire Apple, ce n’est pas seulement moderniser Ferrari. C’est déplacer son imaginaire ! On n’entend plus l’Italie. On entend la Californie expliquer le désir à des clients patrimoniaux.

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La Luce dit donc quelque chose de plus large que son propre lancement. Elle montre comment les grandes marques peuvent confondre évolution et dissolution. Elles prennent un nom, un logo, une couleur, une réputation, une rareté, puis les appliquent à un objet compatible avec toutes les nouvelles contraintes du monde. On appelle cela transition. On appelle cela ouverture. On appelle cela adaptation. C’est parfois une liquidation douce. Le luxe contemporain adore parler d’héritage. Il supporte beaucoup moins les limites que l’héritage impose. Ferrari peut réussir commercialement avec la Luce. C’est même possible. Les ultra-riches adorent les absolutions coûteuses. Ils veulent la puissance sans brutalité, la distinction sans conflit, l’écologie sans renoncement réel, la technologie sans vulgarité. La Luce leur offre tout cela sous un badge mythique.

Mais un succès commercial ne suffit pas à sauver une identité. Une marque peut remplir ses carnets de commandes tout en vidant son mythe. Elle peut rassurer les analystes, attirer une clientèle nouvelle, réussir sa transition et perdre, dans le même mouvement, une partie de sa nécessité.

Tout ce qui se vend n’élève pas une marque

Le détail le plus humiliant tient peut-être à cela : certains clients pourraient acheter la Luce moins pour elle-même que comme ticket d’entrée dans l’écosystème Ferrari, afin de rester bien placés pour accéder à des modèles plus rares, plus thermiques, plus désirables. Si tel est le cas, la première Ferrari électrique ne serait même pas le nouvel objet du désir. Elle serait une formalité coûteuse pour rester proche de la vraie flamme.

Pendant ce temps, Pagani rappelle, avec moins de puissance industrielle mais davantage de foi, qu’une automobile d’exception peut encore assumer l’inutile, l’excessif, le mécanique, l’artisanal, le presque déraisonnable. Non pas un produit de mobilité premium. Un acte de croyance mécanique.

Voilà ce que Ferrari risque de perdre : non le prix, non la puissance, non le prestige apparent, mais la foi. Une Ferrari n’a jamais eu pour mission d’être compatible avec son époque. Elle avait pour mission de lui résister. Il restera le cheval cabré. Les performances. Les vidéos. Les listes d’attente. Les clients. Les analystes. Les justifications. Peut-être même le succès. Mais une mythologie ne tient pas par son logo. Elle tient par ce qu’elle refuse de trahir. Ferrari peut vendre la Luce. Ferrari peut même gagner avec la Luce. Mais si cette victoire exige que Ferrari devienne compatible avec ce qu’elle devait dominer, alors ce ne sera pas une conquête. Ce sera une extinction bien présentée.

Cascais Opéra: la valeur n’attend pas le nombre des années

499 candidats, 40 concurrents retenus, huit lauréats d’un niveau exceptionnel: le concours de chant lyrique Cascais Opéra célèbre avec panache sa troisième édition. 


C’est sans doute le plus jeune des concours de chant lyrique existant dans le monde. Et partant, le plus dynamique sans doute.

Cascais, à l’ouest de Lisbonne. DR.

Sa troisième édition vient de se dérouler à Cascais, au Portugal, dans le cadre séduisant d’une station balnéaire, au milieu d’une végétation luxuriante, de bougainvillées mauves, de tecomas d’un jaune éclatant, de plumbagos bleu ciel, de lantanas or et sang.

Les auditions ont eu lieu dans un ancien couvent de carmes déchaussés fondé du temps où Philippe II, roi d’Espagne, s’était emparé de la couronne de Portugal ; les cours magistraux offerts aux impétrants au conservatoire ou dans l’auditorium du superbe musée consacré à la peintre Paula Rego. Quant au concert honorant les demi-finalistes, il s’est déroulé dans une ancienne résidence estivale de la Couronne devenue depuis celle de la présidence portugaise.

Enfin l’ultime étape, réservée aux huit finalistes accompagnés par l’Orchestre symphonique de Cascais, a été célébrée dans le grand auditorium de la Fondation Gulbenkian, à Lisbonne, devant un vaste public.

Un demi-millier de candidatures

Aussi récent soit-il, le concours Cascais Opéra a reçu 499 candidatures venues de 59 pays. D’Europe de l’est pour beaucoup et surtout d’Asie bien évidemment, mais aussi d’Amérique latine. Bien peu de France, d’Allemagne, d’Espagne ou d’Italie où l’esprit de compétition a déserté les générations nouvelles et où il existe sans doute d’autres voies pour entrer dans la carrière.

Ce qui dit combien les chanteurs lyriques nés loin des grandes maisons d’opéra ont besoin à leurs débuts de telles manifestations pour se faire connaître, se mesurer à d’autres, profiter de l’expertise et de conseils de professionnels de haut vol choisis pour les départager.

Requis pour écouter les deux airs demandés à chacun des 499 candidats afin de les départager, les membres du jury de sélection ont donc dû s’avaler héroïquement 998 enregistrements avant d’élire les participants au concours.  Un travail de bénédictins pour des artistes comme la cantatrice roumaine Liliana Bizineche et qui a requis autant de conscience que de persévérance et d’abnégation.

Les quarante retenus (parmi lesquels 10 Chinois ou Coréens, quatre Sud-Américains, trois Nord-Américains, un Sud-Africain, deux Ukrainiens, deux Russes, une Suissesse, deux Portugaises, une Espagnole, une Israélienne, quatre Allemandes, une Autrichienne, et six chanteurs de divers pays d’Europe orientale) sont donc accourus se faire entendre à Cascais par les membres du jury du concours réunis sous la présidence de l’illustre baryton russe Sergeï Leiferkus. Il était entouré de figures aussi remarquables que la lumineuse soprano navarraise Maria Bayo qui enseigne au Centre de perfectionnement du Palais des Arts de Valencia, la pétulante Anglaise Karen Stone, directrice d’Opera Europa, de cantatrices comme la Belgo-portugaise Catarina Sereno et l’Allemande Julian Banse. Ou encore de professionnels comme l’Autrichien Florian Köfler, chargé des distributions à la Monnaie de Bruxelles, l’Américain Benjamin Schwarz, directeur artistique de l’Orchestre de la Radio Bavaroise ou le Néerlandais Ivan van Kalmthout, ci-devant directeur de l’Opéra de Lisbonne.  Bref, un aréopage on ne peut plus cosmopolite.   

Pureté des voix

Parmi les quarante, vingt semi finalistes. Et parmi ces derniers, huit finalistes. Or il s’est vite révélé un gouffre entre les uns et les autres. Aussi intéressants qu’aient pu être ceux qui ne sont pas passés en finale, ils demeurent des jeunes gens encore en devenir, aussi proche que soit pour eux ce devenir. Les huit finalistes en revanche ont déjà acquis de quoi affronter la scène, moyennant pour certains une approche théâtrale à parfaire. Et certains ont même entamé une carrière qui s’annonce brillante à l’image de celui qui a été couronné par le grand prix de Cascais Opéra (12 000 euros attribués par l’Association portugaise des Arts, Egide), le Croate Tomislav Jukić, déjà membre du Studio de l’Opéra de Zürich ou du Projet Jeunes Chanteurs au Festival de Salzbourg.

Pureté, ampleur et beauté des voix certes, mais aussi présence dramatique, technique parfaite ou proche de l’être, intelligence et sensibilité dans l’appréhension des rôles, même si parfois, côté chinois, il n’est pas sûr que l’on comprenne parfaitement la nature du personnage qu’on incarne et la teneur du texte que l’on chante : le niveau des finalistes s’est révélé des plus  remarquables, sinon exceptionnel.

Dans la citadelle

Les aptitudes des douze semi finalistes était cependant si relevées, presqu’inattendues,  qu’ils ont été réunis eux aussi pour un récital uniquement consacré à Mozart et mis en espace avec verve par le metteur en scène serbe de l’Opéra de Novi  Sad,  Aleksandar Nikolić, dans le cadre flatteur d’une spectaculaire galerie vitrée de l’ancienne résidence estivale du roi Carlos 1er et de la reine Marie-Amélie d’Orléans, au cœur de la citadelle de Cascais, et ouverte sur la ville, l’océan et sur la côte qui s’étend au loin jusqu’à Lisbonne.

Avec la volonté bienveillante de ne pas les laisser achever leur séjour sur une impression amère, mais de saluer leur travail devant un public choisi et enthousiaste.

Bienveillance

La bienveillance : c’est bien ce que tient à afficher Cascais Opera pour recevoir, guider les impétrants et participer à leur perfectionnement avec des classes magistrales offertes tout au long des dix journées du concours. Et il en faut, de la bienveillance, pour accueillir ces jeunes gens accourus de tous les continents dont la moyenne d’âge doit être de 25 ans, qui parfois quittent leur foyer pour la première fois de leur vie dans le fol espoir d’être remarqué, doivent voyager seuls et se loger à leur frais dans un pays qui leur est inconnu.  Même si elle riche en promesses, l’aventure est rude. Et à Cascais, on tient à leur éviter l’amertume de ce qui ne doit pas être considéré comme une défaite, mais bien comme une expérience positive.

« L’esprit qui préside au concours, observe une cantatrice membre du jury, tient à souligner les qualités des jeunes chanteurs, à un stade où certains des concurrents cherchent encore à définir leur identité artistique, plutôt que de s’appesantir sur leurs éventuelles faiblesses. C’est de fortifier dans leurs convictions ceux qui déjà ont été sélectionnés et qui ont effectivement un vrai talent. Dans nombre de manifestations semblables, toute l’attention se focalise sur le vainqueur, sans assez considérer que les autres lauréats vont eux aussi poursuivre une carrière.  Or, c’est le moment ou jamais de les aider à s’affirmer en tant qu’artistes sans devenir des bêtes de concours ». 

« Pour autant, souligne un autre juré, ces compétitions se révèlent être des étapes primordiales pour ceux qui résident loin des centres lyriques majeurs. Il y a parmi eux de grandes voix de demain qu’un concours comme celui-ci  permet de discerner plus aisément que les simples auditions qui se déroulent de temps en temps dans un théâtre, ne serait-ce que grâce au grand nombre de participants.

L’attribution d’un prix, surtout s’il est substantiel, peut en outre aider un lauréat à faire des choix judicieux pour sa carrière, à choisir des rôles avec sérénité, plutôt que de se précipiter sans discernement sur la première opportunité venue. C’est aussi une marque de reconnaissance qui confère une assurance accrue à celui qui fait ses premiers pas dans la profession ».

Promotion exceptionnelle

L’excellence, on l’a touchée du doigt avec l’ensemble des huit finalistes, parmi lesquelles Arianna Manganello, belle mezzo-soprano italienne à la forte personnalité ; la Portugaise Beatriz Maia, heureuse bénéficiaire de quatre distinctions sous l’effet d’un chauvinisme un peu dérangeant ; la Chinoise Tongyu Wu, émouvante, candide, mais donnant le sentiment de pas comprendre vraiment les rôles qu’elle incarne ; la Coréenne Nuri Park, excellente, sûre d’elle-même ; et l’exquise Seonwoo Lee, autre fille du pays des matins calmes,  un corps fin de sirène, élégante, jolie, mutine, dotée d’une voix cristalline qu’on entendrait volontiers dans Lakmé ; le baryton serbe Ljubomir Milanovic, vaillant dans Don Giovanni, moins heureux avec Tannhäuser, mais portant beau, comme un acteur des années 1930. Sur cette promotion exceptionnelle, dans le vaste auditorium de la Fondation Gulbenkian, ont plu de multiples distinctions qui n’ont oublié personne, dont deux premiers prix de 8500 euros et toutes sortes d’avantages, comme des engagements à Manaus ou à Macao, lointaines terres lusophones, anciennes possessions des Bragance.

Belle révélation

Cofondé par le pianiste Adriano Jordan et le baryton Sergei Leiferkus qui en sont les directeurs artistiques, et par Alexandra Maurizio qui en assume la direction générale, aidés de Marie Amélie de Albuquerque qui naguère fit naître avec Fernando de Albuquerque le premier festival de musique ancienne et baroque à voir le jour au Portugal, au lendemain de la Révolution des Œillets, Cascais Opéra mobilise une grosse vingtaine de jeunes collaborateurs. C’est devenu une entreprise vigoureuse, mais ne vivant que de fonds privés, la politique culturelle de l’Etat portugais étant si erratique, si improbable, que la sagesse demande de ne pas se fier à l’aide publique.

Tomislav Jukić

Un physique de héros romantique, une sensibilité, une candeur mélancoliques dans la voix comme dans le regard, et, encore naissante, mais authentique, une réelle présence dramatique, la belle révélation du concours est bien Tomislav Jukić.  Interprète rêvé pour le rôle de Lensky dans Eugène Onéguine avec lequel il a ému le public lisboète qui l’a justement acclamé, il est et sera aussi un magnifique Rodolphe dans La Bohême.

Cette découverte justifie à elle seule tous les efforts héroïques qu’implique une entreprise aussi considérable que Cascais Opéra.

Keiko Fujimori: des cellules de prison au palais présidentiel?

Le scrutin présidentiel péruvien se joue dans un mouchoir de poche. Keiko Fujimori pourrait finir par l’emporter.


La quatrième tentative sera-t-elle la bonne ? La fille de l’ancien président Alberto Fujimori — surnommé « el Chino » en raison de ses origines japonaises — et que tout le monde appelle simplement Keiko, a doublé hier son rival de gauche, Roberto Sanchez. Alors qu’il ne restait que 1,5 % de bulletins à dépouiller, la candidate a pris la tête du second tour de la présidentielle péruvienne qui s’est déroulé le dimanche 7 juin.

Long recomptage

L’avantage est minime : 0,006 %, soit quelque 5 000 voix sur un corps électoral de 27 millions d’électeurs. Mais pour les experts locaux, la tendance semble désormais irréversible. « La tendance qui s’est esquissée lui est favorable », a notamment soutenu en substance Alfredo Torres, directeur du très fiable institut IPSOS, dont les prévisions du premier tour s’étaient vérifiées. « Elle a bénéficié du vote de l’étranger qui lui est en grande majorité acquis. L’écart devrait s’amplifier. » Lors des précédentes élections, 70 % des électeurs résidant hors du pays avaient en effet voté pour elle.

Toutefois, l’organisme électoral (l’ONPE), prudent, a annoncé qu’il ne proclamerait les résultats officiels qu’à la mi-juillet, avant la fête nationale du 28 juillet, date d’investiture traditionnelle du nouvel élu. L’institution doit d’ici là procéder à une vérification des procès-verbaux et au recomptage des suffrages de certains bureaux pour lesquels il existe un doute.

Lors de ses précédentes candidatures, Keiko Fujimori avait échoué à chaque fois d’un cheveu. En 2011, elle avait recueilli 48,6 % des voix face au candidat de gauche Ollanta Humala (proche d’Hugo Chávez et plus tard inquiété pour corruption) ; en 2016, face à l’homme d’affaires Pedro Pablo Kuczynski (cousin de Jean-Luc Godard, plus tard placé en détention provisoire pour des motifs similaires), elle avait obtenu 49,8 %. En 2021, face à ce même Pedro Castillo, elle avait échoué à 49,9 % avant que ce dernier ne soit destitué et emprisonné fin 2022 après une tentative de coup d’État.

Preuve s’il en est que la présidentielle au Pérou, ces quinze dernières années, s’est toujours jouée dans un mouchoir de poche. Une victoire étriquée s’inscrira donc dans une suite logique. Par ailleurs, Keiko Fujimori est la seule personnalité politique à avoir atteint le second tour lors de ces quatre consultations successives.

Divorce fracassant

Ses débuts en politique se sont faits, pour ainsi dire, un peu malgré elle. À la surprise générale, son père Alberto Fujimori est élu en 1990 face à l’écrivain Mario Vargas Llosa, grand favori et futur prix Nobel de littérature. Il hérite alors d’un pays au bord de l’abîme. En l’espace de quatre ans, il parvient à le redresser. Il brise la guérilla maoïste du Sentier lumineux, qui voulait implanter un régime de type Khmers rouges et paraissait sur le point de l’emporter, terrasse une inflation galopante, libère l’économie des entraves bureaucratiques et engage une politique sociale en faveur des plus démunis. Il réinsère également le Pérou dans le système financier international, qui avait été banni sous son prédécesseur, le social-démocrate Alan García, qui refusait de rembourser la dette étrangère. Enfin, il dote le pays d’une nouvelle Constitution (1993), toujours en vigueur.

En cette année 1994, Keiko a 19 ans et étudie l’administration des affaires aux États-Unis. Elle a un frère aîné, une sœur et un frère plus jeunes. Tout va pour le mieux, jusqu’au divorce fracassant de ses parents. En tant que fille aînée, son père l’appelle auprès de lui pour assumer le rôle de Première dame en lieu et place de sa mère. Bien que cette fonction soit essentiellement protocolaire, elle lui permet de découvrir les coulisses de la politique et les arcanes du pouvoir au plus haut niveau de l’État. Elle participe très activement à la campagne présidentielle de 1995, que son père remporte haut la main, ainsi qu’à celle de 2000. Elle l’accompagne dans ses déplacements officiels et lors des sommets internationaux. Comme apprentissage du métier de chef d’État, seuls les héritiers des familles royales bénéficient d’une meilleure école.

Lorsqu’en fin d’année 2000, acculé par les scandales de corruption de son conseiller Vladimiro Montesinos, son père fuit le pays et s’exile au Japon (dont il possède la nationalité), Keiko reste à Lima. Impavide, elle fait front aux campagnes de dénigrement. Elle repart ensuite aux États-Unis pour terminer ses études, où elle rencontre son futur mari, Mark Vito Villanella. Le couple s’installe au Pérou en 2004 (ils divorceront en 2022). De leur union naissent deux filles, aujourd’hui jeunes adultes, qui se sont affichées aux côtés de leur mère lors de son dernier meeting de campagne.

Quel héritage !

Le mariage catholique de Keiko en 2004 donne lieu à un rassemblement spontané de milliers de partisans d’Alberto Fujimori. Cet événement scelle son destin : elle devient l’héritière politique naturelle de son père, toujours exilé à Tokyo. En 2006, elle se présente aux élections législatives. Grâce au système du vote préférentiel, elle recueille plus de 600 000 voix à Lima. Elle devient la députée la mieux élue de l’histoire du pays, ce qui l’impose définitivement comme la cheffe de file du mouvement fujimoriste.

Toujours en 2006, Alberto Fujimori tente un retour en passant par le Chili, où il est arrêté puis extradé vers le Pérou. Les autorités le défèrent devant un tribunal spécial pour sa responsabilité dans des massacres perpétrés par un escadron de la mort au plus fort de la guerre contre le terrorisme. Le procès s’ouvre en décembre 2007. Keiko assiste courageusement à toutes les audiences. En avril 2009, son père est condamné à 25 ans de prison pour « responsabilité indirecte ». Keiko a toujours contesté ce verdict, y voyant un procès politique. Si elle est élue, sa victoire sonnera comme une réhabilitation éclatante pour son père.

Elle-même a connu de sérieux démêlés judiciaires. Soupçonnée de blanchiment d’argent dans le cadre de l’affaire Odebrecht, elle a passé au total près de 500 jours en détention préventive, une épreuve au cours de laquelle elle confie avoir redécouvert la foi. Keiko Fujimori n’a cessé de dénoncer une persécution politique et une machination orchestrée par des magistrats politisés pour bloquer ses ambitions présidentielles. Le procureur qui s’occupait de son dossier a été radié. Il s’est recasé comme conseiller juridique de son rival de ce second tour.

Face à l’explosion de la criminalité, elle s’est engagée durant cette campagne à construire des méga-prisons sur le modèle salvadorien de Nayib Bukele, et à confier la gestion du périmètre pénitentiaire à l’armée afin de libérer les forces de police pour le terrain. Sur le plan économique, elle entend nommer un gouvernement de techniciens axé sur la croissance, condition sine qua non pour faire reculer la pauvreté. Revendiquant l’héritage de son père, Keiko Fujimori incarne donc une droite social-libérale, inflexible sur les questions de souveraineté et de sécurité régalienne.

#Metoo, boycott du «Canon français»: c’est la France qu’ils attaquent!

Sous la double pression du progressisme puritain venu d’Amérique et du rigorisme normatif de l’islam qui s’enracine dans le pays, la liberté des mœurs et la convivialité de la table s’effacent dans une crise globale de la transmission qui menace la pérennité de la civilisation française. Les Français seront-ils bientôt définitivement mis au régime sec: privés de vin et de compliments galants?


Il y a des époques qui disparaissent sans que l’on s’en aperçoive vraiment. Elles ne s’effondrent pas dans le bruit des armes ni dans le fracas des révolutions. Elles se retirent peu à peu des paysages familiers, des habitudes quotidiennes, des gestes les plus ordinaires. Une librairie ferme et devient un fast-food. Une brasserie où l’on servait du vin de pays, des plats régionaux et les recettes héritées des provinces françaises est remplacée par une enseigne identique à mille autres, interchangeable de Zurich à Paris, de Bruxelles à Stockholm. Les banquets municipaux ou associatifs deviennent l’objet de controverses que nos parents n’auraient pas comprises. Ainsi a-t-on vu surgir des polémiques autour du « Canon français » (Voir la une du numéro de juin de Causeur). Oui, des polémiques autour du vin partagé, de la charcuterie, des fromages, des traditions gastronomiques héritées des provinces et de l’histoire nationale… Ce qui relevait autrefois de l’évidence culturelle devient soudain matière à justification, voire à accusation. Le porc, jadis banal, devient objet de débat ; le vin, jadis symbole de convivialité, est parfois regardé avec suspicion ; les menus eux-mêmes deviennent le terrain d’affrontements symboliques.

Soupçon permanent

Dans le même temps, la gastronomie française, qui fut l’une des expressions les plus raffinées d’une civilisation fondée sur le plaisir, la conversation et la lenteur, recule devant la restauration standardisée, la nourriture industrielle et les chaînes mondialisées. Là où se tenaient des librairies, des cafés de lecteurs, des commerces enracinés dans un quartier, apparaissent des établissements dont la fonction est moins de nourrir que de faire circuler rapidement des consommateurs. Ce n’est pas seulement une transformation économique. C’est une autre manière d’habiter le monde qui s’impose progressivement.

Même les relations entre les hommes et les femmes semblent entrer dans une ère nouvelle. La garde à vue de Patrick Bruel, quelle que soit l’issue judiciaire de cette affaire, a illustré la vitesse avec laquelle l’espace public bascule désormais dans une logique de soupçon permanent. Avant même que les faits soient établis, chacun est sommé de choisir son camp. Le regard, la parole, le désir eux-mêmes semblent devoir être réinterprétés à travers de nouvelles catégories morales venues d’outre-Atlantique. Une partie de cet art français de la relation, de la séduction, de l’ambiguïté et de la conversation entre les sexes se trouve désormais relue à travers le prisme d’un puritanisme qui n’appartenait pas à notre histoire.

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Pris isolément, ces phénomènes paraissent anecdotiques. Ensemble, ils racontent pourtant une histoire : celle d’une civilisation qui peine de plus en plus à transmettre ce qu’elle est.

Il n’est de richesse que d’hommes

L’Europe contemporaine est traversée par une étrange contradiction. Jamais elle n’a disposé d’autant de richesses matérielles, de moyens de communication et de libertés individuelles. Pourtant, rarement elle aura paru aussi incertaine quant à sa propre identité culturelle. Comme si elle ne savait plus très bien ce qu’elle doit conserver, ce qu’elle doit abandonner, ce qu’elle peut encore transmettre aux générations qui viennent.

Cette fragilité n’est pas née d’une seule cause. Elle résulte de plusieurs mouvements qui se renforcent mutuellement. L’un vient de l’intérieur : c’est l’affaiblissement progressif de la transmission culturelle sous l’effet de la mondialisation marchande, de l’individualisme et de l’américanisation des modes de vie. L’autre vient de l’extérieur mais trouve désormais ses relais à l’intérieur même des sociétés européennes : c’est l’affirmation de courants islamistes qui proposent une autre vision de l’homme, de la société, de la famille, de la place des femmes, de l’alimentation et des comportements collectifs.

C’est à l’intersection de ces deux mouvements que se situe le problème.

Il est devenu presque impossible d’aborder sereinement la question de l’islamisation de l’Europe. Les uns n’y voient qu’un fantasme alimenté par des peurs identitaires. Les autres n’y voient qu’un projet de conquête méthodique. La réalité est plus complexe, mais elle est aussi plus inquiétante que ne veulent l’admettre les discours officiels.

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Car ce qui se déroule sous nos yeux n’est pas seulement un phénomène religieux ni même seulement un phénomène démographique. C’est une transformation culturelle profonde qui affecte les manières de vivre, les comportements, les représentations, les rapports entre les êtres. Une transformation qui procède à la fois d’une offensive idéologique islamiste bien réelle et d’une américanisation des mœurs qui a considérablement affaibli les défenses culturelles de l’Europe.

Depuis plusieurs décennies, des mouvements islamistes poursuivent un travail patient d’implantation. Leur objectif n’est pas uniquement de permettre l’exercice d’une foi privée. Ils proposent une vision globale de l’existence, une manière d’organiser la société, les relations entre les sexes, l’éducation des enfants, l’alimentation, les comportements publics. Ils agissent dans les associations, certains lieux de culte, les réseaux militants, parfois dans les institutions elles-mêmes. Ils avancent rarement par la confrontation directe ; ils privilégient souvent l’influence progressive, la pression sociale, la normalisation des pratiques.

Enfants de la déconstruction

Mais cette progression n’aurait sans doute pas rencontré un terrain aussi favorable si l’Europe n’avait pas simultanément entrepris de déconstruire elle-même une partie de son héritage. Pendant que certains islamistes affirmaient leurs convictions avec une détermination intacte, les Européens apprenaient à douter des leurs. Pendant que certains défendaient leurs traditions, leurs interdits, leurs fidélités, l’Europe s’abandonnait à la religion du marché, du divertissement et de l’individu souverain. Elle remplaçait progressivement la transmission par la consommation, la culture par le loisir, la mémoire par l’émotion médiatique. Or les civilisations ne meurent pas seulement sous l’effet d’une pression extérieure. Elles meurent lorsqu’elles cessent de croire à leur propre légitimité.

C’est dans ce contexte que des phénomènes apparemment anodins prennent une signification particulière.

Le halal, par exemple, est souvent présenté comme une simple pratique alimentaire. Pourtant, l’alimentation n’est jamais neutre. Manger, c’est aussi appartenir. Les cuisines racontent une histoire, une géographie, une mémoire. La table française fut longtemps un lieu de liberté où les prescriptions religieuses avaient perdu leur pouvoir normatif. Le vin, le fromage, la charcuterie, les spécialités régionales participaient d’un art de vivre qui dépassait largement la seule question du goût.

Le restaurant Master Poulet veut s’installer à Saint Ouen, malgré l’opposition de la mairie, 27 avril 2026 © Martin Rodier/SIPA

Or cette table française subit aujourd’hui une double pression. D’un côté, la progression du halal accompagne parfois l’affirmation de normes religieuses qui réintroduisent dans l’espace public des distinctions entre le permis et l’interdit, le pur et l’impur. De l’autre, la mondialisation marchande détruit silencieusement les cultures alimentaires locales. La malbouffe industrielle et les chaînes internationales accomplissent parfois ce que les idéologies seules n’auraient pu réaliser : l’effacement des mémoires culinaires, des savoir-faire régionaux, des habitudes qui rattachaient les individus à une histoire commune.

Aujourd’hui, dans de nombreux quartiers, le paysage alimentaire change. Les boucheries halal remplacent les commerces traditionnels. Les restaurants adaptent leurs menus. Les normes communautaires deviennent parfois plus influentes que les habitudes locales. Bien entendu, le marché joue son rôle, comme la mondialisation et les flux migratoires. Mais il serait naïf de ne pas voir qu’une vision du monde accompagne aussi cette évolution. Derrière la nourriture apparaît une conception de l’identité, du pur et de l’impur, du permis et de l’interdit.

Plus révélatrice encore est la question de la pudeur. Pendant des siècles, la civilisation française a développé une relation singulière entre les hommes et les femmes. Elle n’était ni exemplaire ni irréprochable, mais elle reposait sur une certaine liberté de la rencontre. La galanterie, la séduction, le flirt, les ambiguïtés du désir faisaient partie de la vie sociale. Le corps n’était pas seulement une réalité biologique ; il participait d’une culture du rapport à autrui. Or cette culture est aujourd’hui soumise à une double offensive. D’un côté, certaines conceptions religieuses réintroduisent des normes de séparation, de retenue, de contrôle du corps féminin et de suspicion envers les relations libres entre les sexes. De l’autre, le puritanisme venu d’Amérique transforme progressivement toute interaction en rapport de pouvoir potentiel. Le regard devient suspect. Le compliment devient problématique. La séduction elle-même est parfois relue à travers les catégories de la domination et de la victimisation.

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Le paradoxe est saisissant : l’islamisme rigoriste et le progressisme puritain se combattent en apparence mais convergent souvent dans leurs effets. Tous deux remettent en cause une part importante de la culture européenne de la liberté relationnelle. Tous deux réintroduisent la méfiance là où existait l’incertitude féconde du désir. Tous deux tendent à faire du corps un objet de réglementation morale. L’un invoque Dieu. L’autre invoque la vertu. Mais le résultat peut parfois se ressembler.

Ainsi, l’Europe se trouve prise entre deux forces qui paraissent opposées mais qui contribuent chacune à leur manière à l’effacement de son héritage particulier. L’islamisme avance avec une confiance que lui donnent ses certitudes religieuses. L’américanisation avance avec la puissance économique, médiatique et culturelle du monde globalisé. L’un propose des règles. L’autre dissout toutes les anciennes. Entre les deux, la vieille civilisation européenne semble parfois ne plus savoir ce qu’elle souhaite défendre. Pourtant, la question fondamentale n’est ni celle du halal, ni celle du voile, ni même celle de la pudeur. Toutes ces questions ne sont que les manifestations visibles d’un problème plus profond : celui de la continuité historique d’une civilisation.

Car l’histoire montre que les peuples ne disparaissent pas d’abord lorsqu’ils sont vaincus. Ils disparaissent lorsqu’ils cessent de transmettre ce qui faisait leur singularité. Ils disparaissent lorsqu’ils n’osent plus affirmer leurs usages, leurs mœurs, leurs libertés, leur mémoire. Ils disparaissent lorsqu’ils considèrent leur propre héritage comme suspect tandis que toutes les autres traditions deviennent intouchables.

C’est peut-être là que se joue aujourd’hui l’essentiel : moins dans le choc spectaculaire des idéologies que dans cette lente bataille culturelle où se décident les formes futures de la vie européenne. Une bataille qui se déroule à la table familiale, dans l’école, dans la rue, dans les rapports entre les hommes et les femmes, dans la langue elle-même. Une bataille silencieuse, souvent invisible, mais dont les conséquences pourraient être plus durables que celles de bien des affrontements politiques.

Le débat sur le «privilège zorèy» embrase l’île de La Réunion

Entre accusations d’appropriation culturelle, dénonciation d’un «privilège zorèy» et cyberharcèlement, l’affaire Marie Lanfroy qui secoue l’île de La Réunion dépasse largement le cadre musical. Elle révèle les tensions persistantes dans la société française quand des militants remettent en permanence la question de l’héritage de l’esclavage sur la table ou le débat tarte à la crème sur une prétendue nécessaire «décolonisation des imaginaires».


C’est une affaire qui enflamme La Réunion. Membre fondatrice des groupes Saodaj et Alsimi, Marie Lanfroy, 36 ans, est une chanteuse locale de maloya, un genre musical typique de cette île française située dans l’océan Indien. Depuis plusieurs mois, elle se retrouve au cœur d’une polémique, accusée d’appropriation culturelle par des collectifs décolonialistes, et est devenue la cible d’une campagne virulente menée par des militants engagés. Ces derniers accusent la chanteuse de « piller le sacré », d’incarner un système de domination « zorey », un « privilège blanc » qui serait toujours à l’œuvre dans l’île.

Le maloya, une musique née dans les chaînes de l’esclavage

C’est qu’à La Réunion, le maloya n’est pas seulement une musique. Il est une mémoire. Né au sein de la société esclavagiste qui a façonné l’île à partir du XVIIe siècle, il plonge ses racines dans les traditions apportées par les esclaves venus d’Afrique orientale et de Madagascar. Longtemps transmis oralement, accompagné d’instruments rudimentaires fabriqués à partir des moyens du bord, le maloya était à la fois chant de travail, expression spirituelle et espace de résistance. Dans les plantations, où les esclaves étaient privés de presque tout, la musique devenait l’un des rares lieux de liberté, une fois rentrés dans leurs cases. Après l’abolition de 1848, le maloya continue d’accompagner les populations créoles les plus modestes. Pendant des décennies pourtant, cette pratique reste marginalisée, dépassant à peine les frontières de l’île Bourbon, le nom de la Réunion durant des siècles, ignoré en métropole qui en fait peu de cas.

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Considérée comme une expression culturelle « inférieure » par les élites coloniales puis départementales du temps de l’esclavage, elle est parfois surveillée, voire découragée car associée aux mouvements contestataires. Et durant les années 1960 et 1970, le maloya devient l’un des symboles des revendications identitaires et sociales essentiellement portées par la gauche réunionnaise dans l’île. Il incarne alors la réhabilitation d’une culture longtemps méprisée et le refus de l’effacement des mémoires populaires. Lorsque l’UNESCO inscrit le maloya au patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2009, beaucoup y ont vu une victoire comme une revanche historique. Mais cette reconnaissance internationale s’accompagne aussi d’une nouvelle question : comment préserver l’âme d’une culture née de la souffrance tout en l’ouvrant au monde ?

Le retour du débat sur le « privilège blanc »

C’est précisément cette interrogation qui se trouve au cœur de la polémique actuelle. Depuis plusieurs années, le groupe Saodaj connaît une reconnaissance croissante bien au-delà de La Réunion. Son univers musical mêle maloya, influences contemporaines et créations originales. Une démarche artistique saluée par une partie du public mais contestée par les décolonialistes. La création récente du groupe Alsimi, réunissant notamment Marie Lanfroy et Carlo de Sacco, leader de Grèn Sémé, a encore accentué les tensions. Des figures gauchistes du mouvement culturel réunionnais ont commencé à évoquer ce qu’elles nomment le « privilège blanc » ou le « privilège zorèy ». Dans le vocabulaire créole réunionnais, le terme « zorèy » désigne généralement les métropolitains installés dans l’île, principalement installés dans le sud aristocratique entre Saint-Denis et Saint Pierre. Bien que la notion s’étende parfois à l’ensemble des populations perçues comme héritières des groupes historiquement dominants. Pour les détracteurs de Marie Lanfroy, le problème ne réside pas dans la qualité musicale de ses projets. Il est ailleurs. Selon eux, certains artistes bénéficieraient d’une visibilité, d’un accès aux réseaux institutionnels, aux subventions publiques et aux circuits internationaux dont seraient privés de nombreux maloyeurs historiques. Dans cette lecture aux teintes raciales et manichéennes, la question n’est donc pas celle du talent mais celle des rapports de pouvoir. 

Ces interrogations ont trouvé un écho particulier dans une tribune intitulée « Nommer le privilège zorèy pour construire l’égalité à La Réunion », signée par plus de 150 personnalités du monde intellectuel, artistique et associatif. Les militants décoloniaux à l’origine des critiques affirment dénoncer non pas une personne mais un système qui reproduirait, selon eux, des hiérarchies héritées de la période esclavago-coloniale. Rapidement, le débat culturel s’est transformé en débat politique dans une île touchée ces dernières années par des vagues sporadiques de décolonialisme (comme avec le déboulonnage de la statue de Mahé de la Bourdonnais, premier gouverneur blanc de l’île). Le texte a même fini par dépasser le cadre musical. Il évoque la concentration du pouvoir économique, les difficultés d’accès au foncier pour les Réunionnais, la hausse des prix de l’immobilier, les trajectoires professionnelles inégalitaires ou encore le sentiment d’effacement culturel ressenti par une partie de la population. Pour ses auteurs, les tensions actuelles nées autour de cette appropriation culturelle sont l’expression d’une « colonialité du pouvoir » qui perdurerait malgré la départementalisation (1946).

Des thèses séparatistes qui trouvent un certain écho dans la population

Cette lecture trouve un écho dans l’histoire même de La Réunion et au sein de la population. Pendant près de deux siècles, l’économie de l’île s’est organisée autour d’une société profondément hiérarchisée où les propriétaires blancs détenaient la terre, les richesses et le pouvoir politique tandis que les esclaves africains et malgaches formaient l’essentiel de la main-d’œuvre. La maison de Villèle, vaste demeure coloniale située dans les hauteurs de Saint-Gilles, demeure encore aujourd’hui le témoignage de ce passé trouble de l’île.

Après l’abolition, les inégalités sociales ne disparaissent pas. Elles se recomposent notamment avec les Engagés, main d’œuvre venue d’Inde, de Chine, des Comores, largement sous-payée et vivant dans des conditions douteuses avant que le système d’exploitation ne prenne fin à la fin des années 1930. Beaucoup de ces émigrés vont rester et faire souche, devenant une composante à part entière de la société réunionnaise moderne. Certes l’une des plus métissées au monde, mais qui reste traversée par des mémoires parfois contradictoires. La question des origines, de la couleur de peau et des héritages familiaux demeure sensible à La Réunion, loin d’être ce havre de paix touristique dont la métropole se fait l’écho au cours de reportages chatoyants et exotiques. Dans ce contexte, le maloya conserve une charge symbolique exceptionnelle. Il rappelle constamment que l’identité réunionnaise s’est construite dans la violence de l’esclavage autant que dans la richesse du métissage.

Une crise révélatrice de la Réunion contemporaine

La polémique a également suscité une réaction d’ampleur qui peine à s’éteindre. Certains artistes et organisations sont heureusement venus au secours de Marie Lanfroy. Aux côtés de l’Union des Femmes Réunionnaises (UFR), près de deux cents artistes réunionnais, parmi lesquels plusieurs grandes figures du maloya comme Danyèl Waro, Nathalie Natiembé, Christine Salem ou Zanmari Baré, ont pris publiquement position contre le harcèlement subi par Marie Lanfroy. Elle n’a pas hésité à publier les nombreux messages de haine qu’elle a reçus et a déposé plainte pour cyberharcèlement. Leur message est clair. Oui, les questions de domination culturelle, de transmission et de représentativité méritent d’être discutées. Oui, les blessures héritées de l’histoire coloniale existent encore. Mais aucune cause, aussi légitime soit-elle, ne peut justifier les menaces, les humiliations publiques ou les campagnes de haine. Pour ces artistes, réduire le maloya à des critères raciaux ou à une généalogie reviendrait également à nier l’essence même de la culture réunionnaise, forgée par les rencontres, les brassages et les créolisations successives.

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Au fond, la controverse autour de Marie Lanfroy n’est ni une simple querelle artistique ni un banal dérapage sur les réseaux sociaux. Elle révèle une société française en pleine interrogation sur elle-même. Une crise d’identité largement alimentée par certains partis politiques qui n’ont pas hésité à briser le pacte social à des fins électoralistes, nourrissant l’idée de communautarisme séparatiste. Jusqu’au plus haut sommet de l’État qui ne cesse de jouer avec la symbolique historique pour justifier des repentances anachroniques à tout va, sur fond de progressisme faussement rassembleur autour de cérémonies nationales qui peinent à produire l’effet escompté au sein de la population française. Autant de facteurs qui divisent les habitants de la métropole comme ceux des DOM-TOM qui doivent faire face aux enjeux historiques du moment. Comment reconnaître les héritages de l’esclavage sans enfermer les individus dans des catégories raciales ? Comment corriger les inégalités héritées du passé sans recréer de nouvelles frontières identitaires et opposer les Français entre eux ? Comment protéger une mémoire collective sans transformer une culture vivante en patrimoine figé ? Comment arriver à réconcilier deux France que tout oppose à travers un roman national commun ?

De multiples questions qui traversent aujourd’hui de nombreuses sociétés postcoloniales mais qui prennent à La Réunion une résonance particulière et qui font écho à celles de la France. Car, derrière le débat sur le maloya se joue finalement quelque chose de plus essentiel : la capacité de l’île, au sein de la République une et indivisible, à construire un récit commun sans effacer les blessures de son histoire. Et c’est peut-être là le véritable enjeu de cette crise. Non pas savoir qui peut chanter le maloya, mais déterminer comment une société née de l’esclavage – ses héritiers et descendants d’esclaves comme ceux des anciens propriétaires qui ont généré leur richesse sur le commerce triangulaire – peut continuer à faire vivre sa mémoire. Sans se laisser déchirer par elle, sans sombrer dans cet avenir violent que bien des prophètes 2.0 nous dessinent.

(Re)découvrir Wallace Stegner, le géant du Montana

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Angle d’équilibre (prix Pulitzer 1972), roman le plus ambitieux de Wallace Stegner, a été classé parmi les cent plus grands romans du XXème siècle par The New York Times. La Vie Obstinée (1967) est de la même eau – inoubliable. Stegner, patron des « écrivains du Montana » (Jim Harrison en particulier), National Book Award 1976, est trop oublié. Relisons-le.


Outre la qualité assez remarquable de la langue de Wallace Stegner (restituée, quand même, signalons-le, par la traduction d’un grand monsieur, Éric Chedaille), il y a, dans La Vie Obstinée (1967), trente pages exceptionnelles (p.169-199) qui à elles seules justifient sa lecture – méritent le détour, en somme.

Ces trente pages cardinales disent les difficultés alors (années 60), d’une certaine jeunesse américaine, lectrice de Thoreau, à « s’intégrer », sa confrontation avec un vieux birbe courtois mais assez sombre (et réac) dès qu’il s’agit du monde alentour – et, pour illustrer cette dissonance, la discussion qui s’ensuit avec une jolie jeune femme, Marian, trente ans, une « grâce », « du genre à sauver le monde et à racheter l’humanité »

C’est à elle que Joe, le narrateur, adresse une longue missive, explication-explicitation de certains évènements que l’on taira (vous les découvrirez), qui est aussi le bréviaire d’une vie (celle de Joe) dorénavant occupée seulement du dur désir de durer, obstinément.

Sa conclusion ?  « Sauf pour moi, rien de ce que je vous ai écrit ne revêt aucune espèce d’importance. Mais c’est personnel et c’est grave, deux choses que j’ai toujours trouvées embarrassantes »

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Au centre (ou au… cœur) de cette longue confession, la mort, à 37 ans, dans un accident (?) de surf, de Curtis, fils du narrateur, « adorateur du soleil » et « adepte de la nausée » : il est trop tard pour l’explication, la réconciliation.

Le divorce entre le fils, rebelle par conformisme (si), et les parents était consommé, depuis longtemps :

« Je ne puis me persuader que Ruth (la mère, l’épouse) ou moi-même ayons grand-chose à voir dans sa corruption. Le vingtième siècle l’a pourri, l’Amérique qu’il méprisait tant l’a pourri, la civilisation industrielle l’a pourri en introduisant chez lui les vices qu’il croyait honnir.
Elle l’a incité à rechercher l’à-peu-près, le matériel, le facile, le criard et le vulgaire, à nommer ces choses liberté, et à les placer au-dessus de la vertu romaine qui, Dieu m’est témoin, est la seule posture morale que je puisse admirer sans réserve. Il a toujours eu recours à des écrans de fumée, politiques ou esthétiques, pour dissimuler son hypocrisie au regard des autres, et peut-être au sien.
Ruth et moi avions toujours cru contre toute évidence qu’il s’en tirerait. Le garçon qui avait tant de mal à devenir un homme allait bien finir par franchir l’obstacle. Une fois qu’il aurait jeté sa gourme, notre fils allait cesser de se sentir obligé de renifler chaque réverbère où un existentialiste camé, un traîne-savates de beatnik, un clochard céleste, avait levé la patte. Le temps viendrait où il n’aurait plus besoin de montrer les dents face aux tendres remontrances de sa mère, où lui et moi pourrions parler, aller voir un match ensemble, boire un verre, discuter d’un livre, sans cette pénible tension, cette méfiance père-fils, cette conscience toujours en éveil de nos différences. Sans jamais nous l’avouer l’un à l’autre, nous avions misé sur le temps, et voilà que le sablier était vide. »

On pardonnera la citation – exceptionnellement longue : on peut ne pas aimer – ce n’est pas « que » gai… – mais elle est exemplaire de la manière Stegner, longue coulée implacable qui ne ménage aucune marge à l’exposé de rêves de liberté – brisés.  Et on y perçoit bien, aussi, le ton Stegner, désenchanté, amer, souvent drôle : « Recalé en sympathie, j’ai eu à peine mention passable en stoïcisme. En revanche, j’ai décroché le premier prix d’ironie – cette calamité, cette escampette, cette cuirasse, ce moyen de rester planqué tout en jouant les esprits forts ». 

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Au départ, il y avait un couple d’éditeurs de Manhattan, Joe et Ruth Allston, qui s’en étaient allés en Californie et avaient tourné le dos à la ville, la civilisation, leurs perversions. Qui avaient tenté en tout cas. En vain : ce n’était pas la ville.

Dans cette Californie profonde, ils avaient eu des voisins insupportables, un hippie lui aussi lecteur de Thoreau (Jim Peck) qui ranimerait, chez Joe, le douloureux souvenir de houleuses conversations avec son fils – et le sentiment de l’injustice, à considérer le destin de Marian, leur adorable voisine, enceinte et atteinte d’un cancer.

Jim Harrison disait souvent qu’il écrivait « pour créer de nouvelles femmes à aimer ». Marian fut peut-être un de ses modèles, une inspiration. Elle est aimable. Si aimable. La lente chronique de sa mort annoncée est la trame de ce roman où la révolte est partout.

Wallace Stegner a été lauréat du prix Pulitzer en 1972 pour Angle of Repose (Angle d’équilibre, Phébus, 2000) et couronné par le National Book Award en 1976 pour Vue cavalière (Phébus, 1998, rééd. Gallmeister, 2023). Il est mort en 1993 à 89 ans. Jim Harrison le considérait comme son maître. Il est temps de prendre la mesure de ce grand écrivain à la fois résigné et circonspect (voire sceptique), attachant et vivant – à proportion de sa révolte ignée.


La Vie obstinée – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Éric Chedaille, Phébus, 344p. (1ère traduction : 1999).

LA VIE OBSTINEE

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Angle d’équilibre – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Éric Chedaille – Phébus, 716p. (1ère traduction : 2000).

Angle d'équilibre

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A lire également : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil – à propos de 600 écrivains, de France et d’ailleurs, femmes et hommes, entre autres (sourire).

L’appel à la prière islamique, un sujet… mondial

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Kenji Sayed illustre à merveille, par ses provocations dans les sanctuaires japonais suivies de sa victimisation de rigueur, que l’islamisme querelleur est désormais un produit d’exportation mondialisé qui unit la France et le Japon dans un même élan d’aveuglement volontaire. Le coup de gueule d’Aurélien Marq


L’affaire Lyhanna (pardon : la soudaine découverte de l’état de l’institution judiciaire par ceux qui nous gouvernent depuis dix ans) a fait oublier les émeutes (pardon : la « situation globalement sous contrôle » selon le ministre de l’Intérieur) de l’après-match du PSG, qui elle-même avait fait oublier la diffusion de l’appel à la prière islamique, l’adhan, dans plusieurs villes de France (de Marseille au Val-de-Marne). Sans oublier la brillante synthèse par laquelle Thomas Portes résumait ensuite le programme de LFI, fer de lance de la gauche (et conséquence logique de la politique du centre et de la « droite du fric ») : commentant l’analyse de Gabrielle Cluzel sur CNews au sujet de ces adhan, il écrivait « le jour où on fermera cette chaîne de racistes on diffusera des appels partout dans le pays ». Voilà qui a le mérite de la clarté et de la franchise.

Ça alors !

Et voilà qui nous ramène au Japon, et à une affaire totalement délirante, mais terriblement révélatrice, qui fait écho à ce que j’évoquais dans mon précédent article.

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Au pays du Soleil Levant, un homme a pris l’habitude de se rendre dans les temples bouddhistes et les sanctuaires shintô pour y réciter l’adhan, « Allah akbar ». Il en diffuse même des vidéos sur TikTok. Les identitaires japonais ayant rapidement creusé le sujet, il s’avère que l’individu, du nom de Kenji Sayed, né Sayed Al-Sherif en Egypte, aurait étudié à Birmingham, serait naturalisé japonais (!), et enseignerait à l’université internationale de Miyazaki où on le voit notamment « expliquer » à de jeunes Japonaises la situation à Gaza. Face à la polémique engendrée par son comportement, il se victimise (ça alors !), prétend respecter la culture et les traditions japonaises (quand tout son comportement démontre le contraire, et qu’on sait ce que le Coran et les hadiths prescrivent au sujet des religions polythéistes comme le shintô), et accuse l’extrême-droite (re- ça alors !).

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Fait divers isolé, ou fait de société ? Fait universel. Que ce soit dans les rues du Val-de-Marne ou dans la grotte sacrée du Udo-jingu, « Allah akbar » ne veut pas forcément dire « Dieu est grand » mais « le dieu de l’islam est plus grand » (sous-entendu : plus grand que vos dieux, votre art de vivre, votre décence commune, votre culture, votre civilisation). Cela peut ainsi aussi être l’affirmation d’un suprémacisme.

Magalie Thibault pensait bien faire, mais…

Pendant ce temps, la maire (socialiste) de Rosny-sous-Bois a cru bon de se voiler pour se rendre à la mosquée, au titre de ses fonctions de maire, à l’occasion de l’Aïd el-Kébir. Après tout pourquoi pas ? Depuis la vibrante défense de l’islam et du voilement des fillettes par Laurent Nunez, on n’en est plus à ça près. Français ou Japonais, dans dix ans, vingt ans, trente ans, nous ne pourrons pas dire à nos enfants – ou à nos petits-enfants – que nous n’avons rien vu venir de l’islamisation.

Mauvais théâtre à la Scala Paris

Affaire Frédéric Biessy: quand l’anti-israélisme de salon arme la haine antijuive ordinaire


Le directeur du théâtre parisien La Scala est accusé d’antisémitisme. Pas par moi. Ne banalisons pas cette accusation.

Le 8 juin, plusieurs classes de première d’Île-de-France, dont une du lycée de l’Alliance israélite (aux Pavillons-sous-Bois), participent à un travail théâtral sur le thème « iranien » Femme-Scène-Liberté. Accueillant les élèves pour la représentation finale, le directeur du théâtre, Frédéric Biessy, enfant chéri de la gauche culturelle parisienne, explique que le théâtre est le dernier rempart de la liberté d’expression face à l’extrême droite. Quelle audace. Il fustige au passage cet « abruti de Trump et ce non moins taré de Netanyahou ». Les lieux communs du gauchisme de Park Avenue (comme l’écrit Tom Wolfe). Des propos qui provoquent le malaise d’une partie de la salle et l’enthousiasme bruyant de l’autre.

Finalement, tous les élèves jouent quand même leur pièce. Mais dans les coulisses, des élèves juifs sont pris à partie : « On va vous génocider, barrez-vous », etc. Ce qui aurait dû être un joyeux après-midi de rencontre dans l’amour du théâtre laisse un goût amer. Fureur du Crif et d’associations juives. Finalement, M. Biessy présente ses excuses : « Les propos politiques n’ont pas leur place devant des classes de première et je regrette de les avoir tenus. Mon intention n’a jamais été de viser une religion ou une communauté. » Pour Céline Pina et pas mal de commentateurs, ce sont des excuses hypocrites et honteuses.

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Pour ma part, je crois qu’il est sincère mais qu’il ne comprend pas bien ce qui s’est passé ; que ses propos ont ouvert la voie aux insultes et qu’ils ont offert une sorte de permis d’agir aux élèves ayant tenu des propos insultants. Au préalable, je rappelle que je suis libérale, et qu’on a évidemment le droit de critiquer ou de détester Israël, et même de lui préférer ceux qui souhaitent ouvertement sa destruction (le Hamas, le Hezbollah ou l’Iran). En revanche, le terme « génocide » utilisé me semble ne pas correspondre à la situation.

Dans le milieu de M. Biessy, traiter MM. Trump et Poutine de tarés ou M. Netanyahou de génocidaire n’est pas une opinion à défendre, mais une vérité. L’ennui, c’est que quand une autorité morale ou culturelle dit ça, ça fait « tilt » chez des gamins qui entendent toute la journée « Israël = Génocide ». Comme juif égale Israël, tout juif est génocidaire, et donc nazi. Et contre eux, tout est permis : la haine devient un devoir moral.

Involontairement, Frédéric Biessy tisse un fil qui va de l’anti-israélisme chic des milieux progressistes à l’antisémitisme de cour d’école. Quand j’étais lycéenne, s’il y avait des antisémites à l’école, ils se cachaient. Personne n’assumait l’antisémitisme. La nouveauté dans cette affaire, c’est que la haine des juifs ne se cache plus : elle est tendance, du collège à l’université. Et des abrutis disent fièrement à une ado venue jouer Antigone qu’on va la génocider. Éduquer, ce n’est pas endoctriner, mais apprendre aux élèves à penser par eux-mêmes. Encore faut-il en être soi-même capable. La faute de Frédéric Biessy, ce n’est pas l’antisémitisme, c’est le conformisme d’atmosphère.


Entre ici, Marc Bloch!

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Marc Bloch (1886-1944). D.R.

Marc Bloch, historien et résistant fusillé par les nazis, entrera au Panthéon le 23 juin. L’œuvre profondément incarnée de ce génie internationaliste et patriote offre un bel antidote aux travers contemporains: l’anachronisme moralisateur, le manichéisme stérile et l’oubli tragique de notre propre histoire.


A voir: Le Panthéon, place du Panthéon, 75005, Paris.

Marc Bloch (1886-1944) fut, pour Raymond Aron, « le plus grand historien français de l’entre-deux-guerres ». Aujourd’hui oublié, il est la sixième figure – après Simone Veil, Maurice Genevoix, Joséphine Baker, Missak Manouchian et Robert Badinter – panthéonisée sous la présidence d’Emmanuel Macron. Intellectuel et brillant universitaire, ce médiéviste immergé dans le temps présent, homme de gauche, enfant de l’affaire Dreyfus et de la guerre, juif athée d’origine alsacienne, fut un patriote convaincu que le culte de la patrie et l’internationalisme n’étaient pas irréconciliables : « C’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d’une tendresse. » Soldat après son admission à l’École normale supérieure en 1905, puis successivement caporal, sergent, sous-lieutenant, lieutenant et capitaine (1929), il fit les deux guerres mondiales, s’engagea dans la Résistance à partir de 1943 et mourut assassiné par les nazis le 16 juin 1944, près de Lyon, sa ville natale. La nation est ainsi appelée, le 23 juin 2026, à faire entrer dans le premier mausolée de France et la mémoire collective cet historien de renom capable d’avoir « déchiffré de vieux grimoires », « contemplé la forme des champs » et placé le sacrifice de soi et la lutte pour la liberté de son pays au-dessus de sa personne.

Le 17 mars dernier, dans son grand amphithéâtre, l’université Paris I Panthéon-Sorbonne proposait, à un public de lycéens venus des quatre coins de la France, un après-midi de courtes conférences sur Marc Bloch, en présence d’enseignants-chercheurs et de deux de ses descendants. La dernière partie de l’événement, consacrée à la récupération politique de l’historien-résistant par « l’autre extrémité de l’échelle des opinions » – pour parler comme Bloch – fut l’occasion d’enjoindre le jeune auditoire à aller visiter le Panthéon : « Allez-y le 23 juin pour panthéoniser votre Marc Bloch, notre Marc Bloch ! » Quoique le grand historien fût convaincu que l’histoire était la science du divers et du pluriel plutôt que celle des abstractions et des vérités générales, qu’elle traitait des hommes et non de l’homme, il n’est pas certain que cet usage partisan et exclusif du pronom possessif de la part d’universitaires forcément acquis au républicanisme de Bloch et à sa grande lucidité quant à ce qu’il nommait en son temps « l’instabilité mentale » de la droite, mais aussi « les zigzags sans grâce » d’une partie de la gauche, s’ajuste au mieux, y compris formellement, à ce fameux « tact des mots » auquel il était attaché, fidèle en cela à l’exigeante clarté et à la rigoureuse sobriété de sa formation intellectuelle.

Désenclaver le passé

Avant d’être le Marc Bloch des futurs étudiants en histoire à qui leurs professeurs, jusqu’ici, ont peut-être davantage parlé de Victor Hugo, Jean-Jacques Rousseau ou Marie Curie plutôt que de leur Voltaire, leur Jean Moulin ou de leur Joséphine Baker, l’homme dont « la vie d’outre-tombe » se dresse devant la patrie oublieuse, divisée et officiellement reconnaissante, fut avant tout celui qui repensa, en historien et acteur de l’histoire, le passé, le présent et l’avenir. « Le scepticisme n’est pas une attitude plus estimable que la crédulité », écrivait-il. À l’heure de notre mélange collectif de désabusement et d’intime conviction taillés à la serpe des dystopies les plus sombres et des naïvetés les plus confondantes, la panthéonisation de Marc Bloch est surtout une belle occasion de lire, à un siècle de distance, ce qu’il a encore à nous dire.

Ce que l’auteur d’Apologie pour l’histoire (1949) continue de nous dire et qui nous concerne est qu’il n’y a pas de présent sans passé, ni de passé sans présent. Le présent est inintelligible sans la connaissance du passé qui peut prendre la forme d’une chronique, d’un tesson de poterie ou d’un fait grammatical, de même que contempler un paysage ici et maintenant est indispensable à la compréhension de la ruralité des temps plus anciens. « Le présent est la pointe extrême d’un long écoulement où chaque vague dépend de celles qui l’enserrent et le pressent dans son mouvement, mais aussi de celles qui derrière l’ont poussée en avant. » La revue des Annales, que Marc Bloch cofonda avec le seiziémiste Lucien Febvre en 1929, était animée de cette volonté de désenclaver le passé – alors réduit à des chronologies arides et aux hauts faits d’hommes illustres désincarnés – et de le mettre au contact des sciences économiques et sociales émergentes, afin de capter « l’atmosphère mentale » et la vie d’une époque.

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Cette façon de faire primer l’analyse sur la chronologie avait bien sûr comme présupposé la maîtrise des temps anciens et non pas seulement celle du monde contemporain ou du seul passé immédiat, cause, pour l’historien, de la dangereuse confusion du « récent » et de l’« efficace ». Les cours sur l’histoire de la monnaie, des prix, des champs, des chemins ou encore des sentiments, que Bloch donna à l’École normale supérieure de Saint-Cloud, furent alors accueillis avec enthousiasme par des élèves familiers des dates antérieures à leur naissance et capables de penser le temps long. Notre école a, depuis, durablement adoubé la figure de ce curieux océanographe dépeint par Marc Bloch et qui, « refusant de lever les yeux vers les astres, sous prétexte qu’ils sont trop loin de la mer, ne saurait plus trouver la cause des marées ».

Penser la longue rencontre des hommes

La plus belle définition que donna Marc Bloch de l’histoire est peut-être celle-ci : « la longue rencontre des hommes ». Vivre, penser et relater cette rencontre est un chemin semé d’embûches. La vivre en temps de guerre amena Bloch-combattant à parler de la dureté de son cœur, de ses petites haines du quotidien et de l’égoïste allégresse à trouver la vie douce lorsqu’on se sait vivant au lendemain des grandes tueries. La vivre en temps de guerre signifia, pour lui encore, être davantage ému devant une photographie de famille trouvée dans le porte-monnaie d’un soldat touché en plein crâne par une balle que de voir la figure de cet homme « pendre comme un volet dont les gonds ne tiennent plus », ou bien dire son âme inaccessible à la pitié et à la peur sauf lorsque cette peur a le visage d’un enfant qui s’enfuit. « Je prie le ciel de ne jamais me la remettre sous les yeux dans la réalité, et le moins possible dans mes rêves. » Ce fut enfin de connaître, du décret sur le statut des Juifs d’octobre 1940, jusqu’à son arrestation le 8 mars 1944 et sa mort, trois mois plus tard, « le poison subtil, contagieux et polyfiltrant » de l’antisémitisme.

Pour l’intellectuel et l’érudit, penser la longue rencontre des hommes doit nous amener à éviter les nombreuses chausse-trappes qui nuisent à la pleine compréhension du temps historique : « l’hypnose » de la notion d’origine, qui empêche de penser la complexité des événements ; la vénération du passé, laquelle conduit toujours à son invention, guidée par l’irrésistible besoin de création ; « l’impardonnable péché » de l’anachronisme, qui impose une nomenclature inappropriée au passé ; le jugement manichéen qui « sépare dans la troupe de nos pères, les justes des damnés » – comme si nous étions « si sûrs de nous-mêmes et de notre temps » ; la paresse intellectuelle, qui consiste à dire qu’il suffit d’éviter les erreurs du passé pour ne pas échouer à l’avenir ; et le « prétendu » bon sens, lequel « n’est rien d’autre qu’un composé de postulats irraisonnés et d’expériences hâtivement généralisées ».

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Quant au récit que Marc Bloch propose de l’histoire, lui qui fut professeur, c’est de raconter des batailles auxquelles on n’a pas assisté, décrire des monuments disparus bien avant notre naissance, et parler d’hommes qu’on n’a jamais vus. Avec, comme objectif, de « savoir parler du même ton aux doctes et aux écoliers », autrement dit, de « ne pas croire que c’est en bêtifiant qu’on se met à la portée des enfants. On ne fait là qu’exciter leur mépris. »

« Aux grands hommes la patrie reconnaissante », fronton du Panthéon. D.R.

La panthéonisation de Marc Bloch posera la question de Marc Bloch autant que celle des panthéonisations, dont le rythme s’est considérablement accéléré cette dernière décennie. Certains diront que la France cherche dans ses morts les plus illustres et désormais les plus oubliés la grandeur qu’elle convoite vainement auprès de ses vivants : exhumer les tombes éthiques de l’histoire aide, momentanément, à se refaire une santé nationale. D’autres chercheront en Marc Bloch leur Marc Bloch, tour à tour figure réparatrice de l’histoire, de l’antisémitisme, de la désaffection patriotique, de l’enseignement et même de l’européisme1. L’auteur de Réflexion d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre (1922), des Rois thaumaturges (1924), de La Vie d’outre-tombe du roi Salomon (1925) et de L’Étrange Défaite (1946) a suffisamment réfléchi sur ce qu’il nomme « l’efflorescence de l’imagination collective », pour avoir répondu à ces questions dans ses ouvrages. Il a, plus que jamais, toute l’éternité pour nous les faire entendre.

  1. Quand avec Philippe Cohen, nous avons voulu appeler « Marc Bloch » la fondation que nous avions créée pour rassembler les « républicains des deux rives », ses héritiers s’en sont émus, estimant que leur aïeul aurait voté « oui » à Maastricht. EL ↩︎

A lire de Marc Bloch:

« L’Étrange Défaite » (1946), « Folio histoire », Folio, 1990.
« Apologie pour l’histoire » (1949), Dunod Poche, 2024.
« Les Rois thaumaturges » (1924), « Folio histoire », Folio, 2026.
« La Vie d’outre-tombe du roi Salomon » (1925), PU Lyon (PUL), 2024.

🎙️ Podcast: l’art du deal iranien; élections en Arménie; Xi Jinping à Pyongyang; la guerre vue d’Israël

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Le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un aux côtés du président chinois Xi Jinping à Pyongyang, lors de la cérémonie d'accueil dans la capitale nord-coréenne, le lundi 8 juin 2026. © EPN/Newscom/SIPA

Avec Harold Hyman, Gil Mihaely et Jeremy Stubbs.


Des élections législatives ont eu lieu en Arménie le 7 juin. Elles opposaient deux camps: l’un pro-russe, qui a reçu le soutien de Moscou, et l’autre pro-européen, dont le chef est le Premier ministre Nikol Pachinian. Si Vladimir Poutine était considéré comme le protecteur de l’Arménie jusqu’en 2023, la défaite du pays en 2023 face à l’Azerbaïdjan, au Haut-Karabagh, a mis en doute cette relation et a donné des ailes au camp pro-européen. Pourtant, une alliance véritable avec l’UE s’avère difficile à réaliser. C’est ainsi que, le 7 juin, Pachinian a remporté une victoire en demi-teinte: il a gagné assez de sièges pour rester au pouvoir, mais pas assez pour pouvoir modifier la constitution. Or, pour atteindre son objectif d’un accord de paix durable avec l’Azerbaïdjan, il doit d’abord modifier la constitution.

Xi Jinping se déplace rarement en dehors de Chine, mais les 8 et 9 juin, il était en visite chez Kim Jong-un à Pyongyang (notre photo). Pour le président chinois, il s’agissait de rappeler au leader nord-coréen l’importance centrale de sa relation avec Pékin au moment où Kim se montre plus autonome que dans le passé, grâce à son alliance avec la Russie de Vladimir Poutine. L’intérêt principal de la Chine, qui maintient à flot la Corée du Nord économiquement, est de prolonger une situation où la réunification de la Corée reste totalement inenvisageable.

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Les négociations entre les Etats-Unis et l’Iran semble s’éterniser : y a-t-il des progrès réels? Une guerre de très haute intensité a été remplacée par une série de négociations musclées, ponctuées par des attaques sporadiques. Pourtant, la diplomatie avance sur un ensemble de questions: l’arme nucléaire, les missiles, les proxies, le détroit d’Ormuz et les sanctions économiques. Les dirigeants iraniens voudraient obtenir, entre autres choses, des avantages financiers, pour relancer leur économie au bord de la ruine, et une extension de leur souveraineté dans le détroit d’Ormuz, afin de pourvoir justifier, face à la population iranienne, leur agressivité vis-à-vis de leurs voisins. On croyait au début que les Iraniens étaient les maîtres des horloges, Donald Trump étant pressé d’arriver à un accord pour des raisons de politique interne. Pourtant, Trump ne semble pas si pressé que ça, et, pour le moment, l’économie mondiale encaisse le nouveau choc pétrolier avec une certaine résilience. Ce qui n’empêche pas les Iraniens de continuer à louvoyer, en négociant le début des pourparlers en vue d’un calendrier pour d’éventuelles négociations… C’est l’art du deal iranien.

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Comment la guerre actuelle est-elle vue et vécue en Israël? Les Israéliens ont retrouvé une forme de normalité, de routine, malgré les attaques qu’ils continuent à subir. Pour eux, le conflit est un problème technique qu’il faut résoudre en neutralisant la menace constante que représente l’Iran et, surtout, le Hezbollah. Le pays se prépare pour les élections qui auront lieu au mois d’octobre. Fait nouveau, au niveau des simples citoyens, le militantisme laïc commence à rivaliser avec le militantisme religieux.

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Gil Mihaely vient de publier La Culture du combat en Israël, aux édictions VA. Il nous explique qu’un des objectifs majeurs de ce livre, c’est de définir clairement les leçons de l’expérience israélienne au moment où l’Europe voudrait se réarmer. Ces leçons peuvent être organisées en deux grandes catégories: (1) pour faire la guerre efficacement à notre époque, il faut organiser de manière totalement différente l’économie de guerre, la doctrine militaire et le combat lui-même, en visant un degré d’agilité qui, aujourd’hui, reste étranger aux Européens ; (2) l’industrie de la défense peut jouer un rôle clé dans une politique générale de relance du développement économique, ce dont l’UE a grand besoin.

La culture du combat en Israël

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Ferrari s’éteint

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(C) Ferrari

« Chérie, j’ai branché la Ferrari (et débranché le mythe !) » Les passionnés de la marque au cheval cabré n’aiment pas la Ferrari Luce.


La Ferrari Luce ne pose pas seulement la question de l’électrique. Elle pose une question plus violente : combien de temps une marque peut-elle survivre à ce qu’elle accepte de devenir ? Le scandale n’est pas que Ferrari produise une voiture électrique. Cette critique serait trop facile, trop nostalgique, trop commode à écarter. Ferrari a toujours eu le droit d’innover. La marque a bâti sa légende sur l’excès technique, la vitesse, le risque maîtrisé, l’insolence mécanique. Le problème n’est donc pas l’électricité. Le problème est l’objet que Ferrari a choisi pour inaugurer son basculement. Avec la Luce, Ferrari ne change pas seulement d’énergie. Ferrari produit une bonne réponse stratégique qui ressemble à une mauvaise Ferrari.

Ferrari Luce : faites entrer l’accusée !

Le dossier est connu. Première Ferrari entièrement électrique, quatre portes, cinq places, plus de 1 000 chevaux, environ 530 kilomètres d’autonomie, 0 à 100 km/h en 2,5 secondes, prix annoncé autour de 550 000 euros, design associé à LoveFrom, le studio de Jony Ive et Marc Newson. Tout est là : puissance, technologie, habitabilité, silence, caution californienne, clientèle mondiale, transition bien dessinée, récit d’innovation prêt à l’emploi. Sur le papier, la Luce est presque irréprochable. C’est précisément ce qui l’accuse.

Ferrari n’était pas censée être une synthèse rassurante. Ferrari était une contradiction. Une provocation mécanique. Un morceau d’Italie lancé contre la normalisation du monde. Une Ferrari ne servait pas d’abord à circuler. Elle rappelait que certaines formes de désir n’ont pas à devenir pratiques, familiales, silencieuses, confortables ou compatibles. Une Ferrari n’était pas un objet de mobilité. C’était une insolence. La Luce veut tout tenir. L’écologie symbolique, la performance, le confort, la famille, la Chine, la Silicon Valley, le statut, les anciens clients, les nouveaux riches, les investisseurs, les consciences apaisées. Elle n’arbitre pas. Elle additionne. C’est la maladie des grandes marques fatiguées : croire qu’elles peuvent capter tous les désirs sans se défigurer.

Une marque forte ne donne pas tout. Elle protège son centre. Elle sait ce qu’elle ne doit pas faire, même lorsqu’elle en a les moyens.

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La réaction du marché a d’ailleurs été immédiate. Après la présentation de la Luce, l’action Ferrari a reculé de 8,4 % à Milan. Ce n’est pas un jugement esthétique définitif. Mais c’est un signal. Le trouble n’est pas seulement celui des passionnés qui regrettent le bruit des moteurs. Il touche à la valeur perçue de la marque : que reste-t-il de Ferrari lorsque Ferrari devient trop compatible avec ce que le marché attend d’elle ?

Les critiques n’ont pas seulement visé l’électrique. Elles ont visé la cohérence. Reuters a rapporté les réserves de Luca Cordero di Montezemolo, ancien président de Ferrari, et les attaques de Matteo Salvini. Un investisseur cité par l’agence parlait d’« aesthetic disappointment ». Dans le Financial Times, le designer automobile Felix Kilbertus a livré un diagnostic plus intéressant encore : l’ambition du projet n’est pas le problème, mais son exécution lui paraît insuffisamment convaincante. Autrement dit, la Luce ne choque pas seulement parce qu’elle rompt avec Ferrari. Elle inquiète parce qu’elle ne semble pas tout à fait maîtriser la rupture qu’elle revendique.

C’est ici que l’histoire devient cruelle

On pouvait imaginer une Ferrari électrique radicale, inutile, basse, tendue, presque antisociale. Un manifeste. Un coup de force. Une machine capable de dire : même privée du moteur thermique, Ferrari reste une forme de violence esthétique. La marque a choisi autre chose : une grande voiture familiale, silencieuse, habitable, statutaire, technologiquement sophistiquée, dessinée dans une grammaire plus californienne qu’émilienne.

Le bruit disparaît. L’odeur disparaît. La rudesse disparaît. La contrainte disparaît. La forme hostile à la vie ordinaire disparaît. Il reste la vitesse, bien sûr. Mais la vitesse ne suffit plus. Aujourd’hui, des électriques anonymes accélèrent déjà comme des missiles. La performance brute n’est plus une mythologie. C’est une fiche technique.

Ce que Ferrari possédait de plus précieux n’était pas seulement la puissance. C’était la charge symbolique du feu.

La comparaison avec la Purosangue est utile. Ferrari avait déjà franchi une ligne avec ce modèle. Mais la Purosangue gardait une brutalité paradoxale : un véhicule d’usage doté d’un V12, une contradiction arrogante, presque indécente. Elle descendait vers le quotidien, mais en y faisant entrer la démesure. La Luce va plus loin. Elle ne contredit pas Ferrari avec panache. Elle neutralise Ferrari avec méthode.

Le recours à Jony Ive et Marc Newson condense cette bascule. Leur talent n’est pas en cause, leur imaginaire l’est ; c’est celui de l’objet lisse, de l’interface, de l’expérience fluide, du silence premium, du design global. Ferrari venait d’un autre monde : moteur, métal, chaleur, odeur, danger, nervosité, imperfection sublime. Faire entrer Maranello dans une grammaire Apple, ce n’est pas seulement moderniser Ferrari. C’est déplacer son imaginaire ! On n’entend plus l’Italie. On entend la Californie expliquer le désir à des clients patrimoniaux.

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La Luce dit donc quelque chose de plus large que son propre lancement. Elle montre comment les grandes marques peuvent confondre évolution et dissolution. Elles prennent un nom, un logo, une couleur, une réputation, une rareté, puis les appliquent à un objet compatible avec toutes les nouvelles contraintes du monde. On appelle cela transition. On appelle cela ouverture. On appelle cela adaptation. C’est parfois une liquidation douce. Le luxe contemporain adore parler d’héritage. Il supporte beaucoup moins les limites que l’héritage impose. Ferrari peut réussir commercialement avec la Luce. C’est même possible. Les ultra-riches adorent les absolutions coûteuses. Ils veulent la puissance sans brutalité, la distinction sans conflit, l’écologie sans renoncement réel, la technologie sans vulgarité. La Luce leur offre tout cela sous un badge mythique.

Mais un succès commercial ne suffit pas à sauver une identité. Une marque peut remplir ses carnets de commandes tout en vidant son mythe. Elle peut rassurer les analystes, attirer une clientèle nouvelle, réussir sa transition et perdre, dans le même mouvement, une partie de sa nécessité.

Tout ce qui se vend n’élève pas une marque

Le détail le plus humiliant tient peut-être à cela : certains clients pourraient acheter la Luce moins pour elle-même que comme ticket d’entrée dans l’écosystème Ferrari, afin de rester bien placés pour accéder à des modèles plus rares, plus thermiques, plus désirables. Si tel est le cas, la première Ferrari électrique ne serait même pas le nouvel objet du désir. Elle serait une formalité coûteuse pour rester proche de la vraie flamme.

Pendant ce temps, Pagani rappelle, avec moins de puissance industrielle mais davantage de foi, qu’une automobile d’exception peut encore assumer l’inutile, l’excessif, le mécanique, l’artisanal, le presque déraisonnable. Non pas un produit de mobilité premium. Un acte de croyance mécanique.

Voilà ce que Ferrari risque de perdre : non le prix, non la puissance, non le prestige apparent, mais la foi. Une Ferrari n’a jamais eu pour mission d’être compatible avec son époque. Elle avait pour mission de lui résister. Il restera le cheval cabré. Les performances. Les vidéos. Les listes d’attente. Les clients. Les analystes. Les justifications. Peut-être même le succès. Mais une mythologie ne tient pas par son logo. Elle tient par ce qu’elle refuse de trahir. Ferrari peut vendre la Luce. Ferrari peut même gagner avec la Luce. Mais si cette victoire exige que Ferrari devienne compatible avec ce qu’elle devait dominer, alors ce ne sera pas une conquête. Ce sera une extinction bien présentée.

Cascais Opéra: la valeur n’attend pas le nombre des années

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© Cascais Opera

499 candidats, 40 concurrents retenus, huit lauréats d’un niveau exceptionnel: le concours de chant lyrique Cascais Opéra célèbre avec panache sa troisième édition. 


C’est sans doute le plus jeune des concours de chant lyrique existant dans le monde. Et partant, le plus dynamique sans doute.

Cascais, à l’ouest de Lisbonne. DR.

Sa troisième édition vient de se dérouler à Cascais, au Portugal, dans le cadre séduisant d’une station balnéaire, au milieu d’une végétation luxuriante, de bougainvillées mauves, de tecomas d’un jaune éclatant, de plumbagos bleu ciel, de lantanas or et sang.

Les auditions ont eu lieu dans un ancien couvent de carmes déchaussés fondé du temps où Philippe II, roi d’Espagne, s’était emparé de la couronne de Portugal ; les cours magistraux offerts aux impétrants au conservatoire ou dans l’auditorium du superbe musée consacré à la peintre Paula Rego. Quant au concert honorant les demi-finalistes, il s’est déroulé dans une ancienne résidence estivale de la Couronne devenue depuis celle de la présidence portugaise.

Enfin l’ultime étape, réservée aux huit finalistes accompagnés par l’Orchestre symphonique de Cascais, a été célébrée dans le grand auditorium de la Fondation Gulbenkian, à Lisbonne, devant un vaste public.

Un demi-millier de candidatures

Aussi récent soit-il, le concours Cascais Opéra a reçu 499 candidatures venues de 59 pays. D’Europe de l’est pour beaucoup et surtout d’Asie bien évidemment, mais aussi d’Amérique latine. Bien peu de France, d’Allemagne, d’Espagne ou d’Italie où l’esprit de compétition a déserté les générations nouvelles et où il existe sans doute d’autres voies pour entrer dans la carrière.

Ce qui dit combien les chanteurs lyriques nés loin des grandes maisons d’opéra ont besoin à leurs débuts de telles manifestations pour se faire connaître, se mesurer à d’autres, profiter de l’expertise et de conseils de professionnels de haut vol choisis pour les départager.

Requis pour écouter les deux airs demandés à chacun des 499 candidats afin de les départager, les membres du jury de sélection ont donc dû s’avaler héroïquement 998 enregistrements avant d’élire les participants au concours.  Un travail de bénédictins pour des artistes comme la cantatrice roumaine Liliana Bizineche et qui a requis autant de conscience que de persévérance et d’abnégation.

Les quarante retenus (parmi lesquels 10 Chinois ou Coréens, quatre Sud-Américains, trois Nord-Américains, un Sud-Africain, deux Ukrainiens, deux Russes, une Suissesse, deux Portugaises, une Espagnole, une Israélienne, quatre Allemandes, une Autrichienne, et six chanteurs de divers pays d’Europe orientale) sont donc accourus se faire entendre à Cascais par les membres du jury du concours réunis sous la présidence de l’illustre baryton russe Sergeï Leiferkus. Il était entouré de figures aussi remarquables que la lumineuse soprano navarraise Maria Bayo qui enseigne au Centre de perfectionnement du Palais des Arts de Valencia, la pétulante Anglaise Karen Stone, directrice d’Opera Europa, de cantatrices comme la Belgo-portugaise Catarina Sereno et l’Allemande Julian Banse. Ou encore de professionnels comme l’Autrichien Florian Köfler, chargé des distributions à la Monnaie de Bruxelles, l’Américain Benjamin Schwarz, directeur artistique de l’Orchestre de la Radio Bavaroise ou le Néerlandais Ivan van Kalmthout, ci-devant directeur de l’Opéra de Lisbonne.  Bref, un aréopage on ne peut plus cosmopolite.   

Pureté des voix

Parmi les quarante, vingt semi finalistes. Et parmi ces derniers, huit finalistes. Or il s’est vite révélé un gouffre entre les uns et les autres. Aussi intéressants qu’aient pu être ceux qui ne sont pas passés en finale, ils demeurent des jeunes gens encore en devenir, aussi proche que soit pour eux ce devenir. Les huit finalistes en revanche ont déjà acquis de quoi affronter la scène, moyennant pour certains une approche théâtrale à parfaire. Et certains ont même entamé une carrière qui s’annonce brillante à l’image de celui qui a été couronné par le grand prix de Cascais Opéra (12 000 euros attribués par l’Association portugaise des Arts, Egide), le Croate Tomislav Jukić, déjà membre du Studio de l’Opéra de Zürich ou du Projet Jeunes Chanteurs au Festival de Salzbourg.

Pureté, ampleur et beauté des voix certes, mais aussi présence dramatique, technique parfaite ou proche de l’être, intelligence et sensibilité dans l’appréhension des rôles, même si parfois, côté chinois, il n’est pas sûr que l’on comprenne parfaitement la nature du personnage qu’on incarne et la teneur du texte que l’on chante : le niveau des finalistes s’est révélé des plus  remarquables, sinon exceptionnel.

Dans la citadelle

Les aptitudes des douze semi finalistes était cependant si relevées, presqu’inattendues,  qu’ils ont été réunis eux aussi pour un récital uniquement consacré à Mozart et mis en espace avec verve par le metteur en scène serbe de l’Opéra de Novi  Sad,  Aleksandar Nikolić, dans le cadre flatteur d’une spectaculaire galerie vitrée de l’ancienne résidence estivale du roi Carlos 1er et de la reine Marie-Amélie d’Orléans, au cœur de la citadelle de Cascais, et ouverte sur la ville, l’océan et sur la côte qui s’étend au loin jusqu’à Lisbonne.

Avec la volonté bienveillante de ne pas les laisser achever leur séjour sur une impression amère, mais de saluer leur travail devant un public choisi et enthousiaste.

Bienveillance

La bienveillance : c’est bien ce que tient à afficher Cascais Opera pour recevoir, guider les impétrants et participer à leur perfectionnement avec des classes magistrales offertes tout au long des dix journées du concours. Et il en faut, de la bienveillance, pour accueillir ces jeunes gens accourus de tous les continents dont la moyenne d’âge doit être de 25 ans, qui parfois quittent leur foyer pour la première fois de leur vie dans le fol espoir d’être remarqué, doivent voyager seuls et se loger à leur frais dans un pays qui leur est inconnu.  Même si elle riche en promesses, l’aventure est rude. Et à Cascais, on tient à leur éviter l’amertume de ce qui ne doit pas être considéré comme une défaite, mais bien comme une expérience positive.

« L’esprit qui préside au concours, observe une cantatrice membre du jury, tient à souligner les qualités des jeunes chanteurs, à un stade où certains des concurrents cherchent encore à définir leur identité artistique, plutôt que de s’appesantir sur leurs éventuelles faiblesses. C’est de fortifier dans leurs convictions ceux qui déjà ont été sélectionnés et qui ont effectivement un vrai talent. Dans nombre de manifestations semblables, toute l’attention se focalise sur le vainqueur, sans assez considérer que les autres lauréats vont eux aussi poursuivre une carrière.  Or, c’est le moment ou jamais de les aider à s’affirmer en tant qu’artistes sans devenir des bêtes de concours ». 

« Pour autant, souligne un autre juré, ces compétitions se révèlent être des étapes primordiales pour ceux qui résident loin des centres lyriques majeurs. Il y a parmi eux de grandes voix de demain qu’un concours comme celui-ci  permet de discerner plus aisément que les simples auditions qui se déroulent de temps en temps dans un théâtre, ne serait-ce que grâce au grand nombre de participants.

L’attribution d’un prix, surtout s’il est substantiel, peut en outre aider un lauréat à faire des choix judicieux pour sa carrière, à choisir des rôles avec sérénité, plutôt que de se précipiter sans discernement sur la première opportunité venue. C’est aussi une marque de reconnaissance qui confère une assurance accrue à celui qui fait ses premiers pas dans la profession ».

Promotion exceptionnelle

L’excellence, on l’a touchée du doigt avec l’ensemble des huit finalistes, parmi lesquelles Arianna Manganello, belle mezzo-soprano italienne à la forte personnalité ; la Portugaise Beatriz Maia, heureuse bénéficiaire de quatre distinctions sous l’effet d’un chauvinisme un peu dérangeant ; la Chinoise Tongyu Wu, émouvante, candide, mais donnant le sentiment de pas comprendre vraiment les rôles qu’elle incarne ; la Coréenne Nuri Park, excellente, sûre d’elle-même ; et l’exquise Seonwoo Lee, autre fille du pays des matins calmes,  un corps fin de sirène, élégante, jolie, mutine, dotée d’une voix cristalline qu’on entendrait volontiers dans Lakmé ; le baryton serbe Ljubomir Milanovic, vaillant dans Don Giovanni, moins heureux avec Tannhäuser, mais portant beau, comme un acteur des années 1930. Sur cette promotion exceptionnelle, dans le vaste auditorium de la Fondation Gulbenkian, ont plu de multiples distinctions qui n’ont oublié personne, dont deux premiers prix de 8500 euros et toutes sortes d’avantages, comme des engagements à Manaus ou à Macao, lointaines terres lusophones, anciennes possessions des Bragance.

Belle révélation

Cofondé par le pianiste Adriano Jordan et le baryton Sergei Leiferkus qui en sont les directeurs artistiques, et par Alexandra Maurizio qui en assume la direction générale, aidés de Marie Amélie de Albuquerque qui naguère fit naître avec Fernando de Albuquerque le premier festival de musique ancienne et baroque à voir le jour au Portugal, au lendemain de la Révolution des Œillets, Cascais Opéra mobilise une grosse vingtaine de jeunes collaborateurs. C’est devenu une entreprise vigoureuse, mais ne vivant que de fonds privés, la politique culturelle de l’Etat portugais étant si erratique, si improbable, que la sagesse demande de ne pas se fier à l’aide publique.

Tomislav Jukić

Un physique de héros romantique, une sensibilité, une candeur mélancoliques dans la voix comme dans le regard, et, encore naissante, mais authentique, une réelle présence dramatique, la belle révélation du concours est bien Tomislav Jukić.  Interprète rêvé pour le rôle de Lensky dans Eugène Onéguine avec lequel il a ému le public lisboète qui l’a justement acclamé, il est et sera aussi un magnifique Rodolphe dans La Bohême.

Cette découverte justifie à elle seule tous les efforts héroïques qu’implique une entreprise aussi considérable que Cascais Opéra.

Keiko Fujimori: des cellules de prison au palais présidentiel?

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Keiko Fujimori en campagne à Lima, le 21 mai 2026 © Martin Mejia/AP/SIPA

Le scrutin présidentiel péruvien se joue dans un mouchoir de poche. Keiko Fujimori pourrait finir par l’emporter.


La quatrième tentative sera-t-elle la bonne ? La fille de l’ancien président Alberto Fujimori — surnommé « el Chino » en raison de ses origines japonaises — et que tout le monde appelle simplement Keiko, a doublé hier son rival de gauche, Roberto Sanchez. Alors qu’il ne restait que 1,5 % de bulletins à dépouiller, la candidate a pris la tête du second tour de la présidentielle péruvienne qui s’est déroulé le dimanche 7 juin.

Long recomptage

L’avantage est minime : 0,006 %, soit quelque 5 000 voix sur un corps électoral de 27 millions d’électeurs. Mais pour les experts locaux, la tendance semble désormais irréversible. « La tendance qui s’est esquissée lui est favorable », a notamment soutenu en substance Alfredo Torres, directeur du très fiable institut IPSOS, dont les prévisions du premier tour s’étaient vérifiées. « Elle a bénéficié du vote de l’étranger qui lui est en grande majorité acquis. L’écart devrait s’amplifier. » Lors des précédentes élections, 70 % des électeurs résidant hors du pays avaient en effet voté pour elle.

Toutefois, l’organisme électoral (l’ONPE), prudent, a annoncé qu’il ne proclamerait les résultats officiels qu’à la mi-juillet, avant la fête nationale du 28 juillet, date d’investiture traditionnelle du nouvel élu. L’institution doit d’ici là procéder à une vérification des procès-verbaux et au recomptage des suffrages de certains bureaux pour lesquels il existe un doute.

Lors de ses précédentes candidatures, Keiko Fujimori avait échoué à chaque fois d’un cheveu. En 2011, elle avait recueilli 48,6 % des voix face au candidat de gauche Ollanta Humala (proche d’Hugo Chávez et plus tard inquiété pour corruption) ; en 2016, face à l’homme d’affaires Pedro Pablo Kuczynski (cousin de Jean-Luc Godard, plus tard placé en détention provisoire pour des motifs similaires), elle avait obtenu 49,8 %. En 2021, face à ce même Pedro Castillo, elle avait échoué à 49,9 % avant que ce dernier ne soit destitué et emprisonné fin 2022 après une tentative de coup d’État.

Preuve s’il en est que la présidentielle au Pérou, ces quinze dernières années, s’est toujours jouée dans un mouchoir de poche. Une victoire étriquée s’inscrira donc dans une suite logique. Par ailleurs, Keiko Fujimori est la seule personnalité politique à avoir atteint le second tour lors de ces quatre consultations successives.

Divorce fracassant

Ses débuts en politique se sont faits, pour ainsi dire, un peu malgré elle. À la surprise générale, son père Alberto Fujimori est élu en 1990 face à l’écrivain Mario Vargas Llosa, grand favori et futur prix Nobel de littérature. Il hérite alors d’un pays au bord de l’abîme. En l’espace de quatre ans, il parvient à le redresser. Il brise la guérilla maoïste du Sentier lumineux, qui voulait implanter un régime de type Khmers rouges et paraissait sur le point de l’emporter, terrasse une inflation galopante, libère l’économie des entraves bureaucratiques et engage une politique sociale en faveur des plus démunis. Il réinsère également le Pérou dans le système financier international, qui avait été banni sous son prédécesseur, le social-démocrate Alan García, qui refusait de rembourser la dette étrangère. Enfin, il dote le pays d’une nouvelle Constitution (1993), toujours en vigueur.

En cette année 1994, Keiko a 19 ans et étudie l’administration des affaires aux États-Unis. Elle a un frère aîné, une sœur et un frère plus jeunes. Tout va pour le mieux, jusqu’au divorce fracassant de ses parents. En tant que fille aînée, son père l’appelle auprès de lui pour assumer le rôle de Première dame en lieu et place de sa mère. Bien que cette fonction soit essentiellement protocolaire, elle lui permet de découvrir les coulisses de la politique et les arcanes du pouvoir au plus haut niveau de l’État. Elle participe très activement à la campagne présidentielle de 1995, que son père remporte haut la main, ainsi qu’à celle de 2000. Elle l’accompagne dans ses déplacements officiels et lors des sommets internationaux. Comme apprentissage du métier de chef d’État, seuls les héritiers des familles royales bénéficient d’une meilleure école.

Lorsqu’en fin d’année 2000, acculé par les scandales de corruption de son conseiller Vladimiro Montesinos, son père fuit le pays et s’exile au Japon (dont il possède la nationalité), Keiko reste à Lima. Impavide, elle fait front aux campagnes de dénigrement. Elle repart ensuite aux États-Unis pour terminer ses études, où elle rencontre son futur mari, Mark Vito Villanella. Le couple s’installe au Pérou en 2004 (ils divorceront en 2022). De leur union naissent deux filles, aujourd’hui jeunes adultes, qui se sont affichées aux côtés de leur mère lors de son dernier meeting de campagne.

Quel héritage !

Le mariage catholique de Keiko en 2004 donne lieu à un rassemblement spontané de milliers de partisans d’Alberto Fujimori. Cet événement scelle son destin : elle devient l’héritière politique naturelle de son père, toujours exilé à Tokyo. En 2006, elle se présente aux élections législatives. Grâce au système du vote préférentiel, elle recueille plus de 600 000 voix à Lima. Elle devient la députée la mieux élue de l’histoire du pays, ce qui l’impose définitivement comme la cheffe de file du mouvement fujimoriste.

Toujours en 2006, Alberto Fujimori tente un retour en passant par le Chili, où il est arrêté puis extradé vers le Pérou. Les autorités le défèrent devant un tribunal spécial pour sa responsabilité dans des massacres perpétrés par un escadron de la mort au plus fort de la guerre contre le terrorisme. Le procès s’ouvre en décembre 2007. Keiko assiste courageusement à toutes les audiences. En avril 2009, son père est condamné à 25 ans de prison pour « responsabilité indirecte ». Keiko a toujours contesté ce verdict, y voyant un procès politique. Si elle est élue, sa victoire sonnera comme une réhabilitation éclatante pour son père.

Elle-même a connu de sérieux démêlés judiciaires. Soupçonnée de blanchiment d’argent dans le cadre de l’affaire Odebrecht, elle a passé au total près de 500 jours en détention préventive, une épreuve au cours de laquelle elle confie avoir redécouvert la foi. Keiko Fujimori n’a cessé de dénoncer une persécution politique et une machination orchestrée par des magistrats politisés pour bloquer ses ambitions présidentielles. Le procureur qui s’occupait de son dossier a été radié. Il s’est recasé comme conseiller juridique de son rival de ce second tour.

Face à l’explosion de la criminalité, elle s’est engagée durant cette campagne à construire des méga-prisons sur le modèle salvadorien de Nayib Bukele, et à confier la gestion du périmètre pénitentiaire à l’armée afin de libérer les forces de police pour le terrain. Sur le plan économique, elle entend nommer un gouvernement de techniciens axé sur la croissance, condition sine qua non pour faire reculer la pauvreté. Revendiquant l’héritage de son père, Keiko Fujimori incarne donc une droite social-libérale, inflexible sur les questions de souveraineté et de sécurité régalienne.

#Metoo, boycott du «Canon français»: c’est la France qu’ils attaquent!

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La journaliste néoféministe Marine Turchi sur France Info. Un banquet du Canon français en Alsace. Captures / Open AI.

Sous la double pression du progressisme puritain venu d’Amérique et du rigorisme normatif de l’islam qui s’enracine dans le pays, la liberté des mœurs et la convivialité de la table s’effacent dans une crise globale de la transmission qui menace la pérennité de la civilisation française. Les Français seront-ils bientôt définitivement mis au régime sec: privés de vin et de compliments galants?


Il y a des époques qui disparaissent sans que l’on s’en aperçoive vraiment. Elles ne s’effondrent pas dans le bruit des armes ni dans le fracas des révolutions. Elles se retirent peu à peu des paysages familiers, des habitudes quotidiennes, des gestes les plus ordinaires. Une librairie ferme et devient un fast-food. Une brasserie où l’on servait du vin de pays, des plats régionaux et les recettes héritées des provinces françaises est remplacée par une enseigne identique à mille autres, interchangeable de Zurich à Paris, de Bruxelles à Stockholm. Les banquets municipaux ou associatifs deviennent l’objet de controverses que nos parents n’auraient pas comprises. Ainsi a-t-on vu surgir des polémiques autour du « Canon français » (Voir la une du numéro de juin de Causeur). Oui, des polémiques autour du vin partagé, de la charcuterie, des fromages, des traditions gastronomiques héritées des provinces et de l’histoire nationale… Ce qui relevait autrefois de l’évidence culturelle devient soudain matière à justification, voire à accusation. Le porc, jadis banal, devient objet de débat ; le vin, jadis symbole de convivialité, est parfois regardé avec suspicion ; les menus eux-mêmes deviennent le terrain d’affrontements symboliques.

Soupçon permanent

Dans le même temps, la gastronomie française, qui fut l’une des expressions les plus raffinées d’une civilisation fondée sur le plaisir, la conversation et la lenteur, recule devant la restauration standardisée, la nourriture industrielle et les chaînes mondialisées. Là où se tenaient des librairies, des cafés de lecteurs, des commerces enracinés dans un quartier, apparaissent des établissements dont la fonction est moins de nourrir que de faire circuler rapidement des consommateurs. Ce n’est pas seulement une transformation économique. C’est une autre manière d’habiter le monde qui s’impose progressivement.

Même les relations entre les hommes et les femmes semblent entrer dans une ère nouvelle. La garde à vue de Patrick Bruel, quelle que soit l’issue judiciaire de cette affaire, a illustré la vitesse avec laquelle l’espace public bascule désormais dans une logique de soupçon permanent. Avant même que les faits soient établis, chacun est sommé de choisir son camp. Le regard, la parole, le désir eux-mêmes semblent devoir être réinterprétés à travers de nouvelles catégories morales venues d’outre-Atlantique. Une partie de cet art français de la relation, de la séduction, de l’ambiguïté et de la conversation entre les sexes se trouve désormais relue à travers le prisme d’un puritanisme qui n’appartenait pas à notre histoire.

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Pris isolément, ces phénomènes paraissent anecdotiques. Ensemble, ils racontent pourtant une histoire : celle d’une civilisation qui peine de plus en plus à transmettre ce qu’elle est.

Il n’est de richesse que d’hommes

L’Europe contemporaine est traversée par une étrange contradiction. Jamais elle n’a disposé d’autant de richesses matérielles, de moyens de communication et de libertés individuelles. Pourtant, rarement elle aura paru aussi incertaine quant à sa propre identité culturelle. Comme si elle ne savait plus très bien ce qu’elle doit conserver, ce qu’elle doit abandonner, ce qu’elle peut encore transmettre aux générations qui viennent.

Cette fragilité n’est pas née d’une seule cause. Elle résulte de plusieurs mouvements qui se renforcent mutuellement. L’un vient de l’intérieur : c’est l’affaiblissement progressif de la transmission culturelle sous l’effet de la mondialisation marchande, de l’individualisme et de l’américanisation des modes de vie. L’autre vient de l’extérieur mais trouve désormais ses relais à l’intérieur même des sociétés européennes : c’est l’affirmation de courants islamistes qui proposent une autre vision de l’homme, de la société, de la famille, de la place des femmes, de l’alimentation et des comportements collectifs.

C’est à l’intersection de ces deux mouvements que se situe le problème.

Il est devenu presque impossible d’aborder sereinement la question de l’islamisation de l’Europe. Les uns n’y voient qu’un fantasme alimenté par des peurs identitaires. Les autres n’y voient qu’un projet de conquête méthodique. La réalité est plus complexe, mais elle est aussi plus inquiétante que ne veulent l’admettre les discours officiels.

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Car ce qui se déroule sous nos yeux n’est pas seulement un phénomène religieux ni même seulement un phénomène démographique. C’est une transformation culturelle profonde qui affecte les manières de vivre, les comportements, les représentations, les rapports entre les êtres. Une transformation qui procède à la fois d’une offensive idéologique islamiste bien réelle et d’une américanisation des mœurs qui a considérablement affaibli les défenses culturelles de l’Europe.

Depuis plusieurs décennies, des mouvements islamistes poursuivent un travail patient d’implantation. Leur objectif n’est pas uniquement de permettre l’exercice d’une foi privée. Ils proposent une vision globale de l’existence, une manière d’organiser la société, les relations entre les sexes, l’éducation des enfants, l’alimentation, les comportements publics. Ils agissent dans les associations, certains lieux de culte, les réseaux militants, parfois dans les institutions elles-mêmes. Ils avancent rarement par la confrontation directe ; ils privilégient souvent l’influence progressive, la pression sociale, la normalisation des pratiques.

Enfants de la déconstruction

Mais cette progression n’aurait sans doute pas rencontré un terrain aussi favorable si l’Europe n’avait pas simultanément entrepris de déconstruire elle-même une partie de son héritage. Pendant que certains islamistes affirmaient leurs convictions avec une détermination intacte, les Européens apprenaient à douter des leurs. Pendant que certains défendaient leurs traditions, leurs interdits, leurs fidélités, l’Europe s’abandonnait à la religion du marché, du divertissement et de l’individu souverain. Elle remplaçait progressivement la transmission par la consommation, la culture par le loisir, la mémoire par l’émotion médiatique. Or les civilisations ne meurent pas seulement sous l’effet d’une pression extérieure. Elles meurent lorsqu’elles cessent de croire à leur propre légitimité.

C’est dans ce contexte que des phénomènes apparemment anodins prennent une signification particulière.

Le halal, par exemple, est souvent présenté comme une simple pratique alimentaire. Pourtant, l’alimentation n’est jamais neutre. Manger, c’est aussi appartenir. Les cuisines racontent une histoire, une géographie, une mémoire. La table française fut longtemps un lieu de liberté où les prescriptions religieuses avaient perdu leur pouvoir normatif. Le vin, le fromage, la charcuterie, les spécialités régionales participaient d’un art de vivre qui dépassait largement la seule question du goût.

Le restaurant Master Poulet veut s’installer à Saint Ouen, malgré l’opposition de la mairie, 27 avril 2026 © Martin Rodier/SIPA

Or cette table française subit aujourd’hui une double pression. D’un côté, la progression du halal accompagne parfois l’affirmation de normes religieuses qui réintroduisent dans l’espace public des distinctions entre le permis et l’interdit, le pur et l’impur. De l’autre, la mondialisation marchande détruit silencieusement les cultures alimentaires locales. La malbouffe industrielle et les chaînes internationales accomplissent parfois ce que les idéologies seules n’auraient pu réaliser : l’effacement des mémoires culinaires, des savoir-faire régionaux, des habitudes qui rattachaient les individus à une histoire commune.

Aujourd’hui, dans de nombreux quartiers, le paysage alimentaire change. Les boucheries halal remplacent les commerces traditionnels. Les restaurants adaptent leurs menus. Les normes communautaires deviennent parfois plus influentes que les habitudes locales. Bien entendu, le marché joue son rôle, comme la mondialisation et les flux migratoires. Mais il serait naïf de ne pas voir qu’une vision du monde accompagne aussi cette évolution. Derrière la nourriture apparaît une conception de l’identité, du pur et de l’impur, du permis et de l’interdit.

Plus révélatrice encore est la question de la pudeur. Pendant des siècles, la civilisation française a développé une relation singulière entre les hommes et les femmes. Elle n’était ni exemplaire ni irréprochable, mais elle reposait sur une certaine liberté de la rencontre. La galanterie, la séduction, le flirt, les ambiguïtés du désir faisaient partie de la vie sociale. Le corps n’était pas seulement une réalité biologique ; il participait d’une culture du rapport à autrui. Or cette culture est aujourd’hui soumise à une double offensive. D’un côté, certaines conceptions religieuses réintroduisent des normes de séparation, de retenue, de contrôle du corps féminin et de suspicion envers les relations libres entre les sexes. De l’autre, le puritanisme venu d’Amérique transforme progressivement toute interaction en rapport de pouvoir potentiel. Le regard devient suspect. Le compliment devient problématique. La séduction elle-même est parfois relue à travers les catégories de la domination et de la victimisation.

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Le paradoxe est saisissant : l’islamisme rigoriste et le progressisme puritain se combattent en apparence mais convergent souvent dans leurs effets. Tous deux remettent en cause une part importante de la culture européenne de la liberté relationnelle. Tous deux réintroduisent la méfiance là où existait l’incertitude féconde du désir. Tous deux tendent à faire du corps un objet de réglementation morale. L’un invoque Dieu. L’autre invoque la vertu. Mais le résultat peut parfois se ressembler.

Ainsi, l’Europe se trouve prise entre deux forces qui paraissent opposées mais qui contribuent chacune à leur manière à l’effacement de son héritage particulier. L’islamisme avance avec une confiance que lui donnent ses certitudes religieuses. L’américanisation avance avec la puissance économique, médiatique et culturelle du monde globalisé. L’un propose des règles. L’autre dissout toutes les anciennes. Entre les deux, la vieille civilisation européenne semble parfois ne plus savoir ce qu’elle souhaite défendre. Pourtant, la question fondamentale n’est ni celle du halal, ni celle du voile, ni même celle de la pudeur. Toutes ces questions ne sont que les manifestations visibles d’un problème plus profond : celui de la continuité historique d’une civilisation.

Car l’histoire montre que les peuples ne disparaissent pas d’abord lorsqu’ils sont vaincus. Ils disparaissent lorsqu’ils cessent de transmettre ce qui faisait leur singularité. Ils disparaissent lorsqu’ils n’osent plus affirmer leurs usages, leurs mœurs, leurs libertés, leur mémoire. Ils disparaissent lorsqu’ils considèrent leur propre héritage comme suspect tandis que toutes les autres traditions deviennent intouchables.

C’est peut-être là que se joue aujourd’hui l’essentiel : moins dans le choc spectaculaire des idéologies que dans cette lente bataille culturelle où se décident les formes futures de la vie européenne. Une bataille qui se déroule à la table familiale, dans l’école, dans la rue, dans les rapports entre les hommes et les femmes, dans la langue elle-même. Une bataille silencieuse, souvent invisible, mais dont les conséquences pourraient être plus durables que celles de bien des affrontements politiques.

Le débat sur le «privilège zorèy» embrase l’île de La Réunion

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Capture YouTube d'un clip du groupe SAODAJ. A gauche la chanteuse Marie Lanfroy.

Entre accusations d’appropriation culturelle, dénonciation d’un «privilège zorèy» et cyberharcèlement, l’affaire Marie Lanfroy qui secoue l’île de La Réunion dépasse largement le cadre musical. Elle révèle les tensions persistantes dans la société française quand des militants remettent en permanence la question de l’héritage de l’esclavage sur la table ou le débat tarte à la crème sur une prétendue nécessaire «décolonisation des imaginaires».


C’est une affaire qui enflamme La Réunion. Membre fondatrice des groupes Saodaj et Alsimi, Marie Lanfroy, 36 ans, est une chanteuse locale de maloya, un genre musical typique de cette île française située dans l’océan Indien. Depuis plusieurs mois, elle se retrouve au cœur d’une polémique, accusée d’appropriation culturelle par des collectifs décolonialistes, et est devenue la cible d’une campagne virulente menée par des militants engagés. Ces derniers accusent la chanteuse de « piller le sacré », d’incarner un système de domination « zorey », un « privilège blanc » qui serait toujours à l’œuvre dans l’île.

Le maloya, une musique née dans les chaînes de l’esclavage

C’est qu’à La Réunion, le maloya n’est pas seulement une musique. Il est une mémoire. Né au sein de la société esclavagiste qui a façonné l’île à partir du XVIIe siècle, il plonge ses racines dans les traditions apportées par les esclaves venus d’Afrique orientale et de Madagascar. Longtemps transmis oralement, accompagné d’instruments rudimentaires fabriqués à partir des moyens du bord, le maloya était à la fois chant de travail, expression spirituelle et espace de résistance. Dans les plantations, où les esclaves étaient privés de presque tout, la musique devenait l’un des rares lieux de liberté, une fois rentrés dans leurs cases. Après l’abolition de 1848, le maloya continue d’accompagner les populations créoles les plus modestes. Pendant des décennies pourtant, cette pratique reste marginalisée, dépassant à peine les frontières de l’île Bourbon, le nom de la Réunion durant des siècles, ignoré en métropole qui en fait peu de cas.

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Considérée comme une expression culturelle « inférieure » par les élites coloniales puis départementales du temps de l’esclavage, elle est parfois surveillée, voire découragée car associée aux mouvements contestataires. Et durant les années 1960 et 1970, le maloya devient l’un des symboles des revendications identitaires et sociales essentiellement portées par la gauche réunionnaise dans l’île. Il incarne alors la réhabilitation d’une culture longtemps méprisée et le refus de l’effacement des mémoires populaires. Lorsque l’UNESCO inscrit le maloya au patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2009, beaucoup y ont vu une victoire comme une revanche historique. Mais cette reconnaissance internationale s’accompagne aussi d’une nouvelle question : comment préserver l’âme d’une culture née de la souffrance tout en l’ouvrant au monde ?

Le retour du débat sur le « privilège blanc »

C’est précisément cette interrogation qui se trouve au cœur de la polémique actuelle. Depuis plusieurs années, le groupe Saodaj connaît une reconnaissance croissante bien au-delà de La Réunion. Son univers musical mêle maloya, influences contemporaines et créations originales. Une démarche artistique saluée par une partie du public mais contestée par les décolonialistes. La création récente du groupe Alsimi, réunissant notamment Marie Lanfroy et Carlo de Sacco, leader de Grèn Sémé, a encore accentué les tensions. Des figures gauchistes du mouvement culturel réunionnais ont commencé à évoquer ce qu’elles nomment le « privilège blanc » ou le « privilège zorèy ». Dans le vocabulaire créole réunionnais, le terme « zorèy » désigne généralement les métropolitains installés dans l’île, principalement installés dans le sud aristocratique entre Saint-Denis et Saint Pierre. Bien que la notion s’étende parfois à l’ensemble des populations perçues comme héritières des groupes historiquement dominants. Pour les détracteurs de Marie Lanfroy, le problème ne réside pas dans la qualité musicale de ses projets. Il est ailleurs. Selon eux, certains artistes bénéficieraient d’une visibilité, d’un accès aux réseaux institutionnels, aux subventions publiques et aux circuits internationaux dont seraient privés de nombreux maloyeurs historiques. Dans cette lecture aux teintes raciales et manichéennes, la question n’est donc pas celle du talent mais celle des rapports de pouvoir. 

Ces interrogations ont trouvé un écho particulier dans une tribune intitulée « Nommer le privilège zorèy pour construire l’égalité à La Réunion », signée par plus de 150 personnalités du monde intellectuel, artistique et associatif. Les militants décoloniaux à l’origine des critiques affirment dénoncer non pas une personne mais un système qui reproduirait, selon eux, des hiérarchies héritées de la période esclavago-coloniale. Rapidement, le débat culturel s’est transformé en débat politique dans une île touchée ces dernières années par des vagues sporadiques de décolonialisme (comme avec le déboulonnage de la statue de Mahé de la Bourdonnais, premier gouverneur blanc de l’île). Le texte a même fini par dépasser le cadre musical. Il évoque la concentration du pouvoir économique, les difficultés d’accès au foncier pour les Réunionnais, la hausse des prix de l’immobilier, les trajectoires professionnelles inégalitaires ou encore le sentiment d’effacement culturel ressenti par une partie de la population. Pour ses auteurs, les tensions actuelles nées autour de cette appropriation culturelle sont l’expression d’une « colonialité du pouvoir » qui perdurerait malgré la départementalisation (1946).

Des thèses séparatistes qui trouvent un certain écho dans la population

Cette lecture trouve un écho dans l’histoire même de La Réunion et au sein de la population. Pendant près de deux siècles, l’économie de l’île s’est organisée autour d’une société profondément hiérarchisée où les propriétaires blancs détenaient la terre, les richesses et le pouvoir politique tandis que les esclaves africains et malgaches formaient l’essentiel de la main-d’œuvre. La maison de Villèle, vaste demeure coloniale située dans les hauteurs de Saint-Gilles, demeure encore aujourd’hui le témoignage de ce passé trouble de l’île.

Après l’abolition, les inégalités sociales ne disparaissent pas. Elles se recomposent notamment avec les Engagés, main d’œuvre venue d’Inde, de Chine, des Comores, largement sous-payée et vivant dans des conditions douteuses avant que le système d’exploitation ne prenne fin à la fin des années 1930. Beaucoup de ces émigrés vont rester et faire souche, devenant une composante à part entière de la société réunionnaise moderne. Certes l’une des plus métissées au monde, mais qui reste traversée par des mémoires parfois contradictoires. La question des origines, de la couleur de peau et des héritages familiaux demeure sensible à La Réunion, loin d’être ce havre de paix touristique dont la métropole se fait l’écho au cours de reportages chatoyants et exotiques. Dans ce contexte, le maloya conserve une charge symbolique exceptionnelle. Il rappelle constamment que l’identité réunionnaise s’est construite dans la violence de l’esclavage autant que dans la richesse du métissage.

Une crise révélatrice de la Réunion contemporaine

La polémique a également suscité une réaction d’ampleur qui peine à s’éteindre. Certains artistes et organisations sont heureusement venus au secours de Marie Lanfroy. Aux côtés de l’Union des Femmes Réunionnaises (UFR), près de deux cents artistes réunionnais, parmi lesquels plusieurs grandes figures du maloya comme Danyèl Waro, Nathalie Natiembé, Christine Salem ou Zanmari Baré, ont pris publiquement position contre le harcèlement subi par Marie Lanfroy. Elle n’a pas hésité à publier les nombreux messages de haine qu’elle a reçus et a déposé plainte pour cyberharcèlement. Leur message est clair. Oui, les questions de domination culturelle, de transmission et de représentativité méritent d’être discutées. Oui, les blessures héritées de l’histoire coloniale existent encore. Mais aucune cause, aussi légitime soit-elle, ne peut justifier les menaces, les humiliations publiques ou les campagnes de haine. Pour ces artistes, réduire le maloya à des critères raciaux ou à une généalogie reviendrait également à nier l’essence même de la culture réunionnaise, forgée par les rencontres, les brassages et les créolisations successives.

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Au fond, la controverse autour de Marie Lanfroy n’est ni une simple querelle artistique ni un banal dérapage sur les réseaux sociaux. Elle révèle une société française en pleine interrogation sur elle-même. Une crise d’identité largement alimentée par certains partis politiques qui n’ont pas hésité à briser le pacte social à des fins électoralistes, nourrissant l’idée de communautarisme séparatiste. Jusqu’au plus haut sommet de l’État qui ne cesse de jouer avec la symbolique historique pour justifier des repentances anachroniques à tout va, sur fond de progressisme faussement rassembleur autour de cérémonies nationales qui peinent à produire l’effet escompté au sein de la population française. Autant de facteurs qui divisent les habitants de la métropole comme ceux des DOM-TOM qui doivent faire face aux enjeux historiques du moment. Comment reconnaître les héritages de l’esclavage sans enfermer les individus dans des catégories raciales ? Comment corriger les inégalités héritées du passé sans recréer de nouvelles frontières identitaires et opposer les Français entre eux ? Comment protéger une mémoire collective sans transformer une culture vivante en patrimoine figé ? Comment arriver à réconcilier deux France que tout oppose à travers un roman national commun ?

De multiples questions qui traversent aujourd’hui de nombreuses sociétés postcoloniales mais qui prennent à La Réunion une résonance particulière et qui font écho à celles de la France. Car, derrière le débat sur le maloya se joue finalement quelque chose de plus essentiel : la capacité de l’île, au sein de la République une et indivisible, à construire un récit commun sans effacer les blessures de son histoire. Et c’est peut-être là le véritable enjeu de cette crise. Non pas savoir qui peut chanter le maloya, mais déterminer comment une société née de l’esclavage – ses héritiers et descendants d’esclaves comme ceux des anciens propriétaires qui ont généré leur richesse sur le commerce triangulaire – peut continuer à faire vivre sa mémoire. Sans se laisser déchirer par elle, sans sombrer dans cet avenir violent que bien des prophètes 2.0 nous dessinent.

(Re)découvrir Wallace Stegner, le géant du Montana

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L'écrivain américain Wallace Stegner (1909-1993). Open AI.

Angle d’équilibre (prix Pulitzer 1972), roman le plus ambitieux de Wallace Stegner, a été classé parmi les cent plus grands romans du XXème siècle par The New York Times. La Vie Obstinée (1967) est de la même eau – inoubliable. Stegner, patron des « écrivains du Montana » (Jim Harrison en particulier), National Book Award 1976, est trop oublié. Relisons-le.


Outre la qualité assez remarquable de la langue de Wallace Stegner (restituée, quand même, signalons-le, par la traduction d’un grand monsieur, Éric Chedaille), il y a, dans La Vie Obstinée (1967), trente pages exceptionnelles (p.169-199) qui à elles seules justifient sa lecture – méritent le détour, en somme.

Ces trente pages cardinales disent les difficultés alors (années 60), d’une certaine jeunesse américaine, lectrice de Thoreau, à « s’intégrer », sa confrontation avec un vieux birbe courtois mais assez sombre (et réac) dès qu’il s’agit du monde alentour – et, pour illustrer cette dissonance, la discussion qui s’ensuit avec une jolie jeune femme, Marian, trente ans, une « grâce », « du genre à sauver le monde et à racheter l’humanité »

C’est à elle que Joe, le narrateur, adresse une longue missive, explication-explicitation de certains évènements que l’on taira (vous les découvrirez), qui est aussi le bréviaire d’une vie (celle de Joe) dorénavant occupée seulement du dur désir de durer, obstinément.

Sa conclusion ?  « Sauf pour moi, rien de ce que je vous ai écrit ne revêt aucune espèce d’importance. Mais c’est personnel et c’est grave, deux choses que j’ai toujours trouvées embarrassantes »

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Au centre (ou au… cœur) de cette longue confession, la mort, à 37 ans, dans un accident (?) de surf, de Curtis, fils du narrateur, « adorateur du soleil » et « adepte de la nausée » : il est trop tard pour l’explication, la réconciliation.

Le divorce entre le fils, rebelle par conformisme (si), et les parents était consommé, depuis longtemps :

« Je ne puis me persuader que Ruth (la mère, l’épouse) ou moi-même ayons grand-chose à voir dans sa corruption. Le vingtième siècle l’a pourri, l’Amérique qu’il méprisait tant l’a pourri, la civilisation industrielle l’a pourri en introduisant chez lui les vices qu’il croyait honnir.
Elle l’a incité à rechercher l’à-peu-près, le matériel, le facile, le criard et le vulgaire, à nommer ces choses liberté, et à les placer au-dessus de la vertu romaine qui, Dieu m’est témoin, est la seule posture morale que je puisse admirer sans réserve. Il a toujours eu recours à des écrans de fumée, politiques ou esthétiques, pour dissimuler son hypocrisie au regard des autres, et peut-être au sien.
Ruth et moi avions toujours cru contre toute évidence qu’il s’en tirerait. Le garçon qui avait tant de mal à devenir un homme allait bien finir par franchir l’obstacle. Une fois qu’il aurait jeté sa gourme, notre fils allait cesser de se sentir obligé de renifler chaque réverbère où un existentialiste camé, un traîne-savates de beatnik, un clochard céleste, avait levé la patte. Le temps viendrait où il n’aurait plus besoin de montrer les dents face aux tendres remontrances de sa mère, où lui et moi pourrions parler, aller voir un match ensemble, boire un verre, discuter d’un livre, sans cette pénible tension, cette méfiance père-fils, cette conscience toujours en éveil de nos différences. Sans jamais nous l’avouer l’un à l’autre, nous avions misé sur le temps, et voilà que le sablier était vide. »

On pardonnera la citation – exceptionnellement longue : on peut ne pas aimer – ce n’est pas « que » gai… – mais elle est exemplaire de la manière Stegner, longue coulée implacable qui ne ménage aucune marge à l’exposé de rêves de liberté – brisés.  Et on y perçoit bien, aussi, le ton Stegner, désenchanté, amer, souvent drôle : « Recalé en sympathie, j’ai eu à peine mention passable en stoïcisme. En revanche, j’ai décroché le premier prix d’ironie – cette calamité, cette escampette, cette cuirasse, ce moyen de rester planqué tout en jouant les esprits forts ». 

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Au départ, il y avait un couple d’éditeurs de Manhattan, Joe et Ruth Allston, qui s’en étaient allés en Californie et avaient tourné le dos à la ville, la civilisation, leurs perversions. Qui avaient tenté en tout cas. En vain : ce n’était pas la ville.

Dans cette Californie profonde, ils avaient eu des voisins insupportables, un hippie lui aussi lecteur de Thoreau (Jim Peck) qui ranimerait, chez Joe, le douloureux souvenir de houleuses conversations avec son fils – et le sentiment de l’injustice, à considérer le destin de Marian, leur adorable voisine, enceinte et atteinte d’un cancer.

Jim Harrison disait souvent qu’il écrivait « pour créer de nouvelles femmes à aimer ». Marian fut peut-être un de ses modèles, une inspiration. Elle est aimable. Si aimable. La lente chronique de sa mort annoncée est la trame de ce roman où la révolte est partout.

Wallace Stegner a été lauréat du prix Pulitzer en 1972 pour Angle of Repose (Angle d’équilibre, Phébus, 2000) et couronné par le National Book Award en 1976 pour Vue cavalière (Phébus, 1998, rééd. Gallmeister, 2023). Il est mort en 1993 à 89 ans. Jim Harrison le considérait comme son maître. Il est temps de prendre la mesure de ce grand écrivain à la fois résigné et circonspect (voire sceptique), attachant et vivant – à proportion de sa révolte ignée.


La Vie obstinée – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Éric Chedaille, Phébus, 344p. (1ère traduction : 1999).

LA VIE OBSTINEE

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Angle d’équilibre – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Éric Chedaille – Phébus, 716p. (1ère traduction : 2000).

Angle d'équilibre

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A lire également : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil – à propos de 600 écrivains, de France et d’ailleurs, femmes et hommes, entre autres (sourire).

L’appel à la prière islamique, un sujet… mondial

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Kenji Sayed illustre à merveille, par ses provocations dans les sanctuaires japonais suivies de sa victimisation de rigueur, que l’islamisme querelleur est désormais un produit d’exportation mondialisé qui unit la France et le Japon dans un même élan d’aveuglement volontaire. Le coup de gueule d’Aurélien Marq


L’affaire Lyhanna (pardon : la soudaine découverte de l’état de l’institution judiciaire par ceux qui nous gouvernent depuis dix ans) a fait oublier les émeutes (pardon : la « situation globalement sous contrôle » selon le ministre de l’Intérieur) de l’après-match du PSG, qui elle-même avait fait oublier la diffusion de l’appel à la prière islamique, l’adhan, dans plusieurs villes de France (de Marseille au Val-de-Marne). Sans oublier la brillante synthèse par laquelle Thomas Portes résumait ensuite le programme de LFI, fer de lance de la gauche (et conséquence logique de la politique du centre et de la « droite du fric ») : commentant l’analyse de Gabrielle Cluzel sur CNews au sujet de ces adhan, il écrivait « le jour où on fermera cette chaîne de racistes on diffusera des appels partout dans le pays ». Voilà qui a le mérite de la clarté et de la franchise.

Ça alors !

Et voilà qui nous ramène au Japon, et à une affaire totalement délirante, mais terriblement révélatrice, qui fait écho à ce que j’évoquais dans mon précédent article.

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Au pays du Soleil Levant, un homme a pris l’habitude de se rendre dans les temples bouddhistes et les sanctuaires shintô pour y réciter l’adhan, « Allah akbar ». Il en diffuse même des vidéos sur TikTok. Les identitaires japonais ayant rapidement creusé le sujet, il s’avère que l’individu, du nom de Kenji Sayed, né Sayed Al-Sherif en Egypte, aurait étudié à Birmingham, serait naturalisé japonais (!), et enseignerait à l’université internationale de Miyazaki où on le voit notamment « expliquer » à de jeunes Japonaises la situation à Gaza. Face à la polémique engendrée par son comportement, il se victimise (ça alors !), prétend respecter la culture et les traditions japonaises (quand tout son comportement démontre le contraire, et qu’on sait ce que le Coran et les hadiths prescrivent au sujet des religions polythéistes comme le shintô), et accuse l’extrême-droite (re- ça alors !).

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Fait divers isolé, ou fait de société ? Fait universel. Que ce soit dans les rues du Val-de-Marne ou dans la grotte sacrée du Udo-jingu, « Allah akbar » ne veut pas forcément dire « Dieu est grand » mais « le dieu de l’islam est plus grand » (sous-entendu : plus grand que vos dieux, votre art de vivre, votre décence commune, votre culture, votre civilisation). Cela peut ainsi aussi être l’affirmation d’un suprémacisme.

Magalie Thibault pensait bien faire, mais…

Pendant ce temps, la maire (socialiste) de Rosny-sous-Bois a cru bon de se voiler pour se rendre à la mosquée, au titre de ses fonctions de maire, à l’occasion de l’Aïd el-Kébir. Après tout pourquoi pas ? Depuis la vibrante défense de l’islam et du voilement des fillettes par Laurent Nunez, on n’en est plus à ça près. Français ou Japonais, dans dix ans, vingt ans, trente ans, nous ne pourrons pas dire à nos enfants – ou à nos petits-enfants – que nous n’avons rien vu venir de l’islamisation.

Mauvais théâtre à la Scala Paris

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Affaire Frédéric Biessy: quand l’anti-israélisme de salon arme la haine antijuive ordinaire


Le directeur du théâtre parisien La Scala est accusé d’antisémitisme. Pas par moi. Ne banalisons pas cette accusation.

Le 8 juin, plusieurs classes de première d’Île-de-France, dont une du lycée de l’Alliance israélite (aux Pavillons-sous-Bois), participent à un travail théâtral sur le thème « iranien » Femme-Scène-Liberté. Accueillant les élèves pour la représentation finale, le directeur du théâtre, Frédéric Biessy, enfant chéri de la gauche culturelle parisienne, explique que le théâtre est le dernier rempart de la liberté d’expression face à l’extrême droite. Quelle audace. Il fustige au passage cet « abruti de Trump et ce non moins taré de Netanyahou ». Les lieux communs du gauchisme de Park Avenue (comme l’écrit Tom Wolfe). Des propos qui provoquent le malaise d’une partie de la salle et l’enthousiasme bruyant de l’autre.

Finalement, tous les élèves jouent quand même leur pièce. Mais dans les coulisses, des élèves juifs sont pris à partie : « On va vous génocider, barrez-vous », etc. Ce qui aurait dû être un joyeux après-midi de rencontre dans l’amour du théâtre laisse un goût amer. Fureur du Crif et d’associations juives. Finalement, M. Biessy présente ses excuses : « Les propos politiques n’ont pas leur place devant des classes de première et je regrette de les avoir tenus. Mon intention n’a jamais été de viser une religion ou une communauté. » Pour Céline Pina et pas mal de commentateurs, ce sont des excuses hypocrites et honteuses.

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Pour ma part, je crois qu’il est sincère mais qu’il ne comprend pas bien ce qui s’est passé ; que ses propos ont ouvert la voie aux insultes et qu’ils ont offert une sorte de permis d’agir aux élèves ayant tenu des propos insultants. Au préalable, je rappelle que je suis libérale, et qu’on a évidemment le droit de critiquer ou de détester Israël, et même de lui préférer ceux qui souhaitent ouvertement sa destruction (le Hamas, le Hezbollah ou l’Iran). En revanche, le terme « génocide » utilisé me semble ne pas correspondre à la situation.

Dans le milieu de M. Biessy, traiter MM. Trump et Poutine de tarés ou M. Netanyahou de génocidaire n’est pas une opinion à défendre, mais une vérité. L’ennui, c’est que quand une autorité morale ou culturelle dit ça, ça fait « tilt » chez des gamins qui entendent toute la journée « Israël = Génocide ». Comme juif égale Israël, tout juif est génocidaire, et donc nazi. Et contre eux, tout est permis : la haine devient un devoir moral.

Involontairement, Frédéric Biessy tisse un fil qui va de l’anti-israélisme chic des milieux progressistes à l’antisémitisme de cour d’école. Quand j’étais lycéenne, s’il y avait des antisémites à l’école, ils se cachaient. Personne n’assumait l’antisémitisme. La nouveauté dans cette affaire, c’est que la haine des juifs ne se cache plus : elle est tendance, du collège à l’université. Et des abrutis disent fièrement à une ado venue jouer Antigone qu’on va la génocider. Éduquer, ce n’est pas endoctriner, mais apprendre aux élèves à penser par eux-mêmes. Encore faut-il en être soi-même capable. La faute de Frédéric Biessy, ce n’est pas l’antisémitisme, c’est le conformisme d’atmosphère.