Jean-Claude Izzo, une bio de Jean-Marc Matalon


Il y a tout juste vingt ans, un 26 janvier, disparaissait Jean-Claude Izzo, le héraut du polar marseillais. Si l’actualité littéraire a souvent la mémoire courte et remise les gloires du passé sur de poussiéreuses étagères, le journaliste Jean-Marc Matalon n’a pas oublié cette figure provençale au regard cabossé. Souvenez-vous, le succès fut immédiat. Le fils d’immigrés du Panier devint le chantre de la cité pas toujours radieuse. Tout y était : les gueules du Mistral, les odeurs d’Orient, les couleurs mordorées, la mouise inhérente aux Hommes nés de peu, la danse du Mia et ce vieux fond d’humanisme hérité de l’alliance bringuebalante entre les cellules du PCF et du syndicalisme chrétien. Et les cigales chantèrent sur la Série Noire. Patrick Raynal avait adoubé le vieux gamin du Sud, poète de la Cannebière et militant énamouré.

Dans les couloirs de Gallimard, on sifflotait « Marseille, mon pays » en prenant l’accent de Tino Rossi. Total Khéops sort en 1995, suivront Chourmo et Solea, une trilogie cash machine qui hissa Fabio Montale au rang d’icone pagnolesque sans la sauce pittoresque. Alain Delon se glissa même dans la peau de ce personnage pour la télévision dans une version plus Chuck Norris que Vincent Scotto. Montale, inspecteur de la Brigade de surveillance des secteurs se coule dans les quartiers les plus pauvres de la ville. C’est un produit local et aussi le fruit de son époque, celle de l’arrivée des socialistes au pouvoir et de la gabegie immobilière, les prémices d’une mondialisation étouffante. « Izzo prête à Montale une partie de sa propre histoire. Comme lui, ce policer est fils d’immigrés italiens. Comme Gennaro, son propre père, il a grandi dans les ruelles humides du Panier au milieu des voyous et des prolétaires » écrit le biographe.

Du CAP de tourneur-fraiseur à la reconnaissance littéraire…

Ce livre qui paraît aux éditions du Rocher ne décortique pas la mécanique du best-seller. Très habilement et fidèlement, sans emphase et avec beaucoup de tact, il raconte le parcours d’un titulaire de CAP tourneur-fraiseur qui vendra bientôt plus de livres qu’un académicien ou un philosophe dans le vent. Là, résident le charme et le parfum de cette biographie éclairante. Car, que vous aimiez ou non la prose de Izzo, peu importe, c’est le chemin qui vous séduira, cette route pleine de soubresauts qui débouche, à la fin, sur la reconnaissance littéraire. Un conte de fées pour ouvrier métallo. Aujourd’hui, le diplôme est roi et vaut sauf-conduit partout, dans les hémicycles ou les rédactions, imaginez l’exploit de sortir d’un lycée professionnel et d’ouvrir les portes, un jour, de la rue Sébastien-Bottin, ça tient lieu de percée Hannibalesque.  « Á la fin des années 1950, la plupart des enfants d’immigrés, et plus généralement les élèves modestes, sont écartés sans raison des filières de l’enseignement général. Et cela ne scandalise pas grand-monde » s’étonne Jean-Marc Matalon. Il va donc falloir s’armer de patience et d’une détermination hors-norme. Le jeune Izzo, intelligent et grand lecteur, n’a pas l’intention de finir sa vie au pied d’une machine et de régler son horloge biologique sur les 3/8.

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Il sait presque inconsciemment que le livre sera au cœur de son existence. Il écrit des poèmes. Un fraiseur qui rédige, c’est comme un taulard qui prend la plume, le monde des lettres a des réflexes claniques. L’absence de papiers officiels signe votre arrêt de mort scriptural. Comment réussir à vivre de ses mots et les voir déjà publiés ? Cette question sous-tend la biographie. Alors, Izzo empruntera une sorte de voie parallèle, le militantisme comme accès au métier de journaliste. Un long apprentissage qui avait commencé sous la houlette d’un aumônier catholique et de l’association Pax Christi. Le patronage d’alors passait par la cinéphilie et la poésie.

… un parcours tourmenté

Toutes ces étapes serviront à nourrir sa fiction future, un service militaire à Djibouti, le métier de libraire, une formation politique du soir, d’abord dans les pas du PSU des Bouches-du-Rhône, des campagnes électorales, le tractage puis le compagnonnage avec les communistes et toutes ces années à La Marseillaise. C’est dans les méandres de ce quotidien historique qu’Izzo apprendra le métier plus que des techniques d’écriture. Qui n’a pas été localier une fois dans sa vie ne connaît rien aux douleurs et aux joies de signer ses premiers articles. Matalon nous replonge dans l’aventure industrielle de Fos-sur-Mer, l’irruption des radios libres ou les arcanes de la presse mutualiste. Ce parcours tourmenté donne au succès d’Izzo une saveur particulière.

Jean-Claude Izzo de Jean-Marc Matalon – éditions du Rocher

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