Avec le Festival de Cannes, on pourrait croire que mai est le mois du cinéma. C’est tout l’inverse, puisque la presse est priée de se taire jusqu’à la présentation officielle des films. Heureusement qu’il y a Sacha Guitry !

Les Perles de la Couronne, Désiré, Remontons les Champs-Élysées et Quadrille de Sacha Guitry.
Sortie vidéo (Gaumont), le 2 mai
« Au Bon Marché, j’achète les yeux fermés. Quand je vais au Louvre, je les rouvre » ; « Le chocolat LSK CSKI » ; « Il n’y a que Maille qui m’aille ». On pourrait croire à du Séguéla, mais c’est le génial Sacha Guitry qui fut l’inventeur de ces slogans publicitaires. On préfère cependant, et de loin, toute son œuvre dramaturgique et cinématographique. Gaumont a eu la très belle idée d’éditer en Blu-Ray quatre de ses films, pas forcément les plus connus mais sacrément réjouissants, chacun dans son genre, tournés en 1937 et 1938.
Les Perles de la Couronne réunit notamment Raimu, Jean-Louis Barrault, Claude Dauphin et Jacqueline Delubac autour du cinéaste lui-même (dans les rôles de François Ier, Barras et Napoléon III, rien que ça). Guitry y raconte l’histoire aussi fabuleuse que fantaisiste d’un collier composé de sept perles fines, jadis offert par le pape Clément VII à sa nièce Catherine de Médicis. On y croise ensuite aussi bien Mary Stuart qu’Elisabeth Ière pour finir sur le paquebot Normandie dans lequel le narrateur (Guitry évidemment) fait route vers New York. Pour les amateurs de transatlantiques de la grande époque, c’est d’abord l’occasion de découvrir « pour de vrai » le fameux Normandie que Guitry, fortement impressionné, dit-on, filma sous toutes ses coutures. Ce n’est pas la plus réussie des cavalcades historiques dont le grand Sacha avait le secret, mais c’est la première d’une longue série dont Si Versailles m’était conté deviendra le navire amiral.
Cette même année 1937, l’écrivain-cinéaste adapte au cinéma sa propre pièce, Désiré, dans laquelle il joue le rôle-titre aux côtés de Jacqueline Delubac, son épouse d’alors. Soit l’histoire d’un valet de chambre impeccable et très stylé qui tombe amoureux de celle qui l’a engagé, Odette Cléry, laquelle rêve aussi de lui. « Ce pourrait être un drame, mais j’ai décidé d’en faire une comédie qui est parfois une comédie bouffe », déclare Guitry à la sortie du film. Selon la Gaumont, son producteur, il s’agit d’un film « comique ». Tout en « arabesques, digressions et parenthèses », selon le regard éclairé du critique Jacques Lourcelles, le film se déguste comme un bonbon acidulé où chacun joue le rôle que les conventions sociales lui ont attribué. Une merveille sans aucun doute.
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L’année suivante, en 1938, Guitry change à nouveau de registre avec Remontons les Champs-Élysées pour renouer avec la veine historique. Il incarne un instituteur-narrateur descendant à la fois de Louis XV, de Marat et de Napoléon Ier ! Le cours d’histoire défile de 1697 à 1938, de l’Étoile à la Concorde, de Louis XV au roi d’Angleterre, en une heure et quarante-deux minutes chrono, ce qui tient évidemment du prodige. La verve de Guitry fait tout passer, y compris les erreurs et autres anecdotes approximatives. Peu importe. Ce qui compte ici, c’est assurément l’allant d’une narration : esprits trop sérieux et rigoureux s’abstenir. On sent bien à l’écran que tous les comédiens, la crème des premiers et seconds rôles du cinéma français des années 1930, prennent un intense plaisir à jouer devant la caméra du maître.
Ultime film de cette salve en vidéo, Quadrille, où l’on retrouve avec bonheur le couple Guitry-Delubac. Il s’inscrit dans un registre boulevardier qui n’est pas forcément le plus brillant d’un point de vue cinématographique (il s’agit de l’adaptation de la pièce homonyme que Guitry avait créée durant l’été 1937 à Orléans). Mais son esprit inimitable est toujours là, servi aussi par Gaby Morlay et Pauline Carton. Cette édition de Quadrille réserve une autre bonne surprise dans ses bonus : Le Mot de Cambronne, un moyen métrage drôle et savoureux autour du maréchal d’Empire et de sa supposée repartie aussi brutale que concise face aux troupes anglaises à Waterloo en juin 1815.


