Alors que la vague #metoo a déferlé en Amérique du nord et dans tout l’occident, la notion de « consentement » n’en finit plus d’être redéfinie. Pour ne plus rien vouloir dire ? Laura Kipnis s’en inquiète. 


 

Tout le monde s’accorde sur le fait qu’une relation sexuelle non consentie est une agression ou un viol. Mais attention : encore faut-il s’entendre au préalable sur ce que signifie « une relation sexuelle non consentie ». Cette notion de consentement s’est en effet trouvée récemment redéfinie dans ces cénacles lexicographiques d’un nouveau genre que sont devenus les départements d’études féministes aux États-Unis, et de telle manière que ce concept apparemment clair est devenu un véritable sac de nœuds. Et le plus inquiétant dans tout ça, c’est que de telles redéfinitions trouvent désormais un écho complaisant, d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, tant dans le monde juridique qu’auprès des autorités politiques et administratives (universitaires notamment).

Sur cette question du consentement, on est ainsi passé en quelques années du slogan «Non, c’est non», qui ciblait de façon explicite la lutte contre les relations sexuelles non consenties, donc contre les agressions sexuelles caractérisées, à une nouvelle mouture : «Sans oui, c’est non», qui est beaucoup plus ambiguë. Un cas récent qui a défrayé la chronique au Canada est venu révéler le caractère problématique de ce nouveau slogan. Ce cas était d’autant plus intéressant qu’il impliquait deux députés du parlement canadien.

Consentement « enthousiaste » et « continu »

S’ennuyant probablement dans la capitale fédérale d’Ottawa, une députée du NPD (Nouveau Parti Démocratique, du centre-gauche) et un député du Parti libéral (centre-droit) se rencontrent dans un bar, boivent un verre, puis deux, flirtent ensemble, jusqu’à ce que l’homme politique propose à sa collègue de monter prendre un dernier verre dans sa chambre d’hôtel. Là, il devient plus entreprenant, et ils finissent par avoir une relation sexuelle, que la jeune femme – elle en convient elle-même – n’a jamais refusée explicitement. Seulement voilà, le lendemain ou quelques jours plus tard, elle réalise qu’elle n’a pas non plus consenti clairement à cette relation sexuelle, s’en plaint au chef de son parti, qui en réfère au chef du Parti libéral, et ce dernier contraint son député libidineux, ou malchanceux en amour, à démissionner.

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Il ne suffit donc plus pour un homme de ne pas insister quand une femme lui dit non. Il lui faut encore, avant tout geste osé ou aventureux, s’assurer de son consentement explicite. Et il ne doit pas uniquement s’en assurer une fois, avant un premier effleurement ou un premier baiser; car cette nouvelle conception du consentement qui a cours désormais en Amérique du Nord stipule en outre que celui-ci doit être non seulement libre et explicite, mais également enthousiaste et continu.

Négociation contractuelle

Les deux premiers termes de cette définition soulèvent déjà leur lot de problèmes. Le premier entraîne, par exemple, aux yeux des magistrats ou des autorités compétentes l’invalidation de tout consentement s’il y a eu préalablement consommation d’alcool (Adieu, ingestion désinhibitrice d’une coupe de champagne !) ou s’il y a présence entre les partenaires sexuels du moindre soupçon de relation hiérarchique. Quant au second – qui semble emprunter au répertoire de la chanson coquine façon Patti LaBelle(1) – ne risque-t-il pas de tuer dans l’œuf toute velléité de romantisme et de transformer les préliminaires amoureux en négociation contractuelle (il a d’ores et déjà donné naissance à des applications pour téléphones intelligents du genre We-consent qui permettent d’officialiser, et surtout de garder une trace de ces consentements contractualisés) ?

Mais ce sont les deux derniers termes qui soulèvent bien entendu le plus de questions. Tous les mauvais esprits qui ont vu un jour un film porno se plairont à imaginer en ricanant ce à quoi devrait ressembler un tel consentement enthousiaste et continu ! Et peut-être n’ont-ils pas tout à fait tort : cette conception du consentement amoureux ne peut guère être née que sur ces terres hollywoodiennes où l’on cultive en matière d’amour et de sexe tous les clichés les plus superficiels qui tendent ensuite à se substituer à la réalité. Même la chroniqueuse féministe du Monde Maïa Mazaurette semblait convenir du caractère artificiel de cette définition du consentement. « Un enthousiasme continu, écrivait-elle, demanderait soit un extraordinaire talent du partenaire (avec storytelling intégré pour ne laisser aucun espace de frustration ou d’ennui), soit une permanente mise en scène du plaisir, c’est-à-dire une forme de simulation »(2)Bien d’accord avec elle !

Le sexe polémique

Ce qu’elle ne semble pas voir en revanche, c’est que la principale conséquence du caractère artificiel de cette nouvelle définition : puisque celle-ci rend pratiquement impossible un consentement absolument univoque et donc incontestable (sauf pour ces donjuan millionnaires, qui feront signer aux impétrantes, sur le modèle de Cinquante nuances de gris, des contrats en bonne et due forme préparés par leurs avocats), il fait de tous les hommes sexuellement actifs des coupables potentiels ; en plus de contribuer à cette judiciarisation des rapports sociaux et de l’existence quotidienne, qui est sans doute la dynamique la plus évidente de la société américaine contemporaine.

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Ces messieurs ne sont d’ailleurs pas au bout de leur peine, ainsi qu’en témoigne l’excellent essai de Laura Kipnis, Le Sexe polémique, qui vient d’être récemment traduit en français(3). Cette universitaire y raconte par le menu les déboires d’un de ses collègues, le professeur de philosophie Peter Ludlow. Accusé par une étudiante de « comportement sexuel inapproprié », celui-ci a vu une de ses anciennes compagnes se retourner contre lui et affirmer que leur relation n’était pas… consentie. En dépit des milliers de textos amoureux qu’ils avaient échangés et du fait qu’ils étaient sortis ensemble plusieurs mois et avaient même partagé un appartement, celle-ci affirmait que son ex-amant avait profité de sa position de pouvoir pour abuser d’elle. De partenaire sexuelle consentante, elle se transformait ainsi, longtemps après les faits, en victime d’abus sexuel et même de viol.

L’effrayant avertissement de Laura Kipnis

Le plus étrange dans toute cette histoire, c’est que les autorités universitaires appelées à juger de cette affaire lui ont donné raison. Ludlow a été congédié. « Soyez donc avisé, conclut Laura Kipnis, que toute personne ayant jamais eu des rapports sexuels est à partir d’ici potentiellement coupable de viol. » (p. 115)

Ces nouvelles définitions pour le moins imaginatives de la notion de consentement ont donc de quoi inquiéter tous les hommes, du moins ceux qui n’ont pas prononcé de vœu de chasteté, risquant de faire même des plus galants d’entre eux des coupables idéaux. Mais elles ne sont guère beaucoup plus réjouissantes pour les femmes qu’elles semblent cantonner dans le rôle de victimes permanentes et passives de l’agressivité du mâle. Elles-mêmes sans désir, presqu’asexuées, elles seraient dans le fond trop faibles et trop influençables pour être en mesure d’offrir un consentement valide. On n’est pas bien loin de clichés misogynes éculés et c’est ce qui choque particulièrement Laura Kipnis, elle-même féministe convaincue, qui y voit non pas une avancée sur le chemin de l’égalité entre les femmes et les hommes, mais une formidable régression.

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