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Le billet du vaurien


Suite d’hier

Ce 29. 12. 2020

Paris est la ville qui dégage la plus forte sensualité: les rencontres y sont aisées et les affaires vite conclues. Sans ce climat érotique, elle perdrait beaucoup de son attrait et on ne reculerait pas frileusement devant la mort. L’espoir d’une amourette dont on ignore quel tour elle prendra, est un élixir divin. On respire à Paris l’air de la liberté. Si j’étais honnête, j’écrirais: on y respirait l’air de la liberté. Avec la dictature hygiénique qui s’est instaurée et dont chacun pressent qu’elle n’est que le prélude à un asservissement général, Paris a des allures de vieille rombière. Le désir s’est éclipsé.

L’homme est l’ensemble des relations qu’il entretient avec ses semblables, disait Karl Marx. Lorsque les liens s’effilochent, autant prendre la fuite. Lausanne, à cet égard, est une ville idéale. On n’y est par pourchassé par le fisc – le seul ami qui ne vous abandonnera jamais – et la possibilité d’y mourir en douceur face à un des plus beaux paysages du monde vous est accordée avec une simplicité toute helvétique. Les stars hollywoodiennes ne s’y sont pas trompées quand elles se sont installées sur les rives lémaniques. J’aspire à en faire autant. J’ai connu le meilleur à Paris. Un dernier coup de chapeau à Lausanne, la ville qui m’a vu naître et où je ne désespère pas de mourir. Mais je n’oublie jamais pour autant que l’avenir est assis sur le genou des dieux. « Quel avenir à quatre-vingt ans ? », m’a demandé en ricanant cette sauvageonne de vingt ans. La sagesse des jeunes filles s’accorde parfaitement avec la folie des vieillards. Évitons donc les femmes de notre âge, les seules hélas qui nous sont encore aisément accessibles.

Lausanne Image: Sophie ML / Pixabay
Lausanne Image: Sophie ML / Pixabay

Ce 31 / 12 / 2020

Certains jours, on se demande pourquoi tenir un journal: si peu de choses à dire et si banales de surcroît. Une année s’achève (encore une, mais quand donc cette mauvaise farce s’arrêtera –t-elle ?) et la seule chose qui me vient à l’esprit en cette période de suspens pandémique, c’est une réflexion de Luis Buñuel (« La fièvre monte à El Pao ») que je cite de mémoire. Au nom du serment d’Hippocrate, qui place par-dessus tout le respect de la vie humaine, les médecins ont créé la forme la plus raffinée des tortures modernes: la survie. Nous vivons une étrange période où les foules se précipitent pour les applaudir. Nous sommes passés d’une démocratie libérale à une biocratie totalitaire. Je suis toujours surpris que les gens y voient un immense progrès et réclament un tour de vis supplémentaire.

Deux jeunes filles m’expliquaient hier qu’elles se sentaient enfin protégées. Elles avaient vu comme moi un reportage à la télévision sur la Corée du Nord et n’étaient pas loin de penser que c’était un régime idéal. J’ai préféré ne pas entrer en matière, moi le vieux mâle blanc à l’agonie. J’ai songé : « Vivre ? À quoi bon ? Pour pleurer ta jeunesse dans un monde qui n’est plus le tien ? »

Ce 1 / 01 / 2021

J’ai passé la nuit du Réveillon avec deux amis viennois : Karl Kraus et Thomas Bernhard. Le premier m’a dit : « Avant même de ressentir tout ce que la vie nous infligera, on devrait se faire euthanasier. » Comme nous évoquions un ami psychanalyste, il a ricané : « La psychologie est aussi inutile qu’un mode d’emploi contre un poison. » 

A lire aussi, du même auteur: Une nuit avec Thomas Bernhard

D’ailleurs, a-t-ajouté, les psychologues devinent très vite le vide intérieur de leurs patients. Ils n’en sont pas moins fiers du baratin qu’ils nous servent sur la profondeur de leurs analyses.

Thomas Bernhard ne manqua pas d’ajouter « Chacun vit jusqu’à ce qu’il meure? » Il aurait pu ajouter qu’entre-temps, il se passe beaucoup de choses. Mais pour les autres, c’est rarement intéressant. Le plus souvent, ce n’est intéressant que pour celui qui fait ces expériences. En vérité, chacun ne s’intéresse qu’à lui-même. Toute autre chose n’est que rentabilité indirecte. C’est partout pareil. Les bonnes œuvres, le Sahel, la faim dans le monde ou les épidémies.

Ce Monsieur Macron fait, lui aussi, du cinéma, exactement comme ce Monsieur Trump, quelle que soit la perspective qu’on adopte. L’homme ne fait que ce qui va l’avancer à quelque chose, lui permettre de rester dans le coup, croit-il. Même si vous entrez en religion, vous n’avez rien d’autre dans la tête, vous n’avez pas le choix de toute manière. Si vous voulez vous mettre au service des autres, cela ne signifie rien d’autre que vous êtes particulièrement méchant et misanthrope. Je crois qu’il en est ainsi de la foi et de toutes croyances. Voilà.

Avant de m’endormir, ragaillardi par ces spécimens d’humour viennois, j’ai regardé sur mon iPhone les photos « osées » que m’envoie toutes les nuits une certaine Charlène que je n’ai jamais rencontrée, mais qui prend un plaisir insolite à m’allumer. Elle y parvient parfois. Mais d’ici à la voir en chair et en os… Thomas Bernhard s’en détournerait et Karl Kraus se montrerait d’une cruauté facétieuse. Je n’ai pas d’autre choix, à supposer qu’elle débarque impromptu rue Oudinot. Je m’efforcerai de ne pas oublier le mot de Karl Kraus : « Chez la femme, rien n’est impénétrable, sauf sa superficialité. » Et puis, le plaisir érotique ne consiste-t-il pas à multiplier les péripéties ? Il serait dommage de s’en priver, même si j’arrive à un âge où la lassitude l’emporte sur la volupté. Raczymov parlerait des travaux forcés de la sexualité, les derniers à nous assurer que nous sommes encore vivants. Mais est-il bien nécessaire de l’être, sinon pour prouver aux autres qu’on est encore dans le coup ?

La Fièvre monte à El Pao

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L’«école à la maison», c’est aussi le maréchal Leclerc!


De nombreuses figures et personnalités de l’Histoire nous montrent que d’autres voies que l’école publique sont possibles pour produire de grands hommes. Par exemple le maréchal Leclerc.


Il a beaucoup été question, en 2020, du général de Gaulle. On n’a rarement – voire pas du tout – évoqué le fait que ses parents, faibles admirateurs des lois scolaires d’alors, avaient envoyé l’adolescent Charles en Belgique, à la suite de ses professeurs jésuites qui s’étaient retrouvés chassés du territoire français. Le cas de Georges Bidault, en quelque sorte le pendant civil du Général dans la Résistance et à la Libération, n’est pas moins engagé : c’est dès la sixième qu’il fut exilé en Italie !

Le maréchal Leclerc chez les jésuites d’Amiens…

L’exemple de Philippe de Hauteclocque est différent. L’un de ses plus proches collaborateurs militaires, le général Vézinet, publia tôt une biographie : Le Général Leclerc. Évidemment, l’essentiel se concentre sur la carrière militaire et, surtout, sur la seconde guerre mondiale. Les premiers chapitres nous retracent néanmoins l’enfance et la jeunesse de celui qui devait donner son nom à tant de rues, boulevards, avenues et places de France. On y apprend notamment que le futur maréchal Leclerc de Hauteclocque est né chez lui, avant d’être instruit de longues années par ses parents : « Conformément à la tradition des siens, le jeune Philippe commence son éducation à Belloy même. Sage, bien doué […] Dans une imprégnation rurale complète et une ambiance familiale toute de quiétude, l’enfant grandit, plus particulièrement sous l’influence de son père, de sa mère et de sa sœur aînée. »

A lire aussi, Patrick Mandon: Renée Saint-Cyr, comédienne de naissance

Un père « méprisant la République », « bon mais strict, [qui] lui inculque le goût de l’effort et la fierté du devoir en même temps qu’il lui apprend à se passer du superflu et parfois du nécessaire. De cet enseignement, il restera profondément marqué. » Sa mère lui prodigue « une première formation religieuse déterminante pour la foi qui l’animera sa vie durant », tandis que Françoise sa sœur « exalte son esprit par des récits imagés sur nos gloires nationales, et lui fait découvrir les secrets de destinées exceptionnelles. »

Ce n’est qu’en 1915 que Philippe de Hautecloque intègre un établissement scolaire, en classe de quatrième, où il brille par ses qualités académiques aussi bien qu’humaines: celui des jésuites à Amiens, dans un contexte où la première guerre mondiale a apaisé les lois anticléricales et l’exil des congrégations.

… comme Emmanuel Macron !

Emmanuel Macron devait lui aussi, plus tard, passer par ces mêmes bancs, alors vidés de leur âme.

Peut-être n’y avait-il même pas appris l’histoire du maréchal Leclerc: l’instruction que ce dernier a reçue dans son enfance relèverait selon les nouveaux gardiens de la Patrie de « manifestations de séparatismes sociologiques » ou « de séparatisme social » (sans même évoquer les opinions antirépublicaines de la famille concernée), et devrait en tant que telle être pourfendue…

Mais on reconnaît l’arbre à ses fruits !

Le général Leclerc / Vezinet, Adolphe / Réf: 13943

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La morte du Capitole: ni terroriste, ni martyre

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Qui était Ashli Babbitt? Quelles étaient ses convictions?


Dans la nuit du 6 au 7 janvier, Emmanuel Macron enregistre une vidéo, tweetée à 2h51 du matin, pour assurer les États-Unis du soutien de la France dans l’épreuve subie au Capitole, et sans doute aussi afin de courtiser le futur président, Joe Biden. Adoptant son ton de voix le plus habituel, hautain et donneur de leçons, il dénonce les insurgés présumés avant d’ajouter, en prenant son autre ton tout aussi usuel mais susurrant: « Une femme a été tuée. » Qui est cette femme et pourquoi est-elle morte? Déjà un pion fugitif dans le jeu politique international, cette sympathisante jusqu’au-boutiste de Donald Trump était néanmoins une personne. Découvrons cette vie humaine avant que les joutes idéologiques ne l’enterrent ou que le vent de l’oubli n’efface son souvenir.

Une patriote entêtée

Elle s’appelait Ashli Babbitt. Âgée de 35 ans, elle avait fait le voyage jusqu’à Washington depuis San Diego en Californie pour protester contre ce qu’elle, comme beaucoup de supporteurs de Donald Trump, considérait comme une élection volée. Ayant pénétré avec d’autres manifestants ou insurgés – chacun choisira son terme – à l’intérieur de ce que le président français a nommé pompeusement « le temple séculaire de la démocratie américaine », elle tentait avec ses camarades de franchir des portes vitrées devant une salle dénommée le « lobby du président de chambre », contiguë à la Chambre elle-même où se trouvaient encore des Représentants. Les vitres de ces portes étant cassées, des policiers s’étaient barricadés de l’autre côté quand la jeune femme, vêtue d’un jean, de moon boots et d’un drapeau trumpiste qu’elle portait comme une cape, a demandé à deux collègues de la hisser en l’air pour qu’elle puisse grimper à travers une embrasure ouverte. Au moment où elle apparaît dans l’encadrement, un policier en civil tire une seule balle et elle tombe en arrière. Saignant du cou et de la bouche, elle est transportée d’urgence à l’hôpital où elle meurt.

A la mémoire d'Ashli Babbitt, devant le Capitole, Washington, 8 janvier 2021 © Oliver Contreras/Sipa USA/SIPASIPAUSA30249770_000034
A la mémoire d’Ashli Babbitt, devant le Capitole, Washington, 8 janvier 2021 © Oliver Contreras/Sipa USA/SIPASIPAUSA30249770_000034

Trois autres manifestants sont morts ce jour-là : Kevin Greeson, 55 ans, qui a eu une crise cardiaque devant le Capitole, ainsi que Rosanne Boyland, 34 ans, et Benjamin Phillips, 50 ans, qui ont également succombé de manière similaire. Un policier, Brian Sicknick, est mort des blessures reçues lors des affrontements avec les assaillants. Au total, 56 policiers ont été blessés et 68 manifestants arrêtés. Le chef de la police du Capitole et le sergent d’armes ont annoncé leur démission.

A lire aussi, Gil Mihaely: Le 18 brumaire de Trump n’a pas eu lieu

Celle dont le décès a inspiré le verbe présidentiel français était une vétérante de l’Armée de l’air américaine et de l’Air National Guard où elle avait servi pendant 14 ans. Elle avait été déployée en Afghanistan, en Iraq, au Koweït et au Qatar. Elle exerçait ses fonctions dans la sécurité. C’est là la grande ironie: cette femme, qui avait longtemps gardé les bases et installations de son gouvernement, a été tuée par un officier de sécurité. Quittant le service militaire trop tôt pour bénéficier de la retraite, elle a travaillé pendant deux ans comme garde d’une centrale nucléaire dans le Maryland. C’est là qu’elle a rencontré son deuxième mari. Le couple est parti ensuite s’installer en Californie où elle a acheté une entreprise de piscines avec d’autres membres de sa famille. Elle n’a pas trouvé la vie de femme d’affaires très facile, s’endettant à un taux d’intérêt prohibitif. C’est peut-être cela qui a alimenté son ressentiment contre l’establishment. D’un naturel franc et direct, elle affichait des convictions entières qu’elle n’hésitait pas à exprimer avec une verve pittoresque. Dans des vidéos postées sur les médias sociaux en 2018, elle s’est livrée à des diatribes accusant les politiciens démocrates de la Californie – y compris Kamala Harris – de mettre les intérêts de leur parti avant ceux de leur pays. Celle qui avait consacré tant d’années au service de sa patrie ne supportait pas cet opportunisme apparent des élus du peuple. Tout son entourage savait qu’elle était devenue une inconditionnelle de Trump. Elle a fait le voyage jusqu’à Washington seule, sans son mari. Interrogée par les médias, sa belle-mère a avoué ne pas vraiment comprendre pourquoi Ashli y était allée. On ne peut que spéculer: c’était sans doute le coup de tête d’une patriote aussi excitée qu’indignée.

Ayez confiance dans le plan!

Oui, une inconditionnelle de Trump. Tous ses posts sur Twitter, jusqu’au jour fatidique, le montrent. À l’instar de son idole, d’esprit libertaire, elle faisait preuve d’impatience face aux restrictions imposées par la pandémie. Un écriteau sur la porte de son entreprise annonçait: «Zone autonome sans masques – autrement dit, l’Amérique»!

Image: Twitter
Image: Twitter

À l’instar de Trump, elle croyait dur comme fer que la victoire de Joe Biden était la conséquence d’une fraude électorale à une échelle massive. Lisant entre les lignes des discours présidentiels, elle endossait même les thèses conspirationnistes de la mouvance QAnon. Le 7 septembre, elle a tweeté une photo d’elle à une manifestation, la « Trump Boat Parade », arborant un débardeur avec l’emblème « We are Q », et la légende « WWG1WGA », l’acronyme de « Where we go one, we go all », le slogan des zélotes de cette théorie du complot. Donald Trump serait engagé dans une lutte à mort contre « l’État profond », un groupe de pédophiles satanistes haut placés dans le gouvernement et l’industrie ayant pour objectif de réduire tous les autres citoyens à l’état d’esclavage. Dans cette guerre secrète fantasmée, Donald Trump serait le maître du jeu: chacun de ses gestes ferait partie d’une stratégie infaillible pour contrecarrer les intrigues de ses adversaires diaboliques.

Ultra parmi les ultras, Ashli avait retweeté, avant la prise d’assaut du Capitole, une déclaration de Lin Wood, avocat trumpiste appelant à la démission et la mise en accusation pour trahison du vice-président Mike Pence (lequel avait refusé de rejeter les résultats des élections). La veille du grand jour, elle a posté ce message : « Rien ne nous arrêtera…. Ils peuvent essayer de le faire mais l’orage est ici et il s’abattra sur Washington DC dans moins de 24 heures… De l’ombre à la lumière ! » Au milieu de cette proclamation aux allures presqu’apocalyptiques, « orage » est un mot de code. Dans le langage QAnon, il évoque un grand règlement de comptes, où tous les méchants manipulateurs de l’État profond seront arrêtés en masse. Son origine réside dans une de ces paroles désinvoltes de Donald Trump que les QAnonistes aiment traiter comme porteuses d’un sens caché. Le 5 octobre 2017, avant un dîner officiel, Trump qualifie celui-ci comme « le calme avant l’orage. » « Quel orage ? » lui lance un journaliste. « Vous verrez ! » rétorque le Président. C’est dans cet univers de symboles et de présages qu’évoluait Ashli. C’est peut-être cette atmosphère de châtiment imminent, d’origine quasi-divine, qui l’a poussée à agir comme elle l’a fait: en voulant enfoncer cette porte, elle incarnait l’orage.

Aux yeux des partisans de Joe Biden, elle n’était qu’une « terroriste nationale engagée dans une attaque violente contre notre Capitole. » Pourtant, elle n’a tué personne, ne portait aucune arme et, surchauffée par la rhétorique QAnon, n’a sûrement prémédité aucune action précise. Après son décès, elle est devenue elle-même un signe dans cet univers délirant. Sur Parler, ce média social où se sont réfugiés les conspirationnistes rejetés par Twitter, certains internautes prétendent que la mort d’Ashli Babbitt est une mise en scène habile organisée par l’État profond afin de discréditer les manifestants. Quand Donald Trump s’est finalement déclaré « scandalisé » par « la violence, l’illégalité et l’anarchie » de l’assaut contre le Capitole et a annoncé que les émeutiers devront répondre de leurs actes, certains théoriciens du grand complot ont manifesté leur déception: leur héros les aurait abandonnés. Mais d’autres, plus fidèles à la logique QAnon, ont vu dans son discours un autre sens, y trouvant des indices qui suggèrent que tout cela, ce n’est qu’un stratagème de plus dans le jeu du maître qui continue à déjouer les ruses machiavéliques de l’État profond, ruses que nous autres ne voyons pas. Ils répètent cette formule traditionnelle, « trust the plan », « ayez confiance dans le plan », tout finira bien. Finalement, Ashli Babbitt n’était ni une terroriste ni une martyre. Elle avait trop confiance dans le plan, un plan qui n’existe pas.

NB :Twitter a effacé les derniers tweets d’Ashli Babbitt.

Comment les médias progressistes nous vendent la « rédemption » de Johnson senior

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Rappelons-nous : le 21 octobre 2019 BFMTV, consacrait un reportage à Boris Johnson intitulé « Boris Johnson : le manipulateur », au cours duquel le journaliste rendait visite au père du Premier Ministre britannique (je redonne ici le lien vers l’article que j’avais rédigé au sujet de cette émission).

L’attitude de dédain suspicieux adoptée par le journaliste à l’encontre de Stanley Johnson se traduisait dans les commentaires ajoutés en voix off et, de manière globale, dans le traitement réservé à la parole de ce personnage.

« Au préalable, il a tenu à nous transmettre l’arbre généalogique de sa famille sur sept générations », précisait-on avec un brin de sarcasme mal dissimulé envers l’éthos d’aristocrate que Stanley Johnson semblait vouloir se façonner. Toutefois, quelques instants plus tard, on comprenait pourquoi le père de Boris Johnson avait envoyé cet arbre généalogique au journaliste de BFMTV. Il voulait montrer qu’« il y a[vait] des liens importants pour [lui] avec la famille française ». Le journaliste n’avait pas jugé bon de signaler cet aspect des choses et réduisait l’arbre généalogique à une démonstration de pure vanité.

L’entretien lui-même était réduit à quelques lambeaux d’échanges, le journaliste entendant construire à sa guise l’image de la famille Johnson. De Stanley Johnson, on nous expliquera qu’il est un égocentrique ramenant toutes les questions à sa propre carrière. Autrement dit, l’approche choisie par BFMTV à l’époque, comme par d’autres médias, consistait à utiliser le père comme pièce explicative, à charge, des idées et postures du fils. En passant, on nous indiquait que le père de Boris Johnson avait été « haut fonctionnaire puis député européen ». Mais plutôt que de creuser le sujet des éventuelles divergences de vues entre le père et le fils sur la question européenne, on préférait insister sur des similitudes relevant de la psychologie et du caractère, là encore, à charge: « en plus de la ressemblance physique, Stanley Johnson partage avec son fils une réputation d’excentrique légèrement mégalomane ». Le journaliste gardait pour la fin du reportage l’évocation de cette désapprobation : « personnellement, [Stanley Johnson] était contre le Brexit ».

A lire aussi: Assa Traoré: le soutien très gênant de la youtubeuse Nadjélika

Mais voilà qu’aujourd’hui Stanley Johnson demande la nationalité française et soudain, il devient quelqu’un d’intéressant (cf. un article intitulé « Qui est le père du Boris Johnson, qui demande la nationalité française? »). Soudain, on joue le père contre le fils. Il n’est plus seulement un élément explicatif à charge, il devient un argument de discrédit (autrement dit: même son père est contre lui).

Il fut l’un des premiers fonctionnaires européens venus du Royaume-Uni. Avocat de profession, il fut fonctionnaire à la Commission européenne, mais aussi durant six ans député européen.
Avec un tel CV, difficile de vouloir couper les ponts avec l’Union européenne. [RTL]

Quitte à tordre le bras à la réalité pour accentuer l’opposition  :

Si le Premier ministre britannique Boris Johnson a toujours été un partisan du Brexit, ce n’est pas le cas de son père, Stanley Johnson. [RTL]

On sait que Boris Johnson était initialement peu favorable au Brexit; c’est d’ailleurs le type de revirement qui constituait une preuve de son opportunisme sans conviction, selon BFMTV.

A lire aussi: Roule, Britannia!

Libé nous apprend que la sœur de Boris Johnson est également opposée au Brexit:

Stanley Johnson vient donc confirmer cette information révélée au départ par le Times en mars dernier après lecture du livre Rake’s Progress: My Political Midlife Crisis, écrit par Rachel Johnson, la soeur du Premier ministre, elle aussi farouchement anti-Brexit. Elle indiquait que sa grand-mère était née à Versailles et son arrière-grand-mère à Paris. «C’est une bonne nouvelle, je pourrai devenir française aussi», précisait-elle, tandis que son frère menait bataille pour quitter l’UE. Bonne ambiance chez les Johnson.

Il y a, bien entendu, deux lectures possibles de ce drame familial dont se repaît la grande presse: on peut dire « voyez, preuve qu’il a tort, tout le monde est contre lui, même sa famille la plus proche ». Ou bien on peut dire: il a tenu bon, alors qu’il avait tout le monde contre lui, même sa famille la plus proche… Et la presse.

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Le français, tu le parles ou tu nous quittes!


Maîtriser le français pour devenir français: la France s’entête à ignorer ce principe de bon sens. En détruisant le projet « Français langue d’intégration », les idéologues du multiculturalisme ont privé la France du premier vecteur de l’intégration et de l’assimilation, et encouragé le développement de ghettos linguistiques. par Michel Aubouin[tooltips content= »Préfet, inspecteur général de l’administration, Michel Auboin a exercé entre 2009 et 2013 les fonctions de directeur du ministère de l’Intérieur en charge de l’intégration des étrangers et des naturalisations. Spécialiste des questions d’immigration, il a rendu en 2016 au Premier ministre Manuel Valls un audit général des politiques publiques à Grigny. Michel Auboin est l’auteur de biographies de Brissot et de Madame de Staël ainsi que d’une Histoire de la police qu’il a signée avec Jean Tulard. »]*[/tooltips]


Je conserve de mes années d’enseignement la conviction que l’usage de la langue française est le préalable à l’apprentissage de toutes les autres disciplines. Puis, par une longue fréquentation des guichets de préfecture, j’ai compris que le français était aussi le préalable à l’intégration, parce que la langue n’est pas seulement un vecteur d’échanges, elle est aussi l’unique moyen d’aborder ce grand continent des références qui fait le savoir partagé : une certaine façon de raisonner, de voir le monde, de comprendre les constructions juridiques. Bref, la langue n’est pas un simple outil, mais une porte d’entrée vers l’intimité d’un peuple.

En 2009, ayant été nommé en Conseil des ministres directeur de l’intégration des étrangers en France, j’ai rejoint mon poste nanti de cette conviction de bon sens. Je n’imaginais pas qu’elle allait m’attirer autant de déconvenues ! Les instances européennes ont conçu une grille d’appréciation du niveau de langue divisée en six niveaux, notés A1, A2, B1, B2, C1, C2. Le niveau A1 est le plus faible (c’est celui d’un touriste qui vient de passer quelques semaines dans un pays étranger), le niveau C2 est le plus élevé ; il correspond au niveau de langue d’un locuteur ayant appris à la parler et à l’écrire pendant l’enfance (ce que l’on appelle la « langue maternelle »). Un étranger installé en France pour y rester, avec l’ambition de devenir français, ne peut ignorer la langue française. Un niveau C1 ou C2 paraît requis. Un étranger qui vient d’arriver ne peut demeurer longtemps sans avoir un niveau moyen (B). Un étudiant ou un travailleur qui demande à venir en France devrait parler le français avant de présenter son dossier.

La plupart des autres pays d’immigration procèdent de cette manière, et pour ceux qui ignorent la langue du pays, des dispositifs d’enseignement sont mis en place. La France, pourtant si fière de sa langue, ne fait pas ainsi. Elle considère que l’apprentissage de la langue est un processus naturel, qui s’effectue au contact des Français. Elle ignore qu’une partie des migrants venant d’un pays dit francophone ne parlent pas le français, que les campagnes d’arabisation conduites dans les pays du Maghreb ont fait reculer l’usage de la langue dite « de la colonisation », que nombre de migrants (de femmes en particulier) n’ont jamais été scolarisés, que beaucoup de ceux qui viennent de continents lointains utilisent des systèmes linguistiques totalement antinomiques avec l’apprentissage du français écrit.

En kiosque, notre numéro de janvier: Causeur #86: Assimilez-vous!

À mon arrivée en 2009, l’enseignement du français aux migrants était dispensé par des structures associatives, avec des moyens limités. La bonne volonté des bénévoles ne compensait pas toujours les défaillances de leurs méthodes, les ateliers étaient surtout fréquentés par des femmes et l’Éducation nationale n’avait aucunement l’intention de s’en mêler.

Brice Hortefeux rencontre des membres de l’AEFTI, Bobigny, juillet 2007. C’est sous son ministère que furent institués les premiers cours de français langue d’intégration (FLI). © MEHDI FEDOUACH / AFP.
Brice Hortefeux rencontre des membres de l’AEFTI, Bobigny, juillet 2007. C’est sous son ministère que furent institués les premiers cours de français langue d’intégration (FLI). © MEHDI FEDOUACH / AFP.

L’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), placé sous ma tutelle, dispensait quelques heures d’enseignement qui se traduisaient par un niveau tellement faible qu’il a fallu créer pour le définir un échelon A1.1, inférieur au premier échelon de la grille européenne. Les formateurs, faute de mieux, utilisaient la méthode du « français langue étrangère » (FLE), enseignée à l’université pour un public d’étudiants. Les élites politico-administratives, impressionnées par le niveau de langue des écrivains étrangers de langue française, n’avaient pas vu ce qui se déroulait dans le même temps dans les grandes surfaces où ils ne faisaient pas leurs courses et dans le RER qu’ils n’empruntaient pas. L’usage du français reculait partout, le processus d’intégration ne fonctionnait plus et les communautés se formaient autour d’unités linguistiques, avant même de se structurer autour de lieux de culte.

Dans la plupart des cas, les élèves étrangers des écoles publiques (majoritaires dans beaucoup d’établissements) n’entendaient pas parler le français chez eux, surtout lorsque le modèle culturel de la famille n’autorisait pas les femmes à occuper un emploi (Maghreb, Turquie, Pakistan, Afghanistan…). Certes, les pères de famille pouvaient être amenés à côtoyer le français dans leurs contacts professionnels (c’est rarement le cas dans le bâtiment), mais ils ne l’imposaient pas chez eux. Les commerçants du quartier étaient issus de la communauté et, parfois même, le médecin. On regardait, le soir, les chaînes des pays d’origine, en ignorant totalement l’actualité de celui où l’on faisait sa vie. Résultat : les collégiens, les lycéens pratiquaient en classe une langue étrangère. Les meilleurs s’en sortaient très bien, car les professeurs savent qu’ils sont souvent meilleurs en orthographe que les élèves dont le français est la langue maternelle, surtout quand son usage à la maison est par trop malmené. Mais tous les autres, la grande majorité, étaient à la peine.

A lire aussi, du même auteur: Expulsions: l’État de droit dans le mur

Ainsi, le français restait inaccessible quand, dans le même temps, la langue maternelle, plus souvent un parler dialectal qu’une langue académique, s’appauvrissait. Le champ sémantique devenait trop étroit pour exprimer des idées complexes ou des sentiments. Or, tous les spécialistes de l’enfance savent que la violence se nourrit de la difficulté à s’exprimer et qu’elle s’exacerbe lorsque l’adolescent baigne dans l’incertitude. Quant à l’institution, elle s’en contentait, acceptant qu’un étranger devienne français, par la naturalisation, sans maîtriser la langue française.

Mes contacts dans le reste de l’Europe (la plupart de nos programmes étaient financés par un fonds européen) m’ont appris que nous étions les seuls à pratiquer ainsi. Les autres pays avaient mis en place des dispositifs d’enseignement efficaces, qui permettaient d’arriver en quelques semaines à un niveau B2 voire C1. Des langues aussi difficiles que le néerlandais ou le danois n’échappaient pas à la règle. J’ai assez vite compris que ma priorité devait être de rehausser le niveau de notre enseignement de français et, pendant quatre ans, je me suis appliqué à la mettre en œuvre. La première question était celle de la méthode : le FLE était de toute évidence inadapté à un public composé d’adultes peu scolarisés, ou qui l’avaient été dans un système linguistique très différent du groupe des langues latines auquel le français appartient (avec l’italien, l’espagnol ou le portugais).

Un cercle de linguistes, dont des universitaires, m’a prêté son concours et proposé une méthode fondée sur l’oralité. C’était l’occasion de faire d’une pierre deux coups : enseigner à la fois l’usage d’un français du quotidien et les valeurs qui permettent le « vivre-ensemble », règles de politesse comprises. Avec le concours de la très sérieuse délégation générale à la langue française, nous avons publié un référentiel. Plusieurs universités, dont celle de Nanterre, s’en sont emparées pour demander la création d’un diplôme. Le FLI (« français langue d’intégration ») devenait une nouvelle branche de l’enseignement, à la fois complémentaire et distincte du FLE « historique ». Les pétitions se sont répandues aussitôt, animées par les adversaires de l’intégration, que j’ai découverts à cette occasion : ceux qui pensent que les étrangers n’ont pas à s’adapter aux modes de vie du pays d’accueil et les pédagogues du FLE, ébranlés dans leur savoir.

Cours de français pour de jeunes migrants, Toulouse, 24 octobre 2017. © Alain Pitton/NurPhoto/AFP.
Cours de français pour de jeunes migrants, Toulouse, 24 octobre 2017. © Alain Pitton/NurPhoto/AFP.

La deuxième question était celle des structures d’enseignement. Les établissements scolaires demeurant fermés aux adultes, les ateliers d’alphabétisation, installés dans des locaux inadaptés, parfois sordides, survivaient difficilement. Seuls les AEFTI (association pour l’enseignement et la formation des travailleurs immigrés), issus des milieux syndicaux, tiraient leur épingle du jeu, en animant en leur sein une équipe de linguistes chevronnés. Les financements publics, remis en cause chaque année, laissaient les formateurs professionnels dans une situation de grande précarité. Il aurait fallu être fier de notre langue et montrer l’importance que nous lui accordions. En organisant des cours dans des sous-sols de cités HLM, nous faisions l’inverse. Mais le plus difficile, pour qui voulait apprendre la langue française en France, était d’abord de trouver un lieu où cette langue s’enseignait. À Paris, où de nombreuses officines proposent des cours d’anglais à grand renfort de publicité dans le métro, le seul lieu digne de ce nom était l’Alliance française installée boulevard Raspail, dans le 6e arrondissement de Paris, à proximité du Lutetia et du Bon Marché… On fait mieux comme insertion dans le milieu des apprenants ! Il fallait donc aider les entreprises et les associations engagées dans la démarche à s’organiser et, surtout, à devenir économiquement viables. Nous avons créé à cet effet un label FLI, fondé sur un cahier des charges contraignant.

Comme directeur en charge de la naturalisation, mon principal levier était le niveau exigé pour accéder à la nationalité française qui, jusque-là, n’était pas normé, mais tout simplement apprécié lors d’un entretien conduit par un fonctionnaire de préfecture. L’édifice que j’ai contribué à édifier a été calé par un décret en Conseil d’État. La normalisation obligeait le postulant à détenir un diplôme ou un certificat prouvant un niveau B1 (ce devait être une première étape). Nous avons ainsi créé un marché de l’enseignement en rendant obligatoire l’accès à des niveaux plus élevés. Or, en France, notre modèle est fondé sur la gratuité et le bénévolat. Cela n’est pas justifié. La personne qui veut passer le permis paye ses cours. Il n’y a pas de raison qu’une personne engagée dans un processus d’apprentissage ne participe pas à son financement, d’autant que les collectivités locales contribuent à aider les plus modestes et que les employeurs développent des cours à l’usage de leurs employés. Avec le décret déjà mentionné, le diplôme FLI devenait un justificatif. Une centaine d’entreprises (privées ou associatives) se créèrent. Le mouvement engendra de nouveaux cris d’orfraie. Imposer un niveau de langue indisposait nos opposants, refusant par principe tout type de sélection.

A lire aussi, Bérénice Levet: L’assimilation, une ambition française

En mai 2012, je n’étais pas inquiet du retour de la gauche. Je pensais ma construction suffisamment solide pour résister aux coups de boutoir de ses adversaires. C’était sans compter avec les tenants de la société inclusive, opposés à toute tentative d’intégration des étrangers. Leur vision de la société avait été développée dans un rapport de Terra Nova, écrit par quelques membres du Conseil d’État, si éloigné de mes propres convictions que j’avais été incapable de la comprendre. Ces gens-là étaient fermement opposés au modèle de l’assimilation. Ils prônaient la juxtaposition des langues, des cultures, des modes de vie et la dilution d’une identité nationale considérée comme dangereuse. Le Premier ministre nomma l’un d’eux, M. Tuot, à la tête d’une commission chargée de redéfinir les contours de notre politique. Un autre fut nommé à la tête du secrétariat général coiffant les deux directions de l’intégration et de l’immigration (alors dirigée par François Lucas, un proche de Jean-Pierre Chevènement). Logiquement, j’aurais dû quitter mon poste mais, sans doute protégé par Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, je suis resté une année de plus pour assister au lent démantèlement de tout ce que j’avais mis en place. J’ai fait de la résistance, en vain. Un soir, Didier Lallement, alors secrétaire général du ministère, me signifiait mon exil dans la préfecture la plus éloignée de la métropole, celle de Wallis-et-Futuna. L’année suivante, une grande partie des structures d’enseignement du français disparaissaient. Les AEFTI, pourtant bien implantées en Seine-Saint-Denis, étaient prises dans la tourmente. La directrice qui me remplaçait mettait fin aux processus de certification FLI des entreprises. Le ministère, englué dans la question des « réfugiés », réorientait tous ses crédits.

Cependant, le coup de grâce n’a été donné qu’en 2018, quand le Conseil d’État a validé la disparition du décret que je pensais pourtant inattaquable. Avec l’aide de Jean-Michel Blanquer, alors directeur général de l’enseignement scolaire, nous avions déployé un dispositif intitulé « École ouverte aux parents ». Les professeurs des collèges volontaires enseignaient le français aux parents, entre deux cours à leurs enfants. L’opération donnait de très bons résultats et produisait des effets bénéfiques pour les enfants des parents scolarisés. Mais l’Éducation nationale, qui adore les expérimentations en ignorant trop souvent la manière de les généraliser, n’a pas poursuivi. Dix ans plus tard, il ne reste de tout cela qu’un immense champ de ruines et la propagation des phénomènes de communautarisation.

Quand les idéologues s’en prennent aux mesures de bon sens, le résultat est à la hauteur de leur ignorance. Nous étions les plus mauvais élèves de l’Europe. Il ne nous restera bientôt que nos yeux pour pleurer. À moins que l’Université ne nous sauve. Car le FLI est encore enseigné à Nanterre, Nancy, Pau ou Cergy-Pontoise. Les étudiants peuvent y obtenir un master dans cette spécialité. La recherche se poursuit. Le gouvernement l’ignore. L’intégration ne fait plus partie de ses priorités. Les crédits ont été réduits à la portion congrue. On s’inquiète de phénomènes sociologiques en œuvre depuis des décennies sans jamais comprendre que le facteur linguistique en constitue pourtant l’élément essentiel.

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Stratégie vaccinale française: et si la lenteur avait eu du bon?

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Depuis le démarrage de la vaccination contre la Covid-19 en décembre dernier, la stratégie vaccinale adoptée par le gouvernement est sévèrement critiquée. Cette stratégie de la lenteur n’aurait rien d’un choix élaboré en amont et ne serait que le reflet des insuffisances logistiques de notre pays. Et si malgré tout la France remplissait ses objectifs, à la fin?


Certes la France souffre de penchants logicistes qui la conduisent souvent à vouloir faire entrer de force la réalité dans ses considérations abstraites, d’une suffisance et d’une obsession  littéraire qui la portent à produire d’épais rapports émanant de différentes autorités ou institutions : pour la vaccination contre la Covid-19 nous disposons ainsi d’un document relatif à la stratégie vaccinale contre la Covid-19 de 50 pages de la Haute Autorité de Santé à destination des citoyens, des professionnels de santé et des pouvoirs publics, un guide de 45 pages du Ministère de la Santé à destination des directeurs d’établissement hébergeant des personnes âgées, un document de 60 pages du Ministère de la Santé à destination des professionnels de santé.

Certes la stratégie vaccinale de la France est critiquable à certains égards

Quand on est lesté d’une conviction forte dans la marche à suivre, le changement de direction est un exercice laborieux. Ce qu’on peut reprocher au gouvernement n’est pas sa prudence initiale, mais de ne pas avoir anticipé un éventuel changement de stratégie, comme une accélération de la vaccination (basée sur les données rassurantes issues des pays qui ont vacciné en masse, incitée par des citoyens français plus favorables à la vaccination). Le gouvernement avait clairement identifié les personnes à vacciner en priorité dès le 3 décembre, une stratégie précisée par la suite par l’HAS : 752 000 personnes âgées et 90 000 professionnels exposés. Les consentements de ces personnes n’auraient-ils pas pu être recueillis avant le 27 décembre ? Cela aurait peut-être permis la mise en place d’une logistique d’approvisionnement plus flexible, plutôt que de devoir se retrancher derrière un protocole consistant à recueillir un consentement cinq jours avant de vacciner, protocole qui n’a fait que renforcer les méfiances autour du vaccin alors qu’il ne sert qu’à laisser le temps de faire remonter le nombre de doses nécessaires.

A lire aussi, Jean Nouailhac: La France sous la dictature du fonctionnariat

Autre reproche que l’on pourrait adresser à nos dirigeants : la communication. Pourquoi renoncer si facilement à défendre une stratégie ? Et même si cette stratégie découle en partie de défaillances logistiques, pourquoi les tendre ainsi pour se faire battre ? Pourquoi laisser systématiquement les critiques émanant de l’opinion publique et des médias lever le voile sur les désaccords ou les défaillances de notre Etat ?  Le mécontentement du président qui fuite à dessein dans le Journal du dimanche nous laisse entrevoir un portrait peu flatteur de nos dirigeants, celui de timorés qui n’auraient pas su défendre leur point de vue lorsque la situation l’exigeait et qui lorsque les faits ou l’opinion publique leur donnent raison a posteriori, tout gonflés d’orgueil, brandissent pathétiquement l’opinion dont ils ont été dépossédés.

Enfin, on peut regretter le tirage au sort d’un collectif de citoyens chargés de suivre la campagne de vaccination contre la Covid-19, un gadget cognitif de plus destiné à restaurer le « sentiment de démocratie ». Un gadget qui souffre en outre d’un biais non négligeable dans la représentativité de la population qu’il est pourtant sensé assurer : ce collectif sera vraisemblablement composé de personnes favorables aux vaccins, d’hésitants et d’antivaccins en proportion égale. Or les proportions de ces courants ne sont pas égales au sein de la société française.

Mais lorsque l’on fustige le professeur Alain Fischer, alias « monsieur vaccin », parce qu’il reconnait ne rien connaitre à la logistique, on verse dans la critique stérile. Le rôle du Pr. Fischer est celui d’expert médical et scientifique chargé de répondre à des questions médicales et scientifiques. Pour ce qui est de la logistique, l’Etat aurait fait appel à une expertise étrangère. Quoi qu’il en soit nul besoin d’entendre un « monsieur logistique » pérorer. On attend de la logistique uniquement des résultats : que les doses de vaccins soient acheminées dans de bonnes conditions et là où elles doivent l’être, en temps, en heure et en nombres.

Le cœur du sujet est bien là:

La France est-elle capable de répondre au défi logistique posé par la vaccination de masse, qui plus est avec un vaccin aux conditions de conservation et de transport contraignantes (conservation entre -60 °C et -80 °C, utilisation des cinq doses, donc cinq patients, contenues dans une fiole dans les six heures une fois le vaccin reconstitué) ? Quelques jours après le lancement de la première phase de vaccination le 27 décembre, les premières critiques en provenance des partis de l’opposition et de certains scientifiques et médecins commençaient à poindre. Sur quoi reposaient-elles ? Comme souvent avec notre voisin germanique qui sait si bien nous faire de l’ombre, nos chiffres n’ont pas souffert la comparaison : dans la même période de temps l’Allemagne avait vacciné cent fois plus de personnes que nous. Et la presse étrangère (la campagne de vaccination française est un « scandale d’État » pour The Daily Telegraph et « un désastre » pour Die Welt) n’a pas manqué de s’engouffrer dans cette compétition visant davantage à mettre en exergue les insuffisances des uns pour mieux dissimuler celles des autres, plutôt qu’à susciter l’émulation. Certes avec 5000 vaccinés au 5 janvier, nous sommes loin du million de vaccinés du Royaume-Uni ou des 400 000 allemands vaccinés. Mais la situation est-elle aussi dramatique que le dépeignent nos voisins ou une partie des Français ?

Si la France parvient à accélérer la vaccination dans les semaines à venir il est possible que ce qu’elle considère désormais être un retard n’ait pas de grandes conséquences. En effet, les capacités de production de vaccins n’étant pas infinies, il est possible que les différences en termes de proportions de personnes vaccinées entre pays européens s’estompent dans les mois à venir.

Faut-il pour autant rougir du pari initial de la lenteur?

En termes de coût économique, pas pour le moment, car tous ceux qui croient en l’idée d’une « vaccination contre liberté retrouvée » et donc « santé économique retrouvée » se trompent. Il n’existe pas à ce jour de garantie sur l’efficacité du vaccin à long terme ou face à d’éventuelles mutations du virus. Cela signifie que rien ne sert de courir après le vaccin : la fin des confinements itératifs et des masques n’est pas pour tout de suite. Le Royaume-Uni qui a vacciné près d’un million d’habitants a dû adopter ce lundi des mesures de confinement aussi drastiques que lors de la première vague.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Quand la culpabilisation des Français ne marche plus…

En termes de santé, non plus, puisque la stratégie de la lenteur est une stratégie de la prudence, tant réclamée par les citoyens français[tooltips content= »Par ex., selon le sondage Harris Interactive pour LCI publié le 20 août, 63% de français sont favorables au port du masque en extérieur ou encore selon une étude Harris interactive pour LCI publiée le 9 décembre, 69% des Français se prononcent pour la poursuite du confinement après le 15 décembre, 53% pour une interdiction des déplacements inter-régions pour les fêtes »](1)[/tooltips]. Un nouveau médicament testé initialement sur « seulement » 20 000 personnes et destiné à en traiter plusieurs milliers de fois plus devrait toujours être utilisé avec prudence. Et ce d’autant plus que la maladie qu’il vise à combattre ne constitue pas un péril pour la société en tant que telle, la menace de la Covid-19 résidant davantage dans les peurs qu’elle génère et les décisions de santé publique qui en découlent.

Enfin, le but n’était-il pas d’amener doucement les Français réfractaires à la vaccination ? En quelques jours de polémique qui a donné l’impression que nous étions lésés par rapport à nos voisins, l’adhésion à la vaccination a gagné plus de dix points[tooltips content= »Selon un sondage IFOP paru le 7 janvier 2021, « la proportion de Français se disant prêts à se faire vacciner augmente de 12 points entre décembre 2020 et janvier 2021, passant de 39 % à 51 %. » (https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2021/01/117825-Rapport-CN-SR-N121.pdf) »](2)[/tooltips]. A la façon du papier toilettes devenu au début de la pandémie une denrée essentielle que tout le monde s’arrachait. Si l’Etat français a perdu la capacité de défendre ses idées face à une opinion publique qu’il révère, comme à les exporter à l’étranger, il aura au moins gagné ce pari qu’il n’avait probablement pas imaginé remporter ainsi, celui de rendre le vaccin contre la Covid-19 plus attractif.

Retour à Paris

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Le billet du vaurien


Ce 25 / 12 / 2020

Sans doute eût-il mieux valu que je ne revienne pas à Paris. Quitter le Lausanne-Palace pour ce studio exigu où se bousculent des souvenirs, mais où plus personne ne m’attend, quelle étrange idée. J’y ai passé près de quarante ans. La moitié de ma vie. Et maintenant je peine à grimper les escaliers. Cette expédition est la dernière, me suis-je dit en arrivant au cinquième étage.

Mon cadeau de Noël pour ma première nuit rue Oudinot fut une insomnie tenace accompagnée de maux d’estomac. Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie, surtout la nuit. J’ai cherché quelques compagnons. Les noms qui me sont venus à l’esprit, sont toujours les mêmes : Imre Kertész, Thomas Bernhard et, bien sûr, Cioran. Tous des enfants de la Mittel Europa. Albert Caraco soulageait également mes brefs cauchemars. Avec lui, le suicide n’est pas seulement une injonction, mais un acte. J’avais laissé mon flacon de Nembutal à Lausanne par peur d’un contrôle à la douane. Quel idiot je fus ! Il ne faut jamais voyager sans son sirop mexicain. Me jeter par la fenêtre ? Je n’en aurais pas eu le courage. Ce n’était pourtant pas l’envie qui me manquait. Il ne me restait plus qu’à me souhaiter « Joyeux Noël » puisque plus personne ne le ferait. Et à écouter quelques Schlager pour me bercer en attendant que la nuit s’achève. Mais elle ne s’achèvera jamais et il n’y aura plus d’aubes glorieuses, me suis-je dit encore.

Ce 28 / 12 / 2020

Les femmes savent-elles écrire ? Parfois, certes. Bien que j’en doute. Il leur manque le sens de l’absurde et du dérisoire. Jeunes, elles sont prisonnières de leurs sentiments. Vieilles, de leurs ressentiments. Rares sont celles qui parviennent à s’échapper. S’il me fallait en retenir une, ce serait Dorothy Parker dont l’épitaphe gravée sur son urne funéraire: « Excusez- moi pour la poussière » est un trait de génie. D’ailleurs maintenant que j’y pense, toutes les femmes devraient s’excuser pour la poussière…

Il n’est guère surprenant que Dorothy Parker se soit liée d’amitié avec les Fitzgerald et, bien sûr, avec Louise Brooks. J’ai éprouvé également une certaine sympathie pour Anaïs Nin qui se réjouissait d’avoir couché avec son père. C’est un aveu qu’on ne trouve jamais chez nos écrivaines contemporaines. Mais pour le ressentiment, force m’est d’admettre qu’elles sont imbattables, Annie Ernaux en tête.

Extraites de ses « Hymnes à la haine », voici comment Dorothy Parker les décrit:

« Et puis il y a les Petites Fleurs Sensibles,
Les Pelotes de Nerfs…
Elles ne ressemblent pas aux autres et ne se privent pas de vous le rappeler.
Il y a toujours quelqu’un pour froisser leurs sentiments,
Tout les blesse… très profondément,
Elles ont toujours la larme à l’œil…
Ce qu’elles peuvent m’enquiquiner, celles-là, à ne parler jamais que des Choses Réelles,
Des choses qui Importent Vraiment.
Oui, elles savent qu’elles aussi pourraient écrire…
Les conventions les étouffent :
Elles n’ont qu’une seule idée, partir… partir Loin de Tout !
Et moi je prie le Ciel : oui, qu’elles foutent le camp !

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Le règne de l’image est un retour au bac à sable

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« La chose », rapportait Michel Deguy dans un entretien au Monde de 2016, « est […] menacée par son devenir image, ce qui est une affaire sans précédent. J’observe qu’on ne dit presque plus, dans le propos courant ou médiatique, « l’islam » mais « l’image de l’islam », ni « l’autorité », mais « l’image de l’autorité ». » L’Occident en vacances a en effet le sens des cartes postales…

Mais ce ne sont pas seulement les choses, ai-je voulu expliquer dans un article précédent, qui sont appelées à devenir image ; ce sont encore les êtres, et dans une dimension  plus littérale peut-être que celle suggérée par Michel Deguy. Le selfie, écrivais-je ainsi, ne marque pas une infatuation du Moi, mais une anémie de l’Être : si le photomaniaque contemporain « mitraille tout ce qui bouge, et son visage au premier plan, c’est qu’il s’escrime désespérément à combattre le dépérissement de sa réalité par son archivage sous forme de mégapixels ; de ses images, il attend véritablement qu’elles le substantifient ».

Or, le choix de l’image comme médium terminal de notre dissolution n’est en rien arbitraire, au contraire, mais épouse le profond mouvement de régression anthropologique qui marque notre époque – savoir, son infantilisation -. Avec la prévalence, chaque jour constatable, du principe de plaisir sur le principe de réalité, la primauté du visuel sur l’écrit est une des manifestations les plus exemplaires des velléités contemporaines de sortie de l’âge adulte – dont on pourrait d’ailleurs faire l’autre nom de la sortie de l’Histoire -.

L’endurance à l’amertume

Cette prééminence de l’image sur le texte est en effet caractéristique des premières années de l’existence, où l’enfant n’a pas encore appris à lire, mais peut d’ores et déjà se plonger dans les illustrations accompagnant les histoires qu’on lui raconte. L’écrit, lui, en revanche, est un univers dans lequel il faut être intronisé ; c’est une société qu’on ne pénètre pas si on n’en maîtrise pas les codes. La sophistication qu’il constitue implique donc un apprentissage, sous peine, autrement, d’en rester à l’hermétisme. Sa maîtrise traduit à la fois un processus de civilisation de l’individu, et une montée en maturité de celui-ci, une capacité – au moins momentanée – à se détourner du principe de plaisir ; dans les deux cas, donc, un départ de la petite enfance[tooltips content= »Chacun, d’ailleurs, peut faire l’expérience du caractère supérieurement astreignant de l’écrit sur l’image. La plongée dans un livre exige une disponibilité d’esprit supérieure au visionnage d’une série ; l’effet de césure est moins immédiat, et requiert davantage d’efforts de notre part. Fatigué, c’est la seconde que nous privilégions, plus prompte à nous satisfaire, n’exigeant généralement de nous qu’un investissement minimal. L’image, en effet, s’accommode d’une attention dispersée, d’une concentration émiettée ; elle tolère l’éparpillement, permet la réalisation concomitante d’autres tâches. Le zapping est un papillonnage télévisuel ; il n’a pas vraiment d’équivalent livresque. La lecture, au contraire, est une activité pivotale, qui nous rive à son objet ; elle absorbe qui s’y exerce : si notre esprit est occupé à autre chose, les mots n’y impriment pas, et il faut de nouveau sillonner le passage trop hâtivement parcouru. A la différence de l’image, elle ne se satisfait pas d’une attention partielle ou relâchée, et refuse les hommages distraits que lui rendent les dilettantes ; pour se livrer, elle exige une cour assidue et exclusive, c’est-à-dire la focalisation de l’esprit, et la persévérance dans l’effort de concentration – toutes qualités que j’associe à l’âge adulte. »](1)[/tooltips].

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C’est l’image de la coupe de miel aux bords amers, à laquelle recourt Alain dans ses Propos sur l’éducation : le maître qui aura obtenu de ses élèves qu’ils la préfèrent à celle dont le nectar lasse vite, mais séduit à la première lampée, est celui qui aura su les hisser à l’état d’hommes. « Je ne promettrai donc pas le plaisir, mais je donnerai comme fin la difficulté vaincue ; tel est l’appât qui convient à l’homme ; c’est par là seulement qu’il arrivera à penser au lieu de goûter« . Autrement dit, l’adulte, c’est celui qui s’est bâti une endurance à l’amertume, cette âpreté et cette angularité que présente toujours le réel, en comparaison de la douceur sucrée et de la moelleuse rondeur qu’offrent spontanément l’idéal et le rêve. L’homme se confronte à la résistance que lui oppose le monde concret, il en supporte les camouflets cuisants infligés à ses désirs ; l’enfant, au contraire, esquive cette lutte par l’échappée onirique, dont le propre justement est qu’elle ne décevra jamais ses prétentions.

La catharsis moderne : une purgation de l’ambivalence

Nous en arrivons, je crois, à ce qui fait véritablement l’avantage évolutif, pour parler comme Darwin, de l’image sur le texte à notre époque : son apparence d’univocité, quand l’écrit, lui, apparaît toujours porteur d’une dangereuse ambiguïté. Pour le dire autrement, l’image est prisée comme reflet monolithique de la réalité ; et le roman, à l’autre bout du spectre, fui au contraire comme fractalisation de celle-ci. La distance qu’il suppose, le détachement qu’il installe, la contradiction qu’il autorise, sont passés de mode. L’essor de l’auto-fiction, en particulier sous sa forme victimologique, doit ainsi s’entendre comme la prospérité de ce que la « littérature » peut produire de plus monolithique, c’est-à-dire de plus péremptoire et de plus militant, donc de moins romanesque : une sorte de Pravda en format poche.

Tel le crocodile de Siam, ou le rhinocéros de Sumatra, l’ambivalence est une espèce en voie de disparition ; et pour cause : on la traque. Or l’écrit, par sa structure même, est plus sujet à l’héberger que le visuel. Deux individus, ayant lu la même description d’un lieu ou d’un personnage, les concevront toujours différemment ; un cliché ou un plan, au contraire, leur en fixeront une représentation identique. Bien souvent même, ils effaceront dans leurs esprits les premiers aperçus mentaux qui s’en étaient formés. Leur format imprime directement le cerveau, là où le texte implique au contraire la médiation déformante de l’imagination[tooltips content= »On pourrait d’ailleurs documenter, dans le monde de l’image même, le recul de la place accordée à cette faculté de l’esprit humain. La suggestion y reflue, au profit du littéralisme et de la crudité. Là aussi, la transparence fait son œuvre : l’esquisse laisse sur sa faim, l’explicite est exigé. Il faut du réalisme, aussi bien dans les étreintes que dans les scènes de violence. Le charme des voiles n’est plus goûté, on souhaite voir les chairs nues ; et l’on n’est pas surpris, dès lors, du recul de l’érotisme, et de la prospérité de la pornographie. »](2)[/tooltips].

A lire aussi, du même auteur: L’Occident épuisé s’endort. Tous ses habitants se transforment en couch potatoes

Au roman, bouillon de culture de l’ambiguïté, répond ainsi l’image, citadelle attendue de l’univocité[tooltips content= »NB : je ne prétends pas moi-même que ce soit effectivement toujours le cas ; je dis seulement que c’est cette apparence de vérité indépassable que l’époque goûte dans l’image. « L’image, elle, ne ment pas » : voilà l’illusion sur laquelle son prix moderne repose, feignant d’ignorer ce qu’un plan doit à son cadrage, et une vidéo à son montage. »](3)[/tooltips]. Elle est la clef de voûte de notre époque – occupée à la purgation de l’ambivalence comme l’Antiquité grecque pouvait l’être à celle de ses passions -, la pierre qui en parachève l’arche. Il faut donc en attendre de nouvelles expansions sur les terres anciennement acquises au romanesque.

La relégation du romanesque dans les prétoires: de la procédure contradictoire au tout-camescopique? Parenté de l’image et du nombre

Dès lors, tout indique que l’institution judiciaire, c’est-à-dire la scène sur laquelle l’homme moderne pratique sa catharsis, sera un théâtre privilégié de cette évolution. On voit mal en effet comment l’image, et l’illusion de la clôture définitive qu’elle apporte, n’en viendrait pas à supplanter dans des proportions croissantes l’antique processus contradictoire – pôle du romanesque -, visant à faire émerger une vérité – toujours boiteuse, quelque part à jamais provisoire -, de la confrontation des récits et des argumentaires. A ce titre, le photomaniaque que j’évoquais plus haut est un avant-gardiste qui voit plus loin que moi : il a compris que l’avenir était au tout-camescopique, et s’y est converti avec une avance de phase[tooltips content= »Pour l’heure, on multiplie les caméras dans l’espace public ; et on en réclame le port généralisé aux seuls policiers et gendarmes. Mais c’est qu’on est timide ; la logique à l’œuvre implique que cette pratique essaime, et aille bien au-delà. Armé de l’inébranlable bonne conscience que confère l’interminable liste d’accusations n’ayant pas abouti en raison du doute bénéficiant à la défense, on en exigera l’utilisation jusque dans le gynécée – que dis-je, jusque dans la chambre des enfants ! Et qui s’y opposera ? Il faudra bien finir par en porter une, ne serait-ce que pour pouvoir se disculper d’ailleurs… Comme toujours, la complainte du victimocrate est un chant qu’aucun bouchon de cire n’empêche de porter. »](4)[/tooltips] [tooltips content= »Quant au crépuscule de la procédure contradictoire, le mouvement au nom délicieusement poétique de « balance ton porc », avec l’accueil vibrant qui lui fut fait, et les suites politico-médiatiques qu’il continue d’avoir, m’en semble une attestation des plus éclatantes. »](5)[/tooltips]

Je profite également de ce développement pour souligner que cette illusion de la clôture définitive n’est pas exclusive à l’image ; mais qu’elle irrigue aussi la passion moderne pour le nombre, autre objectivation censément résolvante. A cet égard, et j’en resterai à cette possibilité esquissée, on pourrait utilement mettre en regard la prééminence contemporaine de l’image sur le texte avec ce qu’Alain Supiot, dans ses leçons prononcées au Collège de France, a décrit comme le passage d’un « gouvernement par les lois à une gouvernance par les nombres », sous-tendu par l’imaginaire de l’ordinateur. Ce dernier, d’ailleurs, semble faire des progrès plus rapides dans l’intellection des images que dans celle des écrits…

La traque de l’ambivalence dans les textes: leur nécessaire sous-titrage

Mais précisément, revenons-en à ces derniers. Car la battue moderne menée contre l’ambiguïté s’est propagée jusqu’en leur sein, et s’est traduite par deux évolutions que je trouve remarquables tant elles ont force d’exemples. La première, c’est ce que j’appellerais l’exigence croissante de sous-titrage des textes, qui prolonge l’appauvrissement des proses et la raréfaction de l’emploi de figures rhétoriques risquant de susciter l’incompréhension du lecteur. On a la hantise de la méprise. Si on s’essaie à faire de l’humour, voire même à manier l’ironie, on prend soin de l’expliciter, car notre interlocuteur pourrait se méprendre. Le quiproquo est l’ennemi numéro 1 ; alors, comme l’écrit ne trahit pas notre état d’esprit avec la même évidence que notre visage, on s’auto-sous-titre de manière ridicule, supprimant du même coup la complicité intellectuelle que ces modestes subtilités supposaient et faisaient naître avec le lecteur.

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Le plus souvent d’ailleurs, cette auto-explication de texte à laquelle nous nous livrons spontanément adopte une forme non-textuelle tout à fait conforme à la régression anthropologique dont ce souci témoigne : c’est l’émoticône, quintessence véritablement bonsaïesque de la modernité. On y trouve en effet, en modèle réduit, bien des traits de ce qui en fait le miel sans égal : le pathos à fleur de peau et la sensiblerie toute puissante ; la marque d’une misère langagière telle qu’elle ne permet plus la transcription littéraire des ressentis ; le simplisme général des formes évoquant les illustrations des livres de notre petite enfance ;  la colonisation de l’écrit même par l’image ; etc., etc., etc.

Le personnage Shun Gon du film Disney les Artistochats est aujourd'hui considéré comme problématique par la doxa diversitaire...
Le personnage Shun Gon du film Disney les Artistochats est aujourd’hui considéré comme problématique par la doxa diversitaire à cause du stéréotype qu’il véhicule sur les Asiatiques…

Avertissement: vous entrez en zone non-univoque !

Deuxième floraison remarquable occasionnée par cette purge de l’équivoque conduite jusque dans les textes : la multiplication et l’épaississement des appareils critiques, appelés à devenir bientôt plus volumineux que les œuvres mêmes auxquelles ils s’additionnent, tant l’effort de contextualisation à faire est grand pour éviter la syncope du lecteur moderne, toujours prêt à défaillir d’indignation à l’idée qu’un homme, un jour, quelque part, ait pu représenter une réalité ne cadrant pas avec le catéchisme progressiste de notre siècle. L’inactualité d’une pensée constitue désormais une violence latente dont le découvreur contemporain pourrait ressortir durablement traumatisé s’il n’y était convenablement préparé ; pour prolonger la métaphore végétale sur laquelle j’ai ouvert ce paragraphe, il s’agit donc proprement de l’y acclimater, pour que le changement de latitudes mentales auxquels sa lecture le destine ne lui soit pas fatal. Tel est le souci, proprement infantilisant, qui guide la constitution de ces gloses[tooltips content= »Ces merveilles sont aujourd’hui réservées aux œuvres dites problématiques, mais cette catégorie s’élargissant chaque jour, il n’y a pas à douter de la prospérité de cette industrie. La mort programmée de la littérature n’aura donc pas entraîné de suppressions d’emplois, pourrons-nous ainsi nous réjouir ; cela dit, nous serons sans doute trop occupés à passer les chefs d’œuvre des siècles antérieurs au tamis de l’esprit du temps pour nous rendre compte que nous n’en produisons plus – est-ce d’ailleurs au futur que je doive m’exprimer ? – … »](6)[/tooltips].

On notera d’ailleurs que les États-Unis, qui ont en la matière une avance à nous faire pâlir d’envie, ont su tout récemment, avec Autant en emporte le vent, étendre cette pratique méritoire aux productions cinématographiques. Attention, danger: ambiguïté en approche! faudra-t-il prochainement afficher à l’écran avant chaque scène « problématique ». Cela risque d’hacher le visionnage des films, mais qui sait ? cette innovation se mariera peut-être harmonieusement avec l’intercalation des généreuses tranches de publicités dont la télévision américaine est si friande…

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PS: On se trompe cependant si on en reste à l’infantilisation ; car ce retour à la minorité de l’esprit se double d’un hiver de l’aspiration nietzschéenne à la puissance, absolument inconnu au petit d’homme, et caractéristique au contraire d’une avancée cruelle en âge. Sénilité: tel serait ainsi le terme vraiment juste pour faire le diagnostic global de notre civilisation, combinant régression des esprits à l’état d’immaturité enfantine, et avachissement des corps et des vitalités. Ici, j’en suis resté au seul premier aspect.

Victoire de Keira Bell contre les médecins d’une «clinique du genre»


Royaume-Uni: désormais, il faudra s’en remettre à la justice avant de soumettre un corps sain d’enfant à des manipulations médicales. Keira Bell réclamait justice à la clinique qui lui a fait changer de sexe trop vite


Keira Bell rêvait d’être un garçon. À 16 ans, la jeune Anglaise est reçue au GIDS (« Gender Identity Development Service »), clinique publique dédiée aux enfants « présentant des problèmes d’identité de genre ». Après trois séances de psychothérapie, on la dirige vers un service d’endocrinologie pédiatrique qui lui administre des bloqueurs de puberté, puis des injections de testostérone. À 20 ans, on lui prescrit une double mastectomie. À 23 ans, Keira déplore son état hybride, entre deux sexes, dans ce corps de femme pourvu d’une voix d’homme et de cicatrices en guise de seins, et veut éviter aux autres ce « parcours de torture ». Aussi a-t-elle intenté une action en justice contre le GIDS pour l’avoir orientée hâtivement vers des traitements délétères.

La Haute Cour de justice anglaise lui a donné raison. L’arrêt rendu le 1er décembre 2020 contrecarre l’action des associations transgenres qui, à coups de procès en transphobie, avaient réussi à étouffer le débat médical autour de la dysphorie de genre et à imposer l’idée folle selon laquelle certains « naissent dans le mauvais corps ». Ce jugement est une victoire pour la protection des mineurs. Le texte établit que les bloqueurs de puberté ne sont pas « une pause pour laisser le temps à l’enfant de choisir son sexe », comme l’affirme la propagande. Ils ont des effets physiques et psychiques ravageurs. Un jeune de moins de 16 ans n’a pas la maturité suffisante pour donner son consentement à une médication dont il ne peut appréhender les effets sur sa libido, sa fragilité osseuse, sa fertilité. La Cour a qualifié les bloqueurs de puberté de « traitements expérimentaux ».

Désormais, il faudra s’en remettre à la justice avant de soumettre un corps sain d’enfant à des manipulations médicales. On ne peut s’empêcher de se demander comment on en est arrivé là. Ce procès n’est pas la première réplique judiciaire du tsunami provoqué par cette théorie du genre qui veut nier nos fondements biologiques. Et ce ne sera certainement pas la dernière.

Assa Traoré: le soutien très gênant de la youtubeuse Nadjélika

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La youtubeuse Nadjélika va être jugée le 3 mars 2021 pour avoir traité un policier noir de « vendu » en juin 2020, au cours d’une manifestation organisée par le comité Adama Traoré. Lors d’un passage au tribunal cette semaine, elle semblait ne plus du tout assumer devant des journalistes son propos racialiste et antirépublicain. Elle est défendue par le compagnon de Cécile Duflot. Benoît Rayski préfère encore s’en amuser…


Il parait qu’une personne de race noire peut traiter un autre Noir de « vendu » ! Un Juif serait donc autorisé à dire « sale Juif » à un autre Juif ? Voilà une question qui mérite d’être approfondie.

A lire aussi: Ce que cache la une du «Time» avec Assa Traoré

C’était lors d’une manifestation organisée par Assa Traoré. Parmi les policiers il y en avait un qui était noir. En conséquence de quoi Nadjélika, youtubeuse très suivie, l’a traité de « vendu ». Vendu aux Blancs bien sûr ! Nadjélika est une personne raffinée. Elle aurait pu lui dire « suceur de Blancs », « Bounty » ou « enculé de ta race ». Elle ne l’a pas fait. Ce qui nous permet d’affirmer qu’elle a un charmant côté Princesse de Clèves.

Qu’il nous soit permis de la féliciter. Mais le policier « vendu » n’a pas apprécié et a porté plainte. Un tribunal, vendu aux Blancs, statuera le 3 mars prochain sur le sort de Nadjélika. Quittons-la maintenant. Car elle est juste ennuyeusement hystérique.

Le 2 juin, la manifestation du comité Assa Traoré dégénère à Paris © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22460788_000002
Le 2 juin, la manifestation du comité Assa Traoré avait dégénéré © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22460788_000002

Quand l’antiracisme militant devient raciste…

Il y a bien plus intéressant qu’elle: son avocat Arié Alimi. Ce maître du barreau, qui forme un couple harmonieux avec Cécile Duflot, est spécialisé depuis des années dans la dénonciation des violences policières et du soit-disant « racisme systémique » de l’État français.

À un journaliste qui lui demandait s’il n’y avait pas un peu de racisme dans le « vendu » de sa cliente, il a répondu qu’il ne pouvait pas y avoir de racisme entre personnes racisées.

Voilà qui nous ouvre des horizons prometteurs pour l’avenir.

A lire aussi: La vérité sur l’affaire Adama Traoré

Selon la jurisprudence Alimi un Noir pourrait traiter un autre Noir de « négro ». Un Arabe aurait toute latitude de dire « bougnoule » à un autre Arabe. Et un Juif pourra lancer « youpin » à un autre Juif.

Enfin les langues vont pouvoir se délier et les cent fleurs s’épanouir. Reste qu’un goy ne pourra pas dire « youpin » à un Juif. Il sera interdit à un souchien de traiter un Arabe de « bougnoule ». Et qu’un Blanc ne pourra pas dire « négro » à un Noir. Des progrès considérables restent à faire.

Français malgré eux: racialistes, décolonialistes, indigénistes : ceux qui veulent déconstruire la France

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Retour à Paris

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Gérard Philippe et María Félix "La fièvre monte à El Pao", film de Luis Buñuel (1959) © RONALDGRANT/MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage: 51404757_000001.

Le billet du vaurien


Suite d’hier

Ce 29. 12. 2020

Paris est la ville qui dégage la plus forte sensualité: les rencontres y sont aisées et les affaires vite conclues. Sans ce climat érotique, elle perdrait beaucoup de son attrait et on ne reculerait pas frileusement devant la mort. L’espoir d’une amourette dont on ignore quel tour elle prendra, est un élixir divin. On respire à Paris l’air de la liberté. Si j’étais honnête, j’écrirais: on y respirait l’air de la liberté. Avec la dictature hygiénique qui s’est instaurée et dont chacun pressent qu’elle n’est que le prélude à un asservissement général, Paris a des allures de vieille rombière. Le désir s’est éclipsé.

L’homme est l’ensemble des relations qu’il entretient avec ses semblables, disait Karl Marx. Lorsque les liens s’effilochent, autant prendre la fuite. Lausanne, à cet égard, est une ville idéale. On n’y est par pourchassé par le fisc – le seul ami qui ne vous abandonnera jamais – et la possibilité d’y mourir en douceur face à un des plus beaux paysages du monde vous est accordée avec une simplicité toute helvétique. Les stars hollywoodiennes ne s’y sont pas trompées quand elles se sont installées sur les rives lémaniques. J’aspire à en faire autant. J’ai connu le meilleur à Paris. Un dernier coup de chapeau à Lausanne, la ville qui m’a vu naître et où je ne désespère pas de mourir. Mais je n’oublie jamais pour autant que l’avenir est assis sur le genou des dieux. « Quel avenir à quatre-vingt ans ? », m’a demandé en ricanant cette sauvageonne de vingt ans. La sagesse des jeunes filles s’accorde parfaitement avec la folie des vieillards. Évitons donc les femmes de notre âge, les seules hélas qui nous sont encore aisément accessibles.

Lausanne Image: Sophie ML / Pixabay
Lausanne Image: Sophie ML / Pixabay

Ce 31 / 12 / 2020

Certains jours, on se demande pourquoi tenir un journal: si peu de choses à dire et si banales de surcroît. Une année s’achève (encore une, mais quand donc cette mauvaise farce s’arrêtera –t-elle ?) et la seule chose qui me vient à l’esprit en cette période de suspens pandémique, c’est une réflexion de Luis Buñuel (« La fièvre monte à El Pao ») que je cite de mémoire. Au nom du serment d’Hippocrate, qui place par-dessus tout le respect de la vie humaine, les médecins ont créé la forme la plus raffinée des tortures modernes: la survie. Nous vivons une étrange période où les foules se précipitent pour les applaudir. Nous sommes passés d’une démocratie libérale à une biocratie totalitaire. Je suis toujours surpris que les gens y voient un immense progrès et réclament un tour de vis supplémentaire.

Deux jeunes filles m’expliquaient hier qu’elles se sentaient enfin protégées. Elles avaient vu comme moi un reportage à la télévision sur la Corée du Nord et n’étaient pas loin de penser que c’était un régime idéal. J’ai préféré ne pas entrer en matière, moi le vieux mâle blanc à l’agonie. J’ai songé : « Vivre ? À quoi bon ? Pour pleurer ta jeunesse dans un monde qui n’est plus le tien ? »

Ce 1 / 01 / 2021

J’ai passé la nuit du Réveillon avec deux amis viennois : Karl Kraus et Thomas Bernhard. Le premier m’a dit : « Avant même de ressentir tout ce que la vie nous infligera, on devrait se faire euthanasier. » Comme nous évoquions un ami psychanalyste, il a ricané : « La psychologie est aussi inutile qu’un mode d’emploi contre un poison. » 

A lire aussi, du même auteur: Une nuit avec Thomas Bernhard

D’ailleurs, a-t-ajouté, les psychologues devinent très vite le vide intérieur de leurs patients. Ils n’en sont pas moins fiers du baratin qu’ils nous servent sur la profondeur de leurs analyses.

Thomas Bernhard ne manqua pas d’ajouter « Chacun vit jusqu’à ce qu’il meure? » Il aurait pu ajouter qu’entre-temps, il se passe beaucoup de choses. Mais pour les autres, c’est rarement intéressant. Le plus souvent, ce n’est intéressant que pour celui qui fait ces expériences. En vérité, chacun ne s’intéresse qu’à lui-même. Toute autre chose n’est que rentabilité indirecte. C’est partout pareil. Les bonnes œuvres, le Sahel, la faim dans le monde ou les épidémies.

Ce Monsieur Macron fait, lui aussi, du cinéma, exactement comme ce Monsieur Trump, quelle que soit la perspective qu’on adopte. L’homme ne fait que ce qui va l’avancer à quelque chose, lui permettre de rester dans le coup, croit-il. Même si vous entrez en religion, vous n’avez rien d’autre dans la tête, vous n’avez pas le choix de toute manière. Si vous voulez vous mettre au service des autres, cela ne signifie rien d’autre que vous êtes particulièrement méchant et misanthrope. Je crois qu’il en est ainsi de la foi et de toutes croyances. Voilà.

Avant de m’endormir, ragaillardi par ces spécimens d’humour viennois, j’ai regardé sur mon iPhone les photos « osées » que m’envoie toutes les nuits une certaine Charlène que je n’ai jamais rencontrée, mais qui prend un plaisir insolite à m’allumer. Elle y parvient parfois. Mais d’ici à la voir en chair et en os… Thomas Bernhard s’en détournerait et Karl Kraus se montrerait d’une cruauté facétieuse. Je n’ai pas d’autre choix, à supposer qu’elle débarque impromptu rue Oudinot. Je m’efforcerai de ne pas oublier le mot de Karl Kraus : « Chez la femme, rien n’est impénétrable, sauf sa superficialité. » Et puis, le plaisir érotique ne consiste-t-il pas à multiplier les péripéties ? Il serait dommage de s’en priver, même si j’arrive à un âge où la lassitude l’emporte sur la volupté. Raczymov parlerait des travaux forcés de la sexualité, les derniers à nous assurer que nous sommes encore vivants. Mais est-il bien nécessaire de l’être, sinon pour prouver aux autres qu’on est encore dans le coup ?

La Fièvre monte à El Pao

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L’«école à la maison», c’est aussi le maréchal Leclerc!

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De nombreuses figures et personnalités de l’Histoire nous montrent que d’autres voies que l’école publique sont possibles pour produire de grands hommes. Par exemple le maréchal Leclerc.


Il a beaucoup été question, en 2020, du général de Gaulle. On n’a rarement – voire pas du tout – évoqué le fait que ses parents, faibles admirateurs des lois scolaires d’alors, avaient envoyé l’adolescent Charles en Belgique, à la suite de ses professeurs jésuites qui s’étaient retrouvés chassés du territoire français. Le cas de Georges Bidault, en quelque sorte le pendant civil du Général dans la Résistance et à la Libération, n’est pas moins engagé : c’est dès la sixième qu’il fut exilé en Italie !

Le maréchal Leclerc chez les jésuites d’Amiens…

L’exemple de Philippe de Hauteclocque est différent. L’un de ses plus proches collaborateurs militaires, le général Vézinet, publia tôt une biographie : Le Général Leclerc. Évidemment, l’essentiel se concentre sur la carrière militaire et, surtout, sur la seconde guerre mondiale. Les premiers chapitres nous retracent néanmoins l’enfance et la jeunesse de celui qui devait donner son nom à tant de rues, boulevards, avenues et places de France. On y apprend notamment que le futur maréchal Leclerc de Hauteclocque est né chez lui, avant d’être instruit de longues années par ses parents : « Conformément à la tradition des siens, le jeune Philippe commence son éducation à Belloy même. Sage, bien doué […] Dans une imprégnation rurale complète et une ambiance familiale toute de quiétude, l’enfant grandit, plus particulièrement sous l’influence de son père, de sa mère et de sa sœur aînée. »

A lire aussi, Patrick Mandon: Renée Saint-Cyr, comédienne de naissance

Un père « méprisant la République », « bon mais strict, [qui] lui inculque le goût de l’effort et la fierté du devoir en même temps qu’il lui apprend à se passer du superflu et parfois du nécessaire. De cet enseignement, il restera profondément marqué. » Sa mère lui prodigue « une première formation religieuse déterminante pour la foi qui l’animera sa vie durant », tandis que Françoise sa sœur « exalte son esprit par des récits imagés sur nos gloires nationales, et lui fait découvrir les secrets de destinées exceptionnelles. »

Ce n’est qu’en 1915 que Philippe de Hautecloque intègre un établissement scolaire, en classe de quatrième, où il brille par ses qualités académiques aussi bien qu’humaines: celui des jésuites à Amiens, dans un contexte où la première guerre mondiale a apaisé les lois anticléricales et l’exil des congrégations.

… comme Emmanuel Macron !

Emmanuel Macron devait lui aussi, plus tard, passer par ces mêmes bancs, alors vidés de leur âme.

Peut-être n’y avait-il même pas appris l’histoire du maréchal Leclerc: l’instruction que ce dernier a reçue dans son enfance relèverait selon les nouveaux gardiens de la Patrie de « manifestations de séparatismes sociologiques » ou « de séparatisme social » (sans même évoquer les opinions antirépublicaines de la famille concernée), et devrait en tant que telle être pourfendue…

Mais on reconnaît l’arbre à ses fruits !

Le général Leclerc / Vezinet, Adolphe / Réf: 13943

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La morte du Capitole: ni terroriste, ni martyre

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Ashli Babbitt D.R.

Qui était Ashli Babbitt? Quelles étaient ses convictions?


Dans la nuit du 6 au 7 janvier, Emmanuel Macron enregistre une vidéo, tweetée à 2h51 du matin, pour assurer les États-Unis du soutien de la France dans l’épreuve subie au Capitole, et sans doute aussi afin de courtiser le futur président, Joe Biden. Adoptant son ton de voix le plus habituel, hautain et donneur de leçons, il dénonce les insurgés présumés avant d’ajouter, en prenant son autre ton tout aussi usuel mais susurrant: « Une femme a été tuée. » Qui est cette femme et pourquoi est-elle morte? Déjà un pion fugitif dans le jeu politique international, cette sympathisante jusqu’au-boutiste de Donald Trump était néanmoins une personne. Découvrons cette vie humaine avant que les joutes idéologiques ne l’enterrent ou que le vent de l’oubli n’efface son souvenir.

Une patriote entêtée

Elle s’appelait Ashli Babbitt. Âgée de 35 ans, elle avait fait le voyage jusqu’à Washington depuis San Diego en Californie pour protester contre ce qu’elle, comme beaucoup de supporteurs de Donald Trump, considérait comme une élection volée. Ayant pénétré avec d’autres manifestants ou insurgés – chacun choisira son terme – à l’intérieur de ce que le président français a nommé pompeusement « le temple séculaire de la démocratie américaine », elle tentait avec ses camarades de franchir des portes vitrées devant une salle dénommée le « lobby du président de chambre », contiguë à la Chambre elle-même où se trouvaient encore des Représentants. Les vitres de ces portes étant cassées, des policiers s’étaient barricadés de l’autre côté quand la jeune femme, vêtue d’un jean, de moon boots et d’un drapeau trumpiste qu’elle portait comme une cape, a demandé à deux collègues de la hisser en l’air pour qu’elle puisse grimper à travers une embrasure ouverte. Au moment où elle apparaît dans l’encadrement, un policier en civil tire une seule balle et elle tombe en arrière. Saignant du cou et de la bouche, elle est transportée d’urgence à l’hôpital où elle meurt.

A la mémoire d'Ashli Babbitt, devant le Capitole, Washington, 8 janvier 2021 © Oliver Contreras/Sipa USA/SIPASIPAUSA30249770_000034
A la mémoire d’Ashli Babbitt, devant le Capitole, Washington, 8 janvier 2021 © Oliver Contreras/Sipa USA/SIPASIPAUSA30249770_000034

Trois autres manifestants sont morts ce jour-là : Kevin Greeson, 55 ans, qui a eu une crise cardiaque devant le Capitole, ainsi que Rosanne Boyland, 34 ans, et Benjamin Phillips, 50 ans, qui ont également succombé de manière similaire. Un policier, Brian Sicknick, est mort des blessures reçues lors des affrontements avec les assaillants. Au total, 56 policiers ont été blessés et 68 manifestants arrêtés. Le chef de la police du Capitole et le sergent d’armes ont annoncé leur démission.

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Celle dont le décès a inspiré le verbe présidentiel français était une vétérante de l’Armée de l’air américaine et de l’Air National Guard où elle avait servi pendant 14 ans. Elle avait été déployée en Afghanistan, en Iraq, au Koweït et au Qatar. Elle exerçait ses fonctions dans la sécurité. C’est là la grande ironie: cette femme, qui avait longtemps gardé les bases et installations de son gouvernement, a été tuée par un officier de sécurité. Quittant le service militaire trop tôt pour bénéficier de la retraite, elle a travaillé pendant deux ans comme garde d’une centrale nucléaire dans le Maryland. C’est là qu’elle a rencontré son deuxième mari. Le couple est parti ensuite s’installer en Californie où elle a acheté une entreprise de piscines avec d’autres membres de sa famille. Elle n’a pas trouvé la vie de femme d’affaires très facile, s’endettant à un taux d’intérêt prohibitif. C’est peut-être cela qui a alimenté son ressentiment contre l’establishment. D’un naturel franc et direct, elle affichait des convictions entières qu’elle n’hésitait pas à exprimer avec une verve pittoresque. Dans des vidéos postées sur les médias sociaux en 2018, elle s’est livrée à des diatribes accusant les politiciens démocrates de la Californie – y compris Kamala Harris – de mettre les intérêts de leur parti avant ceux de leur pays. Celle qui avait consacré tant d’années au service de sa patrie ne supportait pas cet opportunisme apparent des élus du peuple. Tout son entourage savait qu’elle était devenue une inconditionnelle de Trump. Elle a fait le voyage jusqu’à Washington seule, sans son mari. Interrogée par les médias, sa belle-mère a avoué ne pas vraiment comprendre pourquoi Ashli y était allée. On ne peut que spéculer: c’était sans doute le coup de tête d’une patriote aussi excitée qu’indignée.

Ayez confiance dans le plan!

Oui, une inconditionnelle de Trump. Tous ses posts sur Twitter, jusqu’au jour fatidique, le montrent. À l’instar de son idole, d’esprit libertaire, elle faisait preuve d’impatience face aux restrictions imposées par la pandémie. Un écriteau sur la porte de son entreprise annonçait: «Zone autonome sans masques – autrement dit, l’Amérique»!

Image: Twitter
Image: Twitter

À l’instar de Trump, elle croyait dur comme fer que la victoire de Joe Biden était la conséquence d’une fraude électorale à une échelle massive. Lisant entre les lignes des discours présidentiels, elle endossait même les thèses conspirationnistes de la mouvance QAnon. Le 7 septembre, elle a tweeté une photo d’elle à une manifestation, la « Trump Boat Parade », arborant un débardeur avec l’emblème « We are Q », et la légende « WWG1WGA », l’acronyme de « Where we go one, we go all », le slogan des zélotes de cette théorie du complot. Donald Trump serait engagé dans une lutte à mort contre « l’État profond », un groupe de pédophiles satanistes haut placés dans le gouvernement et l’industrie ayant pour objectif de réduire tous les autres citoyens à l’état d’esclavage. Dans cette guerre secrète fantasmée, Donald Trump serait le maître du jeu: chacun de ses gestes ferait partie d’une stratégie infaillible pour contrecarrer les intrigues de ses adversaires diaboliques.

Ultra parmi les ultras, Ashli avait retweeté, avant la prise d’assaut du Capitole, une déclaration de Lin Wood, avocat trumpiste appelant à la démission et la mise en accusation pour trahison du vice-président Mike Pence (lequel avait refusé de rejeter les résultats des élections). La veille du grand jour, elle a posté ce message : « Rien ne nous arrêtera…. Ils peuvent essayer de le faire mais l’orage est ici et il s’abattra sur Washington DC dans moins de 24 heures… De l’ombre à la lumière ! » Au milieu de cette proclamation aux allures presqu’apocalyptiques, « orage » est un mot de code. Dans le langage QAnon, il évoque un grand règlement de comptes, où tous les méchants manipulateurs de l’État profond seront arrêtés en masse. Son origine réside dans une de ces paroles désinvoltes de Donald Trump que les QAnonistes aiment traiter comme porteuses d’un sens caché. Le 5 octobre 2017, avant un dîner officiel, Trump qualifie celui-ci comme « le calme avant l’orage. » « Quel orage ? » lui lance un journaliste. « Vous verrez ! » rétorque le Président. C’est dans cet univers de symboles et de présages qu’évoluait Ashli. C’est peut-être cette atmosphère de châtiment imminent, d’origine quasi-divine, qui l’a poussée à agir comme elle l’a fait: en voulant enfoncer cette porte, elle incarnait l’orage.

Aux yeux des partisans de Joe Biden, elle n’était qu’une « terroriste nationale engagée dans une attaque violente contre notre Capitole. » Pourtant, elle n’a tué personne, ne portait aucune arme et, surchauffée par la rhétorique QAnon, n’a sûrement prémédité aucune action précise. Après son décès, elle est devenue elle-même un signe dans cet univers délirant. Sur Parler, ce média social où se sont réfugiés les conspirationnistes rejetés par Twitter, certains internautes prétendent que la mort d’Ashli Babbitt est une mise en scène habile organisée par l’État profond afin de discréditer les manifestants. Quand Donald Trump s’est finalement déclaré « scandalisé » par « la violence, l’illégalité et l’anarchie » de l’assaut contre le Capitole et a annoncé que les émeutiers devront répondre de leurs actes, certains théoriciens du grand complot ont manifesté leur déception: leur héros les aurait abandonnés. Mais d’autres, plus fidèles à la logique QAnon, ont vu dans son discours un autre sens, y trouvant des indices qui suggèrent que tout cela, ce n’est qu’un stratagème de plus dans le jeu du maître qui continue à déjouer les ruses machiavéliques de l’État profond, ruses que nous autres ne voyons pas. Ils répètent cette formule traditionnelle, « trust the plan », « ayez confiance dans le plan », tout finira bien. Finalement, Ashli Babbitt n’était ni une terroriste ni une martyre. Elle avait trop confiance dans le plan, un plan qui n’existe pas.

NB :Twitter a effacé les derniers tweets d’Ashli Babbitt.

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Comment les médias progressistes nous vendent la « rédemption » de Johnson senior

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© Ben Cawthra/Sipa USA/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA30238065_000002.

Rappelons-nous : le 21 octobre 2019 BFMTV, consacrait un reportage à Boris Johnson intitulé « Boris Johnson : le manipulateur », au cours duquel le journaliste rendait visite au père du Premier Ministre britannique (je redonne ici le lien vers l’article que j’avais rédigé au sujet de cette émission).

L’attitude de dédain suspicieux adoptée par le journaliste à l’encontre de Stanley Johnson se traduisait dans les commentaires ajoutés en voix off et, de manière globale, dans le traitement réservé à la parole de ce personnage.

« Au préalable, il a tenu à nous transmettre l’arbre généalogique de sa famille sur sept générations », précisait-on avec un brin de sarcasme mal dissimulé envers l’éthos d’aristocrate que Stanley Johnson semblait vouloir se façonner. Toutefois, quelques instants plus tard, on comprenait pourquoi le père de Boris Johnson avait envoyé cet arbre généalogique au journaliste de BFMTV. Il voulait montrer qu’« il y a[vait] des liens importants pour [lui] avec la famille française ». Le journaliste n’avait pas jugé bon de signaler cet aspect des choses et réduisait l’arbre généalogique à une démonstration de pure vanité.

L’entretien lui-même était réduit à quelques lambeaux d’échanges, le journaliste entendant construire à sa guise l’image de la famille Johnson. De Stanley Johnson, on nous expliquera qu’il est un égocentrique ramenant toutes les questions à sa propre carrière. Autrement dit, l’approche choisie par BFMTV à l’époque, comme par d’autres médias, consistait à utiliser le père comme pièce explicative, à charge, des idées et postures du fils. En passant, on nous indiquait que le père de Boris Johnson avait été « haut fonctionnaire puis député européen ». Mais plutôt que de creuser le sujet des éventuelles divergences de vues entre le père et le fils sur la question européenne, on préférait insister sur des similitudes relevant de la psychologie et du caractère, là encore, à charge: « en plus de la ressemblance physique, Stanley Johnson partage avec son fils une réputation d’excentrique légèrement mégalomane ». Le journaliste gardait pour la fin du reportage l’évocation de cette désapprobation : « personnellement, [Stanley Johnson] était contre le Brexit ».

A lire aussi: Assa Traoré: le soutien très gênant de la youtubeuse Nadjélika

Mais voilà qu’aujourd’hui Stanley Johnson demande la nationalité française et soudain, il devient quelqu’un d’intéressant (cf. un article intitulé « Qui est le père du Boris Johnson, qui demande la nationalité française? »). Soudain, on joue le père contre le fils. Il n’est plus seulement un élément explicatif à charge, il devient un argument de discrédit (autrement dit: même son père est contre lui).

Il fut l’un des premiers fonctionnaires européens venus du Royaume-Uni. Avocat de profession, il fut fonctionnaire à la Commission européenne, mais aussi durant six ans député européen.
Avec un tel CV, difficile de vouloir couper les ponts avec l’Union européenne. [RTL]

Quitte à tordre le bras à la réalité pour accentuer l’opposition  :

Si le Premier ministre britannique Boris Johnson a toujours été un partisan du Brexit, ce n’est pas le cas de son père, Stanley Johnson. [RTL]

On sait que Boris Johnson était initialement peu favorable au Brexit; c’est d’ailleurs le type de revirement qui constituait une preuve de son opportunisme sans conviction, selon BFMTV.

A lire aussi: Roule, Britannia!

Libé nous apprend que la sœur de Boris Johnson est également opposée au Brexit:

Stanley Johnson vient donc confirmer cette information révélée au départ par le Times en mars dernier après lecture du livre Rake’s Progress: My Political Midlife Crisis, écrit par Rachel Johnson, la soeur du Premier ministre, elle aussi farouchement anti-Brexit. Elle indiquait que sa grand-mère était née à Versailles et son arrière-grand-mère à Paris. «C’est une bonne nouvelle, je pourrai devenir française aussi», précisait-elle, tandis que son frère menait bataille pour quitter l’UE. Bonne ambiance chez les Johnson.

Il y a, bien entendu, deux lectures possibles de ce drame familial dont se repaît la grande presse: on peut dire « voyez, preuve qu’il a tort, tout le monde est contre lui, même sa famille la plus proche ». Ou bien on peut dire: il a tenu bon, alors qu’il avait tout le monde contre lui, même sa famille la plus proche… Et la presse.

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Le français, tu le parles ou tu nous quittes!

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Des migrants suivent un cours à Toulouse, 2017 © Alain Pitton / NurPhoto / NurPhoto via AFP.

Maîtriser le français pour devenir français: la France s’entête à ignorer ce principe de bon sens. En détruisant le projet « Français langue d’intégration », les idéologues du multiculturalisme ont privé la France du premier vecteur de l’intégration et de l’assimilation, et encouragé le développement de ghettos linguistiques. par Michel Aubouin[tooltips content= »Préfet, inspecteur général de l’administration, Michel Auboin a exercé entre 2009 et 2013 les fonctions de directeur du ministère de l’Intérieur en charge de l’intégration des étrangers et des naturalisations. Spécialiste des questions d’immigration, il a rendu en 2016 au Premier ministre Manuel Valls un audit général des politiques publiques à Grigny. Michel Auboin est l’auteur de biographies de Brissot et de Madame de Staël ainsi que d’une Histoire de la police qu’il a signée avec Jean Tulard. »]*[/tooltips]


Je conserve de mes années d’enseignement la conviction que l’usage de la langue française est le préalable à l’apprentissage de toutes les autres disciplines. Puis, par une longue fréquentation des guichets de préfecture, j’ai compris que le français était aussi le préalable à l’intégration, parce que la langue n’est pas seulement un vecteur d’échanges, elle est aussi l’unique moyen d’aborder ce grand continent des références qui fait le savoir partagé : une certaine façon de raisonner, de voir le monde, de comprendre les constructions juridiques. Bref, la langue n’est pas un simple outil, mais une porte d’entrée vers l’intimité d’un peuple.

En 2009, ayant été nommé en Conseil des ministres directeur de l’intégration des étrangers en France, j’ai rejoint mon poste nanti de cette conviction de bon sens. Je n’imaginais pas qu’elle allait m’attirer autant de déconvenues ! Les instances européennes ont conçu une grille d’appréciation du niveau de langue divisée en six niveaux, notés A1, A2, B1, B2, C1, C2. Le niveau A1 est le plus faible (c’est celui d’un touriste qui vient de passer quelques semaines dans un pays étranger), le niveau C2 est le plus élevé ; il correspond au niveau de langue d’un locuteur ayant appris à la parler et à l’écrire pendant l’enfance (ce que l’on appelle la « langue maternelle »). Un étranger installé en France pour y rester, avec l’ambition de devenir français, ne peut ignorer la langue française. Un niveau C1 ou C2 paraît requis. Un étranger qui vient d’arriver ne peut demeurer longtemps sans avoir un niveau moyen (B). Un étudiant ou un travailleur qui demande à venir en France devrait parler le français avant de présenter son dossier.

La plupart des autres pays d’immigration procèdent de cette manière, et pour ceux qui ignorent la langue du pays, des dispositifs d’enseignement sont mis en place. La France, pourtant si fière de sa langue, ne fait pas ainsi. Elle considère que l’apprentissage de la langue est un processus naturel, qui s’effectue au contact des Français. Elle ignore qu’une partie des migrants venant d’un pays dit francophone ne parlent pas le français, que les campagnes d’arabisation conduites dans les pays du Maghreb ont fait reculer l’usage de la langue dite « de la colonisation », que nombre de migrants (de femmes en particulier) n’ont jamais été scolarisés, que beaucoup de ceux qui viennent de continents lointains utilisent des systèmes linguistiques totalement antinomiques avec l’apprentissage du français écrit.

En kiosque, notre numéro de janvier: Causeur #86: Assimilez-vous!

À mon arrivée en 2009, l’enseignement du français aux migrants était dispensé par des structures associatives, avec des moyens limités. La bonne volonté des bénévoles ne compensait pas toujours les défaillances de leurs méthodes, les ateliers étaient surtout fréquentés par des femmes et l’Éducation nationale n’avait aucunement l’intention de s’en mêler.

Brice Hortefeux rencontre des membres de l’AEFTI, Bobigny, juillet 2007. C’est sous son ministère que furent institués les premiers cours de français langue d’intégration (FLI). © MEHDI FEDOUACH / AFP.
Brice Hortefeux rencontre des membres de l’AEFTI, Bobigny, juillet 2007. C’est sous son ministère que furent institués les premiers cours de français langue d’intégration (FLI). © MEHDI FEDOUACH / AFP.

L’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), placé sous ma tutelle, dispensait quelques heures d’enseignement qui se traduisaient par un niveau tellement faible qu’il a fallu créer pour le définir un échelon A1.1, inférieur au premier échelon de la grille européenne. Les formateurs, faute de mieux, utilisaient la méthode du « français langue étrangère » (FLE), enseignée à l’université pour un public d’étudiants. Les élites politico-administratives, impressionnées par le niveau de langue des écrivains étrangers de langue française, n’avaient pas vu ce qui se déroulait dans le même temps dans les grandes surfaces où ils ne faisaient pas leurs courses et dans le RER qu’ils n’empruntaient pas. L’usage du français reculait partout, le processus d’intégration ne fonctionnait plus et les communautés se formaient autour d’unités linguistiques, avant même de se structurer autour de lieux de culte.

Dans la plupart des cas, les élèves étrangers des écoles publiques (majoritaires dans beaucoup d’établissements) n’entendaient pas parler le français chez eux, surtout lorsque le modèle culturel de la famille n’autorisait pas les femmes à occuper un emploi (Maghreb, Turquie, Pakistan, Afghanistan…). Certes, les pères de famille pouvaient être amenés à côtoyer le français dans leurs contacts professionnels (c’est rarement le cas dans le bâtiment), mais ils ne l’imposaient pas chez eux. Les commerçants du quartier étaient issus de la communauté et, parfois même, le médecin. On regardait, le soir, les chaînes des pays d’origine, en ignorant totalement l’actualité de celui où l’on faisait sa vie. Résultat : les collégiens, les lycéens pratiquaient en classe une langue étrangère. Les meilleurs s’en sortaient très bien, car les professeurs savent qu’ils sont souvent meilleurs en orthographe que les élèves dont le français est la langue maternelle, surtout quand son usage à la maison est par trop malmené. Mais tous les autres, la grande majorité, étaient à la peine.

A lire aussi, du même auteur: Expulsions: l’État de droit dans le mur

Ainsi, le français restait inaccessible quand, dans le même temps, la langue maternelle, plus souvent un parler dialectal qu’une langue académique, s’appauvrissait. Le champ sémantique devenait trop étroit pour exprimer des idées complexes ou des sentiments. Or, tous les spécialistes de l’enfance savent que la violence se nourrit de la difficulté à s’exprimer et qu’elle s’exacerbe lorsque l’adolescent baigne dans l’incertitude. Quant à l’institution, elle s’en contentait, acceptant qu’un étranger devienne français, par la naturalisation, sans maîtriser la langue française.

Mes contacts dans le reste de l’Europe (la plupart de nos programmes étaient financés par un fonds européen) m’ont appris que nous étions les seuls à pratiquer ainsi. Les autres pays avaient mis en place des dispositifs d’enseignement efficaces, qui permettaient d’arriver en quelques semaines à un niveau B2 voire C1. Des langues aussi difficiles que le néerlandais ou le danois n’échappaient pas à la règle. J’ai assez vite compris que ma priorité devait être de rehausser le niveau de notre enseignement de français et, pendant quatre ans, je me suis appliqué à la mettre en œuvre. La première question était celle de la méthode : le FLE était de toute évidence inadapté à un public composé d’adultes peu scolarisés, ou qui l’avaient été dans un système linguistique très différent du groupe des langues latines auquel le français appartient (avec l’italien, l’espagnol ou le portugais).

Un cercle de linguistes, dont des universitaires, m’a prêté son concours et proposé une méthode fondée sur l’oralité. C’était l’occasion de faire d’une pierre deux coups : enseigner à la fois l’usage d’un français du quotidien et les valeurs qui permettent le « vivre-ensemble », règles de politesse comprises. Avec le concours de la très sérieuse délégation générale à la langue française, nous avons publié un référentiel. Plusieurs universités, dont celle de Nanterre, s’en sont emparées pour demander la création d’un diplôme. Le FLI (« français langue d’intégration ») devenait une nouvelle branche de l’enseignement, à la fois complémentaire et distincte du FLE « historique ». Les pétitions se sont répandues aussitôt, animées par les adversaires de l’intégration, que j’ai découverts à cette occasion : ceux qui pensent que les étrangers n’ont pas à s’adapter aux modes de vie du pays d’accueil et les pédagogues du FLE, ébranlés dans leur savoir.

Cours de français pour de jeunes migrants, Toulouse, 24 octobre 2017. © Alain Pitton/NurPhoto/AFP.
Cours de français pour de jeunes migrants, Toulouse, 24 octobre 2017. © Alain Pitton/NurPhoto/AFP.

La deuxième question était celle des structures d’enseignement. Les établissements scolaires demeurant fermés aux adultes, les ateliers d’alphabétisation, installés dans des locaux inadaptés, parfois sordides, survivaient difficilement. Seuls les AEFTI (association pour l’enseignement et la formation des travailleurs immigrés), issus des milieux syndicaux, tiraient leur épingle du jeu, en animant en leur sein une équipe de linguistes chevronnés. Les financements publics, remis en cause chaque année, laissaient les formateurs professionnels dans une situation de grande précarité. Il aurait fallu être fier de notre langue et montrer l’importance que nous lui accordions. En organisant des cours dans des sous-sols de cités HLM, nous faisions l’inverse. Mais le plus difficile, pour qui voulait apprendre la langue française en France, était d’abord de trouver un lieu où cette langue s’enseignait. À Paris, où de nombreuses officines proposent des cours d’anglais à grand renfort de publicité dans le métro, le seul lieu digne de ce nom était l’Alliance française installée boulevard Raspail, dans le 6e arrondissement de Paris, à proximité du Lutetia et du Bon Marché… On fait mieux comme insertion dans le milieu des apprenants ! Il fallait donc aider les entreprises et les associations engagées dans la démarche à s’organiser et, surtout, à devenir économiquement viables. Nous avons créé à cet effet un label FLI, fondé sur un cahier des charges contraignant.

Comme directeur en charge de la naturalisation, mon principal levier était le niveau exigé pour accéder à la nationalité française qui, jusque-là, n’était pas normé, mais tout simplement apprécié lors d’un entretien conduit par un fonctionnaire de préfecture. L’édifice que j’ai contribué à édifier a été calé par un décret en Conseil d’État. La normalisation obligeait le postulant à détenir un diplôme ou un certificat prouvant un niveau B1 (ce devait être une première étape). Nous avons ainsi créé un marché de l’enseignement en rendant obligatoire l’accès à des niveaux plus élevés. Or, en France, notre modèle est fondé sur la gratuité et le bénévolat. Cela n’est pas justifié. La personne qui veut passer le permis paye ses cours. Il n’y a pas de raison qu’une personne engagée dans un processus d’apprentissage ne participe pas à son financement, d’autant que les collectivités locales contribuent à aider les plus modestes et que les employeurs développent des cours à l’usage de leurs employés. Avec le décret déjà mentionné, le diplôme FLI devenait un justificatif. Une centaine d’entreprises (privées ou associatives) se créèrent. Le mouvement engendra de nouveaux cris d’orfraie. Imposer un niveau de langue indisposait nos opposants, refusant par principe tout type de sélection.

A lire aussi, Bérénice Levet: L’assimilation, une ambition française

En mai 2012, je n’étais pas inquiet du retour de la gauche. Je pensais ma construction suffisamment solide pour résister aux coups de boutoir de ses adversaires. C’était sans compter avec les tenants de la société inclusive, opposés à toute tentative d’intégration des étrangers. Leur vision de la société avait été développée dans un rapport de Terra Nova, écrit par quelques membres du Conseil d’État, si éloigné de mes propres convictions que j’avais été incapable de la comprendre. Ces gens-là étaient fermement opposés au modèle de l’assimilation. Ils prônaient la juxtaposition des langues, des cultures, des modes de vie et la dilution d’une identité nationale considérée comme dangereuse. Le Premier ministre nomma l’un d’eux, M. Tuot, à la tête d’une commission chargée de redéfinir les contours de notre politique. Un autre fut nommé à la tête du secrétariat général coiffant les deux directions de l’intégration et de l’immigration (alors dirigée par François Lucas, un proche de Jean-Pierre Chevènement). Logiquement, j’aurais dû quitter mon poste mais, sans doute protégé par Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, je suis resté une année de plus pour assister au lent démantèlement de tout ce que j’avais mis en place. J’ai fait de la résistance, en vain. Un soir, Didier Lallement, alors secrétaire général du ministère, me signifiait mon exil dans la préfecture la plus éloignée de la métropole, celle de Wallis-et-Futuna. L’année suivante, une grande partie des structures d’enseignement du français disparaissaient. Les AEFTI, pourtant bien implantées en Seine-Saint-Denis, étaient prises dans la tourmente. La directrice qui me remplaçait mettait fin aux processus de certification FLI des entreprises. Le ministère, englué dans la question des « réfugiés », réorientait tous ses crédits.

Cependant, le coup de grâce n’a été donné qu’en 2018, quand le Conseil d’État a validé la disparition du décret que je pensais pourtant inattaquable. Avec l’aide de Jean-Michel Blanquer, alors directeur général de l’enseignement scolaire, nous avions déployé un dispositif intitulé « École ouverte aux parents ». Les professeurs des collèges volontaires enseignaient le français aux parents, entre deux cours à leurs enfants. L’opération donnait de très bons résultats et produisait des effets bénéfiques pour les enfants des parents scolarisés. Mais l’Éducation nationale, qui adore les expérimentations en ignorant trop souvent la manière de les généraliser, n’a pas poursuivi. Dix ans plus tard, il ne reste de tout cela qu’un immense champ de ruines et la propagation des phénomènes de communautarisation.

Quand les idéologues s’en prennent aux mesures de bon sens, le résultat est à la hauteur de leur ignorance. Nous étions les plus mauvais élèves de l’Europe. Il ne nous restera bientôt que nos yeux pour pleurer. À moins que l’Université ne nous sauve. Car le FLI est encore enseigné à Nanterre, Nancy, Pau ou Cergy-Pontoise. Les étudiants peuvent y obtenir un master dans cette spécialité. La recherche se poursuit. Le gouvernement l’ignore. L’intégration ne fait plus partie de ses priorités. Les crédits ont été réduits à la portion congrue. On s’inquiète de phénomènes sociologiques en œuvre depuis des décennies sans jamais comprendre que le facteur linguistique en constitue pourtant l’élément essentiel.

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Stratégie vaccinale française: et si la lenteur avait eu du bon?

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Le professeur Alain Fischer, président du "conseil d’orientation de la stratégie vaccinale". © Eric TSCHAEN-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00993717_000013.

Depuis le démarrage de la vaccination contre la Covid-19 en décembre dernier, la stratégie vaccinale adoptée par le gouvernement est sévèrement critiquée. Cette stratégie de la lenteur n’aurait rien d’un choix élaboré en amont et ne serait que le reflet des insuffisances logistiques de notre pays. Et si malgré tout la France remplissait ses objectifs, à la fin?


Certes la France souffre de penchants logicistes qui la conduisent souvent à vouloir faire entrer de force la réalité dans ses considérations abstraites, d’une suffisance et d’une obsession  littéraire qui la portent à produire d’épais rapports émanant de différentes autorités ou institutions : pour la vaccination contre la Covid-19 nous disposons ainsi d’un document relatif à la stratégie vaccinale contre la Covid-19 de 50 pages de la Haute Autorité de Santé à destination des citoyens, des professionnels de santé et des pouvoirs publics, un guide de 45 pages du Ministère de la Santé à destination des directeurs d’établissement hébergeant des personnes âgées, un document de 60 pages du Ministère de la Santé à destination des professionnels de santé.

Certes la stratégie vaccinale de la France est critiquable à certains égards

Quand on est lesté d’une conviction forte dans la marche à suivre, le changement de direction est un exercice laborieux. Ce qu’on peut reprocher au gouvernement n’est pas sa prudence initiale, mais de ne pas avoir anticipé un éventuel changement de stratégie, comme une accélération de la vaccination (basée sur les données rassurantes issues des pays qui ont vacciné en masse, incitée par des citoyens français plus favorables à la vaccination). Le gouvernement avait clairement identifié les personnes à vacciner en priorité dès le 3 décembre, une stratégie précisée par la suite par l’HAS : 752 000 personnes âgées et 90 000 professionnels exposés. Les consentements de ces personnes n’auraient-ils pas pu être recueillis avant le 27 décembre ? Cela aurait peut-être permis la mise en place d’une logistique d’approvisionnement plus flexible, plutôt que de devoir se retrancher derrière un protocole consistant à recueillir un consentement cinq jours avant de vacciner, protocole qui n’a fait que renforcer les méfiances autour du vaccin alors qu’il ne sert qu’à laisser le temps de faire remonter le nombre de doses nécessaires.

A lire aussi, Jean Nouailhac: La France sous la dictature du fonctionnariat

Autre reproche que l’on pourrait adresser à nos dirigeants : la communication. Pourquoi renoncer si facilement à défendre une stratégie ? Et même si cette stratégie découle en partie de défaillances logistiques, pourquoi les tendre ainsi pour se faire battre ? Pourquoi laisser systématiquement les critiques émanant de l’opinion publique et des médias lever le voile sur les désaccords ou les défaillances de notre Etat ?  Le mécontentement du président qui fuite à dessein dans le Journal du dimanche nous laisse entrevoir un portrait peu flatteur de nos dirigeants, celui de timorés qui n’auraient pas su défendre leur point de vue lorsque la situation l’exigeait et qui lorsque les faits ou l’opinion publique leur donnent raison a posteriori, tout gonflés d’orgueil, brandissent pathétiquement l’opinion dont ils ont été dépossédés.

Enfin, on peut regretter le tirage au sort d’un collectif de citoyens chargés de suivre la campagne de vaccination contre la Covid-19, un gadget cognitif de plus destiné à restaurer le « sentiment de démocratie ». Un gadget qui souffre en outre d’un biais non négligeable dans la représentativité de la population qu’il est pourtant sensé assurer : ce collectif sera vraisemblablement composé de personnes favorables aux vaccins, d’hésitants et d’antivaccins en proportion égale. Or les proportions de ces courants ne sont pas égales au sein de la société française.

Mais lorsque l’on fustige le professeur Alain Fischer, alias « monsieur vaccin », parce qu’il reconnait ne rien connaitre à la logistique, on verse dans la critique stérile. Le rôle du Pr. Fischer est celui d’expert médical et scientifique chargé de répondre à des questions médicales et scientifiques. Pour ce qui est de la logistique, l’Etat aurait fait appel à une expertise étrangère. Quoi qu’il en soit nul besoin d’entendre un « monsieur logistique » pérorer. On attend de la logistique uniquement des résultats : que les doses de vaccins soient acheminées dans de bonnes conditions et là où elles doivent l’être, en temps, en heure et en nombres.

Le cœur du sujet est bien là:

La France est-elle capable de répondre au défi logistique posé par la vaccination de masse, qui plus est avec un vaccin aux conditions de conservation et de transport contraignantes (conservation entre -60 °C et -80 °C, utilisation des cinq doses, donc cinq patients, contenues dans une fiole dans les six heures une fois le vaccin reconstitué) ? Quelques jours après le lancement de la première phase de vaccination le 27 décembre, les premières critiques en provenance des partis de l’opposition et de certains scientifiques et médecins commençaient à poindre. Sur quoi reposaient-elles ? Comme souvent avec notre voisin germanique qui sait si bien nous faire de l’ombre, nos chiffres n’ont pas souffert la comparaison : dans la même période de temps l’Allemagne avait vacciné cent fois plus de personnes que nous. Et la presse étrangère (la campagne de vaccination française est un « scandale d’État » pour The Daily Telegraph et « un désastre » pour Die Welt) n’a pas manqué de s’engouffrer dans cette compétition visant davantage à mettre en exergue les insuffisances des uns pour mieux dissimuler celles des autres, plutôt qu’à susciter l’émulation. Certes avec 5000 vaccinés au 5 janvier, nous sommes loin du million de vaccinés du Royaume-Uni ou des 400 000 allemands vaccinés. Mais la situation est-elle aussi dramatique que le dépeignent nos voisins ou une partie des Français ?

Si la France parvient à accélérer la vaccination dans les semaines à venir il est possible que ce qu’elle considère désormais être un retard n’ait pas de grandes conséquences. En effet, les capacités de production de vaccins n’étant pas infinies, il est possible que les différences en termes de proportions de personnes vaccinées entre pays européens s’estompent dans les mois à venir.

Faut-il pour autant rougir du pari initial de la lenteur?

En termes de coût économique, pas pour le moment, car tous ceux qui croient en l’idée d’une « vaccination contre liberté retrouvée » et donc « santé économique retrouvée » se trompent. Il n’existe pas à ce jour de garantie sur l’efficacité du vaccin à long terme ou face à d’éventuelles mutations du virus. Cela signifie que rien ne sert de courir après le vaccin : la fin des confinements itératifs et des masques n’est pas pour tout de suite. Le Royaume-Uni qui a vacciné près d’un million d’habitants a dû adopter ce lundi des mesures de confinement aussi drastiques que lors de la première vague.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Quand la culpabilisation des Français ne marche plus…

En termes de santé, non plus, puisque la stratégie de la lenteur est une stratégie de la prudence, tant réclamée par les citoyens français[tooltips content= »Par ex., selon le sondage Harris Interactive pour LCI publié le 20 août, 63% de français sont favorables au port du masque en extérieur ou encore selon une étude Harris interactive pour LCI publiée le 9 décembre, 69% des Français se prononcent pour la poursuite du confinement après le 15 décembre, 53% pour une interdiction des déplacements inter-régions pour les fêtes »](1)[/tooltips]. Un nouveau médicament testé initialement sur « seulement » 20 000 personnes et destiné à en traiter plusieurs milliers de fois plus devrait toujours être utilisé avec prudence. Et ce d’autant plus que la maladie qu’il vise à combattre ne constitue pas un péril pour la société en tant que telle, la menace de la Covid-19 résidant davantage dans les peurs qu’elle génère et les décisions de santé publique qui en découlent.

Enfin, le but n’était-il pas d’amener doucement les Français réfractaires à la vaccination ? En quelques jours de polémique qui a donné l’impression que nous étions lésés par rapport à nos voisins, l’adhésion à la vaccination a gagné plus de dix points[tooltips content= »Selon un sondage IFOP paru le 7 janvier 2021, « la proportion de Français se disant prêts à se faire vacciner augmente de 12 points entre décembre 2020 et janvier 2021, passant de 39 % à 51 %. » (https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2021/01/117825-Rapport-CN-SR-N121.pdf) »](2)[/tooltips]. A la façon du papier toilettes devenu au début de la pandémie une denrée essentielle que tout le monde s’arrachait. Si l’Etat français a perdu la capacité de défendre ses idées face à une opinion publique qu’il révère, comme à les exporter à l’étranger, il aura au moins gagné ce pari qu’il n’avait probablement pas imaginé remporter ainsi, celui de rendre le vaccin contre la Covid-19 plus attractif.

Retour à Paris

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Image d'illustration Unsplash

Le billet du vaurien


Ce 25 / 12 / 2020

Sans doute eût-il mieux valu que je ne revienne pas à Paris. Quitter le Lausanne-Palace pour ce studio exigu où se bousculent des souvenirs, mais où plus personne ne m’attend, quelle étrange idée. J’y ai passé près de quarante ans. La moitié de ma vie. Et maintenant je peine à grimper les escaliers. Cette expédition est la dernière, me suis-je dit en arrivant au cinquième étage.

Mon cadeau de Noël pour ma première nuit rue Oudinot fut une insomnie tenace accompagnée de maux d’estomac. Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie, surtout la nuit. J’ai cherché quelques compagnons. Les noms qui me sont venus à l’esprit, sont toujours les mêmes : Imre Kertész, Thomas Bernhard et, bien sûr, Cioran. Tous des enfants de la Mittel Europa. Albert Caraco soulageait également mes brefs cauchemars. Avec lui, le suicide n’est pas seulement une injonction, mais un acte. J’avais laissé mon flacon de Nembutal à Lausanne par peur d’un contrôle à la douane. Quel idiot je fus ! Il ne faut jamais voyager sans son sirop mexicain. Me jeter par la fenêtre ? Je n’en aurais pas eu le courage. Ce n’était pourtant pas l’envie qui me manquait. Il ne me restait plus qu’à me souhaiter « Joyeux Noël » puisque plus personne ne le ferait. Et à écouter quelques Schlager pour me bercer en attendant que la nuit s’achève. Mais elle ne s’achèvera jamais et il n’y aura plus d’aubes glorieuses, me suis-je dit encore.

Ce 28 / 12 / 2020

Les femmes savent-elles écrire ? Parfois, certes. Bien que j’en doute. Il leur manque le sens de l’absurde et du dérisoire. Jeunes, elles sont prisonnières de leurs sentiments. Vieilles, de leurs ressentiments. Rares sont celles qui parviennent à s’échapper. S’il me fallait en retenir une, ce serait Dorothy Parker dont l’épitaphe gravée sur son urne funéraire: « Excusez- moi pour la poussière » est un trait de génie. D’ailleurs maintenant que j’y pense, toutes les femmes devraient s’excuser pour la poussière…

Il n’est guère surprenant que Dorothy Parker se soit liée d’amitié avec les Fitzgerald et, bien sûr, avec Louise Brooks. J’ai éprouvé également une certaine sympathie pour Anaïs Nin qui se réjouissait d’avoir couché avec son père. C’est un aveu qu’on ne trouve jamais chez nos écrivaines contemporaines. Mais pour le ressentiment, force m’est d’admettre qu’elles sont imbattables, Annie Ernaux en tête.

Extraites de ses « Hymnes à la haine », voici comment Dorothy Parker les décrit:

« Et puis il y a les Petites Fleurs Sensibles,
Les Pelotes de Nerfs…
Elles ne ressemblent pas aux autres et ne se privent pas de vous le rappeler.
Il y a toujours quelqu’un pour froisser leurs sentiments,
Tout les blesse… très profondément,
Elles ont toujours la larme à l’œil…
Ce qu’elles peuvent m’enquiquiner, celles-là, à ne parler jamais que des Choses Réelles,
Des choses qui Importent Vraiment.
Oui, elles savent qu’elles aussi pourraient écrire…
Les conventions les étouffent :
Elles n’ont qu’une seule idée, partir… partir Loin de Tout !
Et moi je prie le Ciel : oui, qu’elles foutent le camp !

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Le règne de l’image est un retour au bac à sable

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Image d'illustration / Vidmir Raic / Pixabay

« La chose », rapportait Michel Deguy dans un entretien au Monde de 2016, « est […] menacée par son devenir image, ce qui est une affaire sans précédent. J’observe qu’on ne dit presque plus, dans le propos courant ou médiatique, « l’islam » mais « l’image de l’islam », ni « l’autorité », mais « l’image de l’autorité ». » L’Occident en vacances a en effet le sens des cartes postales…

Mais ce ne sont pas seulement les choses, ai-je voulu expliquer dans un article précédent, qui sont appelées à devenir image ; ce sont encore les êtres, et dans une dimension  plus littérale peut-être que celle suggérée par Michel Deguy. Le selfie, écrivais-je ainsi, ne marque pas une infatuation du Moi, mais une anémie de l’Être : si le photomaniaque contemporain « mitraille tout ce qui bouge, et son visage au premier plan, c’est qu’il s’escrime désespérément à combattre le dépérissement de sa réalité par son archivage sous forme de mégapixels ; de ses images, il attend véritablement qu’elles le substantifient ».

Or, le choix de l’image comme médium terminal de notre dissolution n’est en rien arbitraire, au contraire, mais épouse le profond mouvement de régression anthropologique qui marque notre époque – savoir, son infantilisation -. Avec la prévalence, chaque jour constatable, du principe de plaisir sur le principe de réalité, la primauté du visuel sur l’écrit est une des manifestations les plus exemplaires des velléités contemporaines de sortie de l’âge adulte – dont on pourrait d’ailleurs faire l’autre nom de la sortie de l’Histoire -.

L’endurance à l’amertume

Cette prééminence de l’image sur le texte est en effet caractéristique des premières années de l’existence, où l’enfant n’a pas encore appris à lire, mais peut d’ores et déjà se plonger dans les illustrations accompagnant les histoires qu’on lui raconte. L’écrit, lui, en revanche, est un univers dans lequel il faut être intronisé ; c’est une société qu’on ne pénètre pas si on n’en maîtrise pas les codes. La sophistication qu’il constitue implique donc un apprentissage, sous peine, autrement, d’en rester à l’hermétisme. Sa maîtrise traduit à la fois un processus de civilisation de l’individu, et une montée en maturité de celui-ci, une capacité – au moins momentanée – à se détourner du principe de plaisir ; dans les deux cas, donc, un départ de la petite enfance[tooltips content= »Chacun, d’ailleurs, peut faire l’expérience du caractère supérieurement astreignant de l’écrit sur l’image. La plongée dans un livre exige une disponibilité d’esprit supérieure au visionnage d’une série ; l’effet de césure est moins immédiat, et requiert davantage d’efforts de notre part. Fatigué, c’est la seconde que nous privilégions, plus prompte à nous satisfaire, n’exigeant généralement de nous qu’un investissement minimal. L’image, en effet, s’accommode d’une attention dispersée, d’une concentration émiettée ; elle tolère l’éparpillement, permet la réalisation concomitante d’autres tâches. Le zapping est un papillonnage télévisuel ; il n’a pas vraiment d’équivalent livresque. La lecture, au contraire, est une activité pivotale, qui nous rive à son objet ; elle absorbe qui s’y exerce : si notre esprit est occupé à autre chose, les mots n’y impriment pas, et il faut de nouveau sillonner le passage trop hâtivement parcouru. A la différence de l’image, elle ne se satisfait pas d’une attention partielle ou relâchée, et refuse les hommages distraits que lui rendent les dilettantes ; pour se livrer, elle exige une cour assidue et exclusive, c’est-à-dire la focalisation de l’esprit, et la persévérance dans l’effort de concentration – toutes qualités que j’associe à l’âge adulte. »](1)[/tooltips].

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C’est l’image de la coupe de miel aux bords amers, à laquelle recourt Alain dans ses Propos sur l’éducation : le maître qui aura obtenu de ses élèves qu’ils la préfèrent à celle dont le nectar lasse vite, mais séduit à la première lampée, est celui qui aura su les hisser à l’état d’hommes. « Je ne promettrai donc pas le plaisir, mais je donnerai comme fin la difficulté vaincue ; tel est l’appât qui convient à l’homme ; c’est par là seulement qu’il arrivera à penser au lieu de goûter« . Autrement dit, l’adulte, c’est celui qui s’est bâti une endurance à l’amertume, cette âpreté et cette angularité que présente toujours le réel, en comparaison de la douceur sucrée et de la moelleuse rondeur qu’offrent spontanément l’idéal et le rêve. L’homme se confronte à la résistance que lui oppose le monde concret, il en supporte les camouflets cuisants infligés à ses désirs ; l’enfant, au contraire, esquive cette lutte par l’échappée onirique, dont le propre justement est qu’elle ne décevra jamais ses prétentions.

La catharsis moderne : une purgation de l’ambivalence

Nous en arrivons, je crois, à ce qui fait véritablement l’avantage évolutif, pour parler comme Darwin, de l’image sur le texte à notre époque : son apparence d’univocité, quand l’écrit, lui, apparaît toujours porteur d’une dangereuse ambiguïté. Pour le dire autrement, l’image est prisée comme reflet monolithique de la réalité ; et le roman, à l’autre bout du spectre, fui au contraire comme fractalisation de celle-ci. La distance qu’il suppose, le détachement qu’il installe, la contradiction qu’il autorise, sont passés de mode. L’essor de l’auto-fiction, en particulier sous sa forme victimologique, doit ainsi s’entendre comme la prospérité de ce que la « littérature » peut produire de plus monolithique, c’est-à-dire de plus péremptoire et de plus militant, donc de moins romanesque : une sorte de Pravda en format poche.

Tel le crocodile de Siam, ou le rhinocéros de Sumatra, l’ambivalence est une espèce en voie de disparition ; et pour cause : on la traque. Or l’écrit, par sa structure même, est plus sujet à l’héberger que le visuel. Deux individus, ayant lu la même description d’un lieu ou d’un personnage, les concevront toujours différemment ; un cliché ou un plan, au contraire, leur en fixeront une représentation identique. Bien souvent même, ils effaceront dans leurs esprits les premiers aperçus mentaux qui s’en étaient formés. Leur format imprime directement le cerveau, là où le texte implique au contraire la médiation déformante de l’imagination[tooltips content= »On pourrait d’ailleurs documenter, dans le monde de l’image même, le recul de la place accordée à cette faculté de l’esprit humain. La suggestion y reflue, au profit du littéralisme et de la crudité. Là aussi, la transparence fait son œuvre : l’esquisse laisse sur sa faim, l’explicite est exigé. Il faut du réalisme, aussi bien dans les étreintes que dans les scènes de violence. Le charme des voiles n’est plus goûté, on souhaite voir les chairs nues ; et l’on n’est pas surpris, dès lors, du recul de l’érotisme, et de la prospérité de la pornographie. »](2)[/tooltips].

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Au roman, bouillon de culture de l’ambiguïté, répond ainsi l’image, citadelle attendue de l’univocité[tooltips content= »NB : je ne prétends pas moi-même que ce soit effectivement toujours le cas ; je dis seulement que c’est cette apparence de vérité indépassable que l’époque goûte dans l’image. « L’image, elle, ne ment pas » : voilà l’illusion sur laquelle son prix moderne repose, feignant d’ignorer ce qu’un plan doit à son cadrage, et une vidéo à son montage. »](3)[/tooltips]. Elle est la clef de voûte de notre époque – occupée à la purgation de l’ambivalence comme l’Antiquité grecque pouvait l’être à celle de ses passions -, la pierre qui en parachève l’arche. Il faut donc en attendre de nouvelles expansions sur les terres anciennement acquises au romanesque.

La relégation du romanesque dans les prétoires: de la procédure contradictoire au tout-camescopique? Parenté de l’image et du nombre

Dès lors, tout indique que l’institution judiciaire, c’est-à-dire la scène sur laquelle l’homme moderne pratique sa catharsis, sera un théâtre privilégié de cette évolution. On voit mal en effet comment l’image, et l’illusion de la clôture définitive qu’elle apporte, n’en viendrait pas à supplanter dans des proportions croissantes l’antique processus contradictoire – pôle du romanesque -, visant à faire émerger une vérité – toujours boiteuse, quelque part à jamais provisoire -, de la confrontation des récits et des argumentaires. A ce titre, le photomaniaque que j’évoquais plus haut est un avant-gardiste qui voit plus loin que moi : il a compris que l’avenir était au tout-camescopique, et s’y est converti avec une avance de phase[tooltips content= »Pour l’heure, on multiplie les caméras dans l’espace public ; et on en réclame le port généralisé aux seuls policiers et gendarmes. Mais c’est qu’on est timide ; la logique à l’œuvre implique que cette pratique essaime, et aille bien au-delà. Armé de l’inébranlable bonne conscience que confère l’interminable liste d’accusations n’ayant pas abouti en raison du doute bénéficiant à la défense, on en exigera l’utilisation jusque dans le gynécée – que dis-je, jusque dans la chambre des enfants ! Et qui s’y opposera ? Il faudra bien finir par en porter une, ne serait-ce que pour pouvoir se disculper d’ailleurs… Comme toujours, la complainte du victimocrate est un chant qu’aucun bouchon de cire n’empêche de porter. »](4)[/tooltips] [tooltips content= »Quant au crépuscule de la procédure contradictoire, le mouvement au nom délicieusement poétique de « balance ton porc », avec l’accueil vibrant qui lui fut fait, et les suites politico-médiatiques qu’il continue d’avoir, m’en semble une attestation des plus éclatantes. »](5)[/tooltips]

Je profite également de ce développement pour souligner que cette illusion de la clôture définitive n’est pas exclusive à l’image ; mais qu’elle irrigue aussi la passion moderne pour le nombre, autre objectivation censément résolvante. A cet égard, et j’en resterai à cette possibilité esquissée, on pourrait utilement mettre en regard la prééminence contemporaine de l’image sur le texte avec ce qu’Alain Supiot, dans ses leçons prononcées au Collège de France, a décrit comme le passage d’un « gouvernement par les lois à une gouvernance par les nombres », sous-tendu par l’imaginaire de l’ordinateur. Ce dernier, d’ailleurs, semble faire des progrès plus rapides dans l’intellection des images que dans celle des écrits…

La traque de l’ambivalence dans les textes: leur nécessaire sous-titrage

Mais précisément, revenons-en à ces derniers. Car la battue moderne menée contre l’ambiguïté s’est propagée jusqu’en leur sein, et s’est traduite par deux évolutions que je trouve remarquables tant elles ont force d’exemples. La première, c’est ce que j’appellerais l’exigence croissante de sous-titrage des textes, qui prolonge l’appauvrissement des proses et la raréfaction de l’emploi de figures rhétoriques risquant de susciter l’incompréhension du lecteur. On a la hantise de la méprise. Si on s’essaie à faire de l’humour, voire même à manier l’ironie, on prend soin de l’expliciter, car notre interlocuteur pourrait se méprendre. Le quiproquo est l’ennemi numéro 1 ; alors, comme l’écrit ne trahit pas notre état d’esprit avec la même évidence que notre visage, on s’auto-sous-titre de manière ridicule, supprimant du même coup la complicité intellectuelle que ces modestes subtilités supposaient et faisaient naître avec le lecteur.

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Le plus souvent d’ailleurs, cette auto-explication de texte à laquelle nous nous livrons spontanément adopte une forme non-textuelle tout à fait conforme à la régression anthropologique dont ce souci témoigne : c’est l’émoticône, quintessence véritablement bonsaïesque de la modernité. On y trouve en effet, en modèle réduit, bien des traits de ce qui en fait le miel sans égal : le pathos à fleur de peau et la sensiblerie toute puissante ; la marque d’une misère langagière telle qu’elle ne permet plus la transcription littéraire des ressentis ; le simplisme général des formes évoquant les illustrations des livres de notre petite enfance ;  la colonisation de l’écrit même par l’image ; etc., etc., etc.

Le personnage Shun Gon du film Disney les Artistochats est aujourd'hui considéré comme problématique par la doxa diversitaire...
Le personnage Shun Gon du film Disney les Artistochats est aujourd’hui considéré comme problématique par la doxa diversitaire à cause du stéréotype qu’il véhicule sur les Asiatiques…

Avertissement: vous entrez en zone non-univoque !

Deuxième floraison remarquable occasionnée par cette purge de l’équivoque conduite jusque dans les textes : la multiplication et l’épaississement des appareils critiques, appelés à devenir bientôt plus volumineux que les œuvres mêmes auxquelles ils s’additionnent, tant l’effort de contextualisation à faire est grand pour éviter la syncope du lecteur moderne, toujours prêt à défaillir d’indignation à l’idée qu’un homme, un jour, quelque part, ait pu représenter une réalité ne cadrant pas avec le catéchisme progressiste de notre siècle. L’inactualité d’une pensée constitue désormais une violence latente dont le découvreur contemporain pourrait ressortir durablement traumatisé s’il n’y était convenablement préparé ; pour prolonger la métaphore végétale sur laquelle j’ai ouvert ce paragraphe, il s’agit donc proprement de l’y acclimater, pour que le changement de latitudes mentales auxquels sa lecture le destine ne lui soit pas fatal. Tel est le souci, proprement infantilisant, qui guide la constitution de ces gloses[tooltips content= »Ces merveilles sont aujourd’hui réservées aux œuvres dites problématiques, mais cette catégorie s’élargissant chaque jour, il n’y a pas à douter de la prospérité de cette industrie. La mort programmée de la littérature n’aura donc pas entraîné de suppressions d’emplois, pourrons-nous ainsi nous réjouir ; cela dit, nous serons sans doute trop occupés à passer les chefs d’œuvre des siècles antérieurs au tamis de l’esprit du temps pour nous rendre compte que nous n’en produisons plus – est-ce d’ailleurs au futur que je doive m’exprimer ? – … »](6)[/tooltips].

On notera d’ailleurs que les États-Unis, qui ont en la matière une avance à nous faire pâlir d’envie, ont su tout récemment, avec Autant en emporte le vent, étendre cette pratique méritoire aux productions cinématographiques. Attention, danger: ambiguïté en approche! faudra-t-il prochainement afficher à l’écran avant chaque scène « problématique ». Cela risque d’hacher le visionnage des films, mais qui sait ? cette innovation se mariera peut-être harmonieusement avec l’intercalation des généreuses tranches de publicités dont la télévision américaine est si friande…

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PS: On se trompe cependant si on en reste à l’infantilisation ; car ce retour à la minorité de l’esprit se double d’un hiver de l’aspiration nietzschéenne à la puissance, absolument inconnu au petit d’homme, et caractéristique au contraire d’une avancée cruelle en âge. Sénilité: tel serait ainsi le terme vraiment juste pour faire le diagnostic global de notre civilisation, combinant régression des esprits à l’état d’immaturité enfantine, et avachissement des corps et des vitalités. Ici, j’en suis resté au seul premier aspect.

Victoire de Keira Bell contre les médecins d’une «clinique du genre»

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Keira Bell Photo: D.R.

Royaume-Uni: désormais, il faudra s’en remettre à la justice avant de soumettre un corps sain d’enfant à des manipulations médicales. Keira Bell réclamait justice à la clinique qui lui a fait changer de sexe trop vite


Keira Bell rêvait d’être un garçon. À 16 ans, la jeune Anglaise est reçue au GIDS (« Gender Identity Development Service »), clinique publique dédiée aux enfants « présentant des problèmes d’identité de genre ». Après trois séances de psychothérapie, on la dirige vers un service d’endocrinologie pédiatrique qui lui administre des bloqueurs de puberté, puis des injections de testostérone. À 20 ans, on lui prescrit une double mastectomie. À 23 ans, Keira déplore son état hybride, entre deux sexes, dans ce corps de femme pourvu d’une voix d’homme et de cicatrices en guise de seins, et veut éviter aux autres ce « parcours de torture ». Aussi a-t-elle intenté une action en justice contre le GIDS pour l’avoir orientée hâtivement vers des traitements délétères.

La Haute Cour de justice anglaise lui a donné raison. L’arrêt rendu le 1er décembre 2020 contrecarre l’action des associations transgenres qui, à coups de procès en transphobie, avaient réussi à étouffer le débat médical autour de la dysphorie de genre et à imposer l’idée folle selon laquelle certains « naissent dans le mauvais corps ». Ce jugement est une victoire pour la protection des mineurs. Le texte établit que les bloqueurs de puberté ne sont pas « une pause pour laisser le temps à l’enfant de choisir son sexe », comme l’affirme la propagande. Ils ont des effets physiques et psychiques ravageurs. Un jeune de moins de 16 ans n’a pas la maturité suffisante pour donner son consentement à une médication dont il ne peut appréhender les effets sur sa libido, sa fragilité osseuse, sa fertilité. La Cour a qualifié les bloqueurs de puberté de « traitements expérimentaux ».

Désormais, il faudra s’en remettre à la justice avant de soumettre un corps sain d’enfant à des manipulations médicales. On ne peut s’empêcher de se demander comment on en est arrivé là. Ce procès n’est pas la première réplique judiciaire du tsunami provoqué par cette théorie du genre qui veut nier nos fondements biologiques. Et ce ne sera certainement pas la dernière.

Assa Traoré: le soutien très gênant de la youtubeuse Nadjélika

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Capture d'écran Quotidien / TMC TF1

La youtubeuse Nadjélika va être jugée le 3 mars 2021 pour avoir traité un policier noir de « vendu » en juin 2020, au cours d’une manifestation organisée par le comité Adama Traoré. Lors d’un passage au tribunal cette semaine, elle semblait ne plus du tout assumer devant des journalistes son propos racialiste et antirépublicain. Elle est défendue par le compagnon de Cécile Duflot. Benoît Rayski préfère encore s’en amuser…


Il parait qu’une personne de race noire peut traiter un autre Noir de « vendu » ! Un Juif serait donc autorisé à dire « sale Juif » à un autre Juif ? Voilà une question qui mérite d’être approfondie.

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C’était lors d’une manifestation organisée par Assa Traoré. Parmi les policiers il y en avait un qui était noir. En conséquence de quoi Nadjélika, youtubeuse très suivie, l’a traité de « vendu ». Vendu aux Blancs bien sûr ! Nadjélika est une personne raffinée. Elle aurait pu lui dire « suceur de Blancs », « Bounty » ou « enculé de ta race ». Elle ne l’a pas fait. Ce qui nous permet d’affirmer qu’elle a un charmant côté Princesse de Clèves.

Qu’il nous soit permis de la féliciter. Mais le policier « vendu » n’a pas apprécié et a porté plainte. Un tribunal, vendu aux Blancs, statuera le 3 mars prochain sur le sort de Nadjélika. Quittons-la maintenant. Car elle est juste ennuyeusement hystérique.

Le 2 juin, la manifestation du comité Assa Traoré dégénère à Paris © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22460788_000002
Le 2 juin, la manifestation du comité Assa Traoré avait dégénéré © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22460788_000002

Quand l’antiracisme militant devient raciste…

Il y a bien plus intéressant qu’elle: son avocat Arié Alimi. Ce maître du barreau, qui forme un couple harmonieux avec Cécile Duflot, est spécialisé depuis des années dans la dénonciation des violences policières et du soit-disant « racisme systémique » de l’État français.

À un journaliste qui lui demandait s’il n’y avait pas un peu de racisme dans le « vendu » de sa cliente, il a répondu qu’il ne pouvait pas y avoir de racisme entre personnes racisées.

Voilà qui nous ouvre des horizons prometteurs pour l’avenir.

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Selon la jurisprudence Alimi un Noir pourrait traiter un autre Noir de « négro ». Un Arabe aurait toute latitude de dire « bougnoule » à un autre Arabe. Et un Juif pourra lancer « youpin » à un autre Juif.

Enfin les langues vont pouvoir se délier et les cent fleurs s’épanouir. Reste qu’un goy ne pourra pas dire « youpin » à un Juif. Il sera interdit à un souchien de traiter un Arabe de « bougnoule ». Et qu’un Blanc ne pourra pas dire « négro » à un Noir. Des progrès considérables restent à faire.

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