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Écriture inclusive: une obsession pathologique


Vous trouviez déjà l’écriture inclusive indéchiffrable? Vous n’avez encore rien vu! Étoile montante de la galaxie néo-féministe, Typhaine D se lance dans une profonde réforme de notre bonne vieille langue patriarcale.


Avis aux lecteurs : ne touchez pas aux boutons de vos appareils. En écrivant cet article nous avons respecté l’orthographe féministe proposée par la personne qui en est la promotrice.

Typhaine D est « autrice, metteuse en scène, professeure (ou professoresse, ou professeuse, ça dépend des jours) de théâtre ». Un matin, se levant du pied gauche, elle a décidé qu’il fallait « démasculiniser le langage » et créer une « langue féministe », ce à quoi elle réfléchissait « depuise des années ». Du coup elle a « inventée la concepte de “La Féminine Universelle” », a ajouté des « e » un peu partout, histoire de bien féminiser la langue, et a donc « toute naturellemente » remplacé le « Il était une fois » des contes par « Elle était une fois ». Toute naturellemente mais pas toute intelligemmente, pour écrire comme Typhaine D : le « Il était » de « Il était une fois » ne désigne aucun masculin mâle mais est une locution impersonnelle attendant un complément, ici « une fois », mais qui aurait pu être « un petit navire ».

A lire aussi, Didier Desrimais :  Pénétration ou circlusion: « la bataille est aussi linguistique », nous dit Télérama

Hommage Femmage lyrique dans L’Humanité

Typhaine a écrit une tribune dans L’Humanité du 19 mars 2020. C’est involontairement drôle et désolant à la fois. Avec le sérieux des grands malades ou des “docteurs graves”, elle y explique qu’en « retirant ce “Il” » (celui de « Il était une fois »), elle a fait des « trouvailles insoupçonnées. […] Pour enfin Noues rendre Femmage ! ». « Outillée d’une langue apte à Noues rendre justice, que je nommais à la « Féminine Universelle », ainsi parlante française, je pouvais remettre à l’endroit des contes de fée-ministes… », gribouille encore Typhaine dans un accès de fièvre et avec l’humour d’un panzer.

Sont bien entendu évoquées la « culture du viol » et la « propagande des violeurs ». Il est conseillé de ne plus lire Nabokov mais Annie Ernaux, et, comme attendu, de ne pas aller voir les films de Polanski. Le thermomètre encore à la bouche, Typhaine marmonne : « Femmes, noues avons été contraintes à penser désirer leurs violences, en hétérocaptivité. »

Symptômes avant-coureurs

Proche de l’encéphalite aigüe, la patiente conclut sa tribune : « Elle était une fois, une brillante Princesse et une puissante Sœurcière, qui s’aimaient de tout cœur… C’est belle ! »

Tout médecin digne de ce nom est en droit de se demander s’il y avait des signes avant-coureurs à cette forme démente de féminisme pathologique. Après avoir consulté le dossier de Typhaine, nous pouvons confirmer que oui, il y avait.

En 2017, à l’occasion du concours d’éloquence du Collectif Droits Humains pour Tou.te.s (si, si, ça existe), Typhaine D a écrit et interprété un texte intitulé « La Pérille Mortelle » qui commence ainsi : « Messieurs, Mesdamoiseaux, Mesdames ! Mes chères commatriotes ! Oyez Oyez ce « Conte à Rebours » ! Très à rebours même, un conte… à régler ! Ça va donc saigner ! (Régler, saigner : évocation menstruelle, comme on dite, “de la meilleure goûtte” ! Voilà qui apporte un peu de couleur, de matière, de musc, à une introduction digne de ce nom. Je Voues la conseille, en conférence, ça faite toujoures sa petite effête !) » Est-il nécessaire de commenter ?

Fièvre hautement contagieuse

En 2018, Christiane Taubira (oui, la même qui se targue de défendre bec et ongles la langue française) lui a remis le prix Gisèle Halimi. Il faut dire qu’à cette occasion, grâce à son texte d’une « sororité » inouïe, Typhaine a mis un grand de pied aux c… de tous les « princes charmants » imaginaires qui ne servent que la cause des violeurs réels à cause du « continuum des violences masculines » débusqué jusque dans la chanson Un jour mon prince viendra. Tout le monde suit ?

A lire aussi: Comment le mot « féminicide » nous est imposé

Le compte Twitter de Typhaine signale qu’elle est également végane. Le déficit en protéines animales pourrait expliquer bien des choses, en particulier le fait que quand elle parle d’elle, elle écrit « moie ». Elle ajoute le « e » qui lui manque. Celui d’escalope, celui d’entrecôte. Mais pas celui d’andouille.

Ne pas oublier que le trouble dont souffre Typhaine est possiblement contagieux. Sur son compte Twitter, des amies et patientes demandent : « Pourquoi dire “il pleut” alors que “la pluie” ? Pourquoi dire “il neige” alors que “la neige”? » Essayer de leur expliquer qu’ici le pronom « il » est ce qu’on appelle un sujet apparent (qui ne désigne aucune réalité), et que les verbes pleuvoir ou neiger sont ce qu’on appelle des verbes impersonnels, ne servirait pas à grand-chose. Le mal est profond et la recherche scientifique a d’autres chats à fouetter en ce moment. Mince, j’ai failli écrire « d’autres chattes à fouetter ». Simple réflexe de vicelard ou premier symptôme de cette nouvelle pathologie linguistique ?

Adieu Mademoiselle

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Le passé trouble d’un héros national arménien

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Militant de la cause nationale arménienne, Garegin Nzdeh s’est engagé entre les deux guerres mondiales sur une pente glissante qui l’a amené à une collaboration avec l’Allemagne nazie. Ce qui ne l’empêche pas d’être un héros célébré dans l’Arménie contemporaines.


Depuis un certain temps, la mémoire de la seconde Guerre mondiale intègre la chute de l’URSS et la fin de la guerre froide. L’expression la plus visible de cette modification est l’intégration du 9 mai, date retenue par Staline, pour célébrer la victoire, dans le cycle commémoratif de la guerre, dont le pivot est le 8 mai, jour de la signature de la capitulation.  Ainsi, avant que la crise ukrainienne et la guerre en Syrie ne jettent un froid, Vladimir Poutine était invité pour les évènements commémorant le débarquement des alliés occidentaux en Normandie. Dans l’autre sens, des chefs d’Etat occidentaux furent invités à assister au défilé du 9 mai sur la Place rouge.  Et si le monde n’était pas en pleine crise sanitaire, on aurait vu, le 9 mai, cette année, Emmanuel Macron, à Moscou, contemplant du haut de la tribune d’honneur avec son hôte, ces citoyens russes défilant avec les photos de leurs parents tombés au champ d’honneur entre 1941 et 1945. 

Le fait que la ville de Nakhchivan soit coupée de l’Azerbaidjan est l’une des conséquences de ses actions…

La célébration de la fin de la seconde Guerre mondiale et la victoire des Alliés sur l’hitlérisme, le nazisme et le fascisme, apporte chaque année son lot d’ouvrages commémoratifs mais aussi de controverses et de polémiques dans le monde des historiens. Malgré les 75 ans qui se sont écoulés depuis la fin du conflit meurtrier et les milliers d’études sur cette période de guerre calamiteuse, des tensions historiques subsistent encore. Et cette année, il s’agit de la polémique autour de la personnalité de Garegin Nzdeh et sa place dans la mémoire complexe et mouvante de la seconde Guerre mondiale.

Garegin Nzdeh est l’un des pères fondateurs de l’Arménie contemporaine et un personnage historique controversé dans son propre pays. Sa mémoire est devenue un enjeu politique avec l’érection en 2016 d’une statue monumentale à son effigie, à Erevan la capitale de l’Arménie. Politique mémorielle que l’opposition a vu d’un mauvais œil. Cette opposition espère que le premier ministre Nikol Pachinian, libéral et successeur de Serge Sarkissian, gardien du temple de la mémoire nationale, interviendra en sa faveur. Mais il a sûrement d’autres «  chats à fouetter », d’autant plus que Nzdeh reste populaire en Arménie. 

Nzdeh, à la fois philosophe, homme politique activiste, est né sous le nom de Garegin Ter-Harutyunyan à Nakhchivan, aujourd’hui enclave azerbaidjanaise sans continuité territoriale avec la République d’Azerbaïdjan, depuis le cessez-le-feu de 1994 qui a mis une fin temporaire à la guerre entre les deux pays. Et le fait que Nakhchivan soit coupé de l’Azerbaidjan est l’une des conséquences de ses actions. Nakhchivan étant par ailleurs le berceau de la famille Aliyev (Haydar Aliyev président de la République d’Azerbaïdjan de 1993 à 2003 et son fils Ilham, actuel président depuis la mort de son père en 2003).

Au service de la cause nationale arménienne et un ennemi irréductible de l’Empire ottoman et de la Turquie son héritière, le jeune Nzdeh a très tôt fait sien l’adage « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». On le voit donc acteur énergique pendant la première Guerre mondiale, une occasion géostratégique pour libérer l’Arménie de la domination turque. En tant que l’un des chefs des unités arméniennes de l’armée russe sur le front turc (celles mêmes qui servaient aux Turcs de prétexte pour les massacres de 1915) il s’est distingué au combat comme un tacticien et meneur d’hommes hors du commun. Après le retrait de l’armée du Caucase suite à la Révolution d’octobre 1917, Nzdeh a joué un rôle clé dans la défense de la République arménienne fondée fin mai 1918, presqu’au même moment que la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Devenu chef du front sud, c’est lui qui a permis à l’Arménie de tenir Zangezur, la région qui sépare Nakhchivan du Haut Karabagh et de l’Azerbaïdjan. Cette région fut au cœur de la République arménienne de la Montagne qui, après la chute d’Erevan, a tenu presqu’un an de plus face à l’Armée rouge. 

Après la chute de ce dernier bastion, Nzdeh s’est réfugié en Bulgarie d’où il a organisé une action politique arménienne, d’abord dans les Balkans et ensuite aux Etats-Unis. 

C’est justement à Boston que sa pensée politique et philosophique s’est cristallisée pour fonder une véritable idéologie. Pendant les années 1920 et 1930, il s’est fait connaître par ses idées nationalistes s’appuyant sur une vision raciale de “l’essence biologique et spirituelle de la Grande nation arménienne”. Cette dimension a été complétée par des notions, très dans l’air du temps, à l’époque, d’une “alliance spirituelle de tous les arméniens, pour défendre les racines arméniennes”. Il prône un culte des valeurs arméniennes, un culte de la patrie poussé à son extrême dimension, un culte de la terre arménienne et des ancêtres, allant même jusqu’à définir un culte du sang, en parlant de la pureté du sang arménien. Sa pensée se trouve synthétisée dans le « Tseghakronisme », un terme signifiant aussi bien religion de la tribu, de la nation, de la race. Ses idées ne restrent pas lettre morte car elles inspirent un mouvement de jeunesse qu’il crée en 1933 aux Etats-Unis, mouvement  devenu l’Armenian Youth Federation.

Prêt à toutes les alliances pour l’indépendance de l’Arménie, sa vision très particulière du peuple arménien lui a permis d’opérer un rapprochement avec l’Allemagne – et il n’a pas été seul à l’époque à le faire, Henri Ford, Edouard VIII et Charles Lindberg l’ont fait aussi -. En 1934 Rosenberg dirigeant nazi et théoricien du national-socialisme crée un comité chargé d’étudier l’anthropologie et l’histoire des arméniens. Ce comité conclut qu’une même race existe en Allemagne et en Arménie. Quand l’Allemagne attaque l’URSS en juin 1941, Nzdeh croit que, comme en 1914 et 1917, l’histoire et le destin l’appellent de nouveau au chevet de sa nation. L’ennemi de l’URSS devient alors son ami. 

En 1942 un comité national arménien est créé, chargé de représenter les arméniens d’Europe sous la houlette du gouvernement allemand. Nzdeh est membre de ce comité restreint. Il devient rédacteur en chef adjoint du journal “Arménie indépendante”. Avec l’espoir que la victoire du Reich sur l’Union soviétique, permettra la réalisation de la Grande Arménie.

En 1942 la légion arménienne de la Wehrmacht est créée avec pour base un recrutement des prisonniers de guerre soviétiques d’origine arménienne. On retrouve ces combattants dans le Caucase, sur le front ouest de l’URSS, en Crimée et même en France. L’opposition arménienne à cet alignement sur le IIIème Reich est éliminée.

En 1944 se rendant compte que les dés étaient jetés et qu’ils étaient perdants, Nzdeh, dans un ultime revirement, essaie de proposer à Staline une action de ses troupes contre la Turquie musulmane. Invité par les soviétiques pour en parler, il sera arrêté et condamné à 25 ans d’incarcération, pour crimes de guerre, dans la prison de Vladimir, où il mourra en 1955 à l’âge de 69 ans.

Les archives du Renseignement allemand témoignent de la collaboration de Nzdeh avec l’armée allemande, avec l’espoir de la reconnaissance d’une véritable nation arménienne.

Les soviétiques par les voix du ministre Kruglov et d’historiens qui ont étudié les archives de cette époque, parlent d’”intelligence militaire et économique avec le IIIème Reich” et de “vols de biens des victimes de l’Holocauste”. 

Ainsi, Nzdeh, animé par l’ambition de créer une Grande Arménie s’est engagé dans une stratégie politique qui s’avère avec le temps être une pente glissante. Dans le contexte des extraordinaires bouleversements politiques du deuxième quart du 20ème siècle, le militant de l’independence arménienne, farouchement antiturc, a ainsi, à un moment, pu dépasser la ligne de l’infranchissable. Comme certains collaborateurs français, il n’a pas compris que certains ennemis de nos ennemis ne peuvent pas devenir nos amis.

La révélation de ce que nous sommes


Nous reproduisons ici l’éditorial du numéro 27 de la revue de géopolitique Conflits, ayant pour thème « Indo-Pacifique : les grandes manœuvres »


L’onde de choc de la victoire du Japon sur l’empire russe en 1905 fut grande. Pour la première fois, une nation européenne était vaincue par une puissance asiatique. Le choc n’étant pas tant militaire ou politique qu’intellectuel : le débouché de cette guerre obligeait à repenser l’ordre du monde. La défaite est une apocalypse : elle révèle les fissures et les failles que l’on camouflait et que l’on voulait croire inexistantes, elle nous plonge, de façon brutale, dans la réalité de ce que nous sommes. 1798 pour l’Égypte, 1898 pour l’Espagne, 1940 pour la France, l’histoire des nations est parcourue de défaites apocalyptiques. Le défi posé est de savoir ce que l’on en fait : l’effacement ou le renouveau ?

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L’épidémie de coronavirus est une défaite pour l’Europe

Les pays asiatiques développés ont mieux géré cette crise. Sans confinement, mais avec des masques et des outils technologiques, ils ont limité la propagation et le nombre de morts, sans détruire leur économie. Tirant profit des expériences précédentes de contamination, ils ont su éviter une crise sanitaire et économique majeure. La France se gargarisait d’avoir un système de santé envié par le monde entier. Elle finit avec des milliers de morts, en dépit de taux d’imposition et de dépenses très élevés. L’Union européenne a démontré son impuissance : ce sont les nations qui ont agi. Il sera difficile à cette structure de justifier un pouvoir politique après une telle évaporation de légitimité.

Un défi moral 

Le nombre journalier de morts en France, pendant le pic, est sans commune mesure avec les attentats. Aussi dramatique que soit les actes islamistes, ils ont moins tué en vingt ans qu’une journée d’épidémie. Depuis 1945, la France n’avait connu que des crises de l’avoir, avec ce virus, elle a connu une crise de l’être. Les difficultés économiques et le chômage sont pénibles, mais cela demeure mineur par rapport au fait de perdre la vie et de laisser des parents mourir seuls, sans possibilité de les assister. Comme le percevait déjà Thucydide lors de la peste d’Athènes, en période d’épidémie, le danger est d’abandonner la civilité pour revêtir la barbarie. Il est illusoire de croire qu’après cette crise « tout va changer » ou que « rien ne sera plus comme avant ». Pour les nations d’Europe, le défi ne sera pas tant économique que moral. Les guerres mondiales ont été beaucoup plus destructrices que cette épidémie ; aussi dure soit la situation pour les entreprises, on se remet des dégâts matériels, par le travail et l’innovation. Plus difficile en revanche sera de récupérer les libertés fondamentales rognées sous prétexte de guerre sanitaire. Plus difficile aussi sera de comprendre les causes de notre échec sanitaire et politique et de prendre les mesures adéquates pour affronter les prochaines pandémies.

Des motifs d’espérance 

Les crises sont l’apocalypse de nos failles, mais révèlent aussi les grandeurs cachées de nos sociétés, autant de motifs d’espérance. C’est grâce à la subsidiarité que le choc a pu être encaissé et surmonté : les nations, les familles, les amitiés, les réseaux associatifs, cette mobilisation a permis de s’occuper des plus faibles et de maintenir l’activité économique. Que ce soit le corps social sanitaire, infirmières, médecins, pompiers, etc. qui a tenu, en dépit de la fatigue et du manque de moyens, le corps social de l’innovation et des entrepreneurs, qui ont modifié les chaines de production pour fabriquer masques, tests et matériel médical, innovant pour trouver de nouveaux produits capables de répondre à l’urgence, ou le corps social de la continuité des activités essentielles : professeurs, boulangers, commerçants, services techniques et informatiques, etc. La société civile a été le ressort principal de la lutte sanitaire. La révélation de cette crise est d’avoir démontré l’importance de son rôle comme pilier essentiel de la puissance. Si l’exemple du cheval de Troie illustre le fait que les civilisations meurent de l’intérieur, c’est aussi en leur sein que se trouve les ressorts de la renaissance et du renouveau.

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Cette Amérique qui refuse le confinement


L’Amérique profonde du Sud et du Midwest vit une humiliation morale. Au nombre de morts du Covid-19 dans le pays s’ajoutent la tragédie du chômage et le refus du confinement. Du Texas au Dakota, les citoyens brandissent la Bible et la Constitution pour défendre leurs libertés. Reportage


« Nous sommes le deuxième plus grand Paris du monde. » C’est un slogan qui revient souvent dans la capitale mondiale des conserves Campbell’s, géant de la soupe à la tomate et des baked beans, sur lesquelles des dizaines de millions d’Américains se sont rués au début de la crise du Covid-19, dévalisant les supermarchés Walmart. Dans le nord du Texas, on adore dire ça. Du policier au caissier de supermarché, on vous affirme forcément que Paris, Texas – immortalisé par le film de Wim Wenders, dont aucune scène n’a été tournée sur place – a quelque chose de la capitale française. On vous tient ce discours à la station-service, à votre motel, au pied de la réplique de la tour Eiffel coiffée d’un chapeau de cow-boy. On est fier à Paris, capitale de la soupe, 25 000 habitants, d’être l’illustre homonyme de la capitale du parfum. Fier d’être un Parisian en santiags, comme la statue de Jésus du cimetière municipal.

Le maire de Paris (Texas) Steve Clifford pose devant la petite Tour Eiffel de la ville, mercredi 29 avril 2020. © AP Photo/Tony Gutierrez
Le maire de Paris (Texas) Steve Clifford pose devant la petite Tour Eiffel de la ville, mercredi 29 avril 2020.
© AP Photo/Tony Gutierrez

L’épreuve de la crise

Mais Paris déprime en ce moment. Entre deux orages de printemps, le comté de Lamar, dont Paris est la capitale, le second plus pauvre du Texas, déborde de gens en galère. Les colonnes de fumée des fourneaux de Campbell’s, poussées par les vents tumultueux d’une région plus habituée aux tornades qu’aux urgences sanitaires, sont trompeuses. Et si l’autre grande usine du coin, celle des couches-culottes Huggies, tourne à plein régime, la queue devant les banques alimentaires locales s’allonge. Avec officiellement 20 % de pauvres et des salariés qui jonglent souvent avec trois emplois, la perte d’un salaire est une catastrophe en l’absence d’assurance sociale fédérale dans ce comté oublié des touristes.

Au Downtown Food Pantry (littéralement le « garde-manger du centre-ville », une expression qui désigne des banques alimentaires privées souvent gérées par des paroisses locales), de nouveaux visages sont apparus ces dernières semaines. « Nous sommes une des rares structures à ne demander ni pièce d’identité ni nom de famille. Les bénéficiaires viennent juste au bureau déclarer sur l’honneur qu’ils ont des besoins de nourriture et de produits de première nécessité », explique Allan Hubbard, tandis que trois bénévoles chargent des voitures à l’aide de chariots de supermarchés, comme dans un drive-in. « Ce que nous avons remarqué, c’est que les gens qui venaient régulièrement ont été remplacés par d’autres. Les premiers étaient dans une telle panade financière qu’ils disposent maintenant d’aides plus importantes de la part de l’État du Texas. Les seconds découvrent la crise ou pour certains, qui avaient connu celle de 2008, ils la redécouvrent. » Dans la queue, beaucoup d’hommes seuls, souvent âgés. Quelques jeunes femmes aussi, venues dans des voitures hors d’âge, avec souvent un ou deux enfants assis à l’arrière. Et des écriteaux un peu partout : « Portez un masque ou couvrez-vous le visage ! Respectez six pieds de distance ! » Une bénéficiaire ose à peine nous parler : « Je travaillais à l’hôpital local, le Titus Regional Medical Center, comme employée administrative. Avec d’autres collègues, on a été virés. Le centre ne peut plus accueillir les opérations non essentielles… Pour réserver des lits à des cas potentiels de coronavirus. En attendant, comme je n’avais que ça comme emploi et que j’ai deux crédits à rembourser, je viens ici. »

Des habitants de Paris (Texas) font la queue devant une banque alimentaire, avril 2020. ©Alexandre Mendel
Des habitants de Paris (Texas) font la queue devant une banque alimentaire, avril 2020.
© Alexandre Mendel

Sous sa casquette de la National Rifle Association, Allan Hubbard refuse pourtant d’imaginer que l’Amérique (et en particulier le Texas) s’écroule économiquement. Il a voté Trump et revotera Trump. « Il a fait du bien à l’économie, et malgré ses provocations et son côté trash, c’est sans doute celui qui la fera le mieux redémarrer. »

En panne sèche

C’est que l’Amérique vit un double choc, une sorte de défaite morale. En un mois, 22 millions d’emplois ont disparu après des records de croissance et d’embauche ces trois dernières années. Une chute vertigineuse que l’on ne doit ni à un conflit ni à l’éclatement d’une bulle immobilière. Mais à un virus venu de Chine, pays qui fabrique ces télés géantes à 250 $ dont s’équipent les Américains à Best Buy. Une humiliation pour la première puissance mondiale. L’Amérique qui ferme : impensable. « Même pendant la Seconde Guerre mondiale, les gens continuaient de manger des glaces, d’aller au cinéma. L’Amérique ne ferme jamais ! Bah, si… La voilà close », se désespère Jeffrey Miller, un routier rencontré dans un motel crasseux de Wichita, capitale économique du Kansas, et qui se lamente : « Ce sera notre Vietnam social. » En termes de morts, ils y sont presque. 58 000 soldats tués contre 47 750 décès du Covid-19 à l’heure où nous écrivons cet article. L’exemple a été pris en une d’USA Today, quotidien dépolitisé peu enclin à verser dans la provocation. Voilà que le pays entier regarde, scotché devant Fox News ou CNN, des palettes de masques chirurgicaux made in China arriver dans des gros porteurs russes. Comme s’il fallait poignarder le cœur patriotique des Américains en les rabaissant encore d’un cran dans leur orgueil national. Le long des Interstates, ces autoroutes fédérales construites sous Eisenhower, pour la plupart décapées de leur goudron, on peut admirer des panneaux lumineux à la gloire des États-Unis : « God bless America ! Stay safe ! » avec le numéro vert 211, qui relie à une cellule d’écoute et d’orientation, en anglais et en espagnol, depuis le début de l’épidémie.

Résister au ralentissement

C’est peu de dire que l’Américain de la « Bible Belt » et de la « Corn Belt », en gros celui du Sud et du Midwest profond – ce qui exclut le Minnesota et l’Illinois démocrates – est entré en résistance. La quarantaine, il n’en veut pas, pas plus qu’il ne consent à ce qu’on lui interdise d’aller boire ses Bud light au bar. L’incompréhension est beaucoup plus forte dans ces états à la densité démographique très faible. Comme si le virus n’attaquait que les mégalopoles de la côte est et les grands centres urbains de la côte ouest.

Ce n’est pas un cliché de parler de grands espaces : ils sont partout. Y compris au Club Omaha, dans le Nebraska, la plus grande boîte de strip-tease du Midwest. Son patron, Shane Adam Harrington, gaillard aux biceps tatoués et roulant en pick-up, avait décidé de braver l’interdiction d’ouvrir les portes de son établissement de 1 000 m2. « J’avais respecté les consignes : du gel hydroalcoolique, des lingettes désinfectantes et pas plus de dix clients, enfin de membres. Deux mètres entre chacun. On n’approche pas les filles. Le lendemain, six flics ont débarqué ici et je peux vous dire que ceux-là ne respectaient pas vraiment la distanciation sociale. C’était un vendredi et plutôt que d’aller en garde à vue, ce qui aurait pourri mon week-end, j’ai préféré signer le papier de convocation au tribunal. » Résultat : il a dû licencier, à l’américaine, c’est-à-dire sans indemnités, une quarantaine de danseuses. En bon samaritain, il en loge cependant quelques-unes dans des motels du coin ou même chez lui. Parmi elles, Jane, une jeune étudiante de 21 ans, fan de Bernie Sanders, qui arrive à toucher, les bons soirs, jusqu’à 1 000 dollars de pourboire, « de quoi, dit-elle, payer l’université à 10 000 $ le semestre et mon assurance santé à 3 000 $ par an sans avoir à travailler jour et nuit comme caissière. » Liberté d’entreprendre, refus d’être à la botte des décisions d’un gouverneur, d’un maire ou d’un shérif de comté qui « piétine notre Constitution » : les convictions de Shane Adam Harrington pourraient le faire passer pour un trumpiste de la première heure, un de ceux qui manifestent bruyamment et avec une arme à feu devant les capitoles des États pour réclamer la réouverture immédiate de tous les commerces. Mais Shane est démocrate et va voter Biden : « Trump a pris du retard… Il a fait n’importe quoi. Et sa façon de parler aux femmes ? Et notamment à la sienne », glisse-t-il tout en serrant sa compagne danseuse, une Américaine d’origine guatémaltèque de vingt ans sa cadette qui se dénude tous les soirs dans son club. Avant de nous quitter, il tient à se raviser un peu : « Bon, c’est vrai que si nous avions eu Hillary Clinton comme présidente, l’ensemble des États-Unis aurait sans doute été fermé jusqu’en décembre au moins. »

A lire aussi, Matthieu Vasseur : Etats-Unis: Trump, président d’un pays en pleine crise morale

Le refuge du sacré

Shane n’a qu’un mot à la bouche, comme la plupart de ses compatriotes en ce moment, quelles que soient leur église ou leur tendance politique : « Constitution ! » Décidément, il y a deux livres à lire pour comprendre l’Amérique : la Bible et la Constitution. D’ailleurs, quand Donald Trump, il y a quelques semaines, confiait en conférence de presse qu’il ne porterait pas de masque, l’Amérique profonde applaudissait. « Rien, absolument rien dans la Constitution ne m’oblige à porter un masque », m’a ainsi confié Christopher, membre d’une milice armée anti-islam basée au Texas. On ne lui retirera jamais son fusil semi-automatique AR-15. Pas plus qu’on ne lui mettra un bout de tissu sur le nez et des élastiques derrière les oreilles, même si sa propre mère se remet d’un cancer. « Sur quelle base peuvent-ils m’arrêter ? »

La défiance, sinon le mépris à l’égard de règles, même temporaires, n’avait pas été prévue par les Pères fondateurs de l’Amérique. Ce credo fonctionne pourtant à plein régime dans des territoires éloignés des côtes, qui ont toujours dédaigné les ordres de Washington DC. Plus au nord, le Dakota du Sud (la population de Marseille sur un territoire deux fois plus grand que la Hongrie) a refusé la quarantaine absolue. Territoire de liberté ! Même Sioux Falls, sa plus grande ville, qui concentre plus de 80 % des malades du Coronavirus de l’État (la faute au foyer infectieux qui s’est déclaré dans un abattoir porcin) a refusé une quarantaine stricte. Bars, casinos, finançant les écoles publiques du Dakota du Sud fermées jusqu’à la rentrée, salons de coiffure et de tatouages restent ouverts. L’Amérique entière des médias s’est précipitée dans le coin. Nous aussi. « Merci de soutenir les commerces locaux », s’empresse de dire Mary Perrault, serveuse au Hi Ho Tavern, un bar miteux qui compte encore ses habitués dans le quartier de Whittier, le plus pauvre de cette ville de 16 000 habitants s’étendant sur un territoire deux fois plus grand que la capitale française. Au Thirsty Duck, un bar casino de bord d’autoroute, le serveur se marre quand on lui demande si on peut embarquer sa bière et fumer en terrasse : « C’est encore un pays libre ! » Les habitués débarquent sur leur Harley-Davidson, d’où dépassent souvent, à l’arrière des selles, des bannières étoilées. Ici, on compte les clients : pas plus de dix personnes à l’intérieur du troquet. Dans d’autres endroits, c’est au bon vouloir du propriétaire : peu de chances que le département de la police locale envoie une patrouille vous mettre les menottes. Les autochtones applaudissent davantage la serveuse restée au bar que l’infirmière qui fait les trois-huit à l’hôpital de Sioux Falls. À peine si on ne considère pas comme des héros locaux ceux qui servent de la bière plutôt que des médicaments.

Sur la façade du "Grand" un signe où l'on peut lire "be local" ("soyez du coin"), Paris (Texas) mercredi 29 avril © AP Photo/Tony Gutierrez
Sur la façade du « Grand » un signe où l’on peut lire « be local » (« soyez du coin »), Paris (Texas) mercredi 29 avril
© AP Photo/Tony Gutierrez

On en oublierait presque la réalité d’un pays qui fonctionne encore un peu au ralenti grâce à ceux-là mêmes à qui Donald Trump a suspendu, pour trois mois, l’obtention des green cards. Hors du Dakota du Sud, une armée de Mexicains fait tourner le pays sur une roue : femmes de ménage, réceptionnistes, pompistes, caissiers à Walmart, mécaniciens automobiles. L’image de l’Américain infaillible en a pris un coup. Là où on attendait de la dignité, de la responsabilité, les petits-enfants des soldats du débarquement de Normandie se sont battus, sous les caméras du monde entier, pour des rouleaux de papier toilette. Ça ne sent pas bon, en ce moment, dans cette Amérique en panne de héros. Et de solutions.

La France Djihadiste

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Partition: Chronique de la sécession islamiste en France

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Le 21 juin, Riester maintient la fête du bruit


Il y a une très forte aspiration à reprendre une vie normale, mais programmer la Fête de la musique en juin apparaît en revanche comme particulièrement irresponsable.


Franck Riester est-il le digne fils spirituel de Jack Lang ? En tout cas, il en prend le chemin. Le placide ministre de la Culture est enfin sorti du silence assourdissant dans lequel le mettait son rôle de gratte-papier en chef, joué début mai, sur les planches élyséennes, lors du discours survolté du chef de l’État au monde de la Culture. Dégagé de l’éclipse jupitérienne, Franck Riester a donc repris la parole, vendredi dernier, pour annoncer le maintien de la sacro-sainte Fête de la musique qui aura bien lieu le 21 juin, comme tous les ans depuis 38 ans. Ouf ! nous voilà rassurés. 

Car après l’annulation de Cannes et d’Avignon, ces deux grandes messes culturelles virant à l’orthodoxie moralisatrice, de la série de tous nos festivals de musique, des Vieilles charrues à Rock en Seine en passant par les Solidays, et sans oublier la grande marche colorée des Fiertés, il fallait bien que résistât un événement festif, gravé dans l’agenda des bacchanales républicaines grandes annonciatrices de la période estivale. 

Le déconfinement du monde de la culture, quelle prise de tête ! Emmanuel Macron, en visioconférence avec les artistes, hier © Ludovic Marin/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22453255_000004
Le déconfinement du monde de la culture, quelle prise de tête ! Emmanuel Macron, en visioconférence avec les artistes © Ludovic Marin/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22453255_000004

Jack est emballé!

Alors non le virus ne dilapidera pas le précieux héritage de Jack. Le père du grand tintamarre festif déguisé en célébration mondiale de la culture musicale, s’est d’ailleurs empressé de féliciter son disciple d’un tweet transpirant d’hédonisme fraternel :

« Bravo à @franckriester de préserver la #FeteDeLaMusique. Que mille idées surgissent partout dans le pays pour que la @fetemusique soit, plus que jamais, une fête de l’amitié et de l’espérance ! » 

Quel bel enthousiasme! On apprécie le zèle dont le Président de l’Institut du monde arabe a fait preuve en appelant à appliquer l’injonction présidentielle lancée en bras de chemise et cheveux en pétard, de « réinventer notre été et d’en faire un été apprenant et culturel

Quant à Franck Riester, il promet de « proposer quelque chose qui ait de la gueule, qui permette aux Français de chanter, de jouer de la musique, sans prendre de risques. »

Le 21 juin, les Français pourront donc s’unir avec tous les citoyens du monde pour casser leurs voix, tambouriner, mixer des sets et se défouler dans une atmosphère d’où il sortira la plupart du temps plus de bruit que de musique. Mais ne soyons pas trop rabat-joie. Après tout, pendant ces deux mois de confinement où, quotidiennement à 20h, les concerts de casseroles étaient organisés aux balcons, certains ont pu améliorer leur swing et leur mix. Le jeune DJ qui avait fait danser, un peu malgré lui, une trentaine d’individus en dessous des fenêtres de son logement parisien en avril dernier pourra de nouveau mettre à tue-tête « Laissez moi danser » de Dalida sans craindre de se prendre une prune. Et, il pourra même s’installer dans la rue puisque comme l’a suggéré le ministre, en dépit de la circulation toujours active du virus, la fête pourra bien se tenir à l’extérieur. 

En même temps irresponsable

Voilà encore une belle illustration de l’inquiétante schizophrénie macroniste telle qu’elle s’est déjà illustrée à la veille du confinement par le maintien du premier tour des élections municipales, ou plus récemment à la SNCF, laquelle condamne un siège sur deux dans le train alors que les compagnies aériennes peuvent faire vol plein. 

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Mais revenons à la Fête de la musique qui illustre le « en même » irresponsable de la politique macronienne. En effet, comment comprendre qu’on puisse interdire un rassemblement au-delà de dix personnes et la consommation d’alcool sur les berges de Seine, le canal de l’Ourcq et le canal Saint-Martin, et en même temps autoriser un événement qui commence toujours de façon bon enfant mais qui se termine irrévocablement par une beuverie généralisée? 

Comment faire respecter la distanciation sociale lorsque la fête se finit parfois en raves parties sauvages, où les fêtards relancent le son au-delà de l’heure autorisée en guise de rébellion? La fête sans débordement dans la plupart des grandes villes est quasi impossible en France, on le sait bien. 

Qu’en pense le conseil scientifique?

Et avec la fête de la musique on connaît la chanson, c’est écrit d’avance, il suffit de suivre la partition : à 18h, c’est apéro au rosé en famille, avec les gamins qui se courent après, devant un orchestre de jazz improvisé. La nuit tombant, les esprits s’échauffent et le cocktail alcool, joint, coke, et autres smarties hallucinogènes commence à faire son effet. Cette fête musicale du joyeux vivre ensemble se mue toujours en triste défaite, bien souvent assombrie par des bagarres et des noyades mortelles, comme l’an passé à Nantes

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Pour cette édition 2020 de la Fête de la musique, un invité de marque est à compter dans les rangs des possibles perturbateurs : il s’appelle Corona et pourrait faire des ravages !  À l’heure où la réussite du déconfinement est tributaire du civisme et de la responsabilité de chacun, organiser une fête dont on sait pertinemment qu’elle sera le prétexte à un défoulement propice aux chaînes de transmission du virus, est inconséquent. 

On ne peut qu’être étonné du silence radio de Jérôme Salomon et du conseil scientifique pourtant si loquaces ! En tout cas si on attendait une date pour la seconde vague, on peut remercier le ministre de la Culture de nous l’avoir peut-être donnée! 

Marc Bonnant: « La santé, pour quoi faire? »

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L’avocat suisse Marc Bonnant revient sur les rapports philosophiques entre liberté, égalité, mais aussi l’idée de mort, qui ont pu justifier le confinement. Son point de vue helvétique souligne certaines incohérences du peuple français qui, en acceptant cette décision, va à l’encontre de ce qui a fait son histoire. Causeur vous propose de lire un extrait de son échange avec Elisabeth Lévy, à retrouver en intégralité ici.


Verbatim

Elisabeth Lévy. J’ai été très choquée d’entendre le Premier ministre décréter que préserver la santé des Français était le premier objet de la politique publique, et assurer la continuité de la vie de la Nation le deuxième.

Marc Bonnant. Oui, cette hiérarchie ne me conviendrait pas. Je serais plutôt d’avis qu’il faut viser la continuité de la vie de la Nation, avec sa part de limites, et peut-être avoir un autre rapport philosophique à la mort : savoir l’accueillir, savoir même qu’elle fait l’intensité de nos vies, et que des vies éternelles seraient infiniment ennuyeuses. Au fond, renouer avec l’idéal antique d’une vie qui est intense parce qu’elle est brève est une manière d’apprivoiser l’idée de la mort et de l’accueillir avec une sérénité stoïcienne. Ce serait plutôt ainsi que je pense et ressens l’ordonnancement des choses.

Au fond, cet esprit rebelle qui a fait votre grandeur – et je ne pense pas particulièrement à la Révolution, cet esprit insolite et transgressif est en train de perdre de son éclat

Elisabeth Lévy. On parle de la grippe espagnole qui n’était pourtant absolument pas devenue un enjeu public ou plus près de nous de l’épidémie de grippe qui a tué des milliers de morts en 1968. Dans les deux cas, ce sont des épidémies qui ont fait beaucoup de tragédies individuelles, mais qui ne sont pas devenues des affaires publiques. Est-ce que cela vous paraissait plus humain ?

Marc Bonnant. Non, je pense que tout cela participe de notre rapport à la mort qui s’est beaucoup altéré. Bien sûr, nous la savons inévitable mais nous la voulons plus lointaine et à certains égards nous la nions. Je crois que beaucoup ont l’espérance d’une vie éternelle. Simplement, ces pactes que nous pouvons faire avec le diable ne sont pas la vie éternelle mais la jeunesse éternelle. Négliger pareillement ce qui fait l’intensité de la vie plutôt que ce qui fait la durée de la vie me paraît être une faiblesse de raisonnement.

(…)

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Elisabeth Lévy. Alors que le gouvernement a fixé une première date pour le déconfinement, on voit déjà des corporations râler – en général celles qui sont payées par l’État – refusant d’aller travailler si c’est pour prendre un risque. J’en reviens donc à ce dont vous parliez, à savoir cette vie sans risque…

Marc Bonnant. C’est très frappant. Et l’autre chose qui m’interpelle c’est cette nouvelle hiérarchie, à mon sens, qui consiste pour les Français à placer la sécurité au-dessus de la liberté. C’est étonnant pour le peuple que vous êtes, compte tenu de son histoire. Mais aujourd’hui, pour être sécurisé et protégé, c’est naturellement vers l’État que l’on s’adresse. Au fond, cet esprit rebelle qui a fait votre grandeur – et je ne pense pas particulièrement à la Révolution, cet esprit insolite et transgressif est en train de perdre de son éclat. Encore une fois, cette hiérarchie selon laquelle la durée de la vie importerait plus que son intensité et son contenu étonne, car au fond c’est la jeunesse et l’intensité qui sont importantes, pas la durée. La durée ce n’est rien.

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Rester en alerte sur les libertés fondamentales


Sous le vocable simplificateur d’« atteintes aux libertés fondamentales », on a tendance à confondre celles d’ordre autoritaire et celles d’ordre totalitaire. Elles sont pourtant très différentes. En France, la crise sanitaire amplifie une inquiétante dérive, selon François Martin.


Sous le vocable simplificateur d’atteintes aux libertés fondamentales, on peut confondre les atteintes d’ordre autoritaire et celles qui sont carrément d’ordre… totalitaire. Elles sont pourtant très différentes !

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Si l’autoritarisme est une pratique politique qui tend à réprimer les possibilités d’action (atteinte aux droits de déplacement, de rassemblement, de travail, d’action politique, etc…), le totalitarisme, lui, va s’attaquer à la pensée (tentatives d’interdire la possibilité de réfléchir, de se former ou de s’informer, de croire ou de pratiquer sa religion). Le totalitarisme est ainsi bien plus dangereux que l’autoritarisme, parce qu’il touche à la faculté la plus importante de la personne humaine: la pensée, qui gouverne tout l’individu. Il est aussi plus difficile de caractériser les dérives d’ordre totalitaire, parce qu’elles sont plus insidieuses. Par exemple, il est facile de remarquer l’atteinte à la liberté du fait que les rassemblements de plus de 10 ou de 100 personnes sont interdits. En revanche, où commence véritablement l’atteinte à la liberté de penser ?

Jusqu’à preuve du contraire, nous sommes en démocratie

La notion de « démocratie » est également piégeuse, d’abord parce qu’elle n’est pas universelle (il y a autant de systèmes démocratiques qu’il y a de pays et de régimes, avec des échelles de valeurs toutes différentes), mais surtout parce qu’elle est facile à détourner. En effet, un régime pourra se targuer d’être « démocratique » (traduction : disposer d’institutions démocratiques) et, par ce fait même, camoufler d’inavouables tentations totalitaires (« pensée unique », interprétation à sens unique de l’Histoire, formatage de la jeunesse, de la philosophie, interdiction de l’expression publique et diverse des idées, « catéchisme » politique, attaques et psychiatrisation des penseurs dissidents, etc…). Le plus gros et le plus insidieux des mensonges et des attentats contre la liberté de pensée étant peut-être, précisément, l’inversion des priorités de la liberté, faisant en sorte de considérer celle-ci comme un absolu, dont l’homme doit devenir esclave (ce qui institue de fait le règne du plus fort), plutôt que de prôner une liberté qui soit au service de l’homme.

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Vu à travers ce prisme, il est à craindre que des tentations tant autoritaires que totalitaires existent bel et bien en France, avec même sans doute une appétence plus forte pour la deuxième (je rappelle que nous nous vantons tous d’être « en démocratie »…). C’est ce que l’on appelle communément la « pensée unique ». La crise sanitaire n’a fait qu’augmenter cette dérive. Une dérive somme toute logique, puisque l’État essaye tant bien que mal de compenser, par une contrainte brouillonne et maladroite, ce qui lui a manqué de sincérité, de préparation, de vision et de stratégie dans cette affaire.

Nos lendemains pourraient être terribles

Mais il y a plus grave. La crise sanitaire est comparable à un tremblement de terre sous-marin, qui a levé une vague immense, un tsunami, qui court pour le moment sur la mer, mais n’a pas encore touché les côtes. Je veux parler évidemment de la crise économique, avec sa conséquence principale, une mise au chômage massive, de la part d’entreprises grandement fragilisées ou en faillite. Ne voulant pas, comme aux États-Unis, prendre le risque de cumuler les deux phénomènes, le gouvernement a mis en œuvre un dispositif très généreux de chômage partiel. Mais ce faisant, il a créé, pour quelques mois, une « bulle » qui va éclater lorsque ce dispositif extrêmement cher va devoir prendre fin. Lorsque la vague va toucher la côte, c’est là que les choses sérieuses vont commencer, et que l’on va véritablement s’apercevoir du prix exorbitant que nous avons payé pour notre santé (et pour nos erreurs !), avec un contexte social dont les fondamentaux (nombre de chômeurs, employabilité, pouvoir d’achat, atonie de la demande) n’auront probablement plus rien à voir avec tout ce que nous avons pu connaître jusqu’ici.

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Il s’ensuivra une situation politique totalement nouvelle, potentiellement très dangereuse, ce dont le gouvernement a bien conscience, et pour laquelle les tentations répressives actuelles ne sont qu’une préparation, pour l’après-crise sanitaire immédiate et pour les années très tendues qui pourraient suivre. Face à ce danger, l’exécutif pourrait chercher, par tous les moyens (sans forcément se borner aux plus légitimes), à « serrer la vis ». C’est dans cette perspective inquiétante qu’il faut interpréter les atteintes aux libertés fondamentales, et d’abord à celles d’essence totalitaire, que nous sommes en train de subir :

le traitement de la crise sanitaire en général, avec ses injonctions abêtissantes et infantilisantes, son confinement (que je lis bien plus comme une interdiction de penser et de vivre en Français libres que simplement comme une interdiction de déplacement), ses tentatives pour intimider et terroriser les citoyens (à travers, par exemple, le décompte macabre et journalier des morts), l’obligation morale, avec sa mise en scène, de saluer chaque soir les « héros » soignants (qui pourraient tout à fait demain être abandonnés dès qu’ils seront devenus inutiles), sa volonté de culpabiliser des individus devant justifier qu’ils sont « responsables ». Même le choix des mots est très significatif. Comme dans un État totalitaire, le nôtre cherche à casser les solidarités et communautés naturelles pour isoler les personnes en face de lui : « gestes barrières » (alors qu’il s’agit de gestes de protection), « distanciation sociale » (alors qu’il s’agit de distanciation physique. La distanciation sociale, synonyme de solitude, devrait au contraire être combattue !).

l’interdiction de la pratique des cultes, dès le début du confinement et au-delà des dates du déconfinement. Il n’y a bien que dans les régimes totalitaires que les tentatives d’éradication du droit de croire et de pratiquer sa religion sont une constante. Pourtant, la Constitution et la Déclaration des Droits de l’Homme (article 10), sont extrêmement claires sur ce point : l’État n’a aucun droit concernant les cultes, il n’a que celui de considérer les risques par rapport à l’ordre public que l’exercice des religions peut comporter, et à négocier les modalités de limitation de ces risques avec les autorités religieuses. Dans cette affaire, l’État a donc outrepassé ses prérogatives.

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enfin, la très controversée Loi Avia, qui vise à interdire sur les réseaux sociaux les propos « haineux », sans que personne ne sache véritablement quel est le sens qu’il faut donner à ce mot… Mais l’État saura fixer le catéchisme de l’Amour et de la Haine, Orwell n’est plus très loin.

Il est grand temps que les Français se réveillent, et dénoncent en bloc ces tentatives avérées pour les ficeler pendant leur sommeil, dans l’apathie de la plupart des partis politiques. En effet, s’ils laissent faire, ils risquent d’en avoir pour très longtemps.

Au Mexique, les cartels veillent au respect du confinement

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Le Mexique voit l’émergence d’un nouvel « acteur des politiques de santé publique » comme on dit dans le milieu médical. Un de ceux qui aiment l’ordre, particulièrement celui qu’il impose : les cartels.


Cela fait désormais une semaine que le confinement a pris fin en France, permettant à chacun de retrouver une certaine liberté de mouvement. Néanmoins, ce n’est pas nécessairement le cas partout dans le monde, et si les autorités françaises ont constaté à maintes reprises qu’il n’était pas toujours aisé de le faire respecter, c’est d’autant plus vrai au Mexique.

En effet, précarité oblige, une part importante de la population vit de l’économie informelle, travaille dans la rue et n’est par conséquent pas disposée à rester chez elle. Ainsi, face à un gouvernement AMLO[tooltips content= »Andrés Manuel López Obrador NDLR »](1)[/tooltips] résolument démissionnaire, ce sont donc d’autres figures du pays qui font en sorte de remédier à la situation dans leur zone d’influence.

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Dans l’État de Sinaloa, Iván Archivaldo Guzmán et Jesús Alfredo, les deux fils du baron de la drogue « El Chapo » Guzmán, ont repris les commandes de l’entreprise familiale et entendent bien veiller au respect du confinement dans la ville de Culiacán (capitale de l’État en question), du moins à leur manière.

En effet, les « Chapitos » comme on les surnomme, ont imposé un couvre-feu à l’ensemble des habitants de la ville et menacent de sanctionner ceux qui feraient la sourde oreille.

De nombreuses vidéos circulent sur les réseaux sociaux, où l’on aperçoit des membres du cartel lourdement armés patrouiller en ville, et menacer les contrevenants de sanctions en tous genres, allant de coups de batte de cricket à des amendes, en passant par des arrestations.

On peut d’ailleurs entendre certains d’entre eux donner leurs instructions dans un enregistrement : « Je vous informe qu’à partir de 22 heures vous devez être rentré chez vous à cause du coronavirus, si vous ne saisissez pas, on s’occupera de vous, c’est des ordres d’en haut, des Chapitos (…) Ce n’est pas un jeu, on ne joue pas. »

Une situation surprenante, mais pourtant loin d’être inédite sur le continent. Fin mars, des gangs brésiliens avaient déjà imposé un couvre-feu similaire aux habitants des favelas dont ils avaient le contrôle.

Ainsi, face à la crise du covid-19, il semble que dans certains pays d’Amérique latine le crime organisé se soit senti davantage concerné par la santé publique… que les élus.

Michel Onfray: « L’islam est la religion la plus à craindre »


Michel Onfray est considéré comme un des intellectuels contemporains les plus influents de France. Il prépare actuellement une nouvelle revue, objet des plus folles rumeurs. Athée farouche, il a souvent critiqué les religions monothéistes et appelé à la « raison » notamment dans son Traité d’athéologie : Physique de la métaphysique (Grasset, 2005) ou dans Penser l’islam (Grasset, 2016). Aujourd’hui pour Aurore Van Opstal, Michel Onfray se prête au jeu: Et si Dieu existait, après tout ?


Aurore Van Opstal. Vous êtes connu pour votre athéisme vigoureux. En tant qu’intellectuel, quelle serait votre réaction si, demain, vous étiez confronté à une preuve irréfutable de l’existence de Dieu ?

Michel Onfray. Il faudrait s’entendre sur ce que vous appelez « vigoureux »… Car j’ai publié La stricte observance après un séjour à la Trappe sur les traces de Rancé qui montre que mon problème n’est pas les agenouillés mais les agenouilleurs !

Si je devais être « confronté à une preuve irréfutable de l’existence de Dieu », je vois mal comment je pourrais aller contre son caractère irréfutable ! Je raconterais l’aventure et je vivrais en relation avec cette conversion ! Probablement une vie de moine. 

Toutes les religions se valent-elles, selon vous ? Plus concrètement, les valeurs d’universalisme de la République française ont-elle plus à craindre du catholicisme que d’autres religions ?

Moins une religion impose et plus elle laisse de place à la raison, plus je la place au sommet du classement que vous me proposez… Là encore ce que je reproche à la religion c’est quand elle se fait coercitive et qu’elle enseigne des fariboles ! Le judaïsme ne cherche pas à convertir, il me va donc très bien ; le christianisme cherchait à convertir mais il n’en a plus les moyens, donc il me convient ; en revanche l’islam revendique clairement l’universalisation de sa doctrine et, comme je suis concerné et que je ne suis pas antisémite, homophobe, misogyne, phallocrate, belliciste – des « valeurs » selon nombre de sourates du Coran, il est en effet plus à craindre. 

Relire, grand entretien, Michel Onfray: «Le gauchisme rend possible tous les délires»

L’écrivain français, Michel Houellebecq décrit dans son roman Soumission la prise de pouvoir pacifique et démocratique de l’islam en France. Le nombre de personnes d’obédience musulmane augmentant chaque année en France, pensez-vous que ce scénario puisse un jour passer de la fiction à la réalité ?

C’est en effet ce qu’enseigne la démographie qui est une science honnie par le politiquement correct car elle dit la vérité sur le réel avec des projections irréfutables. La baisse de natalité des Français qu’on dira d’origine comparée à la forte natalité des populations récentes issues du monde musulman – où faire des enfants est une invite religieuse – permet de conclure qu’en effet  le roman de Houellebecq annonce ce qui va advenir dans ce siècle.

Si vous étiez obligé de vous convertir et de pratiquer l’une des trois religions monothéistes, s’il en allait de votre vie, laquelle choisiriez-vous et pourquoi ?

Quelle autre étrange question ! Quand on est obligé de se convertir, la conversion n’est pas sincère et je me vois mal dans cette configuration d’insincérité ! Jouons le jeu tout de même… En vertu de ce que je vous disais – le moins de fariboles possibles et le plus de raison pensable…- j’opterais pour le protestantisme. 

A lire aussi, Caroline Valentin et Yves Mamou: L’islamisme est-il soluble dans la technocratie?

Selon vous, les valeurs défendues par les catholiques doivent-elles être classées de droite ou de gauche ? 

L’idée fondamentale du christianisme selon laquelle les derniers sur terre seront les premiers au ciel s’avère radicalement de droite ! Elle est une invitation à ne rien faire sur terre pour changer les conditions de vie des gens les plus modestes. Quant aux autres valeurs, il faudrait les examiner les unes après les autres ! Il faudrait alors en faire un livre…

Soumission

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Une conscience s’en va

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Disparition de l’acteur Michel Piccoli à l’âge de 94 ans


Il fut une époque où la jeunesse française avait envie de voter à gauche, seulement en écoutant Michel Piccoli à la télévision. Une envie d’y croire simplement, de le suivre dans tous ses combats et de l’imiter aussi, un peu. Cette jeunesse d’alors courait dans les urnes, au risque de se perdre et de se tromper. Elle défilait avec enthousiasme, pétitionnait avec cœur, placardait dans la joie, j’oserais presque dire, sans calcul politique. Peu importe l’idéologie mise en avant, l’essentiel se niche toujours ailleurs, dans le fantasme et l’imaginaire. Dans la perception que nous avons des honnêtes hommes. Longtemps après, il laisse en nous, simples spectateurs, une trace, une marque, une attitude qui ne s’effacent jamais vraiment. La mort ne les tue pas. Et puis, il y a dans les défaites politiques, surtout intellectuelles, un panache qui élève, qui rend immortel, qui donne des atours chevaleresques à une carrière. Tout ça semble si loin aujourd’hui, le parti communiste, Mitterrand, les socialistes, l’alternance, toutes les aspirations d’un peuple libre et émancipé, la fable d’un monde civilisé face aux puissances de l’argent. La lutte était inégale. Nous avons connu tant de déconvenues depuis. 

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Magnétique

Dans ce chaos en marche, Piccoli était un phare, vieux commandeur au milieu des ânonneurs et des tricheurs, sage aux cheveux courts, rare et précieux comme un alexandrin. On lui reconnaissait, outre un immense talent, une droiture dans ses engagements. Une vérité, un mot tant de fois sali et trahi. D’autres ont élimé leurs vestes à force de les retourner. Piccoli semblait immunisé contre l’opportunisme, cette maladie du siècle naissant, cette volonté d’aboyer avec les chiens. Il était ce seigneur des planches, admiré par le public et choyé par la critique, encarté par l’Obs et enchristé dans les bons sentiments, un de ces princes italiens ténébreux que l’on croise dans les romans de Giuseppe Tomasi di Lampedusa qui auraient eu des opinions progressistes. En face, dans l’autre camp, celui qualifié, à la hâte, de factieux, on rencontrait un type comme Maurice Ronet, son pendant réactionnaire. Avec ces deux-là, vous avouerez que la partie avait une sacrée allure, le débat prenait de la hauteur, ils suscitaient vocations et emballements. Leur donjuanisme s’apprenait dans les cafés du quartier latin à l’heure de la sieste. La mesquinerie, cette vengeance des faibles, leur semblait étrangère. Piccoli laissait la rouerie aux médiocres. Les filles n’avaient d’yeux, en ce temps-là, que pour ces beaux mecs qui roulaient en Maserati Ghibli ou en Alfa Romeo Giulietta Sprint. J’aurais tant voulu que les universitaires de mon époque, ces déplorables années 1980/1990, les architectes ou encore les éditorialistes de gauche ressemblent à Piccoli. Je m’étais fait à l’idée, peu à peu, qu’un type professant des idées socialement avancées devait obligatoirement avoir la gueule de Piccoli, cette bohème élégante, un brin corseté par des manières aristocratiques. Le plein et le délié de mon enfance, en quelque sorte. On était d’abord saisi par sa présence à la limite de la gêne, une intensité dans le regard qui continue à vous mettre mal à l’aise, puis une folie à peine contenue et enfin ce magnétisme, assemblage sauvage d’un charme vénéneux et d’une voix sortie d’outre-tombe. Un tel concentré n’existe plus. Le brio avait été inventé pour lui. Un extrait de parfum fortement alcoolisé, celui du Saint-Germain-des-Prés des années 1950/1960, d’une scène dite engagée, les grands réalisateurs à la rescousse, une vénération pour les écrivains et la splendeur du texte, le plaisir d’en découdre par le jeu. Les moins de quarante ans ne peuvent pas comprendre cet attrait pour une parole et une stature, l’un n’allant pas sans l’autre. Pour incarner les espérances d’un peuple éclairé, il ne suffisait pas d’être un comédien surdoué, il fallait ce supplément. Cette morgue qui peut vriller en rire. Étrange et poétique. 

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Les acteurs de gauche, c’était mieux avant

Après lui, l’acteur de gauche comme totem de notre paysage culturel s’est métamorphosé en un roublard cynique. Cette figure a perdu de sa superbe, elle a fini par être la caricature d’elle-même, moraliste endiablée et militante dans la coulisse. Piccoli, en porte-voix, était plus crédible qu’un Montand à canotier, une version plus existentialiste que music-hall, il avait ce côté Jean Daniel à l’âpreté savamment orchestrée qui impose la crainte et le respect. Piccoli était explosif en costume de flanelle. Il avait cette outrance des élus, cette capacité à déborder son adversaire par une dinguerie, une exaltation suprême, indomptable que l’on retrouve également chez Marielle, Rochefort ou Noiret. Piccoli m’a éduqué. J’ai rêvé de faire comme lui. Je l’ai follement aimé au volant de son Alfa dans Les Choses de la vie ou enlaçant une Romy déchirante de sensualité mais aussi, le crâne rasé, du côté de Rouffio dans le personnage exagérément mégalomane de Grezillo. Il fut un maître en irrévérences.

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Écriture inclusive: une obsession pathologique

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Concours d'éloquence 2018 à la Fondation des Femmes Capture d'écran Youtube / Chaîne de France Culture

Vous trouviez déjà l’écriture inclusive indéchiffrable? Vous n’avez encore rien vu! Étoile montante de la galaxie néo-féministe, Typhaine D se lance dans une profonde réforme de notre bonne vieille langue patriarcale.


Avis aux lecteurs : ne touchez pas aux boutons de vos appareils. En écrivant cet article nous avons respecté l’orthographe féministe proposée par la personne qui en est la promotrice.

Typhaine D est « autrice, metteuse en scène, professeure (ou professoresse, ou professeuse, ça dépend des jours) de théâtre ». Un matin, se levant du pied gauche, elle a décidé qu’il fallait « démasculiniser le langage » et créer une « langue féministe », ce à quoi elle réfléchissait « depuise des années ». Du coup elle a « inventée la concepte de “La Féminine Universelle” », a ajouté des « e » un peu partout, histoire de bien féminiser la langue, et a donc « toute naturellemente » remplacé le « Il était une fois » des contes par « Elle était une fois ». Toute naturellemente mais pas toute intelligemmente, pour écrire comme Typhaine D : le « Il était » de « Il était une fois » ne désigne aucun masculin mâle mais est une locution impersonnelle attendant un complément, ici « une fois », mais qui aurait pu être « un petit navire ».

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Hommage Femmage lyrique dans L’Humanité

Typhaine a écrit une tribune dans L’Humanité du 19 mars 2020. C’est involontairement drôle et désolant à la fois. Avec le sérieux des grands malades ou des “docteurs graves”, elle y explique qu’en « retirant ce “Il” » (celui de « Il était une fois »), elle a fait des « trouvailles insoupçonnées. […] Pour enfin Noues rendre Femmage ! ». « Outillée d’une langue apte à Noues rendre justice, que je nommais à la « Féminine Universelle », ainsi parlante française, je pouvais remettre à l’endroit des contes de fée-ministes… », gribouille encore Typhaine dans un accès de fièvre et avec l’humour d’un panzer.

Sont bien entendu évoquées la « culture du viol » et la « propagande des violeurs ». Il est conseillé de ne plus lire Nabokov mais Annie Ernaux, et, comme attendu, de ne pas aller voir les films de Polanski. Le thermomètre encore à la bouche, Typhaine marmonne : « Femmes, noues avons été contraintes à penser désirer leurs violences, en hétérocaptivité. »

Symptômes avant-coureurs

Proche de l’encéphalite aigüe, la patiente conclut sa tribune : « Elle était une fois, une brillante Princesse et une puissante Sœurcière, qui s’aimaient de tout cœur… C’est belle ! »

Tout médecin digne de ce nom est en droit de se demander s’il y avait des signes avant-coureurs à cette forme démente de féminisme pathologique. Après avoir consulté le dossier de Typhaine, nous pouvons confirmer que oui, il y avait.

En 2017, à l’occasion du concours d’éloquence du Collectif Droits Humains pour Tou.te.s (si, si, ça existe), Typhaine D a écrit et interprété un texte intitulé « La Pérille Mortelle » qui commence ainsi : « Messieurs, Mesdamoiseaux, Mesdames ! Mes chères commatriotes ! Oyez Oyez ce « Conte à Rebours » ! Très à rebours même, un conte… à régler ! Ça va donc saigner ! (Régler, saigner : évocation menstruelle, comme on dite, “de la meilleure goûtte” ! Voilà qui apporte un peu de couleur, de matière, de musc, à une introduction digne de ce nom. Je Voues la conseille, en conférence, ça faite toujoures sa petite effête !) » Est-il nécessaire de commenter ?

Fièvre hautement contagieuse

En 2018, Christiane Taubira (oui, la même qui se targue de défendre bec et ongles la langue française) lui a remis le prix Gisèle Halimi. Il faut dire qu’à cette occasion, grâce à son texte d’une « sororité » inouïe, Typhaine a mis un grand de pied aux c… de tous les « princes charmants » imaginaires qui ne servent que la cause des violeurs réels à cause du « continuum des violences masculines » débusqué jusque dans la chanson Un jour mon prince viendra. Tout le monde suit ?

A lire aussi: Comment le mot « féminicide » nous est imposé

Le compte Twitter de Typhaine signale qu’elle est également végane. Le déficit en protéines animales pourrait expliquer bien des choses, en particulier le fait que quand elle parle d’elle, elle écrit « moie ». Elle ajoute le « e » qui lui manque. Celui d’escalope, celui d’entrecôte. Mais pas celui d’andouille.

Ne pas oublier que le trouble dont souffre Typhaine est possiblement contagieux. Sur son compte Twitter, des amies et patientes demandent : « Pourquoi dire “il pleut” alors que “la pluie” ? Pourquoi dire “il neige” alors que “la neige”? » Essayer de leur expliquer qu’ici le pronom « il » est ce qu’on appelle un sujet apparent (qui ne désigne aucune réalité), et que les verbes pleuvoir ou neiger sont ce qu’on appelle des verbes impersonnels, ne servirait pas à grand-chose. Le mal est profond et la recherche scientifique a d’autres chats à fouetter en ce moment. Mince, j’ai failli écrire « d’autres chattes à fouetter ». Simple réflexe de vicelard ou premier symptôme de cette nouvelle pathologie linguistique ?

Adieu Mademoiselle

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Le passé trouble d’un héros national arménien

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Garegin Nzdeh (1886-1955) Photo: D.R

Militant de la cause nationale arménienne, Garegin Nzdeh s’est engagé entre les deux guerres mondiales sur une pente glissante qui l’a amené à une collaboration avec l’Allemagne nazie. Ce qui ne l’empêche pas d’être un héros célébré dans l’Arménie contemporaines.


Depuis un certain temps, la mémoire de la seconde Guerre mondiale intègre la chute de l’URSS et la fin de la guerre froide. L’expression la plus visible de cette modification est l’intégration du 9 mai, date retenue par Staline, pour célébrer la victoire, dans le cycle commémoratif de la guerre, dont le pivot est le 8 mai, jour de la signature de la capitulation.  Ainsi, avant que la crise ukrainienne et la guerre en Syrie ne jettent un froid, Vladimir Poutine était invité pour les évènements commémorant le débarquement des alliés occidentaux en Normandie. Dans l’autre sens, des chefs d’Etat occidentaux furent invités à assister au défilé du 9 mai sur la Place rouge.  Et si le monde n’était pas en pleine crise sanitaire, on aurait vu, le 9 mai, cette année, Emmanuel Macron, à Moscou, contemplant du haut de la tribune d’honneur avec son hôte, ces citoyens russes défilant avec les photos de leurs parents tombés au champ d’honneur entre 1941 et 1945. 

Le fait que la ville de Nakhchivan soit coupée de l’Azerbaidjan est l’une des conséquences de ses actions…

La célébration de la fin de la seconde Guerre mondiale et la victoire des Alliés sur l’hitlérisme, le nazisme et le fascisme, apporte chaque année son lot d’ouvrages commémoratifs mais aussi de controverses et de polémiques dans le monde des historiens. Malgré les 75 ans qui se sont écoulés depuis la fin du conflit meurtrier et les milliers d’études sur cette période de guerre calamiteuse, des tensions historiques subsistent encore. Et cette année, il s’agit de la polémique autour de la personnalité de Garegin Nzdeh et sa place dans la mémoire complexe et mouvante de la seconde Guerre mondiale.

Garegin Nzdeh est l’un des pères fondateurs de l’Arménie contemporaine et un personnage historique controversé dans son propre pays. Sa mémoire est devenue un enjeu politique avec l’érection en 2016 d’une statue monumentale à son effigie, à Erevan la capitale de l’Arménie. Politique mémorielle que l’opposition a vu d’un mauvais œil. Cette opposition espère que le premier ministre Nikol Pachinian, libéral et successeur de Serge Sarkissian, gardien du temple de la mémoire nationale, interviendra en sa faveur. Mais il a sûrement d’autres «  chats à fouetter », d’autant plus que Nzdeh reste populaire en Arménie. 

Nzdeh, à la fois philosophe, homme politique activiste, est né sous le nom de Garegin Ter-Harutyunyan à Nakhchivan, aujourd’hui enclave azerbaidjanaise sans continuité territoriale avec la République d’Azerbaïdjan, depuis le cessez-le-feu de 1994 qui a mis une fin temporaire à la guerre entre les deux pays. Et le fait que Nakhchivan soit coupé de l’Azerbaidjan est l’une des conséquences de ses actions. Nakhchivan étant par ailleurs le berceau de la famille Aliyev (Haydar Aliyev président de la République d’Azerbaïdjan de 1993 à 2003 et son fils Ilham, actuel président depuis la mort de son père en 2003).

Au service de la cause nationale arménienne et un ennemi irréductible de l’Empire ottoman et de la Turquie son héritière, le jeune Nzdeh a très tôt fait sien l’adage « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». On le voit donc acteur énergique pendant la première Guerre mondiale, une occasion géostratégique pour libérer l’Arménie de la domination turque. En tant que l’un des chefs des unités arméniennes de l’armée russe sur le front turc (celles mêmes qui servaient aux Turcs de prétexte pour les massacres de 1915) il s’est distingué au combat comme un tacticien et meneur d’hommes hors du commun. Après le retrait de l’armée du Caucase suite à la Révolution d’octobre 1917, Nzdeh a joué un rôle clé dans la défense de la République arménienne fondée fin mai 1918, presqu’au même moment que la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Devenu chef du front sud, c’est lui qui a permis à l’Arménie de tenir Zangezur, la région qui sépare Nakhchivan du Haut Karabagh et de l’Azerbaïdjan. Cette région fut au cœur de la République arménienne de la Montagne qui, après la chute d’Erevan, a tenu presqu’un an de plus face à l’Armée rouge. 

Après la chute de ce dernier bastion, Nzdeh s’est réfugié en Bulgarie d’où il a organisé une action politique arménienne, d’abord dans les Balkans et ensuite aux Etats-Unis. 

C’est justement à Boston que sa pensée politique et philosophique s’est cristallisée pour fonder une véritable idéologie. Pendant les années 1920 et 1930, il s’est fait connaître par ses idées nationalistes s’appuyant sur une vision raciale de “l’essence biologique et spirituelle de la Grande nation arménienne”. Cette dimension a été complétée par des notions, très dans l’air du temps, à l’époque, d’une “alliance spirituelle de tous les arméniens, pour défendre les racines arméniennes”. Il prône un culte des valeurs arméniennes, un culte de la patrie poussé à son extrême dimension, un culte de la terre arménienne et des ancêtres, allant même jusqu’à définir un culte du sang, en parlant de la pureté du sang arménien. Sa pensée se trouve synthétisée dans le « Tseghakronisme », un terme signifiant aussi bien religion de la tribu, de la nation, de la race. Ses idées ne restrent pas lettre morte car elles inspirent un mouvement de jeunesse qu’il crée en 1933 aux Etats-Unis, mouvement  devenu l’Armenian Youth Federation.

Prêt à toutes les alliances pour l’indépendance de l’Arménie, sa vision très particulière du peuple arménien lui a permis d’opérer un rapprochement avec l’Allemagne – et il n’a pas été seul à l’époque à le faire, Henri Ford, Edouard VIII et Charles Lindberg l’ont fait aussi -. En 1934 Rosenberg dirigeant nazi et théoricien du national-socialisme crée un comité chargé d’étudier l’anthropologie et l’histoire des arméniens. Ce comité conclut qu’une même race existe en Allemagne et en Arménie. Quand l’Allemagne attaque l’URSS en juin 1941, Nzdeh croit que, comme en 1914 et 1917, l’histoire et le destin l’appellent de nouveau au chevet de sa nation. L’ennemi de l’URSS devient alors son ami. 

En 1942 un comité national arménien est créé, chargé de représenter les arméniens d’Europe sous la houlette du gouvernement allemand. Nzdeh est membre de ce comité restreint. Il devient rédacteur en chef adjoint du journal “Arménie indépendante”. Avec l’espoir que la victoire du Reich sur l’Union soviétique, permettra la réalisation de la Grande Arménie.

En 1942 la légion arménienne de la Wehrmacht est créée avec pour base un recrutement des prisonniers de guerre soviétiques d’origine arménienne. On retrouve ces combattants dans le Caucase, sur le front ouest de l’URSS, en Crimée et même en France. L’opposition arménienne à cet alignement sur le IIIème Reich est éliminée.

En 1944 se rendant compte que les dés étaient jetés et qu’ils étaient perdants, Nzdeh, dans un ultime revirement, essaie de proposer à Staline une action de ses troupes contre la Turquie musulmane. Invité par les soviétiques pour en parler, il sera arrêté et condamné à 25 ans d’incarcération, pour crimes de guerre, dans la prison de Vladimir, où il mourra en 1955 à l’âge de 69 ans.

Les archives du Renseignement allemand témoignent de la collaboration de Nzdeh avec l’armée allemande, avec l’espoir de la reconnaissance d’une véritable nation arménienne.

Les soviétiques par les voix du ministre Kruglov et d’historiens qui ont étudié les archives de cette époque, parlent d’”intelligence militaire et économique avec le IIIème Reich” et de “vols de biens des victimes de l’Holocauste”. 

Ainsi, Nzdeh, animé par l’ambition de créer une Grande Arménie s’est engagé dans une stratégie politique qui s’avère avec le temps être une pente glissante. Dans le contexte des extraordinaires bouleversements politiques du deuxième quart du 20ème siècle, le militant de l’independence arménienne, farouchement antiturc, a ainsi, à un moment, pu dépasser la ligne de l’infranchissable. Comme certains collaborateurs français, il n’a pas compris que certains ennemis de nos ennemis ne peuvent pas devenir nos amis.

La révélation de ce que nous sommes

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Jean-Baptiste Noé, rédacteur en chef de la revue Conflits. Source : RNR.tv

Nous reproduisons ici l’éditorial du numéro 27 de la revue de géopolitique Conflits, ayant pour thème « Indo-Pacifique : les grandes manœuvres »


L’onde de choc de la victoire du Japon sur l’empire russe en 1905 fut grande. Pour la première fois, une nation européenne était vaincue par une puissance asiatique. Le choc n’étant pas tant militaire ou politique qu’intellectuel : le débouché de cette guerre obligeait à repenser l’ordre du monde. La défaite est une apocalypse : elle révèle les fissures et les failles que l’on camouflait et que l’on voulait croire inexistantes, elle nous plonge, de façon brutale, dans la réalité de ce que nous sommes. 1798 pour l’Égypte, 1898 pour l’Espagne, 1940 pour la France, l’histoire des nations est parcourue de défaites apocalyptiques. Le défi posé est de savoir ce que l’on en fait : l’effacement ou le renouveau ?

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L’épidémie de coronavirus est une défaite pour l’Europe

Les pays asiatiques développés ont mieux géré cette crise. Sans confinement, mais avec des masques et des outils technologiques, ils ont limité la propagation et le nombre de morts, sans détruire leur économie. Tirant profit des expériences précédentes de contamination, ils ont su éviter une crise sanitaire et économique majeure. La France se gargarisait d’avoir un système de santé envié par le monde entier. Elle finit avec des milliers de morts, en dépit de taux d’imposition et de dépenses très élevés. L’Union européenne a démontré son impuissance : ce sont les nations qui ont agi. Il sera difficile à cette structure de justifier un pouvoir politique après une telle évaporation de légitimité.

Un défi moral 

Le nombre journalier de morts en France, pendant le pic, est sans commune mesure avec les attentats. Aussi dramatique que soit les actes islamistes, ils ont moins tué en vingt ans qu’une journée d’épidémie. Depuis 1945, la France n’avait connu que des crises de l’avoir, avec ce virus, elle a connu une crise de l’être. Les difficultés économiques et le chômage sont pénibles, mais cela demeure mineur par rapport au fait de perdre la vie et de laisser des parents mourir seuls, sans possibilité de les assister. Comme le percevait déjà Thucydide lors de la peste d’Athènes, en période d’épidémie, le danger est d’abandonner la civilité pour revêtir la barbarie. Il est illusoire de croire qu’après cette crise « tout va changer » ou que « rien ne sera plus comme avant ». Pour les nations d’Europe, le défi ne sera pas tant économique que moral. Les guerres mondiales ont été beaucoup plus destructrices que cette épidémie ; aussi dure soit la situation pour les entreprises, on se remet des dégâts matériels, par le travail et l’innovation. Plus difficile en revanche sera de récupérer les libertés fondamentales rognées sous prétexte de guerre sanitaire. Plus difficile aussi sera de comprendre les causes de notre échec sanitaire et politique et de prendre les mesures adéquates pour affronter les prochaines pandémies.

Des motifs d’espérance 

Les crises sont l’apocalypse de nos failles, mais révèlent aussi les grandeurs cachées de nos sociétés, autant de motifs d’espérance. C’est grâce à la subsidiarité que le choc a pu être encaissé et surmonté : les nations, les familles, les amitiés, les réseaux associatifs, cette mobilisation a permis de s’occuper des plus faibles et de maintenir l’activité économique. Que ce soit le corps social sanitaire, infirmières, médecins, pompiers, etc. qui a tenu, en dépit de la fatigue et du manque de moyens, le corps social de l’innovation et des entrepreneurs, qui ont modifié les chaines de production pour fabriquer masques, tests et matériel médical, innovant pour trouver de nouveaux produits capables de répondre à l’urgence, ou le corps social de la continuité des activités essentielles : professeurs, boulangers, commerçants, services techniques et informatiques, etc. La société civile a été le ressort principal de la lutte sanitaire. La révélation de cette crise est d’avoir démontré l’importance de son rôle comme pilier essentiel de la puissance. Si l’exemple du cheval de Troie illustre le fait que les civilisations meurent de l’intérieur, c’est aussi en leur sein que se trouve les ressorts de la renaissance et du renouveau.

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Cette Amérique qui refuse le confinement

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Sur la route du Nebraska, avril 2020 © Alexandre Mendel

L’Amérique profonde du Sud et du Midwest vit une humiliation morale. Au nombre de morts du Covid-19 dans le pays s’ajoutent la tragédie du chômage et le refus du confinement. Du Texas au Dakota, les citoyens brandissent la Bible et la Constitution pour défendre leurs libertés. Reportage


« Nous sommes le deuxième plus grand Paris du monde. » C’est un slogan qui revient souvent dans la capitale mondiale des conserves Campbell’s, géant de la soupe à la tomate et des baked beans, sur lesquelles des dizaines de millions d’Américains se sont rués au début de la crise du Covid-19, dévalisant les supermarchés Walmart. Dans le nord du Texas, on adore dire ça. Du policier au caissier de supermarché, on vous affirme forcément que Paris, Texas – immortalisé par le film de Wim Wenders, dont aucune scène n’a été tournée sur place – a quelque chose de la capitale française. On vous tient ce discours à la station-service, à votre motel, au pied de la réplique de la tour Eiffel coiffée d’un chapeau de cow-boy. On est fier à Paris, capitale de la soupe, 25 000 habitants, d’être l’illustre homonyme de la capitale du parfum. Fier d’être un Parisian en santiags, comme la statue de Jésus du cimetière municipal.

Le maire de Paris (Texas) Steve Clifford pose devant la petite Tour Eiffel de la ville, mercredi 29 avril 2020. © AP Photo/Tony Gutierrez
Le maire de Paris (Texas) Steve Clifford pose devant la petite Tour Eiffel de la ville, mercredi 29 avril 2020.
© AP Photo/Tony Gutierrez

L’épreuve de la crise

Mais Paris déprime en ce moment. Entre deux orages de printemps, le comté de Lamar, dont Paris est la capitale, le second plus pauvre du Texas, déborde de gens en galère. Les colonnes de fumée des fourneaux de Campbell’s, poussées par les vents tumultueux d’une région plus habituée aux tornades qu’aux urgences sanitaires, sont trompeuses. Et si l’autre grande usine du coin, celle des couches-culottes Huggies, tourne à plein régime, la queue devant les banques alimentaires locales s’allonge. Avec officiellement 20 % de pauvres et des salariés qui jonglent souvent avec trois emplois, la perte d’un salaire est une catastrophe en l’absence d’assurance sociale fédérale dans ce comté oublié des touristes.

Au Downtown Food Pantry (littéralement le « garde-manger du centre-ville », une expression qui désigne des banques alimentaires privées souvent gérées par des paroisses locales), de nouveaux visages sont apparus ces dernières semaines. « Nous sommes une des rares structures à ne demander ni pièce d’identité ni nom de famille. Les bénéficiaires viennent juste au bureau déclarer sur l’honneur qu’ils ont des besoins de nourriture et de produits de première nécessité », explique Allan Hubbard, tandis que trois bénévoles chargent des voitures à l’aide de chariots de supermarchés, comme dans un drive-in. « Ce que nous avons remarqué, c’est que les gens qui venaient régulièrement ont été remplacés par d’autres. Les premiers étaient dans une telle panade financière qu’ils disposent maintenant d’aides plus importantes de la part de l’État du Texas. Les seconds découvrent la crise ou pour certains, qui avaient connu celle de 2008, ils la redécouvrent. » Dans la queue, beaucoup d’hommes seuls, souvent âgés. Quelques jeunes femmes aussi, venues dans des voitures hors d’âge, avec souvent un ou deux enfants assis à l’arrière. Et des écriteaux un peu partout : « Portez un masque ou couvrez-vous le visage ! Respectez six pieds de distance ! » Une bénéficiaire ose à peine nous parler : « Je travaillais à l’hôpital local, le Titus Regional Medical Center, comme employée administrative. Avec d’autres collègues, on a été virés. Le centre ne peut plus accueillir les opérations non essentielles… Pour réserver des lits à des cas potentiels de coronavirus. En attendant, comme je n’avais que ça comme emploi et que j’ai deux crédits à rembourser, je viens ici. »

Des habitants de Paris (Texas) font la queue devant une banque alimentaire, avril 2020. ©Alexandre Mendel
Des habitants de Paris (Texas) font la queue devant une banque alimentaire, avril 2020.
© Alexandre Mendel

Sous sa casquette de la National Rifle Association, Allan Hubbard refuse pourtant d’imaginer que l’Amérique (et en particulier le Texas) s’écroule économiquement. Il a voté Trump et revotera Trump. « Il a fait du bien à l’économie, et malgré ses provocations et son côté trash, c’est sans doute celui qui la fera le mieux redémarrer. »

En panne sèche

C’est que l’Amérique vit un double choc, une sorte de défaite morale. En un mois, 22 millions d’emplois ont disparu après des records de croissance et d’embauche ces trois dernières années. Une chute vertigineuse que l’on ne doit ni à un conflit ni à l’éclatement d’une bulle immobilière. Mais à un virus venu de Chine, pays qui fabrique ces télés géantes à 250 $ dont s’équipent les Américains à Best Buy. Une humiliation pour la première puissance mondiale. L’Amérique qui ferme : impensable. « Même pendant la Seconde Guerre mondiale, les gens continuaient de manger des glaces, d’aller au cinéma. L’Amérique ne ferme jamais ! Bah, si… La voilà close », se désespère Jeffrey Miller, un routier rencontré dans un motel crasseux de Wichita, capitale économique du Kansas, et qui se lamente : « Ce sera notre Vietnam social. » En termes de morts, ils y sont presque. 58 000 soldats tués contre 47 750 décès du Covid-19 à l’heure où nous écrivons cet article. L’exemple a été pris en une d’USA Today, quotidien dépolitisé peu enclin à verser dans la provocation. Voilà que le pays entier regarde, scotché devant Fox News ou CNN, des palettes de masques chirurgicaux made in China arriver dans des gros porteurs russes. Comme s’il fallait poignarder le cœur patriotique des Américains en les rabaissant encore d’un cran dans leur orgueil national. Le long des Interstates, ces autoroutes fédérales construites sous Eisenhower, pour la plupart décapées de leur goudron, on peut admirer des panneaux lumineux à la gloire des États-Unis : « God bless America ! Stay safe ! » avec le numéro vert 211, qui relie à une cellule d’écoute et d’orientation, en anglais et en espagnol, depuis le début de l’épidémie.

Résister au ralentissement

C’est peu de dire que l’Américain de la « Bible Belt » et de la « Corn Belt », en gros celui du Sud et du Midwest profond – ce qui exclut le Minnesota et l’Illinois démocrates – est entré en résistance. La quarantaine, il n’en veut pas, pas plus qu’il ne consent à ce qu’on lui interdise d’aller boire ses Bud light au bar. L’incompréhension est beaucoup plus forte dans ces états à la densité démographique très faible. Comme si le virus n’attaquait que les mégalopoles de la côte est et les grands centres urbains de la côte ouest.

Ce n’est pas un cliché de parler de grands espaces : ils sont partout. Y compris au Club Omaha, dans le Nebraska, la plus grande boîte de strip-tease du Midwest. Son patron, Shane Adam Harrington, gaillard aux biceps tatoués et roulant en pick-up, avait décidé de braver l’interdiction d’ouvrir les portes de son établissement de 1 000 m2. « J’avais respecté les consignes : du gel hydroalcoolique, des lingettes désinfectantes et pas plus de dix clients, enfin de membres. Deux mètres entre chacun. On n’approche pas les filles. Le lendemain, six flics ont débarqué ici et je peux vous dire que ceux-là ne respectaient pas vraiment la distanciation sociale. C’était un vendredi et plutôt que d’aller en garde à vue, ce qui aurait pourri mon week-end, j’ai préféré signer le papier de convocation au tribunal. » Résultat : il a dû licencier, à l’américaine, c’est-à-dire sans indemnités, une quarantaine de danseuses. En bon samaritain, il en loge cependant quelques-unes dans des motels du coin ou même chez lui. Parmi elles, Jane, une jeune étudiante de 21 ans, fan de Bernie Sanders, qui arrive à toucher, les bons soirs, jusqu’à 1 000 dollars de pourboire, « de quoi, dit-elle, payer l’université à 10 000 $ le semestre et mon assurance santé à 3 000 $ par an sans avoir à travailler jour et nuit comme caissière. » Liberté d’entreprendre, refus d’être à la botte des décisions d’un gouverneur, d’un maire ou d’un shérif de comté qui « piétine notre Constitution » : les convictions de Shane Adam Harrington pourraient le faire passer pour un trumpiste de la première heure, un de ceux qui manifestent bruyamment et avec une arme à feu devant les capitoles des États pour réclamer la réouverture immédiate de tous les commerces. Mais Shane est démocrate et va voter Biden : « Trump a pris du retard… Il a fait n’importe quoi. Et sa façon de parler aux femmes ? Et notamment à la sienne », glisse-t-il tout en serrant sa compagne danseuse, une Américaine d’origine guatémaltèque de vingt ans sa cadette qui se dénude tous les soirs dans son club. Avant de nous quitter, il tient à se raviser un peu : « Bon, c’est vrai que si nous avions eu Hillary Clinton comme présidente, l’ensemble des États-Unis aurait sans doute été fermé jusqu’en décembre au moins. »

A lire aussi, Matthieu Vasseur : Etats-Unis: Trump, président d’un pays en pleine crise morale

Le refuge du sacré

Shane n’a qu’un mot à la bouche, comme la plupart de ses compatriotes en ce moment, quelles que soient leur église ou leur tendance politique : « Constitution ! » Décidément, il y a deux livres à lire pour comprendre l’Amérique : la Bible et la Constitution. D’ailleurs, quand Donald Trump, il y a quelques semaines, confiait en conférence de presse qu’il ne porterait pas de masque, l’Amérique profonde applaudissait. « Rien, absolument rien dans la Constitution ne m’oblige à porter un masque », m’a ainsi confié Christopher, membre d’une milice armée anti-islam basée au Texas. On ne lui retirera jamais son fusil semi-automatique AR-15. Pas plus qu’on ne lui mettra un bout de tissu sur le nez et des élastiques derrière les oreilles, même si sa propre mère se remet d’un cancer. « Sur quelle base peuvent-ils m’arrêter ? »

La défiance, sinon le mépris à l’égard de règles, même temporaires, n’avait pas été prévue par les Pères fondateurs de l’Amérique. Ce credo fonctionne pourtant à plein régime dans des territoires éloignés des côtes, qui ont toujours dédaigné les ordres de Washington DC. Plus au nord, le Dakota du Sud (la population de Marseille sur un territoire deux fois plus grand que la Hongrie) a refusé la quarantaine absolue. Territoire de liberté ! Même Sioux Falls, sa plus grande ville, qui concentre plus de 80 % des malades du Coronavirus de l’État (la faute au foyer infectieux qui s’est déclaré dans un abattoir porcin) a refusé une quarantaine stricte. Bars, casinos, finançant les écoles publiques du Dakota du Sud fermées jusqu’à la rentrée, salons de coiffure et de tatouages restent ouverts. L’Amérique entière des médias s’est précipitée dans le coin. Nous aussi. « Merci de soutenir les commerces locaux », s’empresse de dire Mary Perrault, serveuse au Hi Ho Tavern, un bar miteux qui compte encore ses habitués dans le quartier de Whittier, le plus pauvre de cette ville de 16 000 habitants s’étendant sur un territoire deux fois plus grand que la capitale française. Au Thirsty Duck, un bar casino de bord d’autoroute, le serveur se marre quand on lui demande si on peut embarquer sa bière et fumer en terrasse : « C’est encore un pays libre ! » Les habitués débarquent sur leur Harley-Davidson, d’où dépassent souvent, à l’arrière des selles, des bannières étoilées. Ici, on compte les clients : pas plus de dix personnes à l’intérieur du troquet. Dans d’autres endroits, c’est au bon vouloir du propriétaire : peu de chances que le département de la police locale envoie une patrouille vous mettre les menottes. Les autochtones applaudissent davantage la serveuse restée au bar que l’infirmière qui fait les trois-huit à l’hôpital de Sioux Falls. À peine si on ne considère pas comme des héros locaux ceux qui servent de la bière plutôt que des médicaments.

Sur la façade du "Grand" un signe où l'on peut lire "be local" ("soyez du coin"), Paris (Texas) mercredi 29 avril © AP Photo/Tony Gutierrez
Sur la façade du « Grand » un signe où l’on peut lire « be local » (« soyez du coin »), Paris (Texas) mercredi 29 avril
© AP Photo/Tony Gutierrez

On en oublierait presque la réalité d’un pays qui fonctionne encore un peu au ralenti grâce à ceux-là mêmes à qui Donald Trump a suspendu, pour trois mois, l’obtention des green cards. Hors du Dakota du Sud, une armée de Mexicains fait tourner le pays sur une roue : femmes de ménage, réceptionnistes, pompistes, caissiers à Walmart, mécaniciens automobiles. L’image de l’Américain infaillible en a pris un coup. Là où on attendait de la dignité, de la responsabilité, les petits-enfants des soldats du débarquement de Normandie se sont battus, sous les caméras du monde entier, pour des rouleaux de papier toilette. Ça ne sent pas bon, en ce moment, dans cette Amérique en panne de héros. Et de solutions.

La France Djihadiste

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Partition: Chronique de la sécession islamiste en France

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Le 21 juin, Riester maintient la fête du bruit

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Franck Riester à l'Assemblée nationale le 14 avril 2020 © Stephane Lemouton -POOL/SIPA Numéro de reportage: 00955965_000002

Il y a une très forte aspiration à reprendre une vie normale, mais programmer la Fête de la musique en juin apparaît en revanche comme particulièrement irresponsable.


Franck Riester est-il le digne fils spirituel de Jack Lang ? En tout cas, il en prend le chemin. Le placide ministre de la Culture est enfin sorti du silence assourdissant dans lequel le mettait son rôle de gratte-papier en chef, joué début mai, sur les planches élyséennes, lors du discours survolté du chef de l’État au monde de la Culture. Dégagé de l’éclipse jupitérienne, Franck Riester a donc repris la parole, vendredi dernier, pour annoncer le maintien de la sacro-sainte Fête de la musique qui aura bien lieu le 21 juin, comme tous les ans depuis 38 ans. Ouf ! nous voilà rassurés. 

Car après l’annulation de Cannes et d’Avignon, ces deux grandes messes culturelles virant à l’orthodoxie moralisatrice, de la série de tous nos festivals de musique, des Vieilles charrues à Rock en Seine en passant par les Solidays, et sans oublier la grande marche colorée des Fiertés, il fallait bien que résistât un événement festif, gravé dans l’agenda des bacchanales républicaines grandes annonciatrices de la période estivale. 

Le déconfinement du monde de la culture, quelle prise de tête ! Emmanuel Macron, en visioconférence avec les artistes, hier © Ludovic Marin/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22453255_000004
Le déconfinement du monde de la culture, quelle prise de tête ! Emmanuel Macron, en visioconférence avec les artistes © Ludovic Marin/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22453255_000004

Jack est emballé!

Alors non le virus ne dilapidera pas le précieux héritage de Jack. Le père du grand tintamarre festif déguisé en célébration mondiale de la culture musicale, s’est d’ailleurs empressé de féliciter son disciple d’un tweet transpirant d’hédonisme fraternel :

« Bravo à @franckriester de préserver la #FeteDeLaMusique. Que mille idées surgissent partout dans le pays pour que la @fetemusique soit, plus que jamais, une fête de l’amitié et de l’espérance ! » 

Quel bel enthousiasme! On apprécie le zèle dont le Président de l’Institut du monde arabe a fait preuve en appelant à appliquer l’injonction présidentielle lancée en bras de chemise et cheveux en pétard, de « réinventer notre été et d’en faire un été apprenant et culturel

Quant à Franck Riester, il promet de « proposer quelque chose qui ait de la gueule, qui permette aux Français de chanter, de jouer de la musique, sans prendre de risques. »

Le 21 juin, les Français pourront donc s’unir avec tous les citoyens du monde pour casser leurs voix, tambouriner, mixer des sets et se défouler dans une atmosphère d’où il sortira la plupart du temps plus de bruit que de musique. Mais ne soyons pas trop rabat-joie. Après tout, pendant ces deux mois de confinement où, quotidiennement à 20h, les concerts de casseroles étaient organisés aux balcons, certains ont pu améliorer leur swing et leur mix. Le jeune DJ qui avait fait danser, un peu malgré lui, une trentaine d’individus en dessous des fenêtres de son logement parisien en avril dernier pourra de nouveau mettre à tue-tête « Laissez moi danser » de Dalida sans craindre de se prendre une prune. Et, il pourra même s’installer dans la rue puisque comme l’a suggéré le ministre, en dépit de la circulation toujours active du virus, la fête pourra bien se tenir à l’extérieur. 

En même temps irresponsable

Voilà encore une belle illustration de l’inquiétante schizophrénie macroniste telle qu’elle s’est déjà illustrée à la veille du confinement par le maintien du premier tour des élections municipales, ou plus récemment à la SNCF, laquelle condamne un siège sur deux dans le train alors que les compagnies aériennes peuvent faire vol plein. 

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Mais revenons à la Fête de la musique qui illustre le « en même » irresponsable de la politique macronienne. En effet, comment comprendre qu’on puisse interdire un rassemblement au-delà de dix personnes et la consommation d’alcool sur les berges de Seine, le canal de l’Ourcq et le canal Saint-Martin, et en même temps autoriser un événement qui commence toujours de façon bon enfant mais qui se termine irrévocablement par une beuverie généralisée? 

Comment faire respecter la distanciation sociale lorsque la fête se finit parfois en raves parties sauvages, où les fêtards relancent le son au-delà de l’heure autorisée en guise de rébellion? La fête sans débordement dans la plupart des grandes villes est quasi impossible en France, on le sait bien. 

Qu’en pense le conseil scientifique?

Et avec la fête de la musique on connaît la chanson, c’est écrit d’avance, il suffit de suivre la partition : à 18h, c’est apéro au rosé en famille, avec les gamins qui se courent après, devant un orchestre de jazz improvisé. La nuit tombant, les esprits s’échauffent et le cocktail alcool, joint, coke, et autres smarties hallucinogènes commence à faire son effet. Cette fête musicale du joyeux vivre ensemble se mue toujours en triste défaite, bien souvent assombrie par des bagarres et des noyades mortelles, comme l’an passé à Nantes

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Pour cette édition 2020 de la Fête de la musique, un invité de marque est à compter dans les rangs des possibles perturbateurs : il s’appelle Corona et pourrait faire des ravages !  À l’heure où la réussite du déconfinement est tributaire du civisme et de la responsabilité de chacun, organiser une fête dont on sait pertinemment qu’elle sera le prétexte à un défoulement propice aux chaînes de transmission du virus, est inconséquent. 

On ne peut qu’être étonné du silence radio de Jérôme Salomon et du conseil scientifique pourtant si loquaces ! En tout cas si on attendait une date pour la seconde vague, on peut remercier le ministre de la Culture de nous l’avoir peut-être donnée! 

Marc Bonnant: « La santé, pour quoi faire? »

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L'avocat suisse Marc Bonnant dans son bureau, à Genève, le 29 juillet 2014 © NIVIERE/SIPA Numéro de reportage : 00690309_000025

 


L’avocat suisse Marc Bonnant revient sur les rapports philosophiques entre liberté, égalité, mais aussi l’idée de mort, qui ont pu justifier le confinement. Son point de vue helvétique souligne certaines incohérences du peuple français qui, en acceptant cette décision, va à l’encontre de ce qui a fait son histoire. Causeur vous propose de lire un extrait de son échange avec Elisabeth Lévy, à retrouver en intégralité ici.


Verbatim

Elisabeth Lévy. J’ai été très choquée d’entendre le Premier ministre décréter que préserver la santé des Français était le premier objet de la politique publique, et assurer la continuité de la vie de la Nation le deuxième.

Marc Bonnant. Oui, cette hiérarchie ne me conviendrait pas. Je serais plutôt d’avis qu’il faut viser la continuité de la vie de la Nation, avec sa part de limites, et peut-être avoir un autre rapport philosophique à la mort : savoir l’accueillir, savoir même qu’elle fait l’intensité de nos vies, et que des vies éternelles seraient infiniment ennuyeuses. Au fond, renouer avec l’idéal antique d’une vie qui est intense parce qu’elle est brève est une manière d’apprivoiser l’idée de la mort et de l’accueillir avec une sérénité stoïcienne. Ce serait plutôt ainsi que je pense et ressens l’ordonnancement des choses.

Au fond, cet esprit rebelle qui a fait votre grandeur – et je ne pense pas particulièrement à la Révolution, cet esprit insolite et transgressif est en train de perdre de son éclat

Elisabeth Lévy. On parle de la grippe espagnole qui n’était pourtant absolument pas devenue un enjeu public ou plus près de nous de l’épidémie de grippe qui a tué des milliers de morts en 1968. Dans les deux cas, ce sont des épidémies qui ont fait beaucoup de tragédies individuelles, mais qui ne sont pas devenues des affaires publiques. Est-ce que cela vous paraissait plus humain ?

Marc Bonnant. Non, je pense que tout cela participe de notre rapport à la mort qui s’est beaucoup altéré. Bien sûr, nous la savons inévitable mais nous la voulons plus lointaine et à certains égards nous la nions. Je crois que beaucoup ont l’espérance d’une vie éternelle. Simplement, ces pactes que nous pouvons faire avec le diable ne sont pas la vie éternelle mais la jeunesse éternelle. Négliger pareillement ce qui fait l’intensité de la vie plutôt que ce qui fait la durée de la vie me paraît être une faiblesse de raisonnement.

(…)

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Elisabeth Lévy. Alors que le gouvernement a fixé une première date pour le déconfinement, on voit déjà des corporations râler – en général celles qui sont payées par l’État – refusant d’aller travailler si c’est pour prendre un risque. J’en reviens donc à ce dont vous parliez, à savoir cette vie sans risque…

Marc Bonnant. C’est très frappant. Et l’autre chose qui m’interpelle c’est cette nouvelle hiérarchie, à mon sens, qui consiste pour les Français à placer la sécurité au-dessus de la liberté. C’est étonnant pour le peuple que vous êtes, compte tenu de son histoire. Mais aujourd’hui, pour être sécurisé et protégé, c’est naturellement vers l’État que l’on s’adresse. Au fond, cet esprit rebelle qui a fait votre grandeur – et je ne pense pas particulièrement à la Révolution, cet esprit insolite et transgressif est en train de perdre de son éclat. Encore une fois, cette hiérarchie selon laquelle la durée de la vie importerait plus que son intensité et son contenu étonne, car au fond c’est la jeunesse et l’intensité qui sont importantes, pas la durée. La durée ce n’est rien.

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Rester en alerte sur les libertés fondamentales

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Dans les transports à Nice, des marques pour respecter la distanciation "sociale" © SYSPEO/SIPA Numéro de reportage: 00961158_000031

Sous le vocable simplificateur d’« atteintes aux libertés fondamentales », on a tendance à confondre celles d’ordre autoritaire et celles d’ordre totalitaire. Elles sont pourtant très différentes. En France, la crise sanitaire amplifie une inquiétante dérive, selon François Martin.


Sous le vocable simplificateur d’atteintes aux libertés fondamentales, on peut confondre les atteintes d’ordre autoritaire et celles qui sont carrément d’ordre… totalitaire. Elles sont pourtant très différentes !

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Si l’autoritarisme est une pratique politique qui tend à réprimer les possibilités d’action (atteinte aux droits de déplacement, de rassemblement, de travail, d’action politique, etc…), le totalitarisme, lui, va s’attaquer à la pensée (tentatives d’interdire la possibilité de réfléchir, de se former ou de s’informer, de croire ou de pratiquer sa religion). Le totalitarisme est ainsi bien plus dangereux que l’autoritarisme, parce qu’il touche à la faculté la plus importante de la personne humaine: la pensée, qui gouverne tout l’individu. Il est aussi plus difficile de caractériser les dérives d’ordre totalitaire, parce qu’elles sont plus insidieuses. Par exemple, il est facile de remarquer l’atteinte à la liberté du fait que les rassemblements de plus de 10 ou de 100 personnes sont interdits. En revanche, où commence véritablement l’atteinte à la liberté de penser ?

Jusqu’à preuve du contraire, nous sommes en démocratie

La notion de « démocratie » est également piégeuse, d’abord parce qu’elle n’est pas universelle (il y a autant de systèmes démocratiques qu’il y a de pays et de régimes, avec des échelles de valeurs toutes différentes), mais surtout parce qu’elle est facile à détourner. En effet, un régime pourra se targuer d’être « démocratique » (traduction : disposer d’institutions démocratiques) et, par ce fait même, camoufler d’inavouables tentations totalitaires (« pensée unique », interprétation à sens unique de l’Histoire, formatage de la jeunesse, de la philosophie, interdiction de l’expression publique et diverse des idées, « catéchisme » politique, attaques et psychiatrisation des penseurs dissidents, etc…). Le plus gros et le plus insidieux des mensonges et des attentats contre la liberté de pensée étant peut-être, précisément, l’inversion des priorités de la liberté, faisant en sorte de considérer celle-ci comme un absolu, dont l’homme doit devenir esclave (ce qui institue de fait le règne du plus fort), plutôt que de prôner une liberté qui soit au service de l’homme.

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Vu à travers ce prisme, il est à craindre que des tentations tant autoritaires que totalitaires existent bel et bien en France, avec même sans doute une appétence plus forte pour la deuxième (je rappelle que nous nous vantons tous d’être « en démocratie »…). C’est ce que l’on appelle communément la « pensée unique ». La crise sanitaire n’a fait qu’augmenter cette dérive. Une dérive somme toute logique, puisque l’État essaye tant bien que mal de compenser, par une contrainte brouillonne et maladroite, ce qui lui a manqué de sincérité, de préparation, de vision et de stratégie dans cette affaire.

Nos lendemains pourraient être terribles

Mais il y a plus grave. La crise sanitaire est comparable à un tremblement de terre sous-marin, qui a levé une vague immense, un tsunami, qui court pour le moment sur la mer, mais n’a pas encore touché les côtes. Je veux parler évidemment de la crise économique, avec sa conséquence principale, une mise au chômage massive, de la part d’entreprises grandement fragilisées ou en faillite. Ne voulant pas, comme aux États-Unis, prendre le risque de cumuler les deux phénomènes, le gouvernement a mis en œuvre un dispositif très généreux de chômage partiel. Mais ce faisant, il a créé, pour quelques mois, une « bulle » qui va éclater lorsque ce dispositif extrêmement cher va devoir prendre fin. Lorsque la vague va toucher la côte, c’est là que les choses sérieuses vont commencer, et que l’on va véritablement s’apercevoir du prix exorbitant que nous avons payé pour notre santé (et pour nos erreurs !), avec un contexte social dont les fondamentaux (nombre de chômeurs, employabilité, pouvoir d’achat, atonie de la demande) n’auront probablement plus rien à voir avec tout ce que nous avons pu connaître jusqu’ici.

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Il s’ensuivra une situation politique totalement nouvelle, potentiellement très dangereuse, ce dont le gouvernement a bien conscience, et pour laquelle les tentations répressives actuelles ne sont qu’une préparation, pour l’après-crise sanitaire immédiate et pour les années très tendues qui pourraient suivre. Face à ce danger, l’exécutif pourrait chercher, par tous les moyens (sans forcément se borner aux plus légitimes), à « serrer la vis ». C’est dans cette perspective inquiétante qu’il faut interpréter les atteintes aux libertés fondamentales, et d’abord à celles d’essence totalitaire, que nous sommes en train de subir :

le traitement de la crise sanitaire en général, avec ses injonctions abêtissantes et infantilisantes, son confinement (que je lis bien plus comme une interdiction de penser et de vivre en Français libres que simplement comme une interdiction de déplacement), ses tentatives pour intimider et terroriser les citoyens (à travers, par exemple, le décompte macabre et journalier des morts), l’obligation morale, avec sa mise en scène, de saluer chaque soir les « héros » soignants (qui pourraient tout à fait demain être abandonnés dès qu’ils seront devenus inutiles), sa volonté de culpabiliser des individus devant justifier qu’ils sont « responsables ». Même le choix des mots est très significatif. Comme dans un État totalitaire, le nôtre cherche à casser les solidarités et communautés naturelles pour isoler les personnes en face de lui : « gestes barrières » (alors qu’il s’agit de gestes de protection), « distanciation sociale » (alors qu’il s’agit de distanciation physique. La distanciation sociale, synonyme de solitude, devrait au contraire être combattue !).

l’interdiction de la pratique des cultes, dès le début du confinement et au-delà des dates du déconfinement. Il n’y a bien que dans les régimes totalitaires que les tentatives d’éradication du droit de croire et de pratiquer sa religion sont une constante. Pourtant, la Constitution et la Déclaration des Droits de l’Homme (article 10), sont extrêmement claires sur ce point : l’État n’a aucun droit concernant les cultes, il n’a que celui de considérer les risques par rapport à l’ordre public que l’exercice des religions peut comporter, et à négocier les modalités de limitation de ces risques avec les autorités religieuses. Dans cette affaire, l’État a donc outrepassé ses prérogatives.

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enfin, la très controversée Loi Avia, qui vise à interdire sur les réseaux sociaux les propos « haineux », sans que personne ne sache véritablement quel est le sens qu’il faut donner à ce mot… Mais l’État saura fixer le catéchisme de l’Amour et de la Haine, Orwell n’est plus très loin.

Il est grand temps que les Français se réveillent, et dénoncent en bloc ces tentatives avérées pour les ficeler pendant leur sommeil, dans l’apathie de la plupart des partis politiques. En effet, s’ils laissent faire, ils risquent d’en avoir pour très longtemps.

Au Mexique, les cartels veillent au respect du confinement

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Des stocks de vivres et de matériel médical distribués avec l'effigie du baron "El Chapo" Guzmán © Francisco Guasco/EFE/SIPA

Le Mexique voit l’émergence d’un nouvel « acteur des politiques de santé publique » comme on dit dans le milieu médical. Un de ceux qui aiment l’ordre, particulièrement celui qu’il impose : les cartels.


Cela fait désormais une semaine que le confinement a pris fin en France, permettant à chacun de retrouver une certaine liberté de mouvement. Néanmoins, ce n’est pas nécessairement le cas partout dans le monde, et si les autorités françaises ont constaté à maintes reprises qu’il n’était pas toujours aisé de le faire respecter, c’est d’autant plus vrai au Mexique.

En effet, précarité oblige, une part importante de la population vit de l’économie informelle, travaille dans la rue et n’est par conséquent pas disposée à rester chez elle. Ainsi, face à un gouvernement AMLO[tooltips content= »Andrés Manuel López Obrador NDLR »](1)[/tooltips] résolument démissionnaire, ce sont donc d’autres figures du pays qui font en sorte de remédier à la situation dans leur zone d’influence.

A lire aussi, Alexis Brunet : Le Mexique survit au temps du corona

Dans l’État de Sinaloa, Iván Archivaldo Guzmán et Jesús Alfredo, les deux fils du baron de la drogue « El Chapo » Guzmán, ont repris les commandes de l’entreprise familiale et entendent bien veiller au respect du confinement dans la ville de Culiacán (capitale de l’État en question), du moins à leur manière.

En effet, les « Chapitos » comme on les surnomme, ont imposé un couvre-feu à l’ensemble des habitants de la ville et menacent de sanctionner ceux qui feraient la sourde oreille.

De nombreuses vidéos circulent sur les réseaux sociaux, où l’on aperçoit des membres du cartel lourdement armés patrouiller en ville, et menacer les contrevenants de sanctions en tous genres, allant de coups de batte de cricket à des amendes, en passant par des arrestations.

On peut d’ailleurs entendre certains d’entre eux donner leurs instructions dans un enregistrement : « Je vous informe qu’à partir de 22 heures vous devez être rentré chez vous à cause du coronavirus, si vous ne saisissez pas, on s’occupera de vous, c’est des ordres d’en haut, des Chapitos (…) Ce n’est pas un jeu, on ne joue pas. »

Une situation surprenante, mais pourtant loin d’être inédite sur le continent. Fin mars, des gangs brésiliens avaient déjà imposé un couvre-feu similaire aux habitants des favelas dont ils avaient le contrôle.

Ainsi, face à la crise du covid-19, il semble que dans certains pays d’Amérique latine le crime organisé se soit senti davantage concerné par la santé publique… que les élus.

Michel Onfray: « L’islam est la religion la plus à craindre »

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Michel Onfray est considéré comme un des intellectuels contemporains les plus influents de France. Il prépare actuellement une nouvelle revue, objet des plus folles rumeurs. Athée farouche, il a souvent critiqué les religions monothéistes et appelé à la « raison » notamment dans son Traité d’athéologie : Physique de la métaphysique (Grasset, 2005) ou dans Penser l’islam (Grasset, 2016). Aujourd’hui pour Aurore Van Opstal, Michel Onfray se prête au jeu: Et si Dieu existait, après tout ?


Aurore Van Opstal. Vous êtes connu pour votre athéisme vigoureux. En tant qu’intellectuel, quelle serait votre réaction si, demain, vous étiez confronté à une preuve irréfutable de l’existence de Dieu ?

Michel Onfray. Il faudrait s’entendre sur ce que vous appelez « vigoureux »… Car j’ai publié La stricte observance après un séjour à la Trappe sur les traces de Rancé qui montre que mon problème n’est pas les agenouillés mais les agenouilleurs !

Si je devais être « confronté à une preuve irréfutable de l’existence de Dieu », je vois mal comment je pourrais aller contre son caractère irréfutable ! Je raconterais l’aventure et je vivrais en relation avec cette conversion ! Probablement une vie de moine. 

Toutes les religions se valent-elles, selon vous ? Plus concrètement, les valeurs d’universalisme de la République française ont-elle plus à craindre du catholicisme que d’autres religions ?

Moins une religion impose et plus elle laisse de place à la raison, plus je la place au sommet du classement que vous me proposez… Là encore ce que je reproche à la religion c’est quand elle se fait coercitive et qu’elle enseigne des fariboles ! Le judaïsme ne cherche pas à convertir, il me va donc très bien ; le christianisme cherchait à convertir mais il n’en a plus les moyens, donc il me convient ; en revanche l’islam revendique clairement l’universalisation de sa doctrine et, comme je suis concerné et que je ne suis pas antisémite, homophobe, misogyne, phallocrate, belliciste – des « valeurs » selon nombre de sourates du Coran, il est en effet plus à craindre. 

Relire, grand entretien, Michel Onfray: «Le gauchisme rend possible tous les délires»

L’écrivain français, Michel Houellebecq décrit dans son roman Soumission la prise de pouvoir pacifique et démocratique de l’islam en France. Le nombre de personnes d’obédience musulmane augmentant chaque année en France, pensez-vous que ce scénario puisse un jour passer de la fiction à la réalité ?

C’est en effet ce qu’enseigne la démographie qui est une science honnie par le politiquement correct car elle dit la vérité sur le réel avec des projections irréfutables. La baisse de natalité des Français qu’on dira d’origine comparée à la forte natalité des populations récentes issues du monde musulman – où faire des enfants est une invite religieuse – permet de conclure qu’en effet  le roman de Houellebecq annonce ce qui va advenir dans ce siècle.

Si vous étiez obligé de vous convertir et de pratiquer l’une des trois religions monothéistes, s’il en allait de votre vie, laquelle choisiriez-vous et pourquoi ?

Quelle autre étrange question ! Quand on est obligé de se convertir, la conversion n’est pas sincère et je me vois mal dans cette configuration d’insincérité ! Jouons le jeu tout de même… En vertu de ce que je vous disais – le moins de fariboles possibles et le plus de raison pensable…- j’opterais pour le protestantisme. 

A lire aussi, Caroline Valentin et Yves Mamou: L’islamisme est-il soluble dans la technocratie?

Selon vous, les valeurs défendues par les catholiques doivent-elles être classées de droite ou de gauche ? 

L’idée fondamentale du christianisme selon laquelle les derniers sur terre seront les premiers au ciel s’avère radicalement de droite ! Elle est une invitation à ne rien faire sur terre pour changer les conditions de vie des gens les plus modestes. Quant aux autres valeurs, il faudrait les examiner les unes après les autres ! Il faudrait alors en faire un livre…

Soumission

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Une conscience s’en va

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L'acteur français Michel Piccoli, en 1963 © DALMAS/SIPA Numéro de reportage: 00365915_000002

Disparition de l’acteur Michel Piccoli à l’âge de 94 ans


Il fut une époque où la jeunesse française avait envie de voter à gauche, seulement en écoutant Michel Piccoli à la télévision. Une envie d’y croire simplement, de le suivre dans tous ses combats et de l’imiter aussi, un peu. Cette jeunesse d’alors courait dans les urnes, au risque de se perdre et de se tromper. Elle défilait avec enthousiasme, pétitionnait avec cœur, placardait dans la joie, j’oserais presque dire, sans calcul politique. Peu importe l’idéologie mise en avant, l’essentiel se niche toujours ailleurs, dans le fantasme et l’imaginaire. Dans la perception que nous avons des honnêtes hommes. Longtemps après, il laisse en nous, simples spectateurs, une trace, une marque, une attitude qui ne s’effacent jamais vraiment. La mort ne les tue pas. Et puis, il y a dans les défaites politiques, surtout intellectuelles, un panache qui élève, qui rend immortel, qui donne des atours chevaleresques à une carrière. Tout ça semble si loin aujourd’hui, le parti communiste, Mitterrand, les socialistes, l’alternance, toutes les aspirations d’un peuple libre et émancipé, la fable d’un monde civilisé face aux puissances de l’argent. La lutte était inégale. Nous avons connu tant de déconvenues depuis. 

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Magnétique

Dans ce chaos en marche, Piccoli était un phare, vieux commandeur au milieu des ânonneurs et des tricheurs, sage aux cheveux courts, rare et précieux comme un alexandrin. On lui reconnaissait, outre un immense talent, une droiture dans ses engagements. Une vérité, un mot tant de fois sali et trahi. D’autres ont élimé leurs vestes à force de les retourner. Piccoli semblait immunisé contre l’opportunisme, cette maladie du siècle naissant, cette volonté d’aboyer avec les chiens. Il était ce seigneur des planches, admiré par le public et choyé par la critique, encarté par l’Obs et enchristé dans les bons sentiments, un de ces princes italiens ténébreux que l’on croise dans les romans de Giuseppe Tomasi di Lampedusa qui auraient eu des opinions progressistes. En face, dans l’autre camp, celui qualifié, à la hâte, de factieux, on rencontrait un type comme Maurice Ronet, son pendant réactionnaire. Avec ces deux-là, vous avouerez que la partie avait une sacrée allure, le débat prenait de la hauteur, ils suscitaient vocations et emballements. Leur donjuanisme s’apprenait dans les cafés du quartier latin à l’heure de la sieste. La mesquinerie, cette vengeance des faibles, leur semblait étrangère. Piccoli laissait la rouerie aux médiocres. Les filles n’avaient d’yeux, en ce temps-là, que pour ces beaux mecs qui roulaient en Maserati Ghibli ou en Alfa Romeo Giulietta Sprint. J’aurais tant voulu que les universitaires de mon époque, ces déplorables années 1980/1990, les architectes ou encore les éditorialistes de gauche ressemblent à Piccoli. Je m’étais fait à l’idée, peu à peu, qu’un type professant des idées socialement avancées devait obligatoirement avoir la gueule de Piccoli, cette bohème élégante, un brin corseté par des manières aristocratiques. Le plein et le délié de mon enfance, en quelque sorte. On était d’abord saisi par sa présence à la limite de la gêne, une intensité dans le regard qui continue à vous mettre mal à l’aise, puis une folie à peine contenue et enfin ce magnétisme, assemblage sauvage d’un charme vénéneux et d’une voix sortie d’outre-tombe. Un tel concentré n’existe plus. Le brio avait été inventé pour lui. Un extrait de parfum fortement alcoolisé, celui du Saint-Germain-des-Prés des années 1950/1960, d’une scène dite engagée, les grands réalisateurs à la rescousse, une vénération pour les écrivains et la splendeur du texte, le plaisir d’en découdre par le jeu. Les moins de quarante ans ne peuvent pas comprendre cet attrait pour une parole et une stature, l’un n’allant pas sans l’autre. Pour incarner les espérances d’un peuple éclairé, il ne suffisait pas d’être un comédien surdoué, il fallait ce supplément. Cette morgue qui peut vriller en rire. Étrange et poétique. 

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Les acteurs de gauche, c’était mieux avant

Après lui, l’acteur de gauche comme totem de notre paysage culturel s’est métamorphosé en un roublard cynique. Cette figure a perdu de sa superbe, elle a fini par être la caricature d’elle-même, moraliste endiablée et militante dans la coulisse. Piccoli, en porte-voix, était plus crédible qu’un Montand à canotier, une version plus existentialiste que music-hall, il avait ce côté Jean Daniel à l’âpreté savamment orchestrée qui impose la crainte et le respect. Piccoli était explosif en costume de flanelle. Il avait cette outrance des élus, cette capacité à déborder son adversaire par une dinguerie, une exaltation suprême, indomptable que l’on retrouve également chez Marielle, Rochefort ou Noiret. Piccoli m’a éduqué. J’ai rêvé de faire comme lui. Je l’ai follement aimé au volant de son Alfa dans Les Choses de la vie ou enlaçant une Romy déchirante de sensualité mais aussi, le crâne rasé, du côté de Rouffio dans le personnage exagérément mégalomane de Grezillo. Il fut un maître en irrévérences.

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