«Moi je pense que l’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble, et que l’université n’est pas imperméable, l’université faisant partie de la société», a déclaré Frédérique Vidal sur CNews. En effet, les dérives militantes dénoncées par la ministre dans l’enseignement ou la recherche ne sont qu’un élément d’une stratégie plus globale inquiétante pour le modèle français. L’analyse de Renée Fregosi.


La ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche manifestait il y a peu sa prise de conscience d’un phénomène inquiétant. « L’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble et l’université n’est pas imperméable » disait-elle dans une interview télévisée. Depuis, la polémique enfle et la confusion s’accroît. 

La situation est complexe en effet et l’intervention de Madame Vidal, même si elle est bienvenue, ajoute un peu de difficulté à sa bonne compréhension.

 

Il s’agit d’abord de bien définir l’islamo-gauchisme dont certains de ses tenants dénient l’existence même. Ensuite, il convient de resituer ce phénomène politique dans son contexte idéologique plus vaste, où s’articulent divers discours et mouvements jouant sur différents registres convergents. Par ailleurs, il faut souligner le fait que l’Université et la Recherche ne constituent qu’un des champs d’action de ces groupes militants. Enfin, signalons que le niveau de pénétration de toutes ces idéologies dans le monde universitaire varie selon les disciplines et les établissements.

Une réalité

Le terme islamo-gauchisme est un néologisme formé à partir de deux mots : l’« islamisme » qui désigne une idéologie appartenant à plusieurs mouvements politico-religieux visant par des moyens divers (pacifiques et violents) à imposer un modèle de société de type totalitaire reposant sur une conception intégriste de l’islam ; et  le « gauchisme » qui, défini à l’origine par Lénine comme « la maladie infantile du communisme », désigne depuis différentes formes de dérives idéologiques de gauche minoritaires (avant-gardistes, spontanéistes, populistes…). 

Quelle que soit donc l’origine du mot, l’islamo-gauchisme est bien une réalité politique. Il s’agit d’une certaine gauche qui fait sciemment ou involontairement le jeu des islamistes dans leur combat contre tout ce qui en Occident contribue à l’émancipation des individus et notamment des femmes : l’humanisme, la libre pensée, la libre disposition de son corps, la laïcité, la démocratie.

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Cette alliance islamo-gauchiste, objective ou stratégique, qui n’est pas une première dans l’histoire, est soutenue aujourd’hui par la montée en puissance d’un courant idéologique polymorphe que l’on peut globalement désigner comme la « cancel culture » venue d’Amérique du Nord. Dans cette stratégie « du bâillon » visant à réduire au silence, l’ennemi est incarné par les blancs (sans majuscule) et plus précisément les mâles blancs, les occidentaux colonialistes, les chrétiens, les Juifs, les athées, les hétérosexuels dominants, les esclavagistes, les réactionnaires, les impérialistes…

Selon les groupes divers qu’on peut classer dans le mouvement islamo-gauchiste, la tactique commune consiste à inverser la charge de la preuve en se victimisant pour agresser les ennemis désignés, la violence verbale versant à l’occasion dans la violence physique pouvant atteindre le stade du lynchage et même de l’attentat terroriste (pour les islamistes).

Une stratégie très complète

La stratégie quant à elle s’organise sur trois fronts. D’une part, l’entrisme consiste à infiltrer les organisations de la société civile (syndicats, associations loi 1901, ONG et partis politiques) et les institutions (administrations, haute fonction publique, universités, magistrature voire forces armées), par une présence plus ou moins massive et surtout par la prise en main de postes de direction et de pouvoirs. D’autre part, l’hégémonie culturelle vise à gagner une influence dominante dans tous les domaines des arts et de la culture, de l’enseignement et de la communication. Enfin, la domination des esprits et des corps procède par la culpabilisation, l’intimidation, la pression, la menace et va jusqu’à la confrontation violente.

Vikash Dhorasoo et une vingtaine de militants antiracistes recouvrent d'un voile noir la statue du maréchal galliéni, héros de la Première Guerre mondiale et administrateur colonial français, Paris, 18 juin 2020. © J. Radcliffe/Getty Images/AFP
Vikash Dhorasoo et une vingtaine de militants antiracistes recouvrent d’un voile noir la statue du maréchal galliéni, héros de la Première Guerre mondiale et administrateur colonial français, Paris, 18 juin 2020.
© J. Radcliffe/Getty Images/AFP

On a vu ainsi se multiplier les réclamations et les actions contre des pratiques occidentales comme notamment la mixité des sexes dans les espaces publics, la liberté d’expression orale et écrite, la non-discrimination selon des critères racialistes ou religieux. On assiste de plus en plus à la remise en cause verbale ou violente de faits historiques (l’esclavage séculaire d’Africains, de Slaves et d’Européens par les empires arabes et ottoman), de statues (Colbert, Schœlcher) et de commémorations (Napoléon). Les réécritures et réinterprétations d’œuvres classiques comme l’opéra Carmen ou le ballet du Lac des cygnes sont à l’ordre du jour, ainsi que l’empêchement physique de représentations comme les Suppliantes d’Eschyle, mais aussi la réécriture d’ouvrages de littérature pour enfants comme Le club des cinq ou Martine.

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Le règne du politiquement correct devient vraiment problématique

C’est dans ce contexte qu’il convient donc de replacer les dérives militantes au sein des universités et des organismes de la recherche scientifique. Le milieu universitaire et de la recherche se trouve en effet trop souvent soumis à la domination de clans, et son niveau scientifique affaibli par les règlements de compte où se croisent combats idéologiques et rivalités de personnes. Ignorant la distinction subtile entre « le savant et le politique » que faisait Max Weber dont les disciples de Pierre Bourdieu se revendiquent pourtant, nombre d’entre ceux-ci ont désormais pris le pouvoir dans plusieurs disciplines de sciences sociales (sociologie, anthropologie, science politique) et sont devenus également très puissants en histoire et dans les sciences humaines et artistiques. Ils y font régner le politiquement correct anti-occidental et la novlangue intersectionnelle, et cooptent enseignants et chercheurs selon des critères tout autant sinon davantage idéologiques que scientifiques. 


Car ces groupes idéologisés dominent désormais la plupart des instances décisives: de nombreuses commissions du CNU (Conseil National des Universités) et la CPU (Conférences des Présidents d’Universités), ou encore la direction du CNRS et plusieurs de ses commissions, et jusqu’au HCERES (Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur) qui pour être « indépendant » n’en est pas moins concerné lui aussi. Certes les sciences dites « dures » sont pour l’instant moins touchées par ce phénomène (même si en médecine et santé publique notamment, le complexe de l’homme blanc se fait de plus en plus sentir, traquant volontiers la dimension « coloniale » dans le secteur des maladies infectieuses émergentes, par ex « médecine tropicale »). C’est donc sans doute parce qu’elle vient du champ de la biochimie que la ministre Frédérique Vidal connaît mal le phénomène qu’elle dénonce maladroitement depuis peu. Au demeurant, ces dérives militantes au sein des milieux universitaires et culturels, et ces idéologies différencialistes, racialistes, néo-féministes victimaires, séparatistes et islamo-gauchistes constituent un véritable problème politique à traiter comme tel.

Il en va du niveau scientifique de notre enseignement et de notre recherche, ainsi que de notre avenir commun dans une république universaliste.

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