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Le bilan humain de la mondialisation


Avec l’explosion des dettes publiques, du chômage et de la pauvreté, l’Occident déjà éprouvé par les diverses crises de la mondialisation est au bord du gouffre. Seules la relocalisation et la création de monnaie nous éviteraient le pire.


Pour la troisième fois en douze ans, le monde est au bord du gouffre. Tout se passe comme si les deux grandes crises de 2008-2009, issue de la faillite du marché hypothécaire américain, et celle de 2010-2012, issue des entrailles de la zone euro, n’étaient que des préfaces de celle du coronavirus.

On me reprochera d’amalgamer des crises proprement économiques avec les dommages collatéraux d’une crise sanitaire d’ampleur mondiale. C’est d’ailleurs le thème de maints commentateurs qui n’acceptent la réalité du désastre en cours que pour en pointer l’origine « aléatoire ». « Crise sanitaire, crise économique », c’est ainsi que Daniel Cohen a résumé l’affaire dans L’Obs. La crise économique de 2020, aussi fâcheuse soit-elle, ne doit pas entraîner un changement des choix fondamentaux faits depuis trente ans.

Chacun aura compris que le procès de la mondialisation n’est pas à l’ordre du jour, même si l’on admet que l’extension des « chaînes de valeur » à l’échelon planétaire a privé les systèmes sanitaires des produits essentiels nécessités par le combat contre la pandémie.

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Le coronavirus atteint des corps anémiés

Pourtant, cette défaillance offre une illustration accablante du système aveugle qu’on appelle mondialisation. Car la question déborde infiniment celle, pleinement légitime, mais réductrice, de la « souveraineté » embrassée par le président qui a changé de monture pour prendre la tête d’un combat qui n’a jamais été le sien, ni celui d’aucun de ses coéquipiers. Elle appelle à un bilan, un vrai, qui aurait déjà dû être esquissé dès 2008. Car la crise dite des « subprimes » était une crise de la mondialisation et de la déflation salariale dont les effets étaient masqués par l’endettement des ménages pauvres et modestes. C’est à ce bilan qu’on s’est refusé il y a douze ans comme on s’est refusé au bilan de la monnaie unique il y a dix ans, après les faillites dites des dettes « souveraines » qui ont révélé l’incongruité d’une monnaie embrassant des pays comme l’Allemagne et la Grèce. Le refus du bilan résume la démarche de ceux qu’on doit appeler, non sans ironie, les « élites ».

Oublions un instant que les médicaments, les masques, les respirateurs artificiels sont des produits sanitaires, infiniment plus nécessaires que les smartphones ou des jeux vidéo. Ce sont des produits. Ni plus, ni moins. Et l’épisode en cours pose autant la question des services qui pourraient être réalisés en France ou en Europe, mais ne le sont plus, que celle des biens manufacturés. Le médicament le plus usité et le plus prescrit, le Doliprane, n’est plus fabriqué en France depuis 2008, et 80 % des principes actifs thérapeutiques sont importés de Chine et d’Inde, alors que la pharmacie est de longue date un secteur d’excellence de notre économie. S’ils avaient été produits là où ils sont utilisés, ces biens auraient été la source de valeur ajoutée, de revenus et de recettes fiscales et sociales. Et pourquoi les entreprises des autres secteurs, tels que l’automobile, la mécanique, voire l’aéronautique et l’espace – qui sous-traitent de plus en plus aux sites à bas salaires – poursuivent-elles sans désemparer leur politique de délocalisation ? Pourquoi PSA et ses fournisseurs se sont-ils installés au Maroc pour y produire la 208 en vue de desservir les pays du sud de la Méditerranée, mais surtout le marché européen ?

La question de la souveraineté, si légitime en matière sanitaire et alimentaire, ne doit donc pas faire oublier l’enjeu décisif de la création de valeur pour l’actionnaire qui conduit les grandes entreprises et leurs fournisseurs à réduire sans cesse le coût du travail.

L’extrême gravité de notre crise vient ainsi de ce que la pandémie frappe des corps anémiés et des États surendettés. Au fil des délocalisations et de la compression des salaires, la base des revenus issus de la production s’est rétrécie, un peu partout dans les pays développés. Même l’Allemagne, donnée en exemple, souffre pour avoir elle aussi réduit ses coûts salariaux. Et nos États n’ont alors eu d’autres expédients que de réduire sans cesse leurs dépenses, comme l’infortunée Italie, d’accroître les impôts comme la France ou de s’endetter davantage. Or, l’on demande maintenant à ces États exsangues de venir au secours des armées économiques en déroute. L’expérience néolibérale n’est jamais avare de contradictions.

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Nos plaies et bosses économiques et financières

La singularité de la crise en cours tient à ce qu’elle frappe conjointement la production et la demande. De quelque côté que se tournent les regards, il n’y a aucun secteur du système économique mondial qui offre un réconfort à l’esprit. Il est donc préférable de se concentrer sur les points de faiblesse extrême susceptibles de connaître une défaillance complète.

La production des hydrocarbures vient en premier lieu. Nous subissons un choc pétrolier à l’envers qui détruit les équilibres financiers des pays producteurs sans procurer de vrai soutien aux pays consommateurs. Les chocs pétroliers de 1973 et 1980 avaient au contraire généré des contrats pour les entreprises dans les pays bénéficiaires de l’aubaine et profité aux banques occidentales chargées de recycler les pétrodollars. L’effondrement de la demande dans les pays concernés portera un coup sévère et durable aux entreprises qui profitaient de la consommation de la rente pétrolière.

Le tourisme en deuxième lieu. Y a-t-il un secteur qui ait le plus profité du contexte de la mondialisation ? Des milliers d’hôtels ont été créés chaque année et d’autres commerces liés à eux. Nombre de pays pauvres ont trouvé de quoi subsister grâce aux recettes du tourisme. Le Sri Lanka et Bali sont devenus des destinations ordinaires. Il est douteux qu’ils récupèrent pleinement après la pandémie, ne serait-ce que parce que la chute des revenus dans les pays riches réduira le nomadisme de leurs ressortissants.

La construction aéronautique et le transport aérien arrivent en troisième lieu. Airbus et Boeing ont sans doute connu un apogée de leurs commandes et de leur production. C’est une mauvaise nouvelle pour l’économie, il suffit d’imaginer l’impact sur le PIB français de la réduction massive de la production des Airbus à Toulouse, mais aussi pour l’écologie, car il faudrait lancer sans tarder de nouveaux appareils infiniment plus économes en pétrole que les meilleurs spécimens actuels.

Déchargement de composants destinés à assembler des avions Airbus dans le port de Tianjin, nord de la Chine, 11 avril 2020. © Xinhua / AFP
Déchargement de composants destinés à assembler des avions Airbus dans le port de Tianjin, nord de la Chine, 11 avril 2020.
© Xinhua / AFP

La production d’armements en dernier lieu. On sait que la guerre, « ce n’est pas bien ». Mais la production d’armements est au cœur du dispositif industriel américain et russe, elle est encore une production majeure de l’industrie française, non susceptible d’être délocalisée. Or, les pays pauvres menacés de ruine seront tentés de tailler dans des dépenses militaires qui ne profitent qu’à leurs fournisseurs. À moins d’une grande guerre internationale qui rebattrait les cartes de la géopolitique et de l’économie, l’industrie d’armement ne sera plus ce qu’elle a été depuis trente ans.

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Les points d’interrogation

Voilà quelques points qui forment, avec l’explosion des déficits et des dettes publiques, le paysage du système économique mondialisé. Il convient d’ajouter des hypothèses probables ou vraisemblables.

Quid d’abord de ce que Keynes a appelé la propension à consommer qui ne s’est jamais démentie depuis la guerre grâce à la prospérité et à la faculté de s’endetter offerte aux ménages ? La crise ouvre la perspective d’un changement historique, qui verrait réapparaître ce que Keynes, encore lui, appelait l’encaisse de précaution pour parer aux risques de l’existence. La menace qui planait sur les régimes de retraite se trouve instantanément renforcée par les pertes d’emplois et de revenus ainsi que par la chute des valeurs boursières.

Quid, ensuite, du comportement des entreprises et de ce que Keynes, toujours lui, appelait l’incitation à investir ? S’il est assuré que les compagnies aériennes, les constructeurs aéronautiques, les compagnies pétrolières vont drastiquement réduire leurs investissements nouveaux, les annonces en bourse laissent penser que de nouvelles mesures d’économie sont dans les cartons dans tous les autres secteurs.

Nous voilà reconduits à l’énoncé de la mondialisation. De deux choses l’une : soit, dans un accès de lucidité et de patriotisme, les groupes cotés et leurs fournisseurs s’achètent une conduite et relocalisent, au grand dam de leurs actionnaires, donnant ainsi le branle, à partir du secteur privé, à un mouvement de reflation ; soit ils accélèrent encore le processus pour rétablir leur profitabilité, quelles qu’en soient les conséquences. Et nous subirions un nouvel impact déflationniste.

Telle est la question de fond issue de la crise. Il y en a une autre, que chacun connaît. L’explosion des déficits et des dettes, sans précédent historique, se produit à partir de niveaux qui étaient déjà sans précédent ! Mais ces déficits et ces dettes, subis et non voulus, n’ont rien de keynésien ! Les mêmes politiciens décérébrés qui proclamaient la faillite virtuelle de nos États nous disent qu’« il n’y a pas de plafond à la dette publique » (Gérald Darmanin). Mais cette volte-face va de pair avec un conformisme maintenu. C’est auprès des banques, elles-mêmes en difficulté, que les États s’endettent pour couvrir les impasses aggravées. On ajoute sans états d’âme de la dette à la dette. Que doit-on dire maintenant de la dette de l’État français, jugé « abyssale » il y a quelques mois encore dans les médias non pensants du système ?

La création monétaire permettrait de financer les dépenses prioritaires tout en allégeant la charge du contribuable

On a refusé partout ou presque le recours, pleinement justifié, à la création monétaire, qui aurait pu stabiliser les déficits et les dettes à leur niveau ancien. La chose est patente aux États-Unis comme elle l’est dans la zone euro, enfermée dans les règles de la monnaie unique. L’Angleterre fait exception. La Banque d’Angleterre a décidé de créer 40 milliards de livres sterling, soit 50 milliards d’euros, pour soulager le Trésor de Londres. Elle renoue ainsi avec les pratiques du temps des guerres contre la France et contre l’Allemagne. Saluons, après le Brexit, cette nouvelle manifestation du pragmatisme anglais.

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Déconfiner les esprits

Le jeu de mots s’impose. En ce temps d’accablement, l’urgence est intellectuelle autant que pratique.

Premièrement, la protection commerciale redevient pleinement légitime. Elle est l’arme qui permettrait de stopper cette guerre non déclarée que les financiers et les managers font aux peuples au nom de la course aux profits. Elle est l’arme par excellence de la lutte contre cette déflation rampante que la crise entretient et aggrave. Elle permettrait de reconstituer les marges de manœuvre de l’action publique.

Deuxièmement, la création monétaire replace l’État en tant que pouvoir émetteur de la monnaie aux côtés des agents privés que sont les banques. Elle dénouerait le lien de subordination qui a été passé au cou des politiques par les financiers. Elle permettrait de financer les dépenses prioritaires telles que la sécurité ou les prestations familiales, tout en allégeant la charge du contribuable.

C’est à ces deux conditions que nous ne basculerons dans le gouffre ouvert sur nos pas.

Le secret néolibéral

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De Gaulle, le Lénine de la France de 2020?


La célébration des combats de Montcornet n’est que le dernier exemple en date d’une dérive assez consternante de la vie politique française : l’omniprésence de la figure du général De Gaulle, ombre écrasante, statue devant laquelle tous devraient s’incliner!


L’omniprésence de la figure du général de Gaulle est un travers qui ne cesse de s’aggraver, de manière assez paradoxale dans la mesure où la génération au pouvoir, et celle qui a le pouvoir électoral entre ses mains, est précisément celle des baby-boomers qui, en 1968, s’est dressée contre le fondateur du régime en place. De fait, De Gaulle est devenu le Lénine de la France de 2020 : comme en Union Soviétique où Lénine était invoqué à tout propos pour inscrire l’action gouvernementale dans la continuité d’un projet grandiose et donner une légitimité historique à une gestion souvent calamiteuse et déconnectée du temps et des enjeux, De Gaulle sert de référence et de caution morale au pouvoir, et de bouclier contre toute critique du régime en place.

Et il faut bien parler de régime en place, en assumant toutes les évocations péjoratives que cette expression peut avoir, à propos de cette funeste Ve République que fonda De Gaulle et dont nous subissons plus que jamais les travers.

La France a-t-elle vraiment besoin d’un hyperprésident?

Lorsque l’auteur de ces lignes était adolescent, dans les années 1990, les cours d’Histoire et d’éducation civique, à propos de notre Ve République, étaient marqués généralement par deux idées-forces : premièrement la Ve République est une forme possible de démocratie parmi d’autres, et deuxièmement c’est le régime grâce auquel le général de Gaulle a sorti de l’ornière une France au bord de l’effondrement causé par l’instable IVe République. J’ignore si les adolescents d’aujourd’hui reçoivent toujours le même enseignement, mais ce dont je suis certain, c’est qu’il s’agit là de deux énormes mensonges. 

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D’abord, la Ve République n’est pas une démocratie comme les autres : c’est en théorie un régime dit « semi-présidentiel », c’est-à-dire en pratique un régime hyperprésidentiel, où la présidence domine tous les pouvoirs, point commun de notre pays avec la Russie, l’Algérie, l’Égypte ou la Syrie. Tous les pays européens voisins de la France et de taille comparable : le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne ont un régime parlementaire où le gouvernement est une émanation du Parlement et est responsable devant lui. Nos institutions étaient similaires à celles-ci du temps de la IIIe et de la IVe République. Elles ne le sont plus depuis 1958, époque à laquelle le général de Gaulle nous a dotés d’une constitution qui distribue les pouvoirs de manière semblable à la constitution de l’Empire allemand avant 1914, à la seule différence évidemment que le Kaiser, chez nous, est élu. La France, donc n’a pas une Constitution établissant un modèle possible de démocratie, mais une Constitution telle qu’on n’en trouve nulle part dans le monde démocratique. Au mieux, la Ve République est un régime plébiscitaire, mais pas démocratique. Nous élisons un « monarque républicain », à échéance régulière, et ce monarque est absolu. La formule est souvent reprise avec légèreté, comme si la « monarchie républicaine » était une amusante curiosité, un folklore français, alors qu’il s’agit d’une tragique supercherie puisque l’on fait croire au peuple français qu’il vit dans une démocratie, alors que c’est faux. Pourquoi, dans toute l’Europe, y a-t-il eu des gilets jaunes en France et pas ailleurs ? « Parce que les Français sont râleurs », disent grosso modo les commentateurs à vue courte. 

L’absolutisme inefficace

Non, la raison est que lorsque l’on a des institutions d’État autoritaire, l’opposition prend la forme qu’elle a dans les régimes autoritaires. 

Ensuite, le récit hagiographique qui est devenu la vérité admise dans notre pays est que le général de Gaulle aurait sauvé la France du chaos et instauré un régime de valeur très supérieure à celui de la IVe – qui était en fait une restauration de la IIIe c’est-à-dire, répétons-le, un régime parlementaire similaire à celui encore en vigueur chez tous nos grands voisins, et l’héritière du premier vrai régime démocratique en France. Or, et sans vouloir entrer dans un débat interminable sur les circonstances agitées de la fin des années 1950, on doit rappeler quelques faits : Charles de Gaulle s’était toujours opposé à l’instauration de la IVe, alors même qu’il s’agissait essentiellement de restaurer la démocratie telle qu’elle fonctionnait avant la défaite de 1940 ; l’instabilité proverbiale de la IVe fut en grande partie le résultat de ce qu’elle était continuellement sabotée par les gaullistes et les communistes ; Charles de Gaulle manœuvra en 1958 pour arriver au pouvoir en jouant sur la menace putschiste en Algérie, ses soutiens approchant  à la fois les généraux en Algérie et le gouvernement légitime pour le présenter comme une solution ; une fois rappelé au pouvoir, il a réussi à imposer la réforme constitutionnelle qu’il avait toujours voulue depuis 1946, et à la faire voter par referendum, sans recourir à une assemblée constituante, comme cela avait été fait en 1946, et comme il est d’usage pour rédiger une nouvelle Constitution. De fait, il s’agissait d’un coup d’État puisque la procédure n’était pas prévue dans la constitution de 1946. Charles de Gaulle n’a pas sauvé la République du coup d’État des généraux, il a substitué son coup d’État à celui des généraux. Un coup d’État plus admissible par la population, mais un coup d’État quand même. Ratifié par referendum ? Certes, mais comme le Second Empire et tous les régimes plébiscitaires.

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Il n’est pas question de faire ici un procès à charge de Charles de Gaulle, mais simplement de rappeler, chose qui paraît aujourd’hui oubliée, que les circonstances de naissance de la Ve République sont éminemment contestables d’un point de vue légal et démocratique, et que s’en souvenir permet précisément d’expliquer bon nombre de ratés que rencontre aujourd’hui ce régime, justement qualifié jadis, par Jean-François Revel, d’Absolutisme inefficace

Le peuple sent que quelque chose cloche

Ces deux questions intrinsèquement liées sont tues aujourd’hui, pour la même raison que la Ve a été instaurée : sur le seul nom de de Gaulle, dont le prestige historique subjuguait les foules en des temps troublés et lui permit de faire ce qu’on peut qualifier de « n’importe-quoi constitutionnel » : une Constitution sans équilibre des pouvoirs, où tout remonte continuellement à l’Élysée comme en Russie tout remonte au Kremlin. En soixante ans d’existence, la Ve République a provoqué l’étiolement progressif de la culture démocratique qui s’était forgée en France depuis les débuts de la IIIe République, et l’a remplacée par une sorte de nouvel Ancien Régime, où règne l’esprit de cour, où le débat politique n’a plus de substance puisque toutes les décisions importantes sont prises dans les couloirs du palais présidentiel et non, comme dans toutes les grandes démocraties, à la chambre des députés, où les émissions de commentaire politique ressemblent à du mauvais Saint-Simon tant on s’y intéresse plutôt aux secrets d’alcôves et aux querelles de personnes qu’à la matière des grands sujets. 

Le résultat, disait-on plus haut, ce sont les gilets jaunes, cette éruption populaire aux revendications certes confuses, mais dont le lieu commun fut l’exigence, à travers l’idée du Referendum d’Initiative Citoyenne, d’une vraie démocratie. Sans se livrer à l’analyse comparée de nos institutions et de celles de nos voisins, le peuple a, d’instinct, senti d’où vient le problème : la France n’est pas une démocratie!

Et c’est à Charles de Gaulle qu’elle le doit. 

Le Conseil d’État remet l’Église au milieu du village


Le 18 mai, le Conseil d’État a pris une décision surprise et importante. La plus haute juridiction administrative a ordonné au gouvernement de «lever l’interdiction générale et absolue» des célébrations dans les lieux de culte sous huit jours. Les enterrements ne devraient plus non plus être limités à 20 personnes. Nous analysons cette décision et les textes sur lesquels elle s’appuie.


 

«  Nous qui n’avons le droit de nous mêler que des choses de ce monde, nous pouvons donc permettre la liberté des cultes, et dormir en paix. » (Mirabeau)

Notre analyse

C’est un signal fort envoyé par le Conseil d’État aux pouvoirs publics par cette décision.

En rappelant le principe de la proportionnalité de la mesure de police, même en période exceptionnelle d’épidémie, le Conseil d’État remet l’Église au milieu du village.

D’autant plus qu’en défense, le ministre de l’Intérieur avait fait valoir qu’aucune atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de culte ne pouvait être caractérisée puisque les établissements de culte étaient autorisés par le décret contesté à rester ouverts : seuls les rassemblements et réunions en leur sein étant interdit.

Le Conseil d’État n’a pas nié la nécessité pour le Premier ministre d’encadrer les établissements de culte compte tenu de l’épidémie, mais lui reproche d’avoir posé une interdiction trop générale

En rappelant que la liberté de culte ne se limite pas au droit de tout individu d’exprimer individuellement les convictions religieuses de son choix, mais qu’elle comporte également, parmi ses composantes essentielles, le droit de participer collectivement à des cérémonies, le Conseil d’État fait également œuvre utile.

On peut toutefois regretter l’analogie faite par la Haute juridiction entre la situation des établissements de culte et celle des magasins et centres commerciaux : les français ne se rendent pas à la messe comme au supermarché, et si elle est dénuée d’impact économique, la vie spirituelle n’en est pas moins essentielle pour la Nation.

Enfin, on se gardera d’analyser la décision commentée comme un blanc-seing donné par le Conseil d’État à tous les rassemblements dans les établissements de culte. Le rassemblement évangélique irresponsable de Mulhouse relevé dans la décision doit servir de leçon et de contre-exemple.

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Il appartient désormais aux pouvoirs publics de trouver le juste curseur pour encadrer sous huitaine les rassemblements et réunions dans les établissements de culte afin de contenir l’épidémie, dans le respect de l’exercice de la liberté de culte.

Une décision argumentée

En cas d’épidémie, le Premier ministre est habilité par la loi à prendre par décret motivé des mesures proportionnées aux risques courus et appropriées aux circonstances de temps et de lieu afin de prévenir et de limiter les conséquences des menaces possibles sur la santé de la population.

Le chef du gouvernement peut ainsi notamment limiter ou interdire les rassemblements et réunions de toute nature, et ordonner la fermeture provisoire et réglementer l’ouverture, y compris les conditions d’accès et de présence, des établissements recevant du public (ERP) ainsi que des lieux de réunion. Ce faisant, le Premier ministre peut légalement porter atteinte, de manière mesurée, aux libertés fondamentales au nom de l’impératif de protection de la santé publique, composante sanitaire de l’ordre public. Dans ce cadre, compte tenu de l’émergence du nouveau coronavirus particulièrement contagieux, le Premier ministre a pris un décret n°2020-548 du 11 mai 2020 venant encadrer de manière particulièrement stricte les établissements de culte (ERP de catégorie V) : « Les établissements de culte, relevant du type V, sont autorisés à rester ouverts. Tout rassemblement ou réunion en leur sein est interdit. Les cérémonies funéraires sont autorisées dans la limite de vingt personnes, y compris dans les lieux mentionnés à l’alinéa précédent. ».

Le décret du 11 mai 2020 motivé par les circonstances exceptionnelles découlant de l’épidémie de covid-19 interdisait donc de manière absolue tout rassemblement ou réunion au sein des établissements de culte jusqu’à la fin de l’état d’urgence sanitaire.

Une décision très attendue par les croyants

Considérant que ce décret portait atteinte à la liberté de culte, des associations religieuses catholiques comme Civitas et un certain nombre de croyants ont saisi le Conseil d’État en urgence, lui demandant d’en suspendre l’exécution et d’enjoindre au Premier ministre de lever cette interdiction pour tous les cultes. La procédure de référé-liberté permet en effet au juge des référés de se prononcer très rapidement sous 48H et d’ordonner « toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d’une liberté fondamentale » à condition qu’il lui soit démontré qu’il s’agit bien d’une situation d’urgence, et d’une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

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Par une ordonnance du 18 mai 2020, le Conseil d’État a donné raison aux requérants en enjoignant au Premier ministre de modifier, dans un délai maximum de 8 jours le décret n° 2020-548 du 11 mai 2020, pour encadrer, et non pas interdire, les rassemblements et réunions dans les établissements de culte. C’est une décision bienvenue. Pour parvenir à une telle solution, la Haute juridiction a pris en compte et rappelé de nombreux éléments.

En premier lieu, le Conseil d’État a considéré que la condition d’urgence était remplie compte tenu :

  • De l’amélioration de la situation sanitaire ayant justifié le déconfinement,
  • De l’impossibilité pour les fidèles de se réunir au sein des établissements de culte,
  • Et des importantes fêtes qui ont eu lieu au printemps dans les trois religions réunissant le plus grand nombre de fidèles en France.

De manière surprenante, les pouvoirs publics n’avaient même pas contesté cette situation d’urgence dans le cadre de leur défense.

En deuxième lieu, le Conseil d’État a rappelé que la liberté du culte présentait le caractère d’une liberté fondamentale pouvant justifier un référé-liberté, ce qui n’est pas nouveau dans sa jurisprudence. Mais plus encore, et c’est le plus important, la Haute juridiction a précisé que cette liberté ne se limitait pas au droit de tout individu d’exprimer individuellement les convictions religieuses de son choix, mais qu’elle comportait également, parmi ses « composantes essentielles », le droit de « participer collectivement (…) à des cérémonies, en particulier dans les lieux de culte ». Par le passé, le Conseil d’État avait d’ailleurs déjà pu juger que la « possibilité d’exprimer dans des formes appropriées ses convictions religieuses » constituait une liberté fondamentale dans le cadre d’une affaire de foulard à l’école (CE, ord., 7 avril 2004, Kilicikesen, n°266085).

En troisième lieu, confrontant les principes à la situation d’espèce, le Conseil d’État a considéré que le Premier ministre avait porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de culte par son décret du 11 mai 2020. Le Conseil d’État n’a pas nié la nécessité pour le Premier ministre d’encadrer les établissements de culte compte tenu de l’épidémie, mais lui reproche d’avoir posé une interdiction trop générale et trop absolue dans le nouveau contexte issu du déconfinement.

La liberté est la règle, la restriction l’exception

Dans un État de droit, la liberté est la règle, et la restriction de police l’exception. Les pouvoirs publics doivent donc toujours concilier l’exercice des libertés fondamentales avec l’impératif de protection de l’ordre public en trouvant un point d’équilibre. Pour qu’une mesure de police soit légale, il faut ainsi qu’elle tende à maintenir l’ordre public par les moyens les moins rigoureux possible et qu’elle ne porte pas une atteinte excessive aux libertés fondamentales.

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Le Conseil d’État a jugé que l’intervention du Premier Ministre était nécessaire pour encadrer les établissements de culte dans la mesure où :

  • Le risque de contamination est élevé dans un espace clos, puisque les personnes ont des contacts proches et prolongés et émettent davantage de gouttelettes ;
  • Il est possible d’être également contaminé par le biais des surfaces sur lesquelles le virus s’est déposé ;
  • Les rassemblements et réunions sont la principale cause de propagation du virus ;
  • Les cérémonies de culte exposent les participants à un risque de contamination élevé puisqu’elles ont lieu dans un espace clos, de taille restreinte, pendant une durée importante, avec un grand nombre de personnes, qu’elles s’accompagnent de prières récitées à haute voix ou de chants, de gestes rituels impliquant des contacts, de déplacements, ou encore d’échanges entre les participants, y compris en marge des cérémonies elles-mêmes et que les règles de sécurité appliquées y sont insuffisantes à ce jour ;
  • Un rassemblement religieux réunissant plus d’un millier de participants venus de toute la France entre le 17 et le 24 février 2020 près de Mulhouse a provoqué un nombre important de contaminations qui ont, elles-mêmes, contribué à la diffusion massive du virus dans l’ensemble de la population française.

Mais dans le même temps le Conseil d’État a jugé que le décret du Premier Ministre était excessif dans la mesure où :

  • Le même décret du 11 mai 2020 prévoit des régimes bien moins restrictifs pour l’accès du public pour de nombreuses activités qui ne sont pas moins risquées que les cérémonies de culte au regard de l’épidémie, notamment le service de transport public de voyageurs, les magasins et centres commerciaux, les établissements d’enseignement et les bibliothèques ;
  • Une tolérance est appliquée par les pouvoirs publics pour les rassemblements de moins de 10 personnes dans les lieux publics depuis le déconfinement ;
  • Des règles de sécurité adaptées aux établissements de culte peuvent être élaborées sous le contrôle des autorités de l’État et des établissements de culte afin de permettre les réunions en leur sein tout en limitant le risque sanitaire ;
  • Le rassemblement évangélique imprudent de Mulhouse n’est pas représentatif de l’ensemble des cérémonies de culte, puisqu’il a cumulé un grand nombre de facteurs de risque et qu’il s’est tenu à une date à laquelle n’étaient pas appliquées de règles de sécurité particulières en matière de contamination par le coronavirus.

Il en résulte, selon le Conseil d’État, que l’interdiction générale et absolue imposée par le décret contesté de tout rassemblement ou réunion dans les établissements de culte présente un caractère disproportionné au regard de l’objectif de préservation de la santé publique. Cette interdiction constitue ainsi, eu égard au caractère essentiel de cette composante de la liberté de culte, une atteinte grave et manifestement illégale à cette dernière.

Dans ces conditions, le Conseil d’État enjoint au Premier ministre de modifier, dans un délai maximum de 8 jours le décret n° 2020-548 du 11 mai 2020, pour encadrer, et non pas interdire, les rassemblements et réunions dans les établissements de culte.

Choisir nos masques

 


Le déconfinement a entraîné son lot de nouvelles règles, parmi lesquelles un port obligatoire du masque dans certains cas comme les transports publics. Lorsque nous sommes masqués, il devient impossible de deviner notre expression…


Les périodes incertaines ayant précédé l’arrivée massive de masques ont renforcé l’une des caractéristiques de la présente pandémie : le désarroi né de la constatation que ceux qui devraient savoir ne savent pas toujours ! Le fait d’arborer le masque rassurant de la Connaissance n’est plus recommandé tant que les doutes, les tâtonnements et l’incertitude inhérents aux exigences de la méthode scientifique ouvrent encore à une part d’inconnu face à la maladie. Masque sans conscience n’est que ruine de l’âme, pourrait-on énoncer en pensant à Rabelais.

Porter un masque, un véritable jeu d’acteur

Une seconde équivoque reste à l’œuvre, liée à la représentation personnelle que nous offrons aux autres, imposant de doser savamment la composition entre authenticité et nécessité d’éluder. Nous opposons ainsi des masques au regard scrutateur d’autrui. Observons que les actrices et les acteurs de théâtre, parce qu’ils n’ont actuellement plus la possibilité de jouer sur scène, nous privent des mines de circonstance qui sont le prolongement de la tradition ancestrale des masques affichant le comique ou tragique. Il en est de même pour les chanteuses et les chanteurs d’opéra, tout autant dépossédés des planches qui pavent habituellement leur aire d’expression. L’une des scènes opératiques les plus emblématiques de la stratégie de dissimulation est le Trio des masques de Don Giovanni. Le personnage éponyme y invite imprudemment ses poursuivants au bal fastueux qu’il donne, car ceux-ci ont dissimulé leur visage. Puis ils révèlent leur identité en levant leur masque, cessant alors d’être des acteurs à l’intérieur même de l’œuvre. Le drame, qui a débuté dès la première scène avec la vindicte de Donna Anna à l’égard de Don Giovanni masqué puis avec la mort du Commandeur, conduit inexorablement à la chute de l’abuseur, jusque-là impuni.

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Nous nous trouvons ici au cœur de la complexité de la nature humaine, indissociable de l’habit social qui recouvre la nudité des sentiments : pour rendre le présent supportable, il nous faut choisir puis modeler intérieurement les masques adaptés à nos survies, à nos révoltes ou épanouissements, à nos espoirs ou besoins de victoires. Passé notre confinement, nous reprenons cette habitude qui consiste, depuis le lever jusqu’au coucher, à alterner les rôles et, pour la plupart d’entre nous, veiller à ne pas projeter visuellement nos ressentis et nos ressentiments. Nous changeons bien plus de masques que de chemises. Lorsque nous entrons à l’intérieur de nos appartements ou apparaissons sur un écran en visioconférence, enlever le masque protecteur ne dispense pas d’en arborer un autre, celui qui, au gré des circonstances, constitue la palette faciale par laquelle nous voulons être appréhendés.

Le masque comme absence de toute expression

Notre vie quotidienne, désormais emplie de figures masquées, n’est donc pas si nouvelle ; nous avons intégré les avantages procurés par le tissu qui recouvre partiellement notre visage.  En un autre temps, Tristan Bernard, libéré sur intervention de son internement au camp de Drancy que lui valait sa qualité de juif, répondit à l’un de ses proches qui s’enquerrait, à son retour, de ses souhaits : « Si vous aviez juste un cache-nez… ». Aujourd’hui, les masques obligatoires nous protègent à la fois, au dehors et en collectivité, de la maladie et des conséquences des jeux immaîtrisés de nos visages. Mais ce maquillage partiel de nos sentiments véritables dans l’espace public nous aiderait-il face à de possibles dispositifs poussés de reconnaissance faciale couplés au traçage, qui ont la prétention de tout révéler de notre état d’esprit ?

Nos masques de protection nous rendent plus égaux, voire égalitaires

Ce n’est pas un hasard : le mot persona, que Boèce définit dès le début du VIème siècle comme la substance indivisible d’un être doué de raison, est issu du verbe personare, signifiant « sonner à travers. »  Le masque est aussi, dans le domaine du chant, la notion qui désigne les résonateurs du visage permettant à la voix amplifiée de porter plus loin, au-delà de sa propre personne, en une projection altruiste offrant le partage de la beauté et du sens. Persona confond en un seul mot à la fois le masque de théâtre et la condition humaine, dont un autre nom latin est larva, qui a pour signification ‘figure de spectre’ et ‘fantôme’, ainsi qu’‘épouvantail.’ Jankélévitch note que le masque, « en tant qu’abstraction et absence, est le visage immobile de l’inexpression », tout autant que de « l’expression immuable. »

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Le masque de protection comme le symbole d’une expression masquée

Nos masques de protection nous rendent plus égaux, voire égalitaires : il nous est beaucoup plus difficile d’être jolis, et l’expression « beau masque » prend soudain un sens différent. Les caméléons sont moins à l’aise, ou réduits à voir leur performance nettement moins appréciée. Nous affichons le même type de masque en partant en promenade ou en nous rendant au bureau. Nous ne distinguons plus visuellement l’arrogant de l’humble, et même leurs propos sont peu différemment audibles. Le contentement de soi doit trouver des modes d’expression alternatifs. L’accueil de l’autre dépend moins de la physionomie. L’épreuve de la pandémie nous intériorise.

Notre relation au masque est proche de celle qui nous lie à la vérité. Un jour, prochain espérons-le, nous pourrons nous déplacer et évoluer en société sans masque. Comme le note le talmudiste Adin Steinsaltz, la carapace pour laquelle nous optons à visage découvert relève le plus souvent de notre choix personnel ; nous devons néanmoins veiller à ce que notre visage ne finisse pas par s’identifier mécaniquement à nos masques.

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Pourtant, notre vérité peut aussi résider dans ces masques successifs, car l’être humain est la résultante de constructions progressives. Le défi de la survie renforce la nécessité des vérités cachées, car elles constituent un écran entre l’hostilité, la dureté du monde et notre capacité d’espérance. A l’arrivée dans les camps de la mort et afin de survivre à l’épreuve de la cruelle sélection, il était de loin préférable, pour un professeur, de prétendre qu’il exerçait le métier d’ouvrier ou de maçon. L’adresse calculée de la persona, sa prudence, parfois sa ruse, peuvent lui garantir le maintien de la vie en consolidant sa véritable intégrité physique, mentale et morale. Le conseil de Steinsaltz est profond : choisir consciemment nos masques, c’est faire corps avec eux pour refléter ce que nous sommes, dans le refus des pièges, des nudités et des artifices.

Personnages du Talmud

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Adèle Haenel: dessine-moi une victime


Dans la cour insistante que lui a faite le réalisateur Christophe Ruggia pendant son adolescence, l’actrice Adèle Haenel voit rétrospectivement une « emprise » masculine. Son récit victimaire est emblématique du néoféminisme épurateur et réfractaire au dialogue.


Des débuts compliqués au cinéma…

Adèle Haenel s’est retrouvée durablement au cœur de l’actualité après avoir dénoncé (en novembre 2019, dans un entretien pour Mediapart) le comportement à son égard du metteur en scène Christophe Ruggia, qui l’a introduite dans le milieu du cinéma. C’est en 2002, quand elle a 13 ans, que sort le premier film où elle figure, Les Diables, après une longue préparation et un tournage éprouvant. Ce film raconte les fugues d’un frère et d’une sœur abandonnés à leur naissance, qui errent à la recherche d’une origine, d’une famille et d’une maison, qu’ils ne peuvent qu’imaginer, dont ils n’ont aucune idée, d’autant moins que la petite fille est autiste et mutique. Entrée en matière pénible pour une actrice à la sortie de l’enfance, à qui le scénario impose d’affronter une situation incestueuse et des scènes de nu, cependant que le metteur en scène lui manifeste un intérêt qui fait jaser sur le tournage.

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Après quoi, entre 2002 et 2007, Adèle Haenel s’éloigne du cinéma et poursuit des études au collège, au lycée puis en prépa, à Montaigne. Toutefois, pendant plusieurs années, elle se rend chez Ruggia le samedi où elle poursuit son initiation au cinéma. Selon ce qu’elle en dit maintenant, ces tête-à-tête ont été l’occasion de nombreuses sollicitations et avances de la part hôte : baisers dans le cou, frôlements à quoi elle échappe en évitant de s’asseoir sur le canapé. Cependant, aux dires mêmes de l’actrice en 2019, quand elle dénonce la domination qui s’exerçait alors sur elle, elle n’a jamais perdu le contrôle d’une situation à laquelle elle a mis fin quand elle avait 16 ans.

… aux débuts réussis dans la victimisation

Deux ans plus tard, Adèle Haenel retrouve le chemin des studios, cette fois dans le cadre d’une relation heureuse avec Céline Sciamma sous la direction de laquelle elle tourne d’abord Naissance des pieuvres (2007) puis, récemment, Portrait d’une jeune fille en feu. Dans une lettre à son père, écrite en 2014, dont elle fait la lecture avec une certaine solennité à la fin de l’entretien de 2019, Adèle Haenel revient sur la période Ruggia et sur le long silence qu’elle a gardé à ce propos. Elle ne reproche pas à ses parents, comme on s’y attendrait, de l’avoir laissée aller à ces rendez-vous, mais de lui avoir suggéré, voire imposé, une vue romantique et sentimentale de cet épisode.

Adèle Haenel parle des pièges qu’elle a dû déjouer et des obstacles qu’elle a franchis pour s’identifier comme victime, elle dénonce l’hypocrisie de celui qui s’est gardé de lui faire violence tout en la tenant en laisse

Ainsi conditionnée, elle a cru qu’il s’agissait d’un amour non partagé, qu’elle était simplement l’objet d’un penchant auquel elle ne répondait pas. Désormais, elle se voit comme ayant été soumise à une « emprise », comme mise en cage. Qu’il n’ait pas exercé de violence physique ne lui paraît pas une raison de modérer son jugement sur celui qui l’a tenue dans sa nasse. Exercer une contrainte physique aurait, dit-elle « révélé à Christophe Ruggia ce qu’il était ». On pourrait dire au contraire qu’en refoulant ses pulsions, en attendant un consentement qui se dérobait, Christophe Ruggia manifestait de la considération pour celle dont il voulait faire une partenaire, mais cette différence est désormais impossible à discerner pour celle qui est devenue l’icône d’une féminité victimaire qui voit dans le viol la clé et le sens de la relation hommes-femmes.

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Paradoxe : c’est parce qu’elle n’a subi que des agressions en apparence bénignes, qu’Adèle Haenel est devenue emblématique, non pas des torts subis, mais de la difficulté de se former une conscience féministe. La traversée et le rejet de l’illusion romantique, le retard à s’exprimer entrent en effet dans le système argumentaire qui sous-tend l’icône qu’elle est aujourd’hui. Pour le devenir, elle a rompu un « silence insupportable », enduré une absence d’écoute qui la paralysait et la portait à retourner sa souffrance contre elle-même, au point de la faire renoncer un moment à sa vocation profonde, le cinéma. En définitive, c’est la relation passionnée avec Céline Sciamma, dont Portrait d’une jeune fille en feu est le sceau, qui a permis à Adèle Haenel d’assumer vraiment son histoire. Adèle Haenel parle des pièges qu’elle a dû déjouer et des obstacles qu’elle a franchis pour s’identifier comme victime, elle dénonce l’hypocrisie de celui qui s’est gardé de lui faire violence tout en la tenant en laisse. Elle dit aussi qu’il lui a fallu surmonter les réticences d’une famille « patriarcaliste » qui aurait préféré qu’elle se taise. Mais avec cette famille, elle n’a pas rompu, préférant, comme elle dit, rectifier, porter à un niveau supérieur, grâce à un dialogue maintenu, une relation qui fut parfois étouffante.

Un modèle du néoféminisme

Selon la doctrine qu’Haenel veut illustrer, la vérité féministe avance par épuration, émancipation et affirmation de soi, en écartant les faux-semblants à quoi nous sommes habitués depuis des millénaires. Mais en pratique, elle montre aussi, à propos de sa famille, qu’une autre voie est possible. On est donc porté à se demander si sa relation malsaine avec Christophe Ruggia n’aurait pas pu être pareillement éclairée et épurée. Celui-ci a refusé de participer à l’enquête de Mediapart, mais lui demandait-on alors autre chose que des aveux ?

Les tenants de la cause féministe préfèrent généralement que celle-ci s’affirme de manière apodictique (je dis vrai parce que je suis victime) sans passer par le dialogue ni le débat – la réticence d’Adèle Haenel à porter plainte contre Ruggia en est un autre indice. Elle semble redouter que le dossier factuel qu’elle peut présenter apparaisse plutôt maigre au regard des interprétations maximalistes, voire mélodramatiques, qu’elle a données de son expérience.

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On en arrive donc à cette interrogation : ce qui s’affirme comme la « révolution des femmes » procédera-t-il par anathèmes ou bien s’inscrira-t-il dans la perpétuelle discussion qui trame l’histoire humaine, surtout depuis l’avènement de la démocratie ? Le langage apodictique et victimaire encourage les témoignages, mais il les fragilise. Pour échapper à ce piège, le mouvement féministe devrait rompre avec une culture dominante où il se love trop facilement, réduisant à une oppression la profonde ambiguïté du rapport entre les hommes et les femmes.

Il me semble que, même quand elle répète des thèses schématiques, Adèle Haenel donne à voir cette ambiguïté. Ceci sur un visage qui témoigne au-delà du discours tenu. Quoi qu’il profère, ce visage nous rend sensible à une différence qui reste un mystère. Il serait inexact de dire que c’est un beau visage de femme, c’est surtout, plus jeune que selon l’état civil, un visage de jeune fille ouvert à l’avenir et à l’espérance à quoi il invite.

Un enseignement naïf de l’histoire en secondaire peut-il conduire des jeunes vers le salafisme?


Lettre à Kahina


Ô Kahina, que devenez-vous ? Fasse que le confinement vous ait été aussi profitable qu’à moi. 

Votre compte rendu du Coran des historiens mettait en cause l’inertie de « l’école de la République ». Vous nous reprochiez de ne pas faire étudier l’islam d’un point de vue historique « mais selon la tradition islamique sunnite ». Profitant de la générosité — fort critiquée en ces temps où comptent surtout les activités dont la valeur est la plus immédiatement sensible — d’un État qui me salarie pour cela, j’ai lu le vol. 1 que Mohammed-Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye ont coordonné après avoir constaté que « le grand public, même cultivé (…), n’a guère accès aux développements les plus récents des études coraniques », par « ignorance volontaire », ajoutent-ils, faisant douter de l’existence d’un grand public.

Réparons donc notre incurie en appliquant le conseil d’un des auteurs conviés, F. Grenet, pour comparer entre eux des documents relevant d’obédiences différentes : « c’est en croisant non pas, comme on l’a fait trop souvent, des systèmes conceptuels largement reconstruits par nous, mais des textes pris dans leur littéralité, que l’on peut espérer quelques progrès dans l’élucidation des influences » ; si même on peut parler d’“influence”, s’inquiète son confrère D. Hamidovic en voyant notre tendance à classer personnes et œuvres selon nos concepts modernes d’identité, peu apte à juger de l’esprit dans lequel est né le Coran, d’éléments de texte passés de façon fluide d’un mouvement l’autre — difficiles à nommer, tant on distingue mal, cités ailleurs, l’apocryphe du canonique, le juif du chrétien, l’apocalyptique d’autres genres, etc. Et tout en parlant d’identités et d’influences quand c’est valable, je crois qu’il est bon de toujours tout aborder de façon littérale.

Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye Photographe: Hannah Assouline
Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye
Photographe: Hannah Assouline

Confrontons donc des éléments de l’enseignement actuel de l’histoire aux jugements des coordonnateurs du Coran des historiens, qui excipent de leur propre « expérience de la pédagogie pour n’avoir aucun doute » sur le fait que « l’approche de l’histoire des religions peut être décisive pour la formation de l’esprit ». Le programme de 5e entend « présenter aux élèves des sociétés marquées par la religion », et en attendant de voir surgir les « nouvelles manières de (…) concevoir l’exercice et l’organisation du pouvoir séculier » qui s’imposent à elles (toutes ?), « la période qui s’étend du VIe au XIIIe siècle, de Justinien à la prise de Constantinople par les Croisés, est l’occasion de montrer comment naissent et évoluent des empires, d’en souligner les facteurs d’unité, ou au contraire, de morcellement ».

La religion est le facteur politique fondamental : pas d’écart flagrant avec ce que divers participants de la synthèse déclarent, tel D. Hamidovic déjà cité, qui dans son souci de nous montrer dans leur éloignement « les perceptions antiques et médiévales de l’ethnicité et de la religiosité », affirme : « les Anciens semblent davantage concevoir une appartenance à une communauté locale, dont les contours sont souvent flous, à des solidarités familiales et à des réseaux politique et économique » ; cependant que pour la période étudiée, D. S. Powers montre que dans les entités émettant du droit et non exclusives les unes des autres, les religieux — j’emprunte ici au cas des prêtres zoroastriens auxquels les juifs de l’Iran sassanide ont affaire en justice, tout comme les chrétiens locaux avant que leur catholicos tente de l’empêcher — « exerçaient leur autorité sur tous les aspects de la vie, à la fois religieux et profanes ».

On pourrait même croire qu’en s’intéressant plus à l’islam achevé qu’à ses débuts, le collège se conforme au décentrement opéré depuis les années 1970, qui met l’accent sur l’étape de sanction officielle du Coran pour voir comment ce contexte-là a pu recouvrir celui de l’élaboration du texte, quel qu’en soit le rythme, difficile encore à cerner en l’attente du référencement complet des 300 000 pièces manuscrites coraniques des 4 1ers siècles — de même pour le recensement des graffiti, si précieux dans leurs libres variations pour saisir la fluidité des textes et mouvements religieux, dont le Coran avant sa fixation, moment pour lequel il serait plus opportun de parler de mu’minun (“croyants”, avec diverses stratégies envers les autres groupes) que de musulmans.

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L’examen du détail montre que la coïncidence entre les orientations générales du programme scolaire et de la synthèse universitaire n’est qu’apparente. Car s’il peut se permettre de laisser de côté la très technique question de la rédaction du Coran — quitte à souligner, en s’appuyant sur l’absence d’unanimité entre les savants musulmans, ce qui vous paraît important, Kahina : « découvrir les ajouts tardifs des califes afin d’asseoir leur légitimité, prouver que le Coran a eu plusieurs auteurs », l’hypothèse de l’auteur unique restant possible — un cours décentré doit reposer sur des faits politiques sûrs. L’idée qu’Abd el Malik est le premier chef à disposer d’un appareil d’État apte à diffuser loin la nouvelle référence absolue, juste avant 700, tient dans un fait que j’ignorais (comme le refus de ce Coran par les chiites jusqu’au Xe siècle) : il est le premier à se dire calife. Or nous devons déjà enseigner qu’Héraclius est le premier empereur qui, après l’essai sans lendemain par Justinien d’embrasser de nouveau tous les bords de la Méditerranée, se dit basileus, et Philippe-Auguste le premier rex Franciae.

Le collège décline les religions au pluriel : un précédent manuel proposait une étude du combat des partisans d’Ali contre Moawiya — en gardant le détail des feuillets de Coran fichés au bout des lances, que G. Dye juge « relever de la plus haute fantaisie ». Mais… crainte d’autres frictions en classe ? Ne sont officiellement proposés comme lieux à étudier que Le Caire ou Damas. Or, malgré le poids de la capitale du nouvel empire et l’intérêt de s’attarder sur la continuité cultuelle de sa grande mosquée recomposée autour de la tombe du Baptiste, le lieu qui symbolise au mieux le tournant omeyyade, rupture définitive avec les “religions du Livre”, refoulement de la prédication essentielle de Mahomet (préparation urgente au retour du Messie et au Jugement) et arabisation accentuée du groupe de ses suiveurs dans la mémoire sélective qu’on en a désormais, c’est Jérusalem et la mosquée sur le mont du Temple.

C’est d’ailleurs le cas qui conviendrait à n’importe laquelle des perspectives issues du bouillonnement historiographique actuel. Quel que soit l’avis que l’on a sur la croyance qui anime Mahomet et le milieu dans lequel il a évolué, l’objectif initial de la conquête à laquelle il aurait participé s’il a vécu après l’année officielle de sa mort, le moment exact auquel renvoie cette importance de Jérusalem — tout cela suivant les données que l’on garde de ce qui a été remodelé par la tradition historiographique musulmane —, c’est ici que mènent tous les chemins… surtout en l’absence de données archéologiques complètes du côté de La Mecque et Médine.

Sur quoi le ton diffère entre nos deux coordonnateurs. G. Dye se contente de dire, en déplorant la seule impossibilité des fouilles, qu’« il n’est pas exclu que certains édifices chrétiens aient été détruits, mais il faudrait supposer que tous l’aient été pour expliquer l’absence de vestiges, ce qui paraît discutable ». M.-A. Amir-Moezzi, lui, parle, plus catégoriquement que de l’hypothèse de l’affiliation de Mahomet à une secte judéo-chrétienne — qu’il juge « la plus probable », sans préciser si c’est la communauté du Ier siècle que supposent H. Corbin ou le père É.-M. Gallez, ou dans le sens plus large dans l’espace et court dans le temps de J. M. F. Van Reth qui les réfute—, de la « politique de destruction systématique des vestiges préislamiques dans cette région par les autorités saoudiennes ».

Vous avez donc raison, Kahina, d’estimer que l’école publique a encore fort à faire pour assimiler ce “changement de paradigme” et élargir la “laïcisation” de la tradition sunnite par seule éviction du surnaturel. Songeons que le programme en est encore à demander aux élèves la “construction” de la date-repère 622, sans donner de quoi opérer cela, ni rien dire des affrontements d’alors entre la Perse et Byzance ! Mais si le Coran a mis 80 ans pour devenir canon, s’il en est de même pour l’ensemble appelé “Nouveau Testament” par ses adeptes, comparons ces 50 ans d’études fracassantes sur l’islam avec le temps qu’a mis l’enseignement français pour approprier la mutation accomplie par la théorie de l’évolution avec la requalification et la redistribution des espèces, à l’échelle du vivant dans son ensemble comme à celle de l’humanité dans sa préhistoire. N’avons-nous pas affaire à une durée somme toute acceptable dans l’acquisition de normes nouvelles, et si nous tardons en matière d’islam, n’est-ce pas lié à des difficultés particulières ?

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Il est ardu d’adapter à des enfants de 12 ans des connaissances de nature hypothétique et reposant soit sur des faits depuis longtemps controversés au point que leur présentation dans Le Coran des historiens n’est même pas « la synthèse de synthèses déjà existantes » à lire ailleurs (G. Dye), soit sur un fourmillement intertextuel « largement étudié par des dizaines de spécialistes de diverses disciplines à travers des centaines d’ouvrages dont la synthèse reste à faire » (M.-A. Amir-Moezzi). Celle qu’offrent ces deux chercheurs et ceux qui les ont rejoints dans l’aventure, fût-elle arrivée plus tôt et connue d’une école moins coupable, vous aurait, comme vous l’imaginez, probablement évité de croire « de façon si naïve à tout ce que raconte l’islam » et d’embrasser le salafisme, « l’islam sunnite le plus strict, le plus littéraliste ». Mais votre effort personnel pour en sortir n’était pas du temps perdu, pas plus que les recherches indispensables à cette synthèse encore à faire et jamais finie d’opinions divergentes présentes en germe comme toujours dans l’événement qui les fait s’affronter, ni même les autres lectures du grand public oisif qui donnent plus de sens encore à de tels ouvrages.

C’est qu’il y en aurait, des ajustements à faire. En vous épargnant mes considérations sur l’usage des mots “antique”, “médiéval” ou “moderne” dans les contributions à ce 1er volume, plus ou moins justifié par leurs auteurs en des termes dissemblables, je voudrais vous montrer une autre inertie dans l’organisation du collège. Nous montrerions mieux les relations entre l’Arabie et les empires qu’elle borde — et j’attends encore le manuel dont la carte donnerait autant de place à l’Éthiopie et au Yémen qu’aux États rivaux du Nord — si la leçon des débuts de l’islam prenait plus vite la suite des chapitres antérieurs. Il y aurait plus de sens à regrouper en 5e, en y faisant passer tout le programme de 6e, la période où la religion n’est pas séparée du reste de la vie humaine. L’année de 4e partirait d’un point où commence une séparation, avant Lumières et Révolutions. Seraient reportés en 3e les aspects du XIXe siècle les plus arrimés à 1914. La 6e serait, comme dans les autres disciplines, le couronnement de l’école primaire, allongeant d’autant l’apprentissage de l’histoire de France.

Dans l’espoir qu’un tel déconfinement scolaire des âges de l’humanité instruise moins mal l’enfant et cultive son sens de l’altérité, je vous prie de recevoir, chère Kahina, l’expression de toute ma reconnaissance pour celle que vous fîtes ici de vos opinions stimulantes.

Coffret Le Coran des historiens

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«Dictature sanitaire»: le Qatar nous montre la voie

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Ceux qui dénoncent en France des dérives sécuritaires liées au coronavirus ne sont vraiment pas sérieux!


Au Qatar, le port du masque est désormais obligatoire sur la voie publique. En voiture, les Qataris doivent se voiler bouche et nez s’ils sont à plusieurs. Les réfractaires s’exposent à une amende de 200 000 rials (environ 48 000 euros) et surtout, à une peine de prison de trois ans. Le tabloïd britannique The Sun nous apprend aussi que le Qatar enregistre quinze décès sur 32 604 cas confirmés ou qu’au Maroc, l’entorse au port du masque en public peut valoir trois mois de prison. Dans sa traditionnelle ligne éditoriale anti-froggy, il n’oublie pas d’ajouter qu’« à Paris, le non-port du masque dans les transports pourrait valoir 135 euros ». Voilà qui sent les gorges chaudes venues d’outre-manche.

Les mots ont un sens

Le « pourrait » est très bien vu.

Dans le bus ou le métro parisien, il y a toujours un rétif affalé sur son siège qui ne porte pas de masque, certainement une graine de Jean Moulin. Pas sûr du tout qu’il soit verbalisé. Depuis la crise du coronavirus, il a fleuri dans les blogs Mediapart, dans les esprits rouges ou libertaires, mais aussi dans les colonnes de Causeur, une prose pour nous mettre en garde contre les risques d’une « dictature sanitaire ». En deux mois de confinement, je suis sorti presque tous les jours à Paris et je n’ai jamais été contrôlé. À ce que je vois, une bonne partie des Parisiens porte désormais un masque dans l’espace public. Il n’en reste pas moins que les habituels abrutis qui roulent des mécaniques et bousculent les autres, les mal élevés qui crachent au sol ou les jeunes cons en skateboard qui frôlent les grands-mères se portent à merveille ! Sans compter les dizaines d’étudiants bohème réunis pour picoler et jouer aux cartes sans aucune « distanciation physique » et aucun masque (difficile de boire sa pinte masqué). Et ce n’est qu’à pas feutrés que certains policiers osent leur faire des remontrances. Les mêmes rebelles n’oublient pas pour autant d’applaudir les soignants à 20h.

Ma France se porte bien. Je ne juge rien, je constate les faits, je ne connais rien en épidémiologie et je ne sais ce qui est bon pour nous, mais si c’est à cela que ressemble le visage de la fameuse « dictature sanitaire », je signe de suite.

Inutile de se gargariser mais les mots ont un sens. Utiliser les termes de « dictature » ou, encore pire, de « totalitarisme » sanitaire est indécent. Chez les Romains, le dictateur était un magistrat, Sénèque l’appelait magister populi, il était nommé pour six mois. Ainsi, César fut cinq fois dictateur. Au sens moderne, on entend par dictature un pouvoir détenu par un individu ou un groupe qui l’exerce sans limites (une piqûre de rappel ne fait jamais de mal). Parmi de fameux dictateurs des temps modernes, Pol Pot, Robert Mugabe ou Kim Jong-un. À l’égard des populations qui n’ont pas le luxe de pouvoir donner leur avis comme nous le faisons tous les jours dans la rue, dans les journaux ou sur les réseaux sociaux, mal utiliser ce terme manque de pudeur. Le jour où par une mésaventure de l’Histoire, nous tomberions réellement entre les mains d’un autocrate, qui pourra encore nous croire si le terme « dictature » a été galvaudé ?

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Le chemin vers la « dictature sanitaire » est encore (très) long

Le terme de « dictature sanitaire » existait-il avant la venue du coronavirus ? Je ne crois pas. Trois ans de prison pour non-port du masque, voilà qui ressemble en effet à de la « dictature sanitaire », mais ça se passe au Qatar. Au Koweït, on risque jusqu’à trois mois de prison pour le même délit, en Ouzbékistan, dix ans, voilà aussi qui ressemble à de la « dictature sanitaire ». À Taïwan ou en Corée du Sud, pays portés au pinacle par nos éternels râleurs pour leur gestion de l’épidémie de Covid-19, sachez qu’il est interdit de fumer à peu près partout sauf chez soi. Taïwan prend la température de ses citoyens dans ses gares et prohibe à ceux qui ont plus de 38°C de se déplacer. Il ne s’agit pourtant pas de dictatures (mais de Confucianisme). Qui accepterait cela ici? Les mots ont un sens. « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde »[tooltips content= »Sur une philosophie de l’expression, Albert Camus, 1944″]1[/tooltips], a écrit Albert Camus se référant à des travaux du philosophe Brice Parain. Songeons aux esclaves sur les chantiers de Doha qui risquent en plus trois ans de prison désormais, laissons le terme de « dictature » à ceux qui la subissent vraiment, c’est tout à l’honneur de la nation pétrie de liberté que nous sommes.

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Les masques grivois d’une entrepreneuse enfiévrée…


Pour l’astucieuse Américaine Mindy, la pandémie aura été l’occasion de faire un peu d’esprit en s’affichant avec un masque au motif original et osé. L’idée s’est révélée contagieuse, preuve que pandémie peut aussi rimer avec profit.


Au siècle du choléra, Verlaine laissait parler son âme de poète : « Votre âme est un paysage choisi / Que vont charmant masques et bergamasques ». Cent trente ans plus tard, à l’heure du Covid-19 et de la pénurie mondiale de masques, la poésie n’est plus à l’ordre du jour. Quoique… À l’extrême ouest des États-Unis, une travailleuse sociale de l’Utah tente de concilier principe de précaution et lyrisme en lançant sa petite entreprise de fabrication de masques faits maison. Cette dénommée Mindy pousse la virtuosité jusqu’à baptiser sa PME Project Penis Mask, ornant ses masques de petits pénis que l’on distingue seulement de près. Subliminal, forcément subliminal ! Grivoiserie mise à part, cette astuce vise à faire respecter la distanciation sociale, comme sa conceptrice l’explique au New York Post : « Quand une personne me fait remarquer que j’ai des pénis sur mon masque, c’est qu’elle est déjà trop près de moi et qu’elle ne respecte pas les distances. » Imparable. Avec tant d’esprit, quoi d’étonnant à ce que Mindy connaisse une véritable réussite à l’américaine ?

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Sa page Facebook a été partagée 415 000 fois en une semaine. La demande atteint de tels sommets que l’entrepreneuse improvisée s’est transformée en self-made-woman aussi vite que le Covid se répand dans le monde. À 20 dollars pièce, ses masques aux pénis ailés se sont déjà écoulés à 54 000 exemplaires, permettant de collecter 56 000 dollars pour le compte d’une association d’aide aux plus démunis. Et comme le printemps des poètes ne saurait s’arrêter en si bon chemin, la boutique en ligne de Mindy propose déjà des masques nichons et vagins.

L’homme est un virus pour l’homme

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Episode 10 : Tendresse


15 mai 2020

Rappel

Le Japon, Israël, des résultats exemplaires face au Covid-19. Deux modèles dont on parle peu. Deux pays phares dans la recherche de remèdes et de vaccins. Alors que des scientifiques, concurrents et collégiaux à la fois, enjambent les frontières, les contentieux se dressent sur de multiples lignes de fracture. Selon un sondage, les Israéliens approuvent par une majorité écrasante la gestion de la pandémie par leur gouvernement. A présent, je n’ai pas d’appétit pour la polémique.

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Gomen nasai

« Je vous prie de bien vouloir m’excuser … » J’ai évoqué le petit clash de cultures autour de l’acide hydrochlorique que j’avais traité de « folklore japonais pseudo-scientifique ». Il range le flacon sans mot dire. Sauf que, deux jours avant le déconfinement,  je retrouve cet acide dans la composition du désinfectant nec plus ultra développé par l’Institut Israélien de Recherche Biologique pour zigouiller le coronavirus partout où il se pose. Je me suis excusée, mais … la douce harmonie de ces longues semaines à nous deux est blessée par une scène de ménage silencieuse à la japonaise. Le calme revenu, le flacon d’acide hydrochlorique reprend sa place à côté du gel hydroalcoolique. Il l’a même utilisé pour traiter nos fuchsias, frappées d’une maladie non-identifiée.

Gomen-nasai aux lecteurs perturbés par le néologisme « … Français, capo-sionistes … » à résonance troublante.  C’est « capo » en italien, dans le sens du chef, maître, plus que. Là, je l’avoue, je suis allée trop loin dans mon buffet de délices linguistiques.

La tendresse

Tendresse. C’est le titre donné par D. H. Lawrence à l’ouvrage devenu, par la volonté de l’éditeur, Lady Chatterley’s Lover. Grand bien lui a fait de céder. Le texte a été censuré, l’auteur harcelé jusqu’à la fin de sa vie, coupée court par la tuberculose à l’âge de 45 ans. On n’avait pas de remède à l’époque.

Pendant les semaines de la première vague, je laissais passer les pétitions, les textes d’indignation, le scandale de la Chine et la polémique autour de l’hydroxychloroquine, afin de saisir l’étendue de la pandémie qui pourrait mettre à bas toutes nos belles constructions

La tendresse n’est pas molle, ce n’est pas mièvre ni faible. La tendresse est noble. Et virile. Philippe Val, en zoom conférence organisée par les Amis du Crif : le virus exige de nous de prendre soin l’un de l’autre. Val, qui dit, tendrement, que le confinement n’est pas nouveau pour lui. Sous la protection des gardes de corps depuis la publication des caricatures de Mahomet en 2006, Val estime que ce n’est pas le moment de critiquer. Personne ne pouvait imaginer ce que ce virus allait faire. Il se réfère aux grands auteurs et compte sur le génie de la culture européenne pour relever ce défi extraordinaire.

Pendant les semaines de la première vague, je laissais passer les pétitions, les textes d’indignation, le scandale de la Chine et la polémique autour de l’hydroxychloroquine, afin de saisir l’étendue de la pandémie qui pourrait mettre à bas toutes nos belles constructions. Comme le gorille géant. Tiens, il ne s’appelait pas King Kong ? Le virus se répandait à toute vitesse, biffant des assertions et renversant des conclusions. On vivait en état de suspension. Bizarrement rassurant. Pas la peine de courir, pas moyen de savoir ce qu’on deviendra, de quoi on vivra, ce qui en restera de nos activités professionnelles. De nos jeunes, tous lancés dans des métiers dynamiques, jusqu’à nous deux, des artistes jamais retraités, dont les métiers alimentaires deviennent faméliques. Tous confinés à la même enseigne, qu’on soit à dix ou à dix mille kilomètres les uns des autres, la famille s’embrassait calmement.

11 mai, la sortie à blanc

Ça n’a pas raté ! Un temps estival pendant le confinement, soleil et douceur du matin au soir à goûter par petites tranches en permission. Puis, le jour même de la libération, perfide Albion nous passe un vent hivernal venu du Pôle nord. Un temps à ne pas mettre le nez dehors. On y va quand même. Multiplication de voitures, addition de monde sur le trottoir, moins de masques, plus de sans-gêne. Impossible d’éviter ceux d’en face sans s’approcher trop des autres sur le côté. Et ce n’est qu’un début. Qui sont-ils ? Des anciens confinés, sortis soudain en nombre ? Des exilés revenus de leurs provinces ? Pour quoi faire ? Ce ne sont pas des salariés en vadrouille à 16h ?

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Une sortie à blanc. Rien à voir avec les retrouvailles joyeuses. A l’exception des inconscients agglutinés au bord d’un canal, sur les marches d’une église, contre le grillage d’un jardin en signe d’indifférence puérile. Comme si, le gros orage terminé, on rattrapait le beau temps. Le coronavirus, tapi dans un coin sombre, surveille et prépare la suite. En fait, ce n’est pas l’Etat—honni ou apprécié—qui nous a empêchés de vivre adulte et … oops … pas vacciné. C’est ce virus qui nous attend à la sortie comme des groupies macabres.

Le quai du Canal Saint-Martin à Paris le 11 mai, avant son évacuation par les forces de l'ordre © Samuel Boivin / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Le quai du Canal Saint-Martin à Paris le 11 mai, avant son évacuation par les forces de l’ordre © Samuel Boivin / NurPhoto / NurPhoto via AFP

J’ai besoin d’une zone tampon pour prendre la mesure du monde en trompe-l’œil dans lequel on vient de mettre les pieds. Les contentieux le réduisent à des lopins de terre, agités par des querelles de voisinage. Comment savoir dans quelle dimension planétaire on va vivre dorénavant ? J’avais besoin de repousser les querelles de circonstance.

Rahamim

Impossible de définir en passant le sens profond de ce mot en hébreu, qui embrasse l’univers d’un amour parlé par la matrice à l’enfant dans son sein, un amour qui passe de l’intime à l’universel, de la famille à l’humanité.

J’ai envoyé un sms. « J’ai fait des cookies. Tu veux passer ? Je descendrai te retrouver en bas, c’est mieux ». Les mains tremblantes, je range les cookies dans des boîtes en plastique. Il appelle, je descends. Trop émue. Mes gestes saccadés. Il est là sur sa moto, je me stationne à distance, il baisse son masque noir, il fait froid, je grelotte, on se parle tendrement. « Ne pleure pas, grand-mère ». Ce grand jeune homme, qu’il me pardonne de le mettre en scène, ouvre les vannes au chagrin retenu. Il dit : « On fera un dîner bientôt, hein ? Il vaut mieux plus tôt, avant qu’on ne fréquente trop de gens. Avec les fenêtres grandes ouvertes, on mettra la rallonge, d’accord, pour respecter la distance sociale». Son sourire en coin. En effet, on ne sera pas six ou dix et jamais le total. Nous sommes  combien ? Dix-huit ? Plus ? Il sort son smartphone et transmet la dernière photo de sa nièce, mon arrière-petite-fille que je n’ai jamais vue en vrai. Je dis : « Elle a six mois … elle se fait une idée du monde qui l’entoure. C’est quoi cette famille ? Mère et père en vrai …  les autres… des visages en aplats sur un écran !»

On rigole. On se quitte. Je suis bouleversée. Les digues ont sauté, je suis emportée par un flot de souvenirs personnels, récents, lointains, ancestraux, qui remontent aux sources millénaires de notre être-en-famille. Ils me reviennent, les adieux, ceux que j’ai vécus et ceux qu’on m’a racontés, quand ils ont mis un océan entre eux et les parents. Je revois les ruptures géographiques et les séparations définitives et les chagrins d’amour qui s’y mêlent. Je revis les rares malheurs trop durs à supporter, venus contredire notre chance inouïe. Nous, cette famille bénie, notre belle histoire.

On en apprend tous les jours sur ce virus. Ce n’est pas, comme on l’avait cru, un de plus dans la série de virus respiratoires. Il y a tout un aspect cardio-vasculaire. Des caillots, des phlébites, des embolies. Ses pics peuvent percer tout ce qui bouge dans notre corps chaud et humide. On disait que les enfants, porteurs asymptomatiques, infectaient les adultes. Non, c’est le contraire. Des centaines d’enfants sont frappés d’une version pédiatrique du Covid-19. On apprend que l’habitat préféré de l’animal, c’est au cœur d’une petite foule dans un espace confiné. Il se délecte des causeries, cérémonies et transports en commun.

Il nous reste quoi de non létal ? Pas se toucher, pas se parler, pas se rendre visite par train ou avion interposé. Les distances tracées par l’esprit d’aventure de mes générations sont soudain infranchissables. En l’an 2020 de notre modernité, ceux qui sont allégrement partis, sautant à travers le globe à toute vitesse et à bas prix, sont brusquement bloqués.

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Comme si on n’allait plus jamais se voir. Après une nuit de pleurs et d’apocalypse, il m’aide à traverser le gué. Les mots clés sont : indépendance et confiance. L’important c’est qu’ils vivent pleinement leur vie choisie, que personne d’entre eux ne soit touché par cette saloperie de Covid-19. Chacun mettra à bien le temps de la pandémie et on se retrouvera un jour.

Le professeur rock star se caresse le menton dans le sens du poil et assène sa vérité : l’épidémie touche à sa fin. Encore quelques semaines. C’est la vie d’un virus. Si on m’avait écouté… S’il a raison, on saute dans le train, on court à la plage, les éloignés montent sans crainte dans l’avion, et on a un peu honte d’avoir exagéré à ce point.

Il fallait, par ailleurs, avoir le cœur net. Nous sommes allés, convenablement masqués, au laboratoire du coin. Si nous n’avons pas d’anticorps, c’est tout le récit qui sera déstabilisé.  Si la pandémie s’arrête sec, en faisant couiner les pneus ? Si un écrivain peut se créer un Covid-19 imaginaire de bout en bout ?

Les résultats seront dévoilés dans l’Episode 11 : Pas de danse sur un terrain miné

L'Amant de Lady Chatterley

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Je ne suis pas un héros!


Étudiant en sixième année de médecine, et malgré la préparation du redoutable concours de l’internat, Charles Seyrol s’est engagé comme infirmier de nuit en soins intensifs dans un service
COVID +. Il raconte sans tambour ni trompette sa drôle de guerre passée à diagnostiquer et veiller les malades.


Quand on entend « Nous sommes en guerre », on songe au départ la fleur au fusil, à l’effort commun, à la camaraderie virile. Mais la guerre, c’est aussi – et surtout, sans doute – l’interminable attente du feu, l’ennui et les petites lâchetés.

Plan blanc à court d’haleine

On prête au chevalier équipant son heaume avant la joute tout un tas de nobles pensées. Je peux en témoigner : bien se brosser les dents pour ne pas s’empuantir, et ne pas oublier le pansement de silicone sur l’arrête du nez pour éviter l’escarre. Voici les pensées héroïques au moment de revêtir le FFP2. Pas plus de deux masques par nuit et interdiction d’y toucher. Nous partons en guerre avec le drapeau blanc rivé sur le visage, dans une espèce d’intime confinement olfactif et la promesse d’un discours nasonné. Le djihad est d’abord un combat contre soi-même, n’est-ce pas ? En l’occurrence contre l’envie de se gratter. Séparés des miasmes des malades comme eux sont séparés de nos paroles, nous communions avec les pneumopathes dans la dyspnée (difficulté respiratoire).

Il faut faire face à la pénurie de matériel. Ici, ce n’est pas la Suisse, on ne change pas d’équipement entre chaque patient. Nous enlevons les portes des chambres pour pouvoir surveiller les malades sans toucher à rien (un « regard appuyé » n’est pas contagieux) – ainsi revient le charme des salles communes du xixe. Nous pensions le classique hôpital pavillonnaire has been : une gestion redondante et dispendieuse, une entrave à l’échange entre les services… Nous le redécouvrons bien pensé : les pavillons sont plus autonomes, et séparent les infections. Métaphore hospitalière de la société des nations.

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L’intubeur entubé

L’étudiant en médecine étudie, cela va de soi, mais à l’étude il joint la pratique depuis les débuts. Chaque jour à l’hôpital depuis 4 ans, dans quelque 13 services différents, et près d’une centaine de nuits. Premier stage de mon externat à l’institut médico-légal de Marseille (autopsie, viols et balistique), le dernier dans un hôpital psychiatrique parisien, entre les deux : urgences et réanimation, maternité, laboratoires, chirurgies… Des milliers de patients, des milliers d’histoires. J’ai pris part à plus d’une centaine d’interventions chirurgicales, rafistolé un terroriste menotté au brancard sous les postillons de ses « Allahu akbar », ligoté des furies, effectué moi-même peut-être un kilomètre de sutures, le jour comme la nuit, avec le cœur d’un artisan à l’ouvrage – et bien d’autres choses encore… Notre travail quotidien paie largement notre formation, semble-t-il, puisque nous sommes payés d’un excédent de deux euros de l’heure, plus les gardes (bac + 6, c’est 52 euros bruts). J’y ajoute des aides-opératoires dans le privé et un prêt pour subsister. Bientôt interne, je vais pouvoir toucher mon premier SMIC, payer mes impôts et rembourser mes dettes. Il y a de quoi être jouasse ! J’ai suturé votre mère, trépané votre père, emplâtré vos enfants, servi votre accouchement à des heures indues pour le prix d’un café-horaire, d’exceptionnels mercis, de nombreux « c’est un dû ». Mais peu importe, être un héros, ça n’a pas de prix, n’est-ce pas ?

Comme les 9 000 étudiants français qui préparent le concours de l’internat, je ne vois pas la perspective d’un confinement bouleverser mon quotidien. Non, la vraie surprise pour celui dont on exige une connaissance encyclopédique de la médecine est plutôt de découvrir qu’il n’existe plus qu’une maladie, faussement nouvelle et dépourvue de recommandations académiques – « intombable » donc à l’examen. Et voici qu’on nous presse d’abandonner les révisions pour cette dernière : « Besoin de renfort urgent dans les unités Covid et réa » – c’est l’intitulé du mail de crise auquel j’ai répondu. Les applaudissements de casseroles de 20 heures marquent pour moi l’heure de prendre du service.

Travail de nuit, à l'unité de soins intensifs en cardiolohgie de La Pitié-Salpêtrière, avril 2020.
Travail de nuit, à l’unité de soins intensifs en cardiolohgie de La Pitié-Salpêtrière, avril 2020.

Le désert des Tartares

Mobilisation générale du personnel, et réaffectation vers les services Covid. L’équipe « résidente » de l’institut de cardiologie de la Pitié-Salpêtrière reçoit le renfort d’intérimaires aux accents régionaux ou d’infirmiers libéraux qui se trouvent plus utiles ici qu’à colporter les miasmes durant leurs 50 visites jour à quatre masques la semaine. Entre deux feux, nous nous regardons dans le blanc des yeux, au-dessus du blanc des masques – nos rires s’en arrangent.

Médecin devenu infirmier, il n’est pas question de mettre moins la main à la pâte. Ici, point de lutte des classes, nous échangeons savoirs et techniques, passons en revue les ragots hospitaliers avec d’autant plus d’humour que nos points de vue sont différents. Les malades y gagnent d’avoir un presque-médecin à leur chevet, au milieu des authentiques « soignants » et j’en bénéficierai moi-même dans l’avenir, fort de ce « stage ouvrier ».

Comment Aragon et Breton, alors étudiants en médecine et réquisitionnés comme infirmiers, ont-ils trouvé le temps d’écrire, sur le front en 1918 ? Les premiers chapitres d’Anicet furent écrits « devant le Chemin des Dames », de l’aveu même d’Aragon. Il n’y est pas question de guerre, mais de l’amour complexe du poète pour la beauté. Un sujet de planqué, dirait-on. Pourtant, les « obus bzzz » l’enterrent trois fois, il lit Rimbaud sous le masque à gaz. Le danger qui passe au-dessus des têtes s’accompagne d’un proportionnel ennui. Comme dans Le Désert des Tartares de Buzzati, où l’on meurt d’attendre un ennemi qui ne vient jamais, et avec lui l’héroïsme. C’est aussi ce que nous vivons dans cette guerre médicale, loin des clichés médiatiques, jusque dans les services de réanimation et de soins intensifs. Longues nuits de veille à surveiller les malades, à faire le récit de nos aventures, à rivaliser de pitreries, et à attendre la décompensation brutale qui caractérise cette imprévisible maladie ou les prochains patients qui débaroulent, souvent en série, par on ne sait quel antique mystère. La nuit où nous avons dû hospitaliser en urgence un membre de notre propre escouade, j’ai senti les balles siffler dans son souffle. Nous n’avions pas vu ses lèvres bleuir sous le masque ni ses 40 degrés. Cela dit, autant l’avouer, nous ne sommes pas débordés. La plupart du temps, nous tournons à un infirmier pour un malade, le grand luxe. Ici, la vague tant redoutée n’est jamais arrivée et nous sommes clairement en surnombre. Preuve que les hôpitaux se sont organisés, finalement.

Seyrol-Soignants-Affalés« Quelque belle que soit la comédie en tout le reste… »

Dans cette antichambre de la réanimation, on maintient tant bien que mal à flot de nombreux malades souffrant de la pneumopathie du Covid-19. La plupart s’en sortent très bien et nous égaient de l’ivresse de leur santé recouvrée. Mais ce virus serait un ennemi facile s’il venait seul.

Un homme sans histoire médicale étouffe : un Covid banal, c’est ce que nos confrères ont pensé avant d’exhumer une violente douleur dans la poitrine survenue quelques jours plutôt et mise sur le compte d’une indigestion. Dans le contexte épidémique, cet homme vigoureux avait préféré « attendre que ça passe ». Et ça s’est passé en effet, six heures plus tard, lorsque le bon tiers de son cœur eut achevé son irréversible nécrose – c’était un infarctus. Le cœur, dès lors, est incapable d’éjecter une fraction suffisante de sang vers les organes. La pression augmente en amont, et le plasma filtre vers les alvéoles pulmonaires : une lente noyade dans son sang. Nombreux sont les services qui constatent la diminution de leurs urgences « ordinaires ». Combien sont dans le cas de cet homme ?

Une femme dont toute la famille est infectée étouffe. Son cœur fatigue, une vague histoire de perte d’odorat : c’est un Covid, assurément, on ne voit plus que cela ! Myocardite covidienne ? Il a fallu faire l’effort de garder son sang-froid, de revenir aux bases. Une femme, vestale ou pallaque : toujours évoquer une grossesse. Elle l’ignorait, mais le taux d’hCG dans son sang crève le plafond : grossesse môlaire invasive – quand le placenta dégénère en tumeur – et son lot de complications : toxémie gravidique, cardiomyopathie. C’est le chirurgien qui la délivrera, et non le réanimateur – et la délivrera aussi de notre havre d’infection : elle n’a pas ce Covid qui empoisonne aussi nos diagnostics…

« … le dernier acte est sanglant »

Certaines gardes s’annoncent tranquilles au vu des hospitalisés plutôt stables. Mais il y a cette vieille femme fébrile dont le cœur est foutu… Un pacemaker pourrait la sauver, mais il faut qu’elle passe le cap de cette pneumonie. Elle est davantage confinée ici que chez elle : nul voisin ni ami, visites interdites, pas de FaceTime – les soignants se relaient masqués et ne la touchent qu’avec des gants. Ce soir-là, son cœur fibrille et lâche, pas moyen de la réanimer, elle est morte. Nous l’entourions, lui tenions la main, oui, puis vient l’extrême trivialité. Quel est le protocole pour les décès Covid déjà ? Comment prévenir la morgue sur ce logiciel pourri ? Certificat de décès dans les règles : « La mort est constante et réelle », toilette-javel immédiate, sac à viande étanche et expédition dans les deux heures. Sa famille est prévenue, elle n’aura que ce temps pour rejoindre l’hôpital et espérer la voir. Une personne seulement. Pas plus d’une demi-heure. Mesure compassionnelle, paraît-il. Eux habitaient trop loin, ils ne verront qu’un cercueil hermétique. L’homme et son humanité semblent s’être confinés séparément.

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Des milliers de maladies que nous étudions, une seule peut-être aura raison de nous – peut-être la moins intéressante. Le médecin œuvre avec la certitude de son échec final.

La médecine n’est pas un sacerdoce

Macron : « Reconnaissance de la Nation à ces héros en blouses blanches, ces milliers de femmes et d’hommes admirables qui n’ont d’autre boussole que le soin » – que je t’étrangle si je ne te soigne ! Un autre s’y met, un certain prêtre argentin, qui nous sert du « soldats morts par amour, crucifiés de l’Histoire » et associe médecins et employés de magasin sous le même titre historique de « héros ».

Je ne crois pas au héros, ni au monstre, comme je ne crois pas au génie – ces demi-dieux séparés des hommes que l’on brandit comme un étendard dans un atavisme idolâtre. Je crois aux petites vertus rendues grandes par les circonstances qui les éprouvent, comme je crois au talent et au travail qui le cultive. Les médecins ne sont pas des héros. Du reste, ils ne sont pas non plus des élus, et il est pénible de voir la science se substituer à la volonté politique.

Je suis monté au front pour abattre le totalitarisme diagnostique et politique du Covid, retrouver la biodiversité des maladies. Et surtout pour ne pas rester assis à étudier dans un moment pareil. Car ne vous y trompez pas, le bon médecin ne soigne pas par amour, mais par intérêt. Pas celui que vous croyez, mais l’intérêt pour la vie ordinaire, et l’intérêt pour la maladie. N’empêche, il sauve des hommes, c’est factuel. L’amour du patient, dans notre métier, est pour ainsi dire « accidentel » – et c’est mieux ainsi ! car vous n’avez que faire de nos pleurnicheries, et il y a mieux que nous comme « professionnels de l’amour ».

Seyrol-Hôpital-Assemblée-Médecins

Si j’ai trouvé ma vocation dans cet apparent bourbier, si j’y ai ma place, c’est aussi pour la joie qu’on y trouve, et parce que cet artisanat médical donne un exutoire positif à ma vaillance de jeune mâle. D’autres rapinent ou brûlent des voitures, je ne me trouve pas si différent : je mets les mains dans la viande et le sang, mais c’est avec la satisfaction du travail bien fait et la jubilation souveraine de vous rendre à la vie. Nous réparons les jambes pour les voir danser, rions avec les gueules cassées, et je grille une clope avec mes malades dont le Covid est guéri. Confinement et hygiénisme me sont plus odieux que la mort – nous pourrions en devenir plus malades.

Si héroïsme il y a à faire son métier, prenons l’ironique exemple de ce prêtre dont parle Graham Greene dans La Puissance et la Gloire. Traqué par la révolution mexicaine, son héroïsme vient d’abord de ses échecs répétés à fuir le pays. Alcoolique, lâche, fornicateur, c’est le dernier prêtre de son État, et le dernier des prêtres, vraiment. Mais l’inertie de son tempérament est couronnée de bénédictions clandestines. Son humilité rayonne sous sa plus fidèle conviction : celle d’être aussi médiocre qu’inutile. La veille de son exécution, il réclame du brandy par crainte de souffrir. Il aura pourtant répandu la joie, l’espoir et le pardon. Et les enfants du pays tremperont leurs mouchoirs dans son sang pour en faire des reliques – comme si son humanité était contagieuse.

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Le bilan humain de la mondialisation

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© Soleil

Avec l’explosion des dettes publiques, du chômage et de la pauvreté, l’Occident déjà éprouvé par les diverses crises de la mondialisation est au bord du gouffre. Seules la relocalisation et la création de monnaie nous éviteraient le pire.


Pour la troisième fois en douze ans, le monde est au bord du gouffre. Tout se passe comme si les deux grandes crises de 2008-2009, issue de la faillite du marché hypothécaire américain, et celle de 2010-2012, issue des entrailles de la zone euro, n’étaient que des préfaces de celle du coronavirus.

On me reprochera d’amalgamer des crises proprement économiques avec les dommages collatéraux d’une crise sanitaire d’ampleur mondiale. C’est d’ailleurs le thème de maints commentateurs qui n’acceptent la réalité du désastre en cours que pour en pointer l’origine « aléatoire ». « Crise sanitaire, crise économique », c’est ainsi que Daniel Cohen a résumé l’affaire dans L’Obs. La crise économique de 2020, aussi fâcheuse soit-elle, ne doit pas entraîner un changement des choix fondamentaux faits depuis trente ans.

Chacun aura compris que le procès de la mondialisation n’est pas à l’ordre du jour, même si l’on admet que l’extension des « chaînes de valeur » à l’échelon planétaire a privé les systèmes sanitaires des produits essentiels nécessités par le combat contre la pandémie.

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Le coronavirus atteint des corps anémiés

Pourtant, cette défaillance offre une illustration accablante du système aveugle qu’on appelle mondialisation. Car la question déborde infiniment celle, pleinement légitime, mais réductrice, de la « souveraineté » embrassée par le président qui a changé de monture pour prendre la tête d’un combat qui n’a jamais été le sien, ni celui d’aucun de ses coéquipiers. Elle appelle à un bilan, un vrai, qui aurait déjà dû être esquissé dès 2008. Car la crise dite des « subprimes » était une crise de la mondialisation et de la déflation salariale dont les effets étaient masqués par l’endettement des ménages pauvres et modestes. C’est à ce bilan qu’on s’est refusé il y a douze ans comme on s’est refusé au bilan de la monnaie unique il y a dix ans, après les faillites dites des dettes « souveraines » qui ont révélé l’incongruité d’une monnaie embrassant des pays comme l’Allemagne et la Grèce. Le refus du bilan résume la démarche de ceux qu’on doit appeler, non sans ironie, les « élites ».

Oublions un instant que les médicaments, les masques, les respirateurs artificiels sont des produits sanitaires, infiniment plus nécessaires que les smartphones ou des jeux vidéo. Ce sont des produits. Ni plus, ni moins. Et l’épisode en cours pose autant la question des services qui pourraient être réalisés en France ou en Europe, mais ne le sont plus, que celle des biens manufacturés. Le médicament le plus usité et le plus prescrit, le Doliprane, n’est plus fabriqué en France depuis 2008, et 80 % des principes actifs thérapeutiques sont importés de Chine et d’Inde, alors que la pharmacie est de longue date un secteur d’excellence de notre économie. S’ils avaient été produits là où ils sont utilisés, ces biens auraient été la source de valeur ajoutée, de revenus et de recettes fiscales et sociales. Et pourquoi les entreprises des autres secteurs, tels que l’automobile, la mécanique, voire l’aéronautique et l’espace – qui sous-traitent de plus en plus aux sites à bas salaires – poursuivent-elles sans désemparer leur politique de délocalisation ? Pourquoi PSA et ses fournisseurs se sont-ils installés au Maroc pour y produire la 208 en vue de desservir les pays du sud de la Méditerranée, mais surtout le marché européen ?

La question de la souveraineté, si légitime en matière sanitaire et alimentaire, ne doit donc pas faire oublier l’enjeu décisif de la création de valeur pour l’actionnaire qui conduit les grandes entreprises et leurs fournisseurs à réduire sans cesse le coût du travail.

L’extrême gravité de notre crise vient ainsi de ce que la pandémie frappe des corps anémiés et des États surendettés. Au fil des délocalisations et de la compression des salaires, la base des revenus issus de la production s’est rétrécie, un peu partout dans les pays développés. Même l’Allemagne, donnée en exemple, souffre pour avoir elle aussi réduit ses coûts salariaux. Et nos États n’ont alors eu d’autres expédients que de réduire sans cesse leurs dépenses, comme l’infortunée Italie, d’accroître les impôts comme la France ou de s’endetter davantage. Or, l’on demande maintenant à ces États exsangues de venir au secours des armées économiques en déroute. L’expérience néolibérale n’est jamais avare de contradictions.

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Nos plaies et bosses économiques et financières

La singularité de la crise en cours tient à ce qu’elle frappe conjointement la production et la demande. De quelque côté que se tournent les regards, il n’y a aucun secteur du système économique mondial qui offre un réconfort à l’esprit. Il est donc préférable de se concentrer sur les points de faiblesse extrême susceptibles de connaître une défaillance complète.

La production des hydrocarbures vient en premier lieu. Nous subissons un choc pétrolier à l’envers qui détruit les équilibres financiers des pays producteurs sans procurer de vrai soutien aux pays consommateurs. Les chocs pétroliers de 1973 et 1980 avaient au contraire généré des contrats pour les entreprises dans les pays bénéficiaires de l’aubaine et profité aux banques occidentales chargées de recycler les pétrodollars. L’effondrement de la demande dans les pays concernés portera un coup sévère et durable aux entreprises qui profitaient de la consommation de la rente pétrolière.

Le tourisme en deuxième lieu. Y a-t-il un secteur qui ait le plus profité du contexte de la mondialisation ? Des milliers d’hôtels ont été créés chaque année et d’autres commerces liés à eux. Nombre de pays pauvres ont trouvé de quoi subsister grâce aux recettes du tourisme. Le Sri Lanka et Bali sont devenus des destinations ordinaires. Il est douteux qu’ils récupèrent pleinement après la pandémie, ne serait-ce que parce que la chute des revenus dans les pays riches réduira le nomadisme de leurs ressortissants.

La construction aéronautique et le transport aérien arrivent en troisième lieu. Airbus et Boeing ont sans doute connu un apogée de leurs commandes et de leur production. C’est une mauvaise nouvelle pour l’économie, il suffit d’imaginer l’impact sur le PIB français de la réduction massive de la production des Airbus à Toulouse, mais aussi pour l’écologie, car il faudrait lancer sans tarder de nouveaux appareils infiniment plus économes en pétrole que les meilleurs spécimens actuels.

Déchargement de composants destinés à assembler des avions Airbus dans le port de Tianjin, nord de la Chine, 11 avril 2020. © Xinhua / AFP
Déchargement de composants destinés à assembler des avions Airbus dans le port de Tianjin, nord de la Chine, 11 avril 2020.
© Xinhua / AFP

La production d’armements en dernier lieu. On sait que la guerre, « ce n’est pas bien ». Mais la production d’armements est au cœur du dispositif industriel américain et russe, elle est encore une production majeure de l’industrie française, non susceptible d’être délocalisée. Or, les pays pauvres menacés de ruine seront tentés de tailler dans des dépenses militaires qui ne profitent qu’à leurs fournisseurs. À moins d’une grande guerre internationale qui rebattrait les cartes de la géopolitique et de l’économie, l’industrie d’armement ne sera plus ce qu’elle a été depuis trente ans.

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Les points d’interrogation

Voilà quelques points qui forment, avec l’explosion des déficits et des dettes publiques, le paysage du système économique mondialisé. Il convient d’ajouter des hypothèses probables ou vraisemblables.

Quid d’abord de ce que Keynes a appelé la propension à consommer qui ne s’est jamais démentie depuis la guerre grâce à la prospérité et à la faculté de s’endetter offerte aux ménages ? La crise ouvre la perspective d’un changement historique, qui verrait réapparaître ce que Keynes, encore lui, appelait l’encaisse de précaution pour parer aux risques de l’existence. La menace qui planait sur les régimes de retraite se trouve instantanément renforcée par les pertes d’emplois et de revenus ainsi que par la chute des valeurs boursières.

Quid, ensuite, du comportement des entreprises et de ce que Keynes, toujours lui, appelait l’incitation à investir ? S’il est assuré que les compagnies aériennes, les constructeurs aéronautiques, les compagnies pétrolières vont drastiquement réduire leurs investissements nouveaux, les annonces en bourse laissent penser que de nouvelles mesures d’économie sont dans les cartons dans tous les autres secteurs.

Nous voilà reconduits à l’énoncé de la mondialisation. De deux choses l’une : soit, dans un accès de lucidité et de patriotisme, les groupes cotés et leurs fournisseurs s’achètent une conduite et relocalisent, au grand dam de leurs actionnaires, donnant ainsi le branle, à partir du secteur privé, à un mouvement de reflation ; soit ils accélèrent encore le processus pour rétablir leur profitabilité, quelles qu’en soient les conséquences. Et nous subirions un nouvel impact déflationniste.

Telle est la question de fond issue de la crise. Il y en a une autre, que chacun connaît. L’explosion des déficits et des dettes, sans précédent historique, se produit à partir de niveaux qui étaient déjà sans précédent ! Mais ces déficits et ces dettes, subis et non voulus, n’ont rien de keynésien ! Les mêmes politiciens décérébrés qui proclamaient la faillite virtuelle de nos États nous disent qu’« il n’y a pas de plafond à la dette publique » (Gérald Darmanin). Mais cette volte-face va de pair avec un conformisme maintenu. C’est auprès des banques, elles-mêmes en difficulté, que les États s’endettent pour couvrir les impasses aggravées. On ajoute sans états d’âme de la dette à la dette. Que doit-on dire maintenant de la dette de l’État français, jugé « abyssale » il y a quelques mois encore dans les médias non pensants du système ?

La création monétaire permettrait de financer les dépenses prioritaires tout en allégeant la charge du contribuable

On a refusé partout ou presque le recours, pleinement justifié, à la création monétaire, qui aurait pu stabiliser les déficits et les dettes à leur niveau ancien. La chose est patente aux États-Unis comme elle l’est dans la zone euro, enfermée dans les règles de la monnaie unique. L’Angleterre fait exception. La Banque d’Angleterre a décidé de créer 40 milliards de livres sterling, soit 50 milliards d’euros, pour soulager le Trésor de Londres. Elle renoue ainsi avec les pratiques du temps des guerres contre la France et contre l’Allemagne. Saluons, après le Brexit, cette nouvelle manifestation du pragmatisme anglais.

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Déconfiner les esprits

Le jeu de mots s’impose. En ce temps d’accablement, l’urgence est intellectuelle autant que pratique.

Premièrement, la protection commerciale redevient pleinement légitime. Elle est l’arme qui permettrait de stopper cette guerre non déclarée que les financiers et les managers font aux peuples au nom de la course aux profits. Elle est l’arme par excellence de la lutte contre cette déflation rampante que la crise entretient et aggrave. Elle permettrait de reconstituer les marges de manœuvre de l’action publique.

Deuxièmement, la création monétaire replace l’État en tant que pouvoir émetteur de la monnaie aux côtés des agents privés que sont les banques. Elle dénouerait le lien de subordination qui a été passé au cou des politiques par les financiers. Elle permettrait de financer les dépenses prioritaires telles que la sécurité ou les prestations familiales, tout en allégeant la charge du contribuable.

C’est à ces deux conditions que nous ne basculerons dans le gouffre ouvert sur nos pas.

Le secret néolibéral

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De Gaulle, le Lénine de la France de 2020?

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Emmanuel Macron à La-Ville-aux-Bois-les-Dizy le 17 mai 2020 © Francois Lo Presti/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22456158_000003

La célébration des combats de Montcornet n’est que le dernier exemple en date d’une dérive assez consternante de la vie politique française : l’omniprésence de la figure du général De Gaulle, ombre écrasante, statue devant laquelle tous devraient s’incliner!


L’omniprésence de la figure du général de Gaulle est un travers qui ne cesse de s’aggraver, de manière assez paradoxale dans la mesure où la génération au pouvoir, et celle qui a le pouvoir électoral entre ses mains, est précisément celle des baby-boomers qui, en 1968, s’est dressée contre le fondateur du régime en place. De fait, De Gaulle est devenu le Lénine de la France de 2020 : comme en Union Soviétique où Lénine était invoqué à tout propos pour inscrire l’action gouvernementale dans la continuité d’un projet grandiose et donner une légitimité historique à une gestion souvent calamiteuse et déconnectée du temps et des enjeux, De Gaulle sert de référence et de caution morale au pouvoir, et de bouclier contre toute critique du régime en place.

Et il faut bien parler de régime en place, en assumant toutes les évocations péjoratives que cette expression peut avoir, à propos de cette funeste Ve République que fonda De Gaulle et dont nous subissons plus que jamais les travers.

La France a-t-elle vraiment besoin d’un hyperprésident?

Lorsque l’auteur de ces lignes était adolescent, dans les années 1990, les cours d’Histoire et d’éducation civique, à propos de notre Ve République, étaient marqués généralement par deux idées-forces : premièrement la Ve République est une forme possible de démocratie parmi d’autres, et deuxièmement c’est le régime grâce auquel le général de Gaulle a sorti de l’ornière une France au bord de l’effondrement causé par l’instable IVe République. J’ignore si les adolescents d’aujourd’hui reçoivent toujours le même enseignement, mais ce dont je suis certain, c’est qu’il s’agit là de deux énormes mensonges. 

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D’abord, la Ve République n’est pas une démocratie comme les autres : c’est en théorie un régime dit « semi-présidentiel », c’est-à-dire en pratique un régime hyperprésidentiel, où la présidence domine tous les pouvoirs, point commun de notre pays avec la Russie, l’Algérie, l’Égypte ou la Syrie. Tous les pays européens voisins de la France et de taille comparable : le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne ont un régime parlementaire où le gouvernement est une émanation du Parlement et est responsable devant lui. Nos institutions étaient similaires à celles-ci du temps de la IIIe et de la IVe République. Elles ne le sont plus depuis 1958, époque à laquelle le général de Gaulle nous a dotés d’une constitution qui distribue les pouvoirs de manière semblable à la constitution de l’Empire allemand avant 1914, à la seule différence évidemment que le Kaiser, chez nous, est élu. La France, donc n’a pas une Constitution établissant un modèle possible de démocratie, mais une Constitution telle qu’on n’en trouve nulle part dans le monde démocratique. Au mieux, la Ve République est un régime plébiscitaire, mais pas démocratique. Nous élisons un « monarque républicain », à échéance régulière, et ce monarque est absolu. La formule est souvent reprise avec légèreté, comme si la « monarchie républicaine » était une amusante curiosité, un folklore français, alors qu’il s’agit d’une tragique supercherie puisque l’on fait croire au peuple français qu’il vit dans une démocratie, alors que c’est faux. Pourquoi, dans toute l’Europe, y a-t-il eu des gilets jaunes en France et pas ailleurs ? « Parce que les Français sont râleurs », disent grosso modo les commentateurs à vue courte. 

L’absolutisme inefficace

Non, la raison est que lorsque l’on a des institutions d’État autoritaire, l’opposition prend la forme qu’elle a dans les régimes autoritaires. 

Ensuite, le récit hagiographique qui est devenu la vérité admise dans notre pays est que le général de Gaulle aurait sauvé la France du chaos et instauré un régime de valeur très supérieure à celui de la IVe – qui était en fait une restauration de la IIIe c’est-à-dire, répétons-le, un régime parlementaire similaire à celui encore en vigueur chez tous nos grands voisins, et l’héritière du premier vrai régime démocratique en France. Or, et sans vouloir entrer dans un débat interminable sur les circonstances agitées de la fin des années 1950, on doit rappeler quelques faits : Charles de Gaulle s’était toujours opposé à l’instauration de la IVe, alors même qu’il s’agissait essentiellement de restaurer la démocratie telle qu’elle fonctionnait avant la défaite de 1940 ; l’instabilité proverbiale de la IVe fut en grande partie le résultat de ce qu’elle était continuellement sabotée par les gaullistes et les communistes ; Charles de Gaulle manœuvra en 1958 pour arriver au pouvoir en jouant sur la menace putschiste en Algérie, ses soutiens approchant  à la fois les généraux en Algérie et le gouvernement légitime pour le présenter comme une solution ; une fois rappelé au pouvoir, il a réussi à imposer la réforme constitutionnelle qu’il avait toujours voulue depuis 1946, et à la faire voter par referendum, sans recourir à une assemblée constituante, comme cela avait été fait en 1946, et comme il est d’usage pour rédiger une nouvelle Constitution. De fait, il s’agissait d’un coup d’État puisque la procédure n’était pas prévue dans la constitution de 1946. Charles de Gaulle n’a pas sauvé la République du coup d’État des généraux, il a substitué son coup d’État à celui des généraux. Un coup d’État plus admissible par la population, mais un coup d’État quand même. Ratifié par referendum ? Certes, mais comme le Second Empire et tous les régimes plébiscitaires.

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Il n’est pas question de faire ici un procès à charge de Charles de Gaulle, mais simplement de rappeler, chose qui paraît aujourd’hui oubliée, que les circonstances de naissance de la Ve République sont éminemment contestables d’un point de vue légal et démocratique, et que s’en souvenir permet précisément d’expliquer bon nombre de ratés que rencontre aujourd’hui ce régime, justement qualifié jadis, par Jean-François Revel, d’Absolutisme inefficace

Le peuple sent que quelque chose cloche

Ces deux questions intrinsèquement liées sont tues aujourd’hui, pour la même raison que la Ve a été instaurée : sur le seul nom de de Gaulle, dont le prestige historique subjuguait les foules en des temps troublés et lui permit de faire ce qu’on peut qualifier de « n’importe-quoi constitutionnel » : une Constitution sans équilibre des pouvoirs, où tout remonte continuellement à l’Élysée comme en Russie tout remonte au Kremlin. En soixante ans d’existence, la Ve République a provoqué l’étiolement progressif de la culture démocratique qui s’était forgée en France depuis les débuts de la IIIe République, et l’a remplacée par une sorte de nouvel Ancien Régime, où règne l’esprit de cour, où le débat politique n’a plus de substance puisque toutes les décisions importantes sont prises dans les couloirs du palais présidentiel et non, comme dans toutes les grandes démocraties, à la chambre des députés, où les émissions de commentaire politique ressemblent à du mauvais Saint-Simon tant on s’y intéresse plutôt aux secrets d’alcôves et aux querelles de personnes qu’à la matière des grands sujets. 

Le résultat, disait-on plus haut, ce sont les gilets jaunes, cette éruption populaire aux revendications certes confuses, mais dont le lieu commun fut l’exigence, à travers l’idée du Referendum d’Initiative Citoyenne, d’une vraie démocratie. Sans se livrer à l’analyse comparée de nos institutions et de celles de nos voisins, le peuple a, d’instinct, senti d’où vient le problème : la France n’est pas une démocratie!

Et c’est à Charles de Gaulle qu’elle le doit. 

Le Conseil d’État remet l’Église au milieu du village

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Un office près de Naples en Italie, le 19 mai dernier © MANUEL DORATI/SIPA Numéro de reportage: 00963185_000017

Le 18 mai, le Conseil d’État a pris une décision surprise et importante. La plus haute juridiction administrative a ordonné au gouvernement de «lever l’interdiction générale et absolue» des célébrations dans les lieux de culte sous huit jours. Les enterrements ne devraient plus non plus être limités à 20 personnes. Nous analysons cette décision et les textes sur lesquels elle s’appuie.


 

«  Nous qui n’avons le droit de nous mêler que des choses de ce monde, nous pouvons donc permettre la liberté des cultes, et dormir en paix. » (Mirabeau)

Notre analyse

C’est un signal fort envoyé par le Conseil d’État aux pouvoirs publics par cette décision.

En rappelant le principe de la proportionnalité de la mesure de police, même en période exceptionnelle d’épidémie, le Conseil d’État remet l’Église au milieu du village.

D’autant plus qu’en défense, le ministre de l’Intérieur avait fait valoir qu’aucune atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de culte ne pouvait être caractérisée puisque les établissements de culte étaient autorisés par le décret contesté à rester ouverts : seuls les rassemblements et réunions en leur sein étant interdit.

Le Conseil d’État n’a pas nié la nécessité pour le Premier ministre d’encadrer les établissements de culte compte tenu de l’épidémie, mais lui reproche d’avoir posé une interdiction trop générale

En rappelant que la liberté de culte ne se limite pas au droit de tout individu d’exprimer individuellement les convictions religieuses de son choix, mais qu’elle comporte également, parmi ses composantes essentielles, le droit de participer collectivement à des cérémonies, le Conseil d’État fait également œuvre utile.

On peut toutefois regretter l’analogie faite par la Haute juridiction entre la situation des établissements de culte et celle des magasins et centres commerciaux : les français ne se rendent pas à la messe comme au supermarché, et si elle est dénuée d’impact économique, la vie spirituelle n’en est pas moins essentielle pour la Nation.

Enfin, on se gardera d’analyser la décision commentée comme un blanc-seing donné par le Conseil d’État à tous les rassemblements dans les établissements de culte. Le rassemblement évangélique irresponsable de Mulhouse relevé dans la décision doit servir de leçon et de contre-exemple.

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Il appartient désormais aux pouvoirs publics de trouver le juste curseur pour encadrer sous huitaine les rassemblements et réunions dans les établissements de culte afin de contenir l’épidémie, dans le respect de l’exercice de la liberté de culte.

Une décision argumentée

En cas d’épidémie, le Premier ministre est habilité par la loi à prendre par décret motivé des mesures proportionnées aux risques courus et appropriées aux circonstances de temps et de lieu afin de prévenir et de limiter les conséquences des menaces possibles sur la santé de la population.

Le chef du gouvernement peut ainsi notamment limiter ou interdire les rassemblements et réunions de toute nature, et ordonner la fermeture provisoire et réglementer l’ouverture, y compris les conditions d’accès et de présence, des établissements recevant du public (ERP) ainsi que des lieux de réunion. Ce faisant, le Premier ministre peut légalement porter atteinte, de manière mesurée, aux libertés fondamentales au nom de l’impératif de protection de la santé publique, composante sanitaire de l’ordre public. Dans ce cadre, compte tenu de l’émergence du nouveau coronavirus particulièrement contagieux, le Premier ministre a pris un décret n°2020-548 du 11 mai 2020 venant encadrer de manière particulièrement stricte les établissements de culte (ERP de catégorie V) : « Les établissements de culte, relevant du type V, sont autorisés à rester ouverts. Tout rassemblement ou réunion en leur sein est interdit. Les cérémonies funéraires sont autorisées dans la limite de vingt personnes, y compris dans les lieux mentionnés à l’alinéa précédent. ».

Le décret du 11 mai 2020 motivé par les circonstances exceptionnelles découlant de l’épidémie de covid-19 interdisait donc de manière absolue tout rassemblement ou réunion au sein des établissements de culte jusqu’à la fin de l’état d’urgence sanitaire.

Une décision très attendue par les croyants

Considérant que ce décret portait atteinte à la liberté de culte, des associations religieuses catholiques comme Civitas et un certain nombre de croyants ont saisi le Conseil d’État en urgence, lui demandant d’en suspendre l’exécution et d’enjoindre au Premier ministre de lever cette interdiction pour tous les cultes. La procédure de référé-liberté permet en effet au juge des référés de se prononcer très rapidement sous 48H et d’ordonner « toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d’une liberté fondamentale » à condition qu’il lui soit démontré qu’il s’agit bien d’une situation d’urgence, et d’une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

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Par une ordonnance du 18 mai 2020, le Conseil d’État a donné raison aux requérants en enjoignant au Premier ministre de modifier, dans un délai maximum de 8 jours le décret n° 2020-548 du 11 mai 2020, pour encadrer, et non pas interdire, les rassemblements et réunions dans les établissements de culte. C’est une décision bienvenue. Pour parvenir à une telle solution, la Haute juridiction a pris en compte et rappelé de nombreux éléments.

En premier lieu, le Conseil d’État a considéré que la condition d’urgence était remplie compte tenu :

  • De l’amélioration de la situation sanitaire ayant justifié le déconfinement,
  • De l’impossibilité pour les fidèles de se réunir au sein des établissements de culte,
  • Et des importantes fêtes qui ont eu lieu au printemps dans les trois religions réunissant le plus grand nombre de fidèles en France.

De manière surprenante, les pouvoirs publics n’avaient même pas contesté cette situation d’urgence dans le cadre de leur défense.

En deuxième lieu, le Conseil d’État a rappelé que la liberté du culte présentait le caractère d’une liberté fondamentale pouvant justifier un référé-liberté, ce qui n’est pas nouveau dans sa jurisprudence. Mais plus encore, et c’est le plus important, la Haute juridiction a précisé que cette liberté ne se limitait pas au droit de tout individu d’exprimer individuellement les convictions religieuses de son choix, mais qu’elle comportait également, parmi ses « composantes essentielles », le droit de « participer collectivement (…) à des cérémonies, en particulier dans les lieux de culte ». Par le passé, le Conseil d’État avait d’ailleurs déjà pu juger que la « possibilité d’exprimer dans des formes appropriées ses convictions religieuses » constituait une liberté fondamentale dans le cadre d’une affaire de foulard à l’école (CE, ord., 7 avril 2004, Kilicikesen, n°266085).

En troisième lieu, confrontant les principes à la situation d’espèce, le Conseil d’État a considéré que le Premier ministre avait porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de culte par son décret du 11 mai 2020. Le Conseil d’État n’a pas nié la nécessité pour le Premier ministre d’encadrer les établissements de culte compte tenu de l’épidémie, mais lui reproche d’avoir posé une interdiction trop générale et trop absolue dans le nouveau contexte issu du déconfinement.

La liberté est la règle, la restriction l’exception

Dans un État de droit, la liberté est la règle, et la restriction de police l’exception. Les pouvoirs publics doivent donc toujours concilier l’exercice des libertés fondamentales avec l’impératif de protection de l’ordre public en trouvant un point d’équilibre. Pour qu’une mesure de police soit légale, il faut ainsi qu’elle tende à maintenir l’ordre public par les moyens les moins rigoureux possible et qu’elle ne porte pas une atteinte excessive aux libertés fondamentales.

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Le Conseil d’État a jugé que l’intervention du Premier Ministre était nécessaire pour encadrer les établissements de culte dans la mesure où :

  • Le risque de contamination est élevé dans un espace clos, puisque les personnes ont des contacts proches et prolongés et émettent davantage de gouttelettes ;
  • Il est possible d’être également contaminé par le biais des surfaces sur lesquelles le virus s’est déposé ;
  • Les rassemblements et réunions sont la principale cause de propagation du virus ;
  • Les cérémonies de culte exposent les participants à un risque de contamination élevé puisqu’elles ont lieu dans un espace clos, de taille restreinte, pendant une durée importante, avec un grand nombre de personnes, qu’elles s’accompagnent de prières récitées à haute voix ou de chants, de gestes rituels impliquant des contacts, de déplacements, ou encore d’échanges entre les participants, y compris en marge des cérémonies elles-mêmes et que les règles de sécurité appliquées y sont insuffisantes à ce jour ;
  • Un rassemblement religieux réunissant plus d’un millier de participants venus de toute la France entre le 17 et le 24 février 2020 près de Mulhouse a provoqué un nombre important de contaminations qui ont, elles-mêmes, contribué à la diffusion massive du virus dans l’ensemble de la population française.

Mais dans le même temps le Conseil d’État a jugé que le décret du Premier Ministre était excessif dans la mesure où :

  • Le même décret du 11 mai 2020 prévoit des régimes bien moins restrictifs pour l’accès du public pour de nombreuses activités qui ne sont pas moins risquées que les cérémonies de culte au regard de l’épidémie, notamment le service de transport public de voyageurs, les magasins et centres commerciaux, les établissements d’enseignement et les bibliothèques ;
  • Une tolérance est appliquée par les pouvoirs publics pour les rassemblements de moins de 10 personnes dans les lieux publics depuis le déconfinement ;
  • Des règles de sécurité adaptées aux établissements de culte peuvent être élaborées sous le contrôle des autorités de l’État et des établissements de culte afin de permettre les réunions en leur sein tout en limitant le risque sanitaire ;
  • Le rassemblement évangélique imprudent de Mulhouse n’est pas représentatif de l’ensemble des cérémonies de culte, puisqu’il a cumulé un grand nombre de facteurs de risque et qu’il s’est tenu à une date à laquelle n’étaient pas appliquées de règles de sécurité particulières en matière de contamination par le coronavirus.

Il en résulte, selon le Conseil d’État, que l’interdiction générale et absolue imposée par le décret contesté de tout rassemblement ou réunion dans les établissements de culte présente un caractère disproportionné au regard de l’objectif de préservation de la santé publique. Cette interdiction constitue ainsi, eu égard au caractère essentiel de cette composante de la liberté de culte, une atteinte grave et manifestement illégale à cette dernière.

Dans ces conditions, le Conseil d’État enjoint au Premier ministre de modifier, dans un délai maximum de 8 jours le décret n° 2020-548 du 11 mai 2020, pour encadrer, et non pas interdire, les rassemblements et réunions dans les établissements de culte.

Choisir nos masques

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Statue masquée, au Trocadero, à Paris, le 4 mai 2020 © Christophe Ena/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22452578_000038

 


Le déconfinement a entraîné son lot de nouvelles règles, parmi lesquelles un port obligatoire du masque dans certains cas comme les transports publics. Lorsque nous sommes masqués, il devient impossible de deviner notre expression…


Les périodes incertaines ayant précédé l’arrivée massive de masques ont renforcé l’une des caractéristiques de la présente pandémie : le désarroi né de la constatation que ceux qui devraient savoir ne savent pas toujours ! Le fait d’arborer le masque rassurant de la Connaissance n’est plus recommandé tant que les doutes, les tâtonnements et l’incertitude inhérents aux exigences de la méthode scientifique ouvrent encore à une part d’inconnu face à la maladie. Masque sans conscience n’est que ruine de l’âme, pourrait-on énoncer en pensant à Rabelais.

Porter un masque, un véritable jeu d’acteur

Une seconde équivoque reste à l’œuvre, liée à la représentation personnelle que nous offrons aux autres, imposant de doser savamment la composition entre authenticité et nécessité d’éluder. Nous opposons ainsi des masques au regard scrutateur d’autrui. Observons que les actrices et les acteurs de théâtre, parce qu’ils n’ont actuellement plus la possibilité de jouer sur scène, nous privent des mines de circonstance qui sont le prolongement de la tradition ancestrale des masques affichant le comique ou tragique. Il en est de même pour les chanteuses et les chanteurs d’opéra, tout autant dépossédés des planches qui pavent habituellement leur aire d’expression. L’une des scènes opératiques les plus emblématiques de la stratégie de dissimulation est le Trio des masques de Don Giovanni. Le personnage éponyme y invite imprudemment ses poursuivants au bal fastueux qu’il donne, car ceux-ci ont dissimulé leur visage. Puis ils révèlent leur identité en levant leur masque, cessant alors d’être des acteurs à l’intérieur même de l’œuvre. Le drame, qui a débuté dès la première scène avec la vindicte de Donna Anna à l’égard de Don Giovanni masqué puis avec la mort du Commandeur, conduit inexorablement à la chute de l’abuseur, jusque-là impuni.

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Nous nous trouvons ici au cœur de la complexité de la nature humaine, indissociable de l’habit social qui recouvre la nudité des sentiments : pour rendre le présent supportable, il nous faut choisir puis modeler intérieurement les masques adaptés à nos survies, à nos révoltes ou épanouissements, à nos espoirs ou besoins de victoires. Passé notre confinement, nous reprenons cette habitude qui consiste, depuis le lever jusqu’au coucher, à alterner les rôles et, pour la plupart d’entre nous, veiller à ne pas projeter visuellement nos ressentis et nos ressentiments. Nous changeons bien plus de masques que de chemises. Lorsque nous entrons à l’intérieur de nos appartements ou apparaissons sur un écran en visioconférence, enlever le masque protecteur ne dispense pas d’en arborer un autre, celui qui, au gré des circonstances, constitue la palette faciale par laquelle nous voulons être appréhendés.

Le masque comme absence de toute expression

Notre vie quotidienne, désormais emplie de figures masquées, n’est donc pas si nouvelle ; nous avons intégré les avantages procurés par le tissu qui recouvre partiellement notre visage.  En un autre temps, Tristan Bernard, libéré sur intervention de son internement au camp de Drancy que lui valait sa qualité de juif, répondit à l’un de ses proches qui s’enquerrait, à son retour, de ses souhaits : « Si vous aviez juste un cache-nez… ». Aujourd’hui, les masques obligatoires nous protègent à la fois, au dehors et en collectivité, de la maladie et des conséquences des jeux immaîtrisés de nos visages. Mais ce maquillage partiel de nos sentiments véritables dans l’espace public nous aiderait-il face à de possibles dispositifs poussés de reconnaissance faciale couplés au traçage, qui ont la prétention de tout révéler de notre état d’esprit ?

Nos masques de protection nous rendent plus égaux, voire égalitaires

Ce n’est pas un hasard : le mot persona, que Boèce définit dès le début du VIème siècle comme la substance indivisible d’un être doué de raison, est issu du verbe personare, signifiant « sonner à travers. »  Le masque est aussi, dans le domaine du chant, la notion qui désigne les résonateurs du visage permettant à la voix amplifiée de porter plus loin, au-delà de sa propre personne, en une projection altruiste offrant le partage de la beauté et du sens. Persona confond en un seul mot à la fois le masque de théâtre et la condition humaine, dont un autre nom latin est larva, qui a pour signification ‘figure de spectre’ et ‘fantôme’, ainsi qu’‘épouvantail.’ Jankélévitch note que le masque, « en tant qu’abstraction et absence, est le visage immobile de l’inexpression », tout autant que de « l’expression immuable. »

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Le masque de protection comme le symbole d’une expression masquée

Nos masques de protection nous rendent plus égaux, voire égalitaires : il nous est beaucoup plus difficile d’être jolis, et l’expression « beau masque » prend soudain un sens différent. Les caméléons sont moins à l’aise, ou réduits à voir leur performance nettement moins appréciée. Nous affichons le même type de masque en partant en promenade ou en nous rendant au bureau. Nous ne distinguons plus visuellement l’arrogant de l’humble, et même leurs propos sont peu différemment audibles. Le contentement de soi doit trouver des modes d’expression alternatifs. L’accueil de l’autre dépend moins de la physionomie. L’épreuve de la pandémie nous intériorise.

Notre relation au masque est proche de celle qui nous lie à la vérité. Un jour, prochain espérons-le, nous pourrons nous déplacer et évoluer en société sans masque. Comme le note le talmudiste Adin Steinsaltz, la carapace pour laquelle nous optons à visage découvert relève le plus souvent de notre choix personnel ; nous devons néanmoins veiller à ce que notre visage ne finisse pas par s’identifier mécaniquement à nos masques.

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Pourtant, notre vérité peut aussi résider dans ces masques successifs, car l’être humain est la résultante de constructions progressives. Le défi de la survie renforce la nécessité des vérités cachées, car elles constituent un écran entre l’hostilité, la dureté du monde et notre capacité d’espérance. A l’arrivée dans les camps de la mort et afin de survivre à l’épreuve de la cruelle sélection, il était de loin préférable, pour un professeur, de prétendre qu’il exerçait le métier d’ouvrier ou de maçon. L’adresse calculée de la persona, sa prudence, parfois sa ruse, peuvent lui garantir le maintien de la vie en consolidant sa véritable intégrité physique, mentale et morale. Le conseil de Steinsaltz est profond : choisir consciemment nos masques, c’est faire corps avec eux pour refléter ce que nous sommes, dans le refus des pièges, des nudités et des artifices.

Personnages du Talmud

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Adèle Haenel: dessine-moi une victime

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Adèle Haenel © Laurent Emmanuel / AFP

Dans la cour insistante que lui a faite le réalisateur Christophe Ruggia pendant son adolescence, l’actrice Adèle Haenel voit rétrospectivement une « emprise » masculine. Son récit victimaire est emblématique du néoféminisme épurateur et réfractaire au dialogue.


Des débuts compliqués au cinéma…

Adèle Haenel s’est retrouvée durablement au cœur de l’actualité après avoir dénoncé (en novembre 2019, dans un entretien pour Mediapart) le comportement à son égard du metteur en scène Christophe Ruggia, qui l’a introduite dans le milieu du cinéma. C’est en 2002, quand elle a 13 ans, que sort le premier film où elle figure, Les Diables, après une longue préparation et un tournage éprouvant. Ce film raconte les fugues d’un frère et d’une sœur abandonnés à leur naissance, qui errent à la recherche d’une origine, d’une famille et d’une maison, qu’ils ne peuvent qu’imaginer, dont ils n’ont aucune idée, d’autant moins que la petite fille est autiste et mutique. Entrée en matière pénible pour une actrice à la sortie de l’enfance, à qui le scénario impose d’affronter une situation incestueuse et des scènes de nu, cependant que le metteur en scène lui manifeste un intérêt qui fait jaser sur le tournage.

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Après quoi, entre 2002 et 2007, Adèle Haenel s’éloigne du cinéma et poursuit des études au collège, au lycée puis en prépa, à Montaigne. Toutefois, pendant plusieurs années, elle se rend chez Ruggia le samedi où elle poursuit son initiation au cinéma. Selon ce qu’elle en dit maintenant, ces tête-à-tête ont été l’occasion de nombreuses sollicitations et avances de la part hôte : baisers dans le cou, frôlements à quoi elle échappe en évitant de s’asseoir sur le canapé. Cependant, aux dires mêmes de l’actrice en 2019, quand elle dénonce la domination qui s’exerçait alors sur elle, elle n’a jamais perdu le contrôle d’une situation à laquelle elle a mis fin quand elle avait 16 ans.

… aux débuts réussis dans la victimisation

Deux ans plus tard, Adèle Haenel retrouve le chemin des studios, cette fois dans le cadre d’une relation heureuse avec Céline Sciamma sous la direction de laquelle elle tourne d’abord Naissance des pieuvres (2007) puis, récemment, Portrait d’une jeune fille en feu. Dans une lettre à son père, écrite en 2014, dont elle fait la lecture avec une certaine solennité à la fin de l’entretien de 2019, Adèle Haenel revient sur la période Ruggia et sur le long silence qu’elle a gardé à ce propos. Elle ne reproche pas à ses parents, comme on s’y attendrait, de l’avoir laissée aller à ces rendez-vous, mais de lui avoir suggéré, voire imposé, une vue romantique et sentimentale de cet épisode.

Adèle Haenel parle des pièges qu’elle a dû déjouer et des obstacles qu’elle a franchis pour s’identifier comme victime, elle dénonce l’hypocrisie de celui qui s’est gardé de lui faire violence tout en la tenant en laisse

Ainsi conditionnée, elle a cru qu’il s’agissait d’un amour non partagé, qu’elle était simplement l’objet d’un penchant auquel elle ne répondait pas. Désormais, elle se voit comme ayant été soumise à une « emprise », comme mise en cage. Qu’il n’ait pas exercé de violence physique ne lui paraît pas une raison de modérer son jugement sur celui qui l’a tenue dans sa nasse. Exercer une contrainte physique aurait, dit-elle « révélé à Christophe Ruggia ce qu’il était ». On pourrait dire au contraire qu’en refoulant ses pulsions, en attendant un consentement qui se dérobait, Christophe Ruggia manifestait de la considération pour celle dont il voulait faire une partenaire, mais cette différence est désormais impossible à discerner pour celle qui est devenue l’icône d’une féminité victimaire qui voit dans le viol la clé et le sens de la relation hommes-femmes.

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Paradoxe : c’est parce qu’elle n’a subi que des agressions en apparence bénignes, qu’Adèle Haenel est devenue emblématique, non pas des torts subis, mais de la difficulté de se former une conscience féministe. La traversée et le rejet de l’illusion romantique, le retard à s’exprimer entrent en effet dans le système argumentaire qui sous-tend l’icône qu’elle est aujourd’hui. Pour le devenir, elle a rompu un « silence insupportable », enduré une absence d’écoute qui la paralysait et la portait à retourner sa souffrance contre elle-même, au point de la faire renoncer un moment à sa vocation profonde, le cinéma. En définitive, c’est la relation passionnée avec Céline Sciamma, dont Portrait d’une jeune fille en feu est le sceau, qui a permis à Adèle Haenel d’assumer vraiment son histoire. Adèle Haenel parle des pièges qu’elle a dû déjouer et des obstacles qu’elle a franchis pour s’identifier comme victime, elle dénonce l’hypocrisie de celui qui s’est gardé de lui faire violence tout en la tenant en laisse. Elle dit aussi qu’il lui a fallu surmonter les réticences d’une famille « patriarcaliste » qui aurait préféré qu’elle se taise. Mais avec cette famille, elle n’a pas rompu, préférant, comme elle dit, rectifier, porter à un niveau supérieur, grâce à un dialogue maintenu, une relation qui fut parfois étouffante.

Un modèle du néoféminisme

Selon la doctrine qu’Haenel veut illustrer, la vérité féministe avance par épuration, émancipation et affirmation de soi, en écartant les faux-semblants à quoi nous sommes habitués depuis des millénaires. Mais en pratique, elle montre aussi, à propos de sa famille, qu’une autre voie est possible. On est donc porté à se demander si sa relation malsaine avec Christophe Ruggia n’aurait pas pu être pareillement éclairée et épurée. Celui-ci a refusé de participer à l’enquête de Mediapart, mais lui demandait-on alors autre chose que des aveux ?

Les tenants de la cause féministe préfèrent généralement que celle-ci s’affirme de manière apodictique (je dis vrai parce que je suis victime) sans passer par le dialogue ni le débat – la réticence d’Adèle Haenel à porter plainte contre Ruggia en est un autre indice. Elle semble redouter que le dossier factuel qu’elle peut présenter apparaisse plutôt maigre au regard des interprétations maximalistes, voire mélodramatiques, qu’elle a données de son expérience.

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On en arrive donc à cette interrogation : ce qui s’affirme comme la « révolution des femmes » procédera-t-il par anathèmes ou bien s’inscrira-t-il dans la perpétuelle discussion qui trame l’histoire humaine, surtout depuis l’avènement de la démocratie ? Le langage apodictique et victimaire encourage les témoignages, mais il les fragilise. Pour échapper à ce piège, le mouvement féministe devrait rompre avec une culture dominante où il se love trop facilement, réduisant à une oppression la profonde ambiguïté du rapport entre les hommes et les femmes.

Il me semble que, même quand elle répète des thèses schématiques, Adèle Haenel donne à voir cette ambiguïté. Ceci sur un visage qui témoigne au-delà du discours tenu. Quoi qu’il profère, ce visage nous rend sensible à une différence qui reste un mystère. Il serait inexact de dire que c’est un beau visage de femme, c’est surtout, plus jeune que selon l’état civil, un visage de jeune fille ouvert à l’avenir et à l’espérance à quoi il invite.

Un enseignement naïf de l’histoire en secondaire peut-il conduire des jeunes vers le salafisme?

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Fabrice COFFRINI / AFP

Lettre à Kahina


Ô Kahina, que devenez-vous ? Fasse que le confinement vous ait été aussi profitable qu’à moi. 

Votre compte rendu du Coran des historiens mettait en cause l’inertie de « l’école de la République ». Vous nous reprochiez de ne pas faire étudier l’islam d’un point de vue historique « mais selon la tradition islamique sunnite ». Profitant de la générosité — fort critiquée en ces temps où comptent surtout les activités dont la valeur est la plus immédiatement sensible — d’un État qui me salarie pour cela, j’ai lu le vol. 1 que Mohammed-Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye ont coordonné après avoir constaté que « le grand public, même cultivé (…), n’a guère accès aux développements les plus récents des études coraniques », par « ignorance volontaire », ajoutent-ils, faisant douter de l’existence d’un grand public.

Réparons donc notre incurie en appliquant le conseil d’un des auteurs conviés, F. Grenet, pour comparer entre eux des documents relevant d’obédiences différentes : « c’est en croisant non pas, comme on l’a fait trop souvent, des systèmes conceptuels largement reconstruits par nous, mais des textes pris dans leur littéralité, que l’on peut espérer quelques progrès dans l’élucidation des influences » ; si même on peut parler d’“influence”, s’inquiète son confrère D. Hamidovic en voyant notre tendance à classer personnes et œuvres selon nos concepts modernes d’identité, peu apte à juger de l’esprit dans lequel est né le Coran, d’éléments de texte passés de façon fluide d’un mouvement l’autre — difficiles à nommer, tant on distingue mal, cités ailleurs, l’apocryphe du canonique, le juif du chrétien, l’apocalyptique d’autres genres, etc. Et tout en parlant d’identités et d’influences quand c’est valable, je crois qu’il est bon de toujours tout aborder de façon littérale.

Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye Photographe: Hannah Assouline
Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye
Photographe: Hannah Assouline

Confrontons donc des éléments de l’enseignement actuel de l’histoire aux jugements des coordonnateurs du Coran des historiens, qui excipent de leur propre « expérience de la pédagogie pour n’avoir aucun doute » sur le fait que « l’approche de l’histoire des religions peut être décisive pour la formation de l’esprit ». Le programme de 5e entend « présenter aux élèves des sociétés marquées par la religion », et en attendant de voir surgir les « nouvelles manières de (…) concevoir l’exercice et l’organisation du pouvoir séculier » qui s’imposent à elles (toutes ?), « la période qui s’étend du VIe au XIIIe siècle, de Justinien à la prise de Constantinople par les Croisés, est l’occasion de montrer comment naissent et évoluent des empires, d’en souligner les facteurs d’unité, ou au contraire, de morcellement ».

La religion est le facteur politique fondamental : pas d’écart flagrant avec ce que divers participants de la synthèse déclarent, tel D. Hamidovic déjà cité, qui dans son souci de nous montrer dans leur éloignement « les perceptions antiques et médiévales de l’ethnicité et de la religiosité », affirme : « les Anciens semblent davantage concevoir une appartenance à une communauté locale, dont les contours sont souvent flous, à des solidarités familiales et à des réseaux politique et économique » ; cependant que pour la période étudiée, D. S. Powers montre que dans les entités émettant du droit et non exclusives les unes des autres, les religieux — j’emprunte ici au cas des prêtres zoroastriens auxquels les juifs de l’Iran sassanide ont affaire en justice, tout comme les chrétiens locaux avant que leur catholicos tente de l’empêcher — « exerçaient leur autorité sur tous les aspects de la vie, à la fois religieux et profanes ».

On pourrait même croire qu’en s’intéressant plus à l’islam achevé qu’à ses débuts, le collège se conforme au décentrement opéré depuis les années 1970, qui met l’accent sur l’étape de sanction officielle du Coran pour voir comment ce contexte-là a pu recouvrir celui de l’élaboration du texte, quel qu’en soit le rythme, difficile encore à cerner en l’attente du référencement complet des 300 000 pièces manuscrites coraniques des 4 1ers siècles — de même pour le recensement des graffiti, si précieux dans leurs libres variations pour saisir la fluidité des textes et mouvements religieux, dont le Coran avant sa fixation, moment pour lequel il serait plus opportun de parler de mu’minun (“croyants”, avec diverses stratégies envers les autres groupes) que de musulmans.

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L’examen du détail montre que la coïncidence entre les orientations générales du programme scolaire et de la synthèse universitaire n’est qu’apparente. Car s’il peut se permettre de laisser de côté la très technique question de la rédaction du Coran — quitte à souligner, en s’appuyant sur l’absence d’unanimité entre les savants musulmans, ce qui vous paraît important, Kahina : « découvrir les ajouts tardifs des califes afin d’asseoir leur légitimité, prouver que le Coran a eu plusieurs auteurs », l’hypothèse de l’auteur unique restant possible — un cours décentré doit reposer sur des faits politiques sûrs. L’idée qu’Abd el Malik est le premier chef à disposer d’un appareil d’État apte à diffuser loin la nouvelle référence absolue, juste avant 700, tient dans un fait que j’ignorais (comme le refus de ce Coran par les chiites jusqu’au Xe siècle) : il est le premier à se dire calife. Or nous devons déjà enseigner qu’Héraclius est le premier empereur qui, après l’essai sans lendemain par Justinien d’embrasser de nouveau tous les bords de la Méditerranée, se dit basileus, et Philippe-Auguste le premier rex Franciae.

Le collège décline les religions au pluriel : un précédent manuel proposait une étude du combat des partisans d’Ali contre Moawiya — en gardant le détail des feuillets de Coran fichés au bout des lances, que G. Dye juge « relever de la plus haute fantaisie ». Mais… crainte d’autres frictions en classe ? Ne sont officiellement proposés comme lieux à étudier que Le Caire ou Damas. Or, malgré le poids de la capitale du nouvel empire et l’intérêt de s’attarder sur la continuité cultuelle de sa grande mosquée recomposée autour de la tombe du Baptiste, le lieu qui symbolise au mieux le tournant omeyyade, rupture définitive avec les “religions du Livre”, refoulement de la prédication essentielle de Mahomet (préparation urgente au retour du Messie et au Jugement) et arabisation accentuée du groupe de ses suiveurs dans la mémoire sélective qu’on en a désormais, c’est Jérusalem et la mosquée sur le mont du Temple.

C’est d’ailleurs le cas qui conviendrait à n’importe laquelle des perspectives issues du bouillonnement historiographique actuel. Quel que soit l’avis que l’on a sur la croyance qui anime Mahomet et le milieu dans lequel il a évolué, l’objectif initial de la conquête à laquelle il aurait participé s’il a vécu après l’année officielle de sa mort, le moment exact auquel renvoie cette importance de Jérusalem — tout cela suivant les données que l’on garde de ce qui a été remodelé par la tradition historiographique musulmane —, c’est ici que mènent tous les chemins… surtout en l’absence de données archéologiques complètes du côté de La Mecque et Médine.

Sur quoi le ton diffère entre nos deux coordonnateurs. G. Dye se contente de dire, en déplorant la seule impossibilité des fouilles, qu’« il n’est pas exclu que certains édifices chrétiens aient été détruits, mais il faudrait supposer que tous l’aient été pour expliquer l’absence de vestiges, ce qui paraît discutable ». M.-A. Amir-Moezzi, lui, parle, plus catégoriquement que de l’hypothèse de l’affiliation de Mahomet à une secte judéo-chrétienne — qu’il juge « la plus probable », sans préciser si c’est la communauté du Ier siècle que supposent H. Corbin ou le père É.-M. Gallez, ou dans le sens plus large dans l’espace et court dans le temps de J. M. F. Van Reth qui les réfute—, de la « politique de destruction systématique des vestiges préislamiques dans cette région par les autorités saoudiennes ».

Vous avez donc raison, Kahina, d’estimer que l’école publique a encore fort à faire pour assimiler ce “changement de paradigme” et élargir la “laïcisation” de la tradition sunnite par seule éviction du surnaturel. Songeons que le programme en est encore à demander aux élèves la “construction” de la date-repère 622, sans donner de quoi opérer cela, ni rien dire des affrontements d’alors entre la Perse et Byzance ! Mais si le Coran a mis 80 ans pour devenir canon, s’il en est de même pour l’ensemble appelé “Nouveau Testament” par ses adeptes, comparons ces 50 ans d’études fracassantes sur l’islam avec le temps qu’a mis l’enseignement français pour approprier la mutation accomplie par la théorie de l’évolution avec la requalification et la redistribution des espèces, à l’échelle du vivant dans son ensemble comme à celle de l’humanité dans sa préhistoire. N’avons-nous pas affaire à une durée somme toute acceptable dans l’acquisition de normes nouvelles, et si nous tardons en matière d’islam, n’est-ce pas lié à des difficultés particulières ?

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Il est ardu d’adapter à des enfants de 12 ans des connaissances de nature hypothétique et reposant soit sur des faits depuis longtemps controversés au point que leur présentation dans Le Coran des historiens n’est même pas « la synthèse de synthèses déjà existantes » à lire ailleurs (G. Dye), soit sur un fourmillement intertextuel « largement étudié par des dizaines de spécialistes de diverses disciplines à travers des centaines d’ouvrages dont la synthèse reste à faire » (M.-A. Amir-Moezzi). Celle qu’offrent ces deux chercheurs et ceux qui les ont rejoints dans l’aventure, fût-elle arrivée plus tôt et connue d’une école moins coupable, vous aurait, comme vous l’imaginez, probablement évité de croire « de façon si naïve à tout ce que raconte l’islam » et d’embrasser le salafisme, « l’islam sunnite le plus strict, le plus littéraliste ». Mais votre effort personnel pour en sortir n’était pas du temps perdu, pas plus que les recherches indispensables à cette synthèse encore à faire et jamais finie d’opinions divergentes présentes en germe comme toujours dans l’événement qui les fait s’affronter, ni même les autres lectures du grand public oisif qui donnent plus de sens encore à de tels ouvrages.

C’est qu’il y en aurait, des ajustements à faire. En vous épargnant mes considérations sur l’usage des mots “antique”, “médiéval” ou “moderne” dans les contributions à ce 1er volume, plus ou moins justifié par leurs auteurs en des termes dissemblables, je voudrais vous montrer une autre inertie dans l’organisation du collège. Nous montrerions mieux les relations entre l’Arabie et les empires qu’elle borde — et j’attends encore le manuel dont la carte donnerait autant de place à l’Éthiopie et au Yémen qu’aux États rivaux du Nord — si la leçon des débuts de l’islam prenait plus vite la suite des chapitres antérieurs. Il y aurait plus de sens à regrouper en 5e, en y faisant passer tout le programme de 6e, la période où la religion n’est pas séparée du reste de la vie humaine. L’année de 4e partirait d’un point où commence une séparation, avant Lumières et Révolutions. Seraient reportés en 3e les aspects du XIXe siècle les plus arrimés à 1914. La 6e serait, comme dans les autres disciplines, le couronnement de l’école primaire, allongeant d’autant l’apprentissage de l’histoire de France.

Dans l’espoir qu’un tel déconfinement scolaire des âges de l’humanité instruise moins mal l’enfant et cultive son sens de l’altérité, je vous prie de recevoir, chère Kahina, l’expression de toute ma reconnaissance pour celle que vous fîtes ici de vos opinions stimulantes.

Coffret Le Coran des historiens

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«Dictature sanitaire»: le Qatar nous montre la voie

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© Francois Mori/AP/SIPA

Ceux qui dénoncent en France des dérives sécuritaires liées au coronavirus ne sont vraiment pas sérieux!


Au Qatar, le port du masque est désormais obligatoire sur la voie publique. En voiture, les Qataris doivent se voiler bouche et nez s’ils sont à plusieurs. Les réfractaires s’exposent à une amende de 200 000 rials (environ 48 000 euros) et surtout, à une peine de prison de trois ans. Le tabloïd britannique The Sun nous apprend aussi que le Qatar enregistre quinze décès sur 32 604 cas confirmés ou qu’au Maroc, l’entorse au port du masque en public peut valoir trois mois de prison. Dans sa traditionnelle ligne éditoriale anti-froggy, il n’oublie pas d’ajouter qu’« à Paris, le non-port du masque dans les transports pourrait valoir 135 euros ». Voilà qui sent les gorges chaudes venues d’outre-manche.

Les mots ont un sens

Le « pourrait » est très bien vu.

Dans le bus ou le métro parisien, il y a toujours un rétif affalé sur son siège qui ne porte pas de masque, certainement une graine de Jean Moulin. Pas sûr du tout qu’il soit verbalisé. Depuis la crise du coronavirus, il a fleuri dans les blogs Mediapart, dans les esprits rouges ou libertaires, mais aussi dans les colonnes de Causeur, une prose pour nous mettre en garde contre les risques d’une « dictature sanitaire ». En deux mois de confinement, je suis sorti presque tous les jours à Paris et je n’ai jamais été contrôlé. À ce que je vois, une bonne partie des Parisiens porte désormais un masque dans l’espace public. Il n’en reste pas moins que les habituels abrutis qui roulent des mécaniques et bousculent les autres, les mal élevés qui crachent au sol ou les jeunes cons en skateboard qui frôlent les grands-mères se portent à merveille ! Sans compter les dizaines d’étudiants bohème réunis pour picoler et jouer aux cartes sans aucune « distanciation physique » et aucun masque (difficile de boire sa pinte masqué). Et ce n’est qu’à pas feutrés que certains policiers osent leur faire des remontrances. Les mêmes rebelles n’oublient pas pour autant d’applaudir les soignants à 20h.

Ma France se porte bien. Je ne juge rien, je constate les faits, je ne connais rien en épidémiologie et je ne sais ce qui est bon pour nous, mais si c’est à cela que ressemble le visage de la fameuse « dictature sanitaire », je signe de suite.

Inutile de se gargariser mais les mots ont un sens. Utiliser les termes de « dictature » ou, encore pire, de « totalitarisme » sanitaire est indécent. Chez les Romains, le dictateur était un magistrat, Sénèque l’appelait magister populi, il était nommé pour six mois. Ainsi, César fut cinq fois dictateur. Au sens moderne, on entend par dictature un pouvoir détenu par un individu ou un groupe qui l’exerce sans limites (une piqûre de rappel ne fait jamais de mal). Parmi de fameux dictateurs des temps modernes, Pol Pot, Robert Mugabe ou Kim Jong-un. À l’égard des populations qui n’ont pas le luxe de pouvoir donner leur avis comme nous le faisons tous les jours dans la rue, dans les journaux ou sur les réseaux sociaux, mal utiliser ce terme manque de pudeur. Le jour où par une mésaventure de l’Histoire, nous tomberions réellement entre les mains d’un autocrate, qui pourra encore nous croire si le terme « dictature » a été galvaudé ?

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Le chemin vers la « dictature sanitaire » est encore (très) long

Le terme de « dictature sanitaire » existait-il avant la venue du coronavirus ? Je ne crois pas. Trois ans de prison pour non-port du masque, voilà qui ressemble en effet à de la « dictature sanitaire », mais ça se passe au Qatar. Au Koweït, on risque jusqu’à trois mois de prison pour le même délit, en Ouzbékistan, dix ans, voilà aussi qui ressemble à de la « dictature sanitaire ». À Taïwan ou en Corée du Sud, pays portés au pinacle par nos éternels râleurs pour leur gestion de l’épidémie de Covid-19, sachez qu’il est interdit de fumer à peu près partout sauf chez soi. Taïwan prend la température de ses citoyens dans ses gares et prohibe à ceux qui ont plus de 38°C de se déplacer. Il ne s’agit pourtant pas de dictatures (mais de Confucianisme). Qui accepterait cela ici? Les mots ont un sens. « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde »[tooltips content= »Sur une philosophie de l’expression, Albert Camus, 1944″]1[/tooltips], a écrit Albert Camus se référant à des travaux du philosophe Brice Parain. Songeons aux esclaves sur les chantiers de Doha qui risquent en plus trois ans de prison désormais, laissons le terme de « dictature » à ceux qui la subissent vraiment, c’est tout à l’honneur de la nation pétrie de liberté que nous sommes.

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Les masques grivois d’une entrepreneuse enfiévrée…

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Pour l’astucieuse Américaine Mindy, la pandémie aura été l’occasion de faire un peu d’esprit en s’affichant avec un masque au motif original et osé. L’idée s’est révélée contagieuse, preuve que pandémie peut aussi rimer avec profit.


Au siècle du choléra, Verlaine laissait parler son âme de poète : « Votre âme est un paysage choisi / Que vont charmant masques et bergamasques ». Cent trente ans plus tard, à l’heure du Covid-19 et de la pénurie mondiale de masques, la poésie n’est plus à l’ordre du jour. Quoique… À l’extrême ouest des États-Unis, une travailleuse sociale de l’Utah tente de concilier principe de précaution et lyrisme en lançant sa petite entreprise de fabrication de masques faits maison. Cette dénommée Mindy pousse la virtuosité jusqu’à baptiser sa PME Project Penis Mask, ornant ses masques de petits pénis que l’on distingue seulement de près. Subliminal, forcément subliminal ! Grivoiserie mise à part, cette astuce vise à faire respecter la distanciation sociale, comme sa conceptrice l’explique au New York Post : « Quand une personne me fait remarquer que j’ai des pénis sur mon masque, c’est qu’elle est déjà trop près de moi et qu’elle ne respecte pas les distances. » Imparable. Avec tant d’esprit, quoi d’étonnant à ce que Mindy connaisse une véritable réussite à l’américaine ?

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Sa page Facebook a été partagée 415 000 fois en une semaine. La demande atteint de tels sommets que l’entrepreneuse improvisée s’est transformée en self-made-woman aussi vite que le Covid se répand dans le monde. À 20 dollars pièce, ses masques aux pénis ailés se sont déjà écoulés à 54 000 exemplaires, permettant de collecter 56 000 dollars pour le compte d’une association d’aide aux plus démunis. Et comme le printemps des poètes ne saurait s’arrêter en si bon chemin, la boutique en ligne de Mindy propose déjà des masques nichons et vagins.

L’homme est un virus pour l’homme

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Les quais de Seine bondés à Paris, lors du premier week-end de déconfinement © HOUPLINE RENARD/SIPA Numéro de reportage : 00962742_000004

Episode 10 : Tendresse


15 mai 2020

Rappel

Le Japon, Israël, des résultats exemplaires face au Covid-19. Deux modèles dont on parle peu. Deux pays phares dans la recherche de remèdes et de vaccins. Alors que des scientifiques, concurrents et collégiaux à la fois, enjambent les frontières, les contentieux se dressent sur de multiples lignes de fracture. Selon un sondage, les Israéliens approuvent par une majorité écrasante la gestion de la pandémie par leur gouvernement. A présent, je n’ai pas d’appétit pour la polémique.

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Gomen nasai

« Je vous prie de bien vouloir m’excuser … » J’ai évoqué le petit clash de cultures autour de l’acide hydrochlorique que j’avais traité de « folklore japonais pseudo-scientifique ». Il range le flacon sans mot dire. Sauf que, deux jours avant le déconfinement,  je retrouve cet acide dans la composition du désinfectant nec plus ultra développé par l’Institut Israélien de Recherche Biologique pour zigouiller le coronavirus partout où il se pose. Je me suis excusée, mais … la douce harmonie de ces longues semaines à nous deux est blessée par une scène de ménage silencieuse à la japonaise. Le calme revenu, le flacon d’acide hydrochlorique reprend sa place à côté du gel hydroalcoolique. Il l’a même utilisé pour traiter nos fuchsias, frappées d’une maladie non-identifiée.

Gomen-nasai aux lecteurs perturbés par le néologisme « … Français, capo-sionistes … » à résonance troublante.  C’est « capo » en italien, dans le sens du chef, maître, plus que. Là, je l’avoue, je suis allée trop loin dans mon buffet de délices linguistiques.

La tendresse

Tendresse. C’est le titre donné par D. H. Lawrence à l’ouvrage devenu, par la volonté de l’éditeur, Lady Chatterley’s Lover. Grand bien lui a fait de céder. Le texte a été censuré, l’auteur harcelé jusqu’à la fin de sa vie, coupée court par la tuberculose à l’âge de 45 ans. On n’avait pas de remède à l’époque.

Pendant les semaines de la première vague, je laissais passer les pétitions, les textes d’indignation, le scandale de la Chine et la polémique autour de l’hydroxychloroquine, afin de saisir l’étendue de la pandémie qui pourrait mettre à bas toutes nos belles constructions

La tendresse n’est pas molle, ce n’est pas mièvre ni faible. La tendresse est noble. Et virile. Philippe Val, en zoom conférence organisée par les Amis du Crif : le virus exige de nous de prendre soin l’un de l’autre. Val, qui dit, tendrement, que le confinement n’est pas nouveau pour lui. Sous la protection des gardes de corps depuis la publication des caricatures de Mahomet en 2006, Val estime que ce n’est pas le moment de critiquer. Personne ne pouvait imaginer ce que ce virus allait faire. Il se réfère aux grands auteurs et compte sur le génie de la culture européenne pour relever ce défi extraordinaire.

Pendant les semaines de la première vague, je laissais passer les pétitions, les textes d’indignation, le scandale de la Chine et la polémique autour de l’hydroxychloroquine, afin de saisir l’étendue de la pandémie qui pourrait mettre à bas toutes nos belles constructions. Comme le gorille géant. Tiens, il ne s’appelait pas King Kong ? Le virus se répandait à toute vitesse, biffant des assertions et renversant des conclusions. On vivait en état de suspension. Bizarrement rassurant. Pas la peine de courir, pas moyen de savoir ce qu’on deviendra, de quoi on vivra, ce qui en restera de nos activités professionnelles. De nos jeunes, tous lancés dans des métiers dynamiques, jusqu’à nous deux, des artistes jamais retraités, dont les métiers alimentaires deviennent faméliques. Tous confinés à la même enseigne, qu’on soit à dix ou à dix mille kilomètres les uns des autres, la famille s’embrassait calmement.

11 mai, la sortie à blanc

Ça n’a pas raté ! Un temps estival pendant le confinement, soleil et douceur du matin au soir à goûter par petites tranches en permission. Puis, le jour même de la libération, perfide Albion nous passe un vent hivernal venu du Pôle nord. Un temps à ne pas mettre le nez dehors. On y va quand même. Multiplication de voitures, addition de monde sur le trottoir, moins de masques, plus de sans-gêne. Impossible d’éviter ceux d’en face sans s’approcher trop des autres sur le côté. Et ce n’est qu’un début. Qui sont-ils ? Des anciens confinés, sortis soudain en nombre ? Des exilés revenus de leurs provinces ? Pour quoi faire ? Ce ne sont pas des salariés en vadrouille à 16h ?

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Une sortie à blanc. Rien à voir avec les retrouvailles joyeuses. A l’exception des inconscients agglutinés au bord d’un canal, sur les marches d’une église, contre le grillage d’un jardin en signe d’indifférence puérile. Comme si, le gros orage terminé, on rattrapait le beau temps. Le coronavirus, tapi dans un coin sombre, surveille et prépare la suite. En fait, ce n’est pas l’Etat—honni ou apprécié—qui nous a empêchés de vivre adulte et … oops … pas vacciné. C’est ce virus qui nous attend à la sortie comme des groupies macabres.

Le quai du Canal Saint-Martin à Paris le 11 mai, avant son évacuation par les forces de l'ordre © Samuel Boivin / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Le quai du Canal Saint-Martin à Paris le 11 mai, avant son évacuation par les forces de l’ordre © Samuel Boivin / NurPhoto / NurPhoto via AFP

J’ai besoin d’une zone tampon pour prendre la mesure du monde en trompe-l’œil dans lequel on vient de mettre les pieds. Les contentieux le réduisent à des lopins de terre, agités par des querelles de voisinage. Comment savoir dans quelle dimension planétaire on va vivre dorénavant ? J’avais besoin de repousser les querelles de circonstance.

Rahamim

Impossible de définir en passant le sens profond de ce mot en hébreu, qui embrasse l’univers d’un amour parlé par la matrice à l’enfant dans son sein, un amour qui passe de l’intime à l’universel, de la famille à l’humanité.

J’ai envoyé un sms. « J’ai fait des cookies. Tu veux passer ? Je descendrai te retrouver en bas, c’est mieux ». Les mains tremblantes, je range les cookies dans des boîtes en plastique. Il appelle, je descends. Trop émue. Mes gestes saccadés. Il est là sur sa moto, je me stationne à distance, il baisse son masque noir, il fait froid, je grelotte, on se parle tendrement. « Ne pleure pas, grand-mère ». Ce grand jeune homme, qu’il me pardonne de le mettre en scène, ouvre les vannes au chagrin retenu. Il dit : « On fera un dîner bientôt, hein ? Il vaut mieux plus tôt, avant qu’on ne fréquente trop de gens. Avec les fenêtres grandes ouvertes, on mettra la rallonge, d’accord, pour respecter la distance sociale». Son sourire en coin. En effet, on ne sera pas six ou dix et jamais le total. Nous sommes  combien ? Dix-huit ? Plus ? Il sort son smartphone et transmet la dernière photo de sa nièce, mon arrière-petite-fille que je n’ai jamais vue en vrai. Je dis : « Elle a six mois … elle se fait une idée du monde qui l’entoure. C’est quoi cette famille ? Mère et père en vrai …  les autres… des visages en aplats sur un écran !»

On rigole. On se quitte. Je suis bouleversée. Les digues ont sauté, je suis emportée par un flot de souvenirs personnels, récents, lointains, ancestraux, qui remontent aux sources millénaires de notre être-en-famille. Ils me reviennent, les adieux, ceux que j’ai vécus et ceux qu’on m’a racontés, quand ils ont mis un océan entre eux et les parents. Je revois les ruptures géographiques et les séparations définitives et les chagrins d’amour qui s’y mêlent. Je revis les rares malheurs trop durs à supporter, venus contredire notre chance inouïe. Nous, cette famille bénie, notre belle histoire.

On en apprend tous les jours sur ce virus. Ce n’est pas, comme on l’avait cru, un de plus dans la série de virus respiratoires. Il y a tout un aspect cardio-vasculaire. Des caillots, des phlébites, des embolies. Ses pics peuvent percer tout ce qui bouge dans notre corps chaud et humide. On disait que les enfants, porteurs asymptomatiques, infectaient les adultes. Non, c’est le contraire. Des centaines d’enfants sont frappés d’une version pédiatrique du Covid-19. On apprend que l’habitat préféré de l’animal, c’est au cœur d’une petite foule dans un espace confiné. Il se délecte des causeries, cérémonies et transports en commun.

Il nous reste quoi de non létal ? Pas se toucher, pas se parler, pas se rendre visite par train ou avion interposé. Les distances tracées par l’esprit d’aventure de mes générations sont soudain infranchissables. En l’an 2020 de notre modernité, ceux qui sont allégrement partis, sautant à travers le globe à toute vitesse et à bas prix, sont brusquement bloqués.

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Comme si on n’allait plus jamais se voir. Après une nuit de pleurs et d’apocalypse, il m’aide à traverser le gué. Les mots clés sont : indépendance et confiance. L’important c’est qu’ils vivent pleinement leur vie choisie, que personne d’entre eux ne soit touché par cette saloperie de Covid-19. Chacun mettra à bien le temps de la pandémie et on se retrouvera un jour.

Le professeur rock star se caresse le menton dans le sens du poil et assène sa vérité : l’épidémie touche à sa fin. Encore quelques semaines. C’est la vie d’un virus. Si on m’avait écouté… S’il a raison, on saute dans le train, on court à la plage, les éloignés montent sans crainte dans l’avion, et on a un peu honte d’avoir exagéré à ce point.

Il fallait, par ailleurs, avoir le cœur net. Nous sommes allés, convenablement masqués, au laboratoire du coin. Si nous n’avons pas d’anticorps, c’est tout le récit qui sera déstabilisé.  Si la pandémie s’arrête sec, en faisant couiner les pneus ? Si un écrivain peut se créer un Covid-19 imaginaire de bout en bout ?

Les résultats seront dévoilés dans l’Episode 11 : Pas de danse sur un terrain miné

L'Amant de Lady Chatterley

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Je ne suis pas un héros!

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Charles Seyrol. Photo: Stéphane Edelson

Étudiant en sixième année de médecine, et malgré la préparation du redoutable concours de l’internat, Charles Seyrol s’est engagé comme infirmier de nuit en soins intensifs dans un service
COVID +. Il raconte sans tambour ni trompette sa drôle de guerre passée à diagnostiquer et veiller les malades.


Quand on entend « Nous sommes en guerre », on songe au départ la fleur au fusil, à l’effort commun, à la camaraderie virile. Mais la guerre, c’est aussi – et surtout, sans doute – l’interminable attente du feu, l’ennui et les petites lâchetés.

Plan blanc à court d’haleine

On prête au chevalier équipant son heaume avant la joute tout un tas de nobles pensées. Je peux en témoigner : bien se brosser les dents pour ne pas s’empuantir, et ne pas oublier le pansement de silicone sur l’arrête du nez pour éviter l’escarre. Voici les pensées héroïques au moment de revêtir le FFP2. Pas plus de deux masques par nuit et interdiction d’y toucher. Nous partons en guerre avec le drapeau blanc rivé sur le visage, dans une espèce d’intime confinement olfactif et la promesse d’un discours nasonné. Le djihad est d’abord un combat contre soi-même, n’est-ce pas ? En l’occurrence contre l’envie de se gratter. Séparés des miasmes des malades comme eux sont séparés de nos paroles, nous communions avec les pneumopathes dans la dyspnée (difficulté respiratoire).

Il faut faire face à la pénurie de matériel. Ici, ce n’est pas la Suisse, on ne change pas d’équipement entre chaque patient. Nous enlevons les portes des chambres pour pouvoir surveiller les malades sans toucher à rien (un « regard appuyé » n’est pas contagieux) – ainsi revient le charme des salles communes du xixe. Nous pensions le classique hôpital pavillonnaire has been : une gestion redondante et dispendieuse, une entrave à l’échange entre les services… Nous le redécouvrons bien pensé : les pavillons sont plus autonomes, et séparent les infections. Métaphore hospitalière de la société des nations.

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L’intubeur entubé

L’étudiant en médecine étudie, cela va de soi, mais à l’étude il joint la pratique depuis les débuts. Chaque jour à l’hôpital depuis 4 ans, dans quelque 13 services différents, et près d’une centaine de nuits. Premier stage de mon externat à l’institut médico-légal de Marseille (autopsie, viols et balistique), le dernier dans un hôpital psychiatrique parisien, entre les deux : urgences et réanimation, maternité, laboratoires, chirurgies… Des milliers de patients, des milliers d’histoires. J’ai pris part à plus d’une centaine d’interventions chirurgicales, rafistolé un terroriste menotté au brancard sous les postillons de ses « Allahu akbar », ligoté des furies, effectué moi-même peut-être un kilomètre de sutures, le jour comme la nuit, avec le cœur d’un artisan à l’ouvrage – et bien d’autres choses encore… Notre travail quotidien paie largement notre formation, semble-t-il, puisque nous sommes payés d’un excédent de deux euros de l’heure, plus les gardes (bac + 6, c’est 52 euros bruts). J’y ajoute des aides-opératoires dans le privé et un prêt pour subsister. Bientôt interne, je vais pouvoir toucher mon premier SMIC, payer mes impôts et rembourser mes dettes. Il y a de quoi être jouasse ! J’ai suturé votre mère, trépané votre père, emplâtré vos enfants, servi votre accouchement à des heures indues pour le prix d’un café-horaire, d’exceptionnels mercis, de nombreux « c’est un dû ». Mais peu importe, être un héros, ça n’a pas de prix, n’est-ce pas ?

Comme les 9 000 étudiants français qui préparent le concours de l’internat, je ne vois pas la perspective d’un confinement bouleverser mon quotidien. Non, la vraie surprise pour celui dont on exige une connaissance encyclopédique de la médecine est plutôt de découvrir qu’il n’existe plus qu’une maladie, faussement nouvelle et dépourvue de recommandations académiques – « intombable » donc à l’examen. Et voici qu’on nous presse d’abandonner les révisions pour cette dernière : « Besoin de renfort urgent dans les unités Covid et réa » – c’est l’intitulé du mail de crise auquel j’ai répondu. Les applaudissements de casseroles de 20 heures marquent pour moi l’heure de prendre du service.

Travail de nuit, à l'unité de soins intensifs en cardiolohgie de La Pitié-Salpêtrière, avril 2020.
Travail de nuit, à l’unité de soins intensifs en cardiolohgie de La Pitié-Salpêtrière, avril 2020.

Le désert des Tartares

Mobilisation générale du personnel, et réaffectation vers les services Covid. L’équipe « résidente » de l’institut de cardiologie de la Pitié-Salpêtrière reçoit le renfort d’intérimaires aux accents régionaux ou d’infirmiers libéraux qui se trouvent plus utiles ici qu’à colporter les miasmes durant leurs 50 visites jour à quatre masques la semaine. Entre deux feux, nous nous regardons dans le blanc des yeux, au-dessus du blanc des masques – nos rires s’en arrangent.

Médecin devenu infirmier, il n’est pas question de mettre moins la main à la pâte. Ici, point de lutte des classes, nous échangeons savoirs et techniques, passons en revue les ragots hospitaliers avec d’autant plus d’humour que nos points de vue sont différents. Les malades y gagnent d’avoir un presque-médecin à leur chevet, au milieu des authentiques « soignants » et j’en bénéficierai moi-même dans l’avenir, fort de ce « stage ouvrier ».

Comment Aragon et Breton, alors étudiants en médecine et réquisitionnés comme infirmiers, ont-ils trouvé le temps d’écrire, sur le front en 1918 ? Les premiers chapitres d’Anicet furent écrits « devant le Chemin des Dames », de l’aveu même d’Aragon. Il n’y est pas question de guerre, mais de l’amour complexe du poète pour la beauté. Un sujet de planqué, dirait-on. Pourtant, les « obus bzzz » l’enterrent trois fois, il lit Rimbaud sous le masque à gaz. Le danger qui passe au-dessus des têtes s’accompagne d’un proportionnel ennui. Comme dans Le Désert des Tartares de Buzzati, où l’on meurt d’attendre un ennemi qui ne vient jamais, et avec lui l’héroïsme. C’est aussi ce que nous vivons dans cette guerre médicale, loin des clichés médiatiques, jusque dans les services de réanimation et de soins intensifs. Longues nuits de veille à surveiller les malades, à faire le récit de nos aventures, à rivaliser de pitreries, et à attendre la décompensation brutale qui caractérise cette imprévisible maladie ou les prochains patients qui débaroulent, souvent en série, par on ne sait quel antique mystère. La nuit où nous avons dû hospitaliser en urgence un membre de notre propre escouade, j’ai senti les balles siffler dans son souffle. Nous n’avions pas vu ses lèvres bleuir sous le masque ni ses 40 degrés. Cela dit, autant l’avouer, nous ne sommes pas débordés. La plupart du temps, nous tournons à un infirmier pour un malade, le grand luxe. Ici, la vague tant redoutée n’est jamais arrivée et nous sommes clairement en surnombre. Preuve que les hôpitaux se sont organisés, finalement.

Seyrol-Soignants-Affalés« Quelque belle que soit la comédie en tout le reste… »

Dans cette antichambre de la réanimation, on maintient tant bien que mal à flot de nombreux malades souffrant de la pneumopathie du Covid-19. La plupart s’en sortent très bien et nous égaient de l’ivresse de leur santé recouvrée. Mais ce virus serait un ennemi facile s’il venait seul.

Un homme sans histoire médicale étouffe : un Covid banal, c’est ce que nos confrères ont pensé avant d’exhumer une violente douleur dans la poitrine survenue quelques jours plutôt et mise sur le compte d’une indigestion. Dans le contexte épidémique, cet homme vigoureux avait préféré « attendre que ça passe ». Et ça s’est passé en effet, six heures plus tard, lorsque le bon tiers de son cœur eut achevé son irréversible nécrose – c’était un infarctus. Le cœur, dès lors, est incapable d’éjecter une fraction suffisante de sang vers les organes. La pression augmente en amont, et le plasma filtre vers les alvéoles pulmonaires : une lente noyade dans son sang. Nombreux sont les services qui constatent la diminution de leurs urgences « ordinaires ». Combien sont dans le cas de cet homme ?

Une femme dont toute la famille est infectée étouffe. Son cœur fatigue, une vague histoire de perte d’odorat : c’est un Covid, assurément, on ne voit plus que cela ! Myocardite covidienne ? Il a fallu faire l’effort de garder son sang-froid, de revenir aux bases. Une femme, vestale ou pallaque : toujours évoquer une grossesse. Elle l’ignorait, mais le taux d’hCG dans son sang crève le plafond : grossesse môlaire invasive – quand le placenta dégénère en tumeur – et son lot de complications : toxémie gravidique, cardiomyopathie. C’est le chirurgien qui la délivrera, et non le réanimateur – et la délivrera aussi de notre havre d’infection : elle n’a pas ce Covid qui empoisonne aussi nos diagnostics…

« … le dernier acte est sanglant »

Certaines gardes s’annoncent tranquilles au vu des hospitalisés plutôt stables. Mais il y a cette vieille femme fébrile dont le cœur est foutu… Un pacemaker pourrait la sauver, mais il faut qu’elle passe le cap de cette pneumonie. Elle est davantage confinée ici que chez elle : nul voisin ni ami, visites interdites, pas de FaceTime – les soignants se relaient masqués et ne la touchent qu’avec des gants. Ce soir-là, son cœur fibrille et lâche, pas moyen de la réanimer, elle est morte. Nous l’entourions, lui tenions la main, oui, puis vient l’extrême trivialité. Quel est le protocole pour les décès Covid déjà ? Comment prévenir la morgue sur ce logiciel pourri ? Certificat de décès dans les règles : « La mort est constante et réelle », toilette-javel immédiate, sac à viande étanche et expédition dans les deux heures. Sa famille est prévenue, elle n’aura que ce temps pour rejoindre l’hôpital et espérer la voir. Une personne seulement. Pas plus d’une demi-heure. Mesure compassionnelle, paraît-il. Eux habitaient trop loin, ils ne verront qu’un cercueil hermétique. L’homme et son humanité semblent s’être confinés séparément.

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Des milliers de maladies que nous étudions, une seule peut-être aura raison de nous – peut-être la moins intéressante. Le médecin œuvre avec la certitude de son échec final.

La médecine n’est pas un sacerdoce

Macron : « Reconnaissance de la Nation à ces héros en blouses blanches, ces milliers de femmes et d’hommes admirables qui n’ont d’autre boussole que le soin » – que je t’étrangle si je ne te soigne ! Un autre s’y met, un certain prêtre argentin, qui nous sert du « soldats morts par amour, crucifiés de l’Histoire » et associe médecins et employés de magasin sous le même titre historique de « héros ».

Je ne crois pas au héros, ni au monstre, comme je ne crois pas au génie – ces demi-dieux séparés des hommes que l’on brandit comme un étendard dans un atavisme idolâtre. Je crois aux petites vertus rendues grandes par les circonstances qui les éprouvent, comme je crois au talent et au travail qui le cultive. Les médecins ne sont pas des héros. Du reste, ils ne sont pas non plus des élus, et il est pénible de voir la science se substituer à la volonté politique.

Je suis monté au front pour abattre le totalitarisme diagnostique et politique du Covid, retrouver la biodiversité des maladies. Et surtout pour ne pas rester assis à étudier dans un moment pareil. Car ne vous y trompez pas, le bon médecin ne soigne pas par amour, mais par intérêt. Pas celui que vous croyez, mais l’intérêt pour la vie ordinaire, et l’intérêt pour la maladie. N’empêche, il sauve des hommes, c’est factuel. L’amour du patient, dans notre métier, est pour ainsi dire « accidentel » – et c’est mieux ainsi ! car vous n’avez que faire de nos pleurnicheries, et il y a mieux que nous comme « professionnels de l’amour ».

Seyrol-Hôpital-Assemblée-Médecins

Si j’ai trouvé ma vocation dans cet apparent bourbier, si j’y ai ma place, c’est aussi pour la joie qu’on y trouve, et parce que cet artisanat médical donne un exutoire positif à ma vaillance de jeune mâle. D’autres rapinent ou brûlent des voitures, je ne me trouve pas si différent : je mets les mains dans la viande et le sang, mais c’est avec la satisfaction du travail bien fait et la jubilation souveraine de vous rendre à la vie. Nous réparons les jambes pour les voir danser, rions avec les gueules cassées, et je grille une clope avec mes malades dont le Covid est guéri. Confinement et hygiénisme me sont plus odieux que la mort – nous pourrions en devenir plus malades.

Si héroïsme il y a à faire son métier, prenons l’ironique exemple de ce prêtre dont parle Graham Greene dans La Puissance et la Gloire. Traqué par la révolution mexicaine, son héroïsme vient d’abord de ses échecs répétés à fuir le pays. Alcoolique, lâche, fornicateur, c’est le dernier prêtre de son État, et le dernier des prêtres, vraiment. Mais l’inertie de son tempérament est couronnée de bénédictions clandestines. Son humilité rayonne sous sa plus fidèle conviction : celle d’être aussi médiocre qu’inutile. La veille de son exécution, il réclame du brandy par crainte de souffrir. Il aura pourtant répandu la joie, l’espoir et le pardon. Et les enfants du pays tremperont leurs mouchoirs dans son sang pour en faire des reliques – comme si son humanité était contagieuse.

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