Dans L’honneur perdu de la droite publié chez Plon, l’ancien président de Sens commun Christophe Billan dessine une droite prise en étau entre l’ordre marchand et le populisme bolsonarien. Selon lui, les structures partisanes actuelles tuent la pensée politique et ne font qu’entretenir des rentes. Entretien.


Martin Pimentel. Vous estimez que la droite s’est déshonorée en 2017. Est-ce parce qu’elle n’est pas parvenue au second tour ou à cause des turpitudes de François Fillon ?

Christophe Billan. Non. Depuis plusieurs décennies, la droite s’est déshonorée d’abord et avant tout parce qu’elle a refusé d’assumer son histoire, ses traditions et ses principes. Elle ne veut plus se hisser à la hauteur des événements au nom de réalités plus vastes que l’intérêt des boutiquiers. Elle refuse de préserver la « force de gouverner » qui permet à un pays de faire des choix éclairés, de rester maître de son destin, de pouvoir « faire autrement » face à toute forme de fatalisme. La droite n’est pas le nom d’un courant qui impose des normes sociales bourgeoises ou un ordre ultra-libéral. Elle désigne une tradition politique qui refuse la pusillanimité et l’amnésie. Un courant qui ne redoute pas le changement mais qui veille sur les permanences d’une civilisation capables de lui donner du sens. Un courant soucieux d’articuler la liberté de l’individu et la responsabilité du citoyen. Un courant qui préserve en toute circonstance un principe de stabilité qui ne s’exerce pas au détriment de l’intériorité de l’homme et du réel. La droite est devenue « marécageuse » car elle a abandonné tout cela pour devenir matérialiste et opportuniste. Je décris dans mon livre une abdication politique face à l’ordre marchand, une droite marécageusequi fait pitié et n’ambitionne plus de se hisser à la hauteur des événements. C’est en effet un vrai déshonneur.

Ne voyez-vous pas la moindre personnalité se distinguer de cette droite “marécageuse”?

Si, bien sûr. J’ai croisé des élus de terrain lucides et courageux. J’ai discuté avec des personnalités intéressantes qui regrettent cette désagrégation du socle de la droite. Ils ont perçu la nécessité de renouer avec des principes de droite non pas pour restaurer le passé mais pour préserver des grands équilibres qui permettent de penser et d’agir.

Les électeurs ressentent l’impuissance et le cynisme de ces postures. Ils ont bien compris que cette droite épuisée confondait le réel et des réalités contrefaites, qu’elle s’accommodait de l’affaissement de l’intelligence collective, qu’elle participait au grand désarroi des esprits

Le progrès n’est pas un mal aussi longtemps qu’une intelligence collective lui fixe une finalité. Mais l’enjeu pour ces personnalités respectables est de comprendre que les mécanismes du « parti » ont cessé d’être pertinents. Il est impossible d’être un rentier d’une structure partisane qui tue la pensée politique. Aujourd’hui les événements vont plus vite que les idées. Il faut donc que ces personnalités « franchissent des rubiconds », n’hésitent pas à lancer des « appels du 18 juin ». Il ne s’agit plus de gérer des prébendes et des réseaux mais d’induire des ruptures et de proposer des alternatives sur le fond et sur la forme.

En quoi la création de l’UMP en 2002 a été la consécration du mouvement orléaniste et le début de la fin ?

Depuis la création de l’UMP, l’alchimie entre les bonapartistes soucieux de préserver une autorité éclairée, les orléanistes désireux d’agir dans le monde et les légitimistes attachés à la solidité des principes a cessé d’être opératoire. Les orléanistes ont pris le pouvoir et se sont transformés en boutiquiers intéressés. L’UMP ne recherchait pas l’union de la droite mais la victoire des orléanistes sur les autres courants. Son projet ne visait pas une alliance qui engage mais des arrangements ponctuels. L’UMP a acté la mort doctrinale de la droite et précipité le retour des arrangements honteux, des combinaisons mesquines. Au fond, c’est une tentation permanente déjà dénoncée par Balzac. Il fustigeait cette droite de boutiquiers tatillons, formalistes et vénaux. Il condamnait ce courant d’experts-comptables qui cherche à donner à la bassesse une signification morale. L’UMP a toujours voulu promouvoir un consensus factice, un pragmatisme efficace et une approche modérée pour masquer ses fautes. De même qu’en 1938, la référence continuelle au pacifisme servait à dissimuler la lâcheté et le cynisme, la modération est devenue pour la droite marécageuse le plus sûr moyen de justifier son affaissement et d’ostraciser ses opposants. Elle revendique continuellement les vertus d’un juste milieu, favorable au « doux commerce » et à la rationalité utilitaire. Mais le centre auquel l’UMP/LR fait référence n’est ni un discours modéré ni un équilibre raisonnable. Il est un point de convergence flou, volatile et apathique qui transforme un calcul étroit en progrès salutaire. Il permet de justifier toutes les compromissions, de légitimer tous les renoncements.

Après Fillon, l’ex-président des Républicains Wauquiez a été quelque temps un espoir en affirmant sur les questions identitaires et sociétales une ligne plutôt conservatrice. Pourquoi le critiquez-vous ?

Laurent Wauquiez nous a fait perdre du temps. Il a cru pouvoir reproduire la stratégie de 2007 qui consiste à parler fort et à gouverner mollement. Dans cette perspective de « com », il a entrepris de transformer Sens Commun en machine conservatrice susceptible d’être convoquée puis écartée en gré des circonstances. C’était une double erreur : ce conservatisme était une caricature destinée uniquement à faire du buzz et Sens Commun est devenue une énième chapelle enferrée dans les jeux de parti. J’ai pris beaucoup de recul avec son actuelle direction mais mon admiration pour les cadres et les sympathisants de terrain reste inchangée.

Vous brossez un tableau sans concessions de LR et de l’UMP. Solère, Woerth, Didier ou Peltier sont pour vous des « Munichois », qui n’ont que pour seul objectif de conserver une rente, ce que prouveraient leurs revirements ou compromissions permanentes. Que pensez-vous de Jacob, qui a été confortablement élu à la tête des Républicains ?

Je n’ai rien contre Christian Jacob qui est un bon maire et un parlementaire aguerri. Mais cette élection ne règle rien. Chercher le rassemblement des égos à des fins de communication est stérile. Afficher une unité de façade dans la perspective de 2022 est voué à l’échec. Les différentes écuries qui composent la droite n’ont pas de projets parce qu’elles n’ont pas d’idées. Elles n’ont pas d’idées parce qu’elles n’ont plus de convictions. Peltier estime qu’il faut savoir dire aux Français ce qu’ils veulent entendre. Didier a l’ambition d’une feuille morte : il rêve « d’être dans le vent ». Tout cela est absurde. Les électeurs ressentent l’impuissance et le cynisme de ces postures. Ils ont bien compris que cette droite épuisée confondait le réel et des réalités contrefaites, qu’elle s’accommodait de l’affaissement de l’intelligence collective, qu’elle participait au grand désarroi des esprits. Plus personne n’est dupe des discours de campagne qui n’engagent pas celui qui les prononce.

Vous renvoyez dos à dos les rentiers opportunistes et les extrêmes. En revanche, vous dites que l’on peut parler à Marion Maréchal. Elle ne fait donc pas partie des populistes ou des extrêmes ?

Je refuse cette propagande orwellienne qui utilise le mot « extrémiste » pour décrédibiliser ses adversaires et empêcher toute forme de débat. Qui peut sérieusement penser que notre démocratie est d’abord menacée par un grand soir fasciste ? En réalité, nous sommes pris en étau entre un ordre marchand dévastateur et un populisme bolsonarien. Le premier dilapide l’héritage de notre nation, sape l’unité de notre pays et affaiblit l’autorité de l’Etat. Le second promeut une radicalité théâtrale afin de pérenniser une rente d’opposition permanente. Il se contente d’exploiter les renoncements de la droite et le ressentiment des Français sans jamais chercher à relever les défis. L’ordre marchand et ce bolsonarisme n’ont pas l’ambition de se hisser à la hauteur des événements mais de prospérer le plus longtemps possible. Marion Maréchal a souvent fait référence à la défense des fondamentaux de notre civilisation. Elle a également choisi de prendre du recul avec le RN. Il me semble donc important de ne tirer aucune conclusion à son sujet et de débattre avec elle pour comprendre ses motivations. Je ne reconnais pas à l’oligarchie marchande le droit de maintenir des listes de gens fréquentables ou pas. Elle serait plus inspirée de s’opposer à ceux qui appellent à la haine et au crime, à ceux qui empêchent des intellectuels de s’exprimer dans les universités, à ceux qui créent des enclaves de non-droit.

En dépeignant un ordre marchand amoral et totalitaire, ne tombez-vous pas dans un antilibéralisme pavlovien ?

Je ne le crois pas. J’évoque dans mon livre trois réalités anthropologiques fondamentales qui ne redoutent ni l’argent ni l’activité économique : le droit à la propriété privée qui procure l’intimité nécessaire à une famille et lui permet de transmettre ; Le droit d’entreprendre pour améliorer le quotidien des individus ; Le droit d’échanger des biens, des services et des idées car une société ne peut se couper des autres. En revanche, j’estime que ces trois grands principes doivent être encadrés pour éviter que l’économie ne devienne économisme. Refuser la maximisation la plus rapide d’un intérêt, les logiques d’accumulation indéfinie et un rendement exponentiel sans contrepartie ne signifie pas que l’on condamne l’argent mais qu’on refuse de la transformer en finalité absolue. Une société humaine doit veiller sur cet équilibre.

Vous écrivez que nous sommes les héritiers de deux idéologies du XIXe siècle, le positivisme d’Auguste Comte et l’utilitarisme de John Stuart. Lesquels auraient provoqué les horreurs des deux totalitarismes au siècle passé (fascisme et marxisme). Selon vous, ce n’est pas fini: l’ordre marchand est le nouveau totalitarisme qui nous guette. Le retour d’un ordre religieux pourrait-il nous en prémunir ?

Absolument pas. Le rôle d’une religion n’est pas de devenir un « ordre politique » mais d’alimenter ce fameux patrimoine immatériel qui nous fait défaut aujourd’hui. C’est encore plus vrai pour un chrétien qui a le devoir d’aller dans le monde sans jamais lui appartenir entièrement. Contrairement aux certitudes des révolutionnaires, la laïcité est un héritage chrétien. Il s’agit de distinguer ce qui relève du temporel et du spirituel. Non pas de les opposer ou de les amalgamer mais de rendre à César ce qui est à lui et à Dieu ce qui lui appartient. Face au totalitarisme marchand qui succède au fascisme et au marxisme, cette distinction est encore plus critique. Il serait catastrophique de penser qu’un ordre religieux puisse dicter des politiques, voter des lois ou organiser l’espace public. En revanche, nous aurons toujours besoin de ressources spirituelles pour subordonner des vérités circonstancielles à la vérité, pour favoriser les logiques de réciprocité et d’obligations mutuelles sans lesquelles la civilité est impossible. Mais tout cela ne relève pas de l’ordre politique et l’Etat ne doit jamais tenter de l’organiser.

En conclusion, vous dites que “la droite doit restaurer l’équilibre délicat mais nécessaire entre identité et nation”, qu’entendez-vous par là ?

Je pense que l’identité et la nation sont deux notions clés pour un homme et une société. Elles sont menacées par le relativisme mais aussi par la radicalité. L’identitaire détruit l’identité et le nationalisme dévaste la nation. L’identité est une notion clé car elle fonde la permanence d’un enfant ou d’une civilisation sans jamais limiter leur capacité à « devenir ». On identifie une chose, une personne ou sa propre intériorité en la distinguant des autres. Il ne s’agit pas de s’isoler du monde ni de se couper des hommes mais de connaître ce qu’une chose ou une personne est en « elle-même ». Chacun aspire à être « reconnu » pour ce qu’il peut mais aussi pour ce qu’il perçoit de façon singulière. A la différence de « l’identité-identitaire » prônée par les extrémistes, l’identité démocratique liste des caractères fondamentaux qui permettent la reconnaissance de soi et la reconnaissance mutuelle. Elle favorise un équilibre entre « l’un et l’autre » en leur enjoignant d’aller dans le monde sans renoncer à ce qu’ils sont. A rebours de la globalisation du principe marchand, l’identité démocratique évite l’uniformisation et la fixité. Elle permet à une personne, une culture et un peuple de ne jamais être un « résultat achevé », une donnée immuable, une réalité identique. Mais l’identité non identitaire ne peut s’épanouir qu’au sein d’une nation également équilibrée. Les extrémistes de droite comme de gauche considèrent cet ensemble singulier comme une grotte à l’intérieur de laquelle il importe de se replier. La globalisation marchande, pour sa part, la regarde comme un obstacle à la maximisation des profits et l’émergence de son oligarchie. En réalité, la nation est la concrétisation d’une vision politique qui agrège et conjugue des identités en devenir. Elle protège une langue, une culture et une éducation communes afin de favoriser la proximité, l’usage et la familiarité d’un ensemble plus vaste qu’une tribu. La nation favorise l’harmonie d’une société en ordonnant des singularités enrichissantes à des principes communs. Pour lutter contre la tentation du repli, de la simplification et de la dilution, la droite doit restaurer l’équilibre délicat mais nécessaire entre identité et nation. Lorsque cette symétrie est brisée, la démocratie cesse d’être une philosophie de l’action collective pour devenir une structure juridique impuissante. Ce cadre froid juxtapose des communautés fermées, repliées sur des intérêts étroits. Elles deviendront inexorablement concurrentes puis ennemies. La droite marécageuse de Macron est donc dans l’erreur. La nation ne peut devenir communautariste. Cela conduirait à briser l’ensemble des grands équilibres démocratiques. La droite authentique qui n’est ni radicale ni marécageuse doit les assumer pleinement pour agir dans le monde et pouvoir faire autrement.

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