L’éditorial de mai d’Elisabeth Lévy.
Vous vivez dangereusement. Enfin, si vous faites partie des 30 millions de benêts qui travaillent en France. Dieu nous avait prévenus: si vous faites des saletés, fini de traîner à poil toute la journée, vous irez bosser. On n’a pas écouté et voilà. Notez que ça ne sert à rien d’arrêter le sexe, on ne vous renverra pas pour autant feignasser au paradis.
L’autre matin, j’apprends au réveil que c’est la Journée de la sécurité et de la santé au travail. Pour fêter ça, l’Organisation internationale du travail publie un rapport révélant que « le stress, le harcèlement ou les journées interminables » causent chaque année la mort de près de 840 000 personnes dans le monde. Le premier qui fait une blague débile sur l’ambiance à Causeur est viré.
Si vous avez survécu aux petits chefs à gros égo, vous n’êtes pas tirés d’affaire. Gil Mihaely me souffle que le travail est la deuxième cause de mortalité après la vie.
Soyons sérieux un moment. Le travail tue pour de bon. Pas vous et moi, à moins que vous lisiez Causeur sur un échafaudage, dans la cabine d’une grue ou sur une chaîne de production. Le 17 avril, un jeune homme de 22 ans qui travaillait de nuit dans une usine de fabrication de pâtes est tombé dans un laminoir. Laminoir, assommoir, la vie c’est parfois du Zola. Pour changer, la France est en fin de classement – juste après Malte pour le nombre d’accidents par habitant. Ce qui préoccupe légitimement les ministres successifs. L’ennui c’est qu’on voit poindre les solutions. D’après la fondatrice d’un collectif de victimes, il y a un « manque de visibilité très problématique, parce qu’il contribue à cacher l’ampleur du phénomène ». Il est vrai que l’une des maladies françaises est de ne pas connaître précisément les problèmes auxquels on prétend remédier, ainsi a-t-on par exemple réussi l’exploit de créer une pénurie de médecins. L’intention est donc louable, seulement quand j’entends « observatoire », je vois arriver un gymkhana administrativo-syndical. Qui aboutira de toute façon à la conclusion qu’il faut plus de règles et plus de contrôle. Soyons encore plus soviétiques.
Admettons que les employeurs des secteurs les plus filous seraient plus attentifs s’ils savaient que l’Inspection du travail peut leur tomber dessus à tout moment. La CGT exige, sans surprise, qu’on double le nombre d’inspecteurs puisque, selon Libération, les effectifs ont « fondu » de 13 % en dix ans. Logique. On pourrait aussi réaffecter à des opérations utiles les inspecteurs payés pour vérifier que d’honnêtes agriculteurs ne cachent pas du glyphosate dans leur cave ou que le grammage des portions est respecté dans les cantines scolaires. Notre problème n’est pas qu’il n’y a pas assez de contrôles, c’est qu’il y a trop de normes à contrôler.
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Curieusement, ce ne sont pas les travailleurs les plus menacés par un accident qui sont les plus frappés par une nouvelle épidémie: celle des arrêts-maladie dont le nombre et le coût s’envolent. La facture pour la Sécu a bondi de 45 % en six ans pour atteindre 18 milliards en 2025, statistique qui pour une raison mystérieuse n’intègre pas les indemnités versées aux fonctionnaires. Je ne voudrais pas cafter, mais ils ne sont pas les derniers à tirer au flanc, pardon à tellement souffrir au travail qu’ils doivent fréquemment se soigner. Et je ne parle pas seulement des policiers et des professeurs, qui ont des raisons d’en avoir plein le dos.
Le chœur des vierges syndicales (image audacieuse j’en conviens) ne manque pas d’arguments pour expliquer cette envolée. D’abord on vieillit, on fatigue, et comme on n’a pas tous un médecin à portée de vélo, on ne se soigne pas. C’est imparable. Ensuite, il y a le mal-être dans l’entreprise qui lui aussi s’accroît, obligeant les salariés à prendre du recul – et des jours d’arrêt. Je ne sais pas comment on mesure le mal-être dans l’entreprise, sans doute au nombre des arrêts-maladie. Enfin, n’oublions pas le nouveau rapport au travail, parfaitement illustré par cette étudiante en sociologie qui proclamait son intention de ne pas perdre sa vie à la gagner, à quoi le malicieux Stéphane Germain répondit que, dans sa branche d’activité, les statistiques de mortalité au travail étaient encourageantes.
Étant entendu que le boulot, ce n’est pas toujours marrant et parfois franchement pénible, on ne saurait totalement exclure qu’une partie de ces arrêts soit abusive, voire frauduleuse. Quand il suffit de se planter devant son écran pour demander à un télé-médecin que vous ne reverrez jamais de vous arrêter parce que vous ne vous sentez pas bien et qu’il s’exécute sans discuter parce que vous avez déjà payé, la tentation de ne pas se sentir très bien est forte. Et vous pouvez recommencer la semaine suivante avec un autre médecin. Pour débusquer les malins qui abusent du système, le gouvernement envisage de créer un bouton numérique qui permettra aux employeurs de signaler d’un clic les athlètes de l’absence. Ça ressemble un peu à de la délation, mais la fraude récurrente, ça ressemble un peu à du foutage de gueule. L’idéal serait qu’on soit tous kantiens et qu’au moment de replonger sous sa couette aux frais de la princesse, c’est-à-dire de ses copains de bureau, on pense à ce qui se passerait si tout le monde faisait la même chose. L’esprit kantien n’étant pas particulièrement répandu, le flicage est un mal nécessaire.
En attendant que les syndicats inventent une source de revenus qui ne proviendra du travail de personne, la malédiction continue: il faut travailler pour vivre, en tout cas il faut que certains travaillent. Heureusement, on pourra bientôt déléguer toutes les tâches ennuyeuses à des crypto-humains bourrés d’IA qui ne connaissent pas la fatigue d’être soi, ne prennent pas d’arrêts de travail et ne hurlent pas au harcèlement pour une blague un peu leste – ayons confiance, ça viendra. L’ennui, c’est que pour fabriquer des robots, il faut encore que des humains acceptent de se bouger le fondement.




