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Les Émirats quittent l’OPEP: un séisme discret

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Les Émirats arabes unis ont annoncé ce matin leur retrait de l’OPEP, prenant de court une organisation sous énorme pression à cause de la fermeture de détroit d’Ormuz et déjà fragilisée par des divergences internes. La décision a été rendue publique par le ministre de l’Énergie, Suhail al-Mazrouei, qui a évoqué une « réévaluation stratégique » visant à donner au pays davantage de liberté dans la gestion de sa production.


Le départ du troisième producteur du cartel, après l’Arabie saoudite et l’Irak, ne constitue pas un simple ajustement technique. Il marque une rupture politique et ouvre une nouvelle phase d’incertitude pour un système énergétique mondial déjà sous tension.

Un geste brutal

Cette démarche des Émirats arabes unis de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole est un tournant. Producteur important et partenaire privilégié de l’Arabie saoudite, Abu Dhabi a choisi de s’affranchir des quotas qui encadrent la production de ses membres. La décision intervient après des années d’investissements massifs destinés à porter la capacité émiratie autour de cinq millions de barils par jour, c’est-à-dire 50% plus que l’Iran. Autrement dit, au moment même où le pays est en mesure de produire davantage, il refuse d’être bridé. Officiellement, il s’agit d’une décision économique mais en réalité, c’est un geste politique presque brutal.

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Depuis sa création, l’OPEP repose sur le principe de coordination de l’offre pour peser sur les prix. Mais cette mécanique suppose une discipline collective, donc des renoncements individuels. Or, dans un monde où chaque producteur a ses propres intérêts politiques et économiques, cette discipline devient de plus en plus fragile. Les Émirats ne font pas mystère de leur volonté de vendre plus, plus vite, et surtout en décider souverainement.

L’OPEP affaiblie

Ce choix s’inscrit dans une évolution plus large. En 2019 déjà, le Qatar avait quitté l’OPEP pour se concentrer sur le gaz naturel liquéfié. Derrière ces départs, une même logique, celle de reprendre la maîtrise de sa stratégie énergétique et l’aligner sur des priorités nationales. Les grands plans de diversification économique comme Vision 2030 en Arabie saoudite, les stratégies industrielles aux Émirats, exigent des ressources considérables. Produire davantage et selon ses besoins d’investissements c’est accélérer cette transformation.

A lire aussi, du même auteur: Les deux horloges d’Ormuz

Mais ce mouvement a une autre conséquence, plus discrète car il affaiblit l’OPEP de l’intérieur. Sans jamais être un bloc homogène, l’organisation reposait sur un noyau dur, dominé par Riyad et soutenu par quelques alliés fiables dont les Émirats faisaient partie. Leur départ rompt cet équilibre. Il réduit la capacité de l’Arabie saoudite à imposer des coupes de production et, par ricochet, à soutenir les prix. Ce qui se joue ici, c’est la fin progressive d’un cartel capable de dicter sa loi au marché.

Multipolarisation de l’énergie

Face à cela, les États-Unis apparaissent comme les bénéficiaires indirects de la situation. Depuis la révolution du pétrole de schiste, ils ont changé de statut. D’importateurs dépendants, ils sont devenus producteurs majeurs et exportateurs. Leur intérêt est clair : maintenir des prix suffisamment bas pour soutenir leur économie, tout en restant compétitifs sur les marchés internationaux. L’affaiblissement de l’OPEP sert cet objectif. Moins de coordination entre producteurs signifie plus de volatilité, et souvent, une pression à la baisse sur les prix.

Faut-il y voir le résultat d’une stratégie américaine délibérée ? La tentation est grande de le croire. Après tout, Washington n’a cessé, ces dernières années, de contester l’influence de l’OPEP, tant sur le plan diplomatique que par le développement de sa propre production. Mais la réalité est sans doute plus simple, et plus brutale. Ce sont les intérêts nationaux des producteurs eux-mêmes qui fissurent le cartel. Les Émirats ne quittent pas l’OPEP pour faire plaisir aux États-Unis. Ils le font parce que l’OPEP ne correspond plus à leurs besoins.

Reste que le symbole est puissant. L’OPEP, longtemps perçue comme un acteur structurant du système énergétique mondial, apparaît aujourd’hui comme une organisation en perte de cohésion. Elle continue d’exister, bien sûr, notamment à travers le format élargi de l’OPEP+, qui inclut la Russie. Mais son autorité est contestée, et sa capacité à imposer une discipline collective s’érode.

Au fond, le retrait des Émirats dit quelque chose de plus large sur l’état du monde énergétique. Nous ne sommes plus dans un système dominé par quelques acteurs capables de contrôler l’offre. Nous entrons dans une configuration plus fragmentée, plus concurrentielle, où chacun joue sa propre partition. Dans ce nouveau paysage, la coopération cède le pas à la stratégie individuelle.

Pour l’Arabie saoudite, c’est un avertissement. Pour les États-Unis, une opportunité. Pour le reste du monde, une incertitude de plus. Et pour l’OPEP, peut-être le début d’une lente marginalisation.

La nuit française à Toulouse

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Insécurité. La Dépêche du Midi rapporte que dans le quartier de Bellefontaine, des trafiquants ont installé un checkpoint nocturne pour contrôler et intimider les automobilistes autour d’un point de deal, armés de kalachnikovs. « Un suspect interpellé avec une arme longue la semaine du 22 avril a toutefois été remis en liberté faute de preuves », raconte le journal local1


Des poubelles renversées, des gravats, la nuit comme une bouche ouverte — et puis, surgissant de l’ombre, un homme armé d’une kalachnikov. Il ne crie pas. Il ne menace pas vraiment. Il désigne. Il trie. Il décide. À Bellefontaine Toulouse, au cœur de la nuit française, il y a désormais des frontières. Non pas celles que l’on dessine sur les cartes, mais celles, plus anciennes, plus obscures, qui séparent ceux qui sont chez eux de ceux qui ne le sont plus. On dira : trafic de drogue, économie parallèle, dérive sécuritaire. On dira cela pour ne pas voir.

Car ce qui se joue ici excède de beaucoup la chronique judiciaire. C’est une scène primitive. Une scène d’origine revenue hanter le présent.

Le retour des formes mortes

Il est des mots que l’on croit morts, ensevelis sous les siècles, et qui pourtant continuent de respirer dans les soubassements du réel. La jizya est de ceux-là. Non pas comme doctrine, non pas comme loi, mais comme forme. Comme manière d’habiter le monde. Il y a, dans ce vieux mot, une vérité anthropologique que la modernité n’a pas abolie : celle d’un monde partagé entre les légitimes et les tolérés, entre ceux qui possèdent le lieu et ceux qui doivent payer pour y rester. La dette n’y est pas économique. Elle est ontologique.

Payer, ce n’est pas échanger : c’est reconnaître qu’on est de trop.

Une France devenue extérieure à elle-même

Ce qui s’effondre aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’ordre public. C’est la sensation d’appartenance. Une partie de la jeunesse issue de l’immigration et née en France vit la France comme un dehors. Un territoire sans intériorité, sans réciprocité, sans dette partagée. L’État n’est plus qu’un appareil lointain. La police, une intrusion. L’école, une contrainte. La solidarité, une distribution.

Rien de tout cela ne fait monde. Et quand le monde disparaît, il ne reste que des territoires.

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L’aide comme rançon

Alors survient une mutation silencieuse. Ce que l’État nommait solidarité devient, dans l’expérience vécue, autre chose.

Non plus un lien, mais un versement. Non plus une participation, mais une compensation. La société paie. Elle paie pour son passé, réel ou fantasmé. Elle paie pour ses fautes supposées. Elle paie pour apaiser une colère qu’elle ne comprend plus. Et plus elle paie, plus la dette s’accroît. Car ce qui est en jeu n’est pas le besoin, mais le ressentiment.

L’aide cesse d’être un geste : elle devient une rançon.

Le checkpoint : apparition d’un pouvoir nu

Revenons à cette nuit de Toulouse. Une route barrée. Un homme armé. Un regard qui juge. Ce n’est pas seulement un point de deal. C’est une scène de souveraineté. Ici, la loi n’est plus abstraite. Elle est incarnée dans un corps, dans une arme, dans une présence. On passe ou on ne passe pas.

Et ce passage a un prix — explicite ou non. Un prix matériel, parfois. Un prix symbolique, toujours. C’est une frontière sans État, une jizya sans nom, une domination sans discours. Mais c’est une domination.

Le tribut diffus

Dans ces espaces, la délinquance change de nature. Elle n’est plus seulement transgression. Elle devient organisation. Elle produit une hiérarchie implicite : ceux qui contrôlent, et ceux qui s’adaptent. Le vol, le racket, l’intimidation — tout cela compose un langage. Un langage simple, brutal : « Tu es ici parce que nous le tolérons. » Et cette tolérance a un coût.

Payer pour ne pas être inquiété. Payer pour circuler. Payer pour exister sans heurt. Ce n’est pas une loi. C’est pire qu’une loi : c’est une évidence.

La disparition du commun

Ce qui se défait ainsi, morceau par morceau, c’est la possibilité même d’un monde partagé.

L’État n’est plus commun. La loi n’est plus commune. Le territoire n’est plus commun. Il n’y a plus qu’une juxtaposition de présences. Et dans cet espace fragmenté, les formes anciennes reviennent, comme des revenants : la hiérarchie,
le rapport de force, le tribut. Non pas importés. Réveillés.

Nuit du “nous”

On croit souvent que ces phénomènes relèvent de la périphérie. Mais c’est le centre qui est atteint. Car ce qui disparaît, ce n’est pas seulement la sécurité.
C’est le “nous”.

Sans “nous”, il n’y a plus de loi, seulement des rapports de puissance. Sans “nous”, il n’y a plus de solidarité, seulement des transferts. Sans “nous”, il n’y a plus de société, seulement des territoires.

Alors, dans la nuit, un homme se tient au milieu de la route. Il lève son arme, non pour tirer, mais pour désigner. Et dans ce geste presque immobile se condense une vérité que nous refusons de voir : le monde que nous croyions dépassé n’a pas disparu. Il attendait. Et nous y revoilà.

La société malade

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  1. https://www.ladepeche.fr/2026/04/27/des-hommes-armes-de-kalachnikovs-surgissent-devant-les-voitures-et-les-fouillent-un-checkpoint-mis-en-place-par-des-trafiquants-de-drogue-dans-un-13346119.php ↩︎

Boualem s’en va…

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Le petit monde médiatique et littéraire bien-pensant ne pardonne pas à l’écrivain d’être apprécié par tous ces « mabouls » qui veulent se fâcher avec l’Algérie, comme dit le président de la République…


Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la lassitude de Boualem Sansal. Non pas seulement la fatigue d’un homme, mais l’épuisement d’une promesse.

Sansal n’est pas un polémiste de salon. Il a affronté l’islamisme, la censure, la solitude, la prison – là où tant d’autres, ici, se contentent de commenter le courage à distance, à l’abri des plateaux et des réputations réversibles. Et voilà qu’au moment même où il retrouve la liberté, c’est en France – patrie de sa langue d’écrivain – qu’on l’injurie, qu’on le somme de se taire. Ou plus exactement, de parler comme il faut, en particulier sur l’Algérie d’où il vient, et son merveilleux régime.

Le signal est là. Il ne tient pas seulement aux attaques dont il est l’objet, mais à leur nature. Mais que lui reproche-t-on, au juste ? On ne lui reproche pas une erreur, on lui fait grief, sans oser le dire, de son indépendance d’esprit, de sa résistance à la soumission. Ainsi en est-il de ce procès dérisoire instruit contre ses choix éditoriaux: quitter Gallimard pour rejoindre Grasset, désormais intégrée à la sphère d’influence de l’homme d’affaires – breton, catholique et d’« extrême-droite », c’est évident – Vincent Bolloré. Comme si un écrivain devait désormais répondre non seulement de ce qu’il pense, mais aussi de l’endroit où il publie. Comme si la liberté d’écrire passait par un contrôle de conformité idéologique préalable.

A lire aussi: Comment Boualem Sansal est devenu indésirable

C’est ici que le mécanisme apparaît dans toute son absurdité. Dans notre pays, le monde des idées est de plus en plus administré par une petite bourgeoisie intellectuelle pusillanime, voire tétanisée, qui a fait de la prudence une vertu et de la lâcheté une façon d’être. Des gens qui ne risquent rien, mais distribuent les brevets de respectabilité avec la rigueur sèche de douaniers zélés. Leur courage est administratif, leur indignation sélective, comme à l’accoutumée. Ils célèbrent la libre expression – cela va de soi -, à condition qu’elle reste abstraite. Dès qu’elle s’incarne, dès qu’elle tranche, ils deviennent procureurs. Non pour défendre une vérité, mais pour maintenir un périmètre.

Ce qui, chez lui, insupporte le plus les petits marquis du Quartier latin n’est pas une faute, mais une présence. Il rappelle, par sa seule trajectoire, ce qu’ils ne sont plus capables d’être, c’est-à-dire des hommes debout. Des hommes pour qui penser a un prix, et pour qui ce prix ne varie pas selon les interlocuteurs ni les rapports de force. Ce courage-là s’applique aujourd’hui à beaucoup d’autres situations.

Alors nos chers clercs minuscules disqualifient, ricanent, et condamnent sans risque. En gardiens d’un ordre moral sans transcendance, ils fabriquent un climat où la nuance devient suspecte, où la force d’âme et la détermination passent pour de la provocation, où la vérité elle-même doit demander la permission d’exister.

Que Sansal songe à quitter la France au moment où l’Académie l’accueille en son sein n’est pas une anecdote, c’est un triste symptôme : celui d’un pays qui ne chasse plus ses écrivains par décret, mais par dégoût.

Il y a là quelque chose de pire que la censure, la petitesse satisfaite de ceux qui la rendent inutile, et presque naturelle.

Quand le rap franchit la limite pénale

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Après des accusations d’antisémitisme il y a quelques années, après avoir été viré par sa maison de disques Universal, le rappeur Freeze Corleone a été condamné lundi à quinze mois de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende pour apologie du terrorisme pour une chanson sortie en 2024, dans laquelle il s’identifie à l’auteur de l’attentat du 14 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais à Nice. Une « nouvelle étape vers l’infâme a été franchie » s’était alors indigné Éric Ciotti.


Freeze Corleone aime arriver. Et cela lui occasionne des soucis, en particulier une condamnation, le 27 avril dernier, par le Tribunal correctionnel de Nice à 15 mois de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende pour apologie du terrorisme. Relevons, en insistant sur le même verbe, les paroles de deux de ses chansons : « J’arrive dans l’rap comme un camion qui bombarde à fond sur la » (Haaland) et « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 » (Bâton rouge). Ce type de propos a provoqué des réactions institutionnelles et associatives. Il importe de se pencher sur chacune des phrases qui précèdent immédiatement les « J’arrive » de Freeze Corleone.  Dans le premier cas (Haaland), le vers « En défense j’suis Kalidou, t’es Lenglet, Burberry comme un grand-père anglais » accentue le rapprochement avec l’attentat terroriste du 14 juillet 2016 à Nice, dont nous commémorerons, dans deux mois et demi, le dixième anniversaire en présence des institutions de la République et des familles de victimes, le plus souvent regroupées en associations. Dans le second cas (Bâton rouge), le vers « L’objectif se rapproche » ouvre un lien textuel immédiat au programme d’Adolf Hitler, durant la période cauchemardesque du nazisme.

Une arrivée, nous apprend le Dictionnaire historique de la langue française, « signifie en général une action, le fait d’arriver, par quelque moyen que ce soit. » Freeze Corléone se meut ainsi vers des objectifs en arrivant. Il puise des références dans la violence paroxystique qui entraîne la mort collective: plus de huit dizaines de morts horribles, voici une décennie à Nice, et six millions d’êtres humains exterminés, voici plus de quatre-vingts ans en Europe.

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Dans les deux cas, la souffrance incommensurable et la mémoire constituent deux facteurs indissociablement ancrés chez les familles des victimes et, plus largement, au sein de nos sociétés. Freeze Corleone désigne, lorsqu’il arrive, des faits et des périodes emplies d’inhumanité criminelle et de chagrin qui ne cessera jamais. Aucune trace, même minime, de mauvaise conscience ou de compassion n’apparaît dans ses performances.

Les victimes des massacres, venant naturellement à l’esprit quand Freeze Corléone arrive, constituent – si l’on peut dire, mais il faut le mentionner – la matière première des textes qu’il interprète. L’expression est de Vladimir Jankélévitch, dans L’imprescriptible. Déchu, sous le régime de collaboration avec les nazis, de sa nationalité et de sa profession, résistant et humaniste, le philosophe savait de quoi il parlait.

Il est utile de préciser que l’extermination des Juifs par les nazis commença dans les camions, au cours des années 30 – pour reprendre des termes dans les deux textes de Freeze Corleone –,avant de prendre l’ampleur massive que l’on connaît avec certitude. Il convient aussi d’ajouter que la première victime de l’attentat de la Promenade des Anglais était une femme de confession musulmane, mère de plusieurs enfants, et que toutes les autres victimes, réunies dans une même tuerie collective, appartenaient à différentes religions. La barbarie piétina l’universel.

René Cassin, Niçois, juriste de la France Libre et indissociable de la Déclaration universelle des droits de l’homme, veilla, dans le préambule de ce texte, à promouvoir la dignité humaine face aux « actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité ». Nous commémorons cette année le cinquantième anniversaire de la disparition de celui qui fut aussi Prix Nobel de la Paix. A ce titre, il n’est pas indifférent de constater que l’ancien label de Freeze Corleone, précisément nommé Universal, décida de mettre en œuvre une rupture nette.

Or l’universel, la dignité et la conscience de l’humanité font bloc face à ce à quoi Freeze Corleone en arrive : le maniement – volontaire ? – de ce qui fait infiniment souffrir les familles des victimes. Serait-il un arriviste ? 

Les deux horloges d’Ormuz

Dans la crise du blocus du détroit d’Ormuz, Iraniens et Américains sont pris dans des temporalités différentes. Arrêter un puits de pétrole étant une opération risquée et parfois irréversible, lorsque les réservoirs de stockage iraniens seront saturés et que les tankers ne pourront plus charger, les Iraniens entreront dans une phase plus critique qu’ils ne le disent…


Après quarante jours de guerre à haute intensité, le conflit entre l’Iran et la coalition américano-israélienne s’est progressivement déplacé vers un affrontement économique. La désescalade militaire amorcée par le cessez-le-feu du 8 avril s’accompagne désormais d’une lutte pour le contrôle des flux maritimes autour du détroit d’Ormuz. D’un côté, la marine des Gardiens de la révolution entend interdire tout passage non autorisé par Téhéran, en le conditionnant au paiement de droits de transit. De l’autre, les États-Unis bloquent les navires en provenance ou à destination des ports iraniens.

Victimes collatérales

Dans ce contexte, chaque camp subit des pertes et en inflige à l’adversaire, faisant peser toujours davantage une part du coût sur des pays tiers. Les premiers touchés sont les États riverains, au premier rang desquels l’Irak et les monarchies du Golfe, notamment le Koweït, le Bahreïn et le Qatar, dont les économies dépendent étroitement du détroit. Mais les effets se diffusent bien au-delà de la région et affectent la majorité des économies mondiales, à travers la hausse des prix du gaz, du pétrole, des engrais et des produits pétrochimiques.

Cet enchevêtrement de contraintes a déclenché deux comptes à rebours – la production et le stockage du pétrole iranien d’un côté, le niveau des réserves mondiales de l’autre. Le premier qui demandera grâce et voudra arrêter les horloges perdra la bataille d’Ormuz.

A relire, du même auteur: Guerre en Iran: pas de K.O, on compte les points à Islamabad

Du côté iranien, le pays est désormais soumis à un blocus dont les effets sont à la fois immédiats et cumulatifs. Chaque jour se solde par une perte de plusieurs centaines de millions de dollars, liée à la contraction des exportations sans réduction équivalente des besoins d’importation. Même imparfaitement appliqué, le blocus ne peut être contourné qu’à la marge. Les routes terrestres ne sauraient remplacer les flux massifs qui transitent habituellement par Ormuz. Certes, des échanges subsistent avec les pays voisins, mais les distances, la faiblesse des infrastructures et l’insuffisance des alternatives logistiques limitent fortement toute réorientation significative des voies commerciales. Les pertes s’accumulent donc, venant s’ajouter aux destructions déjà causées par la guerre.

Flux tendu

La contrainte la plus critique tient toutefois au stockage. L’industrie pétrolière fonctionne à flux tendu. Le brut extrait doit être transporté, raffiné, puis écoulé en continu. Arrêter un puits est une opération risquée, parfois irréversible. Les raffineries, elles aussi, doivent fonctionner à un niveau minimal pour rester opérationnelles. Le stockage sert précisément à absorber les déséquilibres temporaires. Mais en cas de blocage prolongé, lorsque les réservoirs sont saturés et que les tankers ne peuvent plus charger, l’ensemble du système se grippe.

L’Iran produit entre 3,5 et 4 millions de barils par jour. Environ 2 millions sont raffinés localement. Le reste, soit près de 1,5 million de barils par jour, est habituellement exporté, principalement vers la Chine via une flotte de pétroliers opérant en contournement des sanctions. La question décisive est désormais de savoir si ces flux peuvent se maintenir. Si les États-Unis parviennent à empêcher l’entrée de pétroliers vides dans le Golfe, la pression sur les capacités de stockage deviendra rapidement insoutenable.

Le point de rupture dépend des capacités disponibles, estimées entre 20 et 90 millions de barils. Chaque jour sans exportation ajoute entre 1,5 et 2 millions de barils à stocker. Dans un scénario de blocus strict, l’Iran disposerait donc d’un délai compris entre quelques semaines et deux mois avant de devoir fermer massivement des puits. Une telle évolution entraînerait une perte durable de capacité de production, et donc de revenus, affectant directement le financement du régime et de ses appareils de sécurité.

Images de propagande iranienne, sur internet. DR.

Equilibre des prix précaire

Parallèlement à cette première horloge, une seconde tourne pour le reste du monde, et en particulier pour les États-Unis. Le blocage du détroit d’Ormuz empêche l’acheminement d’environ 20 millions de barils par jour de flux pétroliers. Pour atténuer ce choc, plusieurs pays occidentaux ont commencé à puiser dans leurs réserves stratégiques et la Chine dispose également de stocks importants. En combinant ces apports, une légère augmentation de la production ailleurs et certains flux alternatifs, le déficit est partiellement absorbé, mais demeure significatif, de l’ordre de 7 à 9 millions de barils par jour.

A lire aussi, Charles Rojzman: Iran: lire la guerre

Cette tension se traduit déjà par une hausse des prix, sans atteindre pour l’instant les niveaux extrêmes. Mais cet équilibre est précaire. Les réserves mobilisées permettent de stabiliser la situation pendant deux à trois mois. Au-delà, si le blocus persiste, les prix pourraient s’envoler et peser lourdement sur l’économie mondiale, affectant non seulement l’énergie mais aussi l’ensemble des chaînes de production.

Les deux camps sont donc pris dans des temporalités différentes. L’Iran fait face à une contrainte rapide et matérielle, liée à ses capacités de stockage et à la fragilité de son appareil productif. Le reste du monde dispose d’un délai plus long mais non extensible, avant que la pression économique devienne insoutenable.

En réalité, l’issue de ce bras de fer naval dépend moins de ces données économiques que de leurs conséquences politiques. Le pouvoir iranien a déjà montré sa capacité à absorber des chocs sévères, au nom d’une logique de résistance. Mais la destruction durable de ses ressources pourrait, à terme, fragiliser ses propres fondements. Du côté occidental, la contrainte passe par les prix, la croissance et, aux États-Unis, par le calendrier électoral. Ces deux horloges ne mesurent pas le temps qui passe. Elles mesurent la capacité de chacun à tenir. Reste à savoir pour qui le glas sonnera en premier – celui qui en bave le plus, ou celui pour qui la guerre devient politiquement intenable ? Les Gardiens de la révolution ont l’avantage insigne de ne pas avoir de midterm elections.

Quand Brigitte voit le ciel en gris

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Dans un portrait que lui consacre le week-end dernier La Tribune Dimanche, la Première dame révèle qu’après neuf ans à l’Élysée, il lui est désormais parfois difficile de voir le ciel bleu et qu’elle connaît désormais des « moments de pessimisme » qu’elle n’avait pas auparavant. Sans doute en raison de l’antimacronisme ambiant, Brigitte Macron reçoit finalement assez peu de soutiens pour les accusations infamantes dont elle est victime.


L’exigence de parité, que pour ma part je juge absurde dans son extrémisme, quel que soit le sexe dominant, n’empêche pas d’éprouver un malaise quand on s’attache, même avec une totale délicatesse et bonne foi, à écrire sur l’épouse du président de la République. En l’occurrence, à la suite du portrait remarquable que lui a consacré Pauline Delassus1 dans La Tribune Dimanche.

Liberté de ton

Revenir sur les péripéties singulières et précoces qui ont permis l’amour du couple présidentiel n’aurait plus aucun sens de même qu’il serait nauséabond de seulement évoquer les ignobles polémiques dont Brigitte Macron a été victime et qu’elle continue à subir.

Ce qui frappe d’abord dans les propos de Mme Macron est sa liberté de ton absolue et le contraste éclatant et en partie douloureux qu’elle décrit entre sa première vie –  » une vie normale, des enfants, un job, des hauts et des bas, comme tout le monde… » et son existence d’épouse de président -« … dix années passées si vite, tellement intenses, j’ai vu la noirceur du monde, la bêtise, la méchanceté ».

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Elle ne cherche pas à apitoyer. D’ailleurs, si jamais elle en avait eu envie, on aurait pu lui rétorquer qu’elle n’avait pas été pour rien dans la conquête de l’Elysée par Emmanuel Macron et qu’elle était suffisamment lucide pour ne pas croire seulement à un chemin de roses…

L’analyse de sa personnalité par cette journaliste sort de l’ordinaire parce qu’elle n’hésite pas à évoquer, avec objectivité, des éléments et des critiques qui ont concerné Brigitte Macron, émanant de citoyens sans malignité perverse.

Quand Pauline Delassus lui prête une dilection pour les « bad boys », sans doute a-t-elle raison et sur ce plan, Emmanuel Macron n’est pas en reste. Cette fascination est difficilement supportable et rien n’exaspère plus le commun des Français que cette mythification de gens douteux et transgressifs par les élites, à commencer par le chef de l’Etat et son épouse.

Sur le plan amical, il est clair que Brigitte Macron se souciait comme d’une guigne de tomber dans des choix erratiques, en tout cas mal compris, et qu’il était prévisible que les privilèges octroyés à une Mimi Marchand auraient tôt ou tard des conséquences dangereuses.

Choix discutables

Dans le registre politique, même si Brigitte Macron s’en est beaucoup défendu, elle a inspiré le choix de certains ministres et ses préférences comme son influence n’ont pas toujours été des plus heureuses. Il ne suffisait pas que Mme Macron éprouvât de l’empathie pour tel ou telle pour que d’emblée la compétence ministérielle fût décrétée et admise. Quand, avant Gabriel Attal, trop fugitif, mais excellent, ministre de l’Education nationale réparant les dégâts, elle avait suggéré la nomination catastrophique de Pap Ndiaye, elle avait accompli une mauvaise action au détriment de l’école lui tenant pourtant tellement à cœur et du peuple français.

A lire aussi, Thierry Martin: Jospin: après les roses, les épines

Cette propension à mal conseiller a été portée à son comble quand, pour l’avoir vu au théâtre, elle a glissé à son époux, jamais en retard d’une provocation ou d’une incongruité, le nom de Dupond-Moretti pour la place Vendôme. Ce qui révélait pour le moins, de sa part, une indifférence totale à l’égard des critères techniques – avocat, il détestait la magistrature !- et démocratiques.

Dans ce registre également, une similitude réunit le couple. Emmanuel Macron n’a pas été le premier président à opérer des sélections discutables mais il est devenu maître, pour le pire, dans l’art de se tromper à coup sûr. De loin, il a été le plus mauvais DRH de la politique nationale. Parce qu’il n’a jamais récompensé en priorité la compétence ou les succès mais l’attraction qu’il éprouvait ou l’inconditionnalité qu’on lui offrait.

Derrière ces erreurs, il y a probablement l’autarcie amoureuse d’un couple qui se stimulant l’un l’autre a cru avoir raison contre les intuitions basiques du peuple français. Entre ombres et lumières, sincérité et fidélité – Brigitte Macron n’a jamais dévié d’un pouce dans la défense argumentée du président -, intelligence et émotion, elle se sera construit une place à part dans l’espace public, dans l’imaginaire national. Pour et dans l’Histoire, ce n’est pas rien.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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  1. la fille de Laurent Joffrin NDLR ↩︎

Etats-Unis: la radicalisation n’a plus de camp exclusif

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Dans un courrier de revendication adressé à ses proches avant son passage à l’acte, le tireur de la soirée des correspondants de presse indiquait qu’il voulait s’en prendre à tous les responsables de l’administration Trump, à l’exception de Kash Patel, le directeur du FBI. Il chargeait le président américain: «Je ne suis plus disposé à permettre à un pédophile, un violeur et à un traître de me salir les mains de ces crimes». Détails. 


Le 25 avril, vers 20h25, dans la grande salle de bal du Washington Hilton – ce même hôtel où Ronald Reagan avait failli laisser la peau en 1981, l’Amérique mondaine et médiatique prenait son bain de glamour. Robes du soir, smokings, salade de petits pois et burrata, des milliers de convives en train de trinquer à la « liberté de la presse » quand les premiers coups de feu ont claqué près du point de contrôle de sécurité.

Friendly Federal Assassin

Donald Trump, assis à la table d’honneur aux côtés de Weijia Jiang, présidente de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche, a été évacué en urgence par le service de protection présidentielle. Melania a blêmi, les journalistes se sont jetés sous les tables, un agent a encaissé une balle en pleine poitrine – arrêtée net par son gilet pare-balles. Quelques minutes plus tard, le tireur gisait au sol, torse nu, menotté : Cole Tomas Allen, 31 ans, ingénieur mécanique sorti de Caltech en 2017, développeur indépendant de jeux vidéo (il a réalisé notamment un titre non violent nommé Bohrdom) et tuteur pour étudiants en prépa.

Le tireur Cole Tomas Allen arrêté par les forces de sécurité, à l’hôtel Washington Hilton. DR.

Ce que l’on sait, grâce aux premiers éléments de l’enquête et au texte envoyé à sa famille quelques minutes avant l’acte, est d’une clarté glaçante. Allen se présente comme le « Friendly Federal Assassin[1] ». Il vomit sur les « politiques » de l’administration Trump, cite les frappes américaines contre les bateaux de trafiquants de drogue dans le Pacifique oriental et, sans jamais nommer le président, reprend le lexique de la haine dominante : pédophile, violeur, traître. Pas de manifeste délirant à la Unabomber, pas de réseau, pas de cellule. Un loup solitaire, « individu très malade » et « taré » selon les propres mots de Trump, qui avait tout préparé : train Amtrak depuis la Californie via Chicago, réservation d’hôtel plusieurs jours à l’avance, étude des failles de sécurité. Aucun antécédent judiciaire à Los Angeles County. Ses anciens camarades de lycée ou d’université, stupéfaits, le décrivent comme un « génie borderline », « super stable », « le plus gentil de l’équipe ». Le genre de type dont on dit, après coup : « On ne l’aurait jamais vu venir. »

La soirée reprogrammée

Le dîner des correspondants – ce raout annuel où la presse de Washington, si prompte à dénoncer Trump le reste de l’année, se pavane en smoking avec le pouvoir s’est achevé dans la panique et l’annulation pure et simple. L’événement sera reprogrammé dans un mois.

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Trump, a tenu une conférence de presse depuis la Maison-Blanche deux heures plus tard. Il a salué le professionnalisme du service de protection présidentielle, ironisé sur ce « métier dangereux » qu’est celui de président, et relancé, une fois de plus, son projet de grande salle de bal sécurisée sur les pelouses de la Maison-Blanche : « Ce qui s’est passé hier soir est exactement la raison pour laquelle nous avons besoin d’une grande salle de bal sûre et sécurisée. »

Les complotistes sont de sortie

Et puis, fidèle à la liturgie américaine de la violence politique, les théories du complot ont jailli avant même que le sang ne sèche. Sur X (ex Twitter) et Bluesky, les accusations de « mise en scène », d’« opération sous faux drapeau » et les sweat-shirts IDF (armée israélienne) imaginaires ont inondé la toile. L’attentat aurait été monté pour justifier la salle de bal souhaitée à la Maison Blanche, gonfler les sondages, détourner l’attention de l’Iran ou de l’affaire Epstein… Comme si la réalité, un surdoué californien radicalisé par des années de rhétorique déshumanisante était trop banale, trop embarrassante pour être vraie. Ces théories ne naissent pourtant pas du vide. Elles prospèrent sur une défiance structurelle, nourrie par des années de narratifs officiels qui se sont effondrés les uns après les autres : le Russiagate, l’ordinateur de Hunter Biden, l’origine du Covid, les émeutes de 2020 qualifiées de « largement pacifiques ». Quand les institutions et la grande presse ont passé leur temps à traiter les sceptiques de complotistes pour mieux cacher leurs propres manipulations, il ne faut pas s’étonner que, face à un attentat anti-Trump, une partie de l’Amérique refuse d’emblée le récit du « loup solitaire ». C’est la rançon d’une crédibilité perdue.

C’est là que l’analyse se fait impitoyable. Car le vrai scandale, ce n’est pas l’acte d’un déséquilibré. C’est la promptitude avec laquelle une partie de l’opinion refuse le récit le plus évident : celui d’un homme nourri pendant des années à la détestation institutionnelle de Trump. Les formules qu’Allen reprend dans son texte ne sont pas sorties de son cerveau malade. Elles ont été martelées pendant une décennie dans les colonnes du New York Times, sur CNN, dans les tweets de stars et les discours de campagne. Quand on répète à longueur d’antenne qu’un adversaire politique n’est pas un rival mais un monstre existentiel, un danger pour la démocratie, un violeur en série, il arrive qu’un esprit fragile tire la conclusion logique. Avec une balle plutôt qu’un bulletin de vote.

3e tentative d’assassinat

Le service de protection présidentielle a fait son boulot : le président est vivant, Cole Tomas Allen a été immédiatement maîtrisé, inculpé et placé en détention fédérale. Il restera incarcéré en attendant la suite de la procédure. Pas de second Butler. Mais l’image restera gravée : ce dîner censé célébrer le quatrième pouvoir s’est terminé dans les cris, les tables renversées, le vin par terre et les menottes. L’Amérique, à force de polarisation, ne sait plus distinguer le débat de l’exécution. Et le contexte est lourd : Trump a déjà échappé à trois tentatives d’assassinat, tandis que la violence politique fait rage des deux côtés : assassinat de Charlie Kirk, de la députée démocrate Melissa Hortman et de son mari. La radicalisation n’a plus de camp exclusif, mais elle a désormais un visage précis quand elle vise le président. Cole Allen n’est pas un héros tragique. C’est un paumé certes brillant qui a choisi la violence plutôt que la parole. Ses motivations tiennent en quelques lignes de haine froide. Et cette haine n’est pas née dans le vide : elle est le fruit direct d’une culture de la détestation absolue que la gauche médiatique et culturelle a patiemment construite, brique après brique, depuis 2016. Comme l’a rappelé Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison-Blanche, « les mensonges délirants et les calomnies contre le président, sa famille et ses partisans ont conduit des gens fous à croire des choses folles, et ils sont inspirés à commettre des violences à cause de ces mots ». Tant qu’on refusera de le reconnaître, les loups solitaires continueront à naître de la parole publique déchaînée. 


[1] Sympathique assassin fédéral NDLR

«Plante ton slip»: l’Ademe perpétue sans le savoir une tradition plus que millénaire

Cette semaine, 29 slips en coton biologique sont enterrés dans les sols de jardins de la merveilleuse ville de Nantes dirigée par Johanna Rolland. Le but? Mesurer la biodiversité des sols en observant l’état de dégradation du tissu après deux mois passés sous terre…


Il existait jadis dans les cours royales d’Europe une figure à part entière : le fou du roi. Couvert de grelots, armé de sa marotte, il pouvait absolument tout se permettre. Se livrer aux facéties les plus folles, se gausser du roi, de la reine, de tous les grands qui fréquentaient la cour: princes, cardinaux, maîtresses royales. Il pouvait railler les décisions royales, dauber sur les guerres, sans craindre la moindre sanction. Son privilège était absolu, sa pension assurée. On le supportait.

On riait jaune. On grinçait un peu des dents. On haussait les épaules, mais on le finançait. De grands universitaires ont étudié le phénomène de façon extensive tant il est fascinant[1]. L’histoire des bouffons est une caractéristique commune à bien des régimes autoritaires. Déjà, dans l’Égypte de la 6e Dynastie, des Pygmées étaient employés à cet effet sous le règne du pharaon Neferkare. En Mésopotamie, on retrouve l’aluzinnu ( 𒇽 𒀭 𒍪), un bouffon de cour décrit comme « un divertisseur intellectuel qui entre dans un dialogue ludique », contradicteur autorisé des puissants. La tradition impériale chinoise a laissé une longue tradition de bouffons. Le plus célèbre d’entre eux étant probablement You Zhan qui servit la dynastie Qin au troisième siècle avant notre ère. On en retrouve aussi chez les Aztèques, en Afrique, en Inde, en Perse, au Japon et même dans l’islam.

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Leurs fonctions étaient peu ou prou identiques

Ils permettaient d’humaniser les tyrans. D’offrir du souverain une image d’opprimé et de désavantagé par le biais du rire et de la dérision. Le titre formel de bouffon lui conférait une irresponsabilité informelle essentielle. Il était irresponsable dans le sens où il n’avait pas de pouvoir de décision. On pouvait – et on devait- l’écouter, rire avec lui, rire de lui mais in fine, son poste ne l’autorisait à aucun engagement. Ses fonctions étaient celles donc celles d’une soupape permettant d’évacuer la pression liée à l’autoritarisme du régime et d’un conseiller, parfois d’un oracle.

Aujourd’hui, l’Ademe est le fou du roi de la transition écologique

La transition écologique ne peut se faire que de façon autoritaire contre l’avis des peuples. L’écologie est punitive ou ne sera pas. [2]

Tous les artifices pour contourner la démocratie l’ont été: Décrets plutôt que débats parlementaires, ou Convention Citoyenne sur le Climat.
car on ne peut sans contrainte forte amener nos concitoyens à passer d’une émission annuelle per capita de 11,0 T/an à 2,o T/an comme c’est expressément prévu sans user de contrainte. Interdire la viande, les voitures et les pavillons individuels, ce n’est pas simple à faire passer. Dans ce contexte, d’autoritarisme, il était donc logique que l’on retrouve l’utilité d’un fou du roi. Rassurez-vous : c’est fait! Dotée d’un budget dépassant le milliard d’euros annuel, dont cent sept millions pour entretenir sa propre cour de plus de mille bouffons salariés, l’Agence de la transition écologique promène ses grelots d’une campagne de communication à l’autre avec la sérénité des institutions assurées de leur pérennité. Elle s’est un jour préoccupée de la fréquence de lavage de nos sous-vêtements. Elle conseille désormais de les enterrer.

La ville de Nantes, laboratoire exemplaire du progressisme vert, s’est aussitôt emparée de l’aubaine. Le 22 avril 2026[3]  la maire Johanna Rolland a lancé l’opération « Plante ton slip » dans les parcs de sa ville. Un slip blanc, de préférence bio, enterré à quinze centimètres de profondeur, exhumé en juin, exposé en septembre.

Cependant, la rigueur scientifique est sacrifiée au profit de la communication

Soyons honnêtes : le protocole original n’est pas sans fondement. La méthode repose sur un indicateur empirique simple : la dégradation du coton par les micro-organismes du sol. Le coton, constitué à 95 % de cellulose, offre aux bactéries et champignons un substrat carboné de choix, assez facilement assimilable.

Cependant, il est regrettable que cette opération de sensibilisation des esprits à la biodiversité échappe à toute rigueur scientifique. En effet, celle-ci supposerait un exposé préalable des caractéristiques du matériel utilisé. Là, un cruel manque d’information entache irrémédiablement le résultat du test.

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L’ADEME sacrifiant au ludique, a omis de préciser l’état de propreté initial du sous-vêtement. En effet la science doit reprendre ses droits : la dégradation du coton par les bactéries n’est pas indépendante de la population microbienne déjà présente dans le textile au moment de l’enfouissement. Sans compter l’appétence de toute la mésofaune composée de collemboles, acariens ou enchytréides. Ces petites bêtes dédaigneront de la cellulose pure, mais ne resteraient pas indifférentes à d’appétissantes traces organiques. Un slip fraîchement lavé au savon de Marseille, quasiment stérilisé par le lave-linge à 60°C, présente un inoculum négligeable. Un slip plus généreux en histoire personnelle contient un écosystème susceptible de biaiser significativement les courbes de dégradation.

Il faudrait donc, dans tout protocole sérieux, distinguer au moins quatre catégories:

  • Catégorie 1 :  slip vierge de toute aventure biologique, lavé, séché, plié,
  • Catégorie 2 : slip ayant accompli un usage raisonnable, enrichi d’une microflore personnelle diversifiée,
  • Catégorie 3 : slip usagé conformément aux préconisations de l’ADEME en termes de fréquence de lavage,
  • Catégorie 4 : slip que la décence et la bienséance interdisent de décrire plus outre dans un article de cette qualité.

La vraie question n’est pas de savoir si les sols nantais sont vivants. L’Ademe dispose du budget, du logo, du communiqué de presse et de l’impunité. Nul ne tique quand, sans vergogne, elle annonce à grands cris une opération aussi stupide que ridicule. Sauver la planète est un slogan permettant de justifier toutes les inepties. Et personne ne critique, car critiquer serait remettre en cause le dogme de l’origine anthropique du réchauffement climatique.

Là est le génie de la posture (ou de l’imposture)

Le fou du roi médiéval était protégé pour sa bouffonnerie assumée.
Le fou institutionnel du XXIe siècle se protège par l’onction écologiste.
Touchez à ses grelots et vous serez donc climatosceptique, donc « carbofasciste »[4].

Un milliard d’euros. Des slips dans la terre. Une exposition à la rentrée. Et s’il manque un peu partout de fonctionnaires qui fonctionnent (personnel de santé, enseignants, policiers ou gardiens de prison), on trouvera toujours à justifier les postes de ceux qui ne fonctionnent pas. On disait autrefois que le ridicule tuait. Désormais, c’est bien fini : il a obtenu un poste permanent avec prime d’ancienneté.


[1] Beatrice Otto Fools Are Everywhere University of Chicago Press -2001.

[2] James Lovelock (scientifique, théoricien de Gaïa) : « Even the best democracies agree that when a major war approaches, democracy must be put on hold for the time being. I have a feeling that climate change may be an issue as severe as a war. It may be necessary to put democracy on hold for a while. » Source : The Guardian, 29 mars 2010. Traduction : « Même les meilleures démocraties conviennent qu’à l’approche d’une grande guerre, il faut mettre temporairement la démocratie entre parenthèses. Je pense que le changement climatique est peut-être un enjeu aussi grave qu’une guerre. Il sera peut-être nécessaire de suspendre la démocratie pendant un certain temps.»

« Il nous faut une dictature écologiste pour sauver la planète » Pentti Linkola, militant écologiste finlandais.

[4] Le site Greenpeace de mars 2026 donne cette définition : « les carbofascistes freinent les politiques destinées à lutter contre le changement climatique, relativisent la responsabilité humaine dans le changement climatique en cours, voire la nient de façon ostentatoire, et attaquent directement les scientifiques. »

Edouard Philippe: au boulot et au Boulin!

On connaitra vraisemblablement plus vite les résultats de l’élection présidentielle que les circonstances précises de la mort de Robert Boulin en 1979. A moins que… Le pôle « cold case », au parquet de Nanterre, pourrait s’emparer de l’affaire du suicide du ministre du Travail RPR.


De bon poil, quand il se rase chaque matin, il doit y penser : « Et si en mai 2027 j’étais élu président de… » L’ancien Premier ministre Edouard Philippe n’en fait pas mystère, l’Élysée est son but.

Amateurs de polars

En conséquence, le maire du Havre et leader du parti Horizons, a constitué une équipe solide pour battre la campagne, avec notamment Gilles Boyer, son ancien conseiller spécial lorsqu’il était à Matignon, aujourd’hui député européen, délégué général de Horizons et membre influent de la commission des investitures.

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Robert Boulin. DR.

Mais Boyer n’est pas seulement le bras droit d’Edouard, il lui prête parfois sa plume, pour écrire des livres à quatre mains. Les deux comparses ont déjà signé deux polars, tramés sur un canevas politique, L’heure de vérité en 2007 et Dans l’ombre en 2011. En solo Boyer a également publié un livre sur l’attentat du Petit-Clamart, où le général de Gaulle aurait pu perdre la vie le 22 août 1962. Et aujourd’hui, il s’intéresse à… Robert Boulin.

Un nouveau livre très attendu

Boulin, c’est ce ministre (du gouvernement Barre, sous Valery Giscard d’Estaing) qu’on a retrouvé mort le 30 octobre 1979 dans un étang de la forêt de Rambouillet. L’affaire Boulin est à la Ve République ce que l’affaire Gregory est à la famille Villemin, une histoire sans fin, avec de vrais faux rebondissements. Bref, la mort de Boulin est-elle un assassinat maquillé en suicide, ou au contraire, un vrai suicide que certains ont intérêt à faire passer pour un assassinat ? Gilles Boyer enquête. Très sérieusement. Il a épluché le dossier judiciaire, il s’est rendu dans le Sud-Ouest, à Libourne, ville dont Boulin fut maire, a rencontré une dame qui jeune femme fut la maîtresse de Chaban-Delmas, très proche de Boulin. Alors quelles vérités Boyer pourrait-il faire remonter à la surface de l’étang de Rambouillet, susceptibles d’éclabousser les institutions de la Ve ?

Une chose semble acquise : le livre doit sortir chez Lattès avant l’élection présidentielle.

Les femmes de Loosdrecht et la mairie en colocation (non choisie)

A Loosdrecht aux Pays-Bas, la mairie de la commune a été remplacée par un centre pour migrants. La plupart des habitants se rebellent.


Aux Pays-Bas, la révolte anti-migrants gronde dans un village propret qui a vu sa mairie réquisitionnée pour accueillir une centaine de jeunes demandeurs d’asile. Des habitants de Loosdrecht, aux bords du lac du même nom, ne comptent pas se laisser faire pour autant. Les femmes y sont en première ligne dans le combat, assurent-elles, pour la sécurité de leurs filles. C’est que Monsieur le maire vient de céder au diktat de l’État d’héberger dans « sa » mairie des « demandeurs d’asile masculins, jeunes et non accompagnés ».

Trois soirées de heurts

Des mots comme autant de chiffons rouges dans un pays où de jeunes et faux réfugiés maghrébins et syriens, dont les chances d’obtenir l’asile politique sont quasi nulles, jouissent d’une réputation exécrable. Non seulement du fait de leurs nombreux larcins et comportements agressifs envers les contrôleurs des transports publics, mais aussi pour leur attitude machiste envers de jeunes Néerlandaises.

Loosdrecht, situé à une trentaine de kilomètres au sud d’Amsterdam, avec quelque neuf mille habitants, était déjà mécontente de perdre son indépendance administrative pour être incorporée dans la ville, pas si voisine, d’Hilversum. Voir leur mairie, désormais inoccupée, destinée à l’accueil de jeunes indésirables était le pied-de-nez de trop pour ce village plutôt huppé situé dans le « cœur vert » de la Hollande, région jalousement protégée contre l’urbanisation galopante de l’ouest du pays.

Pendant trois soirées consécutives1, des villageois, avec des renforts pas forcément désirés de jeunes ultras vêtus de noir venus d’ailleurs, ont vainement tenté de prendre d’assaut la mairie de tous les malheurs. La police antiémeute a parfois été attaquée avec de lourds pétards, même si la grande majorité du millier de manifestants du premier soir criait sa colère pacifiquement. Au village, on a très mal pris que le ministre de la Justice traite leurs jeunes de « racailles ».

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Samedi 25 avril, des villageoises ont pris le relais et juré de continuer leur combat jusqu’à ce que le maire libéral-conservateur retire son projet. Elles étaient quelques centaines2, et les hommes ont été priés de se borner à des encouragements en marge du cortège. À Loosdrecht aussi, le nom de Lisa était sur toutes les lèvres, celui de la jeune fille de 17 ans, assassinée l’été dernier alors qu’elle se rendait à vélo à son domicile dans un village près d’Amsterdam. Un demandeur d’asile nigérian, hébergé dans un centre d’accueil, qui n’a rien fait pour empêcher ses chasses nocturnes de femmes, a avoué le meurtre, ainsi qu’un viol et une tentative de viol quelques jours plus tôt. « Plus de cent jeunes hommes venus d’on ne sait où, groupés au centre du village, avec toutes nos filles qui passent devant la mairie en se rendant à l’école, au lac ou aux terrains de sport ? On nous prend pour qui ? », a fulminé une manifestante interrogée par les médias locaux.

Rétropédalage

Devant la colère populaire, le maire a commencé à rétropédaler. La centaine de jeunes sera réduite à une bonne soixantaine et l’accueil ne sera que temporaire, pour quelques mois seulement, selon l’édile, qui n’a pas daigné rencontrer les manifestants. Les villageois savent cependant que les promesses des autorités néerlandaises de réduire les flux migratoires se sont avérées autant de mensonges au fil des ans3. Les gouvernements précédents ont tous connu une fin précoce du fait de désaccords internes sur une politique migratoire sévère pourtant souhaitée par la grande majorité de la population.

Ces derniers jours, monsieur anti-immigration, Geert Wilders, a perdu le peu de crédibilité qui lui restait en la matière. Au Sénat, son Parti pour la liberté a voté contre un projet de loi visant à restreindre le regroupement familial, au motif qu’il n’irait pas assez loin. Il était clair cependant que M. Wilders voulait se venger d’avoir été exclu du nouveau gouvernement dirigé par le libéral Rob Jetten. Tambouille politique qui donne la nausée aux Néerlandais, dont le mépris pour leurs dirigeants bat tous les records…

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Elus traités de « collabos »

La révolte des femmes de Loosdrecht, qui, en matière d’agit-prop, pourraient suivre l’exemple de leurs sœurs françaises de Némésis, sera-t-elle couronnée de succès ? Dans d’autres villes et villages prévus pour accueillir des migrants, des maires jugent désormais plus prudent d’enterrer les projets devant la fureur, la violence et les menaces contre les élus traités de « collabos ». La question migratoire pourrit ainsi de plus en plus la vie dans de petites communes rurales, qui accueillent cependant à bras ouverts des réfugiés ukrainiens, loués pour leur adaptation à la vie locale. À Loosdrecht, la petite communauté ukrainienne s’est solidarisée avec la résistance contre l’« usurpation » de la mairie. « Ce sont des chrétiens, ils se comportent de façon exemplaire », a affirmé une manifestante sommée de s’expliquer sur les relents de racisme dénoncés par quelques bien-pensants.

Dans la petite ville d’IJsselstein, au sud de Loosdrecht, la maire a également réuni la population contre elle en enjoignant le club de foot IJFC de céder un terrain à la construction d’un centre de réfugiés. Temporaire, bien sûr… Tollé, manifestations, nouvelles visites des « gars en noir » avec leurs pétards, banderoles avec des textes douteux comme : « Pas de brebis berbères sur nos pelouses »… Présent à IJsselstein et à Loosdrecht, un reporter du journal de droite De Telegraaf a joué les Cassandre : « Ceux qui sont élus par le peuple jouent avec le feu s’ils cessent de représenter ce même peuple. »


  1. https://www.nrc.nl/nieuws/2026/04/24/drie-dagen-gewelddadig-protest-in-loosdrecht-tegen-komst-azc-die-incompetente-burgemeester-heeft-dit-er-gewoon-op-eigen-titel-doorheen-gedrukt-a4926274 ↩︎
  2. https://www.ad.nl/binnenland/honderden-vrouwen-in-loosdrecht-vreedzaam-de-straat-op-asielplan-moet-van-de-baan~a8f7dbec/?slug_rd=1 ↩︎
  3. https://www.telegraaf.nl/opinie/roderick-veelo-politiek-speelt-met-vuur/147187941.html ↩︎

Les Émirats quittent l’OPEP: un séisme discret

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Le président américain Donald Trump avec le cheikh Mohammed ben Zayed Al Nahyane, Abu Dhabi, 16 mai 2025 © Apaimages/SIPA

Les Émirats arabes unis ont annoncé ce matin leur retrait de l’OPEP, prenant de court une organisation sous énorme pression à cause de la fermeture de détroit d’Ormuz et déjà fragilisée par des divergences internes. La décision a été rendue publique par le ministre de l’Énergie, Suhail al-Mazrouei, qui a évoqué une « réévaluation stratégique » visant à donner au pays davantage de liberté dans la gestion de sa production.


Le départ du troisième producteur du cartel, après l’Arabie saoudite et l’Irak, ne constitue pas un simple ajustement technique. Il marque une rupture politique et ouvre une nouvelle phase d’incertitude pour un système énergétique mondial déjà sous tension.

Un geste brutal

Cette démarche des Émirats arabes unis de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole est un tournant. Producteur important et partenaire privilégié de l’Arabie saoudite, Abu Dhabi a choisi de s’affranchir des quotas qui encadrent la production de ses membres. La décision intervient après des années d’investissements massifs destinés à porter la capacité émiratie autour de cinq millions de barils par jour, c’est-à-dire 50% plus que l’Iran. Autrement dit, au moment même où le pays est en mesure de produire davantage, il refuse d’être bridé. Officiellement, il s’agit d’une décision économique mais en réalité, c’est un geste politique presque brutal.

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Depuis sa création, l’OPEP repose sur le principe de coordination de l’offre pour peser sur les prix. Mais cette mécanique suppose une discipline collective, donc des renoncements individuels. Or, dans un monde où chaque producteur a ses propres intérêts politiques et économiques, cette discipline devient de plus en plus fragile. Les Émirats ne font pas mystère de leur volonté de vendre plus, plus vite, et surtout en décider souverainement.

L’OPEP affaiblie

Ce choix s’inscrit dans une évolution plus large. En 2019 déjà, le Qatar avait quitté l’OPEP pour se concentrer sur le gaz naturel liquéfié. Derrière ces départs, une même logique, celle de reprendre la maîtrise de sa stratégie énergétique et l’aligner sur des priorités nationales. Les grands plans de diversification économique comme Vision 2030 en Arabie saoudite, les stratégies industrielles aux Émirats, exigent des ressources considérables. Produire davantage et selon ses besoins d’investissements c’est accélérer cette transformation.

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Mais ce mouvement a une autre conséquence, plus discrète car il affaiblit l’OPEP de l’intérieur. Sans jamais être un bloc homogène, l’organisation reposait sur un noyau dur, dominé par Riyad et soutenu par quelques alliés fiables dont les Émirats faisaient partie. Leur départ rompt cet équilibre. Il réduit la capacité de l’Arabie saoudite à imposer des coupes de production et, par ricochet, à soutenir les prix. Ce qui se joue ici, c’est la fin progressive d’un cartel capable de dicter sa loi au marché.

Multipolarisation de l’énergie

Face à cela, les États-Unis apparaissent comme les bénéficiaires indirects de la situation. Depuis la révolution du pétrole de schiste, ils ont changé de statut. D’importateurs dépendants, ils sont devenus producteurs majeurs et exportateurs. Leur intérêt est clair : maintenir des prix suffisamment bas pour soutenir leur économie, tout en restant compétitifs sur les marchés internationaux. L’affaiblissement de l’OPEP sert cet objectif. Moins de coordination entre producteurs signifie plus de volatilité, et souvent, une pression à la baisse sur les prix.

Faut-il y voir le résultat d’une stratégie américaine délibérée ? La tentation est grande de le croire. Après tout, Washington n’a cessé, ces dernières années, de contester l’influence de l’OPEP, tant sur le plan diplomatique que par le développement de sa propre production. Mais la réalité est sans doute plus simple, et plus brutale. Ce sont les intérêts nationaux des producteurs eux-mêmes qui fissurent le cartel. Les Émirats ne quittent pas l’OPEP pour faire plaisir aux États-Unis. Ils le font parce que l’OPEP ne correspond plus à leurs besoins.

Reste que le symbole est puissant. L’OPEP, longtemps perçue comme un acteur structurant du système énergétique mondial, apparaît aujourd’hui comme une organisation en perte de cohésion. Elle continue d’exister, bien sûr, notamment à travers le format élargi de l’OPEP+, qui inclut la Russie. Mais son autorité est contestée, et sa capacité à imposer une discipline collective s’érode.

Au fond, le retrait des Émirats dit quelque chose de plus large sur l’état du monde énergétique. Nous ne sommes plus dans un système dominé par quelques acteurs capables de contrôler l’offre. Nous entrons dans une configuration plus fragmentée, plus concurrentielle, où chacun joue sa propre partition. Dans ce nouveau paysage, la coopération cède le pas à la stratégie individuelle.

Pour l’Arabie saoudite, c’est un avertissement. Pour les États-Unis, une opportunité. Pour le reste du monde, une incertitude de plus. Et pour l’OPEP, peut-être le début d’une lente marginalisation.

La nuit française à Toulouse

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Quartier du Mirail, Toulouse, septembre 2025 © FRED SCHEIBER/SIPA

Insécurité. La Dépêche du Midi rapporte que dans le quartier de Bellefontaine, des trafiquants ont installé un checkpoint nocturne pour contrôler et intimider les automobilistes autour d’un point de deal, armés de kalachnikovs. « Un suspect interpellé avec une arme longue la semaine du 22 avril a toutefois été remis en liberté faute de preuves », raconte le journal local1


Des poubelles renversées, des gravats, la nuit comme une bouche ouverte — et puis, surgissant de l’ombre, un homme armé d’une kalachnikov. Il ne crie pas. Il ne menace pas vraiment. Il désigne. Il trie. Il décide. À Bellefontaine Toulouse, au cœur de la nuit française, il y a désormais des frontières. Non pas celles que l’on dessine sur les cartes, mais celles, plus anciennes, plus obscures, qui séparent ceux qui sont chez eux de ceux qui ne le sont plus. On dira : trafic de drogue, économie parallèle, dérive sécuritaire. On dira cela pour ne pas voir.

Car ce qui se joue ici excède de beaucoup la chronique judiciaire. C’est une scène primitive. Une scène d’origine revenue hanter le présent.

Le retour des formes mortes

Il est des mots que l’on croit morts, ensevelis sous les siècles, et qui pourtant continuent de respirer dans les soubassements du réel. La jizya est de ceux-là. Non pas comme doctrine, non pas comme loi, mais comme forme. Comme manière d’habiter le monde. Il y a, dans ce vieux mot, une vérité anthropologique que la modernité n’a pas abolie : celle d’un monde partagé entre les légitimes et les tolérés, entre ceux qui possèdent le lieu et ceux qui doivent payer pour y rester. La dette n’y est pas économique. Elle est ontologique.

Payer, ce n’est pas échanger : c’est reconnaître qu’on est de trop.

Une France devenue extérieure à elle-même

Ce qui s’effondre aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’ordre public. C’est la sensation d’appartenance. Une partie de la jeunesse issue de l’immigration et née en France vit la France comme un dehors. Un territoire sans intériorité, sans réciprocité, sans dette partagée. L’État n’est plus qu’un appareil lointain. La police, une intrusion. L’école, une contrainte. La solidarité, une distribution.

Rien de tout cela ne fait monde. Et quand le monde disparaît, il ne reste que des territoires.

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L’aide comme rançon

Alors survient une mutation silencieuse. Ce que l’État nommait solidarité devient, dans l’expérience vécue, autre chose.

Non plus un lien, mais un versement. Non plus une participation, mais une compensation. La société paie. Elle paie pour son passé, réel ou fantasmé. Elle paie pour ses fautes supposées. Elle paie pour apaiser une colère qu’elle ne comprend plus. Et plus elle paie, plus la dette s’accroît. Car ce qui est en jeu n’est pas le besoin, mais le ressentiment.

L’aide cesse d’être un geste : elle devient une rançon.

Le checkpoint : apparition d’un pouvoir nu

Revenons à cette nuit de Toulouse. Une route barrée. Un homme armé. Un regard qui juge. Ce n’est pas seulement un point de deal. C’est une scène de souveraineté. Ici, la loi n’est plus abstraite. Elle est incarnée dans un corps, dans une arme, dans une présence. On passe ou on ne passe pas.

Et ce passage a un prix — explicite ou non. Un prix matériel, parfois. Un prix symbolique, toujours. C’est une frontière sans État, une jizya sans nom, une domination sans discours. Mais c’est une domination.

Le tribut diffus

Dans ces espaces, la délinquance change de nature. Elle n’est plus seulement transgression. Elle devient organisation. Elle produit une hiérarchie implicite : ceux qui contrôlent, et ceux qui s’adaptent. Le vol, le racket, l’intimidation — tout cela compose un langage. Un langage simple, brutal : « Tu es ici parce que nous le tolérons. » Et cette tolérance a un coût.

Payer pour ne pas être inquiété. Payer pour circuler. Payer pour exister sans heurt. Ce n’est pas une loi. C’est pire qu’une loi : c’est une évidence.

La disparition du commun

Ce qui se défait ainsi, morceau par morceau, c’est la possibilité même d’un monde partagé.

L’État n’est plus commun. La loi n’est plus commune. Le territoire n’est plus commun. Il n’y a plus qu’une juxtaposition de présences. Et dans cet espace fragmenté, les formes anciennes reviennent, comme des revenants : la hiérarchie,
le rapport de force, le tribut. Non pas importés. Réveillés.

Nuit du “nous”

On croit souvent que ces phénomènes relèvent de la périphérie. Mais c’est le centre qui est atteint. Car ce qui disparaît, ce n’est pas seulement la sécurité.
C’est le “nous”.

Sans “nous”, il n’y a plus de loi, seulement des rapports de puissance. Sans “nous”, il n’y a plus de solidarité, seulement des transferts. Sans “nous”, il n’y a plus de société, seulement des territoires.

Alors, dans la nuit, un homme se tient au milieu de la route. Il lève son arme, non pour tirer, mais pour désigner. Et dans ce geste presque immobile se condense une vérité que nous refusons de voir : le monde que nous croyions dépassé n’a pas disparu. Il attendait. Et nous y revoilà.

La société malade

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  1. https://www.ladepeche.fr/2026/04/27/des-hommes-armes-de-kalachnikovs-surgissent-devant-les-voitures-et-les-fouillent-un-checkpoint-mis-en-place-par-des-trafiquants-de-drogue-dans-un-13346119.php ↩︎

Boualem s’en va…

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« La France, c'est fini pour moi. » Boualem Sansal répondant à des journalistes de LCI, à Bruxelles, le 25 avril 2026. / Capture d'écran YouTube.

Le petit monde médiatique et littéraire bien-pensant ne pardonne pas à l’écrivain d’être apprécié par tous ces « mabouls » qui veulent se fâcher avec l’Algérie, comme dit le président de la République…


Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la lassitude de Boualem Sansal. Non pas seulement la fatigue d’un homme, mais l’épuisement d’une promesse.

Sansal n’est pas un polémiste de salon. Il a affronté l’islamisme, la censure, la solitude, la prison – là où tant d’autres, ici, se contentent de commenter le courage à distance, à l’abri des plateaux et des réputations réversibles. Et voilà qu’au moment même où il retrouve la liberté, c’est en France – patrie de sa langue d’écrivain – qu’on l’injurie, qu’on le somme de se taire. Ou plus exactement, de parler comme il faut, en particulier sur l’Algérie d’où il vient, et son merveilleux régime.

Le signal est là. Il ne tient pas seulement aux attaques dont il est l’objet, mais à leur nature. Mais que lui reproche-t-on, au juste ? On ne lui reproche pas une erreur, on lui fait grief, sans oser le dire, de son indépendance d’esprit, de sa résistance à la soumission. Ainsi en est-il de ce procès dérisoire instruit contre ses choix éditoriaux: quitter Gallimard pour rejoindre Grasset, désormais intégrée à la sphère d’influence de l’homme d’affaires – breton, catholique et d’« extrême-droite », c’est évident – Vincent Bolloré. Comme si un écrivain devait désormais répondre non seulement de ce qu’il pense, mais aussi de l’endroit où il publie. Comme si la liberté d’écrire passait par un contrôle de conformité idéologique préalable.

A lire aussi: Comment Boualem Sansal est devenu indésirable

C’est ici que le mécanisme apparaît dans toute son absurdité. Dans notre pays, le monde des idées est de plus en plus administré par une petite bourgeoisie intellectuelle pusillanime, voire tétanisée, qui a fait de la prudence une vertu et de la lâcheté une façon d’être. Des gens qui ne risquent rien, mais distribuent les brevets de respectabilité avec la rigueur sèche de douaniers zélés. Leur courage est administratif, leur indignation sélective, comme à l’accoutumée. Ils célèbrent la libre expression – cela va de soi -, à condition qu’elle reste abstraite. Dès qu’elle s’incarne, dès qu’elle tranche, ils deviennent procureurs. Non pour défendre une vérité, mais pour maintenir un périmètre.

Ce qui, chez lui, insupporte le plus les petits marquis du Quartier latin n’est pas une faute, mais une présence. Il rappelle, par sa seule trajectoire, ce qu’ils ne sont plus capables d’être, c’est-à-dire des hommes debout. Des hommes pour qui penser a un prix, et pour qui ce prix ne varie pas selon les interlocuteurs ni les rapports de force. Ce courage-là s’applique aujourd’hui à beaucoup d’autres situations.

Alors nos chers clercs minuscules disqualifient, ricanent, et condamnent sans risque. En gardiens d’un ordre moral sans transcendance, ils fabriquent un climat où la nuance devient suspecte, où la force d’âme et la détermination passent pour de la provocation, où la vérité elle-même doit demander la permission d’exister.

Que Sansal songe à quitter la France au moment où l’Académie l’accueille en son sein n’est pas une anecdote, c’est un triste symptôme : celui d’un pays qui ne chasse plus ses écrivains par décret, mais par dégoût.

Il y a là quelque chose de pire que la censure, la petitesse satisfaite de ceux qui la rendent inutile, et presque naturelle.

Quand le rap franchit la limite pénale

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Issa Lorenzo Diakhaté dit Freeze Corleone Image: capture d'écran Youtube.

Après des accusations d’antisémitisme il y a quelques années, après avoir été viré par sa maison de disques Universal, le rappeur Freeze Corleone a été condamné lundi à quinze mois de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende pour apologie du terrorisme pour une chanson sortie en 2024, dans laquelle il s’identifie à l’auteur de l’attentat du 14 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais à Nice. Une « nouvelle étape vers l’infâme a été franchie » s’était alors indigné Éric Ciotti.


Freeze Corleone aime arriver. Et cela lui occasionne des soucis, en particulier une condamnation, le 27 avril dernier, par le Tribunal correctionnel de Nice à 15 mois de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende pour apologie du terrorisme. Relevons, en insistant sur le même verbe, les paroles de deux de ses chansons : « J’arrive dans l’rap comme un camion qui bombarde à fond sur la » (Haaland) et « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 » (Bâton rouge). Ce type de propos a provoqué des réactions institutionnelles et associatives. Il importe de se pencher sur chacune des phrases qui précèdent immédiatement les « J’arrive » de Freeze Corleone.  Dans le premier cas (Haaland), le vers « En défense j’suis Kalidou, t’es Lenglet, Burberry comme un grand-père anglais » accentue le rapprochement avec l’attentat terroriste du 14 juillet 2016 à Nice, dont nous commémorerons, dans deux mois et demi, le dixième anniversaire en présence des institutions de la République et des familles de victimes, le plus souvent regroupées en associations. Dans le second cas (Bâton rouge), le vers « L’objectif se rapproche » ouvre un lien textuel immédiat au programme d’Adolf Hitler, durant la période cauchemardesque du nazisme.

Une arrivée, nous apprend le Dictionnaire historique de la langue française, « signifie en général une action, le fait d’arriver, par quelque moyen que ce soit. » Freeze Corléone se meut ainsi vers des objectifs en arrivant. Il puise des références dans la violence paroxystique qui entraîne la mort collective: plus de huit dizaines de morts horribles, voici une décennie à Nice, et six millions d’êtres humains exterminés, voici plus de quatre-vingts ans en Europe.

A lire aussi: Élise Thiébaut: la ménopause contre le fascisme

Dans les deux cas, la souffrance incommensurable et la mémoire constituent deux facteurs indissociablement ancrés chez les familles des victimes et, plus largement, au sein de nos sociétés. Freeze Corleone désigne, lorsqu’il arrive, des faits et des périodes emplies d’inhumanité criminelle et de chagrin qui ne cessera jamais. Aucune trace, même minime, de mauvaise conscience ou de compassion n’apparaît dans ses performances.

Les victimes des massacres, venant naturellement à l’esprit quand Freeze Corléone arrive, constituent – si l’on peut dire, mais il faut le mentionner – la matière première des textes qu’il interprète. L’expression est de Vladimir Jankélévitch, dans L’imprescriptible. Déchu, sous le régime de collaboration avec les nazis, de sa nationalité et de sa profession, résistant et humaniste, le philosophe savait de quoi il parlait.

Il est utile de préciser que l’extermination des Juifs par les nazis commença dans les camions, au cours des années 30 – pour reprendre des termes dans les deux textes de Freeze Corleone –,avant de prendre l’ampleur massive que l’on connaît avec certitude. Il convient aussi d’ajouter que la première victime de l’attentat de la Promenade des Anglais était une femme de confession musulmane, mère de plusieurs enfants, et que toutes les autres victimes, réunies dans une même tuerie collective, appartenaient à différentes religions. La barbarie piétina l’universel.

René Cassin, Niçois, juriste de la France Libre et indissociable de la Déclaration universelle des droits de l’homme, veilla, dans le préambule de ce texte, à promouvoir la dignité humaine face aux « actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité ». Nous commémorons cette année le cinquantième anniversaire de la disparition de celui qui fut aussi Prix Nobel de la Paix. A ce titre, il n’est pas indifférent de constater que l’ancien label de Freeze Corleone, précisément nommé Universal, décida de mettre en œuvre une rupture nette.

Or l’universel, la dignité et la conscience de l’humanité font bloc face à ce à quoi Freeze Corleone en arrive : le maniement – volontaire ? – de ce qui fait infiniment souffrir les familles des victimes. Serait-il un arriviste ? 

Les deux horloges d’Ormuz

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© Causeur / Open AI

Dans la crise du blocus du détroit d’Ormuz, Iraniens et Américains sont pris dans des temporalités différentes. Arrêter un puits de pétrole étant une opération risquée et parfois irréversible, lorsque les réservoirs de stockage iraniens seront saturés et que les tankers ne pourront plus charger, les Iraniens entreront dans une phase plus critique qu’ils ne le disent…


Après quarante jours de guerre à haute intensité, le conflit entre l’Iran et la coalition américano-israélienne s’est progressivement déplacé vers un affrontement économique. La désescalade militaire amorcée par le cessez-le-feu du 8 avril s’accompagne désormais d’une lutte pour le contrôle des flux maritimes autour du détroit d’Ormuz. D’un côté, la marine des Gardiens de la révolution entend interdire tout passage non autorisé par Téhéran, en le conditionnant au paiement de droits de transit. De l’autre, les États-Unis bloquent les navires en provenance ou à destination des ports iraniens.

Victimes collatérales

Dans ce contexte, chaque camp subit des pertes et en inflige à l’adversaire, faisant peser toujours davantage une part du coût sur des pays tiers. Les premiers touchés sont les États riverains, au premier rang desquels l’Irak et les monarchies du Golfe, notamment le Koweït, le Bahreïn et le Qatar, dont les économies dépendent étroitement du détroit. Mais les effets se diffusent bien au-delà de la région et affectent la majorité des économies mondiales, à travers la hausse des prix du gaz, du pétrole, des engrais et des produits pétrochimiques.

Cet enchevêtrement de contraintes a déclenché deux comptes à rebours – la production et le stockage du pétrole iranien d’un côté, le niveau des réserves mondiales de l’autre. Le premier qui demandera grâce et voudra arrêter les horloges perdra la bataille d’Ormuz.

A relire, du même auteur: Guerre en Iran: pas de K.O, on compte les points à Islamabad

Du côté iranien, le pays est désormais soumis à un blocus dont les effets sont à la fois immédiats et cumulatifs. Chaque jour se solde par une perte de plusieurs centaines de millions de dollars, liée à la contraction des exportations sans réduction équivalente des besoins d’importation. Même imparfaitement appliqué, le blocus ne peut être contourné qu’à la marge. Les routes terrestres ne sauraient remplacer les flux massifs qui transitent habituellement par Ormuz. Certes, des échanges subsistent avec les pays voisins, mais les distances, la faiblesse des infrastructures et l’insuffisance des alternatives logistiques limitent fortement toute réorientation significative des voies commerciales. Les pertes s’accumulent donc, venant s’ajouter aux destructions déjà causées par la guerre.

Flux tendu

La contrainte la plus critique tient toutefois au stockage. L’industrie pétrolière fonctionne à flux tendu. Le brut extrait doit être transporté, raffiné, puis écoulé en continu. Arrêter un puits est une opération risquée, parfois irréversible. Les raffineries, elles aussi, doivent fonctionner à un niveau minimal pour rester opérationnelles. Le stockage sert précisément à absorber les déséquilibres temporaires. Mais en cas de blocage prolongé, lorsque les réservoirs sont saturés et que les tankers ne peuvent plus charger, l’ensemble du système se grippe.

L’Iran produit entre 3,5 et 4 millions de barils par jour. Environ 2 millions sont raffinés localement. Le reste, soit près de 1,5 million de barils par jour, est habituellement exporté, principalement vers la Chine via une flotte de pétroliers opérant en contournement des sanctions. La question décisive est désormais de savoir si ces flux peuvent se maintenir. Si les États-Unis parviennent à empêcher l’entrée de pétroliers vides dans le Golfe, la pression sur les capacités de stockage deviendra rapidement insoutenable.

Le point de rupture dépend des capacités disponibles, estimées entre 20 et 90 millions de barils. Chaque jour sans exportation ajoute entre 1,5 et 2 millions de barils à stocker. Dans un scénario de blocus strict, l’Iran disposerait donc d’un délai compris entre quelques semaines et deux mois avant de devoir fermer massivement des puits. Une telle évolution entraînerait une perte durable de capacité de production, et donc de revenus, affectant directement le financement du régime et de ses appareils de sécurité.

Images de propagande iranienne, sur internet. DR.

Equilibre des prix précaire

Parallèlement à cette première horloge, une seconde tourne pour le reste du monde, et en particulier pour les États-Unis. Le blocage du détroit d’Ormuz empêche l’acheminement d’environ 20 millions de barils par jour de flux pétroliers. Pour atténuer ce choc, plusieurs pays occidentaux ont commencé à puiser dans leurs réserves stratégiques et la Chine dispose également de stocks importants. En combinant ces apports, une légère augmentation de la production ailleurs et certains flux alternatifs, le déficit est partiellement absorbé, mais demeure significatif, de l’ordre de 7 à 9 millions de barils par jour.

A lire aussi, Charles Rojzman: Iran: lire la guerre

Cette tension se traduit déjà par une hausse des prix, sans atteindre pour l’instant les niveaux extrêmes. Mais cet équilibre est précaire. Les réserves mobilisées permettent de stabiliser la situation pendant deux à trois mois. Au-delà, si le blocus persiste, les prix pourraient s’envoler et peser lourdement sur l’économie mondiale, affectant non seulement l’énergie mais aussi l’ensemble des chaînes de production.

Les deux camps sont donc pris dans des temporalités différentes. L’Iran fait face à une contrainte rapide et matérielle, liée à ses capacités de stockage et à la fragilité de son appareil productif. Le reste du monde dispose d’un délai plus long mais non extensible, avant que la pression économique devienne insoutenable.

En réalité, l’issue de ce bras de fer naval dépend moins de ces données économiques que de leurs conséquences politiques. Le pouvoir iranien a déjà montré sa capacité à absorber des chocs sévères, au nom d’une logique de résistance. Mais la destruction durable de ses ressources pourrait, à terme, fragiliser ses propres fondements. Du côté occidental, la contrainte passe par les prix, la croissance et, aux États-Unis, par le calendrier électoral. Ces deux horloges ne mesurent pas le temps qui passe. Elles mesurent la capacité de chacun à tenir. Reste à savoir pour qui le glas sonnera en premier – celui qui en bave le plus, ou celui pour qui la guerre devient politiquement intenable ? Les Gardiens de la révolution ont l’avantage insigne de ne pas avoir de midterm elections.

Quand Brigitte voit le ciel en gris

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Juin 2025 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

Dans un portrait que lui consacre le week-end dernier La Tribune Dimanche, la Première dame révèle qu’après neuf ans à l’Élysée, il lui est désormais parfois difficile de voir le ciel bleu et qu’elle connaît désormais des « moments de pessimisme » qu’elle n’avait pas auparavant. Sans doute en raison de l’antimacronisme ambiant, Brigitte Macron reçoit finalement assez peu de soutiens pour les accusations infamantes dont elle est victime.


L’exigence de parité, que pour ma part je juge absurde dans son extrémisme, quel que soit le sexe dominant, n’empêche pas d’éprouver un malaise quand on s’attache, même avec une totale délicatesse et bonne foi, à écrire sur l’épouse du président de la République. En l’occurrence, à la suite du portrait remarquable que lui a consacré Pauline Delassus1 dans La Tribune Dimanche.

Liberté de ton

Revenir sur les péripéties singulières et précoces qui ont permis l’amour du couple présidentiel n’aurait plus aucun sens de même qu’il serait nauséabond de seulement évoquer les ignobles polémiques dont Brigitte Macron a été victime et qu’elle continue à subir.

Ce qui frappe d’abord dans les propos de Mme Macron est sa liberté de ton absolue et le contraste éclatant et en partie douloureux qu’elle décrit entre sa première vie –  » une vie normale, des enfants, un job, des hauts et des bas, comme tout le monde… » et son existence d’épouse de président -« … dix années passées si vite, tellement intenses, j’ai vu la noirceur du monde, la bêtise, la méchanceté ».

A lire aussi, du même auteur: Il y a un admirable Donald Trump…

Elle ne cherche pas à apitoyer. D’ailleurs, si jamais elle en avait eu envie, on aurait pu lui rétorquer qu’elle n’avait pas été pour rien dans la conquête de l’Elysée par Emmanuel Macron et qu’elle était suffisamment lucide pour ne pas croire seulement à un chemin de roses…

L’analyse de sa personnalité par cette journaliste sort de l’ordinaire parce qu’elle n’hésite pas à évoquer, avec objectivité, des éléments et des critiques qui ont concerné Brigitte Macron, émanant de citoyens sans malignité perverse.

Quand Pauline Delassus lui prête une dilection pour les « bad boys », sans doute a-t-elle raison et sur ce plan, Emmanuel Macron n’est pas en reste. Cette fascination est difficilement supportable et rien n’exaspère plus le commun des Français que cette mythification de gens douteux et transgressifs par les élites, à commencer par le chef de l’Etat et son épouse.

Sur le plan amical, il est clair que Brigitte Macron se souciait comme d’une guigne de tomber dans des choix erratiques, en tout cas mal compris, et qu’il était prévisible que les privilèges octroyés à une Mimi Marchand auraient tôt ou tard des conséquences dangereuses.

Choix discutables

Dans le registre politique, même si Brigitte Macron s’en est beaucoup défendu, elle a inspiré le choix de certains ministres et ses préférences comme son influence n’ont pas toujours été des plus heureuses. Il ne suffisait pas que Mme Macron éprouvât de l’empathie pour tel ou telle pour que d’emblée la compétence ministérielle fût décrétée et admise. Quand, avant Gabriel Attal, trop fugitif, mais excellent, ministre de l’Education nationale réparant les dégâts, elle avait suggéré la nomination catastrophique de Pap Ndiaye, elle avait accompli une mauvaise action au détriment de l’école lui tenant pourtant tellement à cœur et du peuple français.

A lire aussi, Thierry Martin: Jospin: après les roses, les épines

Cette propension à mal conseiller a été portée à son comble quand, pour l’avoir vu au théâtre, elle a glissé à son époux, jamais en retard d’une provocation ou d’une incongruité, le nom de Dupond-Moretti pour la place Vendôme. Ce qui révélait pour le moins, de sa part, une indifférence totale à l’égard des critères techniques – avocat, il détestait la magistrature !- et démocratiques.

Dans ce registre également, une similitude réunit le couple. Emmanuel Macron n’a pas été le premier président à opérer des sélections discutables mais il est devenu maître, pour le pire, dans l’art de se tromper à coup sûr. De loin, il a été le plus mauvais DRH de la politique nationale. Parce qu’il n’a jamais récompensé en priorité la compétence ou les succès mais l’attraction qu’il éprouvait ou l’inconditionnalité qu’on lui offrait.

Derrière ces erreurs, il y a probablement l’autarcie amoureuse d’un couple qui se stimulant l’un l’autre a cru avoir raison contre les intuitions basiques du peuple français. Entre ombres et lumières, sincérité et fidélité – Brigitte Macron n’a jamais dévié d’un pouce dans la défense argumentée du président -, intelligence et émotion, elle se sera construit une place à part dans l’espace public, dans l’imaginaire national. Pour et dans l’Histoire, ce n’est pas rien.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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  1. la fille de Laurent Joffrin NDLR ↩︎

Etats-Unis: la radicalisation n’a plus de camp exclusif

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Le président Trump, avec sa femme Melania sur sa droite et Weijia Jiang sur sa gauche, la présidente de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche, assistait à un tour de magie quand à l'extérieur de la salle le passage de sécurité a été forcé et que des coups de feu ont retenti, Washington, 26 avril 2026 © Agenzia Fotogramma/IPA/SIPA

Dans un courrier de revendication adressé à ses proches avant son passage à l’acte, le tireur de la soirée des correspondants de presse indiquait qu’il voulait s’en prendre à tous les responsables de l’administration Trump, à l’exception de Kash Patel, le directeur du FBI. Il chargeait le président américain: «Je ne suis plus disposé à permettre à un pédophile, un violeur et à un traître de me salir les mains de ces crimes». Détails. 


Le 25 avril, vers 20h25, dans la grande salle de bal du Washington Hilton – ce même hôtel où Ronald Reagan avait failli laisser la peau en 1981, l’Amérique mondaine et médiatique prenait son bain de glamour. Robes du soir, smokings, salade de petits pois et burrata, des milliers de convives en train de trinquer à la « liberté de la presse » quand les premiers coups de feu ont claqué près du point de contrôle de sécurité.

Friendly Federal Assassin

Donald Trump, assis à la table d’honneur aux côtés de Weijia Jiang, présidente de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche, a été évacué en urgence par le service de protection présidentielle. Melania a blêmi, les journalistes se sont jetés sous les tables, un agent a encaissé une balle en pleine poitrine – arrêtée net par son gilet pare-balles. Quelques minutes plus tard, le tireur gisait au sol, torse nu, menotté : Cole Tomas Allen, 31 ans, ingénieur mécanique sorti de Caltech en 2017, développeur indépendant de jeux vidéo (il a réalisé notamment un titre non violent nommé Bohrdom) et tuteur pour étudiants en prépa.

Le tireur Cole Tomas Allen arrêté par les forces de sécurité, à l’hôtel Washington Hilton. DR.

Ce que l’on sait, grâce aux premiers éléments de l’enquête et au texte envoyé à sa famille quelques minutes avant l’acte, est d’une clarté glaçante. Allen se présente comme le « Friendly Federal Assassin[1] ». Il vomit sur les « politiques » de l’administration Trump, cite les frappes américaines contre les bateaux de trafiquants de drogue dans le Pacifique oriental et, sans jamais nommer le président, reprend le lexique de la haine dominante : pédophile, violeur, traître. Pas de manifeste délirant à la Unabomber, pas de réseau, pas de cellule. Un loup solitaire, « individu très malade » et « taré » selon les propres mots de Trump, qui avait tout préparé : train Amtrak depuis la Californie via Chicago, réservation d’hôtel plusieurs jours à l’avance, étude des failles de sécurité. Aucun antécédent judiciaire à Los Angeles County. Ses anciens camarades de lycée ou d’université, stupéfaits, le décrivent comme un « génie borderline », « super stable », « le plus gentil de l’équipe ». Le genre de type dont on dit, après coup : « On ne l’aurait jamais vu venir. »

La soirée reprogrammée

Le dîner des correspondants – ce raout annuel où la presse de Washington, si prompte à dénoncer Trump le reste de l’année, se pavane en smoking avec le pouvoir s’est achevé dans la panique et l’annulation pure et simple. L’événement sera reprogrammé dans un mois.

A lire aussi, Philippe Bilger: Il y a un admirable Donald Trump…

Trump, a tenu une conférence de presse depuis la Maison-Blanche deux heures plus tard. Il a salué le professionnalisme du service de protection présidentielle, ironisé sur ce « métier dangereux » qu’est celui de président, et relancé, une fois de plus, son projet de grande salle de bal sécurisée sur les pelouses de la Maison-Blanche : « Ce qui s’est passé hier soir est exactement la raison pour laquelle nous avons besoin d’une grande salle de bal sûre et sécurisée. »

Les complotistes sont de sortie

Et puis, fidèle à la liturgie américaine de la violence politique, les théories du complot ont jailli avant même que le sang ne sèche. Sur X (ex Twitter) et Bluesky, les accusations de « mise en scène », d’« opération sous faux drapeau » et les sweat-shirts IDF (armée israélienne) imaginaires ont inondé la toile. L’attentat aurait été monté pour justifier la salle de bal souhaitée à la Maison Blanche, gonfler les sondages, détourner l’attention de l’Iran ou de l’affaire Epstein… Comme si la réalité, un surdoué californien radicalisé par des années de rhétorique déshumanisante était trop banale, trop embarrassante pour être vraie. Ces théories ne naissent pourtant pas du vide. Elles prospèrent sur une défiance structurelle, nourrie par des années de narratifs officiels qui se sont effondrés les uns après les autres : le Russiagate, l’ordinateur de Hunter Biden, l’origine du Covid, les émeutes de 2020 qualifiées de « largement pacifiques ». Quand les institutions et la grande presse ont passé leur temps à traiter les sceptiques de complotistes pour mieux cacher leurs propres manipulations, il ne faut pas s’étonner que, face à un attentat anti-Trump, une partie de l’Amérique refuse d’emblée le récit du « loup solitaire ». C’est la rançon d’une crédibilité perdue.

C’est là que l’analyse se fait impitoyable. Car le vrai scandale, ce n’est pas l’acte d’un déséquilibré. C’est la promptitude avec laquelle une partie de l’opinion refuse le récit le plus évident : celui d’un homme nourri pendant des années à la détestation institutionnelle de Trump. Les formules qu’Allen reprend dans son texte ne sont pas sorties de son cerveau malade. Elles ont été martelées pendant une décennie dans les colonnes du New York Times, sur CNN, dans les tweets de stars et les discours de campagne. Quand on répète à longueur d’antenne qu’un adversaire politique n’est pas un rival mais un monstre existentiel, un danger pour la démocratie, un violeur en série, il arrive qu’un esprit fragile tire la conclusion logique. Avec une balle plutôt qu’un bulletin de vote.

3e tentative d’assassinat

Le service de protection présidentielle a fait son boulot : le président est vivant, Cole Tomas Allen a été immédiatement maîtrisé, inculpé et placé en détention fédérale. Il restera incarcéré en attendant la suite de la procédure. Pas de second Butler. Mais l’image restera gravée : ce dîner censé célébrer le quatrième pouvoir s’est terminé dans les cris, les tables renversées, le vin par terre et les menottes. L’Amérique, à force de polarisation, ne sait plus distinguer le débat de l’exécution. Et le contexte est lourd : Trump a déjà échappé à trois tentatives d’assassinat, tandis que la violence politique fait rage des deux côtés : assassinat de Charlie Kirk, de la députée démocrate Melissa Hortman et de son mari. La radicalisation n’a plus de camp exclusif, mais elle a désormais un visage précis quand elle vise le président. Cole Allen n’est pas un héros tragique. C’est un paumé certes brillant qui a choisi la violence plutôt que la parole. Ses motivations tiennent en quelques lignes de haine froide. Et cette haine n’est pas née dans le vide : elle est le fruit direct d’une culture de la détestation absolue que la gauche médiatique et culturelle a patiemment construite, brique après brique, depuis 2016. Comme l’a rappelé Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison-Blanche, « les mensonges délirants et les calomnies contre le président, sa famille et ses partisans ont conduit des gens fous à croire des choses folles, et ils sont inspirés à commettre des violences à cause de ces mots ». Tant qu’on refusera de le reconnaître, les loups solitaires continueront à naître de la parole publique déchaînée. 


[1] Sympathique assassin fédéral NDLR

«Plante ton slip»: l’Ademe perpétue sans le savoir une tradition plus que millénaire

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DR

Cette semaine, 29 slips en coton biologique sont enterrés dans les sols de jardins de la merveilleuse ville de Nantes dirigée par Johanna Rolland. Le but? Mesurer la biodiversité des sols en observant l’état de dégradation du tissu après deux mois passés sous terre…


Il existait jadis dans les cours royales d’Europe une figure à part entière : le fou du roi. Couvert de grelots, armé de sa marotte, il pouvait absolument tout se permettre. Se livrer aux facéties les plus folles, se gausser du roi, de la reine, de tous les grands qui fréquentaient la cour: princes, cardinaux, maîtresses royales. Il pouvait railler les décisions royales, dauber sur les guerres, sans craindre la moindre sanction. Son privilège était absolu, sa pension assurée. On le supportait.

On riait jaune. On grinçait un peu des dents. On haussait les épaules, mais on le finançait. De grands universitaires ont étudié le phénomène de façon extensive tant il est fascinant[1]. L’histoire des bouffons est une caractéristique commune à bien des régimes autoritaires. Déjà, dans l’Égypte de la 6e Dynastie, des Pygmées étaient employés à cet effet sous le règne du pharaon Neferkare. En Mésopotamie, on retrouve l’aluzinnu ( 𒇽 𒀭 𒍪), un bouffon de cour décrit comme « un divertisseur intellectuel qui entre dans un dialogue ludique », contradicteur autorisé des puissants. La tradition impériale chinoise a laissé une longue tradition de bouffons. Le plus célèbre d’entre eux étant probablement You Zhan qui servit la dynastie Qin au troisième siècle avant notre ère. On en retrouve aussi chez les Aztèques, en Afrique, en Inde, en Perse, au Japon et même dans l’islam.

A lire aussi: L’esclavage se porte bien, merci…

Leurs fonctions étaient peu ou prou identiques

Ils permettaient d’humaniser les tyrans. D’offrir du souverain une image d’opprimé et de désavantagé par le biais du rire et de la dérision. Le titre formel de bouffon lui conférait une irresponsabilité informelle essentielle. Il était irresponsable dans le sens où il n’avait pas de pouvoir de décision. On pouvait – et on devait- l’écouter, rire avec lui, rire de lui mais in fine, son poste ne l’autorisait à aucun engagement. Ses fonctions étaient celles donc celles d’une soupape permettant d’évacuer la pression liée à l’autoritarisme du régime et d’un conseiller, parfois d’un oracle.

Aujourd’hui, l’Ademe est le fou du roi de la transition écologique

La transition écologique ne peut se faire que de façon autoritaire contre l’avis des peuples. L’écologie est punitive ou ne sera pas. [2]

Tous les artifices pour contourner la démocratie l’ont été: Décrets plutôt que débats parlementaires, ou Convention Citoyenne sur le Climat.
car on ne peut sans contrainte forte amener nos concitoyens à passer d’une émission annuelle per capita de 11,0 T/an à 2,o T/an comme c’est expressément prévu sans user de contrainte. Interdire la viande, les voitures et les pavillons individuels, ce n’est pas simple à faire passer. Dans ce contexte, d’autoritarisme, il était donc logique que l’on retrouve l’utilité d’un fou du roi. Rassurez-vous : c’est fait! Dotée d’un budget dépassant le milliard d’euros annuel, dont cent sept millions pour entretenir sa propre cour de plus de mille bouffons salariés, l’Agence de la transition écologique promène ses grelots d’une campagne de communication à l’autre avec la sérénité des institutions assurées de leur pérennité. Elle s’est un jour préoccupée de la fréquence de lavage de nos sous-vêtements. Elle conseille désormais de les enterrer.

La ville de Nantes, laboratoire exemplaire du progressisme vert, s’est aussitôt emparée de l’aubaine. Le 22 avril 2026[3]  la maire Johanna Rolland a lancé l’opération « Plante ton slip » dans les parcs de sa ville. Un slip blanc, de préférence bio, enterré à quinze centimètres de profondeur, exhumé en juin, exposé en septembre.

Cependant, la rigueur scientifique est sacrifiée au profit de la communication

Soyons honnêtes : le protocole original n’est pas sans fondement. La méthode repose sur un indicateur empirique simple : la dégradation du coton par les micro-organismes du sol. Le coton, constitué à 95 % de cellulose, offre aux bactéries et champignons un substrat carboné de choix, assez facilement assimilable.

Cependant, il est regrettable que cette opération de sensibilisation des esprits à la biodiversité échappe à toute rigueur scientifique. En effet, celle-ci supposerait un exposé préalable des caractéristiques du matériel utilisé. Là, un cruel manque d’information entache irrémédiablement le résultat du test.

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L’ADEME sacrifiant au ludique, a omis de préciser l’état de propreté initial du sous-vêtement. En effet la science doit reprendre ses droits : la dégradation du coton par les bactéries n’est pas indépendante de la population microbienne déjà présente dans le textile au moment de l’enfouissement. Sans compter l’appétence de toute la mésofaune composée de collemboles, acariens ou enchytréides. Ces petites bêtes dédaigneront de la cellulose pure, mais ne resteraient pas indifférentes à d’appétissantes traces organiques. Un slip fraîchement lavé au savon de Marseille, quasiment stérilisé par le lave-linge à 60°C, présente un inoculum négligeable. Un slip plus généreux en histoire personnelle contient un écosystème susceptible de biaiser significativement les courbes de dégradation.

Il faudrait donc, dans tout protocole sérieux, distinguer au moins quatre catégories:

  • Catégorie 1 :  slip vierge de toute aventure biologique, lavé, séché, plié,
  • Catégorie 2 : slip ayant accompli un usage raisonnable, enrichi d’une microflore personnelle diversifiée,
  • Catégorie 3 : slip usagé conformément aux préconisations de l’ADEME en termes de fréquence de lavage,
  • Catégorie 4 : slip que la décence et la bienséance interdisent de décrire plus outre dans un article de cette qualité.

La vraie question n’est pas de savoir si les sols nantais sont vivants. L’Ademe dispose du budget, du logo, du communiqué de presse et de l’impunité. Nul ne tique quand, sans vergogne, elle annonce à grands cris une opération aussi stupide que ridicule. Sauver la planète est un slogan permettant de justifier toutes les inepties. Et personne ne critique, car critiquer serait remettre en cause le dogme de l’origine anthropique du réchauffement climatique.

Là est le génie de la posture (ou de l’imposture)

Le fou du roi médiéval était protégé pour sa bouffonnerie assumée.
Le fou institutionnel du XXIe siècle se protège par l’onction écologiste.
Touchez à ses grelots et vous serez donc climatosceptique, donc « carbofasciste »[4].

Un milliard d’euros. Des slips dans la terre. Une exposition à la rentrée. Et s’il manque un peu partout de fonctionnaires qui fonctionnent (personnel de santé, enseignants, policiers ou gardiens de prison), on trouvera toujours à justifier les postes de ceux qui ne fonctionnent pas. On disait autrefois que le ridicule tuait. Désormais, c’est bien fini : il a obtenu un poste permanent avec prime d’ancienneté.


[1] Beatrice Otto Fools Are Everywhere University of Chicago Press -2001.

[2] James Lovelock (scientifique, théoricien de Gaïa) : « Even the best democracies agree that when a major war approaches, democracy must be put on hold for the time being. I have a feeling that climate change may be an issue as severe as a war. It may be necessary to put democracy on hold for a while. » Source : The Guardian, 29 mars 2010. Traduction : « Même les meilleures démocraties conviennent qu’à l’approche d’une grande guerre, il faut mettre temporairement la démocratie entre parenthèses. Je pense que le changement climatique est peut-être un enjeu aussi grave qu’une guerre. Il sera peut-être nécessaire de suspendre la démocratie pendant un certain temps.»

« Il nous faut une dictature écologiste pour sauver la planète » Pentti Linkola, militant écologiste finlandais.

[4] Le site Greenpeace de mars 2026 donne cette définition : « les carbofascistes freinent les politiques destinées à lutter contre le changement climatique, relativisent la responsabilité humaine dans le changement climatique en cours, voire la nient de façon ostentatoire, et attaquent directement les scientifiques. »

Edouard Philippe: au boulot et au Boulin!

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Gilles Boyer et Edouard Philippe photographiés à Paris en 2022 © LE FOUILLE THIERRY/SIPA

On connaitra vraisemblablement plus vite les résultats de l’élection présidentielle que les circonstances précises de la mort de Robert Boulin en 1979. A moins que… Le pôle « cold case », au parquet de Nanterre, pourrait s’emparer de l’affaire du suicide du ministre du Travail RPR.


De bon poil, quand il se rase chaque matin, il doit y penser : « Et si en mai 2027 j’étais élu président de… » L’ancien Premier ministre Edouard Philippe n’en fait pas mystère, l’Élysée est son but.

Amateurs de polars

En conséquence, le maire du Havre et leader du parti Horizons, a constitué une équipe solide pour battre la campagne, avec notamment Gilles Boyer, son ancien conseiller spécial lorsqu’il était à Matignon, aujourd’hui député européen, délégué général de Horizons et membre influent de la commission des investitures.

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Robert Boulin. DR.

Mais Boyer n’est pas seulement le bras droit d’Edouard, il lui prête parfois sa plume, pour écrire des livres à quatre mains. Les deux comparses ont déjà signé deux polars, tramés sur un canevas politique, L’heure de vérité en 2007 et Dans l’ombre en 2011. En solo Boyer a également publié un livre sur l’attentat du Petit-Clamart, où le général de Gaulle aurait pu perdre la vie le 22 août 1962. Et aujourd’hui, il s’intéresse à… Robert Boulin.

Un nouveau livre très attendu

Boulin, c’est ce ministre (du gouvernement Barre, sous Valery Giscard d’Estaing) qu’on a retrouvé mort le 30 octobre 1979 dans un étang de la forêt de Rambouillet. L’affaire Boulin est à la Ve République ce que l’affaire Gregory est à la famille Villemin, une histoire sans fin, avec de vrais faux rebondissements. Bref, la mort de Boulin est-elle un assassinat maquillé en suicide, ou au contraire, un vrai suicide que certains ont intérêt à faire passer pour un assassinat ? Gilles Boyer enquête. Très sérieusement. Il a épluché le dossier judiciaire, il s’est rendu dans le Sud-Ouest, à Libourne, ville dont Boulin fut maire, a rencontré une dame qui jeune femme fut la maîtresse de Chaban-Delmas, très proche de Boulin. Alors quelles vérités Boyer pourrait-il faire remonter à la surface de l’étang de Rambouillet, susceptibles d’éclabousser les institutions de la Ve ?

Une chose semble acquise : le livre doit sortir chez Lattès avant l’élection présidentielle.

Les femmes de Loosdrecht et la mairie en colocation (non choisie)

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Manifestations à Loosdrecht le 24 avril 2026 / Capture d'écran YouTube

A Loosdrecht aux Pays-Bas, la mairie de la commune a été remplacée par un centre pour migrants. La plupart des habitants se rebellent.


Aux Pays-Bas, la révolte anti-migrants gronde dans un village propret qui a vu sa mairie réquisitionnée pour accueillir une centaine de jeunes demandeurs d’asile. Des habitants de Loosdrecht, aux bords du lac du même nom, ne comptent pas se laisser faire pour autant. Les femmes y sont en première ligne dans le combat, assurent-elles, pour la sécurité de leurs filles. C’est que Monsieur le maire vient de céder au diktat de l’État d’héberger dans « sa » mairie des « demandeurs d’asile masculins, jeunes et non accompagnés ».

Trois soirées de heurts

Des mots comme autant de chiffons rouges dans un pays où de jeunes et faux réfugiés maghrébins et syriens, dont les chances d’obtenir l’asile politique sont quasi nulles, jouissent d’une réputation exécrable. Non seulement du fait de leurs nombreux larcins et comportements agressifs envers les contrôleurs des transports publics, mais aussi pour leur attitude machiste envers de jeunes Néerlandaises.

Loosdrecht, situé à une trentaine de kilomètres au sud d’Amsterdam, avec quelque neuf mille habitants, était déjà mécontente de perdre son indépendance administrative pour être incorporée dans la ville, pas si voisine, d’Hilversum. Voir leur mairie, désormais inoccupée, destinée à l’accueil de jeunes indésirables était le pied-de-nez de trop pour ce village plutôt huppé situé dans le « cœur vert » de la Hollande, région jalousement protégée contre l’urbanisation galopante de l’ouest du pays.

Pendant trois soirées consécutives1, des villageois, avec des renforts pas forcément désirés de jeunes ultras vêtus de noir venus d’ailleurs, ont vainement tenté de prendre d’assaut la mairie de tous les malheurs. La police antiémeute a parfois été attaquée avec de lourds pétards, même si la grande majorité du millier de manifestants du premier soir criait sa colère pacifiquement. Au village, on a très mal pris que le ministre de la Justice traite leurs jeunes de « racailles ».

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Samedi 25 avril, des villageoises ont pris le relais et juré de continuer leur combat jusqu’à ce que le maire libéral-conservateur retire son projet. Elles étaient quelques centaines2, et les hommes ont été priés de se borner à des encouragements en marge du cortège. À Loosdrecht aussi, le nom de Lisa était sur toutes les lèvres, celui de la jeune fille de 17 ans, assassinée l’été dernier alors qu’elle se rendait à vélo à son domicile dans un village près d’Amsterdam. Un demandeur d’asile nigérian, hébergé dans un centre d’accueil, qui n’a rien fait pour empêcher ses chasses nocturnes de femmes, a avoué le meurtre, ainsi qu’un viol et une tentative de viol quelques jours plus tôt. « Plus de cent jeunes hommes venus d’on ne sait où, groupés au centre du village, avec toutes nos filles qui passent devant la mairie en se rendant à l’école, au lac ou aux terrains de sport ? On nous prend pour qui ? », a fulminé une manifestante interrogée par les médias locaux.

Rétropédalage

Devant la colère populaire, le maire a commencé à rétropédaler. La centaine de jeunes sera réduite à une bonne soixantaine et l’accueil ne sera que temporaire, pour quelques mois seulement, selon l’édile, qui n’a pas daigné rencontrer les manifestants. Les villageois savent cependant que les promesses des autorités néerlandaises de réduire les flux migratoires se sont avérées autant de mensonges au fil des ans3. Les gouvernements précédents ont tous connu une fin précoce du fait de désaccords internes sur une politique migratoire sévère pourtant souhaitée par la grande majorité de la population.

Ces derniers jours, monsieur anti-immigration, Geert Wilders, a perdu le peu de crédibilité qui lui restait en la matière. Au Sénat, son Parti pour la liberté a voté contre un projet de loi visant à restreindre le regroupement familial, au motif qu’il n’irait pas assez loin. Il était clair cependant que M. Wilders voulait se venger d’avoir été exclu du nouveau gouvernement dirigé par le libéral Rob Jetten. Tambouille politique qui donne la nausée aux Néerlandais, dont le mépris pour leurs dirigeants bat tous les records…

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Elus traités de « collabos »

La révolte des femmes de Loosdrecht, qui, en matière d’agit-prop, pourraient suivre l’exemple de leurs sœurs françaises de Némésis, sera-t-elle couronnée de succès ? Dans d’autres villes et villages prévus pour accueillir des migrants, des maires jugent désormais plus prudent d’enterrer les projets devant la fureur, la violence et les menaces contre les élus traités de « collabos ». La question migratoire pourrit ainsi de plus en plus la vie dans de petites communes rurales, qui accueillent cependant à bras ouverts des réfugiés ukrainiens, loués pour leur adaptation à la vie locale. À Loosdrecht, la petite communauté ukrainienne s’est solidarisée avec la résistance contre l’« usurpation » de la mairie. « Ce sont des chrétiens, ils se comportent de façon exemplaire », a affirmé une manifestante sommée de s’expliquer sur les relents de racisme dénoncés par quelques bien-pensants.

Dans la petite ville d’IJsselstein, au sud de Loosdrecht, la maire a également réuni la population contre elle en enjoignant le club de foot IJFC de céder un terrain à la construction d’un centre de réfugiés. Temporaire, bien sûr… Tollé, manifestations, nouvelles visites des « gars en noir » avec leurs pétards, banderoles avec des textes douteux comme : « Pas de brebis berbères sur nos pelouses »… Présent à IJsselstein et à Loosdrecht, un reporter du journal de droite De Telegraaf a joué les Cassandre : « Ceux qui sont élus par le peuple jouent avec le feu s’ils cessent de représenter ce même peuple. »


  1. https://www.nrc.nl/nieuws/2026/04/24/drie-dagen-gewelddadig-protest-in-loosdrecht-tegen-komst-azc-die-incompetente-burgemeester-heeft-dit-er-gewoon-op-eigen-titel-doorheen-gedrukt-a4926274 ↩︎
  2. https://www.ad.nl/binnenland/honderden-vrouwen-in-loosdrecht-vreedzaam-de-straat-op-asielplan-moet-van-de-baan~a8f7dbec/?slug_rd=1 ↩︎
  3. https://www.telegraaf.nl/opinie/roderick-veelo-politiek-speelt-met-vuur/147187941.html ↩︎