Apeuré par Anne Hidalgo, terrorisé par les hordes de cégétistes, l’électorat conservateur parisien est tenté de se rapprocher de la majorité présidentielle. Un mauvais calcul.


Les conservateurs sont souvent de grands naïfs. Parfois férus d’histoire politique, lecteurs de Sainte-Marie et Fourquet, ils peuvent vous parler de la tectonique des plaques politiques et être intarissables pour fustiger la modernité sociétale. Mais quand viennent les travaux pratiques, on ne les reconnaît plus. Ils s’inventent des croquemitaines et continuent de réfléchir comme s’ils n’avaient rien lu, comme si rien ne s’était passé en France depuis 2017.

Délivrez-nous de la CGT !

Voyez nos amis conservateurs parisiens, par exemple. En ce moment même. Ils ne pensent plus qu’à deux croquemitaines, Philippe Martinez et Anne Hidalgo. L’an dernier, parmi eux, certains n’avaient peut-être pas abandonné François-Xavier Bellamy pour Nathalie Loiseau, par goût du parti de l’Ordre contre l’affreux gilet jaune qui venait de province, couteau entre les dents. Parfois, ceux-là avaient même été sensibles à ce cri qui venait des entrailles du pays.

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Mais quand il s’agit de l’horrible Martinez ou de la maire de Paris, les réflexes grégaires reviennent et les belles théories s’envolent comme par enchantement. Ainsi pour la réforme des retraites, on ne voit plus que l’ennemi CGT qui lutte pour ses privilèges. Edouard Philippe l’a bien compris, lui qui se montre si inflexible sur l’âge pivot et veut rejouer à son avantage l’épreuve de forces perdue en 1995 par son mentor Alain Juppé. Et là, nos conservateurs sont aux anges. Vas-y Edouard, délivre-nous du Mal syndical ! Tu es des nôtres, tu as bouffé du Martinez comme les au-au-tres ! Voilà pour le premier croquemitaine. La seconde, Anne Hidalgo, joue un rôle encore plus efficace, sur le plan politique. Depuis quelques mois, une petite musique résonne (à défaut de raisonner) : plutôt Griveaux qu’Hidalgo. Cette musique est tellement jouée qu’elle est parvenue jusqu’aux oreilles de la commission d’investiture de LR qui a mis Rachida Dati en colère ce mercredi en désignant Geoffroy Boulard comme tête de liste dans le XVIIe arrondissement contre l’avis de l’ex-garde des sceaux et en son absence. Boulard, soutenu par Frédéric Péchenard, proche parmi les proches de Nicolas Sarkozy, n’a jamais caché sa Macron-compatibilité. Dati le soupçonne clairement – et sans doute à juste titre – de devoir basculer dans le camp Griveaux s’il le juge mieux placé pour renverser Anne Hidalgo. Et nos conservateurs parisiens sont tout à fait dans cet état d’esprit. Pour renverser Anne Hidalgo, tous les moyens sont bons, va pour l’ancien ministre du gouvernement d’Emmanuel Macron. D’ailleurs, Griveaux n’a-t-il pas pour porte-parole Marie-Laure Harel, ex de l’UMP ?

Chacun ses convictions

C’est le moment de m’adresser directement à ceux qui font ce calcul. Mais qu’est-ce que vous croyez ? Que, parce que Benjamin Griveaux aura remplacé Anne Hidalgo à l’Hôtel de Ville, tout ce qui vous fait horreur sur le plan sociétal s’envolera par enchantement ? Croyez-vous que l’écriture inclusive disparaîtra instantanément des communiqués de la Ville ? Qu’on n’y célèbrera plus le « matrimoine » en sus du patrimoine ? Qu’on ne fera plus sans arrêt l’éloge de la diversité, qu’on ne se vautrera plus dans le « vivre-ensemblisme » qui vous fait tant horreur ? Que la vie des Parisiens ne sera pas complètement réglée sur le compte à rebours des JO 2024 ?

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Pardonnez-moi, mais si vous le pensez, vous vous mettez le doigt dans l’œil jusqu’au coude. A moins que ne fassiez seulement le pari qu’avec Griveaux, au minimum les comptes seront bien tenus et les impôts n’augmenteront pas autant qu’avec Anne Hidalgo. Dans ce cas, vous feriez exactement le même pari que vos devanciers ayant lâché le conservateur Bellamy pour la progressiste Loiseau, réfléchissant davantage avec leurs portefeuilles qu’avec leurs convictions profondes.

Je vous vois venir. Vous allez me répondre que je ne vis pas à Paris et que je me montre bien égoïste de vous enjoindre à en reprendre pour six années d’Hidalgo supplémentaires. Egoïste vous-même, serais-je tenté de vous rétorquer.

L’avertissement de Jérôme Sainte-Marie

Je vise aussi les élus LR de province qui ont des étoiles dans les yeux quand ils parlent des « réformes du président », et ne voient absolument aucun inconvénient à s’allier avec LREM dans des listes municipales aujourd’hui, régionales demain. Qui se disent que la lutte contre la PMA, c’est bien gentil mais il ne faudrait pas prendre plaisir à « passer pour des archaïques ». Nous en collectionnons quelques beaux spécimens jusqu’en Franche-Comté. Mais surtout, si pour avoir un Hidalgo en un peu moins pire, vous installez l’idée que LREM est devenu l’alliée naturelle de ce que certains appellent encore la droite et que d’autres nomment « les conservateurs », vous acceptez la satellisation. Pire : vous l’actez. En fantasmant un monde qui s’organise selon le clivage droite-gauche, comme si on refaisait la sainte alliance du RPR (LR) avec l’UDF (LREM) contre les méchants bolchéviks le couteau entre les dents, vous vous trompez d’époque. Vous oubliez la théorie des blocs de Jérôme Sainte-Marie. Vous intégrez doucement mais sûrement le « bloc élitaire » dominé par le « progressisme » d’Emmanuel Macron. Qu’importe si d’aucuns croient profiter d’un effondrement du président pour y troquer François Baroin ou un autre, c’est dans cette géographie que vous subirez l’influence idéologique de tout ce que vous abhorrez, en matière de progressisme sociétal comme de naïveté sur les sujets régaliens.

Il ne sert à rien d’utiliser sans cesse le terme d’idiot utile pour en devenir un soi-même.

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