La ville natale de Shakespeare va être « décolonisée » par crainte que son succès « ne serve l’idéologie de la suprématie blanche européenne ».
Décoloniser William Shakespeare ? L’initiative a d’autant plus enflammé le débat que cette remise en question émane du Shakespeare’s Birthplace Trust lui-même, à Stratford-upon-Avon, la demeure où le Barde a vu le jour.
Le trust a engagé un processus visant à rendre plus « inclusives » ses collections et, souhaitant s’éloigner d’une lecture jugée trop occidentale de l’œuvre, refuse désormais de présenter le contemporain des Tudors comme « le plus grand » auteur de tous les temps.
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Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique plus large. À Londres, le Globe Theatre accompagne déjà certaines représentations d’un avertissement évoquant la misogynie, l’homophobie, l’antisémitisme, ou le racisme du dramaturge, dont le « génie » servirait le suprémacisme blanc et alimenterait la notion de « supériorité britannique » selon ses détracteurs. Aux États-Unis, des universitaires militent même pour l’écarter des programmes scolaires, lui préférant des auteurs contemporains jugés plus représentatifs de la diversité actuelle. Cette remise en cause ne s’arrête plus aux œuvres, elle touche à l’identité même de l’écrivain. Un essai récent, paru cette année, avance que l’auteur de Hamlet et de Roméo et Juliette aurait été en réalité Emilia Bassano, une femme d’origine juivo-marocaine et à la peau sombre. Si les théories contestant l’auteur du corpus shakespearien ne sont pas nouvelles, leur regain d’intérêt interroge les shakespeariens. Mais pour les opposants au progressisme ambiant, William Shakespeare ne peut pas se réduire à une figure parmi d’autres au risque d’en restreindre considérablement la portée. Son œuvre a franchi les siècles et les frontières, précisément parce qu’elle touche à des thèmes universels auxquels tous peuvent s’identifier. Au-delà du cas Shakespeare, c’est une confrontation plus large qui se dessine : celle entre une volonté de relecture critique du passé et une tentation de le remodeler selon les grilles imposées par notre siècle. Une ligne de crête fragile, où le souci d’inclusion peut, parfois, basculer en entreprise volontaire de révision. Et où l’histoire, elle, mériterait sans doute davantage mieux qu’un procès à charge post-mortem dont les décoloniaux ont le secret.
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