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Lettre ouverte à la Cité Audacieuse

Des séances de cinéma gay prévues le mardi 13 janvier et le mardi 27 janvier ont été annulées. A la Cité Audacieuse, il semble qu’on veut mettre des batons dans les roues à quiconque aurait par ailleurs un avis divergent sur la théorie du genre…


Chère Anne-Cécile Mailfert,

Des militants gays et lesbiennes avaient obtenu la possibilité d’organiser un ciné-club convivial, avec des films gays et lesbiens à la Cité audacieuse, un lieu parisien financé par le public pour le public.

Le premier film surprise prévu était « The Incredible Adventures of Two Girls in Love » (ou « L’incroyable aventure de deux filles amoureuses »), un film grand public des années 90, qui ne coûtait pas grand-chose en termes de droits d’auteur. L’objectif du ciné-club est de projeter des films grand public gays et lesbiens, souvent hollywoodiens (qui coûtent moins cher que des films d’auteurs en termes de copyright, etc.) et de faire financer ces projections par des cagnottes ou des dons.

Au dernier moment, une des responsables de cet endroit a décidé de sa propre initiative, d’annuler l’événement parce que l’un des militants gays était connu comme étant critique de la transition de genre des mineurs et allié gay des féministes critiques du genre. Ce militant ne cache pas ses opinions, y compris sur ses réseaux sociaux.

Mais l’événement ne parlait pas de cela. Ce n’était pas le sujet du ciné-club : le sujet était de voir des films funs, conviviaux, sur le désir homosexuel, sur des gens de même sexe qui s’aiment.

Nous n’avons même pas été autorisés à accueillir des gens qui viendraient sans savoir que l’événement était annulé et certaines personnes sont venues et ont trouvé porte close.

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Ceci révèle comment les féministes, les gays, et les lesbiennes, sont sommés d’embrasser tout ce qui est « identité de genre », ce qui renvoie certains d’entre nous à une sorte de rééducation homophobe, voire une thérapie de conversion, sous peine de mort sociale.

Nous, gays et lesbiennes, ne sommes plus des citoyens qui ont le droit de partager des espaces où parler de ce que nous vivons. Nous sommes littéralement effacés par l’identité de genre car tout désaccord vaut bannissement des espaces LGBTQIAP+ (dans la vie réelle et virtuelle) et interdiction d’en créer d’autres. C’est encore plus problématique pour les lesbiennes que pour les gays. En effet, la plupart des soirées lesbiennes sont dites “FLINTA”. “FLINTA” est un acronyme signifiant « Femmes, Lesbiennes, Intersexes, Non-binaires, Trans, et Autres ». Or, les personnes intersexes n’ont aucun rapport avec la transidentité et sont juste instrumentalisées.

Quant au T pour « Trans », rappelons qu’il n’y a ni condition, ni démarche médicale, ni condition vestimentaire pour définir ce “T”. La seule condition pour être une “femme trans” est d’être né « assigné homme à la naissance » pour reprendre leur terminologie. Cela est d’autant plus problématique que les féministes adoptant le dogme de l’identité de genre défendaient autrefois les droits de femmes fondés sur le sexe. Ce que nous revendiquons. 

La salariée qui a décidé d’annuler l’événement a bien dit par téléphone qu’elle ne voulait pas se retrouver dans des débats clivants, alors même que nous étions prêts à ne pas évoquer la question dite du « genre ». 

Rappelons que la Cité audacieuse est financée par des dons et des subventions publiques. Imagine-t-on cette attitude sur des sujets comme le combat des Iraniennes ou des Afghanes ? Les donateurs, et surtout donatrices privées, devraient être informés de l’utilisation de leurs dons. Vos donateurs et donatrices s’opposeraient-elles à la projection d’un film qui raconte l’histoire de deux jeunes filles amoureuses ?

Nous pensons que la pluralité des lieux comme la Cité audacieuse devrait être une règle d’or. Si rien n’est fait, nous ne serons pas les derniers, et ces attaques au débat démocratique finiront forcément par être instrumentalisées par des forces obscurantistes.

La mort est-elle une prestation sociale?

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Les sénateurs voteront solennellement à partir de 16h30 les propositions de lois relatives au droit à l’aide à mourir et aux soins palliatifs.


Le Sénat se prononcera aujourd’hui sur la loi sur la fin de vie. Curieux télescopage. Alors que la chute de la natalité inquiète tous les gens raisonnables, pour Emmanuel Macron et les progressistes en quête de cause, il y a une autre priorité: légaliser l’euthanasie ou le suicide assisté.

Heureusement, prioritaire ne signifie pas rapide : on y est depuis quatre ans. Coup de théâtre mercredi dernier, le Sénat a rejeté l’article 4 créant une « assistance médicale à mourir » pour les patients au pronostic vital engagé à court terme. Le texte entier sera sans doute rejeté aujourd’hui. Mais à l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet entend bien surmonter ces résistances d’un autre âge. « C’est une attente très forte de nos compatriotes, un nouveau droit qui doit s’ouvrir » affirme-t-elle.  Sauf que ce droit d’être aidé pour mourir entraîne un devoir de tuer pour les soignants-ces-héros. Massivement révoltés, ils alertent sur les dangers et les dérives de l’euthanasie dans la presse.Mais l’euthanasie est à la mode – c’est raccord avec le fantasme d’un individu-dieu libéré de tout déterminisme. Je choisis mon sexe, je choisis les gênes de mes enfants sur catalogue, je choisis ma mort.

Mais puisqu’une majorité de Français le veut…

On ne change pas les lois de l’anthropologie à cause des sondages.

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Il ne s’agit pas ici de gagner des followers mais de transgresser un interdit universel. Que des médecins, des amis ou des parents aident leur proche incapable de mettre fin à ses jours, très bien, ce sont des choix individuels, des tragédies intimes que chacun dénoue comme il peut. Mais on parle là d’étatisation de la mort qui devient une prestation sociale. Et que fait l’Etat ? Il apprécie le ratio coût/avantage, il fixe des critères. Cela conduit à l’évaluation technocratique de la vie humaine. Qui définira une vie digne d’être vécue ? sur quels critères ? Enfin, le « suicide assisté » c’est un oxymore. Le suicide est un acte souverain et libre, qui ne peut pas être livré à l’assistanat.

Si on se fiche de l’anthropologie, soyons au moins pragmatiques. Quand on accompagne et soulage les malades et mourants, ils ne demandent pas à mourir. Dans tous les pays ayant légalisé l’euthanasie, les précautions et restrictions finissent par tomber. On finit par tuer des adolescents déprimés et des vieux qui se sentent coupables de vivre. On envisage d’abréger les souffrances de certains handicapés mentaux. Si on résume l’existence humaine en tableau Excel, il est rationnel de demander à chacun de sacrifier ses six derniers mois de vie si coûteux pour les comptes publics… C’est ainsi que le droit de mourir peut devenir insensiblement un devoir de mourir.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Rancune algérienne

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Les députés algériens ont voté le 24 décembre 2025 un projet de loi visant à criminaliser la colonisation française en Algérie (1830-1962). Il qualifie la colonisation de « crime d’État » et demande à la France des excuses officielles renouvelées et des réparations, et prévoit des sanctions contre la glorification ou la justification de la colonisation. Pour ce pays, parler d’hier permet surtout d’éviter de parler d’aujourd’hui.


Je suis né dans l’Algérie d’Albert Camus. C’est un fait biographique, pas un argument. Une lumière trop forte, une mer obstinée, une langue mêlée à d’autres langues. Un pays que ma famille a quitté dans la terreur des égorgements, des bombes et des fusillades. Les juifs y vivaient depuis des siècles. Ils n’avaient pas débarqué avec les colons européens. Ils ont disparu. Non pas dissous par le temps ni exilés par hasard, mais effacés. Sortis du récit officiel comme on efface une gêne. Cette disparition-là, curieusement, n’ouvre droit à aucune réparation.

L’Algérie ne sait faire que ressasser son histoire

Le 24 décembre dernier, l’Assemblée nationale algérienne a voté un projet de loi criminalisant la colonisation française et réclamant des réparations matérielles et morales lourdes. Dans l’Algérie du FLN, on appelle cela un acte de justice. J’y vois surtout un réflexe ressassé d’auto-justification : gouverner par l’accusation quand on ne sait pas, ou plus, gouverner le présent.

Rien de nouveau, en effet, sinon la surenchère. Après la mémoire blessée, la mémoire pénale. Après le récit, la facture. La colonisation devient ainsi un crime total, compact, transmissible par hérédité. Un bloc commode, sans contexte, sans contradictions, sans histoire. La nuance ennuie, la complexité épuise, la recherche dérange, alors que le tribunal, lui, rassure.

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Dans cette loi en gestation, l’idée de réparation – qui aurait finalement été abandonnée – était la plus ingénieuse. Elle permettait de parler d’hier pour éviter de parler d’aujourd’hui, du chômage massif, de la jeunesse qui fuit par dizaines de milliers, de l’économie sous perfusion, des libertés surveillées. Le passé, comme toujours, sert de rideau opaque derrière lequel le présent continue de se dérober.

Dans ce théâtre politique, la France n’est plus un pays, c’est une fonction, un accusé permanent, recyclable à l’envi. Une rente mémorielle plus stable que le dinar. Grâce à elle, le pouvoir revanchard d’Alger s’offre une grandeur historique à peu de frais et s’épargne l’examen le plus redouté, l’autocritique.

No future

Cette loi ne répare pas, elle fixe le récit et distribue les rôles sans rien apporter au peuple, claquemuré, sans le vouloir, dans son état de victime. Celui qui fait la part des choses est suspect, celui qui contextualise est disqualifié, celui qui parle d’avenir est prié de commencer par se repentir pour les autres.

Je garde de ce pays quitté dans la petite enfance quelques souvenirs confus. Je le regarde aujourd’hui avec la lucidité de ceux qui savent que l’histoire n’absout rien, et que le courage commence quand on refuse de mentir.

L’Algérie n’est pas coupable d’avoir été colonisée, mais peut-être d’avoir fait de cette épreuve une vocation politique infinie. À force d’accuser les morts pour exonérer les vivants, on ne fonde pas une nation, on pousse toujours la même pierre. Et l’on s’étonne ensuite que l’avenir préfère l’exil ?

La culture mais en mieux

Emmanuel Macron frappe le monde de la culture du sceau de son immodestie. Du Louvre à Notre-Dame en passant par la tapisserie de Bayeux et la Cité de la langue française, il entend laisser sa trace. Quitte à passer outre les avis des experts et à rester sourd aux cris d’alarme des défenseurs du patrimoine.


« Nous rebâtirons Notre-Dame plus belle encore », annonçait Emmanuel Macron au lendemain de son incendie. Ce superlatif inapproprié trahissait l’ambition démesurée d’un homme s’estimant capable de rivaliser avec les bâtisseurs de cathédrales ; et un malheur n’arrivant jamais seul, il fit planer, un temps, le risque d’un « geste architectural ». Le président annonçait dans cette même allocution que les travaux se mèneraient en cinq ans. Promesse tenue. Notre-Dame n’est pas devenue « plus belle encore », mais a retrouvé sa beauté immémoriale. Ce qui semble avoir un brin chafouiné le chef de l’État. Et le plus beau alors, le plus grand, il est où ? L’Élysée a donc sorti sa botte secrète : imposer des vitraux contemporains « pour laisser une trace de notre époque » – uniquement de l’époque ? Et l’artiste Claire Tabouret a été choisie pour créer six vitraux. Pourquoi pas, entre l’Église et l’art contemporain c’est une longue histoire, pas toujours heureuse, mais il n’y a pas eu que des ratés. Le scandale est que ces vitraux sont amenés à « remplacer » des vitraux de Viollet-le-Duc qui ont miraculeusement échappé aux flammes. Ils répondent harmonieusement aux fresques de leur chapelle et sont classés monument historique comme l’ensemble de la cathédrale. On les pensait protégés. Mais passant outre les avis négatifs de tous les experts, de toutes les commissions, et piétinant au passage la charte de Venise – ratifiée par la France en 1964, mais c’est un détail –, Emmanuel Macron espère voir leur dépose d’ici la fin de l’année pour fixer les vitres de Mme Tabouret. Et cela a un coût. Quatre millions d’euros. Habitués que nous sommes désormais à jongler avec les milliards, la dépense paraît dérisoire. Elle est en fait aberrante. L’établissement public chargé de piloter la reconstruction de l’édifice dispose encore de 140 millions d’euros sur les quelque 800 offerts par des donateurs du monde entier. Le chantier de restauration va donc se poursuivre, mais on apprenait en fin d’année qu’il manquait 140 millions supplémentaires pour vraiment achever le travail. Un appel au porte-monnaie des bonnes âmes a de nouveau été lancé, l’État ne souhaitant pas mettre la main à la poche alors qu’il est le propriétaire de Notre-Dame. Ainsi s’apprête-t-il à financer le caprice du chef sur le budget de la Culture et, en même temps, à négliger un trésor national.

Fric Frac au Louvre

L’immodestie est un gage de sincérité. Le musée du Louvre peut tristement en témoigner. Quelques mois avant le fric-frac du 19 octobre 2025 qui a révélé au grand public l’incurie de sa direction depuis des années, l’institution a reçu la visite d’Emmanuel Macron. Mettant de côté les dégâts des eaux récurrents et l’absence de caméras de vidéosurveillance, le président, qui n’est ni plombier ni installateur Verisure, a annoncé la « Nouvelle Renaissance du Louvre » (prière de respecter les majuscules). François Ier tremble pour sa postérité. Le projet ? La création d’une seconde entrée pour les visiteurs dans la colonnade de Perrault et l’ouverture, sous la Cour carrée, d’une salle réservée à La Joconde. Placer Mona Lisa à l’isolement est une nécessité réclamée par tous les amateurs qui ne peuvent plus déambuler dans un musée saturé par le tourisme de masse. Mais c’était sans compter avec la touche de l’artiste.

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Outre le fait qu’il aurait été plus judicieux de créer plusieurs petites entrées, non une seule et forcément grande, le projet élyséen repose sur un concours international d’architectes. Pourquoi un concours international ? Aucun architecte français ne serait susceptible d’aménager une entrée dans un monument historique et de creuser une nouvelle salle d’exposition ? Selon Emmanuel Macron, le chantier de cette splendeur coûterait environ cinq cents millions d’euros. Sous-estimation classique. On table aujourd’hui, et c’est une fourchette basse, sur plus de 1,1 milliard ! À vot’ bon cœur. La Cour des comptes a elle-même pointé cette dépense folle pour un musée qui a d’autres urgences et priorités à financer.

Flop à Villers-Cotterêts

En mars 2024, la Cour des comptes avait déjà dénoncé la mégalomanie présidentielle face à la dérive de la Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts. La remise en état du château – qui était une ruine – a d’abord été évaluée à 110 millions d’euros. Elle a finalement coûté 234 millions. De quoi restaurer quelques églises et châteaux en péril. Pour cela, il a fallu trouver l’argent là où il se trouve : 100 millions ont notamment été pris sur le plan de relance, 19 millions sur les crédits alloués à la presse et 5 millions ont été chipés au Centre national de la musique. C’est que le président voulait son grand musée. Lui qui parle anglais publiquement à la moindre occasion, a applaudi Aya Nakamura devant l’Institut de France en flammes (cérémonie d’ouverture des JO), et ne se soucie guère des coupes budgétaires de l’Alliance française et des lycées français à travers le monde, voulait un musée pour notre langue. Pourquoi pas. On pourrait aussi privilégier son enseignement et la défendre en sanctionnant, par exemple, les universités et municipalités qui rédigent leurs documents officiels en langage inclusif – Emmanuel Macron a critiqué l’usage de cette écriture, mais uniquement critiqué. Le château où fut signée l’ordonnance de 1539 qui affirme que « la langue de la France est le français » abrite une institution qui prône la « réinvention » et l’inclusivité. Aussi n’est-ce pas le musée de la langue française, mais « des langues françaises ». Son directeur Paul Rondin déclarant, lors de l’ouverture des lieux en 2023, qu’il faut « faire vivre la langue dans sa diversité hospitalière car les mots sont migrateurs ». Suivez mon regard.

Une dernière polémique risque de faire encore parler d’elle ces prochains mois. N’écoutant que lui pour applaudir à ses bonnes idées, le président a défendu mordicus le prêt de la tapisserie de Bayeux au British Museum en septembre prochain, durant les travaux du musée normand qui l’abrite. Tous les experts, sans aucune exception, se sont opposés au voyage de cette broderie du xie siècle de 70 mètres de long d’une extrême fragilité. Pour « revivifier » notre relation avec nos amis anglais, l’Élysée est resté sourd à toutes les mises en garde – même le directeur de l’institution londonienne avait refusé le cadeau empoisonné avant de revenir curieusement sur sa position. Et les interventions de plusieurs spécialistes de l’œuvre qui dénonçaient l’irresponsabilité d’un tel transfert ont tout aussi curieusement disparu sur internet[1]. Mais n’en doutons pas, dans sa vitrine outre-Manche, la tapisserie sera « plus belle encore ».


[1] Lire à ce sujet les articles de La Tribune de l’art.

La gauche liberticide rouvre la chasse aux « fachos »

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Les réseaux sociaux seront bientôt interdits aux Français de moins de 15 ans. Mais derrière les bonnes intentions se dessinent de plus sombres desseins, estime Ivan Rioufol


Interdire : l’obsession d’Emmanuel Macron, dès qu’il évoque le numérique. Il est vrai que ce nouveau pouvoir médiatique, massif et indomptable, s’est déjà substitué à la presse connivente. Les journalistes labellisés ont acté leur inutilité démocratique en copiant-collant la pensée officielle. Le débat a trouvé refuge sur l’agora de l’internet. Le récit dominant n’y fait plus autorité. La pensée unique a perdu son monopole. C’est dans ce contexte que, mardi, les députés (dont ceux du RN) sont venus appuyer l’idée fixe du chef de l’Etat de mettre au pas ces lieux trop libres. Ils ont voté (130 pour, 21 contre) pour l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans. « C’est ce que préconisent les scientifiques, c’est ce que demandent massivement les Français », a tweeté le chef de l’Etat. L’argument scientiste, brandi quand il s’agit de justifier des censures ou des contraintes, est utilisé pour évacuer les alternatives de bon sens. Quant à la demande massive des Français, elle reste une supposition commode. Certes, la dépendance des jeunes face à TikTok, Snapchat, Instagram, Twitter, etc. pose parfois de graves problèmes d’addiction. Cependant, ce n’est pas à l’Etat intrusif de se substituer à l’autorité parentale pour réguler l’usage de ces réseaux ouverts aux lanceurs d’alerte. Des filtres parentaux pourraient être envisagés. La suppression de l’anonymat est une piste qui n’a pas non plus été retenue. Ce recours à l’interdiction – une première en Europe – est dans la continuité de la politique de Macron qui veut contrôler la libre expression par tous les moyens, y compris l’identification numérique et le suivi personnalisé que nécessitera ce projet liberticide. Le parlement ne peut accepter cette chinoiserie étatique, sauf à faire le jeu d’une macrocrature.

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Observez : le temps des listes noires et des rappels à l’ordre est déjà de retour. D’Edwy Plenel à Laurent Joffrin, le manichéisme des délateurs rempile. Jamais l’accusation en « fascisme » ne s’est mieux portée que ces derniers jours. Il en sera ainsi jusqu’à la présidentielle. La gauche voit des « fachos » partout à sa droite, à commencer par Donald Trump quand il demande aux dirigeants européens de ne pas avoir peur de l’expression des peuples. C’est dans les rangs des « progressistes » en perdition que l’esprit totalitaire reprend corps, à mesure que s’affirme le réveil du peuple oublié et son besoin de réactiver la démocratie confisquée. Les redresseurs de torts s’indignent, à juste titre, de la brutalité de la police fédérale américaine qui tué deux pro-migrants en trois semaines à Minneapolis. Cependant, ces mêmes belles âmes se taisent face au massacre des Iraniens (35.000 morts, dit-on) par l’islamo-fascisme des mollahs. Plutôt que de s’excuser des désastres commis au nom de ses utopies, la gauche dogmatique replonge dans la diabolisation et le dénégationnisme. Pour elle, « la cécité est obligatoire » (Alain Finkielkraut1). En 2020, sur France Inter, le sociologue Geoffroy de Lagasnerie, déclarait : « J’assume totalement qu’il faille reproduire un certain nombre de censures dans l’espace public, pour établir un espace où les opinions justes prennent le pouvoir sur les opinions injustes ».  Ce type de réflexion stalinienne est ancré chez ceux qui se disent dépositaires de la vérité et de la morale. « Faire taire » est leur mot d’ordre. Ils sont les néo-fascistes.

  1. Le coeur lourd, Gallimard ↩︎

Requiem pour l’économie française

Selon le journaliste et essayiste Éric Revel, le bilan économique du « Mozart de la Finance » est une suite de fiascos et de renoncements.


Causeur. Les (rares) défenseurs d’Emmanuel Macron soulignent qu’il a abrogé l’ISF, instauré la « flat tax », attiré des investisseurs étrangers, relancé le nucléaire et initié le plan de réindustrialisation « France 2030 », doté de 54 milliards d’euros sur cinq ans. Ce n’est pas rien !

Éric Revel. Emmanuel Macron a fait tout et son contraire ! Avec le nouveau budget, une forme d’impôt sur la fortune risque de voir le jour. La relance du nucléaire vient après la décision, au début du premier quinquennat, de fermer une dizaine de réacteurs au profit de l’énergie renouvelable. Et je pourrais multiplier les exemples d’erreurs engendrées par ses zigzags politiques. Il avait promis un chômage structurel de 5 % à la fin de ses mandats, le chômage est reparti à la hausse et dépasse aujourd’hui 7 % de la population active. La réindustrialisation est un leurre. La contribution de l’industrie à notre PIB national est inférieure en proportion à celle de la Grèce ! Sans parler de l’endettement du pays : un milliard par jour ouvré depuis le début de son premier quinquennat, comme le dit François Fillon. Un désastre !

Le président est-il encore populaire parmi les grands patrons ?

Macron a été choyé, poussé, encensé par le patronat qui voyait en lui le père de la « start-up nation ». Macron avait juré de réformer la dépense publique et de réaliser 60 milliards d’économies budgétaires par an. Les grands capitaines d’industrie l’ont soutenu à travers leurs médias et il les a plantés : le pays a créé près de 200 000 postes de fonctionnaires. L’économie française est au bord de la récession. Les patrons français ne cachent plus leur agacement en privé. Ils essaient d’y voir clair pour 2027. Sans enthousiasme.

Emmanuel Macron est-il responsable de la totémisation de la réduction du temps de travail en France ? Ne devrait-on pas plutôt désespérer de nos compatriotes ?

Les 35 heures sont une invention socialiste, comme la retraite à 60 ans. Nos dépenses sociales sont hors de contrôle et le mur de la dette se rapproche : sans efforts, le pire est devant nous. Macron a tenté d’acheter ce qu’il reste de paix sociale en signant à tour de bras des chèques dont les Français, c’est vrai, sont si friands. L’argent magique n’existe pas. Les Français doivent se réveiller : notre modèle social est infinançable !

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Malgré un double quinquennat marqué par la dérive budgétaire, le déclin démographique, le creusement des déficits commerciaux et les fermetures d’usines, l’État continue de se financer sans problèmes sur les marchés financiers. Comment cela s’explique-t-il ?

Sans problème, dites-vous ? Les taux d’intérêt auxquels Bercy emprunte sont de plus en plus élevés. Notre situation est masquée par les difficultés économiques allemandes qui permettent à l’écart de taux d’emprunt entre les deux pays de ne pas trop s’aggraver. Mais dans deux ou trois ans le service de notre dette atteindra 100 milliards d’euros ! Bien plus que le budget de l’Éducation nationale. C’est un autre fiasco financier du « Mozart de la finance ».

Le successeur d’Emmanuel Macron ne sera-t-il pas obligé de se conformer aux attentes de Bruxelles ?

Les candidats qui se bousculent sur la ligne de départ ne semblent pas avoir conscience des difficultés qui attendent le « malheureux » élu. Il faudra renégocier notre contribution à Bruxelles et réorienter cette Europe vers plus de souveraineté nationale et moins de fédéralisme. L’Europe est un marché, mais ce n’est pas une puissance. Si elle ne se ressaisit pas, elle sera effacée de l’Histoire.


Éric Revel, C’est Mozart qu’on assassine, Ellipses, 2025. 232 pages

C’est Mozart qu’on assassine !: Les fiascos de la décennie Macron

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« Les Hyaines », le bestiaire satirique de Bruno Lafourcade…

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L’Occident a vu surgir ces dernières décennies une faune improbable composée d’êtres hybrides issus de croisements incertains résultant d’expériences idéologiques débridées. L’Europe compte sur son sol les spécimens les plus représentatifs de cette mutation.


Plusieurs espèces sont apparues en France, qui vivent principalement dans les aires médiatiques, universitaires ou artistiques. Bruno Lafourcade, écrivain et zoologiste à ses moments perdus, consacre son dernier ouvrage à la classification et à la description de ces nouvelles créatures tout à la fois fragiles et disgracieuses, empotées et envahissantes, arriérées, vaniteuses et désarmantes. Pour les désigner et dépeindre le plus précisément possible leurs mœurs et leurs manières de se reproduire et d’envahir l’espace public, l’auteur a inventé de nouveaux noms caractérisant l’espèce primitive et les sous-espèces auxquelles elles appartiennent. Ainsi, le titre de son remarquable bestiaire, Les Hyaines, comporte-t-il un néologisme mêlant les mots haine et hyène. Un chapitre est par ailleurs consacré aux indigénisses, un autre aux rhinocérats, un autre encore aux rastaqueers, etc. Ces créatures monstrueuses existent. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder la télévision publique, d’écouter France Inter, de lire les pages culturelles de Télérama, de compulser les œuvres de Virginie Despentes, d’Annie Ernaux ou de Mona Chollet, de visiter certains hauts lieux de l’art contemporain ou d’avoir vu la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, par exemple. Ces hideux personnages présentant de nombreuses tares prêtant à sourire, Bruno Lafourcade ne pouvait manquer de les relever et, usant de tout son art, d’ajouter son grain de sel et quelques piments littéraires déclenchant régulièrement chez le lecteur des éclats de rire revigorants. Les Hyaines sont par conséquent un ouvrage zoologique mais également thérapeutique, voire même prophylactique, absolument indispensable au moment où débute une année qui n’annonce rien de bon, et en tout cas pas l’extinction rapide de ces engeances post-humaines. 

A ne pas manquer, Bruno Lafourcade: Macron, un homme de circonstance

Difformités

Sans jamais se départir d’une ironie cinglante et salutaire, Lafourcade dépeint méticuleusement ces êtres difformes, fruits de copulations idéologiques consanguines. Entre autres choses, il excelle dans l’art de parodier leur idiolecte, une langue dépourvue de charme et souvent de sens, pauvre en vocabulaire, à la syntaxe délabrée, dérivée du globish, du rap, de l’arabe, de la novlangue woke ou de la prose indigente des stars de l’après littérature. Toutefois, suivant les recommandations de Philippe Muray qui considérait que « ce que l’époque dit d’elle-même à chaque instant est indicible autrement que dans sa langue » et préconisait par conséquent de « la laisser en parler, de lui ouvrir sans cesse des guillemets, dans l’espoir qu’elle voie ce qu’elle dit et qu’elle entende ce qu’elle fait », Lafourcade cite également, sans en changer un mot, les gargouillis et les gribouillages des plus éminents représentants des différentes espèces analysées. L’alternance est redoutable ; il arrive qu’on ne sache plus si l’on a affaire à un pastiche ou non. Au début du chapitre intitulé L’âme bâtée, en revanche, aucun doute n’est possible : « On dirait que le monde se bat pour qu’il n’y ait plus aucun cœur. C’est peut-être ce que j’ai voulu faire en écrivant : sauver une noisette, un sourire, une feuille d’arbre. En fait : sauver le monde. » Rien ne peut surpasser cette inimitable fadaise, cette incomparable niaiserie, cette purge bobinesque qui fait se pâmer d’admiration tout le petit monde de la rue de Valois et ses satellites culculturels. Cette prose énurétique fut pissotée par celui que d’aucuns appelèrent le barde creusotin et derrière lequel on aura reconnu feu le bedeau Christian Bobin. Malicieux, Bruno Lafourcade feint de rendre hommage à cette miction littéraire et à son auteur. Confronté à un supposé cousin imperméable à la pompe bobinienne, il défend bec et ongles « le meilleur d’entre nous », celui qui n’écrivait pas que des « choses jolies » mais disait aussi:« J’aime profondément les gens ». Lafourcade étrille en revanche sans détour « la princesse des huées glissant sur les gouffres amers », l’albatroce Christiane Taubira, alias Mémé Césaire – quelques lignes extraites des parpaings littéraires de cette dernière confirmeront ce que nous savions déjà : plus proche du pélican que de l’aigle, l’albatroce guyanaise ne connaît de cimes que celles du clapotis des marécages médiatiques et des bourbiers politiques. En un mot, ça ne vole pas haut !

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Trois chapitres ravageurs sont consacrés aux cultueuses de toutes sortes:les âmes artistiques et néo-rurales qui massacrent les villages à coups de « spectacles vivants » censés valoriser la « mixité intergénérationnelle » ; ou Nolwenne, la directrice asexuelle de la polythèque de Gonade-les-Bruyères, et Alain.e, son assistante polythécaire transitionnelle ; ou les libraires militantes et incultes qui tentent de vous refourguer de « belles lectures », entre autres un recueil de nouvelles gélifiées au profit des Restos du cœur, mais peinent à retrouver les livres que vous avez commandés, surtout si les auteurs de ces livres s’appellent Patrice Jean ou… Bruno Lafourcade.

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Quelques savoureux chapitres règlent son sort au saltimbank, ce « riche improductif qui joue au miséreux, à l’acteur et à l’indigné ». Il y en a une caisse et un petit fût, des saltimbanks. Ils sont interchangeables, « l’insignifiance d’un Mathieu Demy ne faisant pas d’ombre à la platitude de Vincent Macaigne ».Léa Seydoux, rappelle Lafourcade, tente maladroitement de dissimuler qu’elle l’est de naissance : « C’est la rue qui m’a éduquée », ose affirmer cette actrice qui réussit le prodige d’afficher toujours la même bouille ahurie, quel que soit son rôle, et même lorsqu’elle n’en joue aucun. Ça s’indigne pas mal, chez les saltimbanks, au sujet des sans-papiers et de l’empreinte carbone, entre autres panurgeries. Lafourcade tire à vue et n’oublie personne, ni Juliette Binoche, ni Corinne Masiero, cette « anticonformiste » adoubée par « le bulletin paroissial Téléramen ». Le système médiatico-culturel se félicite d’avoir pu enrôler cette mauvaise actrice, cette féministe pro-voile qui humilie les prolos en laissant croire qu’ils sont à son image. Télérama, le ministère de la Culture et les organisateurs de la cérémonie des César savent pouvoir compter sur cette fausse rebelle qui fait mine de critiquer un système dont « elle est à la fois l’employée et le contremaître » – Mme Masiero joue en effet dans de mauvais téléfilms promouvant, l’air de rien, l’immigration incontrôlée, l’antiracisme racialiste et toutes les âneries wokes. « Cette obscène croit sincèrement à son anticonformisme, écrit Bruno Lafourcade, elle pense vraiment être “quelqu’un qui n’est pas dans la norme de ce qu’on attend à la télé, au cinéma ou au théâtre, d’une gonzesse – enfin d’une personne de sexe féminin, qu’elle soit cis-genre ou pas, d’ailleurs”. On conseillera à Mme Masiero de regarder les films, les séries, les publicités et les émissions de ses patrons ; elle saura qu’elle est la norme – y compris, bien entendu, dans sa façon d’ajouter “cis-genre ou pas”. »

A lire aussi, du même auteur: Fumisteries et balivernes: quand le théâtre féministe «taille en pièces le patriarcat»…

Après avoir tiré le portrait, avec l’humour qui le caractérise, de l’altérophile, des succubes volantes, du géniart et du comique tripier, et avant un dernier chapitre consacré aux rézoos,cette« ménagerie de vers »où grouillent des asticots anonymes névrosés, narcissiques ou haineux, Lafourcade se livre à un numéro désabusé d’autodérision en évoquant un écrivain qui « rêvait d’être lu par ceux qu’il croyait mépriser », un « martyr d’opérette », un « prophète de cave » déversant sa bile littéraire dans le vide, tirant sur des ombres pour le plaisir du bruit, un bruit tout mesuré dont l’écho, immédiatement absorbé par ce monde qui l’ignore, est imperceptible. En décrivant, avec beaucoup d’ironie et un zeste de méchanceté, un monde invivable où plus personne ne peut prétendre échapper à la sinistre attraction de ce trou noir et comique qu’est devenue notre époque, Lafourcade ne favorise sans doute pas le recrutement de lecteurs plutôt accoutumés aux œuvres léthargiques sponsorisées par les médias publics et Télérama. À ceux qui ont su éviter les prospectus littéraires estampillés Trapenard and Co mais qui ne connaissent pas encore les livres de Lafourcade, nous ne saurions trop recommander son dernier. Pour commencer.

224 pages

Les hyaines

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Maintenant Brigitte Fossey a vingt ans!

Il ne vous reste plus que neuf chances d’assister à la lecture de Moby Dick de Herman Melville – traduction de Henriette Guex-Rolle – par Brigitte Fossey (tous les lundis à 19 h jusqu’au 30 mars au Théâtre de Poche). Il y a l’histoire de cette pêche à la baleine, la poursuite du grand animal blanc, l’occasion de se frotter à ce roman ponton de la littérature américaine et aussi de voir une grande comédienne dans sa large palette de chasseresse à ingénue, du drame des abysses à la comédie maritime.


Disons-le, tout de go ! Sans ambages. Bien sûr, nous allons au théâtre ce soir pour affronter le cachalot fripé des mers huileuses du Sud et apercevoir la jambe en bois de ce possédé, ce buté de capitaine Achab, sentir le souffle de Melville et ses baleiniers en meute, comprendre la folie d’un seul homme, approcher l’œuvre de Dieu, suivre la route de Melville le Shakespearien ; ce ne sont là, à vrai dire, que des prétextes, du vernis littéraire, une argutie de critique et une fausse piste. Soyons honnête, sincère, nous allons au Théâtre de Poche pour sa présence, pour flirter avec cette comédienne, une star que nous aimons tendrement.

Quelle lecture !

Même la Reine Élisabeth II ne résista pas à son minois de fillette. Bien sûr, le texte de Melville n’est pas une mince affaire, il sédimente la mise en scène, il immerge cette salle du bas, recroquevillée comme un coquillage, attentive au moindre harpon, Moby Dick, cette lecture de jeunesse ne s’oublie pas innocemment sur une table de chevet, ce roman creuse son sillon durablement. « Je voulais lire cette histoire à haute voix pour jouer, vivre et faire vivre cette pêche désespérée et passionnante de l’animal blanc et menaçant comme la mort, blanc et menaçant comme le soleil si l’on s’en approche » écrit Brigitte Fossey dans ses intentions. Mais c’est bien pour elle que le public se déplace, en masse, en bloc, toutes générations confondues ; ce soir-là, il y avait un Académicien ancienne plume de François Mitterrand, un reporter d’enquêtes exclusives et des scolaires. Ce public veut encore la voir, se baigner encore une fois dans sa voix chaude, tantôt distante à la manière de ces bourgeoises bien élevées, tantôt drôle quand elle prend des accents cannibales. Le public est fébrile, suspendu à ses premiers mots. La tension des premiers instants est la montée des escaliers pour les amoureux. Sera-t-elle la même, confusément Yvonne de Galais et la mère de Vic, Henriette Caillaux ou la passagère agressée dans un train par deux marlous ? Le public est rassuré, la voix de Brigitte, souvent rieuse, détachée, presque souveraine, contrebalancée dans la seconde par une veine plus piquante, presque boulevardière, à courant alternatif, va se libérer.

A lire aussi: La leçon de style de Geneviève Casile

Joie et conviction

Au fil du spectacle, la comédienne pleine de hardiesse et de malice, vogue à sa manière, jamais figée, libre dans ses échappées, libre dans son interprétation comme elle le fut tout au long de sa carrière au cinéma et à la télévision, jamais là où sa blondeur et son élégance naturelle pouvaient la cantonner. Elle sera, tour à tour, Ismaël, Starbuck, Queequeg, le Pequod et le cachalot. Il y a toutes les Brigitte dans ce Moby Dick « ramassé » en une heure pour exister sur les planches. Une large palette se déploie, elle chante, elle combat, elle philosophe, elle apostrophe, elle incarne tous les personnages avec une sorte de joie intérieure et de conviction. Alors, le public s’abandonne à elle, il croit en elle. La comédienne a maintenant vingt ans, elle rayonne. Elle va jouer avec ce public fidèle qui accepte tout d’elle parce qu’il est en confiance. L’actrice à la carrière commencée si tôt, faite de succès populaires, transporte, ce soir-là, ses bagages ; elle possède avec elle la mémoire de tous ses autres rôles. C’est un privilège. Qu’on le veuille ou non, la comédienne n’arrive pas seule. Brigitte s’avance vers nous, avec son monde, tout un imaginaire construit patiemment. Chaque film, chaque pièce, chaque téléfilm venant apporter une couleur différente, une émotion particulière, une audace ou une blessure à sa densité. Quand Brigitte lit, nous voyons toutes les héroïnes du passé danser devant nos yeux, des paysages se soulèvent ; là, une brume berrichonne du temps du Grand Meaulnes, là, une image de carte postale des années 1980, une illustratrice en salopette de jean conduisant une Matra Rancho derrière le Panthéon. Brigitte, c’est tout ça et encore plus. Il ne vous reste plus que neuf dates pour ressentir cette vague.

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Carolyn Carlson: le phénix

C’est quasiment un moment historique. Ce l’est du moins dans le monde des arts. Même si elle n’interrompt pas ses activités futures, Carolyn Carlson doit se résoudre à dissoudre la dernière des compagnies qu’elle aura eu à diriger. Les ultimes spectacles de la Carolyn Carlson Company ont lieu au Théâtre des Champs Elysées, là où précisément, il y a 58 ans, la danseuse qu’elle était alors enthousiasma pour la première fois le public français.


La chorégraphe Carolyn Carlson décorée par François Hollande en 2014. DR.

Toute sa vie d’artiste n’a été que surprises, découvertes, rebondissements, révolutions, émerveillements. De sa première apparition en 1968 avec la compagnie d’Alwin Nikolaïs à sa consécration à l’Opéra de Paris avec « Density 21,5 » en 1973, de la Fenice de Venise jusqu’à Helsinki, puis de Stockholm ou du Colisée de Roubaix à la Cartoucherie de Vincennes, le parcours de Carolyn Carlson relève de l’épopée. Une épopée heureuse d’ailleurs, comme si l’optimisme souriant et la foncière bienveillance de l’étoile-chorégraphe lui servaient de talisman.

Aujourd’hui, il est temps de revenir sur cette trajectoire fulgurante qui a fait de Carolyn Carlson, danseuse fabuleuse et chorégraphe prolifique, un trésor national vivant nourrissant toujours nombre de projets.  

Sa première apparition en France

Dans l’ébullition de 1968, avec la Nikolaïs Dance Company où elle dansait depuis 1965, elle déboule à Paris qui découvrait tout juste les grandes figures de la danse américaine, Merce Cunningham ou Alwin Nikolaïs. Et là, au cours du Festival international de la Danse qui se déroule au Théâtre des Champs-Elysées, on lui décerne le titre de « meilleure danseuse ». « C’était une distinction magnifique, se souviendra Carolyn Carlson. Seulement, nous étions déjà repartis pour New York quand elle m’a été octroyée et je n’ai appris la nouvelle qu’un an plus tard, quand nous sommes revenus à Paris danser au Théâtre de la Ville. Lors de ce deuxième séjour, un soir où je découvre la façade de l’Opéra avec le créateur de lumières John Davis, j’ai eu un choc devant l’édifice, un sentiment de déjà vu et la prémonition qu’un jour j’y travaillerai. J’avais déjà eu une semblable prémonition qui me disait que j’aurai à faire le tour du globe. Mais la seule découverte de la France était déjà éblouissante pour la Californienne que j’étais. Si neuf, si exotique, jusqu’à la saveur de la soupe à l’oignon accompagnée de crème fraîche avec de petits croûtons de pain qu’on dégustait la nuit aux Halles après les spectacles. »  

En 1970, Carolyn Carlson quitte New York et son maître Nikolaïs pour revenir en France avec John Davis et s’installe un temps dans un petit hôtel de l’île Saint-Louis, « à une époque où l’on pouvait encore vivre à bon marché à Paris ». C’est alors que Thomas Erdos, l’agent de Nikolaïs, la présente à Anne Béranger qui l’engage dans sa compagnie. Et qu’en 1971, à la Gaieté Parisienne, elle découvre Le Regard du sourd de Bob Wilson. « Un spectacle qui durait cinq heures, une révolution des rapports entre le temps et l’espace. Et pour moi, une révélation qui m’a déterminée à créer mes propres spectacles ».

Au Festival d’Avignon de 1972, dans la cour d’honneur du Palais des Papes, Carlson compose alors Rituel pour un rêve mort sur une idée de John Davis, avec l’aide de Maurice Fleuret quant aux choix musicaux.

L’année suivante, elle retrouve Nikolaïs à l’Opéra de Hambourg où ce dernier est invité à créer un spectacle avec Pierre Henry et Nicolas Schaeffer. Et c’est là qu’elle rencontre Rolf Liebermann, lui qui était à l’origine de ce projet. « Un peu plus tard, à Londres, où je monte un ouvrage pour la London Contemporary Dance Company en compagnie de Larrio Ekson qui est alors mon partenaire privilégié, Hugues Gall, envoyé par Liebermann, me propose de participer à un hommage rendu à Edgar Varèse à l’Opéra de Paris. Une fois encore inspirés par les écrits de Nietzche, John Davis et moi préparons « Density 21,5 ».

Un chef d’œuvre qui va s’inscrire subitement dans le paysage français et qui lui ouvrira les portes de l’Opéra de paris. « Deux mois de travail pour un solo de sept minutes. Je n’avais évidemment nullement conscience de ce qu’il allait représenter pour moi ».  

« The Tree » de Carolyn Carlson © Frédéric Iovino

Scandales et batailles d’Hernani

Tout juste nommé à la tête de l’Académie nationale de Musique et de Danse, Rolf Liebermann offre à Carolyn Carlson une position unique dans un théâtre lyrique en l’installant en tant qu’« étoile-chorégraphe » et en permettant, parallèlement à cette institution séculaire qu’est le Ballet de l’Opéra, que se crée avec des danseurs contemporains ce Groupe de recherches théâtrales de l’Opéra de Paris (GRTOP) qui va camper dans la Rotonde des Abonnés. Avec cette compagnie autonome, la jeune chorégraphe, durant une période particulièrement fertile, concevra L’Or des fous /Les Fous d’Or ; X-land ; Wind, Water, Sand ; This, That and the Other ou encore The Year of the Horse.

« De 1974 à 1980, Liebermann me soutient sans faillir, mais c’est à l’Opéra un bordel sans nom. Chaque spectacle engendre des conflits épiques dans la salle, les insultes fusent, le charivari est constant, le refus d’une partie du public absolu. Et Liebermann qui me dit à l’oreille : « Darling, tu es un génie, mais tes spectacles sont beaucoup trop longs »

Impossible aujourd’hui où les publics demeurent si passifs d’imaginer les tapages d’alors. La salle de l’Opéra rappelle la bataille d’Hernani ou le scandale de la création du Sacre du Printemps de Nijinski. On se bat parfois dans les loges. Des furieux, des réactionnaires hostiles à toute modernité hurlent « communistes » à ceux qui soutiennent le spectacle ou qui, simplement, veulent le regarder en paix. En attendant, Carolyn Carlson jette les bases de ce qui sera la danse contemporaine en France. Et nombre de très jeunes artistes qui constitueront les bataillons de la Nouvelle Danse française accourent dans la Rotonde des abonnés où Carolyn Carlson prodigue généreusement ces cours qui vont établir sa renommée de pédagogue. 

Mais en 1980, le contrat de Liebermann s’achève. « C’était la fin d’un cycle. Dans ma vie privée aussi : John Davis et moi, nous nous séparons. Je ne savais vraiment pas que devenir quand brusquement je reçois un appel du fondateur de l’Automne musical de Côme, Italo Gomez, qui veut m’engager à Milan. Finalement, ce sera à Venise, à la Fenice dont il est devenu le directeur. Je m’y transporte avec Larrio Ekson et Jorma Uotinen, autre danseur rencontré à Helsinki en 1976 au cours d’une création pour le Ballet national de Finlande. »

Sous le signe de l’eau

« L’eau, le calme, le silence, les nuits noires sur les canaux, le brouillard, la beauté partout : à Venise, je baigne dans un climat qui me marque profondément. J’y trouve un lyrisme, une poésie nouvelle ». Cette atmosphère singulière de Venise donne naissance à Undici Onde en 1981, à Underwood en 1982, à L’Orso e la luna qu’on verra dans la cour du Palais des Papes en 1983 ou à Blue Lady la même année, un solo emblématique chorégraphié sur la musique de René Aubry.

Carlson reste à Venise jusqu’en 1985, Mais elle y retournera quatorze ans plus tard. De 1999 à 2002, elle prend la direction de la première Biennale de la Danse de Venise, crée Light Bringers sur une composition de Phil Glass en 2000, dans le théâtre de verdure de l’île de San Giorgio Maggiore. Et en 2002, toujours sous le signe de l’eau, Writings on Water, musique de Gavin Bryars. Elle est honorée en 2006 par le Lion d’Or de la Biennale. Cependant quand s’est achevé le premier cycle vénitien, c’est une fois encore l’incertitude pour la chorégraphe. « Je ne sais pas où aller. Et c’est Gérard Violette qui m’offre alors de devenir artiste résidente au Théâtre de la Ville. J’y présente quatre créations, dont Still Waters en 1986 ou Dark en 1988. Mais la rupture est brutale : un jour, je m’entends dire par lui que je ne suis plus dans l’air du temps ».

Nouveau rebondissement. Carlson se retrouve alors invitée en Finlande en 1991, sur la terre de ses ancêtres: « Une très belle époque avec mon fils à l’école française d’Helsinki et moi au milieu de ceux qui sont de mon sang, les Finlandais, des fous comme moi. Car petite-fille de quatre grands-parents originaires de Finlande ayant fui l’invasion russe et installés en Californie, je me sens effectivement terriblement finlandaise. Quand j’eus 18 ans, ma mère m’avait même envoyée à Helsinki pour qui j’y trouve un mari ».

Pour le Ballet de l’Opéra National en 1991, la chorégraphe crée Maa en collaboration avec la compositrice Kaija Saariaho. Et elle rencontre un autre danseur qui sera l’un de ses plus extraordinaires interprètes, Tero Saarinen, devenu depuis un remarquable chorégraphe. « Après deux ans au milieu des lacs, je suis appelée à Stockholm pour y diriger durant un an le Ballet Cullberg. Mais de cela je n’ai rien à dire. Ce fut la pire de mes expériences ».   

La Parisienne

Elle a beau se sentir certes finlandaise, Carlson n’arrêtera jamais de dire qu’elle n’est nulle part aussi bien qu’à Paris : « Oui, c’est bien Paris qui est ma vraie patrie. C’est là que je vis le mieux et j’y reviens toujours. En 1978, j’avais fait un rêve où je me voyais enseigner dans un studio au milieu des bois. Eh bien, ce rêve s’est réalisé en 1999. Grâce à Jean-Jacques Aillagon et avec l’aide de la Ville de Paris et d’Ariane Mnouchkine, j’ai pu créer l’Atelier de Paris à la Cartoucherie de Vincennes ».

Effectivement abrité sous de grands arbres, ce bel ensemble de studios champêtres est devenu en 2016 Centre de développement chorégraphique national. Et parmi d’innombrables professeurs, ce sont aussi des artistes de premier plan qui y ont enseigné, comme Trisha Brown, Lucinda Childs, Meredith Monk ou Susan Buirge. Enfin, dès 1999 déjà, Carolyn Carlson a lancé le festival June Events qui présente une foule de jeunes chorégraphes à la Cartoucherie de Vincennes.

La voilà bientôt qui va passer huit ans à la tête du Ballet du Nord, Centre chorégraphique national du Nord-Pas de Calais à Roubaix où elle réuni des danseurs rencontrés lors de ses divers périples et où elle crée un solo magique, Dialogue avec Rothko. Et y fait aussi danser cet autre solo qu’elle avait créé pour elle, Blue Lady, par ce fascinant interprète qu’est Tero Saarinen. Ce sont d’ailleurs deux hommes, et non des femmes, qui ont ressuscité de la façon la plus captivante ces deux solos emblématiques de Carolyn Carlson. Avant Saarinen, Jean-Christophe Paré, Premier danseur de l’Opéra, avait repris Density 21,5. « Jean-Christophe a une morphologie proche de la mienne. Et Tero a étudié le kabuki au Japon où ce sont des hommes qui tiennent les rôles féminins » résume la chorégraphe.

« Roubaix a été une expérience extraordinaire. J’y ai joui d’une parfaite liberté et nous avons pu déployer dans la ville et dans la région des activités considérables avec la population, avec les jeunes en particulier. Les rapports à ce public avec lequel nous avions tissé des liens étroits ont été extrêmement gratifiants. Des gens pleuraient à mon départ. Et moi qui avais vécu sept ans à New York dans des quartiers qui n’étaient pas des plus huppés, j’ai retrouvé dans le Nord cette même simplicité métissée, une population généreuse et sans prétention qui m’a beaucoup inspirée ».

Retour à Paris

Mais qu’allait donc faire Carlson une fois achevé le cycle roubaisien ? La chance lui sourit encore. Le directeur du Théâtre de Chaillot devenu Théâtre national de la Danse, Didier Deschamps, lui offre de la recevoir en tant que chorégraphe résidente durant deux ans. « Le lieu est immense, froid, impersonnel, nous avons travaillé dans un studio sans fenêtre et bas de plafond. Mais nous y rencontrerons un public chaleureux, considérable, plus de mille personnes à chaque représentation ».

Entretemps Carlson crée Signes en 1997, pièce spectaculaire accompagnée de pages musicales de René Aubry et commandée pour le Ballet de l’Opéra de Paris par Brigitte Lefèvre qui a voulu confronter le peintre Olivier Debré, auteur des décors et ici démiurge, à la chorégraphe. Les rapports avec Olivier Debré sont orageux, mais cela débouche sur un spectacle extraordinairement beau dans des décors enivrants repris de multiples fois à l’Opéra Bastille. Et bien plus tard, en 2014, voici Pneuma, vaste rêve superbement dansé par le Ballet de Bordeaux. « C’est un poème en soi de réveiller notre conscience dans des confrontations avec l’infini où l’on peut pénétrer l’immensité » a écrit Bachelard qui a inspiré cet ouvrage, lequel est dansé dans une scénographie onirique de Rémi Nicolas avec en arrière-fond des musiques de Gavin Bryars et de Philip Jeck.

« Je me sens en dialogue constant avec la nature, la terre et les cieux, avance Carolyn Carlson. Je prête une attention particulière aux couches supérieures de l’atmosphère : nuages, étoiles, soleils, pluies, lunes, aux origines mystiques des anges et aux possibilités d’existence d’autres dimensions. Combien de fois, dans nos vies surchargées, n’avons-nous pas levé les yeux au ciel afin de scruter ce vide, cet invisible ? Je me souviens, lors d’un voyage dans le Colorado, au Grand Canyon, d’un immense panorama à la beauté inégalable, au sein d’un espace désertique et sans fin. C‘était comme si l’on se retrouvait sur le toit du monde, avec la tentation terrifiante de vouloir se jeter dans cet infini. Qu’est-ce donc que cette immensité sans nom ? Ce poème qui s’écrit depuis la naissance du monde ? C’est cela que j’ai évoqué dans « Pneuma ». »

Avec les représentations de The Tree au Théâtre des Champs-Elysées, autre ouvrage inspiré par les écrits de Bachelard, c’est aujourd’hui un nouveau cycle qui s’achève. Rien de plus ! Le futur de Carolyn Carlson est riche en projets. Le prochain, à la demande de Kader Belarbi, ci-devant danseur étoile à l’Opéra de Paris et alors directeur du Ballet du Capitole de Toulouse, sera une création en juin pour cette compagnie.     

Le ministère de la Culture a soutenu sans faiblir la Carolyn Carlson Company depuis sa création en 2014. Mais le contexte économique est lourd. Si les publics sont toujours enthousiastes pour voir ou revoir le travail de Carlson (« Il suffit d’annoncer la venue de Carolyn, disait Thomas Erdos, le représentant de Pina Bausch en France, pour que sur tout le territoire les salles s’emplissent aussitôt »), les programmateurs, toujours en quête de nouveautés et surtout au jugement aussi formaté qu’incertain, se font tirer l’oreille. Comme dans d’autres univers, le monde du spectacle est dur aussi bien pour ceux qui débutent que pour ceux qui durent longtemps. Mais si la danse venait à manquer, il resterait toujours à Carolyn Carlson l’écriture et la calligraphie.   


The Tree. Chorégraphie de Carolyn Carlson. 1h15

Le 30 janvier 2026 à 20h. Le 31 à 18h. Théâtre des Champs-Elysées.

Faut-il faire entrer Samuel Paty au Panthéon?

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Selon Elisabeth Lévy, le Panthéon ne peut pas devenir un moyen de nous donner bonne conscience quand nous avons collectivement failli.


Faire entrer Samuel Paty au Panthéon. Alors que quatre complices présumés de son assassin sont jugés en appel à partir cette semaine, c’est la demande d’un collectif dont fait partie sa sœur Gaëlle. Pour « dire que l’assassinat d’un enseignant n’est pas un fait divers mais une atteinte à l’un des fondements de la République. » Pour les signataires, ce serait un message de fermeté civique à tous ces professeurs, héritiers des hussards noirs qui « chaque jour font tenir la promesse républicaine, souvent dans la fatigue et l’isolement » – une façon de leur dire « vous n’êtes pas seuls », donc.

Je suis réservée

Nous devons évidemment honorer Paty, rappeler qu’il est mort pour avoir voulu apprendre à ses élèves à penser librement. On peut donner des places, nommer des écoles, bien sûr il faut le faire, néanmoins je suis un peu sceptique sur la panthéonisation.

Au Panthéon, on ne célèbre pas les symboles, les grandes causes ou les corporations méritantes mais des individus d’exception qui ont « marqué l’histoire de France ». Ce n’est pas une maison des victimes, ni même des héros car il faudrait une tour. C’est petit, le Panthéon ! Pourquoi pas le père Hamel ? Ou Arnaud Beltrame ? Ou Alfred Dreyfus comme le demandent certains ? Dreyfus a subi l’injustice avec dignité et courage mais si la vérité a triomphé contre l’injustice, c’est grâce à Zola. Qui est au Panthéon.

A lire aussi, Lisa Kamen-Hirsig: Autorité à l’école: l’incantation ne suffira pas

Et pour finir, le Panthéon n’est pas non plus un moyen de nous donner bonne conscience quand nous avons failli. La France n’a pas su protéger Samuel Paty et elle ne protège toujours pas les professeurs menacés. Déni, « pas de vagues » et fausse compassion sévissent encore à l’Education nationale et ailleurs. Alors que toutes les études montrent que l’islam européen est gangrené par l’islamisme, que la jeunesse musulmane française est de plus en plus acquise aux thèses fréristes, que l’islamisme d’atmosphère s’étend dans l’espace public, la doxa médiatique reste inchangée : pas d’amalgame, attention à ne pas confondre la « toute petite » minorité séparatiste et l’écrasante majorité laïque et républicaine…

Ce n’est pas ce que disent les études

On n’honorera pas la mémoire de Samuel Paty avec des grands discours sur les valeurs de la République et de tels mensonges, mais en rappelant chaque jour dans les écoles qu’au pays de Voltaire, on a le droit de critiquer voire détester les religions. En disant ce qu’on voit sans avoir peur d’être accusé d’islamophobie comme nous y invite la courageuse Elisabeth Badinter. En affirmant avec l’avocat Richard Malka que la laïcité ce n’est pas seulement le droit de croire mais aussi celui d’emmerder Dieu.

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Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

https://www.youtube.com/watch?v=B8v-fSn3GtI

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Patrick Roger

Lettre ouverte à la Cité Audacieuse

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Image d'illustration

Des séances de cinéma gay prévues le mardi 13 janvier et le mardi 27 janvier ont été annulées. A la Cité Audacieuse, il semble qu’on veut mettre des batons dans les roues à quiconque aurait par ailleurs un avis divergent sur la théorie du genre…


Chère Anne-Cécile Mailfert,

Des militants gays et lesbiennes avaient obtenu la possibilité d’organiser un ciné-club convivial, avec des films gays et lesbiens à la Cité audacieuse, un lieu parisien financé par le public pour le public.

Le premier film surprise prévu était « The Incredible Adventures of Two Girls in Love » (ou « L’incroyable aventure de deux filles amoureuses »), un film grand public des années 90, qui ne coûtait pas grand-chose en termes de droits d’auteur. L’objectif du ciné-club est de projeter des films grand public gays et lesbiens, souvent hollywoodiens (qui coûtent moins cher que des films d’auteurs en termes de copyright, etc.) et de faire financer ces projections par des cagnottes ou des dons.

Au dernier moment, une des responsables de cet endroit a décidé de sa propre initiative, d’annuler l’événement parce que l’un des militants gays était connu comme étant critique de la transition de genre des mineurs et allié gay des féministes critiques du genre. Ce militant ne cache pas ses opinions, y compris sur ses réseaux sociaux.

Mais l’événement ne parlait pas de cela. Ce n’était pas le sujet du ciné-club : le sujet était de voir des films funs, conviviaux, sur le désir homosexuel, sur des gens de même sexe qui s’aiment.

Nous n’avons même pas été autorisés à accueillir des gens qui viendraient sans savoir que l’événement était annulé et certaines personnes sont venues et ont trouvé porte close.

A lire aussi: Jeunes hommes: tous tueurs nés, vraiment?

Ceci révèle comment les féministes, les gays, et les lesbiennes, sont sommés d’embrasser tout ce qui est « identité de genre », ce qui renvoie certains d’entre nous à une sorte de rééducation homophobe, voire une thérapie de conversion, sous peine de mort sociale.

Nous, gays et lesbiennes, ne sommes plus des citoyens qui ont le droit de partager des espaces où parler de ce que nous vivons. Nous sommes littéralement effacés par l’identité de genre car tout désaccord vaut bannissement des espaces LGBTQIAP+ (dans la vie réelle et virtuelle) et interdiction d’en créer d’autres. C’est encore plus problématique pour les lesbiennes que pour les gays. En effet, la plupart des soirées lesbiennes sont dites “FLINTA”. “FLINTA” est un acronyme signifiant « Femmes, Lesbiennes, Intersexes, Non-binaires, Trans, et Autres ». Or, les personnes intersexes n’ont aucun rapport avec la transidentité et sont juste instrumentalisées.

Quant au T pour « Trans », rappelons qu’il n’y a ni condition, ni démarche médicale, ni condition vestimentaire pour définir ce “T”. La seule condition pour être une “femme trans” est d’être né « assigné homme à la naissance » pour reprendre leur terminologie. Cela est d’autant plus problématique que les féministes adoptant le dogme de l’identité de genre défendaient autrefois les droits de femmes fondés sur le sexe. Ce que nous revendiquons. 

La salariée qui a décidé d’annuler l’événement a bien dit par téléphone qu’elle ne voulait pas se retrouver dans des débats clivants, alors même que nous étions prêts à ne pas évoquer la question dite du « genre ». 

Rappelons que la Cité audacieuse est financée par des dons et des subventions publiques. Imagine-t-on cette attitude sur des sujets comme le combat des Iraniennes ou des Afghanes ? Les donateurs, et surtout donatrices privées, devraient être informés de l’utilisation de leurs dons. Vos donateurs et donatrices s’opposeraient-elles à la projection d’un film qui raconte l’histoire de deux jeunes filles amoureuses ?

Nous pensons que la pluralité des lieux comme la Cité audacieuse devrait être une règle d’or. Si rien n’est fait, nous ne serons pas les derniers, et ces attaques au débat démocratique finiront forcément par être instrumentalisées par des forces obscurantistes.

La mort est-elle une prestation sociale?

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La Rochelle, 1998 © AUGE/SIPA

Les sénateurs voteront solennellement à partir de 16h30 les propositions de lois relatives au droit à l’aide à mourir et aux soins palliatifs.


Le Sénat se prononcera aujourd’hui sur la loi sur la fin de vie. Curieux télescopage. Alors que la chute de la natalité inquiète tous les gens raisonnables, pour Emmanuel Macron et les progressistes en quête de cause, il y a une autre priorité: légaliser l’euthanasie ou le suicide assisté.

Heureusement, prioritaire ne signifie pas rapide : on y est depuis quatre ans. Coup de théâtre mercredi dernier, le Sénat a rejeté l’article 4 créant une « assistance médicale à mourir » pour les patients au pronostic vital engagé à court terme. Le texte entier sera sans doute rejeté aujourd’hui. Mais à l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet entend bien surmonter ces résistances d’un autre âge. « C’est une attente très forte de nos compatriotes, un nouveau droit qui doit s’ouvrir » affirme-t-elle.  Sauf que ce droit d’être aidé pour mourir entraîne un devoir de tuer pour les soignants-ces-héros. Massivement révoltés, ils alertent sur les dangers et les dérives de l’euthanasie dans la presse.Mais l’euthanasie est à la mode – c’est raccord avec le fantasme d’un individu-dieu libéré de tout déterminisme. Je choisis mon sexe, je choisis les gênes de mes enfants sur catalogue, je choisis ma mort.

Mais puisqu’une majorité de Français le veut…

On ne change pas les lois de l’anthropologie à cause des sondages.

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Il ne s’agit pas ici de gagner des followers mais de transgresser un interdit universel. Que des médecins, des amis ou des parents aident leur proche incapable de mettre fin à ses jours, très bien, ce sont des choix individuels, des tragédies intimes que chacun dénoue comme il peut. Mais on parle là d’étatisation de la mort qui devient une prestation sociale. Et que fait l’Etat ? Il apprécie le ratio coût/avantage, il fixe des critères. Cela conduit à l’évaluation technocratique de la vie humaine. Qui définira une vie digne d’être vécue ? sur quels critères ? Enfin, le « suicide assisté » c’est un oxymore. Le suicide est un acte souverain et libre, qui ne peut pas être livré à l’assistanat.

Si on se fiche de l’anthropologie, soyons au moins pragmatiques. Quand on accompagne et soulage les malades et mourants, ils ne demandent pas à mourir. Dans tous les pays ayant légalisé l’euthanasie, les précautions et restrictions finissent par tomber. On finit par tuer des adolescents déprimés et des vieux qui se sentent coupables de vivre. On envisage d’abréger les souffrances de certains handicapés mentaux. Si on résume l’existence humaine en tableau Excel, il est rationnel de demander à chacun de sacrifier ses six derniers mois de vie si coûteux pour les comptes publics… C’est ainsi que le droit de mourir peut devenir insensiblement un devoir de mourir.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Rancune algérienne

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Les députés ont voté un projet de loi visant à criminaliser la colonisation française, la qualifiant de « crime d’État », et exigeant que la France présente des excuses officielles et assume une responsabilité juridique pour son passé colonial, en plus de compensations, mercredi 24 décembre 2025, à l’Assemblée nationale à Alger © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Les députés algériens ont voté le 24 décembre 2025 un projet de loi visant à criminaliser la colonisation française en Algérie (1830-1962). Il qualifie la colonisation de « crime d’État » et demande à la France des excuses officielles renouvelées et des réparations, et prévoit des sanctions contre la glorification ou la justification de la colonisation. Pour ce pays, parler d’hier permet surtout d’éviter de parler d’aujourd’hui.


Je suis né dans l’Algérie d’Albert Camus. C’est un fait biographique, pas un argument. Une lumière trop forte, une mer obstinée, une langue mêlée à d’autres langues. Un pays que ma famille a quitté dans la terreur des égorgements, des bombes et des fusillades. Les juifs y vivaient depuis des siècles. Ils n’avaient pas débarqué avec les colons européens. Ils ont disparu. Non pas dissous par le temps ni exilés par hasard, mais effacés. Sortis du récit officiel comme on efface une gêne. Cette disparition-là, curieusement, n’ouvre droit à aucune réparation.

L’Algérie ne sait faire que ressasser son histoire

Le 24 décembre dernier, l’Assemblée nationale algérienne a voté un projet de loi criminalisant la colonisation française et réclamant des réparations matérielles et morales lourdes. Dans l’Algérie du FLN, on appelle cela un acte de justice. J’y vois surtout un réflexe ressassé d’auto-justification : gouverner par l’accusation quand on ne sait pas, ou plus, gouverner le présent.

Rien de nouveau, en effet, sinon la surenchère. Après la mémoire blessée, la mémoire pénale. Après le récit, la facture. La colonisation devient ainsi un crime total, compact, transmissible par hérédité. Un bloc commode, sans contexte, sans contradictions, sans histoire. La nuance ennuie, la complexité épuise, la recherche dérange, alors que le tribunal, lui, rassure.

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Dans cette loi en gestation, l’idée de réparation – qui aurait finalement été abandonnée – était la plus ingénieuse. Elle permettait de parler d’hier pour éviter de parler d’aujourd’hui, du chômage massif, de la jeunesse qui fuit par dizaines de milliers, de l’économie sous perfusion, des libertés surveillées. Le passé, comme toujours, sert de rideau opaque derrière lequel le présent continue de se dérober.

Dans ce théâtre politique, la France n’est plus un pays, c’est une fonction, un accusé permanent, recyclable à l’envi. Une rente mémorielle plus stable que le dinar. Grâce à elle, le pouvoir revanchard d’Alger s’offre une grandeur historique à peu de frais et s’épargne l’examen le plus redouté, l’autocritique.

No future

Cette loi ne répare pas, elle fixe le récit et distribue les rôles sans rien apporter au peuple, claquemuré, sans le vouloir, dans son état de victime. Celui qui fait la part des choses est suspect, celui qui contextualise est disqualifié, celui qui parle d’avenir est prié de commencer par se repentir pour les autres.

Je garde de ce pays quitté dans la petite enfance quelques souvenirs confus. Je le regarde aujourd’hui avec la lucidité de ceux qui savent que l’histoire n’absout rien, et que le courage commence quand on refuse de mentir.

L’Algérie n’est pas coupable d’avoir été colonisée, mais peut-être d’avoir fait de cette épreuve une vocation politique infinie. À force d’accuser les morts pour exonérer les vivants, on ne fonde pas une nation, on pousse toujours la même pierre. Et l’on s’étonne ensuite que l’avenir préfère l’exil ?

La culture mais en mieux

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Emmanuel Macron inaugure le nouveau parcours de visite des tours de la cathédrale Notre-Dame de Paris, 19 septembre 2025. (C) JEANNE ACCORSINI/SIPA

Emmanuel Macron frappe le monde de la culture du sceau de son immodestie. Du Louvre à Notre-Dame en passant par la tapisserie de Bayeux et la Cité de la langue française, il entend laisser sa trace. Quitte à passer outre les avis des experts et à rester sourd aux cris d’alarme des défenseurs du patrimoine.


« Nous rebâtirons Notre-Dame plus belle encore », annonçait Emmanuel Macron au lendemain de son incendie. Ce superlatif inapproprié trahissait l’ambition démesurée d’un homme s’estimant capable de rivaliser avec les bâtisseurs de cathédrales ; et un malheur n’arrivant jamais seul, il fit planer, un temps, le risque d’un « geste architectural ». Le président annonçait dans cette même allocution que les travaux se mèneraient en cinq ans. Promesse tenue. Notre-Dame n’est pas devenue « plus belle encore », mais a retrouvé sa beauté immémoriale. Ce qui semble avoir un brin chafouiné le chef de l’État. Et le plus beau alors, le plus grand, il est où ? L’Élysée a donc sorti sa botte secrète : imposer des vitraux contemporains « pour laisser une trace de notre époque » – uniquement de l’époque ? Et l’artiste Claire Tabouret a été choisie pour créer six vitraux. Pourquoi pas, entre l’Église et l’art contemporain c’est une longue histoire, pas toujours heureuse, mais il n’y a pas eu que des ratés. Le scandale est que ces vitraux sont amenés à « remplacer » des vitraux de Viollet-le-Duc qui ont miraculeusement échappé aux flammes. Ils répondent harmonieusement aux fresques de leur chapelle et sont classés monument historique comme l’ensemble de la cathédrale. On les pensait protégés. Mais passant outre les avis négatifs de tous les experts, de toutes les commissions, et piétinant au passage la charte de Venise – ratifiée par la France en 1964, mais c’est un détail –, Emmanuel Macron espère voir leur dépose d’ici la fin de l’année pour fixer les vitres de Mme Tabouret. Et cela a un coût. Quatre millions d’euros. Habitués que nous sommes désormais à jongler avec les milliards, la dépense paraît dérisoire. Elle est en fait aberrante. L’établissement public chargé de piloter la reconstruction de l’édifice dispose encore de 140 millions d’euros sur les quelque 800 offerts par des donateurs du monde entier. Le chantier de restauration va donc se poursuivre, mais on apprenait en fin d’année qu’il manquait 140 millions supplémentaires pour vraiment achever le travail. Un appel au porte-monnaie des bonnes âmes a de nouveau été lancé, l’État ne souhaitant pas mettre la main à la poche alors qu’il est le propriétaire de Notre-Dame. Ainsi s’apprête-t-il à financer le caprice du chef sur le budget de la Culture et, en même temps, à négliger un trésor national.

Fric Frac au Louvre

L’immodestie est un gage de sincérité. Le musée du Louvre peut tristement en témoigner. Quelques mois avant le fric-frac du 19 octobre 2025 qui a révélé au grand public l’incurie de sa direction depuis des années, l’institution a reçu la visite d’Emmanuel Macron. Mettant de côté les dégâts des eaux récurrents et l’absence de caméras de vidéosurveillance, le président, qui n’est ni plombier ni installateur Verisure, a annoncé la « Nouvelle Renaissance du Louvre » (prière de respecter les majuscules). François Ier tremble pour sa postérité. Le projet ? La création d’une seconde entrée pour les visiteurs dans la colonnade de Perrault et l’ouverture, sous la Cour carrée, d’une salle réservée à La Joconde. Placer Mona Lisa à l’isolement est une nécessité réclamée par tous les amateurs qui ne peuvent plus déambuler dans un musée saturé par le tourisme de masse. Mais c’était sans compter avec la touche de l’artiste.

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Outre le fait qu’il aurait été plus judicieux de créer plusieurs petites entrées, non une seule et forcément grande, le projet élyséen repose sur un concours international d’architectes. Pourquoi un concours international ? Aucun architecte français ne serait susceptible d’aménager une entrée dans un monument historique et de creuser une nouvelle salle d’exposition ? Selon Emmanuel Macron, le chantier de cette splendeur coûterait environ cinq cents millions d’euros. Sous-estimation classique. On table aujourd’hui, et c’est une fourchette basse, sur plus de 1,1 milliard ! À vot’ bon cœur. La Cour des comptes a elle-même pointé cette dépense folle pour un musée qui a d’autres urgences et priorités à financer.

Flop à Villers-Cotterêts

En mars 2024, la Cour des comptes avait déjà dénoncé la mégalomanie présidentielle face à la dérive de la Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts. La remise en état du château – qui était une ruine – a d’abord été évaluée à 110 millions d’euros. Elle a finalement coûté 234 millions. De quoi restaurer quelques églises et châteaux en péril. Pour cela, il a fallu trouver l’argent là où il se trouve : 100 millions ont notamment été pris sur le plan de relance, 19 millions sur les crédits alloués à la presse et 5 millions ont été chipés au Centre national de la musique. C’est que le président voulait son grand musée. Lui qui parle anglais publiquement à la moindre occasion, a applaudi Aya Nakamura devant l’Institut de France en flammes (cérémonie d’ouverture des JO), et ne se soucie guère des coupes budgétaires de l’Alliance française et des lycées français à travers le monde, voulait un musée pour notre langue. Pourquoi pas. On pourrait aussi privilégier son enseignement et la défendre en sanctionnant, par exemple, les universités et municipalités qui rédigent leurs documents officiels en langage inclusif – Emmanuel Macron a critiqué l’usage de cette écriture, mais uniquement critiqué. Le château où fut signée l’ordonnance de 1539 qui affirme que « la langue de la France est le français » abrite une institution qui prône la « réinvention » et l’inclusivité. Aussi n’est-ce pas le musée de la langue française, mais « des langues françaises ». Son directeur Paul Rondin déclarant, lors de l’ouverture des lieux en 2023, qu’il faut « faire vivre la langue dans sa diversité hospitalière car les mots sont migrateurs ». Suivez mon regard.

Une dernière polémique risque de faire encore parler d’elle ces prochains mois. N’écoutant que lui pour applaudir à ses bonnes idées, le président a défendu mordicus le prêt de la tapisserie de Bayeux au British Museum en septembre prochain, durant les travaux du musée normand qui l’abrite. Tous les experts, sans aucune exception, se sont opposés au voyage de cette broderie du xie siècle de 70 mètres de long d’une extrême fragilité. Pour « revivifier » notre relation avec nos amis anglais, l’Élysée est resté sourd à toutes les mises en garde – même le directeur de l’institution londonienne avait refusé le cadeau empoisonné avant de revenir curieusement sur sa position. Et les interventions de plusieurs spécialistes de l’œuvre qui dénonçaient l’irresponsabilité d’un tel transfert ont tout aussi curieusement disparu sur internet[1]. Mais n’en doutons pas, dans sa vitrine outre-Manche, la tapisserie sera « plus belle encore ».


[1] Lire à ce sujet les articles de La Tribune de l’art.

La gauche liberticide rouvre la chasse aux « fachos »

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Le journaliste et polémiste Ivan Rioufol © Hannah Assouline

Les réseaux sociaux seront bientôt interdits aux Français de moins de 15 ans. Mais derrière les bonnes intentions se dessinent de plus sombres desseins, estime Ivan Rioufol


Interdire : l’obsession d’Emmanuel Macron, dès qu’il évoque le numérique. Il est vrai que ce nouveau pouvoir médiatique, massif et indomptable, s’est déjà substitué à la presse connivente. Les journalistes labellisés ont acté leur inutilité démocratique en copiant-collant la pensée officielle. Le débat a trouvé refuge sur l’agora de l’internet. Le récit dominant n’y fait plus autorité. La pensée unique a perdu son monopole. C’est dans ce contexte que, mardi, les députés (dont ceux du RN) sont venus appuyer l’idée fixe du chef de l’Etat de mettre au pas ces lieux trop libres. Ils ont voté (130 pour, 21 contre) pour l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans. « C’est ce que préconisent les scientifiques, c’est ce que demandent massivement les Français », a tweeté le chef de l’Etat. L’argument scientiste, brandi quand il s’agit de justifier des censures ou des contraintes, est utilisé pour évacuer les alternatives de bon sens. Quant à la demande massive des Français, elle reste une supposition commode. Certes, la dépendance des jeunes face à TikTok, Snapchat, Instagram, Twitter, etc. pose parfois de graves problèmes d’addiction. Cependant, ce n’est pas à l’Etat intrusif de se substituer à l’autorité parentale pour réguler l’usage de ces réseaux ouverts aux lanceurs d’alerte. Des filtres parentaux pourraient être envisagés. La suppression de l’anonymat est une piste qui n’a pas non plus été retenue. Ce recours à l’interdiction – une première en Europe – est dans la continuité de la politique de Macron qui veut contrôler la libre expression par tous les moyens, y compris l’identification numérique et le suivi personnalisé que nécessitera ce projet liberticide. Le parlement ne peut accepter cette chinoiserie étatique, sauf à faire le jeu d’une macrocrature.

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Observez : le temps des listes noires et des rappels à l’ordre est déjà de retour. D’Edwy Plenel à Laurent Joffrin, le manichéisme des délateurs rempile. Jamais l’accusation en « fascisme » ne s’est mieux portée que ces derniers jours. Il en sera ainsi jusqu’à la présidentielle. La gauche voit des « fachos » partout à sa droite, à commencer par Donald Trump quand il demande aux dirigeants européens de ne pas avoir peur de l’expression des peuples. C’est dans les rangs des « progressistes » en perdition que l’esprit totalitaire reprend corps, à mesure que s’affirme le réveil du peuple oublié et son besoin de réactiver la démocratie confisquée. Les redresseurs de torts s’indignent, à juste titre, de la brutalité de la police fédérale américaine qui tué deux pro-migrants en trois semaines à Minneapolis. Cependant, ces mêmes belles âmes se taisent face au massacre des Iraniens (35.000 morts, dit-on) par l’islamo-fascisme des mollahs. Plutôt que de s’excuser des désastres commis au nom de ses utopies, la gauche dogmatique replonge dans la diabolisation et le dénégationnisme. Pour elle, « la cécité est obligatoire » (Alain Finkielkraut1). En 2020, sur France Inter, le sociologue Geoffroy de Lagasnerie, déclarait : « J’assume totalement qu’il faille reproduire un certain nombre de censures dans l’espace public, pour établir un espace où les opinions justes prennent le pouvoir sur les opinions injustes ».  Ce type de réflexion stalinienne est ancré chez ceux qui se disent dépositaires de la vérité et de la morale. « Faire taire » est leur mot d’ordre. Ils sont les néo-fascistes.

  1. Le coeur lourd, Gallimard ↩︎

Requiem pour l’économie française

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Le journaliste Eric Revel © Hannah Assouline

Selon le journaliste et essayiste Éric Revel, le bilan économique du « Mozart de la Finance » est une suite de fiascos et de renoncements.


Causeur. Les (rares) défenseurs d’Emmanuel Macron soulignent qu’il a abrogé l’ISF, instauré la « flat tax », attiré des investisseurs étrangers, relancé le nucléaire et initié le plan de réindustrialisation « France 2030 », doté de 54 milliards d’euros sur cinq ans. Ce n’est pas rien !

Éric Revel. Emmanuel Macron a fait tout et son contraire ! Avec le nouveau budget, une forme d’impôt sur la fortune risque de voir le jour. La relance du nucléaire vient après la décision, au début du premier quinquennat, de fermer une dizaine de réacteurs au profit de l’énergie renouvelable. Et je pourrais multiplier les exemples d’erreurs engendrées par ses zigzags politiques. Il avait promis un chômage structurel de 5 % à la fin de ses mandats, le chômage est reparti à la hausse et dépasse aujourd’hui 7 % de la population active. La réindustrialisation est un leurre. La contribution de l’industrie à notre PIB national est inférieure en proportion à celle de la Grèce ! Sans parler de l’endettement du pays : un milliard par jour ouvré depuis le début de son premier quinquennat, comme le dit François Fillon. Un désastre !

Le président est-il encore populaire parmi les grands patrons ?

Macron a été choyé, poussé, encensé par le patronat qui voyait en lui le père de la « start-up nation ». Macron avait juré de réformer la dépense publique et de réaliser 60 milliards d’économies budgétaires par an. Les grands capitaines d’industrie l’ont soutenu à travers leurs médias et il les a plantés : le pays a créé près de 200 000 postes de fonctionnaires. L’économie française est au bord de la récession. Les patrons français ne cachent plus leur agacement en privé. Ils essaient d’y voir clair pour 2027. Sans enthousiasme.

Emmanuel Macron est-il responsable de la totémisation de la réduction du temps de travail en France ? Ne devrait-on pas plutôt désespérer de nos compatriotes ?

Les 35 heures sont une invention socialiste, comme la retraite à 60 ans. Nos dépenses sociales sont hors de contrôle et le mur de la dette se rapproche : sans efforts, le pire est devant nous. Macron a tenté d’acheter ce qu’il reste de paix sociale en signant à tour de bras des chèques dont les Français, c’est vrai, sont si friands. L’argent magique n’existe pas. Les Français doivent se réveiller : notre modèle social est infinançable !

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Malgré un double quinquennat marqué par la dérive budgétaire, le déclin démographique, le creusement des déficits commerciaux et les fermetures d’usines, l’État continue de se financer sans problèmes sur les marchés financiers. Comment cela s’explique-t-il ?

Sans problème, dites-vous ? Les taux d’intérêt auxquels Bercy emprunte sont de plus en plus élevés. Notre situation est masquée par les difficultés économiques allemandes qui permettent à l’écart de taux d’emprunt entre les deux pays de ne pas trop s’aggraver. Mais dans deux ou trois ans le service de notre dette atteindra 100 milliards d’euros ! Bien plus que le budget de l’Éducation nationale. C’est un autre fiasco financier du « Mozart de la finance ».

Le successeur d’Emmanuel Macron ne sera-t-il pas obligé de se conformer aux attentes de Bruxelles ?

Les candidats qui se bousculent sur la ligne de départ ne semblent pas avoir conscience des difficultés qui attendent le « malheureux » élu. Il faudra renégocier notre contribution à Bruxelles et réorienter cette Europe vers plus de souveraineté nationale et moins de fédéralisme. L’Europe est un marché, mais ce n’est pas une puissance. Si elle ne se ressaisit pas, elle sera effacée de l’Histoire.


Éric Revel, C’est Mozart qu’on assassine, Ellipses, 2025. 232 pages

C’est Mozart qu’on assassine !: Les fiascos de la décennie Macron

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« Les Hyaines », le bestiaire satirique de Bruno Lafourcade…

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L'écrivain Bruno Lafourcade photographié en 2025 © Hannah Assouline

L’Occident a vu surgir ces dernières décennies une faune improbable composée d’êtres hybrides issus de croisements incertains résultant d’expériences idéologiques débridées. L’Europe compte sur son sol les spécimens les plus représentatifs de cette mutation.


Plusieurs espèces sont apparues en France, qui vivent principalement dans les aires médiatiques, universitaires ou artistiques. Bruno Lafourcade, écrivain et zoologiste à ses moments perdus, consacre son dernier ouvrage à la classification et à la description de ces nouvelles créatures tout à la fois fragiles et disgracieuses, empotées et envahissantes, arriérées, vaniteuses et désarmantes. Pour les désigner et dépeindre le plus précisément possible leurs mœurs et leurs manières de se reproduire et d’envahir l’espace public, l’auteur a inventé de nouveaux noms caractérisant l’espèce primitive et les sous-espèces auxquelles elles appartiennent. Ainsi, le titre de son remarquable bestiaire, Les Hyaines, comporte-t-il un néologisme mêlant les mots haine et hyène. Un chapitre est par ailleurs consacré aux indigénisses, un autre aux rhinocérats, un autre encore aux rastaqueers, etc. Ces créatures monstrueuses existent. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder la télévision publique, d’écouter France Inter, de lire les pages culturelles de Télérama, de compulser les œuvres de Virginie Despentes, d’Annie Ernaux ou de Mona Chollet, de visiter certains hauts lieux de l’art contemporain ou d’avoir vu la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, par exemple. Ces hideux personnages présentant de nombreuses tares prêtant à sourire, Bruno Lafourcade ne pouvait manquer de les relever et, usant de tout son art, d’ajouter son grain de sel et quelques piments littéraires déclenchant régulièrement chez le lecteur des éclats de rire revigorants. Les Hyaines sont par conséquent un ouvrage zoologique mais également thérapeutique, voire même prophylactique, absolument indispensable au moment où débute une année qui n’annonce rien de bon, et en tout cas pas l’extinction rapide de ces engeances post-humaines. 

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Difformités

Sans jamais se départir d’une ironie cinglante et salutaire, Lafourcade dépeint méticuleusement ces êtres difformes, fruits de copulations idéologiques consanguines. Entre autres choses, il excelle dans l’art de parodier leur idiolecte, une langue dépourvue de charme et souvent de sens, pauvre en vocabulaire, à la syntaxe délabrée, dérivée du globish, du rap, de l’arabe, de la novlangue woke ou de la prose indigente des stars de l’après littérature. Toutefois, suivant les recommandations de Philippe Muray qui considérait que « ce que l’époque dit d’elle-même à chaque instant est indicible autrement que dans sa langue » et préconisait par conséquent de « la laisser en parler, de lui ouvrir sans cesse des guillemets, dans l’espoir qu’elle voie ce qu’elle dit et qu’elle entende ce qu’elle fait », Lafourcade cite également, sans en changer un mot, les gargouillis et les gribouillages des plus éminents représentants des différentes espèces analysées. L’alternance est redoutable ; il arrive qu’on ne sache plus si l’on a affaire à un pastiche ou non. Au début du chapitre intitulé L’âme bâtée, en revanche, aucun doute n’est possible : « On dirait que le monde se bat pour qu’il n’y ait plus aucun cœur. C’est peut-être ce que j’ai voulu faire en écrivant : sauver une noisette, un sourire, une feuille d’arbre. En fait : sauver le monde. » Rien ne peut surpasser cette inimitable fadaise, cette incomparable niaiserie, cette purge bobinesque qui fait se pâmer d’admiration tout le petit monde de la rue de Valois et ses satellites culculturels. Cette prose énurétique fut pissotée par celui que d’aucuns appelèrent le barde creusotin et derrière lequel on aura reconnu feu le bedeau Christian Bobin. Malicieux, Bruno Lafourcade feint de rendre hommage à cette miction littéraire et à son auteur. Confronté à un supposé cousin imperméable à la pompe bobinienne, il défend bec et ongles « le meilleur d’entre nous », celui qui n’écrivait pas que des « choses jolies » mais disait aussi:« J’aime profondément les gens ». Lafourcade étrille en revanche sans détour « la princesse des huées glissant sur les gouffres amers », l’albatroce Christiane Taubira, alias Mémé Césaire – quelques lignes extraites des parpaings littéraires de cette dernière confirmeront ce que nous savions déjà : plus proche du pélican que de l’aigle, l’albatroce guyanaise ne connaît de cimes que celles du clapotis des marécages médiatiques et des bourbiers politiques. En un mot, ça ne vole pas haut !

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Trois chapitres ravageurs sont consacrés aux cultueuses de toutes sortes:les âmes artistiques et néo-rurales qui massacrent les villages à coups de « spectacles vivants » censés valoriser la « mixité intergénérationnelle » ; ou Nolwenne, la directrice asexuelle de la polythèque de Gonade-les-Bruyères, et Alain.e, son assistante polythécaire transitionnelle ; ou les libraires militantes et incultes qui tentent de vous refourguer de « belles lectures », entre autres un recueil de nouvelles gélifiées au profit des Restos du cœur, mais peinent à retrouver les livres que vous avez commandés, surtout si les auteurs de ces livres s’appellent Patrice Jean ou… Bruno Lafourcade.

Indignés professionnels

Quelques savoureux chapitres règlent son sort au saltimbank, ce « riche improductif qui joue au miséreux, à l’acteur et à l’indigné ». Il y en a une caisse et un petit fût, des saltimbanks. Ils sont interchangeables, « l’insignifiance d’un Mathieu Demy ne faisant pas d’ombre à la platitude de Vincent Macaigne ».Léa Seydoux, rappelle Lafourcade, tente maladroitement de dissimuler qu’elle l’est de naissance : « C’est la rue qui m’a éduquée », ose affirmer cette actrice qui réussit le prodige d’afficher toujours la même bouille ahurie, quel que soit son rôle, et même lorsqu’elle n’en joue aucun. Ça s’indigne pas mal, chez les saltimbanks, au sujet des sans-papiers et de l’empreinte carbone, entre autres panurgeries. Lafourcade tire à vue et n’oublie personne, ni Juliette Binoche, ni Corinne Masiero, cette « anticonformiste » adoubée par « le bulletin paroissial Téléramen ». Le système médiatico-culturel se félicite d’avoir pu enrôler cette mauvaise actrice, cette féministe pro-voile qui humilie les prolos en laissant croire qu’ils sont à son image. Télérama, le ministère de la Culture et les organisateurs de la cérémonie des César savent pouvoir compter sur cette fausse rebelle qui fait mine de critiquer un système dont « elle est à la fois l’employée et le contremaître » – Mme Masiero joue en effet dans de mauvais téléfilms promouvant, l’air de rien, l’immigration incontrôlée, l’antiracisme racialiste et toutes les âneries wokes. « Cette obscène croit sincèrement à son anticonformisme, écrit Bruno Lafourcade, elle pense vraiment être “quelqu’un qui n’est pas dans la norme de ce qu’on attend à la télé, au cinéma ou au théâtre, d’une gonzesse – enfin d’une personne de sexe féminin, qu’elle soit cis-genre ou pas, d’ailleurs”. On conseillera à Mme Masiero de regarder les films, les séries, les publicités et les émissions de ses patrons ; elle saura qu’elle est la norme – y compris, bien entendu, dans sa façon d’ajouter “cis-genre ou pas”. »

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Après avoir tiré le portrait, avec l’humour qui le caractérise, de l’altérophile, des succubes volantes, du géniart et du comique tripier, et avant un dernier chapitre consacré aux rézoos,cette« ménagerie de vers »où grouillent des asticots anonymes névrosés, narcissiques ou haineux, Lafourcade se livre à un numéro désabusé d’autodérision en évoquant un écrivain qui « rêvait d’être lu par ceux qu’il croyait mépriser », un « martyr d’opérette », un « prophète de cave » déversant sa bile littéraire dans le vide, tirant sur des ombres pour le plaisir du bruit, un bruit tout mesuré dont l’écho, immédiatement absorbé par ce monde qui l’ignore, est imperceptible. En décrivant, avec beaucoup d’ironie et un zeste de méchanceté, un monde invivable où plus personne ne peut prétendre échapper à la sinistre attraction de ce trou noir et comique qu’est devenue notre époque, Lafourcade ne favorise sans doute pas le recrutement de lecteurs plutôt accoutumés aux œuvres léthargiques sponsorisées par les médias publics et Télérama. À ceux qui ont su éviter les prospectus littéraires estampillés Trapenard and Co mais qui ne connaissent pas encore les livres de Lafourcade, nous ne saurions trop recommander son dernier. Pour commencer.

224 pages

Les hyaines

Price: 15,00 €

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Maintenant Brigitte Fossey a vingt ans!

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© Sébastien Toubon

Il ne vous reste plus que neuf chances d’assister à la lecture de Moby Dick de Herman Melville – traduction de Henriette Guex-Rolle – par Brigitte Fossey (tous les lundis à 19 h jusqu’au 30 mars au Théâtre de Poche). Il y a l’histoire de cette pêche à la baleine, la poursuite du grand animal blanc, l’occasion de se frotter à ce roman ponton de la littérature américaine et aussi de voir une grande comédienne dans sa large palette de chasseresse à ingénue, du drame des abysses à la comédie maritime.


Disons-le, tout de go ! Sans ambages. Bien sûr, nous allons au théâtre ce soir pour affronter le cachalot fripé des mers huileuses du Sud et apercevoir la jambe en bois de ce possédé, ce buté de capitaine Achab, sentir le souffle de Melville et ses baleiniers en meute, comprendre la folie d’un seul homme, approcher l’œuvre de Dieu, suivre la route de Melville le Shakespearien ; ce ne sont là, à vrai dire, que des prétextes, du vernis littéraire, une argutie de critique et une fausse piste. Soyons honnête, sincère, nous allons au Théâtre de Poche pour sa présence, pour flirter avec cette comédienne, une star que nous aimons tendrement.

Quelle lecture !

Même la Reine Élisabeth II ne résista pas à son minois de fillette. Bien sûr, le texte de Melville n’est pas une mince affaire, il sédimente la mise en scène, il immerge cette salle du bas, recroquevillée comme un coquillage, attentive au moindre harpon, Moby Dick, cette lecture de jeunesse ne s’oublie pas innocemment sur une table de chevet, ce roman creuse son sillon durablement. « Je voulais lire cette histoire à haute voix pour jouer, vivre et faire vivre cette pêche désespérée et passionnante de l’animal blanc et menaçant comme la mort, blanc et menaçant comme le soleil si l’on s’en approche » écrit Brigitte Fossey dans ses intentions. Mais c’est bien pour elle que le public se déplace, en masse, en bloc, toutes générations confondues ; ce soir-là, il y avait un Académicien ancienne plume de François Mitterrand, un reporter d’enquêtes exclusives et des scolaires. Ce public veut encore la voir, se baigner encore une fois dans sa voix chaude, tantôt distante à la manière de ces bourgeoises bien élevées, tantôt drôle quand elle prend des accents cannibales. Le public est fébrile, suspendu à ses premiers mots. La tension des premiers instants est la montée des escaliers pour les amoureux. Sera-t-elle la même, confusément Yvonne de Galais et la mère de Vic, Henriette Caillaux ou la passagère agressée dans un train par deux marlous ? Le public est rassuré, la voix de Brigitte, souvent rieuse, détachée, presque souveraine, contrebalancée dans la seconde par une veine plus piquante, presque boulevardière, à courant alternatif, va se libérer.

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Joie et conviction

Au fil du spectacle, la comédienne pleine de hardiesse et de malice, vogue à sa manière, jamais figée, libre dans ses échappées, libre dans son interprétation comme elle le fut tout au long de sa carrière au cinéma et à la télévision, jamais là où sa blondeur et son élégance naturelle pouvaient la cantonner. Elle sera, tour à tour, Ismaël, Starbuck, Queequeg, le Pequod et le cachalot. Il y a toutes les Brigitte dans ce Moby Dick « ramassé » en une heure pour exister sur les planches. Une large palette se déploie, elle chante, elle combat, elle philosophe, elle apostrophe, elle incarne tous les personnages avec une sorte de joie intérieure et de conviction. Alors, le public s’abandonne à elle, il croit en elle. La comédienne a maintenant vingt ans, elle rayonne. Elle va jouer avec ce public fidèle qui accepte tout d’elle parce qu’il est en confiance. L’actrice à la carrière commencée si tôt, faite de succès populaires, transporte, ce soir-là, ses bagages ; elle possède avec elle la mémoire de tous ses autres rôles. C’est un privilège. Qu’on le veuille ou non, la comédienne n’arrive pas seule. Brigitte s’avance vers nous, avec son monde, tout un imaginaire construit patiemment. Chaque film, chaque pièce, chaque téléfilm venant apporter une couleur différente, une émotion particulière, une audace ou une blessure à sa densité. Quand Brigitte lit, nous voyons toutes les héroïnes du passé danser devant nos yeux, des paysages se soulèvent ; là, une brume berrichonne du temps du Grand Meaulnes, là, une image de carte postale des années 1980, une illustratrice en salopette de jean conduisant une Matra Rancho derrière le Panthéon. Brigitte, c’est tout ça et encore plus. Il ne vous reste plus que neuf dates pour ressentir cette vague.

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Carolyn Carlson: le phénix

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"The Tree" de Carolyn Carlson © Frédéric Iovino

C’est quasiment un moment historique. Ce l’est du moins dans le monde des arts. Même si elle n’interrompt pas ses activités futures, Carolyn Carlson doit se résoudre à dissoudre la dernière des compagnies qu’elle aura eu à diriger. Les ultimes spectacles de la Carolyn Carlson Company ont lieu au Théâtre des Champs Elysées, là où précisément, il y a 58 ans, la danseuse qu’elle était alors enthousiasma pour la première fois le public français.


La chorégraphe Carolyn Carlson décorée par François Hollande en 2014. DR.

Toute sa vie d’artiste n’a été que surprises, découvertes, rebondissements, révolutions, émerveillements. De sa première apparition en 1968 avec la compagnie d’Alwin Nikolaïs à sa consécration à l’Opéra de Paris avec « Density 21,5 » en 1973, de la Fenice de Venise jusqu’à Helsinki, puis de Stockholm ou du Colisée de Roubaix à la Cartoucherie de Vincennes, le parcours de Carolyn Carlson relève de l’épopée. Une épopée heureuse d’ailleurs, comme si l’optimisme souriant et la foncière bienveillance de l’étoile-chorégraphe lui servaient de talisman.

Aujourd’hui, il est temps de revenir sur cette trajectoire fulgurante qui a fait de Carolyn Carlson, danseuse fabuleuse et chorégraphe prolifique, un trésor national vivant nourrissant toujours nombre de projets.  

Sa première apparition en France

Dans l’ébullition de 1968, avec la Nikolaïs Dance Company où elle dansait depuis 1965, elle déboule à Paris qui découvrait tout juste les grandes figures de la danse américaine, Merce Cunningham ou Alwin Nikolaïs. Et là, au cours du Festival international de la Danse qui se déroule au Théâtre des Champs-Elysées, on lui décerne le titre de « meilleure danseuse ». « C’était une distinction magnifique, se souviendra Carolyn Carlson. Seulement, nous étions déjà repartis pour New York quand elle m’a été octroyée et je n’ai appris la nouvelle qu’un an plus tard, quand nous sommes revenus à Paris danser au Théâtre de la Ville. Lors de ce deuxième séjour, un soir où je découvre la façade de l’Opéra avec le créateur de lumières John Davis, j’ai eu un choc devant l’édifice, un sentiment de déjà vu et la prémonition qu’un jour j’y travaillerai. J’avais déjà eu une semblable prémonition qui me disait que j’aurai à faire le tour du globe. Mais la seule découverte de la France était déjà éblouissante pour la Californienne que j’étais. Si neuf, si exotique, jusqu’à la saveur de la soupe à l’oignon accompagnée de crème fraîche avec de petits croûtons de pain qu’on dégustait la nuit aux Halles après les spectacles. »  

En 1970, Carolyn Carlson quitte New York et son maître Nikolaïs pour revenir en France avec John Davis et s’installe un temps dans un petit hôtel de l’île Saint-Louis, « à une époque où l’on pouvait encore vivre à bon marché à Paris ». C’est alors que Thomas Erdos, l’agent de Nikolaïs, la présente à Anne Béranger qui l’engage dans sa compagnie. Et qu’en 1971, à la Gaieté Parisienne, elle découvre Le Regard du sourd de Bob Wilson. « Un spectacle qui durait cinq heures, une révolution des rapports entre le temps et l’espace. Et pour moi, une révélation qui m’a déterminée à créer mes propres spectacles ».

Au Festival d’Avignon de 1972, dans la cour d’honneur du Palais des Papes, Carlson compose alors Rituel pour un rêve mort sur une idée de John Davis, avec l’aide de Maurice Fleuret quant aux choix musicaux.

L’année suivante, elle retrouve Nikolaïs à l’Opéra de Hambourg où ce dernier est invité à créer un spectacle avec Pierre Henry et Nicolas Schaeffer. Et c’est là qu’elle rencontre Rolf Liebermann, lui qui était à l’origine de ce projet. « Un peu plus tard, à Londres, où je monte un ouvrage pour la London Contemporary Dance Company en compagnie de Larrio Ekson qui est alors mon partenaire privilégié, Hugues Gall, envoyé par Liebermann, me propose de participer à un hommage rendu à Edgar Varèse à l’Opéra de Paris. Une fois encore inspirés par les écrits de Nietzche, John Davis et moi préparons « Density 21,5 ».

Un chef d’œuvre qui va s’inscrire subitement dans le paysage français et qui lui ouvrira les portes de l’Opéra de paris. « Deux mois de travail pour un solo de sept minutes. Je n’avais évidemment nullement conscience de ce qu’il allait représenter pour moi ».  

« The Tree » de Carolyn Carlson © Frédéric Iovino

Scandales et batailles d’Hernani

Tout juste nommé à la tête de l’Académie nationale de Musique et de Danse, Rolf Liebermann offre à Carolyn Carlson une position unique dans un théâtre lyrique en l’installant en tant qu’« étoile-chorégraphe » et en permettant, parallèlement à cette institution séculaire qu’est le Ballet de l’Opéra, que se crée avec des danseurs contemporains ce Groupe de recherches théâtrales de l’Opéra de Paris (GRTOP) qui va camper dans la Rotonde des Abonnés. Avec cette compagnie autonome, la jeune chorégraphe, durant une période particulièrement fertile, concevra L’Or des fous /Les Fous d’Or ; X-land ; Wind, Water, Sand ; This, That and the Other ou encore The Year of the Horse.

« De 1974 à 1980, Liebermann me soutient sans faillir, mais c’est à l’Opéra un bordel sans nom. Chaque spectacle engendre des conflits épiques dans la salle, les insultes fusent, le charivari est constant, le refus d’une partie du public absolu. Et Liebermann qui me dit à l’oreille : « Darling, tu es un génie, mais tes spectacles sont beaucoup trop longs »

Impossible aujourd’hui où les publics demeurent si passifs d’imaginer les tapages d’alors. La salle de l’Opéra rappelle la bataille d’Hernani ou le scandale de la création du Sacre du Printemps de Nijinski. On se bat parfois dans les loges. Des furieux, des réactionnaires hostiles à toute modernité hurlent « communistes » à ceux qui soutiennent le spectacle ou qui, simplement, veulent le regarder en paix. En attendant, Carolyn Carlson jette les bases de ce qui sera la danse contemporaine en France. Et nombre de très jeunes artistes qui constitueront les bataillons de la Nouvelle Danse française accourent dans la Rotonde des abonnés où Carolyn Carlson prodigue généreusement ces cours qui vont établir sa renommée de pédagogue. 

Mais en 1980, le contrat de Liebermann s’achève. « C’était la fin d’un cycle. Dans ma vie privée aussi : John Davis et moi, nous nous séparons. Je ne savais vraiment pas que devenir quand brusquement je reçois un appel du fondateur de l’Automne musical de Côme, Italo Gomez, qui veut m’engager à Milan. Finalement, ce sera à Venise, à la Fenice dont il est devenu le directeur. Je m’y transporte avec Larrio Ekson et Jorma Uotinen, autre danseur rencontré à Helsinki en 1976 au cours d’une création pour le Ballet national de Finlande. »

Sous le signe de l’eau

« L’eau, le calme, le silence, les nuits noires sur les canaux, le brouillard, la beauté partout : à Venise, je baigne dans un climat qui me marque profondément. J’y trouve un lyrisme, une poésie nouvelle ». Cette atmosphère singulière de Venise donne naissance à Undici Onde en 1981, à Underwood en 1982, à L’Orso e la luna qu’on verra dans la cour du Palais des Papes en 1983 ou à Blue Lady la même année, un solo emblématique chorégraphié sur la musique de René Aubry.

Carlson reste à Venise jusqu’en 1985, Mais elle y retournera quatorze ans plus tard. De 1999 à 2002, elle prend la direction de la première Biennale de la Danse de Venise, crée Light Bringers sur une composition de Phil Glass en 2000, dans le théâtre de verdure de l’île de San Giorgio Maggiore. Et en 2002, toujours sous le signe de l’eau, Writings on Water, musique de Gavin Bryars. Elle est honorée en 2006 par le Lion d’Or de la Biennale. Cependant quand s’est achevé le premier cycle vénitien, c’est une fois encore l’incertitude pour la chorégraphe. « Je ne sais pas où aller. Et c’est Gérard Violette qui m’offre alors de devenir artiste résidente au Théâtre de la Ville. J’y présente quatre créations, dont Still Waters en 1986 ou Dark en 1988. Mais la rupture est brutale : un jour, je m’entends dire par lui que je ne suis plus dans l’air du temps ».

Nouveau rebondissement. Carlson se retrouve alors invitée en Finlande en 1991, sur la terre de ses ancêtres: « Une très belle époque avec mon fils à l’école française d’Helsinki et moi au milieu de ceux qui sont de mon sang, les Finlandais, des fous comme moi. Car petite-fille de quatre grands-parents originaires de Finlande ayant fui l’invasion russe et installés en Californie, je me sens effectivement terriblement finlandaise. Quand j’eus 18 ans, ma mère m’avait même envoyée à Helsinki pour qui j’y trouve un mari ».

Pour le Ballet de l’Opéra National en 1991, la chorégraphe crée Maa en collaboration avec la compositrice Kaija Saariaho. Et elle rencontre un autre danseur qui sera l’un de ses plus extraordinaires interprètes, Tero Saarinen, devenu depuis un remarquable chorégraphe. « Après deux ans au milieu des lacs, je suis appelée à Stockholm pour y diriger durant un an le Ballet Cullberg. Mais de cela je n’ai rien à dire. Ce fut la pire de mes expériences ».   

La Parisienne

Elle a beau se sentir certes finlandaise, Carlson n’arrêtera jamais de dire qu’elle n’est nulle part aussi bien qu’à Paris : « Oui, c’est bien Paris qui est ma vraie patrie. C’est là que je vis le mieux et j’y reviens toujours. En 1978, j’avais fait un rêve où je me voyais enseigner dans un studio au milieu des bois. Eh bien, ce rêve s’est réalisé en 1999. Grâce à Jean-Jacques Aillagon et avec l’aide de la Ville de Paris et d’Ariane Mnouchkine, j’ai pu créer l’Atelier de Paris à la Cartoucherie de Vincennes ».

Effectivement abrité sous de grands arbres, ce bel ensemble de studios champêtres est devenu en 2016 Centre de développement chorégraphique national. Et parmi d’innombrables professeurs, ce sont aussi des artistes de premier plan qui y ont enseigné, comme Trisha Brown, Lucinda Childs, Meredith Monk ou Susan Buirge. Enfin, dès 1999 déjà, Carolyn Carlson a lancé le festival June Events qui présente une foule de jeunes chorégraphes à la Cartoucherie de Vincennes.

La voilà bientôt qui va passer huit ans à la tête du Ballet du Nord, Centre chorégraphique national du Nord-Pas de Calais à Roubaix où elle réuni des danseurs rencontrés lors de ses divers périples et où elle crée un solo magique, Dialogue avec Rothko. Et y fait aussi danser cet autre solo qu’elle avait créé pour elle, Blue Lady, par ce fascinant interprète qu’est Tero Saarinen. Ce sont d’ailleurs deux hommes, et non des femmes, qui ont ressuscité de la façon la plus captivante ces deux solos emblématiques de Carolyn Carlson. Avant Saarinen, Jean-Christophe Paré, Premier danseur de l’Opéra, avait repris Density 21,5. « Jean-Christophe a une morphologie proche de la mienne. Et Tero a étudié le kabuki au Japon où ce sont des hommes qui tiennent les rôles féminins » résume la chorégraphe.

« Roubaix a été une expérience extraordinaire. J’y ai joui d’une parfaite liberté et nous avons pu déployer dans la ville et dans la région des activités considérables avec la population, avec les jeunes en particulier. Les rapports à ce public avec lequel nous avions tissé des liens étroits ont été extrêmement gratifiants. Des gens pleuraient à mon départ. Et moi qui avais vécu sept ans à New York dans des quartiers qui n’étaient pas des plus huppés, j’ai retrouvé dans le Nord cette même simplicité métissée, une population généreuse et sans prétention qui m’a beaucoup inspirée ».

Retour à Paris

Mais qu’allait donc faire Carlson une fois achevé le cycle roubaisien ? La chance lui sourit encore. Le directeur du Théâtre de Chaillot devenu Théâtre national de la Danse, Didier Deschamps, lui offre de la recevoir en tant que chorégraphe résidente durant deux ans. « Le lieu est immense, froid, impersonnel, nous avons travaillé dans un studio sans fenêtre et bas de plafond. Mais nous y rencontrerons un public chaleureux, considérable, plus de mille personnes à chaque représentation ».

Entretemps Carlson crée Signes en 1997, pièce spectaculaire accompagnée de pages musicales de René Aubry et commandée pour le Ballet de l’Opéra de Paris par Brigitte Lefèvre qui a voulu confronter le peintre Olivier Debré, auteur des décors et ici démiurge, à la chorégraphe. Les rapports avec Olivier Debré sont orageux, mais cela débouche sur un spectacle extraordinairement beau dans des décors enivrants repris de multiples fois à l’Opéra Bastille. Et bien plus tard, en 2014, voici Pneuma, vaste rêve superbement dansé par le Ballet de Bordeaux. « C’est un poème en soi de réveiller notre conscience dans des confrontations avec l’infini où l’on peut pénétrer l’immensité » a écrit Bachelard qui a inspiré cet ouvrage, lequel est dansé dans une scénographie onirique de Rémi Nicolas avec en arrière-fond des musiques de Gavin Bryars et de Philip Jeck.

« Je me sens en dialogue constant avec la nature, la terre et les cieux, avance Carolyn Carlson. Je prête une attention particulière aux couches supérieures de l’atmosphère : nuages, étoiles, soleils, pluies, lunes, aux origines mystiques des anges et aux possibilités d’existence d’autres dimensions. Combien de fois, dans nos vies surchargées, n’avons-nous pas levé les yeux au ciel afin de scruter ce vide, cet invisible ? Je me souviens, lors d’un voyage dans le Colorado, au Grand Canyon, d’un immense panorama à la beauté inégalable, au sein d’un espace désertique et sans fin. C‘était comme si l’on se retrouvait sur le toit du monde, avec la tentation terrifiante de vouloir se jeter dans cet infini. Qu’est-ce donc que cette immensité sans nom ? Ce poème qui s’écrit depuis la naissance du monde ? C’est cela que j’ai évoqué dans « Pneuma ». »

Avec les représentations de The Tree au Théâtre des Champs-Elysées, autre ouvrage inspiré par les écrits de Bachelard, c’est aujourd’hui un nouveau cycle qui s’achève. Rien de plus ! Le futur de Carolyn Carlson est riche en projets. Le prochain, à la demande de Kader Belarbi, ci-devant danseur étoile à l’Opéra de Paris et alors directeur du Ballet du Capitole de Toulouse, sera une création en juin pour cette compagnie.     

Le ministère de la Culture a soutenu sans faiblir la Carolyn Carlson Company depuis sa création en 2014. Mais le contexte économique est lourd. Si les publics sont toujours enthousiastes pour voir ou revoir le travail de Carlson (« Il suffit d’annoncer la venue de Carolyn, disait Thomas Erdos, le représentant de Pina Bausch en France, pour que sur tout le territoire les salles s’emplissent aussitôt »), les programmateurs, toujours en quête de nouveautés et surtout au jugement aussi formaté qu’incertain, se font tirer l’oreille. Comme dans d’autres univers, le monde du spectacle est dur aussi bien pour ceux qui débutent que pour ceux qui durent longtemps. Mais si la danse venait à manquer, il resterait toujours à Carolyn Carlson l’écriture et la calligraphie.   


The Tree. Chorégraphie de Carolyn Carlson. 1h15

Le 30 janvier 2026 à 20h. Le 31 à 18h. Théâtre des Champs-Elysées.

Faut-il faire entrer Samuel Paty au Panthéon?

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Cannes, octobre 2025 © SYSPEO/SIPA

Selon Elisabeth Lévy, le Panthéon ne peut pas devenir un moyen de nous donner bonne conscience quand nous avons collectivement failli.


Faire entrer Samuel Paty au Panthéon. Alors que quatre complices présumés de son assassin sont jugés en appel à partir cette semaine, c’est la demande d’un collectif dont fait partie sa sœur Gaëlle. Pour « dire que l’assassinat d’un enseignant n’est pas un fait divers mais une atteinte à l’un des fondements de la République. » Pour les signataires, ce serait un message de fermeté civique à tous ces professeurs, héritiers des hussards noirs qui « chaque jour font tenir la promesse républicaine, souvent dans la fatigue et l’isolement » – une façon de leur dire « vous n’êtes pas seuls », donc.

Je suis réservée

Nous devons évidemment honorer Paty, rappeler qu’il est mort pour avoir voulu apprendre à ses élèves à penser librement. On peut donner des places, nommer des écoles, bien sûr il faut le faire, néanmoins je suis un peu sceptique sur la panthéonisation.

Au Panthéon, on ne célèbre pas les symboles, les grandes causes ou les corporations méritantes mais des individus d’exception qui ont « marqué l’histoire de France ». Ce n’est pas une maison des victimes, ni même des héros car il faudrait une tour. C’est petit, le Panthéon ! Pourquoi pas le père Hamel ? Ou Arnaud Beltrame ? Ou Alfred Dreyfus comme le demandent certains ? Dreyfus a subi l’injustice avec dignité et courage mais si la vérité a triomphé contre l’injustice, c’est grâce à Zola. Qui est au Panthéon.

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Et pour finir, le Panthéon n’est pas non plus un moyen de nous donner bonne conscience quand nous avons failli. La France n’a pas su protéger Samuel Paty et elle ne protège toujours pas les professeurs menacés. Déni, « pas de vagues » et fausse compassion sévissent encore à l’Education nationale et ailleurs. Alors que toutes les études montrent que l’islam européen est gangrené par l’islamisme, que la jeunesse musulmane française est de plus en plus acquise aux thèses fréristes, que l’islamisme d’atmosphère s’étend dans l’espace public, la doxa médiatique reste inchangée : pas d’amalgame, attention à ne pas confondre la « toute petite » minorité séparatiste et l’écrasante majorité laïque et républicaine…

Ce n’est pas ce que disent les études

On n’honorera pas la mémoire de Samuel Paty avec des grands discours sur les valeurs de la République et de tels mensonges, mais en rappelant chaque jour dans les écoles qu’au pays de Voltaire, on a le droit de critiquer voire détester les religions. En disant ce qu’on voit sans avoir peur d’être accusé d’islamophobie comme nous y invite la courageuse Elisabeth Badinter. En affirmant avec l’avocat Richard Malka que la laïcité ce n’est pas seulement le droit de croire mais aussi celui d’emmerder Dieu.

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Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

https://www.youtube.com/watch?v=B8v-fSn3GtI

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Patrick Roger