Une free party illégale rassemblant environ 20 000 participants s’est déroulée ce week-end sur un ancien terrain militaire près de Bourges, jugé dangereux par les autorités. Les démineurs de la DGA, propriétaire du site, sont intervenus après la découverte d’un obus près de la route départementale traversant le champ de tir, «en bordure du site du Teknival», selon la préfecture du Cher. Mais les fêtards ont continué comme si de rien n’était, les organisateurs ayant délibérément choisi ce lieu près de la ville natale du ministre de l’Intérieur pour protester contre sa politique «répressive».
La foule est là, en transe, écrasée par les murs de basses. Des corps tatoués, à moitié dénudés ou vêtus de tenues bariolées. Ils ont des rastas, des cheveux à moitié rasés ou décolorés en couleurs fluo, des lunettes de soleil vissées sur le nez, la bière à la main, la cigarette roulée au coin des lèvres. Les mouvements sont saccadés. Les bras se lèvent, mollement ou fébrilement, tentant de suivre le rythme lourd de la techno. Les jambes martèlent le sol dans une cadence désarticulée, presque hypnotique. Une transe collective, compacte, indifférente au monde extérieur. Depuis le vendredi 1er mai, une rave party illégale s’est installée à Cornusse, petit village de 250 habitants près de Bourges, sur un terrain militaire créé en 1917 pendant la Première Guerre mondiale, devenu un champ de tir pour l’armée, potentiellement miné. Six cents gendarmes ont été mobilisés. Les pompiers étaient en alerte. Et un obus a déjà été découvert. Mais rien ne semble arrêter les teufeurs. Ils continuent à piétiner en guise de danse, à s’enivrer, à fumer, à rire, insouciants du danger. Certains s’éloignent dans les champs pour satisfaire un besoin pressant et tombent sur des engins enfouis. Peu importe que le danger soit là, tangible : il n’existe pas à leurs yeux. Ce qui compte, c’est la fête. L’ivresse. La transe.
Il est troublant de voir à quel point certaines situations réelles semblent rejoindre la fiction. En effet, cette scène semble sortie tout droit de Sirat, le film du réalisateur franco-espagnol Oliver Laxe, récompensé au Festival de Cannes l’an dernier. On y suivait un père à la recherche de sa fille disparue lors d’une rave perdue dans les montagnes du sud du Maroc… Dans l’une des scènes les plus saisissantes, les teufeurs avancent sans le savoir sur un champ de mines. Puis surviennent les explosions. Les corps sont projetés, disloqués. Une violence brutale, injuste, absurde. Ici, on n’est pas au Maroc, mais dans le Cher. Il ne s’agit pas d’une fiction, mais de la réalité. Et pourtant, ce sont les mêmes images et le même risque : une foule qui danse sur un sol qui pourrait exploser.
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Revenons à la symbolique du lieu : il a été conçu pour préparer la guerre, pour former des hommes appelés à mourir. C’est un sol potentiellement chargé d’obus et de mines, mais aussi un sol d’histoire et de sacrifice. Et c’est précisément là que l’on danse, ou plutôt que l’on gesticule. Le contraste est vertigineux. En 1917, des jeunes gens allaient s’entraîner avant de partir au front et défendre une certaine idée de la France et, au fond, la liberté même dont jouissent aujourd’hui ces teufeurs. Mourir pour que d’autres puissent vivre libres. Mourir pour que d’autres puissent… danser. Ce décalage n’est pas seulement historique. Il est moral. On objectera que chaque époque a ses formes d’expression, ses excès, ses rites. Mais ce qui frappe ici, c’est moins la fête que l’indifférence au lieu, à ce qu’il signifie. Comme si tout se valait. Comme si un champ de tir, un champ de bataille ou un terrain vague pouvaient être investis de la même manière, simple support d’une expérience immédiate. À croire que seule l’ivresse de l’adrénaline sous ecstasy compte ! Ce brouillage du sens n’est pas nouveau. Il a même été, parfois, encouragé par les institutions.
Comme en 2016, lors des commémorations du centenaire de la bataille de Verdun, sous la présidence de François Hollande : 3 400 lycéens français et allemands participaient à un « jogging mémoriel » au rythme de percussions, courant en tenues fluo entre les tombes — parfois dessus — de soldats morts, jusque dans l’enceinte de l’ossuaire de Douaumont. Derrière la célébration de la paix, certains ont alors vu une profanation du sacré et de la mémoire. Autre exemple en 2022, lors de la présidence française de l’Union européenne : avant le discours d’Emmanuel Macron au Parlement européen, une « chorégraphie participative et inclusive », imaginée par le chorégraphe Angelin Preljocaj, voyait de jeunes danseurs gesticuler de manière désarticulée sur les marches de l’hémicycle, sur une musique de Jeanne Added…
Le paradoxe est peut-être là : la profanation du sacré n’est plus seulement subversive, elle est parfois orchestrée, accompagnée, légitimée par les institutions elles-mêmes. Dès lors, pourquoi s’étonner que, quelques années plus tard, d’autres jeunes gens dansent sans y penser sur un champ de tir, au-dessus de mines oubliées ? Pourquoi s’étonner que les slogans néo-anarchistes contre l’État et les forces de l’ordre coexistent avec une sécurité assurée… par ces mêmes forces ? Pourquoi s’étonner, enfin, que la liberté héritée soit consommée sans mémoire de ce qui l’a rendue possible ? Mine de rien…
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