Notre chroniqueur politique David Desgouilles est abasourdi par l’affaire Benjamin Griveaux, ce candidat à la mairie de Paris malheureux contraint d’abandonner la course, suite à la publication de messages et vidéos privés.


Je ne me suis pas fait remarquer par la plus grande tendresse pour l’homme politique Benjamin Griveaux. Lui-même m’avait invité à prendre un café avec lui pour nous en expliquer après que je l’avais consciencieusement démoli dans d’autres colonnes sur la question « des clopes et du diesel ». N’étant pas parisien moi-même, la rencontre n’a pas pu se faire. Peut-être ai-je manqué l’occasion de me rendre compte que l’homme n’était pas antipathique. Peut-être même que nous nous serions très bien entendus. Peut-être pas. En tout cas, cela ne m’aurait pas empêché de lui adresser des critiques virulentes à nouveau. Ou d’adresser pourquoi pas un satisfecit, le cas échéant.

Parce que la politique, la vie publique, c’est une chose.

Et les rapports humains, la vie privée, c’en est une autre.

Bientôt ce sera votre tour

On le sait : les réseaux sociaux ont pour une bonne part brouillé ces repères, que l’on croyait pourtant attachés à notre culture nationale. On se souvenait de Malraux, et des hommes qu’il décrivait en « misérables tas de petits secrets ». On se souvenait que pour le Canard enchaîné – qui a dénoncé bien des « scandales » de nos puissants – l’investigation s’arrêtait à la porte de la chambre à coucher.  Là aussi, la révolution #MeToo a brouillé d’autres repères.

A lire aussi: Comment la droite a enterré Malraux

Depuis ce matin, on me fait valoir qu’un « candidat à la mairie de Paris ne devrait pas faire ça ». On me demande d’imaginer si le Général de Gaulle etc. On m’explique même que Benjamin Griveaux mettait en avant sa famille dans sa campagne et que la divulgation de cette vidéo met fin à une hypocrisie. Hypocrisie, le mot est lâché. D’ailleurs il l’a aussi été par l’auteur de la mise en ligne des vidéos, un activiste russe qui bénéficie de l’asile politique dans notre beau pays de libertés.

Cette société 0% hypocrisie 100% transparence, elle vous fait tant envie ? L’an dernier, sortait au cinéma un film Le jeu. Dans un repas d’amis, chacun posait son téléphone et si une notification de l’un des appareils retentissait, le propriétaire devait en faire lecture à tous les autres convives. Un cauchemar ! Êtes-vous certains d’être si irréprochable ?

Aujourd’hui, c’est une « sextape » d’un homme politique en vue. C’est en effet spectaculaire, une première en France. Mais demain ? Demain ce sera vous !
Parce que vous guignez un poste dans votre boîte qui en intéresse d’autres. Parce que vous n’avez pas dit bonjour dans l’ascenseur. Parce que vous avez souri à quelqu’un et qu’il ne fallait pas. Ne vous croyez pas à l’abri. L’an dernier, un couple de propriétaires d’un supermarché a vu sa vie brisée parce qu’un activiste les avait retrouvés sur une photo d’une chasse (tout à fait légale) en Afrique. Plus personne n’est à l’abri. Demain, un pirate à qui vous avez grillé la priorité peut hacker votre téléphone et envoyer des textos compromettants à votre femme, à votre mari. Demain, il pourra mettre sur la place publique les propos que vous avez tenus sur votre patron.

Je regrette le retrait de Griveaux

Admettons que cela ne toucherait pas ceux qui, pour vivre heureux, vivent cachés. Gagnons-nous véritablement à voir dans nos vies publiques que des personnes à la vie privée irréprochable, sachant que cette définition diffère énormément selon les points de vue ? La perspective de subir la divulgation des éléments de la vie privée ne découragera-t-elle pas les meilleurs d’entre nous de briguer des postes exposés ?

A lire aussi Les Parisiens de droite vont-ils voter Dati?

Voilà pourquoi il était urgent de soutenir Benjamin Griveaux et – si on le comprend néanmoins – regretter qu’il ait dû renoncer à sa candidature. Le jour où quelqu’un répondra : « Oui, et alors ? Je vous emmerde », les justiciers du net auront l’air des idiots qu’ils sont réellement. Mais, plus facile à dire qu’à faire. Il me semble que la réussite et la popularité de Donald Trump résident dans cette faculté de répondre : « Oui, et alors ? Je vous emmerde ». On craint à raison la multiplication des caméras à reconnaissance faciale, qui permettent de gérer le crédit social de centaines de millions d’individus en Chine. Aujourd’hui en France, il n’y a pas besoin de reconnaissance faciale, ni d’État. Un type qui ne vous aime pas suffira.

Cela vous fait envie, cette société ? Vivement que le réchauffement climatique nous en débarrasse. Tiens, je vais aller rouler en diesel, pour accélérer ça.

Lire la suite