Selon Levinas, un visage n’est jamais vraiment vu. Trois expositions mettent ce paradoxe à l’honneur: au Petit Palais, portraits et autoportraits étalent leur narcissisme; au musée Jacquemart-André, les maîtres du Siècle d’or espagnol jouent des pâleurs mystiques; et aux Franciscaines, les modèles ne sont que de dos !



L’affiche de l’exposition « Visages d’artistes », au Petit Palais, est une réussite. Élève de Jean-Jacques Henner et peintre elle-même, Eugénie-Marie Gadiffet-Caillard (1857-1927), dite Germaine Dawis, se donne à voir, l’espace et le temps d’un visage, dans un portrait réalisé par Henner en 1892. Émergeant d’un fond sombre et d’une robe noire, elle est tout entière dans ce profil dont les contours incertains jouent avec le sombre et l’éclat : pâleur radieuse, ébauche d’un sourire rouge cerise accordé aux ombres qu’il aspire, épais sourcils en surplomb d’un regard doux mais pénétrant, cheveux mousseux relevés en chignon au-dessus d’un cou délicat qui se dispute le jour et la nuit de la peau. Ce visage blême, découpé dans les tons bruns alentours, est le lieu d’une rencontre possible, avec un peu plus que des yeux, des lèvres, une chevelure, un teint hâve et un air nacré dans l’obscurité du monde enfui, que la peinture a fait le pari de proposer à la mémoire de ceux qui n’auront connu ni l’artiste ni son modèle. Depuis Emmanuel Levinas (1906-1985), on espère du visage qu’il soit cette partie vulnérable du corps partageant avec l’âme la ligne de l’infini. Lire le mot visage à côté d’une œuvre d’art, c’est se préparer à faire l’expérience contradictoire de la contemplation des formes et des couleurs en ce lieu de la figure humaine qui est pourtant une totalité irréductible à la forme et à la couleur.


L’exposition « Visages d’artistes » fait malheureusement l’impasse sur le visage dans les œuvres de la collection permanente du Petit Palais, qu’elle présente au public en un méli-mélo de portraits, d’autoportraits et de figures diverses assortis de discours sur l’ego et l’alter ego, l’obsession et la dérision de soi, l’adhésion au monde et le pas de côté. En lieu et place de la totalité et de l’infini de l’altérité, « Visages d’artistes » – qui pouvait s’entendre comme portrait et autoportrait d’un visage – devient une sorte d’exposition brouillonne présentant les peintres et autres plasticiens comme des créatifs nombrilistes susceptibles de partager utilement la pleine conscience de leur narcissisme avec le public. Ainsi Hélène Delprat (née en 1957) évoque-t-elle son propre mannequin, une sculpture hyperréaliste en silicone et résine polyester (2017) : « Me voici devant moi à me regarder en train de regarder sans pouvoir rien voir, sans sourire, impassible aux choses, absente. » Une autre façon d’envisager le portrait et l’autoportrait sans passer outre le visage, serait de dire : Nous voici, nous, public, en train de regarder, émus, ces visages absents qui, s’ils nous regardent sans nous voir, contribuent à nous rendre présents, dans l’attention pure que nous leur portons, les êtres et les choses de ce monde.
Le visage dans l’art n’est donc pas à chercher au Petit Palais, mais au musée Jacquemart-André qui expose, jusqu’au 2 août prochain, une quarantaine de tableaux de la prestigieuse collection de la Hispanic Society of America (New York), poursuivant avec la culture hispanique des XVIe et XVIIe siècles sa programmation baroque débutée avec Artemisia Gentileschi et Georges de La Tour. Modelées par un mélange de mysticisme et de prosaïsme, pétries de la pureté du ciel et des scories de la terre, des stratégies visuelles de la Contre-Réforme et des réalités quotidiennes du vaste empire espagnol, les splendeurs du Siècle d’or ont le visage exsangue et décharné des figures du Greco (1541-1614) prêtes à toutes les contorsions pour gagner l’absolu, le cuir du visage buriné par l’existence ici-bas chez José de Ribera (1591-1652), l’infinie présence des figures de Diego Velázquez (1599-1660) saisies dans le flou de leur apparition, l’infinie tendresse de celles de Bartolomé Murillo (1617-1682), la foi infinie de celles de Francisco de Zurbarán (1598 -1664). Chaque visage est une splendeur, qu’il ait les yeux levés vers le ciel, tels sainte Lucie, sainte Emérentienne, saint François ou saint Jacques le Majeur, ou le regard empesé par la dureté de la vie et empêtré dans la matière, comme celui du paysan à la bouteille de vin ou celui de la jeune fille dans la cuisine, hébétée de fatigue entre le pichet en étain et le chiffon blanc qu’elle serre encore dans sa main droite. Pris en tenailles entre ciel et terre, les visages du Siècle d’or espagnol fascinent notre regard anachronique. Presque cinq siècles ont passé, mais ce va-et-vient entre la peau rugueuse du réel et le fruit de l’absolu ne nous laisse pas indifférents, nous qui vivons dans un monde où l’absolu est amoindri à mesure que la réalité est augmentée.
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Le Portrait d’homme (vers 1550) d’Antonio Moro (1517-1577) est sans doute l’un des visages les plus remarquables de cette exposition. L’œuvre représente un officier de haut rang, vêtu d’une armure d’apparat damasquinée d’or, ceinte d’une écharpe militaire rouge. La tête de l’officier dépasse de la prestigieuse protection et se présente comme le prolongement de cette peau d’acier ornementale parcourue d’arabesques et de rinceaux raffinés de facture probablement milanaise. Le visage de cet homme a la tendresse d’un démenti : il n’a pas grand-chose de l’armure qui couvre l’ensemble de son corps. Loin du noir rutilant du métal, le brun de ses cheveux se décline en tons poivre et sel épars, l’implantation de sa barbe ne suit que partiellement la régularité implacable de la collerette, les rides naissantes trahissent un travail d’orfèvrerie irrégulier et asymétrique. Quant à sa carnation, elle offre un mélange plus subtil et moins pur que l’or des incrustations décoratives. Son regard est certes empreint de rigueur, de volonté, de détermination et du sens de l’honneur mais il y a, dans cette façon de nous regarder, beaucoup moins que de l’orgueil. Les fenêtres de l’âme éclairées d’un jour en demi-teinte ont l’éclat tamisé des tristesses de la vie – la perte de la femme aimée représentée dans un cadre suspendu au mur par un ruban rouge –, contrairement aux reflets de la fenêtre venus imprimer une lumière du jour insolente sur la surface brillante de l’armure. L’écharpe rouge sang avec son drapé et ses plis rappelle la fragilité de la matière. Elle rappelle aussi que l’âme est une armure de métal ceinte d’une écharpe rouge au plissé complexe. Gilles Deleuze définissait le baroque comme « replis de la matière et plis de l’âme ». En deçà de la rigidité et de la magnificence de l’armure, le visage de cet homme du Siècle d’or se dérobe et s’offre à nous dans un émouvant face-à-face, où la surface des choses, toujours illusoire, exige que nous brisions l’armure pour atteindre la nature humaine dans ce qu’elle a de continuellement contradictoire.

Notre époque est sensible à l’esthétique baroque : ce n’est pas sans raison que le public est précédemment venu si nombreux admirer les œuvres d’Artemisia Gentileschi et de Georges de La Tour. Le baroque, tel que l’a défini Heinrich Wölfflin, propose une image instable et mouvante de la vie conçue comme perpétuel devenir, insaisissable et théâtralement incohérente. Cette « perle irrégulière » à laquelle renvoie le mot portugais barroco est le strict opposé de la paisible beauté de la Renaissance. Notre monde a un air post-baroque : en mouvement continu depuis que les battements du monde nous sont immédiatement accessibles, changeant à une vitesse accrue, illimité – et même si l’illimité en question se réduit souvent au forfait de nos téléphones portables, le terme n’est pas anodin et renvoie à l’idée baroque que l’absolu n’est pas ce qui est parfait, mais ce qui est sans bornes.
Aller voir des visages dans des musées a quelque chose de cocasse, dans une société où les gens se frôlent, se bousculent, se parlent et se dévisagent sans même se regarder, à l’abri ou dans le mépris du visage de l’autre. Le face-à-face civilisationnel que la pauvreté politique brandit tel un hochet ou une menace s’évanouit dans la rencontre avec les visages de ces tableaux qui ont traversé les siècles dans l’espoir de continuer à être vus, regardés et contemplés. Une fois sortis des salles du musée, contemplons le visage de ceux que nous chérissons aussi longtemps que nous sommes restés, sans mot dire, à observer ces images de têtes inconnues dont les modèles ont été, en leur temps, parcourus par d’autres regards que les nôtres. Regardons nos enfants comme nous avons regardé la Niña de Velázquez, dans le plaisir de l’instant et le moment où ils se présentent à nous, visibles, et donc un peu flous, inachevés, la silhouette flottante, comme une apparition, pour reprendre les mots d’Ortega y Gasset. Regardons le visage de l’être aimé comme une splendeur du Siècle d’or espagnol, faisons-en notre ciel et notre terre à la fois, un paysage d’armure ceint d’une écharpe rouge. Et partons pour les Franciscaines de Deauville où nous attend, cette fois, la présence sans visage des figures vues de dos dans la peinture, de l’Antiquité au XXe siècle.
On n’a pas fini de se regarder, sous toutes les coutures du corps et de l’âme.
« Visages d’artistes : de Gustave Courbet à Annette Messager ». Petit Palais, avenue Winston-Churchill, 75008 Paris. Jusqu’au 19 juillet 2026.
« Splendeurs du baroque : du Greco à Velázquez ». Musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, 75008 Paris. Jusqu’au 2 août 2026.
« Vu[e]s de dos : une figure sans portrait ». Les Franciscaines, 145 B, avenue de la République, 14800 Deauville. Jusqu’au 31 mai 2026.


















