Accueil Site Page 1097

Frédéric Durand: « Je ne confonds pas la défense des classes populaires et la défense des minorités »

0

L’inspiration politique, c’est 130 pages consacrées aux idées et aux initiatives dans nos provinces. Le premier numéro propose un vaste dossier sur les Lumières – à rebâtir – , 25 pages d’actions politiques locales innovantes et méconnues, et un dossier consacré au bio et au localisme alimentaire. Au sommaire également de ce magazine réussi: Renaud Muselier, la philosophe Corine Pelluchon, le physicien Etienne Klein, Jacques Attali ou encore un reportage étonnant à Medellín, la ville la plus dangereuse d’Amérique du Sud.


Entretien avec un directeur de publication qui regrette la tournure que prend souvent le débat en France. 

Causeur. Quelle est la genèse de L’Inspiration politique

Frédéric Durand. Ancien journaliste politique à l’Humanité, j’ai été ensuite rédacteur en chef d’un magazine qui s’appelait L’élu d’aujourd’hui, puis directeur du quotidien régional La Marseillaise. La presse quotidienne nous soumet naturellement au diktat de l’actualité et je ressentais le besoin de prendre un peu de recul et j’avais envie de me consacrer davantage aux débats de société, et surtout de m’intéresser à l’innovation dans les territoires. Avec cette nouvelle revue trimestrielle, on se donne le temps d’aller voir ce qui se fait d’intelligent et d’innovant, pour essayer d’inspirer l’action politique. Des collectivités locales de toute obédience politique et des partenaires que je connaissais, notamment institutionnels, ont trouvé le projet intéressant et nous ont soutenus. L’idée de voir valoriser l’immense travail fourni par des élus sur le terrain, alors qu’on ne parle souvent que de l’infime minorité d’élus qui sont mouillés dans des affaires, les a séduits.

Ce qui m’inquiète c’est que les positions ont tendance à se figer

Comment est construite cette revue ?

Elle est structurée sur deux grands axes, une partie de grands débats et une autre sur les actions innovantes dans les territoires. Dans ce premier numéro par exemple on a mis en avant des articles sur l’initiative d’une mutuelle communale pour les habitants à Montreuil, un autre sur les projets de création de forêts importés de modèles japonais à Nantes, ou des analyses sur la question de la gestion du temps en ville, notamment à Rennes. Comment avoir une gestion intelligente de la nuit et comment fluidifier la mobilité urbaine ? Toutes ces initiatives sont intéressantes à explorer et à partager. Si une autre ville veut s’en inspirer, il est intéressant pour elle de connaître les pièges dans lesquels ont pu tomber les villes pionnières dans ces initiatives, par exemple.

L’inspiration politique, couverture du premier numéro.

Dans votre éditorial, vous écrivez avoir pour ambition de “conjurer un grand naufrage civilisationnel” qui nous menacerait. De quoi parlez-vous ?

Si mes souvenirs sont bons, je termine par « nous y contribuerons ». La revue n’a pas la prétention à elle seule de nous sauver d’un éventuel naufrage ! Mais oui je pense qu’en éclairant le lecteur, nous essayons de replacer les débats sur le terrain de la raison plutôt que de la passion. Je reviens en fait sur deux théories contradictoires : d’une part, celle de Francis Fukuyama sur la fin de l’histoire qui dit que le capitalisme libéral aurait gagné la partie après la chute du bloc de l’Est, que nous serions dans la mondialisation heureuse et que le débat serait clos ; et d’autre part la théorie de Samuel Huntington qui estime que le débat n’est justement pas clos, et que nous allons connaître de nouveaux modes de conflictualité qui ne seront plus basés sur des questions d’ordre économique ou social mais plutôt culturel. À l’évidence, ce n’est pas la fin de l’histoire et dans cette nouvelle donne, on voit effectivement surgir des conflits civilisationnels qui pourraient à terme nous menacer. Ma conviction est que si nous rencontrons – notamment en France – des divisions qui sont indéniables, tout doit être fait pour nous concentrer sur ce qui peut nous rassembler, pour retrouver un projet universaliste qui dépasse les clivages. Éric Zemmour, par exemple, nous prédit la guerre civile. Moi, je pense qu’on ne peut se contenter d’un tel constat et qu’il nous faut travailler dur et tout faire pour éviter d’éventuelles confrontations violentes. 

A lire aussi: Sur M6, les journalistes sont des distributrices de bonheur!

Dans le grand entretien qu’elle vous a accordé, la philosophe Corine Pelluchon estime que des anti-Lumières et des complotistes font “planer le risque d’États fascisants”. Pour répliquer, la gauche doit selon elle basculer dans un nouvel âge qui est l’âge du vivant. Elle semble vous avoir convaincu, pouvez-vous nous expliquer ?

Elle ne dit pas « la gauche », ça c’est vous qui le dites ! Corine Pelluchon ne se situe pas sur le plan partidaire ou politique, mais sur un plan de la recherche scientifique et des concepts philosophiques. Selon elle, le schème actuel de notre société c’est celui de la domination, et elle nous prévient que si on ne bascule pas du schème de la domination à celui de la considération, on n’y arrivera pas. Elle désigne les Lumières du XVIIIe siècle comme anthropocentrées. La seule chose qui comptait c’était l’homme, et le vivant autour devait impérativement être domestiqué et dominé. À l’époque, dit-elle, la nature était une géante et l’homme le prolétaire de la création. Aujourd’hui, la maîtrise et la domination de notre environnement sont telles que cela nous met nous-mêmes en danger. Selon Corine Pelluchon, il faut donc sortir de ce paradigme, pour entrer dans un paradigme de la coopération, de la considération plutôt que de la domination à tout prix. Certains vous disent qu’il faut être un guerrier parce que les autres le sont et que l’homme est un loup pour l’homme. D’autres, à l’instar de Corine Pelluchon, ont une autre façon de voir le monde et pensent que l’on peut basculer, si on comprend que notre survie sur la planète en dépend, d’un schème à l’autre, et supplanter la domination par la considération. 

Pour le physicien Étienne Klein, le progrès, c’était mieux avant ! Dans vos colonnes, il dit que nous devrions investir dans une certaine représentation du futur. Mais comment nos responsables politiques y parviendraient-ils, alors que la fin du monde avec le changement climatique est le seul horizon qu’ils nous proposent ?

Ce qu’explique Étienne Klein, c’est que lorsqu’il était jeune l’an 2000 était « configuré » c’est-à-dire qu’on était capable de l’imaginer, de se projeter, aujourd’hui qui est capable d’avoir la moindre idée de ce que seront les années 2050 ou 2100 ? Par conséquent nous vivons un moment anxiogène. On dit que gouverner, c’est anticiper. Donc construire une démarche politique qui nous permette de nous projeter, il apparaît que plus personne ne le fait. 

La notion de progrès n’a pas bonne presse actuellement cependant je pense qu’il faut continuer de la défendre. Quand je vais sur les plateaux télé et que je dis que je suis un progressiste, on me tombe tout de suite dessus parce que le progressisme est aujourd’hui associé à la mondialisation. Le progressisme n’est vu que sous l’angle ultralibéral et mondialisé, mais ce n’est pas du tout ce que je défends. Qu’on le veuille ou non, ce qui donne du sens à l’histoire de l’humanité c’est cet espoir dans le progrès. Mais un progrès soumis aux exigences de l’être humain, pas de l’argent ou de la technique.

C’est dur d’expliquer ça dans les médias car on n’y existe pratiquement plus que par l’outrance et la démesure du propos. La punchline plutôt que la raison. Étienne Klein a bien raison de dire qu’il faut que les gens modérés s’engagent immodérément. Lui-même formule dans la revue la proposition d’instruire les élèves et étudiants sur “l’histoire des sciences”. Proposition attrayante et qui pourrait facilement être reprise dans un programme politique. Il pense qu’on pourrait mieux éduquer à la science en retraçant l’histoire des découvertes. Une des manières de réhabiliter la science et la raison au sens large, c’est de faire comprendre comment on est arrivé à connaître ce que l’on connaît. Bachelard disait qu’en science, il fallait penser contre son cerveau. On est dans une époque des évidences faciles, on ne fait plus trop d’efforts de penser contre son cerveau. La société tout entière, dans son immédiateté, nous pousse à des formes d’investissements cognitifs extrêmement faibles. Étienne Klein présente à ce titre la Covid comme une occasion ratée de faire de la pédagogie scientifique à grande échelle. Pour lui, on ne vit pas une crise de la science, mais une crise de la patience, car on veut tout savoir tout de suite. 

Votre revue est donc riche d’exemples de réussites concrètes ou d’innovations au niveau local, dans ce qu’on appelle désormais “les territoires”. L’inspiration politique se veut-elle la revue de gauche ancrée dans le réel, là où d’autres titres comme l’Obs, Télérama ou le magazine du Monde ne versent plus que dans les thèses woke, féministes ou racialistes à la mode ?

Vous ne les trouverez pas dans la revue, pour une raison simple : notre ligne éditoriale ne partage pas du tout cette vision. J’assume parfaitement d’être de gauche, d’être une revue progressiste, mais je ne confonds pas la défense des classes populaires et la défense des minorités. Une partie de la gauche a fait, selon moi, l’erreur grossière de basculer de la défense des classes populaires à la défense des minorités. Bien sûr qu’il y a des minorités dans les classes populaires, mais on les défend du fait qu’elles appartiennent à la classe populaire et non parce qu’elles sont de telle couleur de peau, telle religion, tel sexe, etc.

Il y a plus de 10 ans déjà, dans La Diversité contre l’égalité, Walter Benn Michaels s’inquiétait qu’en France nous étions en train de faire comme aux États-Unis, en estimant que la question des discriminations était plus importante que celle de l’égalité sociale. Je ne me situe pas dans une gauche woke, parce que je pense qu’il ne faut se laisser dominer ni par les dominants ni par les dominés. La gauche que je défends est laïque et républicaine. C’est très important par rapport aux Lumières et à tout ce que nous évoquions, je ne suis pas contre le droit à la différence, mais si à un moment donné la différence implique l’impossibilité de l’universalisme, du moindre projet collectif, alors cela pose un gros problème. Le but des Lumières était une émancipation, une autonomie de l’individu, c’est-à-dire une capacité à penser par lui-même. Il faut retrouver cette ambition féconde d’une libération par la culture et la connaissance.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli: La laïcité est un sport de combat

Depuis la gifle reçue par le chef de l’État dans la Drôme, tous les bons éditorialistes bien-pensants nous prédisent la fin de la démocratie libérale ou du moins la fin d’une certaine culture démocratique. Partagez-vous cette inquiétude ?

Je constate la difficulté du débat aujourd’hui. Dans l’émergence du populisme, il y a la construction d’un « eux » et d’un « nous » en permanence, puisque le postulat du populisme est de construire cette dichotomie au risque de rendre les frontières infranchissables. C’est totalement anti-universaliste pour le coup. Dans cette construction chacun finit par se confiner dans des espaces affinitaires clos qui empêchent le débat d’avoir lieu. Ce qui m’inquiète le plus aujourd’hui c’est le fait que les positions ont tendance à se figer. Débattre, c’est le contraire de se battre, c’est dé-battre, c’est se donner les moyens de ne pas se battre. 

Alors, oui je pense qu’il y a une crise profonde de la démocratie. Mais le plus fort signe de cette crise n’est pas la gifle donnée à Macron ou la farine déversée sur la tête de Mélenchon, bien que ces actes soient pitoyables et à mille lieues de la politique telle que je la conçois, la vraie manifestation de la crise démocratique c’est l’abstention massive à laquelle on a fini par s’habituer. On a eu 16% de participation aux dernières élections législatives partielles. La démocratie, c’est la représentation, mais s’il n’y a plus de représentativité, où trouvera-t-on la légitimité politique ? 

Selon moi l’une des causes de cette désaffiliation massive des citoyens est le fait qu’on ait eu tour à tour au pouvoir la droite (Sarkozy), puis la gauche (Hollande) et enfin la droite et la gauche (Macron)  sans que rien ne change fondamentalement pour le peuple ! Pour beaucoup la seule option restante serait alors l’extrême droite et le Rassemblement National, une droite radicale et populiste. 

Je suis en total désaccord avec le RN, mais je ne fais pas partie de ceux qui le diabolisent, parce que je pense que c’est inutile et qu’au fond ils ne sont que les représentants d’idées qui ont gagné des pans entiers de l’électorat de notre pays. Je partage ce que dit la philosophe Cynthia Fleury : on vit une époque du ressentiment, et c’est quelque chose de profond et de sans doute dangereux car le ressentiment n’est pas un sentiment qui génère des actions positives. La mission que nous nous assignons à L’inspiration politique, c’est de montrer qu’il se fait aussi des choses en politique qui valent le coup d’être regardées, et que, même si nationalement on peut être insatisfait, il y a dans les territoires des milliers d’actions utiles et positives. C’est peut-être d’ailleurs des territoires que les solutions essentielles surgiront. 

>>> Découvrez la revue L’Inspiration politique <<<

Biden-Poutine : Cowboy Joe rencontre le Tueur

0

Lors du sommet de Genève entre Joe Biden et Vladimir Poutine, aucun des dirigeants ne cherchait à trouver une entente cordiale entre les deux puissances, mais plutôt à définir des repères stables et prévisibles pour encadrer leurs relations durablement conflictuelles. Ce manque d’ambition trouve son origine dans l’excès d’ambition du leader russe, un excès qui fait partie de l’histoire séculaire de son pays.


Lors de leur sommet hier à Genève, Joe Biden et Vladimir Poutine ont essayé de minimiser les attentes. L’enjeu principal a été de définir un nouveau cadre pour des relations jusqu’ici conflictuelles, des relations qu’aucun des deux hommes ne souhaite voir se transformer en une confrontation ouverte voire violente. Côté américain, les sujets qui fâchent sont nombreux, allant de l’accusation concernant l’ingérence russe dans les élections aux Etats-Unis à la guerre en Ukraine en passant par le sort d’Alexeï Navalni. Mais ces dossiers, aussi importants soient-ils – ainsi que le retour de la course à l’armement notamment nucléaire – ne font que cacher une divergence profonde et probablement irréconciliable entre la seule superpuissance et la troisième puissance militaire. Car ce que Poutine veut, Biden ne veut et ne peut lui donner.

Un géant aux pieds d’argile 

Depuis des siècles, la Russie s’avère être un géant aux pieds d’argile, même si à certaines époques elle arrive à masquer ses faiblesses. Elle a perdu la guerre de Crimée de 1853-1856. Elle a perdu la guerre russo-japonaise de 1904-1905, la première défaite d’un pays européen face à un pays asiatique à l’époque moderne. Elle a perdu la Première Guerre mondiale, ce qui a entraîné la chute du régime. Enfin, elle a perdu la guerre froide, une défaite qui a contribué à l’effondrement des successeurs des Romanov.

La Russie est toujours le plus grand pays du monde, mais l’étendue du territoire d’un pays importe moins que le dynamisme économique et le capital humain, domaines dans lesquels la Russie reste en retard

Pendant tout ce temps, le pays a été hanté par son retard par rapport à l’Europe, puis l’Occident, notamment dans les domaines technologique, militaire, industriel et économique. Cela a conduit à des périodes d’activité frénétique initiées et dirigées par le pouvoir, destinées à rattraper ce retard. Même la chute de l’URSS n’a pas mis fin à ce schéma de développement qui laisse peu de place au marché. Après la décennie Eltsine, Vladimir Poutine a continué l’approche traditionnelle en s’appuyant sur l’État pour combler le fossé entre la Russie et l’Occident.

Prise de vue aérienne près de Postdam, le 12 novembre 1989. Des Allemands passent de l’Est à l’Ouest alors qu’une ouverture a été effectuée dans le Mur © STEVENS FREDERIC/SIPA Numéro de reportage: 00178980_000001

Avec l’éclatement de l’Union soviétique en 1991, Moscou a perdu un territoire plus important que la surface de l’Union européenne. Elle a également perdu une part de l’Allemagne et ses autres satellites en Europe de l’Est, aujourd’hui membres de l’alliance militaire occidentale. Moscou ne contrôle pas non plus les États baltes ainsi que d’autres anciennes possessions, comme l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Ukraine, Etats qui coopèrent plus ou moins étroitement avec l’Occident y compris sur des questions de défense et de sécurité.

La Russie est toujours le plus grand pays du monde, mais l’étendue du territoire d’un pays importe moins aujourd’hui pour le statut de grande puissance que le dynamisme économique et le capital humain, domaines dans lesquels la Russie reste, toujours, en retard, sans parler de sa faible dynamique démographique. Exprimé en dollars, le PIB russe s’est élevé en 2019 à 1,7 mille milliards, 15% moins que celui de l’Italie et moins que la moitié de celui de l’Allemagne. Certes, cet écart est moins important en termes de pouvoir d’achat, mais en termes comparatifs, l’économie russe ne représente que 1,5 % du PIB mondial et moins de 7% de l’économie américaine et, contrairement à cette dernière, son système économique est très dépendant de l’extraction de matières premières et d’hydrocarbures et par conséquent de leurs prix sur les marchés mondiaux. Quant au contexte géopolitique, il n’a cessé de se compliquer. Les Etats-Unis gardent une première place de superpuissance et la Chine est lancée à sa poursuite à grande vitesse.

La crainte de l’encerclement

Le facteur qui a façonné le rôle de la Russie dans le monde a été sa géographie unique: à l’exception de l’océan Pacifique et de l’océan Arctique, elle n’a pas de frontières naturelles. Tirée tout au long de son histoire par des évolutions, souvent turbulentes, en Asie, en Europe et au Moyen-Orient, la Russie se sent perpétuellement vulnérable et en proie à des tentatives d’encerclement. Quelles que soient les causes initiales de l’expansionnisme russe – souvent opportuniste – les élites militaires et politiques russes croient que seule une nouvelle expansion peut garantir les acquis territoriaux antérieurs. Traditionnellement, la sécurité de la Russie a donc été fondée en partie sur une expansion défensive au nom de la prévention d’attaques possibles.

A lire aussi, du même auteur: Politique israélienne: Bennett était le choix le plus casher

Aujourd’hui également, les petits pays situés aux frontières de la Russie sont considérés comme des têtes de pont potentielles pour les ennemis dont l’objectif est toujours d’encercler, d’étouffer et de soumettre la Russie. Ce sentiment a été renforcé à la suite de l’effondrement de l’URSS. Poutine considère tous les États frontaliers nominalement indépendants – y compris l’Ukraine – comme des plateformes au service des « puissances occidentales » – les Etats-Unis – désireuses de les utiliser contre la Russie.

Comme par le passé, la Russie appuie sa politique étrangère sur un État fort, considéré comme le seul garant de la sécurité, de ses intérêts vitaux et aussi de l’ordre intérieur. Sans surprise, les différents projets de construction d’États forts ont invariablement dégénéré en pouvoir personnel. Il est vrai qu’un mélange de patriotisme russe exacerbé et de ressentiment vis-à-vis de l’Occident semble être une caractéristique typiquement poutinienne ; un autre type de gouvernement russe, non dirigé par d’anciens du KGB, serait toujours confronté aux mêmes défis ancestraux : retard par rapport à l’Occident, géographie compliquée et un désir de jouer un rôle dans le monde. Comme le disait un auteur dont le nom m’échappe, la Russie n’a pas d’empire, la Russie, elle, est un empire… L’orientation de la politique étrangère russe est donc autant une réponse à des contraintes structurelles qu’un choix.

Un pays affaibli par son homme fort

L’euphorie suscitée par une politique rusée dans la guerre civile en Syrie ne doit pas masquer la gravité de la situation stratégique de la Russie. Un même mélange de faiblesse et de grandeur depuis plus d’une décennie a produit un leader qui tente un énorme bond en avant en concentrant le pouvoir entre ses propres mains, ce qui, à terme, pèse paradoxalement sur la capacité du pays à renforcer et à diversifier son économie et donc sur les autres dimensions de sa puissance. Rappelons également que les périodes de bonnes relations entre la Russie et les Etats-Unis sont rares. Ce n’est pas un hasard. Un fossé profond sépare les deux puissances qui ont des intérêts divergents mais une aussi des cultures politiques presque opposées (pensons au rôle de l’Etat, de l’individu, de l’entreprise et à la propriété privée). 

La Russie d’aujourd’hui, contrairement à l’URSS, ne menace pas de renverser l’ordre international. Moscou opère dans le cadre d’un jeu géopolitique classique de pouvoir et d’influence. Dans certains endroits et sur certaines questions, la Russie a la capacité de contrecarrer les intérêts américains, mais elle est loin de pouvoir lui poser une menace de la même manière que l’Union soviétique autrefois. Ce que veut la Russie aujourd’hui est que l’Occident reconnaît « une sphère d’influence » russe dans l’ancien espace soviétique. C’est le prix de Poutine et le point de friction qui a empêché une coopération durable. Et c’est exactement ce que, dans l’état actuel des rapports de force, Biden et ses successeurs dans un avenir proche lui refuseront.

La laïcité est un sport de combat

Jean-Michel Blanquer, après avoir lu le rapport accablant que lui a remis Jean-Pierre Obin sur les rapports souvent distants qu’entretiennent enseignants et laïcité, a donc décidé de lancer un grand programme de formation pour remettre les professeurs dans le droit chemin de la loi de 1905. Souhaitons-lui bon courage…


Jean-Pierre Obin est un vieux routier de la laïcité. En 2004, il avait déposé sur le bureau de François Fillon un rapport sur l’Ecole face à l’obscurantisme religieux, rapport que le ministre, qui n’a jamais brillé par son intelligence ou son courage, s’était empressé d’oublier dans le plus profond des tiroirs de la rue de Grenelle. Alain Seksig et quelques autres, dont votre serviteur, s’étaient dévoués pour publier cum commento ledit rapport, deux ans plus tard. Sans effet notable — sinon que Seksig est aujourd’hui chargé de la cellule Laïcité au Ministère : on peut accuser Blanquer de tous les péchés d’Egypte et d’Israël, il a de la laïcité une conscience rectiligne.

Jean-Pierre Obin, désormais à la retraite, a récidivé en publiant en 2020 Comment on a laissé l’islamisme pénétrer à l’école (éditions Hermann). Ces hauts faits lui ont valu d’être chargé, trois mois après l’assassinat de Samuel Paty, d’un rapport sur la formation à la laïcité des personnels de l’Education nationale, qu’il vient de rendre et dont les détails sont parfois croustillants.

Nous pensions, nous qui sommes nés sous la IIIe République, ou presque, que le mariage enseignants / laïcité était endogamique. Une même foi dans la transmission des savoirs, une même volonté de « détruire l’Infâme », comme disait Voltaire en conclusion de ses lettres, animaient instituteurs et professeurs…

Hommage à Poissy après l’assassinat de Samuel Paty © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage: 00986699_000007

Ce fut longtemps vrai. L’instituteur de la IIIe République avait l’habit noir et les habitudes austères des curés qu’il voulait remplacer. Avec les « hussards noirs de la république » (Péguy), l’apprentissage de la grammaire ou de l’accession au trône de Clovis tenaient du catéchisme, parce qu’ils avaient foi en ce qu’ils enseignaient.

A lire aussi, Céline Pina: La plus grande trahison du PS

No more, comme on dit dans cette France moderne qui promeut le « Pass » sanitaire en oubliant qu’en français, le mot se clôt sur un e muet. Profs et laïcité est une union exogamique, où chacun arrive bardé de certitudes et d’habitus, aurait dit Bourdieu, opposés et parfois incompatibles. La loi Jospin (1989) n’a-t-elle pas décrété qu’il fallait « respecter » l’élève et surtout lui donner toutes les occasions de s’exprimer, quitte à ce qu’il profère de larges imbécillités ? Le pédagogisme qui s’est imposé dans les Instituts de formation des maîtres en arrive, nous dit Jean-Pierre Obin, à proposer « des cours ou des mémoires infligés aux étudiants sur la « déconstruction » du discours officiel sur la laïcité, prétendant mettre à jour le « racisme systémique » d’un Etat « postcolonial » et « islamophobe ». » Rien que ça.

Ajoutez à ces délires, qui bénéficient de l’attention des médias, l’idée implantée profondément chez nombre d’enseignants que la laïcité serait « coercitive », « conçue pour brider l’expression  des religions » — comprenez celle de l’islam. D’où la promotion, dans les INSPE où Blanquer — c’est le péché mortel de son ministère — ne s’est jamais décidé à faire le ménage, d’une « nouvelle laïcité concordataire », invitant à faire des compromis avec l’islam en invitant des « égéries de la mouvance décoloniale ». Le vrai danger de l’islamo-gauchisme est là — dans la formation des maîtres.

En 1793, on aurait exécuté, après un jugement rapide, les agents de l’ennemi coupables d’avoir tenu de tels propos. Blanquer, dès son entrée en fonction, aurait dû révoquer les éléments les plus radicaux qui sévissent, encore et toujours, dans les ex-IUFM / ex-ESPE / INSPE. Parce qu’il s’agit, au fond, d’affaiblir la République, et de la livrer à ses ennemis. Monsieur le Ministre, à chaque hésitation sur la question laïque, demandez-vous ce qu’en aurait pensé Samuel Paty. Ou Danton.

Deux points sont essentiels.

D’un côté, la laïcité ne souffre d’aucun ajout. Il y a la laïcité, pas la « laïcité aménagée », ni la « laïcité à géométrie variable ». C’est comme le « je t’aime » : tout ajout (« je t’aime bien, beaucoup, passionnément, moi non plus ») est une corruption de la déclaration originelle, la seule que nous attendons.

Et il n’y a pas de « Français musulmans » (ni de Français catholiques, juifs, etc.). Il y a des Français. Et même pas « de culture musulmane » : quelle est la culture d’un Beur de Corbeil-Essonnes dont les parents eux-mêmes sont nés à Drancy ou Saint-Denis ? Le malheureux se dit « algérien » parce que des salopards qui ont propre agenda et se prétendent enseignants l’ont encouragé à partir à la recherche de ses « racines » — quelles racines ?

A lire aussi, Barbara Lefevbre: Creil 1989-2019: du déni à la soumission

Au-delà même de sa francité, il est tout bonnement un être humain. Et c’est l’humanisme universel qu’il faut lui enseigner, et non des fantaisies intersectionnelles qui l’enferment dans telle ou telle case. Le racisme est une réinvention des pédagogues qui ont voulu faire remonter à la surface des catégories identitaires et communautaristes qu’ils avaient inventées eux–mêmes. La lutte contre les discriminations imaginaires a inventé des discriminations qui n’existaient pas.

Les enseignants, ajoute Jean-Pierre Obin, ont un « fonds de culpabilité masochiste » qui les incite à aborder la République par ses supposés manquements, plutôt que par ses idéaux. Il n’y a pas de compromis à passer avec l’islam parce que pour l’Ecole, il n’y a ni islam ni catholicisme. Il y a des élèves. La tolérance des discours de haine sous prétexte de libre expression est la fabrique de la haine. Les mots inventent les maux.

Ce sont ces faux enseignants qui ont inventé le communautarisme. Ils ont, par peur de leurs élèves, tendu aux plus radicaux le couteau dont ils se serviront contre eux.

Alors oui, la formation des maîtres doit être repensée. Je ne suis pas un grand enthousiaste de la nouvelle formule du concours de recrutement du Secondaire, le CAPES, qui a encore réduit la part des savoirs disciplinaires. Mais l’entretien qui désormais sera l’épreuve déterminante à l’oral doit permettre de détecter les enseignants mous du genou, ou qui sont potentiellement la cinquième colonne infiltrée des anticolonialistes auto-proclamés. Il faut trier au nom des savoirs et au nom de la République. Et se débarrasser de tous ceux qui alimentent les discours de haine sous prétexte des meilleures intentions.

Les syndicats s’y opposeront, m’avait prévenu l’un de mes interlocuteurs. Ah oui ? Eh bien la tentation me prend parfois de ressusciter la loi Le Chapelier de 1791 interdisant tout groupement de corporations, qui étaient autant de groupes de pression. Un enseignant enseigne l’intolérance religieuse et la segmentation de l’unité française ? Révoqué. Un syndicat le défend ? Dissous. Après quelques exemples bien médiatisés, vous verrez que les professeurs, qui n’ont jamais trop brillé par leur courage, sauf exceptions (et je les salue), appliqueront la laïcité une et indivisible — comme la République.

Stéphane Ravier: « À Marseille, il faut aussi craindre l’islamo-droitisme! »

À quelques jours du premier tour des élections régionales, rencontre à Marseille avec le seul sénateur du RN. Entretien.


Causeur. Vous soutenez la candidature de Thierry Mariani aux élections régionales de PACA des 20 et 27 juin prochains. Quels sont les axes phares du programme RN dans le sud ?

Stéphane Ravier. Il faudrait demander à l’intéressé ! (rires) J’observe la campagne de Thierry Mariani, mais n’y participe que par petites touches. Je le soutiens évidemment. Mais je ne suis pas candidat moi-même si ce n’est aux élections départementales en tant que simple suppléant. Sans détailler le programme de Thierry Mariani, je sais qu’il est l’homme dont la région a besoin. Tout d’abord il mène campagne sur la sécurité. Ce n’est pas une prérogative fondamentale de la région, mais celle-ci peut quand même agir dans les domaines dont elle est responsable, à savoir nos lycées et les transports.

J’ai rencontré il y a quelques jours la sécurité ferroviaire. Elle ne s’appelle même plus la “police ferroviaire”. Les agents que j’ai rencontrés s’en plaignaient, parce que quand les crapules voient « police », ils font encore un peu attention, alors que quand ils voient « sécurité », ils se permettent tout sans aucune retenue. La violence est de plus en plus forte, les forces de sécurité ne sont plus assez nombreuses pour l’endiguer. La sécurité ferroviaire est obligée d’escorter les contrôleurs dans leur travail. Quant aux lycées – à Marseille en particulier, mais pas seulement – ils sont devenus le lieu de tous les trafics. Le deal s’accompagne du racket, de la violence. Donc un gros effort sera entrepris pour investir humainement dans ces actions de sécurisation des transports et des lycées.

Par ailleurs, Thierry Mariani, s’il ne vient pas de notre famille politique, a un très beau CV au RPR et à l’UMP, il a été ministre de Nicolas Sarkozy. Ainsi, le monde économique de PACA s’intéresse à notre liste avec bienveillance.

Mais le candidat sortant Renaud Muselier a un bon bilan économique ! Depuis 2017, sa gestion a permis de réduire la dette. Ancien médecin urgentiste, n’est-il pas le profil idéal à la tête de votre région face à la crise du coronavirus ? Il a notamment commandé près de quatre millions de masques directement en Chine quand l’État traînait, il connaît bien Didier Raoult et a pris des initiatives pendant la crise.

Il a un diplôme de médecin, c’est un médecin urgentiste potentiel et il a le droit d’exercer : la belle affaire ! Je ne crois pas d’ailleurs qu’il ait beaucoup exercé. Pour ma part, je ne me sens pas moins proche de Didier Raoult que lui. Ce que je sais, c’est que M. Muselier n’en a pas franchement fait la promotion en réalité. Il n’a pas assuré sa défense lorsque les chiens ont été lâchés contre Didier Raoult.

Est-il bon gestionnaire ? J’ai été l’un des rares à regarder le débat l’autre soir, où M. Muselier a jonglé avec les millions. On a mis 100 millions là, 200 millions là, et 500 millions ici et encore 600 millions là. Il était peu convaincant. Et comment se fait-il que le magazine Capital classe la gestion de cette région comme étant l’avant-dernière de la France métropolitaine ? Juste avant celle de Xavier Bertrand, les deux qu’on nous présente comme les super cadors de la droite (rires). Nos super héros de la gestion, eh bien ils ont été classés par Capital et par Le Figaro comme étant les deux plus nuls, voilà la réalité. Muselier a fait partie de ces politiques décideurs de la désindustrialisation de notre pays. Or, gouverner c’est prévoir, et acheter 4 millions de masques pour faire tourner la machine économique chinoise après avoir détruit la machine économique française, ce n’est pas si brillant. En politique depuis longtemps, Renaud Muselier est aussi l’un des artisans de la désindustrialisation et de l’abandon de l’hôpital public. Venez voir dans quel état est l’AP-HM, l’Assistance publique des Hôpitaux de Marseille : 1 milliard d’euros de dettes, 900 millions d’euros de déficit ! Adjoint au maire de la ville pendant 13 ans, il nous dit que « personne ne conteste son bilan ». Si, si, nous, nous le contestons ! Et ce n’est pas la gauche qui est inaudible qui va pouvoir dire son mot ou être entendue, c’est nous. Son bilan est en réalité calamiteux. Un habitant des Bouches-du-Rhône reçoit par exemple 100 euros de moins de la région en moyenne qu’un habitant des Alpes-Maritimes. M. Estrosi s’est servi de la région pour gaver Nice ou les Alpes-Maritimes. Naïvement, on aurait pu croire qu’un Marseillais lui succédant, sans forcément faire la bascule de 100 de plus pour les Bucco-rhodaniens au détriment des Alpins aurait pu rétablir l’équité. Mais non : Muselier n’est pas un président libre, il est à la botte de M. Estrosi.

Que vous a inspiré le psychodrame entre LR et LREM, suite à la tentative de rapprochement puis au retrait de Sophie Cluzel dans la liste ?

Oh mais ce n’est pas une tentative de rapprochement, c’est une réussite ! Depuis Paris, en bonne et due forme, le Premier ministre Jean Castex a annoncé ce mariage forcé entre LREM et LR pour les électeurs, pour les militants. Nous nous amusons maintenant à donner à leur liste le nom des « Républicains en Marche ». Mais en Marche n’a en réalité pas d’implantation locale. Depuis les élections législatives, les députés ont disparu sur le terrain. Aux élections municipales, à Marseille, aucun élu LREM, donc aucune implantation locale. Mais voilà que M. Muselier vient leur offrir sur un plateau d’argent une existence, une renaissance. La République en Marche n’en attendait sûrement pas tant, mais, tout ça, c’est sans doute pour faire plaisir à Emmanuel Macron, en attendant, qui sait, un maroquin pour Estrosi, Muselier ou Falco s’il est réélu en 2022 ?

À lire aussi : Régionales en PACA : le crime ne paye pas…

M. Muselier n’est jamais en retard d’une connerie (rires), jamais en retard d’un truc assez ahurissant, et la commission d’investiture des Républicains s’est quand même retrouvée un petit peu embêtée. D’habitude, ils ne font pas ce type de manœuvres avant le premier tour.

Chez LR, tout le monde n’était pas d’accord, on a parlé de « trahison ».

Éric Ciotti, Nadine Morano, le sénateur Leroy je crois ou Bruno Retailleau qui n’est pourtant pas franchement le plus droitier se sont indignés. À un moment donné, l’éléphant dans le couloir, il finit par se voir. L’éléphant de la trahison, l’éléphant du rapprochement avec Emmanuel Macron ! Il en reste encore quelques-uns chez les LR qui écoutent la base, et ils ont bien mal aux tympans. Certains demeurent aussi sincèrement convaincus qu’il faut continuer à combattre Emmanuel Macron au vu des résultats de sa politique et de l’attitude de mépris qu’il a envers les Français. Les électeurs LR ne comprennent pas un tel rapprochement qui est en réalité une fusion : il y a 37 colistiers LREM dont 35 qui sont en position éligible. Thierry Mariani est donné vainqueur par trois sondages, même en duel, parce que trop, c’est trop.

Les colonnes des journaux sont remplies depuis quelques mois du terme « islamo-gauchisme ». Encore la semaine dernière, Jean-Luc Mélenchon a subi des accusations après ses propos polémiques sur Merah. De votre côté, vous parlez d’islamo-droitisme à Marseille. Qu’entendez-vous par cela ?

Je dénonce la même attitude à droite que ce qui s’observe à gauche, cette drague de l’électorat communautaire qui peut aller jusqu’à s’accoquiner avec des représentants de l’islam radical. Au Sénat, Valérie Boyer peut sembler être quelqu’un de déterminé face à l’islamisme.

Et pourtant, dans le secteur dont elle a été le maire, les 11ème et 12ème arrondissements, elle a participé activement à l’installation d’une mosquée islamiste dans le quartier dit « des Caillols ». Elle les a bichonnés, cocoonés, preuve en est les chiffres, qui ne mentent pas. Aux élections présidentielles de 2017, François Fillon fait seulement 11% dans le bureau de vote de cette cité, le quartier où est implantée la mosquée. Mais un mois plus tard, Valérie Boyer fait 51% dès le premier tour ! C’est peut-être le hasard, on n’en sait rien, ou alors toute la famille Boyer habite le secteur…

À droite aussi, la priorité de certains élus est d’être réélus, quitte à aller jusqu’à offrir des locaux à des individus qui ne cachent pas leurs tendances islamistes radicales.

Valérie Boyer draguerait les quartiers islamisés pour gagner des voix, selon vous ?

Je ne pense pas qu’elle se soit encore convertie (rires).

Mais politiquement en tout cas, elle s’est convertie à certaines pratiques. En plus de l’affaire des procurations dans les EHPAD, cela commence à faire beaucoup. Le nom de Mme Boyer n’est pas cité dans cette dernière affaire mais celui de son proche collaborateur Julien Ravier – aucun lien de parenté avec moi – oui. D’ailleurs en mars dernier, les LR ont conservé la mairie de secteur des 11ème et 12ème arrondissements de près de 300 voix. L’affaire n’est pas terminée. Le rapporteur public a reconnu qu’il y a eu des fraudes, peut-être 200 voix suspectes d’irrégularités. Mais comme ils ont eu 340 voix d’avance, ce n’est pas assez pour annuler l’élection.

Pour revenir à l’islamo-droitisme, vous avez aussi Mme Nora Preziosi qui était conseillère régionale et adjointe au maire de Marseille. C’est elle qui a été envoyée par Renaud Muselier à la réunion annuelle des musulmans du Sud organisée par les Frères Musulmans au parc Chanot. Muselier a ensuite démenti en disant : « ce n’est pas moi, c’est mon cabinet, c’était une erreur ». Il y a lors de cette réunion des déclarations extrêmement violentes à l’encontre des juifs, des apostats et des homosexuels. Mais le préfet m’a répondu : « je ne peux rien faire parce que c’est privé » !

L’année dernière, Nora Preziosi, et sa cousine éloignée Samia Ghali sont intervenues là-bas en terminant leurs allocutions respectives par « Incha’Allah ». La langue de Molière revue et corrigée par ces deux élues de la République. Et personne ne bronche. Un autre scandale : cette année, pour la fête de l’Aïd, dont la date coïncidait avec l’Ascension, le candidat LR aux élections départementales Jean-Maurice Saal a participé à une prière de rue organisée par la Mosquée des Cèdres. Cette mosquée est pourtant connue pour son radicalisme : en 2019, elle avait invité un prédicateur islamiste fiché S, Eric Younous. À Marseille, il faut donc aussi craindre l’islamo-droitisme !

Emmanuel Macron s’est fait gifler le 8 juin. Est-ce que le climat social en France vous inquiète ?

Le chef de l’État, c’est le chef de l’État. On peut – comme c’est mon cas – ne pas apprécier du tout sa politique, nous sommes nombreux à dénoncer ses positions, ses déclarations sur les Français « Gaulois réfractaires », « fainéants ». On peut également ne pas soutenir sa volonté de déconstruire l’histoire de France, de la salir, de la tronquer, de la revisiter. Mais, qu’on le veuille ou non, jusqu’en 2022, il reste le chef de l’État. Et s’il y a une gifle qu’on peut lui mettre, plus sévère cette fois, une fessée même, c’est la fessée électorale, c’est le bulletin de vote. La fonction doit être respectée. C’est vrai que lui ne respecte pas les Français, mais ce n’est pas une raison pour s’abaisser à son niveau.

À lire aussi : Insoumis et Rassemblement national, la lente convergence

Donc non, pas de violence, bien sûr. Nous en avons été victimes si souvent et nous le sommes encore. Combien de permanences, de nos amis, de nos militants sont attaqués sans que cela ne fasse une ligne dans les journaux ? Combien de nos militants, par le passé ont subi la violence sociale d’être licenciés parce que l’on a su qu’ils étaient militants du Front national ? La violence politique on la connaît, on la subit, et il n’y a pas de raison que nous disions « c’est votre tour, maintenant, bien fait pour vous ».


Contactée par Causeur, la sénatrice Valérie Boyer a donné la réponse suivante

Alors que je n’étais pas Maire des 11e et 12e arrondissements de Marseille, un bail emphytéotique a été signé en 1999 entre la Ville de Marseille et l’association culturelle « Jeunesse 11/12 ».
Malheureusement le bail a été détourné de son objet initial. En effet en 2014 cette association culturelle a passé une convention d’occupation des locaux avec l’association cultuelle « les Jardins de la Paix ».
Ayant hérité de cette situation j’ai décidé trois mois après mon élection comme Maire de Secteur et suite aux nombreuses inquiétudes des habitants des Caillols, d’alerter régulièrement l’autorité préfectorale et le Maire de Marseille tout en respectant leur volonté de discrétion.

À aucun moment ni comme Maire des 11e et 12e arrondissements, ni comme Députée, je n’ai été associée ou informée par les services préfectoraux des dérives salafistes dans le secteur et ce malgré mes interrogations.
Je veux rappeler qu’à l’occasion des conseils d’arrondissements et municipaux je me suis à plusieurs reprises exprimée publiquement sur ce sujet.
Depuis de nombreuses années je mène un combat sans relâche contre l’extrémisme religieux, notamment l’islam radical, et ce malgré les menaces des islamistes radicaux d’un côté et de l’autre, les attaques du Rassemblement national de l’autre, qui peine à exister dans les 11e et 12e arrondissements de Marseille.

Enfin, le 4 mai 2018, le 21 novembre 2018, le 28 janvier 2019 et enfin le 19 février 2019 j’ai adressé un courrier au Préfet de Police (Olivier de Mazières à l’époque). En effet, aujourd’hui nous ne connaissons ni le nombre de mosquées salafistes, ni leurs moyens de financements.
En réponse à ce courrier, il avait été précisé qu’à « ce jour il n’a pas été rapporté d’éléments ou d’informations démontrant que ce lieu de culte se trouve en rupture avec les valeurs de la République, à tout le moins lors des discours des prêches du vendredi. Il demeure toutefois que ce lieu est fréquenté majoritairement par des fidèles relevant de la pratique la plus fondamentaliste de l’islam ».

J’ai interpellé par la suite le Ministre de l’Intérieur en lui adressant un courrier le 25 février 2021. 
Depuis, un arrêté municipal de fermeture a été pris.

Je reste convaincue que nous devons nous attaquer à la racine du Mal avec la dissolution immédiate de tous les mouvements se réclamant du salafisme ou des Frères musulmans.

L’équipe de France, championne du conformisme

Les Bleus sont connus pour défendre les idéologies et les nobles causes en vogue. Il était prévu qu’ils posent un genou en terre avant le lancement du match France-Allemagne pour soutenir Black Lives Matter. L’analyse de Philippe Bilger.


Qu’on m’entende bien: je vais regarder avec passion le match Allemagne-France et j’espère que les Bleus l’emporteront. Mais est-il nécessaire qu’ils se couvrent de ridicule juste avant le coup d’envoi en mettant un genou à terre pour montrer leur détestation du racisme et soutenir le mouvement « Black Lives Matter » ? Le pire est qu’ils vont renouveler ce geste à chaque début de match. C’est leur capitaine, le remarquable et en général lucide Hugo Lloris, qui nous l’a annoncé. À vrai dire, je ne nourrissais pas trop d’illusions à cause de certaines prémices ponctuelles, de tel ou tel choix validé par la LFP (ligue de football professionnel) qui a une incoercible propension à l’erreur sur beaucoup de plans, récemment avec sa complaisance financière à l’égard d’Amazon et cette étrange sélection au détriment de Canal Plus.

À lire aussi: Footballeurs de tous les pays, prosternez-vous !

Les joueurs Kylian Mbappé et Antoine Griezmann qui ont sans s’informer, contre la police, soutenu la cause de Michel Zecler et qui n’ont jamais révisé leur position malgré des précisions qui auraient dû les conduire à le faire. Le premier, à l’évidence, mène des combats qu’il veut humanistes mais qui sont clairement unilatéraux. Youssoupha, personnalité plus que contestable pourtant distinguée pour composer un hymne au demeurant médiocre. Péripétie tellement pitoyable que personne n’a voulu en assumer la responsabilité. Malgré ces signes précurseurs je n’étais pas sûr du pire. Les joueurs avaient le droit d’être citoyens en dehors du match ou après mais ils se sont abandonnés à une démagogie constituant leur humanisme, à cause du lieu et du moment, comme un humanisme « de bazar ». On pourrait tellement objecter à cette posture qui trouve le moyen de discréditer une belle cause dans son principe que je ne sais par où commencer.

A lire aussi: IFOP : 58% des Français saluent le retour de Karim Benzema en équipe de France

Tout est cul par-dessus tête

Pourquoi seulement « Black Lives Matter » ? Les vies blanches n’ont aucune importance ? Cette discrimination n’est-elle pas un racisme à rebours ? Pourquoi cette mobilisation pour George Floyd qui a été victime d’un étouffement criminel dont son auteur sera lourdement condamné ? Parce qu’il est noir et qu’il a été victime d’un meurtre… Mais par honnêteté, les médias n’auraient-ils pas pu éviter d’en faire une sorte de saint avant, comme si l’atrocité d’après devait tout purifier ? Si les footballeurs sont prêts à affronter, à chaque match, l’incongruité plus grotesque qu’émouvante de ce genou à terre, qu’ils n’hésitent pas à me consulter comme beaucoup de ceux qui me suivent. S’ils tiennent à tout prix à apparaître pour des sportifs citoyens même quand la séquence est inappropriée, nous pourrions mettre à leur disposition, au nom de l’universel et d’une impartialité irréprochable, une multitude d’objectifs, de soutiens et de luttes.

À lire aussi: Madame Bachelot, vous m’avez cruellement déçu

Par exemple, un jour, ils pourraient s’agenouiller pour les policiers massacrés, pour Samuel Paty égorgé, en s’engageant pour Mila et la liberté d’expression, pour condamner l’islamisme meurtrier, pour tant de victimes de toutes couleurs, au nom d’une conception d’équité et de vérité. S’ils étaient animés, ainsi que ceux qui les inspirent, par une authentique morale et non pas une éthique fluctuant selon le goût du jour, ils n’auraient que l’embarras du choix. Mais, si j’ai le droit de rêver, je ne suis pas obtus au point d’imaginer que ce miracle se produira. Cette équipe de France pousse au paroxysme le vice fondamental de notre société dont la dénonciation mériterait de longs développements. Plus personne ne reste à sa place et n’exerce sa fonction, seulement sa fonction, mais le mieux possible. On n’a plus qu’une envie : bouleverser la nature, la culture, la normalité légitimée par le bon sens et les siècles.

À lire aussi: Football: l’idéologie diversitaire à l’offensive en Équipe de France

Le monde à l’envers

Le président ne préside pas seulement mais se fait prendre en photo quand on ne le gifle pas, les ministres sont aussi candidats aux régionales, pour être garde des Sceaux il faut avoir détesté la magistrature, les coupables sont compris mais les victimes laissées pour compte, l’Histoire est un réquisitoire contre la France, le peuple a évidemment tort puisqu’il est populiste, les oppositions se désarment, les journalistes n’informent plus mais dénoncent, ne questionnent pas ou alors par réponses interposées, les experts n’en sont plus, chacun se présente tel l’expert de soi-même, la vie n’est plus un bonheur mais le prétexte à coaching, les professeurs n’enseignent plus mais assurent la discipline tant bien que mal ou parlent de laïcité, toucher est forcément agresser, imaginer est raconter sa vie ou parler de ses géniteurs, la dérision se pousse du col et se prend pour de l’intelligence, les humoristes ne font plus rire mais assènent des leçons, les acteurs signent des pétitions, les intellectuels ont oublié de penser pour nous abreuver du contraire : leurs certitudes et préjugés, la liberté d’expression doit être décente et convenue pour être acceptée, la judiciarisation plus que la liberté de l’esprit, certains magistrats font de la politique, policiers et gendarmes qui doivent nous protéger sont à protéger, des citoyens, plutôt que de voter, défilent, protestent et préfèrent la violence à la tranquillité démocratique, la haine, parce que le langage est devenu trop pauvre, a pris la place du débat, la pathologie et l’hystérie la place de la contradiction, tout est cul par-dessus tête.

Alors, pourquoi pas un genou à terre avant France-Allemagne ? On n’est plus à une absurdité près.

NB: Il y a des miracles.

Le 15 au soir, les Bleus ne se sont pas agenouillés.

Le pire n’est pas toujours sûr. Leur capitaine a expliqué qu’à la suite d’une décision collective, ils s’étaient abstenus, leur motivation essentielle étant que faute d’être adoptée par toutes les équipes dans ce championnat d’Europe, leur démarche n’aurait pas eu grand sens. On sait en effet que certaines l’ont refusée. J’aurais préféré une explication plus positive consistant par exemple à avoir recouvré le sens du ridicule.

Mais il ne faut pas trop en demander •

Justice partout, police nulle part

La police pourrait faire régner l’ordre dans les « quartiers » si elle en avait encore le droit. Législateurs, médias et surtout magistrats l’ont progressivement dépouillée de ses moyens et de sa capacité d’intervention. Il est temps d’entendre son cri d’alarme et de dégoût.


Un policier fonctionne en marge de la société, comme le chien de berger est en marge du troupeau. Et si celui-ci peut oublier sa condition de proie, c’est parce que celui-là ne dort jamais. Policier n’est pas un métier : c’est une vie. Le chien n’a pas à être aimé du troupeau, il n’a besoin que de pouvoir combattre librement le loup. Et pour cela, on ne doit pas le museler, ni lui lier les pattes, ni lui demander de soigner le troupeau. Le berger ne doit pas se mêler non plus de trouver des excuses au loup, et ce n’est pas parce qu’on lui promet d’augmenter sa ration que le chien acceptera qu’on le livre au loup.

Subversion politico-médiatique

La police n’a jamais été aimée – la gendarmerie, historiquement implantée dans des zones à dominante rurale dont les habitants ont des valeurs plus saines, bénéficie d’un a priori plus favorable. Dans les sociétés latines, vouloir changer cela est peine perdue, raison pour laquelle les comparaisons oiseuses avec des polices anglo-saxonnes ou nordiques sont d’une stupidité abyssale. Dans un pays comme la France où chacun conteste tout, où les règles les plus absolues ne sont plus vues que comme simples bases de négociation, la police doit tout simplement être respectée, voire crainte, car c’est le seul moyen de stopper les protestations et récriminations autrement perpétuelles. Et pour cela, elle dispose de deux moyens : la force dont elle est capable de faire preuve et l’assurance pour ceux qui veulent s’y opposer de subir les foudres de la justice.

À lire aussi, Élisabeth Lévy : Flics Lives Matter

Évacuons d’abord rapidement la question des moyens : s’ils font partie du problème, ils n’en sont pas le cœur. Pour donner un seul exemple qui suffit à résumer la misère matérielle dans laquelle la police travaille depuis toujours : dans les années 1980, le ministère de l’Intérieur était incapable de doter ses policiers d’un armement décent, au point que ces derniers avaient été autorisés, sur leurs deniers personnels, à acheter et à porter en service les armes de poing de leur choix. Cela n’empêchait pas qu’à l’époque, les auteurs de crimes et délits étaient recherchés, identifiés, interpellés et déférés devant la justice, puis condamnés et incarcérés. Et lorsqu’ils ressortaient de prison, ils craignaient encore davantage l’action des forces de l’ordre qu’avant d’y entrer.

Cérémonie d’hommage à Éric Masson, policier de 37 ans tué par balles lors d’un contrôle sur un point de deal, Avignon, 9 mai 2021 © AP Photo/Daniel Cole

Contrairement à ce que certains catastrophistes racontent, les forces de première et deuxième catégories suffiraient à reprendre en main le pays, si celui-ci acceptait les conditions de la reconquête. Et la première d’entre elles, pour les fonctionnaires et militaires concernés, serait de ne plus avoir à combattre leur peur. C’est bien moins celle d’être blessé, car tout membre des forces de l’ordre sait que ce métier est aussi un combat, que celle d’être crucifié à la moindre erreur, et même au moindre soupçon, par des politiques et des mass media haineux, suivis par la cohorte des dizaines de millions de charognards qui s’imaginent que leur appétit de violence virtuelle et d’histoires policières hollywoodiennes les a transformés en spécialistes du sujet, alors même que la quasi-totalité s’évanouirait à la vue d’une goutte de leur propre sang et brûle des bougies en sanglotant au moindre accident de la route. Et les policiers savent que le même public qui, actuellement, affirme soutenir inconditionnellement la police recommencera à lui cracher dessus aussitôt qu’une vidéo tronquée et retravaillée par la subversion politico-médiatique mettra à nouveau en cause une action policière.

À lire aussi, Jean-Paul Garraud : Police, justice: même combat!

Comme l’a dit un ancien ministre de l’Intérieur, les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Les policiers ne croient plus rien. Ils n’ont d’ailleurs même plus envie qu’on leur parle. Ni l’État ni le public et surtout pas les médias. Ils ne veulent pas d’adaptations du système, de nouveaux sparadraps, une nouvelle couche réglementaire ou légale, l’aumône de quelques dizaines d’euros supplémentaires par mois. Ils veulent un changement de paradigme. Ils veulent que chacun retrouve la place qui est la sienne dans une société normale, c’est-à-dire que les policiers soient vus pour ce qu’ils sont – des combattants aux frontières internes au pays, celles qui séparent la civilisation de la barbarie, l’ordre du chaos – et qu’on arrête de s’imaginer qu’on peut traiter les barbares comme des gens civilisés. Et que si l’on doit toujours appliquer les lois voulues par les gens civilisés, elles doivent l’être sans pitié, et même férocement, afin que les barbares en craignent à nouveau les conséquences.

Un système judiciaire en faillite

Le principal ennemi de ce changement de paradigme est bien évidemment, comme affirmé le 19 mai dernier par le responsable du plus important syndicat de policiers, le système judiciaire. Car la justice n’en a plus que le nom. Sous l’influence de l’irénisme, de l’excusisme et même de la haine subversive d’une certaine gauche, contre lesquels la droite n’a rien fait, la procédure inquisitoire propre au droit pénal français, au sein de laquelle policiers et magistrats enquêtent à charge et à décharge, a été dénaturée par l’apport d’éléments accusatoires issus du droit anglo-saxon, qui déséquilibrent la procédure en faveur des délinquants, multiplient les risques d’erreurs formelles et donnent à manger aux avocats en les faisant intervenir là où ils ne servent à rien en droit français. Et contrairement aux affirmations partisanes, cela n’augmente en rien les droits du mis en cause à être traité de manière équitable : cela ne fait que multiplier les occasions de vices de forme, avec libération du délinquant sur ces seules bases sans jugement sur le fond. Et ces risques sont présents non seulement au niveau policier, mais à tous les stades du procès pénal, puisque parquetiers et juges d’instruction ont eux aussi à avancer dans cette jungle sans cesse plus épaisse et mouvante.

Être policier, c’est aussi avoir entendu toutes les excuses possibles pour justifier des méfaits les plus monstrueux. Un policier préfère considérer les faits.

Dans le même temps, au fil des décennies, à bas bruit, le législateur a également supprimé des dispositions de bon sens, telles que la présomption de légitime défense de tout citoyen réagissant à une intrusion de nuit à l’intérieur de son domicile ou les peines minimales, permettant à un magistrat de s’affranchir de la volonté du peuple de voir réprimer les crimes et délits, tout cela sous la même influence du lobby juridico-associatif pro-voyous, qui, à force de propagande, a réussi à faire admettre, contre l’évidence, que le système pénal était fait pour réinsérer et rééduquer, alors que son seul but a toujours été la protection de la société, réinsertion et rééducation n’en étant que deux des moyens annexes, dont le principal est la répression.

À lire aussi, Philippe Bilger : États généraux de la Justice: Macron tente de combler le grand vide régalien de son quinquennat

Cette faillite d’un système judiciaire qui, il y a quarante ans, permettait encore de réguler la délinquance, a donc été voulue, en premier lieu par les magistrats, sur de seules bases idéologiques. Il est donc bien normal qu’on les accuse de laxisme, et bien anormal qu’ils ne puissent en être tenus individuellement pour responsables. Quant à leurs pauvres justifications, le manque de places de prison, les problèmes matériels ou leurs hypocrites affirmations sur la systématicité de la réponse pénale, les policiers s’en moquent. Être policier, c’est aussi avoir entendu toutes les excuses possibles pour justifier des méfaits les plus monstrueux. Un policier préfère considérer les faits.

La sacro-sainte indépendance des magistrats

Or, aucune organisation professionnelle de magistrats n’a jamais protesté contre l’impossibilité de la bonne application du Code pénal. Aucun juge ne s’est ému de la disparition des peines minimales, quand ils protestent tous ou presque contre leur retour. Et inutile d’évoquer une hypothétique « majorité silencieuse » de magistrats qui voudrait le retour du bon sens en matière judiciaire : le Syndicat de la magistrature ne s’étant jamais gêné pour prendre des positions allant du grotesque au scandaleux, les magistrats ne se sentent donc pas tenus par un quelconque devoir de réserve. Aujourd’hui, alors que militaires, policiers et gendarmes ont tous pris la parole malgré les risques disciplinaires, si les juges avaient voulu prendre publiquement position pour défendre le pays, ils l’auraient déjà fait.

La réalité, c’est que par pure idéologie donc, et malgré la faillite du système pénal, les magistrats se satisfont de continuer à mettre en œuvre des mesures alternatives totalement inefficaces, et à l’instar des tenants du pédagogisme dans l’Éducation nationale, affirment qu’il faut encore plus de moyens, et s’enfoncer toujours davantage dans ces politiques afin qu’elles deviennent efficaces, alors que cela fait déjà trente ans qu’elles échouent. Et pour dissimuler cette incurie, afin de faire passer ces gadgets et emplâtres sur jambes de bois pour une répression des crimes et délits dont souffrent les Français, ils les nomment « réponse pénale ».

À lire aussi, Pierre Cretin : Rétablir la sécurité, quoi qu’il en coûte

Les magistrats ne sont au fond soucieux que d’une chose : leur sacro-sainte indépendance. Au point que toute demande qui leur est adressée, par exemple de se sentir comptables de l’état du pays, est vue comme une tentative de faire pression sur eux ; au point qu’ils s’imaginent gardiens du droit, alors qu’ils n’en sont que les praticiens ; au point qu’ils se croient créateurs du droit par la jurisprudence, alors que c’est fondamentalement à la représentation nationale de décider de la loi, et qu’ils prétendent exprimer leur avis sur ce qu’elle vote au mépris du principe de la séparation des pouvoirs dont pourtant ils se revendiquent en permanence, bien qu’ils ne soient pas un pouvoir mais une simple autorité.

Finalement, ils en sont venus à s’imaginer qu’ils sont aussi indépendants de la volonté du peuple, au nom duquel ils prétendent pourtant rendre la justice, et ils se moquent éperdument des aspirations du pays, car ils sont égarés dans une vision désincarnée du monde, qui n’est en phase qu’avec leurs obsessions idéologiques.

Baudelaire, Véran et Darmanin: haschisch ou Lexomil?

Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


« Il est vraiment superflu, après toutes ces considérations, d’insister sur le caractère immoral du haschisch. Que je le compare au suicide, à un suicide lent, à une arme toujours sanglante et toujours aiguisée, aucun esprit raisonnable n’y trouvera à redire. » Non, il ne s’agit pas d’une déclaration de Gérald Darmanin s’opposant à l’intention de certains députés, y compris de la majorité, de légaliser le cannabis. C’est Charles Baudelaire qui s’exprime avec une telle sévérité. L’image fausse que l’on a du poète d’Enivrez-vous en a fait un amateur de tout ce qui pouvait chasser son spleen. Baudelaire, dans Les Paradis artificiels se livre, au contraire, à un réquisitoire contre une substance qui finit par casser la volonté sans pour autant calmer la souffrance. Le diagnostic sera d’ailleurs partagé par le poète Henri Michaux qui consacrera à la drogue un recueil intitulé Misérable miracle.

Le 26 mars 2021, Olivier Véran, pourtant, annonçait : « C’était un de mes engagements de médecin, je l’ai porté à l’Assemblée nationale en tant que député, et je suis fier de l’annoncer en tant que ministre : la France expérimente l’usage médical du cannabis. » Baudelaire aurait, là, applaudi des deux mains. Sa biographie révèle que ses premières prises de cannabis étaient liées à des névralgies violentes, comme il l’écrit dans une lettre à Sainte-Beuve : « Il y a bien longtemps que j’aurais dû vous répondre ; mais j’ai été saisi par une névralgie à la tête qui dure depuis plus de quinze jours ; vous savez que cela rend bête et fou. » Le problème est que les médecins à l’époque de Baudelaire n’avaient pas mis au point ce fameux cannabis thérapeutique.

À lire aussi, Stéphane Germain : Cannabis: prohibition, piège à cons

Gérald Darmanin, lui, depuis son fameux « Je ne légaliserai pas cette merde », a provoqué la colère d’Éric Correia, élu de la Creuse, département pilote dans la culture du cannabis médical : « Je regrette qu’il mène ce combat contre le cannabis en mélangeant son utilisation thérapeutique et récréative. » D’autant plus que la France est une championne de la consommation de drogues légales comme les anxiolytiques, ce qui n’est pas sans rappeler Le Meilleur des mondes. Huxley montre comment sa société dystopique tient grâce au soma : « Il y a toujours le soma pour calmer votre colère, pour vous réconcilier avec vos ennemis, pour vous rendre patient et vous aider à supporter les ennuis. On avale deux ou trois comprimés d’un demi-gramme, et voilà. Tout le monde peut être vertueux, à présent. On peut porter sur soi, en flacon, au moins la moitié de sa moralité. »

Autant dire qu’il demeure une certaine hypocrisie sur la question et qu’on peut préférer que les futurs Baudelaire soient calmés par le cannabis thérapeutique plutôt qu’assommés par le soma-Lexomil.

Les quatre dangers de la loi de bioéthique


Loin de rejeter en bloc la loi de bioéthique, je m’élève contre un gouvernement qui oublie qu’une loi concerne tous les citoyens sans exception.

La convention internationale des Droits de l’enfant (1989) considère dans son préambule que « l’enfant, en raison de son manque de maturité physique et intellectuelle, a besoin d’une protection spéciale et de soins spéciaux, notamment d’une protection appropriée, avant comme après la naissance ». Pourtant, cette loi ne semble pas prendre en compte l’enfant en tant que sujet. Seuls le droit au bonheur et le droit à l’enfant paraissent avoir présidé à l’élaboration de ce texte.

Quatre menaces existent :

La violence

La violence faite aux enfants nés par PMA et par GPA. La GPA est la suite logique de la PMA pour toutes les femmes (célibataires et homosexuelles), car il n’est pas possible d’empêcher longtemps les hommes dans la même situation, de bénéficier de tels droits.

Les donneurs de gamètes ne seront plus anonymes pour la plupart des enfants nés par PMA. Cependant, pour ceux qui sont nés avec des donneurs anonymes et pour ceux à qui on apprendra tardivement leur conception la violence sera toujours présente. Violence d’un secret enfin révélé. Etaient-ils si peu de chose pour que l’on ait omis de les informer et de les laisser ignorants de cette moitié d’eux-mêmes ? C’est une atteinte à leur dignité.

Violence du secret lui-même. Les enfants découvrent que ce constitue une grande part de leur patrimoine génétique et de leur personnalité n’est pas ce qu’ils croyaient. Ils se sentent vides ou amputés selon leur expression. Le succès des recherches généalogiques, l’engouement pour les méthodes de développement personnel prouvent combien nos concitoyens sont à la recherche de ce qui peut les aider à se situer dans leur environnement relationnel. Savoir d’où l’on vient, qui on est, où l’on va. Connaître ses racines, c’est aussi se mettre en lien en correspondance avec une communauté humaine plus large. Le roman familial est un fantasme nécessaire à chaque être humain. N’est-il pas dangereux de laisser les futurs parents d’enfants nés de PMA et GPA libres de toute responsabilité dans ce domaine ?

Le triomphe de l’hédonisme

Il est à l’œuvre dans la société de consommation. La recherche du plaisir immédiat, le désir satisfait à tout prix, l’émotion plutôt que la réflexion ou le narcissisme qui animent dans un sentiment de toute puissance les futurs parents, encouragés par les médias et accompagnés par les moyens techniques que fournit la science médicale, ne sont pas des fondements raisonnables à l’éducation des « bénéficiaires » de la PMA.

A lire aussi, Agnès Thill: Les Français ne se sont pas assez chamaillés sur la loi bioéthique

Comment allons-nous faire grandir ces enfants dans la conscience d’autrui et de la société ?

L’eugénisme

Tant décrié pour ce qu’il a représenté au XXe siècle… et pourtant parfaitement présent dans les conséquences de ce texte de loi. Il y aura demain des bébés sur catalogue (c’est déjà le cas aux Etats-Unis ou dans certains pays européens). Dans un premier temps, cela sera réservé aux parents les plus fortunés : pourquoi ne pas avoir un bébé de premier choix, quand on peut se le payer ?! Puis, comme pour tous les produits de consommation, cela deviendra accessible à tous.

L’amour des animaux réglemente aujourd’hui la destruction des poussins avant l’éclosion de l’œuf et bientôt avant que leur cœur batte (embryon de quatre jours) mais on n’interdit pas les IMG -interruption médicale de grossesse- jusqu’au 9e mois (n’oublions pas que les premiers battements de cœur de l’embryon humain surviennent dès la sixième semaine).

Les bébés médicaments et les chimères ne rentrent pas encore dans l’arsenal scientifique, mais ces expériences déjà réalisées en Chine et au Japon le seront probablement en France dans l’avenir. Les futurs parents sont-ils conscients de la vie qu’ils veulent donner et de celle qu’ils ont choisi d’ignorer ?

La science et ses limites

Avons-nous toute la connaissance scientifique pour dire que tel type de procréation présente plus ou moins de dangers qu’un autre pour ces futurs embryons ?

La GPA est présentée comme un magnifique acte d’amour (généralement bien rétribué) d’une personne pour des couples ne pouvant pas procréer. Acte sans conséquence sur l’enfant, puisque toutes les gamètes mâles et femelles proviennent de donneurs et donneuses externes. Pourtant, nous en découvrons peu à peu beaucoup sur la vie intra-utérine (sensations, perceptions, émotions, échanges entre le sang fœtal et le sang de la mère porteuse). Nous savons aussi que l’accouchement par césarienne peut interférer avec la composition macrobiotique de l’intestin du nouveau-né et influer sur sa fonction immunologique. Combien de futurs parents sont avertis de ce type de « dommages collatéraux » ?

La loi de bioéthique ne prendrait de sens que dans un schéma de responsabilité générale, où des minorités ne pourraient jouir de nouveaux droits qu’en s’inscrivant dans un parcours pédagogique les amenant à un meilleur respect d’autrui et de la société qui leur permet de satisfaire leur désir personnel. Un meilleur accès aux informations médicales doit également être repensé.

Une rencontre avec l’auteur de cet article le 24 juin à Paris.
PMA ? GPA ? euthanasie ? eugénisme ? Le droit de connaître son géniteur ? La solidarité entre les générations ?  La prolongation de l’IVG jusqu’au terme de la grossesse ? La Balustrade de Guilaine Depis et Joaquin Scalbert vous invitent à venir débattre autour d’un verre de vin de Bourgogne des questions de bioéthique qui sont au cœur de l’actualité politique immédiate le jeudi 24 juin 2021 de 17h à 21h, à l’Atelier Galerie Taylor 7 rue Taylor, 75 010 Paris. RSVP par SMS 06 84 36 31 85 •

Ma première corrida

La corrida est un univers, avec ses astres, ses étoiles et ses comètes. Un monde à part où se côtoient palpitations animales et esthétique exacerbée, peurs et passions, fantasmes et adrénaline. Mais cet art, qui se joue dans la lumière et dans le sang est devenu une cruauté inacceptable pour la modernité.


Voilà plusieurs semaines que la folie nommée corrida m’obsédait. Tout a commencé par deux dessins dans l’Album Montherlant de « La Pléiade », l’un de l’auteur représentant l’illustre matador Belmonte toréant nu à l’entraînement, l’autre de Jacques Birr représentant un taureau chargeant dans la muleta (morceau de tissu agité pour provoquer la charge de l’animal) du torero. L’apparente fragilité et le raffinement du torero face à la force brute et massive de la bête m’avaient saisi. S’ensuivirent de longues lectures tauromachiques : Les Oreilles et la Queue de Jean Cau, Les Bestiaires de Montherlant, Philosophie de la corrida de Francis Wolf, La Corrida du 1er mai de Cocteau. Après deux semaines immergé dans ces pages taurines, le taureau me hantait, ainsi que les toreros, leur muleta, leur habit de lumière, l’arène, le sable, les cornes, le sang. Le torero bravant la peur, maîtrisant le taureau, je voulais le voir de mes yeux. L’odeur de la bête, je la voulais pénétrant mes narines. Lorsqu’on met un pied dans cette folie, il faut que le reste y passe. L’esthétique me fascinait, la mise en scène, le décorum, la cérémonie.

Cependant, une question me tourmentait. Pourquoi faire tout cela ? Est-ce bien la peine de tuer une bête pour… pourquoi d’ailleurs au juste ? Un sport ? Un spectacle ? Un sacrifice rituel ? Un art peut-être ? Bien qu’ayant en horreur les voyages, il me fallait me rendre en terre taurine. Je pris alors la direction de Béziers pour assister à la corrida du 15 août. Arrivé au pied des arènes, l’afición de la foule bouillonnait. On y parlait de taureaux et de toreros. Les souvenirs d’El Cordobés ou de Dominguin y jaillissaient des bouches aux accents méridionaux. Je m’installai dans les arènes quarante-cinq minutes avant le début de la corrida pour voir le temple vide se remplir de ses fidèles. On ratissait la piste, on lissait le sable. Les arènes, peu à peu, se mirent à transpirer la fête et la peur. Les spectateurs riaient, buvaient, se plaçaient par grappes d’amis, verres à la main et sourires aux lèvres, car c’est la feria ! Mais tout le monde savait qu’en coulisses, les toreros s’apprêtaient à jouer la vie, leurs vies, à défier la mort. Et tout le monde savait que si tout se passait pour le mieux, aucun ne serait tué, mais que la mort serait tout même au rendez-vous, car six bêtes seraient tuées sous nos yeux, six cadavres musculeux couverts de poils emportés par un attelage funèbre, traînant sur le sable et répandant le sang. La fête, la peur et la mort : étrange bouquet.

À lire aussi: Causeur #91: Viva la corrida!

Je ne vous raconterai pas la corrida que j’ai vue. Nombre de grands écrivains l’ont fait bien mieux que je ne pourrais le faire. Mais je veux dire l’amour tout frais bâti que je porte aujourd’hui à cet art, cet art que je me ronge d’avoir découvert trop tard car ses jours sont probablement comptés, son destin tragique, sa mort inscrite. Cet art dans lequel on entre comme en religion. Il faut en être fanatique pour en voir la beauté. J’ai vu dans l’arène des hommes s’offrir tout entier à leur art, des hommes approcher la corne, le danger, la mort, balayer le raisonnable et la sécurité pour quoi ? Pour un moment de grâce !

Jean Cau, La Folie corrida
« Mais le Seigneur miséricordieux a eu pitié de notre misère et, au-dessus de la corrida, alors que gronde vers nous le bulldozer de l’an 2000, il a étendu sa main divine. Une plaza, un homme, une bête, et tout ce qui est dé-naturé se re-nature. La fête est originelle, le combat éternel, la grâce virile, le danger pur, la beauté bonne (et non la bonté belle, ce que l’humanitarisme nous martèle sur le crâne), la mort présente. L’arène ronde. (l’angle, le cube, c’est New-York, la Défense et la nature haïe »

J’ai vu des hommes, en courage, exemplaires. Un monstre de puissance, armé de deux couteaux postés sur le front, fonce vers l’homme, et l’homme au corps fragile ne bouge pas, maîtrise sa peur et tente de faire dévier la charge du taureau grâce à un simple morceau de tissu. Le torero est maître de ses émotions et devient maître de la bête sauvage. Le taureau devrait mille fois gagner le combat mais l’homme, grâce à son intelligence, à sa ruse, emporte la victoire. L’intelligence triomphe sur la force brute, sur la bestialité. L’homme parvient à dominer la bête, à se réapproprier le terrain que l’animal avait fait sien et avait ensauvagé, pour le pacifier, le civiliser. Et tout cela, le torero le fait loyalement. Il pourrait avoir un pistolet et une armure étant l’organisateur de ce jeu et le créateur de ses règles. Non, c’est à découvert que ça se joue, armé d’un bout de tissu et d’une épée qu’il ne pourra planter dans le garrot du taureau qu’en étant face à lui et en se jetant entre ses cornes. Il ne peut tuer la bête qu’en mettant sa propre vie en jeu. Cocteau, passionné de corrida, appelait les taureaux « les ambassadeurs de la mort ». Il est certain que le taureau donne l’impression d’avoir été choisi par elle pour accomplir son geste. Lorsque le torero se confronte au taureau, c’est aussi à la mort qu’il fait face. Bien qu’il l’admire et le respecte, il sait que le taureau est une machine à tuer, qu’à peine un coup de corne envoyé il charge de nouveau, sans relâche, encore et encore, qu’il n’arrêtera que mort ou après avoir tué. Il est assez rare qu’un torero meure dans l’arène (on dénombre 466 hommes ayant péri par les cornes depuis le xviiie siècle), mais fréquent qu’il se fasse attraper par le taureau, parfois très gravement. José Tomas, légende vivante de la tauromachie, exige dans son contrat une « équipe médicale obligatoire en sus de celle habituelle des arènes : un chirurgien thoracique, un chirurgien vasculaire et quatre poches de sang A négatif… ».

Miguel Ángel Perera dans les arènes de Nîmes, 20 septembre 2020 © Yanis Ezziadi

Dans la carrière d’un torero, on attend d’ailleurs le moment où il se fera encorner pour savoir si, une fois cette épreuve passée, il retournera dans les arènes, au mépris de la peur et de la souffrance physique, et s’il mérite donc d’être appelé torero. Dans Recouvre-le de lumière, Alain Montcouquiol rapporte les paroles de son frère Christian, premier torero français internationalement reconnu, dévoré par la peur lors des corridas qui suivirent un grave coup de corne qu’il avait reçu dans la cuisse : « Tu ne peux pas savoir comme c’était dur. J’avais peur tout le temps.[…] Parfois, devant le toro, je sentais une odeur d’infirmerie. Je n’avais qu’une idée en tête, ne pas fuir. Je regardais les cornes et je pensais : Elles vont me transpercer… c’était horrible. » Dans la corrida, la peur est centrale, le torero partage sa vie avec elle. Il doit dominer la bête, mais c’est aussi, et avant tout, sa propre peur qu’il doit dominer. Oui, il y a de l’ornement, du cabotinage parfois. Mais quoiqu’il arrive, le torero risque la mort à chaque instant dans un spectacle où il donne la réplique à un partenaire incertain et dangereux.

À lire aussi, Elisabeth Lévy: Corrida, le mystère de la foi

L’histoire est écrite a priori et la mort du taureau de la main du torero en est le dernier acte. Mais en quelques secondes le taureau peut ajouter un acte à la pièce : celui de la mort du torero. Le torero le sait, mais il est torero, c’est un état, et c’est son destin. Dans les arènes de Béziers, j’ai vu toréer Miguel Angel Perera qui ne cessait de défier la mort. Les passes qu’il faisait avec la bête étaient de plus en plus belles, de plus en plus dangereuses. Il aurait pu arrêter cette escalade, car le public lui offrait déjà ses « bravo torero ! » et ses applaudissements, mais il lui fallait aller toujours plus près de l’ambassadeur et de sa corne. Il semblait ne plus pouvoir s’arrêter face à cette attirance tragique vers la mort et la bête qui l’incarne. Il était en transe, en extase, en état de grâce. Plus rien ne semblait pouvoir l’arrêter, plus rien ne semblait exister autour d’eux. Cela dura une minute peut-être. Mais une minute au-dessus de tout, libérée de tout. J’ai vu de nouveau Perera toréer à Nîmes le 20 septembre et j’ai été marqué par une image glaçante. J’eus la chance d’assister à cette corrida depuis le callejón, le couloir circulaire de l’arène séparant la barrière des gradins, les coulisses à découvert où se trouvent les matadors, les banderilleros et leurs agents. Après avoir tué son premier taureau, Perera revient en callejón alors que l’autre matador du jour, Sébastien Castella, entre sur la piste pour toréer à son tour. Perera se poste juste devant moi pour regarder faire Castella en attendant d’aller affronter son prochain taureau. Son corps était couvert de mouches, elles grouillaient sur son costume rouge et or. Je regardais les quelques personnes proches de lui, aucune mouche sur eux. Elles étaient sur lui comme sur un cadavre. Il n’était pas mort, mais il était couvert de mort. Couvert ou plutôt moucheté du sang du taureau qu’il venait d’affronter et de tuer. Encore le signe que la mort rôde autour du torero. La mort, toujours la mort.

Dans la tauromachie, l’animal est entièrement respecté pour ce qu’il est, pour sa nature. Il a besoin de grands espaces, de liberté

Je dois témoigner aussi de l’absence de haine. Ce n’est pas de haine que le torero tue la bête, c’est d’amour. Pour avoir communié avec elle pendant un quart d’heure, la seule issue possible à cette étreinte est la mort. Après avoir fait œuvre commune avec la bête, le torero la tue pour qu’elle ne tue pas. La vie de l’homme est sacrée, pas celle de l’animal. L’acte de mise à mort conclut l’acte d’amour. Je pensais que la sexualité entre le taureau et le torero décrite par les écrivains n’était que littérature. Il faut aller dans les arènes pour se rendre compte qu’il y a bien quelque chose de cet ordre-là. Sur la piste, les deux protagonistes paradent, se défient du regard, se heurtent violemment, puis se frôlent sensuellement, transpirent, gémissent, reprennent leur souffle, la bête bave et parfois couvre l’homme de sa salive et de son sang. Le torero éprouve une réelle passion pour le taureau, le taureau ne peut la lui rendre car il n’est qu’un animal. Peut-être est-ce également une des raisons pour laquelle il le tue. En dehors même de la passion qu’un homme peut avoir pour cette bête, le taureau dégage une sexualité virile absolument troublante. Qui n’est jamais allé dans les arènes ne peut comprendre le coupable désir de Pasiphaé. D’aucuns diront que je délire, les toreros les premiers. Mais c’est aussi cela la corrida, une machine à créer des fantasmes. Un mystérieux écran sur lequel chacun projette ses propres rêves et ses propres cauchemars. J’ai demandé au jeune torero Carlos Olsina s’il regardait la bête dans les yeux lorsqu’il toréait. « Tout le temps », m’a-t-il répondu. Et sentait-il dans le regard de la bête qu’il se passait quelque chose entre lui et elle ? « Lorsque la bête est bien toréée, elle devient complice du torero, et c’est à ce moment-là qu’on peut assister à un moment magique. » En dehors de l’adversité, il y a donc parfois (et c’est en partie pour cela que l’on se rend dans les arènes) une relation particulière entre eux.

À lire aussi: Simon Casas: « La tauromachie a signé mon divorce avec l’époque »

Dans la tauromachie, la race du taureau brave est respectée, adorée, vénérée par le public, les toreros et les éleveurs. J’ai toujours entendu dire : « La corrida c’est horrible ! Des gens viennent s’amuser de la souffrance d’un animal. » En assistant à ce spectacle, j’ai pu comprendre que c’est justement parce que ce que le taureau laisse paraître ne ressemble pas à de la souffrance que ce spectacle est accepté par son public. Le taureau montre de la rage et parfois de l’agacement, mais certainement pas de la souffrance. Peut-être, comme le boxeur, ne ressent-il pas entièrement la douleur pendant le combat. Et, l’on ne peut pas dire non plus que le public vienne « s’amuser ». Il vient assister à un spectacle grave, à une tragédie, et l’arène est envahie du poids de cette gravité, surtout au moment de la mise à mort où le silence qui précède le fatal coup d’épée est écrasant. Le don de la mort n’est pas léger et anodin, il est accompli et regardé dans la communion et la solennité. Le spectateur vient s’y divertir, oui, mais pas s’amuser. Le spectacle qui se joue sous ses yeux est tellement grand que, durant deux heures, ses pensées se détournent de ses petits problèmes bourgeois, de l’ennui de sa petite existence, du non-sens de sa vie et de sa condition mortelle. Et cela par la mise en scène de la mort, une mort réelle qui a une utilité et un sens puisqu’elle permet à des êtres de sublimer la leur, et peut-être de s’en consoler.

La ganaderia de Robert Margé à Fleury d’Aude, octobre 2020 © Yanis Ezziadi

Mais revenons-en au taureau. Je me suis rendu chez Robert Margé, grand éleveur de toros bravos. J’ai visité avec lui son élevage, sa ganaderia. Elle se trouve à Fleury d’Aude, près de Béziers. Environ 700 bêtes, sur 1 500 hectares. Un monde secret, éloigné de tout et hors du temps où règnent la beauté et le silence. Le maître de ces terres n’est pas l’éleveur, ce sont les taureaux. Il faut voir Margé, homme au tempérament pourtant bien trempé, se promenant dans son élevage à bord de son 4×4, semblant à peine chez lui, juste toléré, tant il fait son possible pour se faire discret, l’entendre doux dans sa voix et le voir délicat dans ses moindres gestes, afin de ne pas déranger les taureaux rois sur ces vastes lieux sauvages préservés pour eux, et donc, grâce à eux.

Henry de Montherlant, Les Bestiaires
« Maintenant, pour ramener plus vite la brute, sitôt qu’elle avait passé la cape il se jetait et la heurtait avidement de ses poings, de son coude, au flanc ou à la croupe, (satisfaisant là, aussi, son besoin de la toucher), de sorte qu’elle se retournait tout de suite et qu’il n’y avait plus une succession de passes mais une seule passe, il n’y avait plus qu’une seule bousculade tragique des deux êtres fondus en un seul être, il n’y avait plus qu’une seule caresse brutale et continue où le garçon, rétrécissant à mesure la cape, serrait toujours plus le monstre contre lui, le rapprochait toujours plus de lui, comme on rapproche une femme qu’on va faire entrer dans sa chair, l’enroulait tout autour de lui en même temps que sa cape. […] Et cet homme qui répond à chaque mouvement de la bête par un mouvement accordé, cet
homme et cette bête qui s’emboîtent chacun tour à tour dans les vides que crée l’autre en se déplaçant […] c’est le dieu et son prêtre qui édifient leur communion prochaine et la murent dans une danse nuptiale. »

En Europe, on compte environ 400 000 hectares de nature intacte consacrée à l’élevage du taureau brave. Cet animal doit rester le plus vierge possible du contact avec l’homme jusqu’à son entrée dans l’arène. Dans la tauromachie, l’animal est entièrement respecté pour ce qu’il est, pour sa nature. Il a besoin de grands espaces, de liberté. Et naturellement, le taureau se bat, y compris avec ses congénères, jusqu’à la mort. Il n’est pas rare pour les éleveurs de retrouver au matin un cadavre dans le campo, tripes au vent. Le combat avec le torero n’est donc pas un acte contrenature pour le taureau, cela fait partie de lui, il a cela dans le sang. Sa race est préservée pour cela, pour la corrida. Si l’on met à mort la corrida, la race du toro bravo partagera son caveau. Pierre Mailhan, jeune éleveur chez qui je me suis également rendu, élève, parallèlement aux taureaux de combat, des bêtes pour la viande. Il m’a raconté sa souffrance de voir ses animaux partir passivement à l’abattoir. Il préfère les voir partir pour les arènes, mourir en combattants comme c’est inscrit dans leur race, comme elles meurent dans le campo parfois, en s’étripant entre elles. Mais les envoyer à l’abattoir, ce n’est pas accomplir leur destin naturel, ce n’est pas totalement les respecter dans leur animalité, en tout cas beaucoup moins qu’à la corrida. Au campo, que ce soit chez Robert Margé ou Pagès-Mailhan, c’est le paradis doux et infini que j’ai pu voir. Si je devais me réincarner en animal et que j’avais le choix entre un husky dans un appartement, une vache à lait, une perruche en cage, un pauvre toutou à sa mémère traîné de force trois fois par semaine chez le toiletteur pour finir par se faire mettre des chouchous sur la tête et des gilets ridicules sur le dos, et un taureau sur les terres de Robert Margé, se promenant à son gré, sauvage et rebelle, mourant au combat couvert de gloire, je n’aurais aucune hésitation.

J’en viens au plus bouleversant. J’ai vu dans ces toreros les derniers grands artistes dignes de ce nom. C’est-à-dire des hommes consacrant et sacrifiant tout à leur art, jusqu’à leur vie. Les acteurs, les chanteurs, les danseurs aujourd’hui sont massivement devenus des petits-bourgeois pensant avant tout à leur famille, à leur avenir, à leur réputation, à leur sécurité. Je le constate chaque jour et le déplore. L’excommunication est bien loin, et l’intermittence bien enracinée. Les toreros eux ne bénéficient pas de l’intermittence du spectacle et vivent dans un monde hostile à leur art : pour eux l’excommunication n’est pas si lointaine. Andy Younes, jeune torero arlésien âgé de 24 ans m’a confié qu’il ne pensait pas à l’avenir, que cela n’était pas compatible avec sa passion. La fréquentation de la grande faucheuse rend le futur trop incertain et mieux vaut pour lui vivre pleinement le moment présent. À ce sujet, le jeune Carlos Olsina m’a livré les mêmes réponses. Ces jeunes toreros ne pensent qu’à pratiquer leur art au plus haut niveau et de la manière la plus pure, la plus pleine. À des âges où les garçons sont souvent encore insouciants, où ils jouent à la vie sans penser à la mort, eux l’ont déjà frôlée plusieurs fois, ils y retourneront encore et encore, la regarderont dans les yeux, cachée sous son masque de taureau. Les toreros dans l’arène paraissent défier la mort en lui disant : « Regarde-moi, tu ne me fais pas peur. Je ne veux pas mourir, mais pour l’amour, pour la passion, pour la beauté, je suis prêt à m’approcher de toi, à ne te craindre pas, à te provoquer même, car un grand moment de grâce ne doit pas être sacrifié à la peur de te rencontrer. Je vais m’approcher le plus près possible de toi pour prouver au monde que cette beauté, cette grâce valent vraiment la peine d’être créées. » Oui, un grand torero est un artiste qui bâtit une œuvre. Une œuvre éphémère et fragile, car elle peut être anéantie d’un moment à l’autre par un furtif coup de corne. La beauté de cette œuvre jaillit de la fusion du taureau et du torero. Elle jaillit de l’harmonie entre une bête et un homme se combattant à mort. Les deux êtres qui semblaient hostiles l’un à l’autre quelques minutes auparavant, semblent maintenant ne faire plus qu’un, fondus l’un dans l’autre le temps d’une danse harmonieuse et étrangement douce. Le torero avait face à lui une tempête de rage, un ouragan de sauvagerie déchaîné, motivé par l’instinct de l’encorner, et voilà que par sa science, son stoïcisme et la domination qu’il parvient à exercer sur la bête, il atteint enfin l’harmonie, la volupté. Sur le sable, l’artiste modèle maintenant la nature, la fait danser à sa manière, à son rythme, lui impose les figures les plus belles qu’il a imaginées pour elle. Voici ce qu’a forgé le torero.

Mais voilà, la tauromachie est devenue une sale et méchante bête à abattre. Il y a dans cet art un certain degré de cruauté que le monde moderne juge inacceptable et qu’il veut à tout prix éradiquer. Mais quel artiste n’est pas en quelque point cruel ? Nombre d’écrivains ont construit leur œuvre sur certaines cruautés commises dans leurs vies. Nombre d’acteurs par leur égoïsme, leur folie, ont brisé leur famille, détruit leurs enfants. C’est parfois, souvent même, le prix à payer pour la création. Lorsque sur un artiste le« scandale » éclate, le monde moderne détruit l’artiste et parfois même son œuvre. Le monde de la culture se vante de sa belle âme, de vouloir abolir la cruauté, la violence et la méchanceté, et en réalité l’encourage en ordonnant aux « artistes » de déchiqueter à belles dents, à dénoncer, à lyncher celui d’entre eux qui n’aura pas respecté le nouvel ordre moral. Mais il faut encore que « l’affaire » soit découverte, que l’acte cruel ou jugé immoral soit mis au grand jour pour que le lynchage soit ordonné. Dans la corrida, l’acte jugé immoral n’est pas caché, il est exposé, mis en scène, il fait partie du spectacle. Le prix de cette beauté, de cette grâce est la mise à mort d’une bête. La corrida ne cache pas ce prix, elle le sublime en un acte réglé, sophistiqué. Elle nous offre un grand spectacle tragique et cruel, violent et raffiné, à l’image de la vie. La corrida nous montre la vie. On nous dit« la pauvre bête n’a rien demandé à personne et on la met dans une arène pour se battre à mort ». Mais quel être humain a demandé à être sur cette terre ? À vivre toutes les épreuves douloureuses en ayant la certitude que quoiqu’il arrive, il sera mis à mort à la fin de la partie ? Tauromachie : abomination immorale, souffrance animale, torture, sadisme ? Ce n’est pas ce que j’y ai trouvé. Je peux même le confesser : la tauromachie a fait de moi un homme meilleur. Parce qu’elle expose des possibilités humaines de courage, de stoïcisme, de contrôle de soi qui sont devenus pour moi des exemples à suivre dans ma vie quotidienne. Mais surtout parce qu’elle m’a sensibilisé au respect de la nature et au bien-être animal. Lorsque je ne connaissais pas cet art, la souffrance infligée à la bête me rebutait. J’ai découvert que je me trompais et surtout, que je n’étais pas, jusque-là, réellement sensible au bien-être des animaux car peu m’importait de contrarier leurs natures. Aujourd’hui, je tolèrerais difficilement d’imposer à un animal un mode de vie ou des actes qui viendraient la contrarier, cette nature profonde. Utiliser un animal pour produire de la viande ou de la beauté, oui. Mais à une condition : l’utiliser pour ce qu’il est profondément, tirer profit de ce qu’il donne sans contrainte. Et c’est ainsi que le taureau donne sa charge : sans contrainte, et jusqu’à la mort.

À lire aussi: Réseaux sociaux: sous la cape des anti-corridas, les animalistes


Je  me demande souvent où sont aujourd’hui les grands tragédiens. Désormais, je connais la réponse : dans les arènes ! Le théâtre a craché sur ses Dieux, flanqué à la rue ses tragédiens, fichu à la porte de la Comédie-Française la plus grande tragédienne de ce pays : Martine Chevallier. Le théâtre a foutu un grand coup de pied au cul de ses traditions, démoli sa dimension mystérieuse, fantastique et sacrée pour échouer dans le quotidien, le banal et la « normalité » la plus sinistre. De tragédiens immortellement vêtus d’or, de héros sculptés sur un socle de sable, la tauromachie en regorge aujourd’hui encore. Les jeunes toreros que j’ai rencontrés savent que, pour attirer le public, rien ne sert de moderniser, de banaliser, de « démocratiser », qu’au contraire on y perdrait et le sens de l’art, et une grande partie du public. Eux décident de continuer d’offrir du rêve et de la grandeur, cette grandeur devenue si suspecte au royaume de l’égalitarisme totalitaire.

Pas de place au mystère de l’art dans notre nouveau monde ! Il n’y en a que pour l’argent et l’hypocrisie des bons sentiments. Du fric, de la gentillesse et de la bienveillance, voilà ce qu’on entend réclamer à longueur de journée. Et moi, tout cruel que je suis, je trouve plus noble de sacrifier une bête pour la beauté, pour l’art, que pour rassasier en viande de médiocre qualité des beaufs ou des petits-bourgeois scotchés à leur téléviseur. Dans cette époque sage et raisonnable, la tauromachie est un violent rayon de lumière perçant la brume de notre quotidien grisâtre. Elle donne une grande leçon d’art et de courage à tous les artistes qui n’en sont plus. Le destin de la corrida sera probablement aussi tragique que la tragédie qu’elle met en scène. Mais si elle en vient à mourir, ce sera debout, sans avoir cédé à l’air du temps et au camp du bien, ce sera dignement, droite comme les valeurs qu’elle porte, drapée dans sa désuète cape rose, en véritable tragédienne.

Recouvre-le de lumière

Price: ---

0 used & new available from

La corrida n’est ni de gauche ni de droite

Les amateurs de corridas et de spectacles taurins seraient-ils les nouveaux damnés de la terre ? Du Pays basque jusqu’à Arles, une cinquantaine d’arènes reçoivent quelques millions d’aficionados chaque année.

L’objet ici n’est pas de défendre les amis de cette pratique, mais de se demander pourquoi leur passion trempée dans le libre arbitre appelle aujourd’hui des flots de haine et d’insultes.

A lire aussi, Yannis Ezziadi: Ma première corrida

Que ce soit clair, la corrida n’est ni de gauche ni de droite. On peut être libertaire, aimer les traditions et refuser le discours de rupture des modernes. Est-ce réactionnaire où seulement être réactif à l’air du temps que de considérer comme barbare ce spectacle métaphysique où la mort est mise en scène ? Barbare pour les uns, savant pour les autres ! Est-ce un déterminisme social à éradiquer quand en Espagne, Portugal, Colombie, Équateur, Mexique, Pérou, Uruguay, Venezuela, et même encore à une époque, en Algérie et au Maroc, une centaine de millions de passionnés restent fidèles à cette tradition de plus de trois cents ans (la première corrida date de 1680) ?

Cette réalité par le chiffre pose la question de l’éducation à la liberté des autres.

Cette culture latine refuse qu’on lui impose la bien-pensance et le puritanisme de la culture américaine sous influence de ses universités. Est-ce encore un privilège racialiste de l’homme blanc que d’acter sa propre décadence en refusant l’universalisme du monde taurin ? Le public de la corrida serait-il trop basané ?

A lire aussi, Rudy Ricciotti: “Le béton est un matériau de redistribution des richesses”

Le même aveuglement existe face aux croyances religieuses, mais le public taurin reste fidèle à ses propres croyances. Après plus de deux siècles, l’amateur de corrida ne veut toujours pas se résoudre à ce qu’Elon Musk soit le prototype blanc du futur de l’homme. Il a plutôt assimilé que se joue là un affrontement complémentaire du choc des civilisations en cours d’expansion.
J’étais un jour par hasard dans les arènes d’Arles, citée communiste bien-aimée, où j’ai entendu 13 000 personnes chanter La Marseillaise. J’ai cru qu’il s’agissait d’une ironie voltairienne. J’avais tort. J’ai immédiatement pensé à cette remarque d’Himmler, sensible théoricien des camps d’extermination juifs, confiant à Franco qu’il avait vomi au spectacle d’une corrida.

En Espagne aujourd’hui, pour avoir trahi le peuple en interdisant les corridas, Podemos perd les élections. Que comprendre à tout cela ? Au minimum, que la culture latine subissant discrimination, domination pour cette passion, réagit mal à son procès !

L'exil de la beauté

Price: ---

0 used & new available from

Frédéric Durand: « Je ne confonds pas la défense des classes populaires et la défense des minorités »

0
Frédéric Durand Image: capture d'écran CNews.

L’inspiration politique, c’est 130 pages consacrées aux idées et aux initiatives dans nos provinces. Le premier numéro propose un vaste dossier sur les Lumières – à rebâtir – , 25 pages d’actions politiques locales innovantes et méconnues, et un dossier consacré au bio et au localisme alimentaire. Au sommaire également de ce magazine réussi: Renaud Muselier, la philosophe Corine Pelluchon, le physicien Etienne Klein, Jacques Attali ou encore un reportage étonnant à Medellín, la ville la plus dangereuse d’Amérique du Sud.


Entretien avec un directeur de publication qui regrette la tournure que prend souvent le débat en France. 

Causeur. Quelle est la genèse de L’Inspiration politique

Frédéric Durand. Ancien journaliste politique à l’Humanité, j’ai été ensuite rédacteur en chef d’un magazine qui s’appelait L’élu d’aujourd’hui, puis directeur du quotidien régional La Marseillaise. La presse quotidienne nous soumet naturellement au diktat de l’actualité et je ressentais le besoin de prendre un peu de recul et j’avais envie de me consacrer davantage aux débats de société, et surtout de m’intéresser à l’innovation dans les territoires. Avec cette nouvelle revue trimestrielle, on se donne le temps d’aller voir ce qui se fait d’intelligent et d’innovant, pour essayer d’inspirer l’action politique. Des collectivités locales de toute obédience politique et des partenaires que je connaissais, notamment institutionnels, ont trouvé le projet intéressant et nous ont soutenus. L’idée de voir valoriser l’immense travail fourni par des élus sur le terrain, alors qu’on ne parle souvent que de l’infime minorité d’élus qui sont mouillés dans des affaires, les a séduits.

Ce qui m’inquiète c’est que les positions ont tendance à se figer

Comment est construite cette revue ?

Elle est structurée sur deux grands axes, une partie de grands débats et une autre sur les actions innovantes dans les territoires. Dans ce premier numéro par exemple on a mis en avant des articles sur l’initiative d’une mutuelle communale pour les habitants à Montreuil, un autre sur les projets de création de forêts importés de modèles japonais à Nantes, ou des analyses sur la question de la gestion du temps en ville, notamment à Rennes. Comment avoir une gestion intelligente de la nuit et comment fluidifier la mobilité urbaine ? Toutes ces initiatives sont intéressantes à explorer et à partager. Si une autre ville veut s’en inspirer, il est intéressant pour elle de connaître les pièges dans lesquels ont pu tomber les villes pionnières dans ces initiatives, par exemple.

L’inspiration politique, couverture du premier numéro.

Dans votre éditorial, vous écrivez avoir pour ambition de “conjurer un grand naufrage civilisationnel” qui nous menacerait. De quoi parlez-vous ?

Si mes souvenirs sont bons, je termine par « nous y contribuerons ». La revue n’a pas la prétention à elle seule de nous sauver d’un éventuel naufrage ! Mais oui je pense qu’en éclairant le lecteur, nous essayons de replacer les débats sur le terrain de la raison plutôt que de la passion. Je reviens en fait sur deux théories contradictoires : d’une part, celle de Francis Fukuyama sur la fin de l’histoire qui dit que le capitalisme libéral aurait gagné la partie après la chute du bloc de l’Est, que nous serions dans la mondialisation heureuse et que le débat serait clos ; et d’autre part la théorie de Samuel Huntington qui estime que le débat n’est justement pas clos, et que nous allons connaître de nouveaux modes de conflictualité qui ne seront plus basés sur des questions d’ordre économique ou social mais plutôt culturel. À l’évidence, ce n’est pas la fin de l’histoire et dans cette nouvelle donne, on voit effectivement surgir des conflits civilisationnels qui pourraient à terme nous menacer. Ma conviction est que si nous rencontrons – notamment en France – des divisions qui sont indéniables, tout doit être fait pour nous concentrer sur ce qui peut nous rassembler, pour retrouver un projet universaliste qui dépasse les clivages. Éric Zemmour, par exemple, nous prédit la guerre civile. Moi, je pense qu’on ne peut se contenter d’un tel constat et qu’il nous faut travailler dur et tout faire pour éviter d’éventuelles confrontations violentes. 

A lire aussi: Sur M6, les journalistes sont des distributrices de bonheur!

Dans le grand entretien qu’elle vous a accordé, la philosophe Corine Pelluchon estime que des anti-Lumières et des complotistes font “planer le risque d’États fascisants”. Pour répliquer, la gauche doit selon elle basculer dans un nouvel âge qui est l’âge du vivant. Elle semble vous avoir convaincu, pouvez-vous nous expliquer ?

Elle ne dit pas « la gauche », ça c’est vous qui le dites ! Corine Pelluchon ne se situe pas sur le plan partidaire ou politique, mais sur un plan de la recherche scientifique et des concepts philosophiques. Selon elle, le schème actuel de notre société c’est celui de la domination, et elle nous prévient que si on ne bascule pas du schème de la domination à celui de la considération, on n’y arrivera pas. Elle désigne les Lumières du XVIIIe siècle comme anthropocentrées. La seule chose qui comptait c’était l’homme, et le vivant autour devait impérativement être domestiqué et dominé. À l’époque, dit-elle, la nature était une géante et l’homme le prolétaire de la création. Aujourd’hui, la maîtrise et la domination de notre environnement sont telles que cela nous met nous-mêmes en danger. Selon Corine Pelluchon, il faut donc sortir de ce paradigme, pour entrer dans un paradigme de la coopération, de la considération plutôt que de la domination à tout prix. Certains vous disent qu’il faut être un guerrier parce que les autres le sont et que l’homme est un loup pour l’homme. D’autres, à l’instar de Corine Pelluchon, ont une autre façon de voir le monde et pensent que l’on peut basculer, si on comprend que notre survie sur la planète en dépend, d’un schème à l’autre, et supplanter la domination par la considération. 

Pour le physicien Étienne Klein, le progrès, c’était mieux avant ! Dans vos colonnes, il dit que nous devrions investir dans une certaine représentation du futur. Mais comment nos responsables politiques y parviendraient-ils, alors que la fin du monde avec le changement climatique est le seul horizon qu’ils nous proposent ?

Ce qu’explique Étienne Klein, c’est que lorsqu’il était jeune l’an 2000 était « configuré » c’est-à-dire qu’on était capable de l’imaginer, de se projeter, aujourd’hui qui est capable d’avoir la moindre idée de ce que seront les années 2050 ou 2100 ? Par conséquent nous vivons un moment anxiogène. On dit que gouverner, c’est anticiper. Donc construire une démarche politique qui nous permette de nous projeter, il apparaît que plus personne ne le fait. 

La notion de progrès n’a pas bonne presse actuellement cependant je pense qu’il faut continuer de la défendre. Quand je vais sur les plateaux télé et que je dis que je suis un progressiste, on me tombe tout de suite dessus parce que le progressisme est aujourd’hui associé à la mondialisation. Le progressisme n’est vu que sous l’angle ultralibéral et mondialisé, mais ce n’est pas du tout ce que je défends. Qu’on le veuille ou non, ce qui donne du sens à l’histoire de l’humanité c’est cet espoir dans le progrès. Mais un progrès soumis aux exigences de l’être humain, pas de l’argent ou de la technique.

C’est dur d’expliquer ça dans les médias car on n’y existe pratiquement plus que par l’outrance et la démesure du propos. La punchline plutôt que la raison. Étienne Klein a bien raison de dire qu’il faut que les gens modérés s’engagent immodérément. Lui-même formule dans la revue la proposition d’instruire les élèves et étudiants sur “l’histoire des sciences”. Proposition attrayante et qui pourrait facilement être reprise dans un programme politique. Il pense qu’on pourrait mieux éduquer à la science en retraçant l’histoire des découvertes. Une des manières de réhabiliter la science et la raison au sens large, c’est de faire comprendre comment on est arrivé à connaître ce que l’on connaît. Bachelard disait qu’en science, il fallait penser contre son cerveau. On est dans une époque des évidences faciles, on ne fait plus trop d’efforts de penser contre son cerveau. La société tout entière, dans son immédiateté, nous pousse à des formes d’investissements cognitifs extrêmement faibles. Étienne Klein présente à ce titre la Covid comme une occasion ratée de faire de la pédagogie scientifique à grande échelle. Pour lui, on ne vit pas une crise de la science, mais une crise de la patience, car on veut tout savoir tout de suite. 

Votre revue est donc riche d’exemples de réussites concrètes ou d’innovations au niveau local, dans ce qu’on appelle désormais “les territoires”. L’inspiration politique se veut-elle la revue de gauche ancrée dans le réel, là où d’autres titres comme l’Obs, Télérama ou le magazine du Monde ne versent plus que dans les thèses woke, féministes ou racialistes à la mode ?

Vous ne les trouverez pas dans la revue, pour une raison simple : notre ligne éditoriale ne partage pas du tout cette vision. J’assume parfaitement d’être de gauche, d’être une revue progressiste, mais je ne confonds pas la défense des classes populaires et la défense des minorités. Une partie de la gauche a fait, selon moi, l’erreur grossière de basculer de la défense des classes populaires à la défense des minorités. Bien sûr qu’il y a des minorités dans les classes populaires, mais on les défend du fait qu’elles appartiennent à la classe populaire et non parce qu’elles sont de telle couleur de peau, telle religion, tel sexe, etc.

Il y a plus de 10 ans déjà, dans La Diversité contre l’égalité, Walter Benn Michaels s’inquiétait qu’en France nous étions en train de faire comme aux États-Unis, en estimant que la question des discriminations était plus importante que celle de l’égalité sociale. Je ne me situe pas dans une gauche woke, parce que je pense qu’il ne faut se laisser dominer ni par les dominants ni par les dominés. La gauche que je défends est laïque et républicaine. C’est très important par rapport aux Lumières et à tout ce que nous évoquions, je ne suis pas contre le droit à la différence, mais si à un moment donné la différence implique l’impossibilité de l’universalisme, du moindre projet collectif, alors cela pose un gros problème. Le but des Lumières était une émancipation, une autonomie de l’individu, c’est-à-dire une capacité à penser par lui-même. Il faut retrouver cette ambition féconde d’une libération par la culture et la connaissance.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli: La laïcité est un sport de combat

Depuis la gifle reçue par le chef de l’État dans la Drôme, tous les bons éditorialistes bien-pensants nous prédisent la fin de la démocratie libérale ou du moins la fin d’une certaine culture démocratique. Partagez-vous cette inquiétude ?

Je constate la difficulté du débat aujourd’hui. Dans l’émergence du populisme, il y a la construction d’un « eux » et d’un « nous » en permanence, puisque le postulat du populisme est de construire cette dichotomie au risque de rendre les frontières infranchissables. C’est totalement anti-universaliste pour le coup. Dans cette construction chacun finit par se confiner dans des espaces affinitaires clos qui empêchent le débat d’avoir lieu. Ce qui m’inquiète le plus aujourd’hui c’est le fait que les positions ont tendance à se figer. Débattre, c’est le contraire de se battre, c’est dé-battre, c’est se donner les moyens de ne pas se battre. 

Alors, oui je pense qu’il y a une crise profonde de la démocratie. Mais le plus fort signe de cette crise n’est pas la gifle donnée à Macron ou la farine déversée sur la tête de Mélenchon, bien que ces actes soient pitoyables et à mille lieues de la politique telle que je la conçois, la vraie manifestation de la crise démocratique c’est l’abstention massive à laquelle on a fini par s’habituer. On a eu 16% de participation aux dernières élections législatives partielles. La démocratie, c’est la représentation, mais s’il n’y a plus de représentativité, où trouvera-t-on la légitimité politique ? 

Selon moi l’une des causes de cette désaffiliation massive des citoyens est le fait qu’on ait eu tour à tour au pouvoir la droite (Sarkozy), puis la gauche (Hollande) et enfin la droite et la gauche (Macron)  sans que rien ne change fondamentalement pour le peuple ! Pour beaucoup la seule option restante serait alors l’extrême droite et le Rassemblement National, une droite radicale et populiste. 

Je suis en total désaccord avec le RN, mais je ne fais pas partie de ceux qui le diabolisent, parce que je pense que c’est inutile et qu’au fond ils ne sont que les représentants d’idées qui ont gagné des pans entiers de l’électorat de notre pays. Je partage ce que dit la philosophe Cynthia Fleury : on vit une époque du ressentiment, et c’est quelque chose de profond et de sans doute dangereux car le ressentiment n’est pas un sentiment qui génère des actions positives. La mission que nous nous assignons à L’inspiration politique, c’est de montrer qu’il se fait aussi des choses en politique qui valent le coup d’être regardées, et que, même si nationalement on peut être insatisfait, il y a dans les territoires des milliers d’actions utiles et positives. C’est peut-être d’ailleurs des territoires que les solutions essentielles surgiront. 

>>> Découvrez la revue L’Inspiration politique <<<

Biden-Poutine : Cowboy Joe rencontre le Tueur

0
Joe Biden et Vladimir Poutine à la 'Villa la Grange', mercredi, 16 juin 2021, à Genève Patrick Semansky/ AP/SIPA AP22577152_000141

Lors du sommet de Genève entre Joe Biden et Vladimir Poutine, aucun des dirigeants ne cherchait à trouver une entente cordiale entre les deux puissances, mais plutôt à définir des repères stables et prévisibles pour encadrer leurs relations durablement conflictuelles. Ce manque d’ambition trouve son origine dans l’excès d’ambition du leader russe, un excès qui fait partie de l’histoire séculaire de son pays.


Lors de leur sommet hier à Genève, Joe Biden et Vladimir Poutine ont essayé de minimiser les attentes. L’enjeu principal a été de définir un nouveau cadre pour des relations jusqu’ici conflictuelles, des relations qu’aucun des deux hommes ne souhaite voir se transformer en une confrontation ouverte voire violente. Côté américain, les sujets qui fâchent sont nombreux, allant de l’accusation concernant l’ingérence russe dans les élections aux Etats-Unis à la guerre en Ukraine en passant par le sort d’Alexeï Navalni. Mais ces dossiers, aussi importants soient-ils – ainsi que le retour de la course à l’armement notamment nucléaire – ne font que cacher une divergence profonde et probablement irréconciliable entre la seule superpuissance et la troisième puissance militaire. Car ce que Poutine veut, Biden ne veut et ne peut lui donner.

Un géant aux pieds d’argile 

Depuis des siècles, la Russie s’avère être un géant aux pieds d’argile, même si à certaines époques elle arrive à masquer ses faiblesses. Elle a perdu la guerre de Crimée de 1853-1856. Elle a perdu la guerre russo-japonaise de 1904-1905, la première défaite d’un pays européen face à un pays asiatique à l’époque moderne. Elle a perdu la Première Guerre mondiale, ce qui a entraîné la chute du régime. Enfin, elle a perdu la guerre froide, une défaite qui a contribué à l’effondrement des successeurs des Romanov.

La Russie est toujours le plus grand pays du monde, mais l’étendue du territoire d’un pays importe moins que le dynamisme économique et le capital humain, domaines dans lesquels la Russie reste en retard

Pendant tout ce temps, le pays a été hanté par son retard par rapport à l’Europe, puis l’Occident, notamment dans les domaines technologique, militaire, industriel et économique. Cela a conduit à des périodes d’activité frénétique initiées et dirigées par le pouvoir, destinées à rattraper ce retard. Même la chute de l’URSS n’a pas mis fin à ce schéma de développement qui laisse peu de place au marché. Après la décennie Eltsine, Vladimir Poutine a continué l’approche traditionnelle en s’appuyant sur l’État pour combler le fossé entre la Russie et l’Occident.

Prise de vue aérienne près de Postdam, le 12 novembre 1989. Des Allemands passent de l’Est à l’Ouest alors qu’une ouverture a été effectuée dans le Mur © STEVENS FREDERIC/SIPA Numéro de reportage: 00178980_000001

Avec l’éclatement de l’Union soviétique en 1991, Moscou a perdu un territoire plus important que la surface de l’Union européenne. Elle a également perdu une part de l’Allemagne et ses autres satellites en Europe de l’Est, aujourd’hui membres de l’alliance militaire occidentale. Moscou ne contrôle pas non plus les États baltes ainsi que d’autres anciennes possessions, comme l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Ukraine, Etats qui coopèrent plus ou moins étroitement avec l’Occident y compris sur des questions de défense et de sécurité.

La Russie est toujours le plus grand pays du monde, mais l’étendue du territoire d’un pays importe moins aujourd’hui pour le statut de grande puissance que le dynamisme économique et le capital humain, domaines dans lesquels la Russie reste, toujours, en retard, sans parler de sa faible dynamique démographique. Exprimé en dollars, le PIB russe s’est élevé en 2019 à 1,7 mille milliards, 15% moins que celui de l’Italie et moins que la moitié de celui de l’Allemagne. Certes, cet écart est moins important en termes de pouvoir d’achat, mais en termes comparatifs, l’économie russe ne représente que 1,5 % du PIB mondial et moins de 7% de l’économie américaine et, contrairement à cette dernière, son système économique est très dépendant de l’extraction de matières premières et d’hydrocarbures et par conséquent de leurs prix sur les marchés mondiaux. Quant au contexte géopolitique, il n’a cessé de se compliquer. Les Etats-Unis gardent une première place de superpuissance et la Chine est lancée à sa poursuite à grande vitesse.

La crainte de l’encerclement

Le facteur qui a façonné le rôle de la Russie dans le monde a été sa géographie unique: à l’exception de l’océan Pacifique et de l’océan Arctique, elle n’a pas de frontières naturelles. Tirée tout au long de son histoire par des évolutions, souvent turbulentes, en Asie, en Europe et au Moyen-Orient, la Russie se sent perpétuellement vulnérable et en proie à des tentatives d’encerclement. Quelles que soient les causes initiales de l’expansionnisme russe – souvent opportuniste – les élites militaires et politiques russes croient que seule une nouvelle expansion peut garantir les acquis territoriaux antérieurs. Traditionnellement, la sécurité de la Russie a donc été fondée en partie sur une expansion défensive au nom de la prévention d’attaques possibles.

A lire aussi, du même auteur: Politique israélienne: Bennett était le choix le plus casher

Aujourd’hui également, les petits pays situés aux frontières de la Russie sont considérés comme des têtes de pont potentielles pour les ennemis dont l’objectif est toujours d’encercler, d’étouffer et de soumettre la Russie. Ce sentiment a été renforcé à la suite de l’effondrement de l’URSS. Poutine considère tous les États frontaliers nominalement indépendants – y compris l’Ukraine – comme des plateformes au service des « puissances occidentales » – les Etats-Unis – désireuses de les utiliser contre la Russie.

Comme par le passé, la Russie appuie sa politique étrangère sur un État fort, considéré comme le seul garant de la sécurité, de ses intérêts vitaux et aussi de l’ordre intérieur. Sans surprise, les différents projets de construction d’États forts ont invariablement dégénéré en pouvoir personnel. Il est vrai qu’un mélange de patriotisme russe exacerbé et de ressentiment vis-à-vis de l’Occident semble être une caractéristique typiquement poutinienne ; un autre type de gouvernement russe, non dirigé par d’anciens du KGB, serait toujours confronté aux mêmes défis ancestraux : retard par rapport à l’Occident, géographie compliquée et un désir de jouer un rôle dans le monde. Comme le disait un auteur dont le nom m’échappe, la Russie n’a pas d’empire, la Russie, elle, est un empire… L’orientation de la politique étrangère russe est donc autant une réponse à des contraintes structurelles qu’un choix.

Un pays affaibli par son homme fort

L’euphorie suscitée par une politique rusée dans la guerre civile en Syrie ne doit pas masquer la gravité de la situation stratégique de la Russie. Un même mélange de faiblesse et de grandeur depuis plus d’une décennie a produit un leader qui tente un énorme bond en avant en concentrant le pouvoir entre ses propres mains, ce qui, à terme, pèse paradoxalement sur la capacité du pays à renforcer et à diversifier son économie et donc sur les autres dimensions de sa puissance. Rappelons également que les périodes de bonnes relations entre la Russie et les Etats-Unis sont rares. Ce n’est pas un hasard. Un fossé profond sépare les deux puissances qui ont des intérêts divergents mais une aussi des cultures politiques presque opposées (pensons au rôle de l’Etat, de l’individu, de l’entreprise et à la propriété privée). 

La Russie d’aujourd’hui, contrairement à l’URSS, ne menace pas de renverser l’ordre international. Moscou opère dans le cadre d’un jeu géopolitique classique de pouvoir et d’influence. Dans certains endroits et sur certaines questions, la Russie a la capacité de contrecarrer les intérêts américains, mais elle est loin de pouvoir lui poser une menace de la même manière que l’Union soviétique autrefois. Ce que veut la Russie aujourd’hui est que l’Occident reconnaît « une sphère d’influence » russe dans l’ancien espace soviétique. C’est le prix de Poutine et le point de friction qui a empêché une coopération durable. Et c’est exactement ce que, dans l’état actuel des rapports de force, Biden et ses successeurs dans un avenir proche lui refuseront.

La laïcité est un sport de combat

1
Le ministre Jean-Michel Blanquer en déplacement à Dijon, le 17 mai 2021 © JC Tardivon/SIPA Numéro de reportage : 01019703_000055

Jean-Michel Blanquer, après avoir lu le rapport accablant que lui a remis Jean-Pierre Obin sur les rapports souvent distants qu’entretiennent enseignants et laïcité, a donc décidé de lancer un grand programme de formation pour remettre les professeurs dans le droit chemin de la loi de 1905. Souhaitons-lui bon courage…


Jean-Pierre Obin est un vieux routier de la laïcité. En 2004, il avait déposé sur le bureau de François Fillon un rapport sur l’Ecole face à l’obscurantisme religieux, rapport que le ministre, qui n’a jamais brillé par son intelligence ou son courage, s’était empressé d’oublier dans le plus profond des tiroirs de la rue de Grenelle. Alain Seksig et quelques autres, dont votre serviteur, s’étaient dévoués pour publier cum commento ledit rapport, deux ans plus tard. Sans effet notable — sinon que Seksig est aujourd’hui chargé de la cellule Laïcité au Ministère : on peut accuser Blanquer de tous les péchés d’Egypte et d’Israël, il a de la laïcité une conscience rectiligne.

Jean-Pierre Obin, désormais à la retraite, a récidivé en publiant en 2020 Comment on a laissé l’islamisme pénétrer à l’école (éditions Hermann). Ces hauts faits lui ont valu d’être chargé, trois mois après l’assassinat de Samuel Paty, d’un rapport sur la formation à la laïcité des personnels de l’Education nationale, qu’il vient de rendre et dont les détails sont parfois croustillants.

Nous pensions, nous qui sommes nés sous la IIIe République, ou presque, que le mariage enseignants / laïcité était endogamique. Une même foi dans la transmission des savoirs, une même volonté de « détruire l’Infâme », comme disait Voltaire en conclusion de ses lettres, animaient instituteurs et professeurs…

Hommage à Poissy après l’assassinat de Samuel Paty © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage: 00986699_000007

Ce fut longtemps vrai. L’instituteur de la IIIe République avait l’habit noir et les habitudes austères des curés qu’il voulait remplacer. Avec les « hussards noirs de la république » (Péguy), l’apprentissage de la grammaire ou de l’accession au trône de Clovis tenaient du catéchisme, parce qu’ils avaient foi en ce qu’ils enseignaient.

A lire aussi, Céline Pina: La plus grande trahison du PS

No more, comme on dit dans cette France moderne qui promeut le « Pass » sanitaire en oubliant qu’en français, le mot se clôt sur un e muet. Profs et laïcité est une union exogamique, où chacun arrive bardé de certitudes et d’habitus, aurait dit Bourdieu, opposés et parfois incompatibles. La loi Jospin (1989) n’a-t-elle pas décrété qu’il fallait « respecter » l’élève et surtout lui donner toutes les occasions de s’exprimer, quitte à ce qu’il profère de larges imbécillités ? Le pédagogisme qui s’est imposé dans les Instituts de formation des maîtres en arrive, nous dit Jean-Pierre Obin, à proposer « des cours ou des mémoires infligés aux étudiants sur la « déconstruction » du discours officiel sur la laïcité, prétendant mettre à jour le « racisme systémique » d’un Etat « postcolonial » et « islamophobe ». » Rien que ça.

Ajoutez à ces délires, qui bénéficient de l’attention des médias, l’idée implantée profondément chez nombre d’enseignants que la laïcité serait « coercitive », « conçue pour brider l’expression  des religions » — comprenez celle de l’islam. D’où la promotion, dans les INSPE où Blanquer — c’est le péché mortel de son ministère — ne s’est jamais décidé à faire le ménage, d’une « nouvelle laïcité concordataire », invitant à faire des compromis avec l’islam en invitant des « égéries de la mouvance décoloniale ». Le vrai danger de l’islamo-gauchisme est là — dans la formation des maîtres.

En 1793, on aurait exécuté, après un jugement rapide, les agents de l’ennemi coupables d’avoir tenu de tels propos. Blanquer, dès son entrée en fonction, aurait dû révoquer les éléments les plus radicaux qui sévissent, encore et toujours, dans les ex-IUFM / ex-ESPE / INSPE. Parce qu’il s’agit, au fond, d’affaiblir la République, et de la livrer à ses ennemis. Monsieur le Ministre, à chaque hésitation sur la question laïque, demandez-vous ce qu’en aurait pensé Samuel Paty. Ou Danton.

Deux points sont essentiels.

D’un côté, la laïcité ne souffre d’aucun ajout. Il y a la laïcité, pas la « laïcité aménagée », ni la « laïcité à géométrie variable ». C’est comme le « je t’aime » : tout ajout (« je t’aime bien, beaucoup, passionnément, moi non plus ») est une corruption de la déclaration originelle, la seule que nous attendons.

Et il n’y a pas de « Français musulmans » (ni de Français catholiques, juifs, etc.). Il y a des Français. Et même pas « de culture musulmane » : quelle est la culture d’un Beur de Corbeil-Essonnes dont les parents eux-mêmes sont nés à Drancy ou Saint-Denis ? Le malheureux se dit « algérien » parce que des salopards qui ont propre agenda et se prétendent enseignants l’ont encouragé à partir à la recherche de ses « racines » — quelles racines ?

A lire aussi, Barbara Lefevbre: Creil 1989-2019: du déni à la soumission

Au-delà même de sa francité, il est tout bonnement un être humain. Et c’est l’humanisme universel qu’il faut lui enseigner, et non des fantaisies intersectionnelles qui l’enferment dans telle ou telle case. Le racisme est une réinvention des pédagogues qui ont voulu faire remonter à la surface des catégories identitaires et communautaristes qu’ils avaient inventées eux–mêmes. La lutte contre les discriminations imaginaires a inventé des discriminations qui n’existaient pas.

Les enseignants, ajoute Jean-Pierre Obin, ont un « fonds de culpabilité masochiste » qui les incite à aborder la République par ses supposés manquements, plutôt que par ses idéaux. Il n’y a pas de compromis à passer avec l’islam parce que pour l’Ecole, il n’y a ni islam ni catholicisme. Il y a des élèves. La tolérance des discours de haine sous prétexte de libre expression est la fabrique de la haine. Les mots inventent les maux.

Ce sont ces faux enseignants qui ont inventé le communautarisme. Ils ont, par peur de leurs élèves, tendu aux plus radicaux le couteau dont ils se serviront contre eux.

Alors oui, la formation des maîtres doit être repensée. Je ne suis pas un grand enthousiaste de la nouvelle formule du concours de recrutement du Secondaire, le CAPES, qui a encore réduit la part des savoirs disciplinaires. Mais l’entretien qui désormais sera l’épreuve déterminante à l’oral doit permettre de détecter les enseignants mous du genou, ou qui sont potentiellement la cinquième colonne infiltrée des anticolonialistes auto-proclamés. Il faut trier au nom des savoirs et au nom de la République. Et se débarrasser de tous ceux qui alimentent les discours de haine sous prétexte des meilleures intentions.

Les syndicats s’y opposeront, m’avait prévenu l’un de mes interlocuteurs. Ah oui ? Eh bien la tentation me prend parfois de ressusciter la loi Le Chapelier de 1791 interdisant tout groupement de corporations, qui étaient autant de groupes de pression. Un enseignant enseigne l’intolérance religieuse et la segmentation de l’unité française ? Révoqué. Un syndicat le défend ? Dissous. Après quelques exemples bien médiatisés, vous verrez que les professeurs, qui n’ont jamais trop brillé par leur courage, sauf exceptions (et je les salue), appliqueront la laïcité une et indivisible — comme la République.

Stéphane Ravier: « À Marseille, il faut aussi craindre l’islamo-droitisme! »

0
Le sénateur Stéphane Ravier à la permanence parlementaire de Marseille © Causeur

À quelques jours du premier tour des élections régionales, rencontre à Marseille avec le seul sénateur du RN. Entretien.


Causeur. Vous soutenez la candidature de Thierry Mariani aux élections régionales de PACA des 20 et 27 juin prochains. Quels sont les axes phares du programme RN dans le sud ?

Stéphane Ravier. Il faudrait demander à l’intéressé ! (rires) J’observe la campagne de Thierry Mariani, mais n’y participe que par petites touches. Je le soutiens évidemment. Mais je ne suis pas candidat moi-même si ce n’est aux élections départementales en tant que simple suppléant. Sans détailler le programme de Thierry Mariani, je sais qu’il est l’homme dont la région a besoin. Tout d’abord il mène campagne sur la sécurité. Ce n’est pas une prérogative fondamentale de la région, mais celle-ci peut quand même agir dans les domaines dont elle est responsable, à savoir nos lycées et les transports.

J’ai rencontré il y a quelques jours la sécurité ferroviaire. Elle ne s’appelle même plus la “police ferroviaire”. Les agents que j’ai rencontrés s’en plaignaient, parce que quand les crapules voient « police », ils font encore un peu attention, alors que quand ils voient « sécurité », ils se permettent tout sans aucune retenue. La violence est de plus en plus forte, les forces de sécurité ne sont plus assez nombreuses pour l’endiguer. La sécurité ferroviaire est obligée d’escorter les contrôleurs dans leur travail. Quant aux lycées – à Marseille en particulier, mais pas seulement – ils sont devenus le lieu de tous les trafics. Le deal s’accompagne du racket, de la violence. Donc un gros effort sera entrepris pour investir humainement dans ces actions de sécurisation des transports et des lycées.

Par ailleurs, Thierry Mariani, s’il ne vient pas de notre famille politique, a un très beau CV au RPR et à l’UMP, il a été ministre de Nicolas Sarkozy. Ainsi, le monde économique de PACA s’intéresse à notre liste avec bienveillance.

Mais le candidat sortant Renaud Muselier a un bon bilan économique ! Depuis 2017, sa gestion a permis de réduire la dette. Ancien médecin urgentiste, n’est-il pas le profil idéal à la tête de votre région face à la crise du coronavirus ? Il a notamment commandé près de quatre millions de masques directement en Chine quand l’État traînait, il connaît bien Didier Raoult et a pris des initiatives pendant la crise.

Il a un diplôme de médecin, c’est un médecin urgentiste potentiel et il a le droit d’exercer : la belle affaire ! Je ne crois pas d’ailleurs qu’il ait beaucoup exercé. Pour ma part, je ne me sens pas moins proche de Didier Raoult que lui. Ce que je sais, c’est que M. Muselier n’en a pas franchement fait la promotion en réalité. Il n’a pas assuré sa défense lorsque les chiens ont été lâchés contre Didier Raoult.

Est-il bon gestionnaire ? J’ai été l’un des rares à regarder le débat l’autre soir, où M. Muselier a jonglé avec les millions. On a mis 100 millions là, 200 millions là, et 500 millions ici et encore 600 millions là. Il était peu convaincant. Et comment se fait-il que le magazine Capital classe la gestion de cette région comme étant l’avant-dernière de la France métropolitaine ? Juste avant celle de Xavier Bertrand, les deux qu’on nous présente comme les super cadors de la droite (rires). Nos super héros de la gestion, eh bien ils ont été classés par Capital et par Le Figaro comme étant les deux plus nuls, voilà la réalité. Muselier a fait partie de ces politiques décideurs de la désindustrialisation de notre pays. Or, gouverner c’est prévoir, et acheter 4 millions de masques pour faire tourner la machine économique chinoise après avoir détruit la machine économique française, ce n’est pas si brillant. En politique depuis longtemps, Renaud Muselier est aussi l’un des artisans de la désindustrialisation et de l’abandon de l’hôpital public. Venez voir dans quel état est l’AP-HM, l’Assistance publique des Hôpitaux de Marseille : 1 milliard d’euros de dettes, 900 millions d’euros de déficit ! Adjoint au maire de la ville pendant 13 ans, il nous dit que « personne ne conteste son bilan ». Si, si, nous, nous le contestons ! Et ce n’est pas la gauche qui est inaudible qui va pouvoir dire son mot ou être entendue, c’est nous. Son bilan est en réalité calamiteux. Un habitant des Bouches-du-Rhône reçoit par exemple 100 euros de moins de la région en moyenne qu’un habitant des Alpes-Maritimes. M. Estrosi s’est servi de la région pour gaver Nice ou les Alpes-Maritimes. Naïvement, on aurait pu croire qu’un Marseillais lui succédant, sans forcément faire la bascule de 100 de plus pour les Bucco-rhodaniens au détriment des Alpins aurait pu rétablir l’équité. Mais non : Muselier n’est pas un président libre, il est à la botte de M. Estrosi.

Que vous a inspiré le psychodrame entre LR et LREM, suite à la tentative de rapprochement puis au retrait de Sophie Cluzel dans la liste ?

Oh mais ce n’est pas une tentative de rapprochement, c’est une réussite ! Depuis Paris, en bonne et due forme, le Premier ministre Jean Castex a annoncé ce mariage forcé entre LREM et LR pour les électeurs, pour les militants. Nous nous amusons maintenant à donner à leur liste le nom des « Républicains en Marche ». Mais en Marche n’a en réalité pas d’implantation locale. Depuis les élections législatives, les députés ont disparu sur le terrain. Aux élections municipales, à Marseille, aucun élu LREM, donc aucune implantation locale. Mais voilà que M. Muselier vient leur offrir sur un plateau d’argent une existence, une renaissance. La République en Marche n’en attendait sûrement pas tant, mais, tout ça, c’est sans doute pour faire plaisir à Emmanuel Macron, en attendant, qui sait, un maroquin pour Estrosi, Muselier ou Falco s’il est réélu en 2022 ?

À lire aussi : Régionales en PACA : le crime ne paye pas…

M. Muselier n’est jamais en retard d’une connerie (rires), jamais en retard d’un truc assez ahurissant, et la commission d’investiture des Républicains s’est quand même retrouvée un petit peu embêtée. D’habitude, ils ne font pas ce type de manœuvres avant le premier tour.

Chez LR, tout le monde n’était pas d’accord, on a parlé de « trahison ».

Éric Ciotti, Nadine Morano, le sénateur Leroy je crois ou Bruno Retailleau qui n’est pourtant pas franchement le plus droitier se sont indignés. À un moment donné, l’éléphant dans le couloir, il finit par se voir. L’éléphant de la trahison, l’éléphant du rapprochement avec Emmanuel Macron ! Il en reste encore quelques-uns chez les LR qui écoutent la base, et ils ont bien mal aux tympans. Certains demeurent aussi sincèrement convaincus qu’il faut continuer à combattre Emmanuel Macron au vu des résultats de sa politique et de l’attitude de mépris qu’il a envers les Français. Les électeurs LR ne comprennent pas un tel rapprochement qui est en réalité une fusion : il y a 37 colistiers LREM dont 35 qui sont en position éligible. Thierry Mariani est donné vainqueur par trois sondages, même en duel, parce que trop, c’est trop.

Les colonnes des journaux sont remplies depuis quelques mois du terme « islamo-gauchisme ». Encore la semaine dernière, Jean-Luc Mélenchon a subi des accusations après ses propos polémiques sur Merah. De votre côté, vous parlez d’islamo-droitisme à Marseille. Qu’entendez-vous par cela ?

Je dénonce la même attitude à droite que ce qui s’observe à gauche, cette drague de l’électorat communautaire qui peut aller jusqu’à s’accoquiner avec des représentants de l’islam radical. Au Sénat, Valérie Boyer peut sembler être quelqu’un de déterminé face à l’islamisme.

Et pourtant, dans le secteur dont elle a été le maire, les 11ème et 12ème arrondissements, elle a participé activement à l’installation d’une mosquée islamiste dans le quartier dit « des Caillols ». Elle les a bichonnés, cocoonés, preuve en est les chiffres, qui ne mentent pas. Aux élections présidentielles de 2017, François Fillon fait seulement 11% dans le bureau de vote de cette cité, le quartier où est implantée la mosquée. Mais un mois plus tard, Valérie Boyer fait 51% dès le premier tour ! C’est peut-être le hasard, on n’en sait rien, ou alors toute la famille Boyer habite le secteur…

À droite aussi, la priorité de certains élus est d’être réélus, quitte à aller jusqu’à offrir des locaux à des individus qui ne cachent pas leurs tendances islamistes radicales.

Valérie Boyer draguerait les quartiers islamisés pour gagner des voix, selon vous ?

Je ne pense pas qu’elle se soit encore convertie (rires).

Mais politiquement en tout cas, elle s’est convertie à certaines pratiques. En plus de l’affaire des procurations dans les EHPAD, cela commence à faire beaucoup. Le nom de Mme Boyer n’est pas cité dans cette dernière affaire mais celui de son proche collaborateur Julien Ravier – aucun lien de parenté avec moi – oui. D’ailleurs en mars dernier, les LR ont conservé la mairie de secteur des 11ème et 12ème arrondissements de près de 300 voix. L’affaire n’est pas terminée. Le rapporteur public a reconnu qu’il y a eu des fraudes, peut-être 200 voix suspectes d’irrégularités. Mais comme ils ont eu 340 voix d’avance, ce n’est pas assez pour annuler l’élection.

Pour revenir à l’islamo-droitisme, vous avez aussi Mme Nora Preziosi qui était conseillère régionale et adjointe au maire de Marseille. C’est elle qui a été envoyée par Renaud Muselier à la réunion annuelle des musulmans du Sud organisée par les Frères Musulmans au parc Chanot. Muselier a ensuite démenti en disant : « ce n’est pas moi, c’est mon cabinet, c’était une erreur ». Il y a lors de cette réunion des déclarations extrêmement violentes à l’encontre des juifs, des apostats et des homosexuels. Mais le préfet m’a répondu : « je ne peux rien faire parce que c’est privé » !

L’année dernière, Nora Preziosi, et sa cousine éloignée Samia Ghali sont intervenues là-bas en terminant leurs allocutions respectives par « Incha’Allah ». La langue de Molière revue et corrigée par ces deux élues de la République. Et personne ne bronche. Un autre scandale : cette année, pour la fête de l’Aïd, dont la date coïncidait avec l’Ascension, le candidat LR aux élections départementales Jean-Maurice Saal a participé à une prière de rue organisée par la Mosquée des Cèdres. Cette mosquée est pourtant connue pour son radicalisme : en 2019, elle avait invité un prédicateur islamiste fiché S, Eric Younous. À Marseille, il faut donc aussi craindre l’islamo-droitisme !

Emmanuel Macron s’est fait gifler le 8 juin. Est-ce que le climat social en France vous inquiète ?

Le chef de l’État, c’est le chef de l’État. On peut – comme c’est mon cas – ne pas apprécier du tout sa politique, nous sommes nombreux à dénoncer ses positions, ses déclarations sur les Français « Gaulois réfractaires », « fainéants ». On peut également ne pas soutenir sa volonté de déconstruire l’histoire de France, de la salir, de la tronquer, de la revisiter. Mais, qu’on le veuille ou non, jusqu’en 2022, il reste le chef de l’État. Et s’il y a une gifle qu’on peut lui mettre, plus sévère cette fois, une fessée même, c’est la fessée électorale, c’est le bulletin de vote. La fonction doit être respectée. C’est vrai que lui ne respecte pas les Français, mais ce n’est pas une raison pour s’abaisser à son niveau.

À lire aussi : Insoumis et Rassemblement national, la lente convergence

Donc non, pas de violence, bien sûr. Nous en avons été victimes si souvent et nous le sommes encore. Combien de permanences, de nos amis, de nos militants sont attaqués sans que cela ne fasse une ligne dans les journaux ? Combien de nos militants, par le passé ont subi la violence sociale d’être licenciés parce que l’on a su qu’ils étaient militants du Front national ? La violence politique on la connaît, on la subit, et il n’y a pas de raison que nous disions « c’est votre tour, maintenant, bien fait pour vous ».


Contactée par Causeur, la sénatrice Valérie Boyer a donné la réponse suivante

Alors que je n’étais pas Maire des 11e et 12e arrondissements de Marseille, un bail emphytéotique a été signé en 1999 entre la Ville de Marseille et l’association culturelle « Jeunesse 11/12 ».
Malheureusement le bail a été détourné de son objet initial. En effet en 2014 cette association culturelle a passé une convention d’occupation des locaux avec l’association cultuelle « les Jardins de la Paix ».
Ayant hérité de cette situation j’ai décidé trois mois après mon élection comme Maire de Secteur et suite aux nombreuses inquiétudes des habitants des Caillols, d’alerter régulièrement l’autorité préfectorale et le Maire de Marseille tout en respectant leur volonté de discrétion.

À aucun moment ni comme Maire des 11e et 12e arrondissements, ni comme Députée, je n’ai été associée ou informée par les services préfectoraux des dérives salafistes dans le secteur et ce malgré mes interrogations.
Je veux rappeler qu’à l’occasion des conseils d’arrondissements et municipaux je me suis à plusieurs reprises exprimée publiquement sur ce sujet.
Depuis de nombreuses années je mène un combat sans relâche contre l’extrémisme religieux, notamment l’islam radical, et ce malgré les menaces des islamistes radicaux d’un côté et de l’autre, les attaques du Rassemblement national de l’autre, qui peine à exister dans les 11e et 12e arrondissements de Marseille.

Enfin, le 4 mai 2018, le 21 novembre 2018, le 28 janvier 2019 et enfin le 19 février 2019 j’ai adressé un courrier au Préfet de Police (Olivier de Mazières à l’époque). En effet, aujourd’hui nous ne connaissons ni le nombre de mosquées salafistes, ni leurs moyens de financements.
En réponse à ce courrier, il avait été précisé qu’à « ce jour il n’a pas été rapporté d’éléments ou d’informations démontrant que ce lieu de culte se trouve en rupture avec les valeurs de la République, à tout le moins lors des discours des prêches du vendredi. Il demeure toutefois que ce lieu est fréquenté majoritairement par des fidèles relevant de la pratique la plus fondamentaliste de l’islam ».

J’ai interpellé par la suite le Ministre de l’Intérieur en lui adressant un courrier le 25 février 2021. 
Depuis, un arrêté municipal de fermeture a été pris.

Je reste convaincue que nous devons nous attaquer à la racine du Mal avec la dissolution immédiate de tous les mouvements se réclamant du salafisme ou des Frères musulmans.

L’équipe de France, championne du conformisme

0

Les Bleus sont connus pour défendre les idéologies et les nobles causes en vogue. Il était prévu qu’ils posent un genou en terre avant le lancement du match France-Allemagne pour soutenir Black Lives Matter. L’analyse de Philippe Bilger.


Qu’on m’entende bien: je vais regarder avec passion le match Allemagne-France et j’espère que les Bleus l’emporteront. Mais est-il nécessaire qu’ils se couvrent de ridicule juste avant le coup d’envoi en mettant un genou à terre pour montrer leur détestation du racisme et soutenir le mouvement « Black Lives Matter » ? Le pire est qu’ils vont renouveler ce geste à chaque début de match. C’est leur capitaine, le remarquable et en général lucide Hugo Lloris, qui nous l’a annoncé. À vrai dire, je ne nourrissais pas trop d’illusions à cause de certaines prémices ponctuelles, de tel ou tel choix validé par la LFP (ligue de football professionnel) qui a une incoercible propension à l’erreur sur beaucoup de plans, récemment avec sa complaisance financière à l’égard d’Amazon et cette étrange sélection au détriment de Canal Plus.

À lire aussi: Footballeurs de tous les pays, prosternez-vous !

Les joueurs Kylian Mbappé et Antoine Griezmann qui ont sans s’informer, contre la police, soutenu la cause de Michel Zecler et qui n’ont jamais révisé leur position malgré des précisions qui auraient dû les conduire à le faire. Le premier, à l’évidence, mène des combats qu’il veut humanistes mais qui sont clairement unilatéraux. Youssoupha, personnalité plus que contestable pourtant distinguée pour composer un hymne au demeurant médiocre. Péripétie tellement pitoyable que personne n’a voulu en assumer la responsabilité. Malgré ces signes précurseurs je n’étais pas sûr du pire. Les joueurs avaient le droit d’être citoyens en dehors du match ou après mais ils se sont abandonnés à une démagogie constituant leur humanisme, à cause du lieu et du moment, comme un humanisme « de bazar ». On pourrait tellement objecter à cette posture qui trouve le moyen de discréditer une belle cause dans son principe que je ne sais par où commencer.

A lire aussi: IFOP : 58% des Français saluent le retour de Karim Benzema en équipe de France

Tout est cul par-dessus tête

Pourquoi seulement « Black Lives Matter » ? Les vies blanches n’ont aucune importance ? Cette discrimination n’est-elle pas un racisme à rebours ? Pourquoi cette mobilisation pour George Floyd qui a été victime d’un étouffement criminel dont son auteur sera lourdement condamné ? Parce qu’il est noir et qu’il a été victime d’un meurtre… Mais par honnêteté, les médias n’auraient-ils pas pu éviter d’en faire une sorte de saint avant, comme si l’atrocité d’après devait tout purifier ? Si les footballeurs sont prêts à affronter, à chaque match, l’incongruité plus grotesque qu’émouvante de ce genou à terre, qu’ils n’hésitent pas à me consulter comme beaucoup de ceux qui me suivent. S’ils tiennent à tout prix à apparaître pour des sportifs citoyens même quand la séquence est inappropriée, nous pourrions mettre à leur disposition, au nom de l’universel et d’une impartialité irréprochable, une multitude d’objectifs, de soutiens et de luttes.

À lire aussi: Madame Bachelot, vous m’avez cruellement déçu

Par exemple, un jour, ils pourraient s’agenouiller pour les policiers massacrés, pour Samuel Paty égorgé, en s’engageant pour Mila et la liberté d’expression, pour condamner l’islamisme meurtrier, pour tant de victimes de toutes couleurs, au nom d’une conception d’équité et de vérité. S’ils étaient animés, ainsi que ceux qui les inspirent, par une authentique morale et non pas une éthique fluctuant selon le goût du jour, ils n’auraient que l’embarras du choix. Mais, si j’ai le droit de rêver, je ne suis pas obtus au point d’imaginer que ce miracle se produira. Cette équipe de France pousse au paroxysme le vice fondamental de notre société dont la dénonciation mériterait de longs développements. Plus personne ne reste à sa place et n’exerce sa fonction, seulement sa fonction, mais le mieux possible. On n’a plus qu’une envie : bouleverser la nature, la culture, la normalité légitimée par le bon sens et les siècles.

À lire aussi: Football: l’idéologie diversitaire à l’offensive en Équipe de France

Le monde à l’envers

Le président ne préside pas seulement mais se fait prendre en photo quand on ne le gifle pas, les ministres sont aussi candidats aux régionales, pour être garde des Sceaux il faut avoir détesté la magistrature, les coupables sont compris mais les victimes laissées pour compte, l’Histoire est un réquisitoire contre la France, le peuple a évidemment tort puisqu’il est populiste, les oppositions se désarment, les journalistes n’informent plus mais dénoncent, ne questionnent pas ou alors par réponses interposées, les experts n’en sont plus, chacun se présente tel l’expert de soi-même, la vie n’est plus un bonheur mais le prétexte à coaching, les professeurs n’enseignent plus mais assurent la discipline tant bien que mal ou parlent de laïcité, toucher est forcément agresser, imaginer est raconter sa vie ou parler de ses géniteurs, la dérision se pousse du col et se prend pour de l’intelligence, les humoristes ne font plus rire mais assènent des leçons, les acteurs signent des pétitions, les intellectuels ont oublié de penser pour nous abreuver du contraire : leurs certitudes et préjugés, la liberté d’expression doit être décente et convenue pour être acceptée, la judiciarisation plus que la liberté de l’esprit, certains magistrats font de la politique, policiers et gendarmes qui doivent nous protéger sont à protéger, des citoyens, plutôt que de voter, défilent, protestent et préfèrent la violence à la tranquillité démocratique, la haine, parce que le langage est devenu trop pauvre, a pris la place du débat, la pathologie et l’hystérie la place de la contradiction, tout est cul par-dessus tête.

Alors, pourquoi pas un genou à terre avant France-Allemagne ? On n’est plus à une absurdité près.

NB: Il y a des miracles.

Le 15 au soir, les Bleus ne se sont pas agenouillés.

Le pire n’est pas toujours sûr. Leur capitaine a expliqué qu’à la suite d’une décision collective, ils s’étaient abstenus, leur motivation essentielle étant que faute d’être adoptée par toutes les équipes dans ce championnat d’Europe, leur démarche n’aurait pas eu grand sens. On sait en effet que certaines l’ont refusée. J’aurais préféré une explication plus positive consistant par exemple à avoir recouvré le sens du ridicule.

Mais il ne faut pas trop en demander •

Justice partout, police nulle part

0
Des policiers lillois rendent hommage à Stéphanie Monfermé, la fonctionnaire de police assassinée par un terroriste islamiste à Rambouillet, 30 avril 2021 © Denis Charlet / AFP

La police pourrait faire régner l’ordre dans les « quartiers » si elle en avait encore le droit. Législateurs, médias et surtout magistrats l’ont progressivement dépouillée de ses moyens et de sa capacité d’intervention. Il est temps d’entendre son cri d’alarme et de dégoût.


Un policier fonctionne en marge de la société, comme le chien de berger est en marge du troupeau. Et si celui-ci peut oublier sa condition de proie, c’est parce que celui-là ne dort jamais. Policier n’est pas un métier : c’est une vie. Le chien n’a pas à être aimé du troupeau, il n’a besoin que de pouvoir combattre librement le loup. Et pour cela, on ne doit pas le museler, ni lui lier les pattes, ni lui demander de soigner le troupeau. Le berger ne doit pas se mêler non plus de trouver des excuses au loup, et ce n’est pas parce qu’on lui promet d’augmenter sa ration que le chien acceptera qu’on le livre au loup.

Subversion politico-médiatique

La police n’a jamais été aimée – la gendarmerie, historiquement implantée dans des zones à dominante rurale dont les habitants ont des valeurs plus saines, bénéficie d’un a priori plus favorable. Dans les sociétés latines, vouloir changer cela est peine perdue, raison pour laquelle les comparaisons oiseuses avec des polices anglo-saxonnes ou nordiques sont d’une stupidité abyssale. Dans un pays comme la France où chacun conteste tout, où les règles les plus absolues ne sont plus vues que comme simples bases de négociation, la police doit tout simplement être respectée, voire crainte, car c’est le seul moyen de stopper les protestations et récriminations autrement perpétuelles. Et pour cela, elle dispose de deux moyens : la force dont elle est capable de faire preuve et l’assurance pour ceux qui veulent s’y opposer de subir les foudres de la justice.

À lire aussi, Élisabeth Lévy : Flics Lives Matter

Évacuons d’abord rapidement la question des moyens : s’ils font partie du problème, ils n’en sont pas le cœur. Pour donner un seul exemple qui suffit à résumer la misère matérielle dans laquelle la police travaille depuis toujours : dans les années 1980, le ministère de l’Intérieur était incapable de doter ses policiers d’un armement décent, au point que ces derniers avaient été autorisés, sur leurs deniers personnels, à acheter et à porter en service les armes de poing de leur choix. Cela n’empêchait pas qu’à l’époque, les auteurs de crimes et délits étaient recherchés, identifiés, interpellés et déférés devant la justice, puis condamnés et incarcérés. Et lorsqu’ils ressortaient de prison, ils craignaient encore davantage l’action des forces de l’ordre qu’avant d’y entrer.

Cérémonie d’hommage à Éric Masson, policier de 37 ans tué par balles lors d’un contrôle sur un point de deal, Avignon, 9 mai 2021 © AP Photo/Daniel Cole

Contrairement à ce que certains catastrophistes racontent, les forces de première et deuxième catégories suffiraient à reprendre en main le pays, si celui-ci acceptait les conditions de la reconquête. Et la première d’entre elles, pour les fonctionnaires et militaires concernés, serait de ne plus avoir à combattre leur peur. C’est bien moins celle d’être blessé, car tout membre des forces de l’ordre sait que ce métier est aussi un combat, que celle d’être crucifié à la moindre erreur, et même au moindre soupçon, par des politiques et des mass media haineux, suivis par la cohorte des dizaines de millions de charognards qui s’imaginent que leur appétit de violence virtuelle et d’histoires policières hollywoodiennes les a transformés en spécialistes du sujet, alors même que la quasi-totalité s’évanouirait à la vue d’une goutte de leur propre sang et brûle des bougies en sanglotant au moindre accident de la route. Et les policiers savent que le même public qui, actuellement, affirme soutenir inconditionnellement la police recommencera à lui cracher dessus aussitôt qu’une vidéo tronquée et retravaillée par la subversion politico-médiatique mettra à nouveau en cause une action policière.

À lire aussi, Jean-Paul Garraud : Police, justice: même combat!

Comme l’a dit un ancien ministre de l’Intérieur, les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Les policiers ne croient plus rien. Ils n’ont d’ailleurs même plus envie qu’on leur parle. Ni l’État ni le public et surtout pas les médias. Ils ne veulent pas d’adaptations du système, de nouveaux sparadraps, une nouvelle couche réglementaire ou légale, l’aumône de quelques dizaines d’euros supplémentaires par mois. Ils veulent un changement de paradigme. Ils veulent que chacun retrouve la place qui est la sienne dans une société normale, c’est-à-dire que les policiers soient vus pour ce qu’ils sont – des combattants aux frontières internes au pays, celles qui séparent la civilisation de la barbarie, l’ordre du chaos – et qu’on arrête de s’imaginer qu’on peut traiter les barbares comme des gens civilisés. Et que si l’on doit toujours appliquer les lois voulues par les gens civilisés, elles doivent l’être sans pitié, et même férocement, afin que les barbares en craignent à nouveau les conséquences.

Un système judiciaire en faillite

Le principal ennemi de ce changement de paradigme est bien évidemment, comme affirmé le 19 mai dernier par le responsable du plus important syndicat de policiers, le système judiciaire. Car la justice n’en a plus que le nom. Sous l’influence de l’irénisme, de l’excusisme et même de la haine subversive d’une certaine gauche, contre lesquels la droite n’a rien fait, la procédure inquisitoire propre au droit pénal français, au sein de laquelle policiers et magistrats enquêtent à charge et à décharge, a été dénaturée par l’apport d’éléments accusatoires issus du droit anglo-saxon, qui déséquilibrent la procédure en faveur des délinquants, multiplient les risques d’erreurs formelles et donnent à manger aux avocats en les faisant intervenir là où ils ne servent à rien en droit français. Et contrairement aux affirmations partisanes, cela n’augmente en rien les droits du mis en cause à être traité de manière équitable : cela ne fait que multiplier les occasions de vices de forme, avec libération du délinquant sur ces seules bases sans jugement sur le fond. Et ces risques sont présents non seulement au niveau policier, mais à tous les stades du procès pénal, puisque parquetiers et juges d’instruction ont eux aussi à avancer dans cette jungle sans cesse plus épaisse et mouvante.

Être policier, c’est aussi avoir entendu toutes les excuses possibles pour justifier des méfaits les plus monstrueux. Un policier préfère considérer les faits.

Dans le même temps, au fil des décennies, à bas bruit, le législateur a également supprimé des dispositions de bon sens, telles que la présomption de légitime défense de tout citoyen réagissant à une intrusion de nuit à l’intérieur de son domicile ou les peines minimales, permettant à un magistrat de s’affranchir de la volonté du peuple de voir réprimer les crimes et délits, tout cela sous la même influence du lobby juridico-associatif pro-voyous, qui, à force de propagande, a réussi à faire admettre, contre l’évidence, que le système pénal était fait pour réinsérer et rééduquer, alors que son seul but a toujours été la protection de la société, réinsertion et rééducation n’en étant que deux des moyens annexes, dont le principal est la répression.

À lire aussi, Philippe Bilger : États généraux de la Justice: Macron tente de combler le grand vide régalien de son quinquennat

Cette faillite d’un système judiciaire qui, il y a quarante ans, permettait encore de réguler la délinquance, a donc été voulue, en premier lieu par les magistrats, sur de seules bases idéologiques. Il est donc bien normal qu’on les accuse de laxisme, et bien anormal qu’ils ne puissent en être tenus individuellement pour responsables. Quant à leurs pauvres justifications, le manque de places de prison, les problèmes matériels ou leurs hypocrites affirmations sur la systématicité de la réponse pénale, les policiers s’en moquent. Être policier, c’est aussi avoir entendu toutes les excuses possibles pour justifier des méfaits les plus monstrueux. Un policier préfère considérer les faits.

La sacro-sainte indépendance des magistrats

Or, aucune organisation professionnelle de magistrats n’a jamais protesté contre l’impossibilité de la bonne application du Code pénal. Aucun juge ne s’est ému de la disparition des peines minimales, quand ils protestent tous ou presque contre leur retour. Et inutile d’évoquer une hypothétique « majorité silencieuse » de magistrats qui voudrait le retour du bon sens en matière judiciaire : le Syndicat de la magistrature ne s’étant jamais gêné pour prendre des positions allant du grotesque au scandaleux, les magistrats ne se sentent donc pas tenus par un quelconque devoir de réserve. Aujourd’hui, alors que militaires, policiers et gendarmes ont tous pris la parole malgré les risques disciplinaires, si les juges avaient voulu prendre publiquement position pour défendre le pays, ils l’auraient déjà fait.

La réalité, c’est que par pure idéologie donc, et malgré la faillite du système pénal, les magistrats se satisfont de continuer à mettre en œuvre des mesures alternatives totalement inefficaces, et à l’instar des tenants du pédagogisme dans l’Éducation nationale, affirment qu’il faut encore plus de moyens, et s’enfoncer toujours davantage dans ces politiques afin qu’elles deviennent efficaces, alors que cela fait déjà trente ans qu’elles échouent. Et pour dissimuler cette incurie, afin de faire passer ces gadgets et emplâtres sur jambes de bois pour une répression des crimes et délits dont souffrent les Français, ils les nomment « réponse pénale ».

À lire aussi, Pierre Cretin : Rétablir la sécurité, quoi qu’il en coûte

Les magistrats ne sont au fond soucieux que d’une chose : leur sacro-sainte indépendance. Au point que toute demande qui leur est adressée, par exemple de se sentir comptables de l’état du pays, est vue comme une tentative de faire pression sur eux ; au point qu’ils s’imaginent gardiens du droit, alors qu’ils n’en sont que les praticiens ; au point qu’ils se croient créateurs du droit par la jurisprudence, alors que c’est fondamentalement à la représentation nationale de décider de la loi, et qu’ils prétendent exprimer leur avis sur ce qu’elle vote au mépris du principe de la séparation des pouvoirs dont pourtant ils se revendiquent en permanence, bien qu’ils ne soient pas un pouvoir mais une simple autorité.

Finalement, ils en sont venus à s’imaginer qu’ils sont aussi indépendants de la volonté du peuple, au nom duquel ils prétendent pourtant rendre la justice, et ils se moquent éperdument des aspirations du pays, car ils sont égarés dans une vision désincarnée du monde, qui n’est en phase qu’avec leurs obsessions idéologiques.

Baudelaire, Véran et Darmanin: haschisch ou Lexomil?

0
Image d'illustration Unsplash

Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


« Il est vraiment superflu, après toutes ces considérations, d’insister sur le caractère immoral du haschisch. Que je le compare au suicide, à un suicide lent, à une arme toujours sanglante et toujours aiguisée, aucun esprit raisonnable n’y trouvera à redire. » Non, il ne s’agit pas d’une déclaration de Gérald Darmanin s’opposant à l’intention de certains députés, y compris de la majorité, de légaliser le cannabis. C’est Charles Baudelaire qui s’exprime avec une telle sévérité. L’image fausse que l’on a du poète d’Enivrez-vous en a fait un amateur de tout ce qui pouvait chasser son spleen. Baudelaire, dans Les Paradis artificiels se livre, au contraire, à un réquisitoire contre une substance qui finit par casser la volonté sans pour autant calmer la souffrance. Le diagnostic sera d’ailleurs partagé par le poète Henri Michaux qui consacrera à la drogue un recueil intitulé Misérable miracle.

Le 26 mars 2021, Olivier Véran, pourtant, annonçait : « C’était un de mes engagements de médecin, je l’ai porté à l’Assemblée nationale en tant que député, et je suis fier de l’annoncer en tant que ministre : la France expérimente l’usage médical du cannabis. » Baudelaire aurait, là, applaudi des deux mains. Sa biographie révèle que ses premières prises de cannabis étaient liées à des névralgies violentes, comme il l’écrit dans une lettre à Sainte-Beuve : « Il y a bien longtemps que j’aurais dû vous répondre ; mais j’ai été saisi par une névralgie à la tête qui dure depuis plus de quinze jours ; vous savez que cela rend bête et fou. » Le problème est que les médecins à l’époque de Baudelaire n’avaient pas mis au point ce fameux cannabis thérapeutique.

À lire aussi, Stéphane Germain : Cannabis: prohibition, piège à cons

Gérald Darmanin, lui, depuis son fameux « Je ne légaliserai pas cette merde », a provoqué la colère d’Éric Correia, élu de la Creuse, département pilote dans la culture du cannabis médical : « Je regrette qu’il mène ce combat contre le cannabis en mélangeant son utilisation thérapeutique et récréative. » D’autant plus que la France est une championne de la consommation de drogues légales comme les anxiolytiques, ce qui n’est pas sans rappeler Le Meilleur des mondes. Huxley montre comment sa société dystopique tient grâce au soma : « Il y a toujours le soma pour calmer votre colère, pour vous réconcilier avec vos ennemis, pour vous rendre patient et vous aider à supporter les ennuis. On avale deux ou trois comprimés d’un demi-gramme, et voilà. Tout le monde peut être vertueux, à présent. On peut porter sur soi, en flacon, au moins la moitié de sa moralité. »

Autant dire qu’il demeure une certaine hypocrisie sur la question et qu’on peut préférer que les futurs Baudelaire soient calmés par le cannabis thérapeutique plutôt qu’assommés par le soma-Lexomil.

Les quatre dangers de la loi de bioéthique

1
Image d'illustration Unsplash

Loin de rejeter en bloc la loi de bioéthique, je m’élève contre un gouvernement qui oublie qu’une loi concerne tous les citoyens sans exception.

La convention internationale des Droits de l’enfant (1989) considère dans son préambule que « l’enfant, en raison de son manque de maturité physique et intellectuelle, a besoin d’une protection spéciale et de soins spéciaux, notamment d’une protection appropriée, avant comme après la naissance ». Pourtant, cette loi ne semble pas prendre en compte l’enfant en tant que sujet. Seuls le droit au bonheur et le droit à l’enfant paraissent avoir présidé à l’élaboration de ce texte.

Quatre menaces existent :

La violence

La violence faite aux enfants nés par PMA et par GPA. La GPA est la suite logique de la PMA pour toutes les femmes (célibataires et homosexuelles), car il n’est pas possible d’empêcher longtemps les hommes dans la même situation, de bénéficier de tels droits.

Les donneurs de gamètes ne seront plus anonymes pour la plupart des enfants nés par PMA. Cependant, pour ceux qui sont nés avec des donneurs anonymes et pour ceux à qui on apprendra tardivement leur conception la violence sera toujours présente. Violence d’un secret enfin révélé. Etaient-ils si peu de chose pour que l’on ait omis de les informer et de les laisser ignorants de cette moitié d’eux-mêmes ? C’est une atteinte à leur dignité.

Violence du secret lui-même. Les enfants découvrent que ce constitue une grande part de leur patrimoine génétique et de leur personnalité n’est pas ce qu’ils croyaient. Ils se sentent vides ou amputés selon leur expression. Le succès des recherches généalogiques, l’engouement pour les méthodes de développement personnel prouvent combien nos concitoyens sont à la recherche de ce qui peut les aider à se situer dans leur environnement relationnel. Savoir d’où l’on vient, qui on est, où l’on va. Connaître ses racines, c’est aussi se mettre en lien en correspondance avec une communauté humaine plus large. Le roman familial est un fantasme nécessaire à chaque être humain. N’est-il pas dangereux de laisser les futurs parents d’enfants nés de PMA et GPA libres de toute responsabilité dans ce domaine ?

Le triomphe de l’hédonisme

Il est à l’œuvre dans la société de consommation. La recherche du plaisir immédiat, le désir satisfait à tout prix, l’émotion plutôt que la réflexion ou le narcissisme qui animent dans un sentiment de toute puissance les futurs parents, encouragés par les médias et accompagnés par les moyens techniques que fournit la science médicale, ne sont pas des fondements raisonnables à l’éducation des « bénéficiaires » de la PMA.

A lire aussi, Agnès Thill: Les Français ne se sont pas assez chamaillés sur la loi bioéthique

Comment allons-nous faire grandir ces enfants dans la conscience d’autrui et de la société ?

L’eugénisme

Tant décrié pour ce qu’il a représenté au XXe siècle… et pourtant parfaitement présent dans les conséquences de ce texte de loi. Il y aura demain des bébés sur catalogue (c’est déjà le cas aux Etats-Unis ou dans certains pays européens). Dans un premier temps, cela sera réservé aux parents les plus fortunés : pourquoi ne pas avoir un bébé de premier choix, quand on peut se le payer ?! Puis, comme pour tous les produits de consommation, cela deviendra accessible à tous.

L’amour des animaux réglemente aujourd’hui la destruction des poussins avant l’éclosion de l’œuf et bientôt avant que leur cœur batte (embryon de quatre jours) mais on n’interdit pas les IMG -interruption médicale de grossesse- jusqu’au 9e mois (n’oublions pas que les premiers battements de cœur de l’embryon humain surviennent dès la sixième semaine).

Les bébés médicaments et les chimères ne rentrent pas encore dans l’arsenal scientifique, mais ces expériences déjà réalisées en Chine et au Japon le seront probablement en France dans l’avenir. Les futurs parents sont-ils conscients de la vie qu’ils veulent donner et de celle qu’ils ont choisi d’ignorer ?

La science et ses limites

Avons-nous toute la connaissance scientifique pour dire que tel type de procréation présente plus ou moins de dangers qu’un autre pour ces futurs embryons ?

La GPA est présentée comme un magnifique acte d’amour (généralement bien rétribué) d’une personne pour des couples ne pouvant pas procréer. Acte sans conséquence sur l’enfant, puisque toutes les gamètes mâles et femelles proviennent de donneurs et donneuses externes. Pourtant, nous en découvrons peu à peu beaucoup sur la vie intra-utérine (sensations, perceptions, émotions, échanges entre le sang fœtal et le sang de la mère porteuse). Nous savons aussi que l’accouchement par césarienne peut interférer avec la composition macrobiotique de l’intestin du nouveau-né et influer sur sa fonction immunologique. Combien de futurs parents sont avertis de ce type de « dommages collatéraux » ?

La loi de bioéthique ne prendrait de sens que dans un schéma de responsabilité générale, où des minorités ne pourraient jouir de nouveaux droits qu’en s’inscrivant dans un parcours pédagogique les amenant à un meilleur respect d’autrui et de la société qui leur permet de satisfaire leur désir personnel. Un meilleur accès aux informations médicales doit également être repensé.

Une rencontre avec l’auteur de cet article le 24 juin à Paris.
PMA ? GPA ? euthanasie ? eugénisme ? Le droit de connaître son géniteur ? La solidarité entre les générations ?  La prolongation de l’IVG jusqu’au terme de la grossesse ? La Balustrade de Guilaine Depis et Joaquin Scalbert vous invitent à venir débattre autour d’un verre de vin de Bourgogne des questions de bioéthique qui sont au cœur de l’actualité politique immédiate le jeudi 24 juin 2021 de 17h à 21h, à l’Atelier Galerie Taylor 7 rue Taylor, 75 010 Paris. RSVP par SMS 06 84 36 31 85 •

Ma première corrida

1
Arènes d'Arles, 8 septembre 2018. © Mélanie Huertas

La corrida est un univers, avec ses astres, ses étoiles et ses comètes. Un monde à part où se côtoient palpitations animales et esthétique exacerbée, peurs et passions, fantasmes et adrénaline. Mais cet art, qui se joue dans la lumière et dans le sang est devenu une cruauté inacceptable pour la modernité.


Voilà plusieurs semaines que la folie nommée corrida m’obsédait. Tout a commencé par deux dessins dans l’Album Montherlant de « La Pléiade », l’un de l’auteur représentant l’illustre matador Belmonte toréant nu à l’entraînement, l’autre de Jacques Birr représentant un taureau chargeant dans la muleta (morceau de tissu agité pour provoquer la charge de l’animal) du torero. L’apparente fragilité et le raffinement du torero face à la force brute et massive de la bête m’avaient saisi. S’ensuivirent de longues lectures tauromachiques : Les Oreilles et la Queue de Jean Cau, Les Bestiaires de Montherlant, Philosophie de la corrida de Francis Wolf, La Corrida du 1er mai de Cocteau. Après deux semaines immergé dans ces pages taurines, le taureau me hantait, ainsi que les toreros, leur muleta, leur habit de lumière, l’arène, le sable, les cornes, le sang. Le torero bravant la peur, maîtrisant le taureau, je voulais le voir de mes yeux. L’odeur de la bête, je la voulais pénétrant mes narines. Lorsqu’on met un pied dans cette folie, il faut que le reste y passe. L’esthétique me fascinait, la mise en scène, le décorum, la cérémonie.

Cependant, une question me tourmentait. Pourquoi faire tout cela ? Est-ce bien la peine de tuer une bête pour… pourquoi d’ailleurs au juste ? Un sport ? Un spectacle ? Un sacrifice rituel ? Un art peut-être ? Bien qu’ayant en horreur les voyages, il me fallait me rendre en terre taurine. Je pris alors la direction de Béziers pour assister à la corrida du 15 août. Arrivé au pied des arènes, l’afición de la foule bouillonnait. On y parlait de taureaux et de toreros. Les souvenirs d’El Cordobés ou de Dominguin y jaillissaient des bouches aux accents méridionaux. Je m’installai dans les arènes quarante-cinq minutes avant le début de la corrida pour voir le temple vide se remplir de ses fidèles. On ratissait la piste, on lissait le sable. Les arènes, peu à peu, se mirent à transpirer la fête et la peur. Les spectateurs riaient, buvaient, se plaçaient par grappes d’amis, verres à la main et sourires aux lèvres, car c’est la feria ! Mais tout le monde savait qu’en coulisses, les toreros s’apprêtaient à jouer la vie, leurs vies, à défier la mort. Et tout le monde savait que si tout se passait pour le mieux, aucun ne serait tué, mais que la mort serait tout même au rendez-vous, car six bêtes seraient tuées sous nos yeux, six cadavres musculeux couverts de poils emportés par un attelage funèbre, traînant sur le sable et répandant le sang. La fête, la peur et la mort : étrange bouquet.

À lire aussi: Causeur #91: Viva la corrida!

Je ne vous raconterai pas la corrida que j’ai vue. Nombre de grands écrivains l’ont fait bien mieux que je ne pourrais le faire. Mais je veux dire l’amour tout frais bâti que je porte aujourd’hui à cet art, cet art que je me ronge d’avoir découvert trop tard car ses jours sont probablement comptés, son destin tragique, sa mort inscrite. Cet art dans lequel on entre comme en religion. Il faut en être fanatique pour en voir la beauté. J’ai vu dans l’arène des hommes s’offrir tout entier à leur art, des hommes approcher la corne, le danger, la mort, balayer le raisonnable et la sécurité pour quoi ? Pour un moment de grâce !

Jean Cau, La Folie corrida
« Mais le Seigneur miséricordieux a eu pitié de notre misère et, au-dessus de la corrida, alors que gronde vers nous le bulldozer de l’an 2000, il a étendu sa main divine. Une plaza, un homme, une bête, et tout ce qui est dé-naturé se re-nature. La fête est originelle, le combat éternel, la grâce virile, le danger pur, la beauté bonne (et non la bonté belle, ce que l’humanitarisme nous martèle sur le crâne), la mort présente. L’arène ronde. (l’angle, le cube, c’est New-York, la Défense et la nature haïe »

J’ai vu des hommes, en courage, exemplaires. Un monstre de puissance, armé de deux couteaux postés sur le front, fonce vers l’homme, et l’homme au corps fragile ne bouge pas, maîtrise sa peur et tente de faire dévier la charge du taureau grâce à un simple morceau de tissu. Le torero est maître de ses émotions et devient maître de la bête sauvage. Le taureau devrait mille fois gagner le combat mais l’homme, grâce à son intelligence, à sa ruse, emporte la victoire. L’intelligence triomphe sur la force brute, sur la bestialité. L’homme parvient à dominer la bête, à se réapproprier le terrain que l’animal avait fait sien et avait ensauvagé, pour le pacifier, le civiliser. Et tout cela, le torero le fait loyalement. Il pourrait avoir un pistolet et une armure étant l’organisateur de ce jeu et le créateur de ses règles. Non, c’est à découvert que ça se joue, armé d’un bout de tissu et d’une épée qu’il ne pourra planter dans le garrot du taureau qu’en étant face à lui et en se jetant entre ses cornes. Il ne peut tuer la bête qu’en mettant sa propre vie en jeu. Cocteau, passionné de corrida, appelait les taureaux « les ambassadeurs de la mort ». Il est certain que le taureau donne l’impression d’avoir été choisi par elle pour accomplir son geste. Lorsque le torero se confronte au taureau, c’est aussi à la mort qu’il fait face. Bien qu’il l’admire et le respecte, il sait que le taureau est une machine à tuer, qu’à peine un coup de corne envoyé il charge de nouveau, sans relâche, encore et encore, qu’il n’arrêtera que mort ou après avoir tué. Il est assez rare qu’un torero meure dans l’arène (on dénombre 466 hommes ayant péri par les cornes depuis le xviiie siècle), mais fréquent qu’il se fasse attraper par le taureau, parfois très gravement. José Tomas, légende vivante de la tauromachie, exige dans son contrat une « équipe médicale obligatoire en sus de celle habituelle des arènes : un chirurgien thoracique, un chirurgien vasculaire et quatre poches de sang A négatif… ».

Miguel Ángel Perera dans les arènes de Nîmes, 20 septembre 2020 © Yanis Ezziadi

Dans la carrière d’un torero, on attend d’ailleurs le moment où il se fera encorner pour savoir si, une fois cette épreuve passée, il retournera dans les arènes, au mépris de la peur et de la souffrance physique, et s’il mérite donc d’être appelé torero. Dans Recouvre-le de lumière, Alain Montcouquiol rapporte les paroles de son frère Christian, premier torero français internationalement reconnu, dévoré par la peur lors des corridas qui suivirent un grave coup de corne qu’il avait reçu dans la cuisse : « Tu ne peux pas savoir comme c’était dur. J’avais peur tout le temps.[…] Parfois, devant le toro, je sentais une odeur d’infirmerie. Je n’avais qu’une idée en tête, ne pas fuir. Je regardais les cornes et je pensais : Elles vont me transpercer… c’était horrible. » Dans la corrida, la peur est centrale, le torero partage sa vie avec elle. Il doit dominer la bête, mais c’est aussi, et avant tout, sa propre peur qu’il doit dominer. Oui, il y a de l’ornement, du cabotinage parfois. Mais quoiqu’il arrive, le torero risque la mort à chaque instant dans un spectacle où il donne la réplique à un partenaire incertain et dangereux.

À lire aussi, Elisabeth Lévy: Corrida, le mystère de la foi

L’histoire est écrite a priori et la mort du taureau de la main du torero en est le dernier acte. Mais en quelques secondes le taureau peut ajouter un acte à la pièce : celui de la mort du torero. Le torero le sait, mais il est torero, c’est un état, et c’est son destin. Dans les arènes de Béziers, j’ai vu toréer Miguel Angel Perera qui ne cessait de défier la mort. Les passes qu’il faisait avec la bête étaient de plus en plus belles, de plus en plus dangereuses. Il aurait pu arrêter cette escalade, car le public lui offrait déjà ses « bravo torero ! » et ses applaudissements, mais il lui fallait aller toujours plus près de l’ambassadeur et de sa corne. Il semblait ne plus pouvoir s’arrêter face à cette attirance tragique vers la mort et la bête qui l’incarne. Il était en transe, en extase, en état de grâce. Plus rien ne semblait pouvoir l’arrêter, plus rien ne semblait exister autour d’eux. Cela dura une minute peut-être. Mais une minute au-dessus de tout, libérée de tout. J’ai vu de nouveau Perera toréer à Nîmes le 20 septembre et j’ai été marqué par une image glaçante. J’eus la chance d’assister à cette corrida depuis le callejón, le couloir circulaire de l’arène séparant la barrière des gradins, les coulisses à découvert où se trouvent les matadors, les banderilleros et leurs agents. Après avoir tué son premier taureau, Perera revient en callejón alors que l’autre matador du jour, Sébastien Castella, entre sur la piste pour toréer à son tour. Perera se poste juste devant moi pour regarder faire Castella en attendant d’aller affronter son prochain taureau. Son corps était couvert de mouches, elles grouillaient sur son costume rouge et or. Je regardais les quelques personnes proches de lui, aucune mouche sur eux. Elles étaient sur lui comme sur un cadavre. Il n’était pas mort, mais il était couvert de mort. Couvert ou plutôt moucheté du sang du taureau qu’il venait d’affronter et de tuer. Encore le signe que la mort rôde autour du torero. La mort, toujours la mort.

Dans la tauromachie, l’animal est entièrement respecté pour ce qu’il est, pour sa nature. Il a besoin de grands espaces, de liberté

Je dois témoigner aussi de l’absence de haine. Ce n’est pas de haine que le torero tue la bête, c’est d’amour. Pour avoir communié avec elle pendant un quart d’heure, la seule issue possible à cette étreinte est la mort. Après avoir fait œuvre commune avec la bête, le torero la tue pour qu’elle ne tue pas. La vie de l’homme est sacrée, pas celle de l’animal. L’acte de mise à mort conclut l’acte d’amour. Je pensais que la sexualité entre le taureau et le torero décrite par les écrivains n’était que littérature. Il faut aller dans les arènes pour se rendre compte qu’il y a bien quelque chose de cet ordre-là. Sur la piste, les deux protagonistes paradent, se défient du regard, se heurtent violemment, puis se frôlent sensuellement, transpirent, gémissent, reprennent leur souffle, la bête bave et parfois couvre l’homme de sa salive et de son sang. Le torero éprouve une réelle passion pour le taureau, le taureau ne peut la lui rendre car il n’est qu’un animal. Peut-être est-ce également une des raisons pour laquelle il le tue. En dehors même de la passion qu’un homme peut avoir pour cette bête, le taureau dégage une sexualité virile absolument troublante. Qui n’est jamais allé dans les arènes ne peut comprendre le coupable désir de Pasiphaé. D’aucuns diront que je délire, les toreros les premiers. Mais c’est aussi cela la corrida, une machine à créer des fantasmes. Un mystérieux écran sur lequel chacun projette ses propres rêves et ses propres cauchemars. J’ai demandé au jeune torero Carlos Olsina s’il regardait la bête dans les yeux lorsqu’il toréait. « Tout le temps », m’a-t-il répondu. Et sentait-il dans le regard de la bête qu’il se passait quelque chose entre lui et elle ? « Lorsque la bête est bien toréée, elle devient complice du torero, et c’est à ce moment-là qu’on peut assister à un moment magique. » En dehors de l’adversité, il y a donc parfois (et c’est en partie pour cela que l’on se rend dans les arènes) une relation particulière entre eux.

À lire aussi: Simon Casas: « La tauromachie a signé mon divorce avec l’époque »

Dans la tauromachie, la race du taureau brave est respectée, adorée, vénérée par le public, les toreros et les éleveurs. J’ai toujours entendu dire : « La corrida c’est horrible ! Des gens viennent s’amuser de la souffrance d’un animal. » En assistant à ce spectacle, j’ai pu comprendre que c’est justement parce que ce que le taureau laisse paraître ne ressemble pas à de la souffrance que ce spectacle est accepté par son public. Le taureau montre de la rage et parfois de l’agacement, mais certainement pas de la souffrance. Peut-être, comme le boxeur, ne ressent-il pas entièrement la douleur pendant le combat. Et, l’on ne peut pas dire non plus que le public vienne « s’amuser ». Il vient assister à un spectacle grave, à une tragédie, et l’arène est envahie du poids de cette gravité, surtout au moment de la mise à mort où le silence qui précède le fatal coup d’épée est écrasant. Le don de la mort n’est pas léger et anodin, il est accompli et regardé dans la communion et la solennité. Le spectateur vient s’y divertir, oui, mais pas s’amuser. Le spectacle qui se joue sous ses yeux est tellement grand que, durant deux heures, ses pensées se détournent de ses petits problèmes bourgeois, de l’ennui de sa petite existence, du non-sens de sa vie et de sa condition mortelle. Et cela par la mise en scène de la mort, une mort réelle qui a une utilité et un sens puisqu’elle permet à des êtres de sublimer la leur, et peut-être de s’en consoler.

La ganaderia de Robert Margé à Fleury d’Aude, octobre 2020 © Yanis Ezziadi

Mais revenons-en au taureau. Je me suis rendu chez Robert Margé, grand éleveur de toros bravos. J’ai visité avec lui son élevage, sa ganaderia. Elle se trouve à Fleury d’Aude, près de Béziers. Environ 700 bêtes, sur 1 500 hectares. Un monde secret, éloigné de tout et hors du temps où règnent la beauté et le silence. Le maître de ces terres n’est pas l’éleveur, ce sont les taureaux. Il faut voir Margé, homme au tempérament pourtant bien trempé, se promenant dans son élevage à bord de son 4×4, semblant à peine chez lui, juste toléré, tant il fait son possible pour se faire discret, l’entendre doux dans sa voix et le voir délicat dans ses moindres gestes, afin de ne pas déranger les taureaux rois sur ces vastes lieux sauvages préservés pour eux, et donc, grâce à eux.

Henry de Montherlant, Les Bestiaires
« Maintenant, pour ramener plus vite la brute, sitôt qu’elle avait passé la cape il se jetait et la heurtait avidement de ses poings, de son coude, au flanc ou à la croupe, (satisfaisant là, aussi, son besoin de la toucher), de sorte qu’elle se retournait tout de suite et qu’il n’y avait plus une succession de passes mais une seule passe, il n’y avait plus qu’une seule bousculade tragique des deux êtres fondus en un seul être, il n’y avait plus qu’une seule caresse brutale et continue où le garçon, rétrécissant à mesure la cape, serrait toujours plus le monstre contre lui, le rapprochait toujours plus de lui, comme on rapproche une femme qu’on va faire entrer dans sa chair, l’enroulait tout autour de lui en même temps que sa cape. […] Et cet homme qui répond à chaque mouvement de la bête par un mouvement accordé, cet
homme et cette bête qui s’emboîtent chacun tour à tour dans les vides que crée l’autre en se déplaçant […] c’est le dieu et son prêtre qui édifient leur communion prochaine et la murent dans une danse nuptiale. »

En Europe, on compte environ 400 000 hectares de nature intacte consacrée à l’élevage du taureau brave. Cet animal doit rester le plus vierge possible du contact avec l’homme jusqu’à son entrée dans l’arène. Dans la tauromachie, l’animal est entièrement respecté pour ce qu’il est, pour sa nature. Il a besoin de grands espaces, de liberté. Et naturellement, le taureau se bat, y compris avec ses congénères, jusqu’à la mort. Il n’est pas rare pour les éleveurs de retrouver au matin un cadavre dans le campo, tripes au vent. Le combat avec le torero n’est donc pas un acte contrenature pour le taureau, cela fait partie de lui, il a cela dans le sang. Sa race est préservée pour cela, pour la corrida. Si l’on met à mort la corrida, la race du toro bravo partagera son caveau. Pierre Mailhan, jeune éleveur chez qui je me suis également rendu, élève, parallèlement aux taureaux de combat, des bêtes pour la viande. Il m’a raconté sa souffrance de voir ses animaux partir passivement à l’abattoir. Il préfère les voir partir pour les arènes, mourir en combattants comme c’est inscrit dans leur race, comme elles meurent dans le campo parfois, en s’étripant entre elles. Mais les envoyer à l’abattoir, ce n’est pas accomplir leur destin naturel, ce n’est pas totalement les respecter dans leur animalité, en tout cas beaucoup moins qu’à la corrida. Au campo, que ce soit chez Robert Margé ou Pagès-Mailhan, c’est le paradis doux et infini que j’ai pu voir. Si je devais me réincarner en animal et que j’avais le choix entre un husky dans un appartement, une vache à lait, une perruche en cage, un pauvre toutou à sa mémère traîné de force trois fois par semaine chez le toiletteur pour finir par se faire mettre des chouchous sur la tête et des gilets ridicules sur le dos, et un taureau sur les terres de Robert Margé, se promenant à son gré, sauvage et rebelle, mourant au combat couvert de gloire, je n’aurais aucune hésitation.

J’en viens au plus bouleversant. J’ai vu dans ces toreros les derniers grands artistes dignes de ce nom. C’est-à-dire des hommes consacrant et sacrifiant tout à leur art, jusqu’à leur vie. Les acteurs, les chanteurs, les danseurs aujourd’hui sont massivement devenus des petits-bourgeois pensant avant tout à leur famille, à leur avenir, à leur réputation, à leur sécurité. Je le constate chaque jour et le déplore. L’excommunication est bien loin, et l’intermittence bien enracinée. Les toreros eux ne bénéficient pas de l’intermittence du spectacle et vivent dans un monde hostile à leur art : pour eux l’excommunication n’est pas si lointaine. Andy Younes, jeune torero arlésien âgé de 24 ans m’a confié qu’il ne pensait pas à l’avenir, que cela n’était pas compatible avec sa passion. La fréquentation de la grande faucheuse rend le futur trop incertain et mieux vaut pour lui vivre pleinement le moment présent. À ce sujet, le jeune Carlos Olsina m’a livré les mêmes réponses. Ces jeunes toreros ne pensent qu’à pratiquer leur art au plus haut niveau et de la manière la plus pure, la plus pleine. À des âges où les garçons sont souvent encore insouciants, où ils jouent à la vie sans penser à la mort, eux l’ont déjà frôlée plusieurs fois, ils y retourneront encore et encore, la regarderont dans les yeux, cachée sous son masque de taureau. Les toreros dans l’arène paraissent défier la mort en lui disant : « Regarde-moi, tu ne me fais pas peur. Je ne veux pas mourir, mais pour l’amour, pour la passion, pour la beauté, je suis prêt à m’approcher de toi, à ne te craindre pas, à te provoquer même, car un grand moment de grâce ne doit pas être sacrifié à la peur de te rencontrer. Je vais m’approcher le plus près possible de toi pour prouver au monde que cette beauté, cette grâce valent vraiment la peine d’être créées. » Oui, un grand torero est un artiste qui bâtit une œuvre. Une œuvre éphémère et fragile, car elle peut être anéantie d’un moment à l’autre par un furtif coup de corne. La beauté de cette œuvre jaillit de la fusion du taureau et du torero. Elle jaillit de l’harmonie entre une bête et un homme se combattant à mort. Les deux êtres qui semblaient hostiles l’un à l’autre quelques minutes auparavant, semblent maintenant ne faire plus qu’un, fondus l’un dans l’autre le temps d’une danse harmonieuse et étrangement douce. Le torero avait face à lui une tempête de rage, un ouragan de sauvagerie déchaîné, motivé par l’instinct de l’encorner, et voilà que par sa science, son stoïcisme et la domination qu’il parvient à exercer sur la bête, il atteint enfin l’harmonie, la volupté. Sur le sable, l’artiste modèle maintenant la nature, la fait danser à sa manière, à son rythme, lui impose les figures les plus belles qu’il a imaginées pour elle. Voici ce qu’a forgé le torero.

Mais voilà, la tauromachie est devenue une sale et méchante bête à abattre. Il y a dans cet art un certain degré de cruauté que le monde moderne juge inacceptable et qu’il veut à tout prix éradiquer. Mais quel artiste n’est pas en quelque point cruel ? Nombre d’écrivains ont construit leur œuvre sur certaines cruautés commises dans leurs vies. Nombre d’acteurs par leur égoïsme, leur folie, ont brisé leur famille, détruit leurs enfants. C’est parfois, souvent même, le prix à payer pour la création. Lorsque sur un artiste le« scandale » éclate, le monde moderne détruit l’artiste et parfois même son œuvre. Le monde de la culture se vante de sa belle âme, de vouloir abolir la cruauté, la violence et la méchanceté, et en réalité l’encourage en ordonnant aux « artistes » de déchiqueter à belles dents, à dénoncer, à lyncher celui d’entre eux qui n’aura pas respecté le nouvel ordre moral. Mais il faut encore que « l’affaire » soit découverte, que l’acte cruel ou jugé immoral soit mis au grand jour pour que le lynchage soit ordonné. Dans la corrida, l’acte jugé immoral n’est pas caché, il est exposé, mis en scène, il fait partie du spectacle. Le prix de cette beauté, de cette grâce est la mise à mort d’une bête. La corrida ne cache pas ce prix, elle le sublime en un acte réglé, sophistiqué. Elle nous offre un grand spectacle tragique et cruel, violent et raffiné, à l’image de la vie. La corrida nous montre la vie. On nous dit« la pauvre bête n’a rien demandé à personne et on la met dans une arène pour se battre à mort ». Mais quel être humain a demandé à être sur cette terre ? À vivre toutes les épreuves douloureuses en ayant la certitude que quoiqu’il arrive, il sera mis à mort à la fin de la partie ? Tauromachie : abomination immorale, souffrance animale, torture, sadisme ? Ce n’est pas ce que j’y ai trouvé. Je peux même le confesser : la tauromachie a fait de moi un homme meilleur. Parce qu’elle expose des possibilités humaines de courage, de stoïcisme, de contrôle de soi qui sont devenus pour moi des exemples à suivre dans ma vie quotidienne. Mais surtout parce qu’elle m’a sensibilisé au respect de la nature et au bien-être animal. Lorsque je ne connaissais pas cet art, la souffrance infligée à la bête me rebutait. J’ai découvert que je me trompais et surtout, que je n’étais pas, jusque-là, réellement sensible au bien-être des animaux car peu m’importait de contrarier leurs natures. Aujourd’hui, je tolèrerais difficilement d’imposer à un animal un mode de vie ou des actes qui viendraient la contrarier, cette nature profonde. Utiliser un animal pour produire de la viande ou de la beauté, oui. Mais à une condition : l’utiliser pour ce qu’il est profondément, tirer profit de ce qu’il donne sans contrainte. Et c’est ainsi que le taureau donne sa charge : sans contrainte, et jusqu’à la mort.

À lire aussi: Réseaux sociaux: sous la cape des anti-corridas, les animalistes


Je  me demande souvent où sont aujourd’hui les grands tragédiens. Désormais, je connais la réponse : dans les arènes ! Le théâtre a craché sur ses Dieux, flanqué à la rue ses tragédiens, fichu à la porte de la Comédie-Française la plus grande tragédienne de ce pays : Martine Chevallier. Le théâtre a foutu un grand coup de pied au cul de ses traditions, démoli sa dimension mystérieuse, fantastique et sacrée pour échouer dans le quotidien, le banal et la « normalité » la plus sinistre. De tragédiens immortellement vêtus d’or, de héros sculptés sur un socle de sable, la tauromachie en regorge aujourd’hui encore. Les jeunes toreros que j’ai rencontrés savent que, pour attirer le public, rien ne sert de moderniser, de banaliser, de « démocratiser », qu’au contraire on y perdrait et le sens de l’art, et une grande partie du public. Eux décident de continuer d’offrir du rêve et de la grandeur, cette grandeur devenue si suspecte au royaume de l’égalitarisme totalitaire.

Pas de place au mystère de l’art dans notre nouveau monde ! Il n’y en a que pour l’argent et l’hypocrisie des bons sentiments. Du fric, de la gentillesse et de la bienveillance, voilà ce qu’on entend réclamer à longueur de journée. Et moi, tout cruel que je suis, je trouve plus noble de sacrifier une bête pour la beauté, pour l’art, que pour rassasier en viande de médiocre qualité des beaufs ou des petits-bourgeois scotchés à leur téléviseur. Dans cette époque sage et raisonnable, la tauromachie est un violent rayon de lumière perçant la brume de notre quotidien grisâtre. Elle donne une grande leçon d’art et de courage à tous les artistes qui n’en sont plus. Le destin de la corrida sera probablement aussi tragique que la tragédie qu’elle met en scène. Mais si elle en vient à mourir, ce sera debout, sans avoir cédé à l’air du temps et au camp du bien, ce sera dignement, droite comme les valeurs qu’elle porte, drapée dans sa désuète cape rose, en véritable tragédienne.

Recouvre-le de lumière

Price: ---

0 used & new available from

La corrida n’est ni de gauche ni de droite

0
Sébastien Castella aux arènes de Mexico, 5 février 2016 © AGV PLAZA DE ARMAS / AFP

Les amateurs de corridas et de spectacles taurins seraient-ils les nouveaux damnés de la terre ? Du Pays basque jusqu’à Arles, une cinquantaine d’arènes reçoivent quelques millions d’aficionados chaque année.

L’objet ici n’est pas de défendre les amis de cette pratique, mais de se demander pourquoi leur passion trempée dans le libre arbitre appelle aujourd’hui des flots de haine et d’insultes.

A lire aussi, Yannis Ezziadi: Ma première corrida

Que ce soit clair, la corrida n’est ni de gauche ni de droite. On peut être libertaire, aimer les traditions et refuser le discours de rupture des modernes. Est-ce réactionnaire où seulement être réactif à l’air du temps que de considérer comme barbare ce spectacle métaphysique où la mort est mise en scène ? Barbare pour les uns, savant pour les autres ! Est-ce un déterminisme social à éradiquer quand en Espagne, Portugal, Colombie, Équateur, Mexique, Pérou, Uruguay, Venezuela, et même encore à une époque, en Algérie et au Maroc, une centaine de millions de passionnés restent fidèles à cette tradition de plus de trois cents ans (la première corrida date de 1680) ?

Cette réalité par le chiffre pose la question de l’éducation à la liberté des autres.

Cette culture latine refuse qu’on lui impose la bien-pensance et le puritanisme de la culture américaine sous influence de ses universités. Est-ce encore un privilège racialiste de l’homme blanc que d’acter sa propre décadence en refusant l’universalisme du monde taurin ? Le public de la corrida serait-il trop basané ?

A lire aussi, Rudy Ricciotti: “Le béton est un matériau de redistribution des richesses”

Le même aveuglement existe face aux croyances religieuses, mais le public taurin reste fidèle à ses propres croyances. Après plus de deux siècles, l’amateur de corrida ne veut toujours pas se résoudre à ce qu’Elon Musk soit le prototype blanc du futur de l’homme. Il a plutôt assimilé que se joue là un affrontement complémentaire du choc des civilisations en cours d’expansion.
J’étais un jour par hasard dans les arènes d’Arles, citée communiste bien-aimée, où j’ai entendu 13 000 personnes chanter La Marseillaise. J’ai cru qu’il s’agissait d’une ironie voltairienne. J’avais tort. J’ai immédiatement pensé à cette remarque d’Himmler, sensible théoricien des camps d’extermination juifs, confiant à Franco qu’il avait vomi au spectacle d’une corrida.

En Espagne aujourd’hui, pour avoir trahi le peuple en interdisant les corridas, Podemos perd les élections. Que comprendre à tout cela ? Au minimum, que la culture latine subissant discrimination, domination pour cette passion, réagit mal à son procès !

L'exil de la beauté

Price: ---

0 used & new available from