Accueil Culture Chesnais en majesté

Chesnais en majesté

Patrick Chesnais, "Lettres d'excuses", au Théâtre de Poche-Montparnasse, le lundi à 21 heures


Chesnais en majesté
© Théâtre de Poche - Montparnasse

Patrick Chesnais s’excuse au Théâtre de Poche Montparnasse tous les lundis à 21 h 00 dans une série de lettres adressées à des proches, à des lieux, à des moments de sa carrière et plus généralement à la vie, sur une mise en scène d’Émilie Chesnais. C’est drôle, émouvant et magistral. Tout l’art dramatique de ce grand acteur nous éclabousse durant cette lecture incarnée.


Il est là, comme à son habitude, décontracté et narquois, l’ironie rieuse au bord des lèvres, faussement distant, puissamment campé sur ses jambes longilignes, avide de scène, de mots et de confidences. Le corps est d’aplomb et le souffle équilibré, le métronome bat régulièrement. Cette mécanique datant de 1946 est huilée, elle a fait ses preuves. Il va nous lire, ce soir, des lettres d’excuses, des cris d’amour et de détresse, des emballements et des regrets, tout le sel d’une vie parcourue au pas de course, dans la recherche de lumière et d’étincelle, dans la terreur du jour d’après et des petits matins. Son appétit de théâtre est intact. Il ne cachetonne pas. Il ne feignasse pas. Il va nous dévorer et nous libérer. Avec Patrick Chesnais, le public forcément complice, attendri, acquis à sa cause, le suit partout dans ses excès et dans ses failles, dans le trouble comme dans la blague. On se jette avec lui dans le grand bain de l’impudeur, donc de la vérité. Nous ne faisons plus qu’un au théâtre de Poche dans cette salle collante et chaude. On se croirait à la fin d’un été quand l’orage a tonné dans le ciel et que la pluie éclabousse le pavé d’un ton guilleret. Cet acteur plein de réserve et de talent, de mordant et d’écorchures nous touche, voilà tout.

A lire aussi, Thomas Morales : Que lira-t-on durant les ponts de mai?

Nous avons un pacte secret avec lui. Bien sûr, il y a cette voix qui projette si bien nos souvenirs, la virtuosité de son jeu, ses accélérations, ses silences, le coup de massue quand il hausse le ton, la terre tremble, les murs résonnent puis, en un claquement de doigt, une volte-face, il nous susurre des mots tendres, des mots d’amour dans le creux de la nuit ; toutes ces variations se déploient avec une aisance déconcertante. Nous aimons cet artiste pour ces ruptures haletantes. Bien sûr, il y a le métier, il le connaît par cœur, des années d’expérience, mais sans le feu, sans l’énergie, sans l’onde nostalgique, la technique ne vaut rien, elle s’effrite, elle tournerait à vide. Patrick Chesnais y croit dur comme fer, sa présence est mise en valeur par le travail de sa fille, tout en nuances, du sur-mesure. Ces lettres d’excuses commencent par un coup de poignard, une missive adressée à son fils Ferdinand disparu à l’âge de vingt ans. La salle se fige. Il attaque dur. Il n’esquive pas la montagne. Il la prend en pleine gueule. Nous avec. À partir de ce moment-là, on sait que Chesnais pourra tout se permettre, tout enchaîner, tout faire exploser, le sérieux comme les convenances. Rien ne résistera à son humeur tantôt taquine, tantôt amère, et souvent le ton grinçant précèdera l’explosion des rires.

Chesnais pratique un art à part, celui du chaud et du froid, ses excuses sont autant des regrets que des mouvements d’admiration, une combinaison de batailles puériles et de déchirures profondes. Chesnais, chevalier errant, fait des excuses à sa jeunesse, à sa vieillesse et même à la mort, cette salope qui ne prévient jamais.

A ne pas manquer, notre nouveau numéro : Causeur #145 France Télévisions: Faites entrer l’accusé!

Don Quichotte bravant le ridicule, ne reculant devant aucun moulin, il est désopilant quand il évoque un spectacle pressant avec Delphine Seyrig ou le regard courroucé de Jack Nicholson ; il est désarmant quand il nous parle de sa mère en EHPAD et de Mémé de la Garenne, un monde souterrain renaît alors, on voit de nos yeux l’appartement de sa grand-mère, il est penaud face au désarroi de Mathilda May et le français impeccable de Naomi Watts, il se paye même le luxe d’un combat contre le Covid-19 canal historique. Chesnais est grand car l’émotion n’est jamais téléguidée chez lui, elle n’est pas instrumentalisée, elle surgit comme ça, dans un poste de TSF, le rire de Juliette ou les roulades de son petit-fils Eliott âgé de neuf mois. Chesnais, ce boomer nous surprend encore, il n’est jamais convenu, jamais là où on l’attend, sa lettre d’excuses à Paris prend des allures de plaidoyer gaullien, elle court de Villon à Rimbaud, des boulevards des Maréchaux à Saint-Germain-des-Prés. Quand on sort du théâtre de Poche et que l’on s’engouffre dans la ligne 12 du métro, on sourit bêtement, on est heureux et touché, car secoué d’avoir assisté à ce moment de grâce.

1h15

Les tendresses de Zanzibar

Price: ---

0 used & new available from



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent À l’Opéra de Paris, « Rusalka » renaît dans une splendeur intacte
Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération