Il n’y aura pas d’écologie véritable sans changement d’anthropologie et de philosophie.


 

France, ta beauté fout le camp ![1], avertissait-on dans les années 1970. Hier, le saccage de la France se faisait au nom de la modernisation, aujourd’hui c’est au nom de l’écologie. Après les lotissements standardisés, les zones commerciales, les ronds-points, les panneaux publicitaires à l’entrée des villes, voici venu le temps des éoliennes. Quiconque traverse la France en est le témoin : partout se dressent ces gigantesques pylônes, vrombissants, clignotants nuit et jour. Les rivages des océans, les plaines céréalières, les collines provençales, aucun arpent de terre ni de mer n’est à l’abri. « Bientôt, peut-être, dix éoliennes pour un clocher », soupirons-nous avec Monique Sicard[2]. Objets industriels fabriqués en série, semblables des Pays-Bas à la Chine, de la France à la Grèce, elles uniformisent un pays distingué d’entre tous pour la diversité, la variété de ses paysages. Hors d’échelle, incommensurables aux constructions existantes et à la végétation, les éoliennes accaparent la vue. Les promoteurs protestent de leur souci d’« insérer harmonieusement » ces turbines dans le cadre qu’ils ont élu, mais les éoliennes ne s’insèrent pas, ne se fondent pas dans le paysage, elles l’écrasent.

Certains se feront les avocats de la beauté propre à l’objet, et en effet, sous l’œil d’un Fernand Léger, l’éolienne pourrait révéler quelque beauté plastique, mais les éoliennes ne vont jamais seules – elles se conjuguent toujours au pluriel –  et colonisent un lieu existant que, fatalement, on l’a dit, elles subjuguent et banalisent.

Une grande partie du public, offensé par ces spectacles, en vient à s’indigner. Le président lui-même semble avoir découvert que « de plus en plus de gens ne veulent plus voir de l’éolien près de chez eux ». Il est temps, alors que depuis des années tout est mis en œuvre pour asseoir dans l’opinion l’idée que le salut de la planète passera par ces turbines électriques. À commencer par le lexique bucolique les désignant, destiné à occulter la réalité tout industrielle de ces machines. « Polystyrène », « polyéthylène », le plastique déclinait des noms de berger grec masquant leur caractère « alchimique », ainsi que l’avait observé avec sagacité Roland Barthes, les éoliennes puisent à la même source, antique, et se réclament du dieu Éole. Et la pastorale se poursuit, on évoque les « champs », les « fermes » d’éoliennes. Alexandre Gady, le président de la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France, préfère parler d’« aérogénérateur industriel polluant ».

Lire notre appel: Éoliennes: Appel à Emmanuel Macron

Le catéchisme commence tôt. L’enseigne Nature et Découverte, plébiscitée par la gauche culturelle, commercialise des kits de construction d’éoliennes rebaptisées « moulins à vent ». « Regarde cette éolienne capturer l’énergie du vent et la transformer en lumière. Le kit t’apprendra comment cette technologie vitale d’énergie renouvelable fonctionne », explique-t-on à la jeunesse. On mentionnera également les spots publicitaires faisant la promotion de l’éolien, mettant en scène de très jeunes enfants, cerfs-volants à la main, courant vers ces turbines gigantesques comme l’innocence vers l’heureux monde de demain.

Un hameau de la Mayenne et son éolienne, avril 2017 © Gile MICHEL/SIPA/1705091142
Un hameau de la Mayenne et son éolienne, avril 2017
© Gile MICHEL/SIPA/1705091142

La réalité, comme le montrent deux ouvrages majeurs, celui de Pierre Dumont et Denis de Kergorlay, et celui de Fabien Bouglé[3], n’a rien d’écologique : bétonnage des sols, matériaux de construction essentiellement non recyclables, mortalité des oiseaux qui viennent se fracasser contre les hélices, perturbation des circuits de migration, brouillage des ondes qui désoriente les chauves-souris, ronronnement continu, gabegie financière – les éoliennes ne vivant quasiment que de subventions publiques –, production si intermittente qu’aucun pays ne saurait raisonnablement y gager son indépendance énergétique, durée de vie extrêmement courte, entre quinze et vingt ans, le démantèlement s’avérant si onéreux qu’elles restent en place, finissant par constituer d’effroyables cimetières d’éoliennes rouillées.

Cependant, quand bien même les éoliennes produiraient réellement une électricité de substitution, quand bien même elles ne seraient pas fatales à la faune terrestre et maritime, quand bien même elles seraient fabriquées dans des matériaux entièrement recyclables, etc., notre œil est blessé, notre sensibilité affectée, notre sens du Beau offensé. Cela devrait être une condition suffisante pour se dresser collectivement contre ce nouveau saccage de la France. Mais cela n’est pas.

La France compte entre 7 000 et 8 000 de ces immenses turbines aujourd’hui, 25 000 d’ici 2025, et, afin d’accélérer le mouvement, le président Macron multiplie les textes[4]permettant d’« assouplir » la procédure, entendez garrotter la contestation des riverains qui se mobilisent pour la préservation des lieux qui souvent les ont vus naître. « D’ici dix ou quinze ans, notre pays aura changé de visage », avertit Alexandre Gady. Ces mots font écho au triste constat que faisait en 1964 Hannah Arendt et que nous ne semblons guère disposés à démentir : « Savoir quel est le visage du monde n’importe plus à qui que ce soit. »

Le droit à la beauté et les droits de la beauté restent dépourvus de légitimité. Rares sont ceux qui osent se faire les avocats du Beau. Chacun, semble-t-il, a plus ou moins intégré l’idée qu’il y aurait quelque chose de frivole à plaider semblable cause face à l’« urgence climatique » – formule dont on nous tympanise les oreilles précisément pour nous intimider et bannir toute discussion et contestation.

Significativement, même quand la cause des riverains est victorieuse, ce n’est jamais pour des considérations esthétiques, mais par exemple en raison des dommages causés aux oiseaux. Le souci des paysages n’intervient qu’articulé à des chiffres, des statistiques, des enjeux quantitatifs comme les prix de l’immobilier et la fréquentation touristique. Et lorsque, en 2007, l’Académie des beaux-arts publie un remarquable livre blanc des éoliennes (accessible en ligne), concluant par une demande de moratoire, il passe inaperçu. Qu’une institution vouée aux arts plastiques se prononce sur le sujet rappelle qu’en France, comme l’a montré Françoise Cachin dans sa stimulante contribution aux Lieux de mémoire, « Le Paysage du peintre », l’histoire du paysage et l’histoire de la peinture sont intimement liées. L’attachement des Français à leurs paysages est en grande partie l’œuvre des peintres. L’art a été, est encore, une école du regard.

À lire aussi: Françoise Cachin, l’intransigeante

Le sentiment du Beau, un avertisseur d’incendie

Les sens et singulièrement le sens du Beau sont des avertisseurs d’incendie. Lorsqu’ils sont blessés, il faut leur donner audience, ils nous indiquent que le monde est en passe de sortir de ses gonds. Vaclav Havel raconte comment enfant, sur le chemin qui le conduisait à l’école, à travers champs, il voyait « chaque jour à l’horizon la haute cheminée d’une usine » dont sortait « une épaisse fumée brunâtre » se dispersant « dans le ciel bleu » : « Chaque fois que je voyais cette fumée, relate-t-il, j’éprouvais avec intensité le sentiment qu’il y avait quelque chose de profondément inconvenant car ainsi les hommes souillaient le ciel. »  Sa « répugnance » était certes purement « esthétique », mais cela suffisait à l’éveiller à la conscience d’une faute : « J’ignore si alors l’écologie existait […] néanmoins j’ai été spontanément affecté et blessé par

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Février 2020 - Causeur #76

Article extrait du Magazine Causeur

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