Pour la première fois depuis un demi-siècle, la balance commerciale agricole française est déficitaire. Concurrence déloyale, normes européennes asphyxiantes, accords de libre-échange et chaos géopolitique: nos paysans paient le prix fort. Sans filtre ni victimisation, Maguelonne de Sèze, éleveuse d’ovins et céréalière dans le Berry, dit cash ce que signifie être paysan en France en 2026, entre colère qui monte, espoir fragile et résignation.
Causeur. L’agriculture française traverse une crise existentielle. Comment en est-on arrivés là ?
Maguelonne de Sèze. Les causes conjoncturelles sont très lourdes. Dès 2022, le prix des intrants chimiques et des engrais a flambé. Puis 2024 a été une année maudite, avec un climat chaotique qui a ravagé les céréales et la vigne. En outre, les importations de blé ukrainien ont, au cours de cette période, au moins été multipliées par dix, sur décision de Bruxelles qui entend ainsi aider Kiev dans son effort de guerre – or l’Ukraine n’est même pas encore membre de l’UE. Sans oublier, plus récemment, les tensions avec les États-Unis de Donald Trump, dont les annonces tarifaires tonitruantes, mais souvent non suivies d’effets, compliquent tout. Enfin, l’inflation post-Covid nous a achevés : l’achat d’un tracteur de 170 chevaux est passé de 100 000 euros à 130 000 euros en quatre ans seulement, l’heure de réparation est montée à 90 euros, les pièces détachées coûtent des fortunes. Quand les rendements chutent, que les prix s’effondrent sous la pression internationale et que les charges explosent, on n’a plus de trésorerie pour investir. On tourne en rond.
Et au-delà de tous ces chocs conjoncturels, quels sont les maux structurels qui minent le secteur ?
Le vrai drame est effectivement plus profond et ancien, presque institutionnalisé. Sur le long terme, la main-d’œuvre est de plus en plus rare et chère, et les charges sociales à la Mutualité sociale agricole (MSA) sont devenues écrasantes. C’est aberrant. Ajoutez les impôts de toutes sortes, et en fin de compte les retraites agricoles tournent autour de mille euros par mois. C’est une insulte pour des gens qui ont travaillé quarante ans de leur vie. Par-dessus le marché, vous avez la fiscalité sur transmission des exploitations familiales, qui est une véritable spoliation. En Italie, les droits de succession sont à zéro, chez nous on oblige les familles à pratiquer des montages fiscaux compliqués et coûteux pour essayer de ne pas tout perdre.
Le modèle de l’agriculture française est-il encore viable ?
On accuse un retard technologique criant. On est trop resté sur un schéma traditionnel alors que nos voisins – Allemagne, Espagne, Pologne – ont massivement investi dans l’automatisation, les drones, l’IA, les semences de précision. Mais pour investir, il faut de l’argent, or on n’en a plus. Le modèle français, c’est aussi celui de la grande distribution, qui nous étrangle. Quand les groupes d’hypermarchés négocient les prix, nous ne sommes même pas autour de la table. En plus, ils développent leurs marques propres qui marchent très bien, souvent avec des ingrédients importés, sans étiquetage clair sur l’origine pour les produits transformés – miel, confitures, plats préparés. C’est une désindustrialisation lente mais inexorable de notre agroalimentaire qui est à l’œuvre.
On dit aussi que les normes vous asphyxient…
Et c’est vrai ! Bruxelles impose déjà des règles très strictes, mais Paris en remet systématiquement dix couches. Exemple récent : la pénurie d’œufs. En France, il faut des années pour obtenir les autorisations pour un poulailler. Car dans notre pays, le syndrome NIMBY (Not In My BackYard – pas près de chez moi) est généralisé. Personne ne veut d’une porcherie, d’un méthaniseur, d’un élevage ou d’un poulailler près de chez soi, mais tout le monde veut continuer à manger de la viande, des œufs, du lait. Les écologistes et les nouveaux arrivants en campagne en rajoutent en tentant d’introduire des interdictions absurdes sur les horaires d’arrosage, des dates de fauchage des fossés, des plaintes pour le chant du coq ou les odeurs d’animaux. À Paris on adore l’écologie, à la campagne on veut une nature aseptisée, sans bruit, sans odeur, sans travail agricole visible. Résultat, on abandonne des filières entières. Je pense en particulier à celle de la cerise ou de la noisette. En France, certains traitements sont interdits sur les cerisiers ou les noisettes alors que l’Espagne et l’Italie continuent à les utiliser. Je pense aussi aux fruits et légumes transformés (pour les conserves, les surgelés et les préparations), qui ont été laissés à nos voisins. Or la consommation change radicalement. Les snacks, les plats ultra-préparés, les food-trucks, les pains industriels, les boulangeries industrielles (qui vendent de tout sauf du vrai pain) sont en plein boom. Le petit retour au « fait maison » pendant le Covid n’a représenté qu’un sursaut éphémère. Au fond de tout ça, il manque cruellement une vision politique claire et assumée. On a l’impression que tout est fait pour réduire progressivement l’agriculture française sans jamais le dire franchement. Pourtant, l’agriculture et l’agroalimentaire restent notre dernier grand secteur de production industrielle et artisanale. On a subventionné l’automobile à mort, on a failli tuer le nucléaire (qui redémarre heureusement), mais pour l’agriculture, silence radio. La question est simple et dramatique : veut-on encore produire en France, oui ou non ? Sinon, dites-le-nous clairement, qu’on arrête demain, dans cinq ans ou dans dix ans. Parce que là, on ne sait plus où on va.
Comment votre propre exploitation a-t-elle évolué depuis votre installation, et comment voyez-vous l’avenir ?
Mon mari s’est installé en 1992, moi en 1999. On est sur une exploitation typique du Berry, avec des céréales principalement – blé, orge, colza, tournesol – et un peu de prairie. Au fil des ans, on a dû simplifier pour survivre économiquement. On a arrêté les lentilles parce qu’on n’avait plus les moyens techniques pour les valoriser correctement. En 1996, on a supprimé le labour pour réduire les coûts et préserver le sol. Après la récolte catastrophique de 2016, on a franchi un cap. On est passés à l’agriculture de conservation des sols, une forme d’agroécologie pragmatique et non dogmatique. On ne travaille plus le sol, on le traite comme un être vivant en le couvrant de végétaux permanents pour le protéger de l’érosion, enrichir la matière organique et fixer l’azote. Pour valoriser ces couverts et diversifier les revenus, on a introduit un troupeau d’environ trois cents brebis. Contrairement aux céréales où on subit les cours mondiaux, là on maîtrise toute la chaîne. On engraisse et on vend directement nos agneaux à des particuliers, des bouchers locaux et des restaurateurs. Ça nous permet d’avoir un revenu plus stable et de créer du lien avec les consommateurs. Dans l’Indre, on compte près de trois mille exploitations. La moitié des chefs d’exploitation partiront à la retraite dans les dix prochaines années. Beaucoup, en fin de carrière, n’ont plus l’envie ni l’énergie de changer radicalement leurs pratiques – c’est humain. La vraie bascule viendra des jeunes qui s’installent aujourd’hui. L’agroécologie, quand elle est bien menée, peut être un levier puissant pour rendre les fermes plus résilientes au climat, moins dépendantes des intrants chimiques, plus économes en énergie. Mais il faut du temps. Pour changer les rotations, reconstituer le sol, apprendre les nouvelles techniques, tester, se tromper, ajuster. On arrive à la fin d’un modèle productiviste qui a fait ses preuves pendant des décennies mais qui ne tient plus face aux aléas climatiques, aux coûts et aux attentes sociétales. L’agriculture de 2050 ne ressemblera pas du tout à celle de 2026 si elle veut survivre. Il faudra des modèles plus diversifiés, plus circulaires, plus locaux, mais sans tomber dans le dogme. Chaque exploitation reste une entreprise à part entière, avec son sol, son climat, son marché, son histoire familiale. Il n’y a pas de recette unique.
Les aides européennes n’aident-elles pas les agriculteurs ?
Avant la grande réforme de 1992, les aides étaient liées à la production réelle. Plus tu produisais, plus tu touchais. C’était clair, motivant. Depuis, la PAC (Politique agricole commune) est devenue un système d’aides à l’hectare, déconnecté de ce qu’on produit vraiment. Dans l’Indre, le rendement de référence historique a été bloqué à 55 quintaux de blé par hectare à l’époque de la réforme, alors qu’aujourd’hui on est souvent à 63 quintaux, et bien au-delà dans le Nord ou le Bassin parisien où on dépasse fréquemment les 100 quintaux. Les aides ont donc mécaniquement fondu pour beaucoup d’entre nous. Un agriculteur que je connais touchait 389 euros par hectare en 2000 ; en 2024, il n’en reçoit plus que 189 euros. Sur vingt-trois ans, ça représente un manque à gagner de près de 600 000 euros – alors que les charges, les normes environnementales, les aléas climatiques et les coûts d’investissement n’ont fait qu’augmenter. C’est une saignée silencieuse.
Sommes-nous performants en recherche agronomique ?
On a des instituts de recherche de très haut niveau : l’INRA (devenu INRAE), Arvalis, Terres Inovia… Ils font un excellent travail. Mais la recherche variétale, notamment sur le blé, avance trop lentement par rapport aux besoins. Les semences certifiées sont devenues extrêmement chères – parfois 30 à 40 % du coût de la culture. Beaucoup d’agriculteurs reviennent donc à leurs propres semences, les « semences fermières ». On s’est battus à la Coordination rurale pour défendre ce droit fondamental : pouvoir réutiliser une partie de notre récolte comme semence l’année suivante, sans payer des royalties exorbitantes à des multinationales. C’est une question de souveraineté et de survie économique.
Concrètement, comment les prix de vos productions sont-ils fixés ?
Pour le blé, l’orge ou le colza, le cours se décide sur les marchés internationaux – Chicago, Paris-Euronext, etc. On appelle la coopérative ou le négociant, ils nous disent : « Aujourd’hui c’est tant la tonne. » Ils font la facture, parfois avec des lignes aberrantes du type « contribution volontaire obligatoire » pour tel ou tel fonds. On est complètement pieds et poings liés : on produit, on livre, on prend le prix qu’on nous donne. Pas de négociation, pas de pouvoir de marché. Le statut est hybride et ambigu à l’extrême.
Etes-vous beaucoup contrôlés ?
On subit des contrôles permanents, de plus en plus intrusifs. Depuis les manifestations massives de 2024, un « contrôle unique » a été mis en place pour simplifier, mais certains organismes échappent encore au dispositif, notamment l’Office français de la biodiversité (OFB), dont la directrice générale déléguée est depuis janvier Anne Le Strat, une ancienne conseillère municipale de Paris encartée chez les écolos, autant vous dire que sa nomination a été vécue comme une provocation. Et c’est souvent l’OFB que les agriculteurs redoutent le plus, avec ses descentes surprises, ses verbalisations à la chaîne, son interprétation maximalistes des règles. Depuis 2024, on demande la suppression pure et simple de cet organisme ou, à minima, une réforme profonde de son fonctionnement, de ses méthodes et de sa culture. Au lieu de calmer le jeu, on place une militante écologiste assumée à sa tête. Beaucoup se demandent si l’OFB ne va pas devenir le bras armé d’une écologie punitive, déconnectée du terrain et du quotidien des paysans.
Comment va la Coordination rurale ?
Depuis les grandes colères agricoles de 2024, la Coordination rurale a nettement gagné en influence, surtout dans les zones les plus en difficulté comme le Centre-Val de Loire, le Massif central ou certaines parties du Sud-Ouest. Aux dernières élections dans les chambres d’agriculture, on a progressé partout, on est beaucoup plus écoutés localement, et même au niveau national on commence à peser dans le débat. Beaucoup de jeunes agriculteurs nous rejoignent, et c’est encourageant. Ils viennent chercher plusieurs choses. D’abord de l’espoir. L’espoir d’une bonne récolte malgré le climat, d’un revenu qui permette de vivre dignement sans dépendre à cent pour cent des aides, d’une transmission possible à ses enfants. Ils viennent aussi pour un discours clair, sans langue de bois. On ne leur vend pas du rêve technocratique, on leur dit la vérité sur les coûts, les normes, la grande distribution, l’État. La Coordination rurale est née en 1992, juste après la grande réforme de la PAC qui a basculé vers les aides à la surface. Ses fondateurs avaient vu venir le piège de la déconnexion des aides avec la production réelle, de la baisse progressive des soutiens, de la fragilisation des petites et moyennes exploitations. Aujourd’hui, notre proposition centrale est l’« exception agriculturelle », sur le modèle de l’exception culturelle française. Comme on protège le cinéma, la musique, l’édition ou l’audiovisuel français contre la concurrence déloyale américaine ou mondiale, il faudrait protéger et privilégier ce qui est produit en France sous labels, AOP, IGP, et autres produits du terroir, viande bovine, ovine, laitière, céréales de qualité. C’est du bon sens. On a une image exceptionnelle à l’étranger grâce à nos produits, mais sur nos propres marchés on les laisse se faire écraser par des importations low-cost sans réciprocité. Il faut rétablir des filets de protection, des clauses miroirs efficaces, une préférence communautaire réelle, et arrêter de signer des accords de libre-échange qui nous tuent.
Si vous étiez nommée ministre de l’Agriculture demain, quelles seraient vos premières décisions concrètes ?
La toute première mesure, immédiate : instaurer l’exception agriculturelle pour donner la priorité aux produits français sur les marchés publics, dans la restauration collective, les cantines, et encourager fortement les consommateurs à choisir local et français quand c’est possible. Deuxième chantier urgent : revoir de fond en comble le système de protection sociale agricole, en particulier les cotisations à la MSA. On cotise énormément – 42 % du revenu d’exploitation pour certains –, on se demande où passe l’argent. Il faut une transparence totale et une refonte pour que les agriculteurs aient des droits sociaux dignes de ce nom. J’ai voulu comprendre le système de l’intérieur : je me suis présentée aux élections de la MSA dans mon canton. Avec peu de candidats et un taux de participation très faible, ceux qui se présentent sont souvent élus. J’ai donc été élue. C’est très instructif : on voit les rouages, les lourdeurs, les incohérences, l’opacité. Mais ça confirme aussi que le système est à bout de souffle et doit être réformé en profondeur si on veut garder des paysans en France.




