Vivre la nuit, rêver le jour, les mémoires de Christophe, le chanteur-dandy mort en avril 2020, viennent de paraître.
Pascal Louvrier vient de publier Vérité BB, chez TOHU-BOHU éditions NDLR.
En lisant les souvenirs de Christophe, ma mémoire a entrebâillé la porte et une image poignante en a profité pour tenter une sortie. C’était à Gordes, l’été, lors d’un concert sous le ciel étoilé, dans la chaleur d’un crépuscule grandiose. C’est mon amie qui, par intuition, avait décidé de prendre une rue en pente. Je l’avais suivie et nous étions tombés sur la scène où le chanteur se produirait aux environs de 21 heures.
Récital fabuleux
Christophe a donné un récital fabuleux. Entre deux tubes, il a pris un tabouret, s’est assis et a siroté un whisky. Il a beaucoup parlé, de sa voix un peu timide et saccadée, pas mal de digressions, de ses potes apiculteurs, des vrais écolos qui protègent la terre, sans idéologie, mais il a dit tout ça sans aigreur, avec humour, ironie voltairienne, comme le type qui a trop longtemps crié « Aline ! », alors qu’il était le dernier dandy à chanter des textes inspirés de poésie rimbaldienne et à composer des musiques complexes, magicien des sons. Il semblait heureux d’être là. Alors il a glissé une confidence. Il a évoqué son éditeur qui espérait depuis des années son autobiographie. Il avait touché un gros paquet de fric. Mais il n’avait pas le temps, et puis il n’y arrivait pas, il raturait beaucoup, une vie trop remplie, des trucs pas toujours faciles à lâcher. Il avait dit qu’il transformerait ce livre improbable en one man show, où il raconterait les grands moments de sa vie en bottes mexicaines, veste de soie rose, lunettes verres fumés et Ferrari, « dans ce luxe qui s’effondre ». Ou en cuir noir, qui protège du désespoir.
Et puis Christophe est mort, et mon amie s’est absentée. J’ai lu le cœur gros ses souvenirs dont l’écriture le rebutait, comme si l’appel de la vie était plus fort que tout. Le livre de Christophe, poétiquement intitulé Vivre la nuit, rêver le jour, réunit, en courts chapitres, des morceaux de son existence, avec des digressions (toujours avec lui), des retours en arrière, des accélérations dignes de sa Ferrari Daytona, achetée en 1982, pour 20 briques.
Il raconte qu’il a décidé de la revendre quelques mois plus tard aux enchères. Il a mis un prix de réserve à 350 briques. Véronique, sa femme, était présente. La Ferrari a atteint 335. Christophe n’a pas levé la main pour la laisser partir à ce prix. Personne n’a surenchéri. Christophe l’a donc gardée. Ça résume le dandy qu’il fut.
Lucidité et folie douce
Véronique, il l’a épousée en 1970. Il l’a quittée en 2000, n’a jamais divorcé. Christophe confie : « Je suis parti parce que Véronique se détachait et qu’on s’engueulait tout le temps. Pourtant, cette séparation, je ne l’ai jamais vraiment bien comprise. » Il ajoute : « Véronique n’en reste pas moins la femme de ma vie. » Le couple a eu une fille, Lucie. À son propos, il balance une phrase très dure, hélas elliptique : « La chose dont je suis le plus fier est d’aimer ma fille alors qu’elle ne m’aime pas. »
Un artiste, c’est très difficile à comprendre. Comment ne pas tomber, bousculé par la lucidité et la folie à la fois.
Christophe est né le 13 octobre 1945, à Juvisy, d’un père d’origine italienne (Bevilacqua), chef d’entreprise, et d’une mère déjantée, conductrice de bus, adorant les voitures de sport. Avant de divorcer, elle a fait plusieurs tentatives de suicide. « Un jour, elle s’est barrée de la maison en m’emmenant avec elle, se souvient son fils. Je ne sais plus dans quelle direction nous sommes allés, on a dû rouler pendant deux cents kilomètres dans sa Simca 8 Sport à fond la caisse sous la pluie. » De quoi vivre furieusement, pas comme les autres, jamais.
Aline a existé
Christophe évoque son adolescence sans trop s’attarder, toujours en fuite en fait, mauvais élève, adorant faire du stop, découvrant la musique grâce à sa première guitare, espagnole, offerte par son frère Gégé, etc. Le puzzle prend forme. La pièce Aline, par exemple. Le succès fou, décollage immédiat de sa carrière. Aline, elle a existé. « Elle s’appelait Aline Natanovitch et était apprentie assistante dentaire dans un cabinet du Montparnasse », révèle Christophe. Mais il était amoureux de sa copine, Danièle Perez, qui est devenue sa compagne. Sur la pochette du 45 tours, « le doux visage », c’est elle en réalité. Il a beaucoup menti aux journalistes. Comme dans ce livre. « Le mensonge, c’est un peu ma vérité », écrit-il. « La vérité, personne ne la connaît, et heureusement que le mensonge existe, car le réel est parfois un cauchemar. » Nous sommes prévenus.
Christophe raconte ses longues traversées nocturnes, l’alcool, la drogue, la réussite, le milieu du show-biz, ses rencontres importantes (Elvis, Darry Cowl, Bashung, Jean-Michel Jarre), le cinéma, le fétichisme, sa passion pour Bardot, les juke-box, sa méthode de travail qui est tout sauf une méthode.
Le silence immobile d’une rencontre
C’est passionnant. Et émouvant parce qu’il est mort à Brest, le 16 avril 2020, et qu’il a largué les amarres pour une destination inconnue, sur son bateau dont il m’avait envoyé une photo que je n’ai pas su conserver. Il nous reste son univers musical, ses textes, « le silence immobile d’une rencontre », son monde à lui. Précieux.
Christophe, pour conclure (provisoirement) :
« La femme qui t’aime, Tu sais pas pourquoi elle t’aime et elle non plus Quand la cassette est finie, elle s’barre ailleurs Tu ne sais pas pourquoi et elle non plus »
Christophe, Vivre la nuit, rêver le jour, Denoël, 2021.
Canoës est composé de huit récits qui sont autant de variations américaines autour du thème de la voix humaine.
Maylis de Kerangal est réputée pour des romans comme Naissance d’un pont (prix Médicis 2010) ou Réparer les vivants. Sa manière de raconter des histoires s’appuie sur une documentation technique irréfutable, à partir de quoi elle développe une écriture ample et profonde, qui fait surgir la beauté d’une description hallucinée du réel. On lui a quelquefois reproché cette objectivité romanesque, que certains lecteurs ont jugé très lourde, très ardue. Avec son nouveau livre, Canoës, Maylis de Kerangal a essayé de montrer qu’elle pouvait écrire avec plus de sensibilité apparente, en allant chercher en elle-même la substance de son récit.
Une inspiration autobiographique
Elle nous présente ainsi ce qu’elle a voulu faire, en quatrième de couverture : « J’ai conçu Canoës comme un roman en pièces détachées : une novella centrale, Mustang, et autour, tels des satellites, sept récits. » Maylis de Kerangal évite d’utiliser le mot « nouvelle », qui fait fuir le lecteur français. Le texte « Mustang » est le plus long. C’est aussi le plus autobiographique, avec « Ontario » et, peut-être, « Bivouac », mais rien ne dit que les autres ne le sont pas. On peut donc estimer que Maylis de Kerangal, dans cette suite de récits, s’est inspiré de son propre vécu. Nous restons évidemment très loin de ce qu’on appelle l’autofiction, grâce en particulier à une forme toujours très travaillée, une prose qui se distancie avec une certaine froideur, un regard sur elle-même qui ne débouche jamais sur la moindre complaisance ‒ et qui, de manière générale, demeure plein de retenue, comme si Maylis de Kerangal cherchait la neutralité à tout prix à travers une écriture éminemment littéraire.
Autour de la voix humaine
Le but de Maylis de Kerangal, dans Canoës, a été d’écrire ces huit « récits » à partir d’un thème qui l’intéressait tout particulièrement : la voix humaine. La nouvelle « Mustang » est la seule qui déborde ce présupposé, mais néanmoins en l’utilisant toujours comme une clef de voûte. La narratrice y raconte son séjour aux Etats-Unis avec son compagnon et leur fils. Pour exprimer le choc de cette émigration temporaire sur un campus du Colorado, elle note que la voix de son compagnon se modifie, dans ce nouveau milieu, au sein de cette nouvelle langue : « […] les jours suivants, écrit-elle, la modification impalpable du premier soir s’est précisée, elle est devenue un grain, infime certes mais qui me perturbe ». Pour Maylis de Kerangal, la voix et ses métamorphoses les plus légères sont un élément révélateur au plus profond de ce que les personnages sont en train de vivre, dans une réalité qui leur échappe. Ainsi, dans « Nevermore », où une femme enregistre une lecture du Corbeau d’Edgar Poe, c’est par son travail répétitif sur sa voix que la lectrice en redécouvre une plus authentique, enfouie en elle : « Alors, je me suis remise à lire, mais ce n’était pas ma voix, c’était la voix d’une inconnue, c’était la voix d’une autre… »
Les femmes (plus que les hommes), dans Canoës, découvrent l’étrangeté du monde à travers l’altérité de leur propre voix. Leur identité même est remise en question, les traumatismes anciens ressurgissent. Pour Maylis de Kerangal, c’est dans la voix que réside l’âme d’un être humain, son disque dur. Encore faut-il déconstruire cette voix, la torturer, presque, afin de la transfigurer, pour tout simplement renaître.
Une littérature du neutre
On comprend dès lors, dans ces récits, la nécessité d’un apport personnel de l’auteur. Cet apport est, nous l’avons vu, constamment restreint. Est-ce qu’il faut le regretter ? On peut par exemple estimer que le récit « Mustang » aurait pu être développé considérablement, et ne pas rester une simple novella, mais devenir un vrai et gros roman, dont nous ne lisons ici, de fait, qu’une esquisse frustrante. Maylis de Kerangal passe rapidement (trop rapidement, peut-être) sur beaucoup d’aspects qui sont manifestement essentiels pour elle, concernant par exemple le territoire américain qu’elle découvre avec un mélange d’éblouissement et de déception : « l’éternelle histoire de la civilisation et du progrès, ou comment l’homme blanc s’était rendu maître de la terre […] la destruction des Indiens des Grande Plaines ». Elle visite le musée de Denver : « c’était la réalité de la disparition des Indiens qui devenait palpable ». On perçoit souvent dans Canoës des allusions à des débats anthropologiques pointus. Maylis de Kerangal les présente, dans ses récits, d’une manière naturelle, sans a priori contestables, mais en montrant à quel point elle en est elle-même passionnée. Elle aurait pu en dire plus.
Pour mieux définir l’art romanesque de Maylis de Kerangal, il faudrait peut-être recourir à cette vieille notion de neutre que Roland Barthes et Maurice Blanchot avaient mise en lumière, il y a bien des années. Blanchot écrivait par exemple ceci : « Quelque chose est à l’œuvre de par le neutre, qui est aussitôt œuvre de désœuvrement : il y a un effet de neutre ‒ cela dit la passivité du neutre… » Dans la plupart des récits de Canoës ‒ qui auraient fasciné Blanchot ‒ on retrouve, derrière le neutre, une pensée du désœuvrement, sans doute une clef pour comprendre la littérature de Maylis de Kerangal : sa propension à peindre les choses inertes, sa façon de décrire des états d’âme passifs, en suspens, et son goût pour les personnages noyés dans une modernité factice. Canoës, dans son parcours global, apparaît comme une sorte de contrepoint bienvenu, nous annonçant que cette œuvre, « œuvre de désœuvrement » s’il en fût, promet pour la suite bien des merveilles possibles, dont il faudra sûrement tenir compte.
La série espagnole Antidisturbios de Rodriguo Sorogoyen est désormais disponible sur Canal Plus. Une vision intéressante de la police espagnole.
Le duo du cinéma espagnol composé du réalisateur Rodriguo Sorogoyen et de la scénariste Isabel Peña est particulièrement apprécié en France depuis les sorties des films Que Dios nos perdone (2016), El Reino (2018) et Madre (2019). Le thème de leur mini-série Antidisturbios (2020) sur le quotidien d’une brigade anti-émeute à Madrid accusée de bavure – que vient de diffuser la chaîne Canal Plus en France – interpelle particulièrement de ce côté des Pyrénées alors que notre pays traverse une crise importante de confiance dans sa police.
L’intense communion entre les forces de l’ordre et la population française au moment des attentats terroristes de 2015 symbolisée par l’image de Parisiens formant une haie d’honneur pour applaudir le passage de fourgons de CRS (notre équivalent français de la Policía antidisturbios) pendant les grandes manifestations de soutien aux victimes de Charlie Hebdo et du Bataclan, a depuis laissé la place au rejet et à la haine des policiers pour une partie des Français, certes minoritaire, mais bruyante.
L’instauration d’une journée d’hommage à la Police nationale le 9 juillet ne devrait rien y changer. D’un côté, la répression du mouvement des violences commises par les classes populaires et déclassées des Gilets jaunes, et de l’autre les positions d’une frange privilégiée de la société française et de certains médias bien-pensants qui tentent d’imiter le prétendu progressisme nord-américain en dénonçant les violences policières, ont pris les forces de l’ordre dans un étau idéologique.
Les assassinats récents de plusieurs d’entre eux et les revendications de meilleures conditions de travail ont conduit les policiers à une grande manifestation le 19 mai à Paris devant l’Assemblée nationale. Une fois de plus, cela a été l’occasion pour une partie de la gauche de critiquer l’institution policière, à l’image de la candidate du PS pour l’élection régionale d’Île-de-France Audrey Pulvar qui a trouvé ce rassemblement « glaçant » ou bien du leader de La France Insoumise Jean-Luc Mélenchon qui en a dénoncé le « caractère factieux ».
— Le Parisien | Paris (@LeParisien_75) May 22, 2021
Notre pays a une longue tradition de haine de la police partagée par les extrémistes : depuis les ligues d’extrême droite dans les années 1930, jusqu’à l’extrême gauche en mai 1968 criant « CRS : SS ! ».
En Espagne aussi, la police est mal aimée
Pour les Français, les forces de l’ordre espagnoles ont une image d’autorité crainte mais aussi respectée. Tout habitant des zones transfrontalières sait très bien qu’il ne faut pas plaisanter lors d’un contrôle de la Guardia civil, de la Policía nacional ou d’une police régionale comme les Mossos d’Esquadra en Catalogne… La différence avec l’irrespect croissant envers l’autorité policière en France est ainsi très frappante. Néanmoins, dans la série Antidisturbios qui débute avec une opération d’expulsion d’un logement virant au drame avec la mort accidentelle d’un migrant, les créateurs Sorogoyen et Peña montrent également cette haine « anti-flics » présente dans la société espagnole.
Ce qui fait toute la force de la série, c’est de ne pas juger ces individus aux caractères et motivations différents qui composent cette « famille » unie, exerçant un métier difficile, ingrat, sans aucune reconnaissance des pouvoirs publics ni de la population.
Ils sont en première ligne des difficultés de la société (violences urbaines, terrorisme, crises migratoires, crises du logement, etc.) et ne bénéficient d’aucune considération pour autant. Au contraire, ils sont pointés du doigt par la « bien-pensance » (associations politisées, magistrats et autres notables) comme des « animaux » armés de matraques.
Un fragment de lutte des classes avec une inversion de valeurs que dénonçait déjà Pier Paolo Pasolini (qu’on peut difficilement soupçonner de fascisme) quand il fustigeait en 1968 les étudiants s’en prenant aux policiers, car les premiers étaient des « fils à papa » alors que les seconds étaient issus de la classe ouvrière.
Dans le même sens, les policiers d’Antidisturbios sont représentatifs d’un prolétariat mal aimé et mal considéré par ceux qu’ils protègent au quotidien.
Sans la révéler, la dernière image de la série rappelle un élément important du film La Grande Illusion de Jean Renoir (1937) dans lequel, même si la solidarité nationale entre un officier aristocratique et un simple soldat l’emporte, elle montre déjà quelques fissures au profit d’une solidarité de classes sociales.
Au-delà des clivages politiques et des différences de classes sociales, il est commun de dire que « la sécurité est la première des libertés ». Un des personnages de policiers d’Antidisturbios répond lors d’une audition des affaires internes : « Je ne fais pas ce métier pour cogner sur les gens. Je le fais pour plusieurs raisons. J’espère aider la société à fonctionner un peu mieux et être utile ». Il est temps de les en remercier, des deux côtés des Pyrénées.
Le député européen Jérôme Rivière (groupe Identité et Démocratie) publie Tocsin: Chroniques contre les liquidateurs de la France (Editions La Nouvelle Librairie). Grand entretien.
Causeur. Commençons par l’actualité politique. Vous étiez député des Alpes Maritimes et vous connaissez bien les personnages clé de la campagne des régionales en PACA – Estrosi, Ciotti, Mariani. Quelle est votre analyse de la situation politique dans la région ?
Jérôme Rivière. J’attendais une recomposition politique mais je pensais qu’elle allait avoir lieu à l’issue des élections régionales. Les choses vont beaucoup plus vite qu’on ne pouvait l’imaginer et je suis donc heureusement surpris qu’elle ait lieu avant cette échéance.
Renaud Muselier, qui n’a jamais été élu président de région – en 2015 c’était Christian Estrosi qui était tête de liste – a été pris de panique et il s’est précipité dans le piège tendu par Emmanuel Macron. Sa manœuvre désespérée a exposé son véritable visage : un élu qui n’est pas assis sur un socle de convictions, mais motivé exclusivement par l’ambition de rester président de la région PACA. Pour les électeurs, ce n’est pas suffisant. On n’est pas candidat pour un poste mais pour mettre en œuvre un projet. Or il ne sait pas ce qu’il veut faire, car il ne sait pas avec qui il veut gouverner la région. En conséquence, je crois qu’il sera désavoué dans les urnes de façon très importante.
Quand aujourd’hui, l’UE choisit d’allouer des crédits aux régions plutôt que de l’allouer aux États, c’est l’expression de cette volonté de déconstruire les États.
Est-ce que les manœuvres politiques en PACA dévoilent un nouveau rapport des forces dans les relations entre les appareils nationaux et les élus des villes et des régions ? Estrosi est-il devenu un baron capable de négocier directement avec le président et les partis ?
Il n’y a pas vraiment un rapport de force parce que le parti Les Républicains est mort, c’est une coquille vide aujourd’hui. Christian Estrosi et Valérie Pécresse ont d’ailleurs créé leur propre parti politique. L’analyse que font Christian Estrosi et Hubert Falco est que le choix politique à faire en France est entre le projet mondialiste porté par Emmanuel Macron et le projet national porté par Marine Le Pen. Ils font donc un choix idéologique cohérent « je suis avec les mondialistes, et donc je m’allie avec Macron ». Ceux qui refusent de choisir sont en difficulté. Je constate qu’Éric Ciotti est très près lui aussi de faire un choix car il a dit qu’il refuserait de s’allier avec Macron et son projet mondialiste. Il ne lui reste donc plus qu’à franchir le dernier pas et à aller jusqu’au bout de sa logique. Si son projet est de dire « je vais voter blanc », il ne pourra pas se présenter aux élections législatives. Tous ces élus qui disent refuser le projet de Macron mais n’osent pas dire que le seul autre projet est porté par Marine Le Pen, doivent faire le choix de la cohérence sinon, ils sont condamnés à disparaître.
Des alliances au niveau régional ne sont pas forcément les mêmes que des arrangements au niveau national. Les enjeux et les compétences ne sont pas les mêmes…
Je ne partage pas cette analyse. Je pense qu’il y a des tendances politiques nationales extrêmement fortes en raison de l’état de la France. Les élections régionales arrivent à un moment où les Français sont inquiets sur des sujets comme la sécurité et l’immigration où enjeux régionaux et nationaux convergent. Ce sont des sujets très sérieux, mais qui aujourd’hui ne font pas partie des débats de la campagne des régionales. C’est la raison pour laquelle nos candidats du Rassemblement National ont souhaité mettre ces inquiétudes en matière de sécurité à l’ordre du jour et y répondre.
Mais ces sujets ne font pas partie des prérogatives des régions !
Si ! Dans le domaine des transports, des lycées, il y a des actions à mener. Nous avons des propositions concrètes, notamment de mettre partout où les collectivités mettent 1€ en matière de sécurité, 1€ supplémentaire de la part de la région. Je crois que le débat national est en train d’écraser l’enjeu régional de ces élections. C’est une sorte d’avant-premier tour des présidentielles.
D’accord, mais alors, que peut-on reprocher à Estrosi en matière de sécurité ou d’immigration ?
On peut lui reprocher de soutenir très clairement la politique de Macron ! Après avoir tenu dans le passé des propos parfois excessifs, il a basculé pour devenir le chantre du « vivre-ensemble », et de la société multiculturelle. Il nie désormais le lien entre immigration et insécurité. Cela n’a rien à voir avec le personnage qu’il a pu être. En 1998, quand nous étions conseiller régional l’un et l’autre, j’ai assisté à un échange téléphonique de Christian Estrosi demandant le soutien de Jean-Marie Le Pen. Il n’a aucune conviction, les élections sont pour lui avant tout un exercice afin de « gagner le pouvoir » et de le conserver, sans réellement se préoccuper du projet qu’il propose à ces concitoyens. C’est cela qui pose un problème aux électeurs, car ils ne sont plus dupes. On ne leur propose aucun projet. Renaud Muselier, par exemple, je ne saurais pas vous dire ce qu’il propose. Nous, nous sommes cohérents.
Vous critiquez dans votre livre l’Europe, en pointant sa sur-bureaucratisation mais aussi le déficit démocratique structurel de ses institutions. Mais est-ce que cela n’est pas finalement la même chose en France ? En France, n’y a-t-il pas également un problème de sur-bureaucratisation, un de déficit de démocratie (les scores de RN en sont l’exemple parfait : 35% aux présidentielles mais sous-représenté au Parlement) . Autrement dit, ne reproche-t-on pas à l’Europe nos propres maux à nous ?
Vous avez raison, mais c’est parce qu’elles marchent main dans la main. Le projet qui est porté par Macron a été porté précédemment par de très nombreux gouvernements, que ce soit ceux des présidences Hollande, Sarkozy ou Chirac. Ils ont porté un projet qui est celui de la mondialisation, d’un monde qui n’est pas organisé autour des nations. Depuis 1992 et le traité de Maastricht, il y a une volonté d’un certain nombre de dirigeants politiques de dépasser les nations qu’ils jugent obsolètes, en ayant placé au-dessus d’elles une institution supranationale, l’Union Européenne, qui obère gravement la souveraineté des Etats. Par ailleurs, ceux qui sont aux commandes de l’UE sont des personnalités inconnues des électeurs et sans légitimité démocratique. La désorganisation a été en partie voulue. Quand aujourd’hui, l’UE choisit d’allouer des crédits aux régions plutôt que de l’allouer aux États, c’est l’expression de cette volonté de déconstruire les États.
En tant que député européen, vous avez choisi de vous impliquer dans les affaires étrangères, et dans la sécurité et la défense, ce sont les deux domaines régaliens par excellence. Pourquoi avez-vous fait le choix de vous engager dans le domaine où l’Europe est la moins légitime ?
C’est une excellente question, et c’est parce que c’est le sujet sur lequel l’UE est le moins légitime. Il est indispensable de veiller à ce qu’elle ne s’empare pas de sujets qui ne sont pas de ses compétences. Malheureusement c’est aujourd’hui la tentation de beaucoup de dirigeants, et notamment de Macron qui parle en permanence de « souveraineté européenne », mais aussi d’Ursula Van Der Leyen qui parle de « défense européenne ». Il existe une vraie tentative d’essayer de faire passer ces domaines régaliens au niveau européen. Il faut donc être présent dans ces commissions pour voir la façon dont ils sont en train d’avancer afin de s’y opposer. Il n’est pas question que le domaine de la défense soit un domaine européen, cela serait synonyme d’inefficacité. On le voit en matière diplomatique, la posture de l’UE est une posture d’immense faiblesse. Ce sont des sujets graves, car ils touchent au cœur même de ce qui fait nos nations. C’est encore plus vrai pour la France, unique au sein de l’UE par la possession de l’arme nucléaire, le siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, et la seule véritable armée depuis le départ de la Grande Bretagne. Ma présence dans ces commissions est pour défendre ces atouts. Dans les textes étudiés, les attaques contre ces forces de la France y sont régulières, et d’ailleurs souvent votées par les députés En Marche.
Quelle est la stratégie de l’UE en matière de politique étrangère ? Quel grand plan, quelles lettres de mission reçoit un commissaire européen aux affaires étrangères ?
Ce que je constate sur la façon dont ils sont aujourd’hui en train de gérer les crises, c’est une posture de compromissions permanentes. C’est Alain Juppé qui évoquait des « accommodements raisonnables » au niveau français, et c’est ce qui est fait au niveau du Haut-Commissaire pour la politique extérieure, qui s’emploie à réaliser de petits arrangements. Et ces petits arrangements conduisent à l’humiliation qui a été vécue à Ankara lorsque, en respectant le protocole, le président turc ridiculise la Commission, les instances de l’UE et démontre qu’en représentant une nation sachant ce qu’elle veut, il met à mal une institution qui ne représente personne et ne peut donc pas savoirce qu’elle veut. Vous interrogez les Français aujourd’hui, il est évident qu’ils ne souhaitent pas que la Turquie adhère à l’UE. Or les dirigeants de l’UE vont en Turquie en continuant de prétendre que la Turquie pourrait devenir membre de l’UE, et en continuant de payer chaque année des milliards de crédit de pré-adhésion. C’est une position de faiblesse absolue !
Est-ce qu’il y a un consensus en Europe sur ses frontières ? On ne peut pas avoir une politique étrangère d’un objet dont on ne connaît pas même les frontières. Dans la tête des instances européennes, pour ceux qui souhaitent une UE forte et qui la dirige, quelles sont pour eux et selon vous les frontières de l’Union ?
Les frontières de l’UE, dans la tête de ses actuels dirigeants gonflent en permanence. Ils essaient d’introduire les Balkans dans le processus d’élargissement, ils continuent de penser que l’Ukraine devrait intégrer l’UE. Tout en disant le contraire, les technocrates de Bruxelles poursuivent l’élargissement y compris à la Turquie. Ils pensent que l’UE a une vocation mondiale, comme s’il s’agissait de l’ONU. La notion de frontières n’existe pas pour eux, ce sont des mondialistes sans-frontiéristes. L’exemple de l’immigration est révélateur : sous de fallacieux prétextes humanitaires, des millions de migrants ont été acceptés dans l’UE qui est devenue une véritable « passoire ».
La nouvelle éducation sentimentale, un roman de Guillaume Devaux chez Albin Michel
Tinder, Happn, etc. : cela vous dit quelque chose, bien sûr.
Guillaume Devaux, 30 ans et un peu tous les talents – drôle, intelligent, profond, rapide, subtil – en a fait l’épicentre de son premier roman. Sur le féminisme, l’avortement, l’amour (c’est le… coeur du livre) – tous sujets très casse-gueules et rebattus que guettait la catastrophe industrielle -, on n’avait pas été si emballé depuis… longtemps.
Sur l’amour, ceci : « On réalise toujours deux fois à quel point l’autre est beau : au premier jour et au dernier. » Sur le divorce : « Combien de couples, le jour du divorce, ont constaté ne s’être pas dit la même chose en se disant ‘’Je t’aime’’ pendant 20 ans ? » Sur le féminisme, la violence : « J’ai l’intuition désespérée que lorsqu’une femme est victime d’une violence sexuelle, ce n’est pas une femme qui est victime d’un homme, c’est un humain qui est victime d’une merde. C’est Harvey Weinstein en l’homme qu’il faut juger, et non pas l’homme en lui. » Ainsi, à chaque page ou presque. Sur François Truffaut : « Démembrons les cons, mais sauvons les hommes et les femmes des moralistes qui les empêchent de regarder les seins. »
Devaux s’en défend mais c’est un moraliste romantique tendre, déjà démodé… ou bientôt culte. Allez savoir.
La nouvelle éducation sentimentale, de Guillaume Devaux, Albin Michel, 240 pages.
Paul Sugy publie L’Extinction de l’homme, le projet fou des antispécistes chez Tallandier. Journaliste au Figaro, il a découvert l’influence des idées antispécistes alors qu’il étudiait à l’École normale supérieure. Au début, il ne les a pas prises au sérieux, mais s’est ensuite rendu compte de la portée et des risques de cette idéologie.
Dans son essai, Paul Sugy explique les origines des idées antispécistes. Ce projet est, selon lui, une vraie révolution intellectuelle. Ce n’est pas seulement le bien-être animal qui est en jeu. La question est de savoir s’il y a une différence de degré ou de nature entre l’homme et l’animal. Pour les militants antispécistes, bien sûr, cette différence est… inconvenante !
Le spécisme (c’est-à-dire la différence entre les espèces) serait selon eux une discrimination. Ils veulent abolir la différence entre les « animaux humains » et les « animaux non humains ». La distinction philosophique bien connue entre nature et culture serait obsolète.
L’auteur rappelle que si tous les antispécistes sont végans, tous les végans ne sont pas antispécistes. Le véganisme est un mode de vie, l’antispécisme une idéologie.
On n’arrête pas le progrès (du mouvement antispéciste)
Paul Sugy décrit dans son ouvrage les différentes étapes qui ont mené à ces revendications actuelles baroques. Dans La Libération animale, paru en 1975, Peter Singer avait une réflexion morale. Il a fondé une hiérarchie du vivant basée sur le degré de conscience de chaque animal. La pensée de ce précurseur est une référence pour les mouvements qui défendent les droits des animaux.
Cela a débouché sur une réflexion philosophique sur l’essence de l’animal, avec le courant de la déconstruction. Paul Sugy explique que l’antispécisme se confond et prolonge la pensée queer : après l’indistinction des sexes, on arrive à l’indistinction des espèces. Donna Haraway, féminisme queer, va même jusqu’à parler de zoophilie avec son chien. « Melle Cayenne Pepper [il s’agit d’une chienne] n’en finit pas de coloniser toutes mes cellules. […] Comment aurais-je pu résister à ses baisers mouillés ? […] Nous avons tenu des conversations illicites ; nous avons entretenu des rapports oraux… » écrit-elle dans son Manifeste des espèces compagnes.
En France, Aymeric Caron et Hugo Clément font quant à eux des opérations de vulgarisation auprès du grand public. Cela aboutit à un véritable phénomène de société, tout le monde se sent concerné par la cause animale.
Couverture du livre de Paul Sugy « L’Extinction de l’homme, le projet fou des antispécistes »
Avec des associations telles L214, la cause antispéciste a ensuite atteint le stade politique. En 2015 en France, les revendications des antispécistes ont abouti au stade parlementaire et législatif avec l’amendement Glavany : « les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité », peut-on désormais lire à l’article 515-14 du Code civil. En Argentine, certains animaux sont déjà des sujets de droit non humains. « Élever l’animal au rang de personne reviendrait à lui reconnaître une personnalité, c’est-à-dire une vie psychique et une conscience de lui-même » dit Paul Sugy.
Un matérialisme poussé à l’extrême
« La protection animale est le marxisme du XXIè siècle » avance Aymeric Caron (!) L’antispécisme est un matérialisme absolu qui réduit la dignité de la vie à sa dimension biologique. Les antispécistes oublient le propre de l’homme (la vie intellectuelle, la raison, le langage…), c’est une grave dérive intellectuelle, très subversive. « Réduit à sa dimension biologique, il ne reste plus rien d’humain dans l’homme. C’est le grand danger de l’antispécisme : nous faire oublier qui nous sommes » avait prévenu Sugy dès l’introduction. Faudra-t-il demain scolariser les animaux ? Et ensuite, peut-être leur donner le droit de vote ?
Pour défendre leurs thèses, les antispécistes mettent en avant la notion de sentience. La sentience désigne la capacité des êtres à ressentir des affects, de la souffrance et des émotions. Selon eux, cela fonde la frontière morale dans nos rapports avec le monde animal. Cependant, les pistes neurologiques et comportementales permettant d’énoncer si tels ou tels animaaux sont sentients sont tout à fait discutables scientifiquement. Les antispécistes instrumentalisent la connaissance du vivant et prêtent des émotions aux animaux. Dans le cas d’un chien, on sait qu’il a mal et qu’il en est conscient si on le frappe, mais aucun scientifique ne peut prouver que le moustique éprouve de la douleur quand on l’écrase avec une tapette à mouche.
Animaliser l’homme
Là où l’écologie propose une préservation raisonnée des espèces, l’antispécisme est problématique car il ne s’intéresse qu’aux « individus ». Certains antispécistes, comme le mouvement RWAS[1], sont prêts à accepter la disparition de certaines espèces d’animaux sauvages si elles sont incapables de vivre en paix. On marche sur la tête ! D’autres, comme l’activiste Solveig Halloin, instrumentalisent carrément la Shoah et estiment que les camps de concentration se perpétuent à travers les abattoirs…
« Dès lors que l’on accepte de renoncer à la prééminence des intérêts humains sur ceux des autres animaux, on ne peut rester antispéciste à moitié : cet engagement ne tolère pas la demi-mesure […] L’antispécisme, tout à son ambition de libérer les animaux, ne prône rien moins qu’un nouvel asservissement. Celui des hommes » écrit Paul Sugy.
Paul Sugy le démontre brillamment en 170 pages : élever les animaux au rang des hommes revient surtout à animaliser l’homme.
[1] RWAS : reducing wild animal suffering ou réduction de la souffrance des animaux sauvages
En 1978, Soljenitsyne, dans son célèbre discours d’Harvard diagnostique les causes de la décadence de l’Occident : l’absence de spiritualité et le déclin du courage. Il dénonce les trahisons des élites. Pour lui, le communisme, comme le monde occidental, conspirent contre la vie intérieure. Quarante ans après, son discours reste d’une brûlante actualité et jamais l’Occident n’a semblé autant manquer de courage.
En juin 1978, Alexandre Soljenitsyne, qui réside depuis deux ans aux États-Unis, est invité par l’université de Harvard à prononcer un discours (Le déclin du courage, éditions Les Belles Lettres). Alors que professeurs et étudiants attendent un éloge de l’Occident, le dissident va dire ses quatre vérités au “monde libre” : « Non, je ne peux pas recommander votre société comme idéal de transformation de la nôtre. » Pour Soljenitsyne, si le communisme a ôté toute “vie intérieure” à l’homme, l’Occident, d’une autre manière, ne fait pas autre chose. Cinquante ans plus tard, ce discours peut être lu comme un texte prophétique.
Le déclin du courage est peut-être ce qui frappe le plus un regard étranger dans l’Occident d’aujourd’hui
Mobilisés entièrement à vivre dans le confort de « la foire du commerce », préoccupés par cette seule recherche d’un bonheur factice « bien loin de favoriser [leur] libre développement spirituel », les Occidentaux sont devenus faibles. En même temps que s’effondrent la spiritualité, l’art, la recherche de la vérité et l’envie d’une vie commune héritière des siècles chrétiens, la “vie juridique” prend le pas sur tout et « crée une atmosphère de médiocrité morale qui asphyxie les meilleurs élans de l’homme. » Soljenitsyne voit s’élever les réclamations de groupes pour lesquels le bien commun est sans intérêt et seul compte le droit absolu de “moi” : « La défense des droits de l’individu est poussée jusqu’à un tel excès que la société elle-même se trouve désarmée devant certains de ses membres. » Les actuelles revendications diversitaires aboutissent à la prise de pouvoir par des minorités vindicatives. Le désir de chaque “moi” se transforme en droit-créance : la société tout entière doit se plier à ces exigences individuelles au risque de passer pour rétrograde et arriérée. L’absence de courage et l’aveuglement des élites occidentales qui ont accepté et parfois devancé et légalisé les exigences des minorités s’accompagnent d’une effrayante duplicité quand il s’agit de faire passer en catimini les lois les plus destructrices pour notre civilisation, comme cela s’est passé tout dernièrement pour la loi dite bioéthique en France.
La perversion de la presse
Soljenitsyne critique la presse (et les mass médias en général) : propagandiste, elle pervertit, selon lui, l’opinion publique. Surtout, et c’est une surprise pour cet homme venu de l’Est totalitaire, « si on prend la presse occidentale dans son ensemble, on y observe des sympathies dirigées en gros du même côté (celui où souffle le vent du siècle) […] et tout cela a pour résultat non pas la concurrence, mais une certaine unification. » Cinquante ans plus tard, aux États-Unis, les journaux démocrates mènent la chasse jusque dans leurs colonnes et licencient les journalistes qui ont eu l’outrecuidance de réfléchir et de refuser de s’agenouiller devant les nouvelles lubies diversitaires ou progressistes. En France, nous voyons une vigilante presse de gauche distribuer les bons et les mauvais points et réclamer que soient censurées certaines chaînes d’info, certains éditorialistes ou magazines qui ont l’inconvénient de penser autrement qu’elle.
Au mitan de son discours, Soljenitsyne terrasse son auditoire : « Le système occidental, dans son état actuel d’épuisement spirituel, ne présente aucun attrait. La simple énumération des particularités de votre existence à laquelle je viens de me livrer plonge dans le plus extrême chagrin. »
L’homme occidental, abruti par la publicité et la télévision, ne peut en rien, selon lui, se croire supérieur à l’homme de l’Europe de l’Est, plus courageux, « plus profond et plus intéressant » que l’homme avachi de la masse occidentale. Constatant la gangrène des réseaux égoutiers dits sociaux, l’abaissement d’un enseignement qui ne se préoccupe plus que de faire des “citoyens du monde” écologistes et “dégenrés”, la judiciarisation et la politisation de tous les actes de la vie, l’autodestruction de l’Europe, qu’aurait pensé Soljenitsyne de notre monde actuel ? N’y aurait-il pas vu la concrétisation la plus funeste de son constat et de ses craintes ?
Trahison des élites et lâcheté collective
Si « l’ordre communiste a pu si bien tenir le coup et se renforcer à l’est », c’est d’abord parce qu’il a été soutenu par l’intelligentsia occidentale, rappelle fort justement Soljenitsyne. La France n’a pas manqué de ces adulateurs des régimes totalitaires communistes. Elle ne manque pas aujourd’hui de démagogues prêts à s’allier au pire pour, sous couvert d’une radicale transformation du monde préparant l’avènement d’un hypothétique paradis sur terre, s’accaparer opportunément quelques postes dans les sphères politiques, universitaires ou médiatiques. La cancel culture, les mouvements diversitaires, décolonialistes et “racialistes”, l’islamisation de territoires de plus en plus grands en Europe et les attentats qui se répètent sont les dangers qui nous menacent directement. « En face de ce danger, lorsqu’on a derrière soi l’acquis de tant de valeurs historiques, avec un tel niveau de liberté et de dévouement apparent à cette liberté, est-il possible de perdre à ce point la volonté de se défendre ? » Malheureusement, oui, c’est possible, pourrait-on répondre : « la couche dirigeante et la couche intellectuelle dominante » sont affalées, réjouies, dans le canapé des idéologies pseudo-humanistes de l’Open Society mondialiste ; tandis que le quidam occidental, distrait par Netflix, abruti par les émissions hanounesques et la publicité, materné par l’État, décérébré par les nouveaux dogmes progressistes, se pelotonne dans des “indignations” sans risque.
Se souvient-on des réactions après les attentats qui ont ensanglanté la France en 2015 ? Les « Vous n’aurez pas ma haine » concurrençaient alors les appels à faire une chaîne humaine sous le slogan #maindanslamain ou à déposer des ours en peluche et des dessins devant les lieux meurtris. Après le Bataclan, Le Point titrait : « Tous en terrasse !Les Français inventent “une nouvelle résistance”. » La Comédie française se lançait dans le combat avec une arme redoutable, le meurtrier slogan #theatrelovelife. Nos ennemis comprirent alors à qui ils avaient affaire. « Le déclin du courage est peut-être ce qui frappe le plus un regard étranger dans l’Occident d’aujourd’hui », déclare finalement Soljenitsyne, en 1978. Croyant en les forces traditionnelles de la vie, de l’art, de la réflexion et de la spiritualité qui permettent de « quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n’y étions entrés », il espère un sursaut de l’Occident. Malheureusement, les choses n’ont fait que s’aggraver. Un demi-siècle plus tard, qui peut affirmer que les guerres qui nous sont faites, des revendications diversitaires à l’islamisme, ne risquent pas « d’enterrer définitivement la civilisation occidentale » ?
Les foudres se sont abattues sur le philosophe, quand il a déclaré qu’en cas de second tour entre les deux extrêmes, il préférait Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon. Il a depuis précisé ses propos et fait marche arrière. En cas d’un tel duel, il préférera finalement ne pas choisir. Aurélien Marq lui écrit et lui explique en quoi il a selon lui tort.
Cher Raphaël Enthoven,
Bien que ne militant pas pour le RN, je saisis la perche que vous tendez à la fin de votre texte publié dans L’Express pour prolonger ici nos échanges entamés sur Twitter – cette fois, il me semble qu’un texte long s’y prête mieux que les brefs messages de l’oiseau bleu.
Vous l’aurez compris, je ne partage pas vos conclusions. Je reste persuadé que le RN, même s’il n’est pas mon premier choix, vaut mieux que LFI, et que si l’alternative est entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, mieux vaut s’abstenir que voter Jean-Luc Mélenchon, mais mieux vaut voter Marine Le Pen que s’abstenir.
Je regrette que vous considériez maintenant comme une faute de votre part d’avoir joué le jeu du dilemme électoral : ce n’était pas un « faux choix » ni un simple jeu de l’esprit, mais l’étude d’un cas limite qui nous oblige à aller au bout de nos raisonnements et de nos convictions pour les tester. Une forme de maïeutique. Beaucoup esquivent ces questions, pour de multiples raisons dont toutes ne sont pas honorables, vous avez eu l’honnêteté et le courage de vous y frotter. Que votre « camp » vous en ait voulu en dit long : j’attendais mieux de leur part, surtout envers vous.
Je ne partage pas votre conclusion (ce qui ne vous surprendra pas) mais je continue à apprécier votre capacité à vous remettre en cause et votre volonté de creuser la réflexion. Et bien que n'étant pas militant RN, je saisis au bond votre proposition de poursuivre la discussion !
J’ai ri à la fin de votre tribune dans L’Express : bien joué ! Mais que l’on salue votre raisonnement pour son exigence de vérité ne veut pas dire que l’on en partage tous les points ni les prémisses – et vous le savez. Ceci dit, il y a une raison pour que je ne milite pas pour le RN mais pour l’union des droites : vous avez forcé le trait, mais vous n’avez pas totalement tort. Je vois le RN et Marine Le Pen comme une prise de risque, acceptable face à l’alternative d’une catastrophe certaine, mais je préférerais qu’ils n’arrivent au pouvoir qu’au sein d’une alliance où leurs défauts seront largement tempérés. Je préférerais d’ailleurs que certains autres arrivent au pouvoir, mais je crains que ceux-là n’aient pas la base électorale suffisante pour y parvenir sans une alliance avec le RN. Je suis comme Isocrate : je préfère la démocratie athénienne à la monarchie macédonienne, mais je préfère l’union de la Grèce sous l’autorité de Philippe plutôt que l’invasion par la Perse. Bref.
Certains ont une indulgence coupable avec l’extrême gauche
Non, le vote LFI et le vote RN ne sont pas équivalents, ils ne sont pas de même valeur. Parce que leurs conséquences prévisibles ne sont pas du tout de même valeur.
Les totalitarismes d’extrême droite sont à peu près universellement condamnés, et c’est tant mieux. Mais les totalitarismes d’extrême gauche bénéficient, en France, d’une indulgence coupable. Avoir soutenu Staline, Mao, Castro voire Pol Pot n’est pas synonyme de disqualification, ni dans le monde politique, ni dans les médias, ni à l’université. Au contraire, même. Dès lors, je considère qu’un totalitarisme d’extrême-gauche rencontrerait bien moins de résistance qu’un totalitarisme d’extrême-droite, et par conséquent qu’il représente un danger plus grand. Quand la violoniste Zhang Zhang nous dit qu’elle reconnaît dans la cancel culture triomphante les caractéristiques des Gardes Rouges, nous avons le devoir de l’écouter. Quand Boualem Sansal nous dit qu’il retrouve en France les signes avant-coureurs de la guerre civile algérienne des années 90, nous avons l’obligation de l’entendre. Pour reprendre votre expression, même dans le pire des scénarios il ne s’agit pas de choisir entre la peste et la peste, mais entre une peste à laquelle on se sait hautement vulnérable et une peste contre laquelle on sait avoir développé de nombreux anticorps.
J’observe en outre que le danger principal qui pèse à la fois sur notre civilisation et sur tout ce qu’il y a d’universel dans nos valeurs est l’islamisme, c’est-à-dire la volonté de faire de l’islam la norme collective, au double sens de normal et de normatif. Le RN n’a pas pour projet de mettre fin à la liberté de conscience, ni à la liberté d’expression, ni à la souveraineté du peuple, ni à l’égalité des droits civiques entre femmes et hommes, ni d’autoriser le mariage des fillettes prépubères. Les alliés islamistes de LFI et d’EELV, eux, si. On ne risque pas sa vie en quittant le RN, alors qu’on risque sa vie en apostasiant l’islam. Ce n’est pas au nom des idées du RN qu’une jeune femme a reçu plus de 100 000 menaces de viol et de mort. Ce n’est pas dans les rangs du RN que nos concitoyens homosexuels sont en danger. Ce n’est pas au nom des idées du RN que des foules haineuses défilaient il y a quelques jours dans plusieurs capitales d’Europe en hurlant « mort aux Juifs ». Ce n’est pas au nom des idées du RN qu’un néo-sultan a déclaré qu’aucun occidental ne devait pouvoir marcher en sécurité dans la rue, qu’un prédicateur a appelé à employer l’arme nucléaire contre nous, que des attentats sont commis chaque jour dans le monde, que les droits humains les plus élémentaires sont bafoués dans des dizaines de pays.
Le RN n’est pas aujourd’hui un parti raciste
J’ajoute, enfin, que le RN n’est pas aujourd’hui un parti raciste, et que les racistes qui demeurent en son sein sont ostracisés dès qu’ils sont dénoncés. À l’extrême gauche en revanche, ils sont applaudis et on les laisse usurper le titre « d’antiracistes », comme Maboula Soumahoro qui a affirmé qu’un homme blanc ne pouvait pas, ontologiquement, avoir raison contre une femme noire. Il n’est pas possible de mettre sur le même plan une extrême droite qui défend une identité culturelle et une extrême gauche qui exalte des identités raciales. Revoici Isocrate, et son panégyrique d’Athènes : « Notre cité (….) a fait employer le nom de Grecs non plus comme celui de la race, mais comme celui de la culture, et on appelle Grecs plutôt les gens qui participent à notre éducation que ceux qui ont la même origine que nous. » Européens, nous sommes les élèves de la cité d’Athéna, ou nous ne sommes rien.
Entre le RN d’une part, et d’autre part les alliés des islamistes et des décoloniaux, il n’y a donc pas d’équivalence. Et puisque LREM se montre d’une complaisance coupable envers les alliés des monstres, puisqu’un ministre de l’Intérieur voulait s’agenouiller devant le gang Traoré et qu’une ministre de la Justice a eu pour premier réflexe de condamner Mila, je ne range pas non plus le parti au pouvoir du bon côté de la barrière. Son projet de dissolution de tout ce qui nous définit – y compris la laïcité, y compris la primauté donnée à la culture sur la « race » – dans le multiculturalisme relativiste et le « tout économique » le rend infiniment plus dangereux qu’une alliance entre la droite des valeurs et le RN.
Nous avons un autre désaccord
Vous avez écrit : « dans un monde mondialisé, la question de savoir s’il faut être de droite ou de gauche a disparu sous la question de savoir s’il faut s’ouvrir aux autres ou se refermer sur son pré carré. Et c’est à cette nouvelle alternative qu’il faut répondre. »
Non, cher Raphaël : dans ce monde mondialisé, la question est de savoir s’il faut s’ouvrir à tous vents, ou si l’on peut encore choisir à qui et à quoi on s’ouvre, et à qui et à quoi on ne s’ouvre pas.
Faut-il s’ouvrir à ceux qui ont manifesté pour exiger la mise à mort d’Asia Bibi, ou pour se réjouir du meurtre de Samuel Paty ? Faut-il s’ouvrir à ceux qui considèrent que Mila « l’a bien cherché », quand ils ne vont pas jusqu’à applaudir ses harceleurs ? Faut-il s’ouvrir aux Frères Musulmans et aux Loups Gris ? Faut-il s’ouvrir à ceux pour qui Mohammed Merah est un héros ?
Mais : faut-il s’ouvrir à ces Chinois de Hong Kong qui manifestaient pour la liberté en chantant « Alléluia » ? Aux Yézidis qui n’ont pas cédé malgré les atrocités de l’État Islamique ? Aux Iraniennes qui arrachent leurs voiles et défient les Mollahs ? À nos anciens auxiliaires afghans, menacés par les Talibans ?
Faut-il s’ouvrir à ceux qui, quelles que soient leurs origines, sont amoureux de notre culture et veulent s’assimiler à notre pays et à notre peuple, et dont une proportion croissante vote pour une droite fière de notre civilisation, et faut-il s’ouvrir à ceux qui les traitent d’« arabes de service », de « nègres de maison », de « native informants » avec la bénédiction de l’extrême gauche et la passivité complaisante de l’extrême centre ?
Si l’on s’ouvre aux uns (et dans quelles proportions ?) n’est-ce pas les trahir que de s’ouvrir aussi aux autres qui les persécutent ?
Vous devinez mes réponses. Je n’ai pas honte de refuser que notre pays s’ouvre à la barbarie. Je n’ai pas honte de refuser la « créolisation » avec des gens qui s’accrochent à des cultures tribales, racistes ou misogynes, et de préférer préserver et transmettre la civilisation qui a aboli l’esclavage et inventé la démocratie. Je n’ai pas honte de préférer m’ouvrir aux disciples de Confucius plutôt qu’à ceux d’Ibn Taymiyya. Et je n’ai pas honte de préférer être traité de facho par certains plutôt que me draper de vertu et de grands principes en laissant la France s’ouvrir à ceux pour qui « mort aux Juifs » est un cri de ralliement. Discutons-en.
L’heure est à la disparition : des cafés, des restaus, des concerts, des spectacles. Pour moi aussi, mais plus encore celle du paysage, de la mer, du ciel, de la lumière…
26 janvier 2021. Je me suis assise sur un mini escabeau dans la très jolie librairie L’Odeur du temps à Marseille pour retrouver mon souffle, ma dilatation des bronches ne me laissant pas de répit. J’ai tendu la main vers le seul livre que je pouvais atteindre sans me lever. Un tout petit livre blanc, la couverture mythique des Editions de Minuit : La disparition du paysage, Jean-Philippe Toussaint. J’ai dit tout haut : C’est dingue ça ! Et j’ai lu la 4ème de couverture :
Je passe ma convalescence à Ostende, immobilisé dans un fauteuil roulant après avoir été victime d’un attentat. Les travaux qui ont commencé sur le toit du casino bouchent progressivement ma fenêtre. Le jour n’entre quasiment plus dans l’appartement, mon horizon se scelle, le paysage disparaît irrémédiablement.
J’ai réglé les 6,90 euros et pris le tram sans ouvrir le livre pour faire durer le plaisir de l’attente. Chez moi je me jette sur un fauteuil et sur les 47 pages que je dévore en moins d’une demi-heure. Outre le fait qu’il s’agit d’un beau monologue, créé au Théâtre des Bouffes du Nord avec Denis Podalydès le 12 janvier 2021, et que j’aime énormément l’auteur, ma rencontre avec ce livre a quelque chose de fou, le fruit d’un hasard rigolard, le génie d’un dieu malin, très, mais alors vraiment très, en forme. Je vous explique.
J’ai loué un appartement voilà un an au nord de Marseille dans une zone en plein bouleversement : un projet gigantesque de recomposition urbaine baptisé Euroméditerranée, lancé il y a 25 ans et piloté par l’État.
C’est sans doute une bonne idée de créer une nouvelle centralité pour désenclaver la ville et réhabiliter des quartiers d’une grande pauvreté, je n’en sais rien. Ce que je sais c’est que je subis les conséquences d’une urbanisation qui en ce qui me concerne est sauvage. Résumons. Je suis entrée dans un appartement qui, tout de suite, m’a profondément séduite. Après des mois de galère boulevard Baille (un coin très prisé de Giono devenu une artère sale et pétaradante), dans un deux pièces certes très « marseillais » (les trois fenêtres, l’escalier en colimaçon) mais se barrant en sucettes si je puis me permettre (le plafond de ma cuisine s’est effondré la même semaine que la malheureuse rue d’Aubagne), j’ai un coup ce foudre pour mon nouvel home, sa clarté, la simplicité de son agencement, la superbe idée de situer l’entrée uniquement par une vaste loggia – comme si je passais par mon jardin pour rentrer chez moi ; j’ai aimé la grande salle, cuisine intégrée, s’étendant entre la lumière de la loggia et celle d’une des deux fenêtres à l’autre bout de la pièce. Je traversais l’espace à belles enjambées juste pour le plaisir. Pas d’obstacle hormis mes cartons, pas de tournicotage dans des couloirs, pas de rideau, juste de la lumière et du ciel.
J’ai une bordée d’injures aux lèvres chaque fois que je lève les yeux sur la fenêtre de salle à manger ou de chambre. Je me sens enfermée, étouffée. Cernée. On me prend la lumière, les ciels, le soleil, la vie changeante, (é)mouvante…
Au moment où je prends possession des lieux, heureuse, cela fait des mois que j’attends, je suis abasourdie par un bruit infernal dû à des travaux devant la fenêtre du fond de la salle et celle de ma chambre. À la signature l’immeuble n’étant pas fini, j’avais visité un appartement témoin au rez-de-chaussée. J’avais bien vu quelques fondations tout près et j’avais reçu une réponse assez évasive à ma question, sans insister plus, et cela, j’en conviens, c’est de ma faute, ma très grande faute…
Appel du large
Donc à l’état des lieux, je découvre deux immeubles en construction de un ou deux étages maximum, je ne sais plus, qui ne vont pas s’en tenir là, on me l’accorde, mais tétanisée par le vacarme, je ne pose pas la question sur la hauteur exacte prévue. On me fait visiter dans l’heure, situé à Longchamp, quartier plutôt rupin, un autre appartement très calme. Et tristounet. Non c’est celui-là, dont j’ai beaucoup rêvé, qui me plait – je prends. Le boucan, je vais m’en arranger : le chantier s’arrête le week-end et finit le soir vers 16 heures. Et je me régale de la vue : depuis la loggia, en fin de soirée ou la nuit, sur une écharpe de mer, avec de temps en temps un ferry qui mugit – je me prends pour Marius et son envie obsédante de départ, j’entends la voix de son formidable interprète Pierre Fresnay, je récite un vers de Louis Brauquier, poète qui inspira Pagnol « Et puissance enfin sur mon âme/Des grands mâts et de la mer/que j’ai tant de fois chantés » ; depuis la salle dans l’encadrement de la 2ème fenêtre, je m’extasie sur les couchants éblouissants se fondant dans une mer sur laquelle vient mourir une très belle tour, la tour de Zaha Hadid (que j’appelle la tour Redingote, car elle m’évoque cet habit ample et long dont les basques se rejoignent par-devant). Le matin je tire l’unique rideau de l’appartement, celui de ma chambre, et j’ai pour moi le ciel souvent bleu comme vous savez et à l’horizon les collines de l’Estaque ocre d’or, rouille, brun foncé. Cependant au fil des jours et des semaines, les étages des deux immeubles s’élèvent et un troisième, derrière les deux premiers, sort de terre.
Un matin fin de l’éblouissement (et du déni), je suis obligée de refermer les rideaux pour m’habiller. Ces constructions sont très proches et je commence à voir les balcons d’où je verrai un jour les futurs voisins prendre leur petit déj, et même saurai s’ils sont thé ou café. Ce jour-là je vais devant le chantier pour héler un ouvrier qui m’apprend l’ampleur du désastre : 9 et 10 étages, 19 pour le troisième, fin prévue dans un an.
Seconde prise de conscience : c’est dans la nuit et ses lumières, sur le rebord de la fenêtre de la salle, que je faisais mes pompes pour muscler mes p’tits bras et fortifier mes poumons. Désormais c’est dans le béton. Pour tout dire, tout ça commence à m’oppresser. C’est ballot pour quelqu’un qui souffre de gros problèmes de souffle – ce qui explique en partie mon emballement pour l’appartement qui « respirait » si bien.
Enfin un jour, assise sur mon divan pour procéder à ma kiné respiratoire quotidienne, je constate que je ne vois plus le ciel mais l’échafaudage rouge du prochain étage. Si je me tiens debout, le ciel est encore là, portion congrue et pour combien de temps ?
Bref, les immeubles s’érigent, se hissent et me hérissent de plus en plus. La disparition du paysage est annoncée. Bonjour Philippe Toussaint. J’ai plein de questions à vous poser. Oui, on sait que les lecteurs s’identifient facilement et que c’est même la preuve d’un livre réussi, oui, mais quand même. À la 3ème page, j’apprends que l’histoire se passe au 6ème étage. J’habite au 6ème étage. Trois lignes plus loin, je lis : « De la fenêtre, on aperçoit la mer par dessus le toit du casino. » Je réitère mon interjection : Quand même ! Ce que voit l’homme en fauteuil roulant dans l’encadrement de sa fenêtre, « ce grand tableau immobile » – et il ne peut voir que ça – lui donne la sensation d’être dans un musée. Je n’ai pas été victime d’un attentat, je ne suis pas sans relations sociales, je ne reste pas du matin au soir devant ma fenêtre. Pourtant, bien que sur mes deux jambes, entre mon essoufflement chronique et le confinement pandémique, je peux là encore m’identifier car chaque sortie est pour moi un challenge. Analogie encore, le personnage parvient de temps en temps à s’envoler sur son imaginaire vers des paysages asiatiques et un soir, à la tombée du jour, dans le ciel d’Ostende, Tokyo lui apparaît soudain au loin. J’ai souvent éprouvé une illusion semblable l’été 2020 sur la loggia où la vue n’était pas encore confisquée. J’adorais ces « (…) miroitements de pierreries et bracelets de lumière piquetée, guirlandes et lignes brisées de points lumineux dorés, souvent minuscules, stables ou scintillants, proches et lointains (…) » Hallucination se demande-t-il ou « simples réminiscences de mes livres et plus particulièrement ce roman qui se passe à Tokyo que j’ai écrit il y a quelques années ici même. »
Ne divulgâchons rien
Je ne vais pas tout dire, ne vous inquiétez pas cher Jean-Philippe Toussaint, car ce texte mérite, nonobstant mes élucubrations, une entière lecture. J’en viens donc au nœud de l’histoire. Un beau matin il y a du monde sur le toit du casino habituellement désert : des hommes bien habillés avec des casques de chantiers sur la tête. Mes ouvriers à moi ont aussi des casques. Les uns et les autres nous révèlent que le casino pour lui et les immeubles pour moi sont bien plus proches que nous le pensions de nos appartements, 30 mètres pour lui, je dirais 15 ou 20 pour moi.
L’analogie se renforce : des travaux commencent sur le toit du casino tandis qu’ils se précisent dans les immeubles qui me font face. Tous les deux nous voyons « des grues de levage, dont les flèches tournent lentement vers le ciel pour aller déposer leurs charges au terme de trajectoires millimétrées.On livre des plaques d’acier emballées sous film plastique, des palettes de brique sont entreposées sur des caillebotis métalliques. » OUI oui ! c’est exactement ça ! Notre narrateur met un certain temps à comprendre ce qu’il se passe : On est en train d’ajouter un étage au casino d’Ostende. Il constate que le niveau du bâtiment montant inexorablement, sa vue se bouche de plus en plus, c’est une marée de béton qui monte à la verticale le long de sa fenêtre. J’en suis à cette étape – ça monte ! inexorablement le fait est. J’ai une bordée d’injures aux lèvres chaque fois que je lève les yeux sur la fenêtre de salle à manger ou de chambre. Je me sens enfermée, étouffée. Cernée. On me prend la lumière, les ciels, le soleil, la vie changeante, (é)mouvante.De plus les ouvriers, fort discrets au demeurant mais d’une efficacité redoutable, sont désormais à ma hauteur, au 6ème, Ok je cède : j’accroche un rideau orange à la fenêtre.
D’autres surprises m’attendent. La deuxième fenêtre de la salle que je pensais épargnée est également attaquée ! La tour Jean Nouvel, dite La Marseillaise, n’est pas touchée, je garde une échappée maritime, mais la Redingote est rongée sur sa droite ce qui invalide son élégance, sans compter un grand pan de ciel et de collines qui disparaissent. Rien que de l’écrire ma colère enfle. Je la neutralise en délirant sur ce que je pourrais imaginer pour tout stopper et faire réapparaître le paysage : découverte de vestiges historiques, crash d’un avion ou krach financier, effondrement sans raison apparentes, mini-tremblement de terre, violation du permis de construire… Sujet de nouvelle, me dis-je, ou même d’un roman ! Et l’actualité en cette mi-avril sur la Villa Valmer, joyau patrimonial de Marseille mis en danger par un promoteur imprudent, m’encourage : « Je pense que c’est bien parti pour un arrêt du chantier » a lancé le Maire… Sort au même moment un film « La bataille de La Plaine » (2016-2019) qui raconte la fin d’un espace cher aux habitants dans un objectif de gentrification disent ces derniers, de réhabilitation selon la mairie. Sans oublier, entre autres, en 2017, l’affaire de la carrière de La Corderie du VIème siècle, dans le 7ème arrondissement, sur le terrain où le groupe Vinci construisait 109 logements et 3 parkings… Je crois changer de sujet en écoutant Laurent Tillon sur 28 minutes qui raconte s’être lié d’amitié depuis très longtemps avec un chêne de 32 mètres (Etre un chêne, Actes Sud). Las ! il précise : « soit un immeuble de 10 étages ». Très bientôt, j’aurai donc l’équivalent d’un chêne de béton devant moi, alléluia.
18 mars 2021. Encore un minuscule bout des collines de l’Estaque. Va-t-il disparaître ? Oui…
5 avril 2021. Quand je passe à pied à côté des trois immeubles – celui de 9 et celui de 10 arrivent à leur fin, le 3ème en est aussi à 10, mais il continue son ascension – je vois trois mastodontes, gigantesques mammifères menaçants, trois monstres ! On se calme.
12 avril 2021. Je tire le rideau de la fenêtre de ma chambre. Un nuage d’un rose tendre, guilleret, sur un ciel bleu layette. La dernière trouée dans le béton. Eux aussi, les merveilleux nuages vont disparaître. « Le paysage s’est éteint à jamais devant moi, je ne peux plus compter sur le secours éphémère de la contemplation passive du ciel ou de la mer. » Non, je ne parle pas de moi ! rassurez-vous, c’est le personnage qui s’exprime… L’identification s’arrête ici.
Quand une résolution du Conseil des droits de l’homme de l’ONU est saluée par un groupe terroriste et considérée comme « honteuse » par un pays démocratique, la question sur la pertinence du travail de l’institution dont la mission principale est d’assurer la paix dans le monde se pose en toute légitimité…
Encore plus quand le fonctionnement de celle-ci est continuellement critiqué par les présidents successifs du pays qui participe à plus grande échelle à son financement. Avec l’ouverture la semaine dernière d’une enquête internationale sur les frappes de l’armée israélienne lors du récent conflit qui l’a opposée au Hamas, pour étudier si ces frappes pouvaient constituer des crimes de guerre, l’ONU n’a pas cherché, hélas, à se défaire de sa réputation. Celle de l’organisation qui depuis de longues années ne parvient pas ni à prévenir les conflits régionaux, ni à agir vite et efficacement quand ceux-ci éclatent.
Même les présidents américains ne l’apprécient pas
On connaissait le dédain pour le rôle des Nations Unies de Donald Trump. Qui a notamment reproché à l’institution lors de son discours à l’Assemble générale en septembre 2017 de « ne pas se focaliser sur le résultat, mais sur le process et la bureaucratie ». On a découvert également que son prédécesseur, Barack Obama, pourtant adulé par les diplomates du monde entier n’a pas ménagé l’apport de la plus importante organisation internationale. Dans ses mémoires Une terre promise sorties il y a quelques mois on peut ainsi lire : «… Même après la guerre froide ses états membres (i.e. de l’ONU) ont manqué soit les moyens, soit la volonté collective de reconstruire les pays en faillite comme la Somalie ou empêcher les massacres ethniques dans des pays comme le Sri Lanka ».
Pour rappel, l’ancien président américain fait référence à la tuerie de dizaines de milliers des civils tamouls (une ethnie minoritaire au Sri Lanka) par les forces armées du gouvernement du pays lors de leur offensive contre les rebelles, les Tigres tamouls en 2009. Obama a sans doute des remords bien personnels au regard de ce drame, car cette année-là il a reçu le prix Nobel de la Paix.
Un maintien de la paix inefficace
Le CV de l’ONU en matière du maintien de la paix depuis quatre décennies est en effet « impressionnant » : Cambodge, Afghanistan, Yougoslavie, Haut-Karabagh, Rwanda, Tchétchénie, Congo, Irak, Libye, Syrie, Birmanie, Nigeria, Ukraine, Soudan, Yémen, Mali pour ne citer que les conflits ayant souvent tourné au massacre des civils voire au génocide et dont nous avons été tous les témoins désespérés. Des millions de vies humaines emportées, des ravages économiques, sociaux, sanitaires, culturels, psychiques qui laissent les séquelles chez les peuples entiers pour de nombreuses années à venir. Qui provoquent la migration des populations fuyant l’horreur, arrivant sur le sol des pays européens ou tout est différent et étranger – les mœurs, les paysages, les couleurs, les odeurs… Ces migrants qui se sentent mal à l’aise dans cet exil, qui se mettent souvent à la marge de la société qui leur a offert un refuge. Sans parler de ceux qui craquent, qui se radicalisent et rajoutent du malheur au tas de problèmes que les pays même les plus développés traversent ces deniers décennies.
À une époque où la conscience collective de nos sociétés porte tellement sur le bien-être des minorités de tous bords, de l’environnement ou encore des animaux, aucun pouvoir ne semble être réellement préoccupé par la nécessité d’avoir un régulateur international, un tiers de confiance qui s’occuperait avec volonté et autorité de l’accompagnement des pays en difficulté politique, économique ou encore climatique. Il y a l’ONU, et l’ONU sait bien montrer au monde entier toute son importance…
Israël, le bouc-émissaire de l’ONU
Depuis la création du Conseil des droits de l’homme en 2006, Israël a été le seul pays à l’ordre de jour de chaque session ! Les sept premières années de son existence, le Conseil a émis 45 résolutions condamnant Israël, soit plus que pour tous les autres pays du monde consolidés. En 2020, l’année de la pandémie qui a anéanti le fonctionnement économique et social de l’humanité comme jamais dans son histoire, mais l’année aussi des accords historiques d’Abraham au Proche-Orient l’Assemblée générale a rédigé 17 (!) résolutions contre Israël, bien évidemment plus que pour tous les autres pays réunis.
Cet acharnement de l’ONU sur Israël qui cherche à représenter ce pays comme le principal danger pour le monde est en réalité un moyen très habile et très ancien pour cacher sa propre impuissance, son bilan désastreux dans la gestion des crises géopolitiques et les conséquences que le monde entier subit de mille manières différentes. Le temps n’est-il pas venu de stopper cette hémorragie et de tourner la page d’une institution qui a failli ? Qui a laissé couler trop de sang dans les zones des conflits, mais également, de plus en plus dans les pays qui ont tendu la main à ceux qui fuient les guerres et la misère.
Vivre la nuit, rêver le jour, les mémoires de Christophe, le chanteur-dandy mort en avril 2020, viennent de paraître.
Pascal Louvrier vient de publier Vérité BB, chez TOHU-BOHU éditions NDLR.
En lisant les souvenirs de Christophe, ma mémoire a entrebâillé la porte et une image poignante en a profité pour tenter une sortie. C’était à Gordes, l’été, lors d’un concert sous le ciel étoilé, dans la chaleur d’un crépuscule grandiose. C’est mon amie qui, par intuition, avait décidé de prendre une rue en pente. Je l’avais suivie et nous étions tombés sur la scène où le chanteur se produirait aux environs de 21 heures.
Récital fabuleux
Christophe a donné un récital fabuleux. Entre deux tubes, il a pris un tabouret, s’est assis et a siroté un whisky. Il a beaucoup parlé, de sa voix un peu timide et saccadée, pas mal de digressions, de ses potes apiculteurs, des vrais écolos qui protègent la terre, sans idéologie, mais il a dit tout ça sans aigreur, avec humour, ironie voltairienne, comme le type qui a trop longtemps crié « Aline ! », alors qu’il était le dernier dandy à chanter des textes inspirés de poésie rimbaldienne et à composer des musiques complexes, magicien des sons. Il semblait heureux d’être là. Alors il a glissé une confidence. Il a évoqué son éditeur qui espérait depuis des années son autobiographie. Il avait touché un gros paquet de fric. Mais il n’avait pas le temps, et puis il n’y arrivait pas, il raturait beaucoup, une vie trop remplie, des trucs pas toujours faciles à lâcher. Il avait dit qu’il transformerait ce livre improbable en one man show, où il raconterait les grands moments de sa vie en bottes mexicaines, veste de soie rose, lunettes verres fumés et Ferrari, « dans ce luxe qui s’effondre ». Ou en cuir noir, qui protège du désespoir.
Et puis Christophe est mort, et mon amie s’est absentée. J’ai lu le cœur gros ses souvenirs dont l’écriture le rebutait, comme si l’appel de la vie était plus fort que tout. Le livre de Christophe, poétiquement intitulé Vivre la nuit, rêver le jour, réunit, en courts chapitres, des morceaux de son existence, avec des digressions (toujours avec lui), des retours en arrière, des accélérations dignes de sa Ferrari Daytona, achetée en 1982, pour 20 briques.
Il raconte qu’il a décidé de la revendre quelques mois plus tard aux enchères. Il a mis un prix de réserve à 350 briques. Véronique, sa femme, était présente. La Ferrari a atteint 335. Christophe n’a pas levé la main pour la laisser partir à ce prix. Personne n’a surenchéri. Christophe l’a donc gardée. Ça résume le dandy qu’il fut.
Lucidité et folie douce
Véronique, il l’a épousée en 1970. Il l’a quittée en 2000, n’a jamais divorcé. Christophe confie : « Je suis parti parce que Véronique se détachait et qu’on s’engueulait tout le temps. Pourtant, cette séparation, je ne l’ai jamais vraiment bien comprise. » Il ajoute : « Véronique n’en reste pas moins la femme de ma vie. » Le couple a eu une fille, Lucie. À son propos, il balance une phrase très dure, hélas elliptique : « La chose dont je suis le plus fier est d’aimer ma fille alors qu’elle ne m’aime pas. »
Un artiste, c’est très difficile à comprendre. Comment ne pas tomber, bousculé par la lucidité et la folie à la fois.
Christophe est né le 13 octobre 1945, à Juvisy, d’un père d’origine italienne (Bevilacqua), chef d’entreprise, et d’une mère déjantée, conductrice de bus, adorant les voitures de sport. Avant de divorcer, elle a fait plusieurs tentatives de suicide. « Un jour, elle s’est barrée de la maison en m’emmenant avec elle, se souvient son fils. Je ne sais plus dans quelle direction nous sommes allés, on a dû rouler pendant deux cents kilomètres dans sa Simca 8 Sport à fond la caisse sous la pluie. » De quoi vivre furieusement, pas comme les autres, jamais.
Aline a existé
Christophe évoque son adolescence sans trop s’attarder, toujours en fuite en fait, mauvais élève, adorant faire du stop, découvrant la musique grâce à sa première guitare, espagnole, offerte par son frère Gégé, etc. Le puzzle prend forme. La pièce Aline, par exemple. Le succès fou, décollage immédiat de sa carrière. Aline, elle a existé. « Elle s’appelait Aline Natanovitch et était apprentie assistante dentaire dans un cabinet du Montparnasse », révèle Christophe. Mais il était amoureux de sa copine, Danièle Perez, qui est devenue sa compagne. Sur la pochette du 45 tours, « le doux visage », c’est elle en réalité. Il a beaucoup menti aux journalistes. Comme dans ce livre. « Le mensonge, c’est un peu ma vérité », écrit-il. « La vérité, personne ne la connaît, et heureusement que le mensonge existe, car le réel est parfois un cauchemar. » Nous sommes prévenus.
Christophe raconte ses longues traversées nocturnes, l’alcool, la drogue, la réussite, le milieu du show-biz, ses rencontres importantes (Elvis, Darry Cowl, Bashung, Jean-Michel Jarre), le cinéma, le fétichisme, sa passion pour Bardot, les juke-box, sa méthode de travail qui est tout sauf une méthode.
Le silence immobile d’une rencontre
C’est passionnant. Et émouvant parce qu’il est mort à Brest, le 16 avril 2020, et qu’il a largué les amarres pour une destination inconnue, sur son bateau dont il m’avait envoyé une photo que je n’ai pas su conserver. Il nous reste son univers musical, ses textes, « le silence immobile d’une rencontre », son monde à lui. Précieux.
Christophe, pour conclure (provisoirement) :
« La femme qui t’aime, Tu sais pas pourquoi elle t’aime et elle non plus Quand la cassette est finie, elle s’barre ailleurs Tu ne sais pas pourquoi et elle non plus »
Christophe, Vivre la nuit, rêver le jour, Denoël, 2021.
Canoës est composé de huit récits qui sont autant de variations américaines autour du thème de la voix humaine.
Maylis de Kerangal est réputée pour des romans comme Naissance d’un pont (prix Médicis 2010) ou Réparer les vivants. Sa manière de raconter des histoires s’appuie sur une documentation technique irréfutable, à partir de quoi elle développe une écriture ample et profonde, qui fait surgir la beauté d’une description hallucinée du réel. On lui a quelquefois reproché cette objectivité romanesque, que certains lecteurs ont jugé très lourde, très ardue. Avec son nouveau livre, Canoës, Maylis de Kerangal a essayé de montrer qu’elle pouvait écrire avec plus de sensibilité apparente, en allant chercher en elle-même la substance de son récit.
Une inspiration autobiographique
Elle nous présente ainsi ce qu’elle a voulu faire, en quatrième de couverture : « J’ai conçu Canoës comme un roman en pièces détachées : une novella centrale, Mustang, et autour, tels des satellites, sept récits. » Maylis de Kerangal évite d’utiliser le mot « nouvelle », qui fait fuir le lecteur français. Le texte « Mustang » est le plus long. C’est aussi le plus autobiographique, avec « Ontario » et, peut-être, « Bivouac », mais rien ne dit que les autres ne le sont pas. On peut donc estimer que Maylis de Kerangal, dans cette suite de récits, s’est inspiré de son propre vécu. Nous restons évidemment très loin de ce qu’on appelle l’autofiction, grâce en particulier à une forme toujours très travaillée, une prose qui se distancie avec une certaine froideur, un regard sur elle-même qui ne débouche jamais sur la moindre complaisance ‒ et qui, de manière générale, demeure plein de retenue, comme si Maylis de Kerangal cherchait la neutralité à tout prix à travers une écriture éminemment littéraire.
Autour de la voix humaine
Le but de Maylis de Kerangal, dans Canoës, a été d’écrire ces huit « récits » à partir d’un thème qui l’intéressait tout particulièrement : la voix humaine. La nouvelle « Mustang » est la seule qui déborde ce présupposé, mais néanmoins en l’utilisant toujours comme une clef de voûte. La narratrice y raconte son séjour aux Etats-Unis avec son compagnon et leur fils. Pour exprimer le choc de cette émigration temporaire sur un campus du Colorado, elle note que la voix de son compagnon se modifie, dans ce nouveau milieu, au sein de cette nouvelle langue : « […] les jours suivants, écrit-elle, la modification impalpable du premier soir s’est précisée, elle est devenue un grain, infime certes mais qui me perturbe ». Pour Maylis de Kerangal, la voix et ses métamorphoses les plus légères sont un élément révélateur au plus profond de ce que les personnages sont en train de vivre, dans une réalité qui leur échappe. Ainsi, dans « Nevermore », où une femme enregistre une lecture du Corbeau d’Edgar Poe, c’est par son travail répétitif sur sa voix que la lectrice en redécouvre une plus authentique, enfouie en elle : « Alors, je me suis remise à lire, mais ce n’était pas ma voix, c’était la voix d’une inconnue, c’était la voix d’une autre… »
Les femmes (plus que les hommes), dans Canoës, découvrent l’étrangeté du monde à travers l’altérité de leur propre voix. Leur identité même est remise en question, les traumatismes anciens ressurgissent. Pour Maylis de Kerangal, c’est dans la voix que réside l’âme d’un être humain, son disque dur. Encore faut-il déconstruire cette voix, la torturer, presque, afin de la transfigurer, pour tout simplement renaître.
Une littérature du neutre
On comprend dès lors, dans ces récits, la nécessité d’un apport personnel de l’auteur. Cet apport est, nous l’avons vu, constamment restreint. Est-ce qu’il faut le regretter ? On peut par exemple estimer que le récit « Mustang » aurait pu être développé considérablement, et ne pas rester une simple novella, mais devenir un vrai et gros roman, dont nous ne lisons ici, de fait, qu’une esquisse frustrante. Maylis de Kerangal passe rapidement (trop rapidement, peut-être) sur beaucoup d’aspects qui sont manifestement essentiels pour elle, concernant par exemple le territoire américain qu’elle découvre avec un mélange d’éblouissement et de déception : « l’éternelle histoire de la civilisation et du progrès, ou comment l’homme blanc s’était rendu maître de la terre […] la destruction des Indiens des Grande Plaines ». Elle visite le musée de Denver : « c’était la réalité de la disparition des Indiens qui devenait palpable ». On perçoit souvent dans Canoës des allusions à des débats anthropologiques pointus. Maylis de Kerangal les présente, dans ses récits, d’une manière naturelle, sans a priori contestables, mais en montrant à quel point elle en est elle-même passionnée. Elle aurait pu en dire plus.
Pour mieux définir l’art romanesque de Maylis de Kerangal, il faudrait peut-être recourir à cette vieille notion de neutre que Roland Barthes et Maurice Blanchot avaient mise en lumière, il y a bien des années. Blanchot écrivait par exemple ceci : « Quelque chose est à l’œuvre de par le neutre, qui est aussitôt œuvre de désœuvrement : il y a un effet de neutre ‒ cela dit la passivité du neutre… » Dans la plupart des récits de Canoës ‒ qui auraient fasciné Blanchot ‒ on retrouve, derrière le neutre, une pensée du désœuvrement, sans doute une clef pour comprendre la littérature de Maylis de Kerangal : sa propension à peindre les choses inertes, sa façon de décrire des états d’âme passifs, en suspens, et son goût pour les personnages noyés dans une modernité factice. Canoës, dans son parcours global, apparaît comme une sorte de contrepoint bienvenu, nous annonçant que cette œuvre, « œuvre de désœuvrement » s’il en fût, promet pour la suite bien des merveilles possibles, dont il faudra sûrement tenir compte.
La série espagnole Antidisturbios de Rodriguo Sorogoyen est désormais disponible sur Canal Plus. Une vision intéressante de la police espagnole.
Le duo du cinéma espagnol composé du réalisateur Rodriguo Sorogoyen et de la scénariste Isabel Peña est particulièrement apprécié en France depuis les sorties des films Que Dios nos perdone (2016), El Reino (2018) et Madre (2019). Le thème de leur mini-série Antidisturbios (2020) sur le quotidien d’une brigade anti-émeute à Madrid accusée de bavure – que vient de diffuser la chaîne Canal Plus en France – interpelle particulièrement de ce côté des Pyrénées alors que notre pays traverse une crise importante de confiance dans sa police.
L’intense communion entre les forces de l’ordre et la population française au moment des attentats terroristes de 2015 symbolisée par l’image de Parisiens formant une haie d’honneur pour applaudir le passage de fourgons de CRS (notre équivalent français de la Policía antidisturbios) pendant les grandes manifestations de soutien aux victimes de Charlie Hebdo et du Bataclan, a depuis laissé la place au rejet et à la haine des policiers pour une partie des Français, certes minoritaire, mais bruyante.
L’instauration d’une journée d’hommage à la Police nationale le 9 juillet ne devrait rien y changer. D’un côté, la répression du mouvement des violences commises par les classes populaires et déclassées des Gilets jaunes, et de l’autre les positions d’une frange privilégiée de la société française et de certains médias bien-pensants qui tentent d’imiter le prétendu progressisme nord-américain en dénonçant les violences policières, ont pris les forces de l’ordre dans un étau idéologique.
Les assassinats récents de plusieurs d’entre eux et les revendications de meilleures conditions de travail ont conduit les policiers à une grande manifestation le 19 mai à Paris devant l’Assemblée nationale. Une fois de plus, cela a été l’occasion pour une partie de la gauche de critiquer l’institution policière, à l’image de la candidate du PS pour l’élection régionale d’Île-de-France Audrey Pulvar qui a trouvé ce rassemblement « glaçant » ou bien du leader de La France Insoumise Jean-Luc Mélenchon qui en a dénoncé le « caractère factieux ».
— Le Parisien | Paris (@LeParisien_75) May 22, 2021
Notre pays a une longue tradition de haine de la police partagée par les extrémistes : depuis les ligues d’extrême droite dans les années 1930, jusqu’à l’extrême gauche en mai 1968 criant « CRS : SS ! ».
En Espagne aussi, la police est mal aimée
Pour les Français, les forces de l’ordre espagnoles ont une image d’autorité crainte mais aussi respectée. Tout habitant des zones transfrontalières sait très bien qu’il ne faut pas plaisanter lors d’un contrôle de la Guardia civil, de la Policía nacional ou d’une police régionale comme les Mossos d’Esquadra en Catalogne… La différence avec l’irrespect croissant envers l’autorité policière en France est ainsi très frappante. Néanmoins, dans la série Antidisturbios qui débute avec une opération d’expulsion d’un logement virant au drame avec la mort accidentelle d’un migrant, les créateurs Sorogoyen et Peña montrent également cette haine « anti-flics » présente dans la société espagnole.
Ce qui fait toute la force de la série, c’est de ne pas juger ces individus aux caractères et motivations différents qui composent cette « famille » unie, exerçant un métier difficile, ingrat, sans aucune reconnaissance des pouvoirs publics ni de la population.
Ils sont en première ligne des difficultés de la société (violences urbaines, terrorisme, crises migratoires, crises du logement, etc.) et ne bénéficient d’aucune considération pour autant. Au contraire, ils sont pointés du doigt par la « bien-pensance » (associations politisées, magistrats et autres notables) comme des « animaux » armés de matraques.
Un fragment de lutte des classes avec une inversion de valeurs que dénonçait déjà Pier Paolo Pasolini (qu’on peut difficilement soupçonner de fascisme) quand il fustigeait en 1968 les étudiants s’en prenant aux policiers, car les premiers étaient des « fils à papa » alors que les seconds étaient issus de la classe ouvrière.
Dans le même sens, les policiers d’Antidisturbios sont représentatifs d’un prolétariat mal aimé et mal considéré par ceux qu’ils protègent au quotidien.
Sans la révéler, la dernière image de la série rappelle un élément important du film La Grande Illusion de Jean Renoir (1937) dans lequel, même si la solidarité nationale entre un officier aristocratique et un simple soldat l’emporte, elle montre déjà quelques fissures au profit d’une solidarité de classes sociales.
Au-delà des clivages politiques et des différences de classes sociales, il est commun de dire que « la sécurité est la première des libertés ». Un des personnages de policiers d’Antidisturbios répond lors d’une audition des affaires internes : « Je ne fais pas ce métier pour cogner sur les gens. Je le fais pour plusieurs raisons. J’espère aider la société à fonctionner un peu mieux et être utile ». Il est temps de les en remercier, des deux côtés des Pyrénées.
Le député européen Jérôme Rivière (groupe Identité et Démocratie) publie Tocsin: Chroniques contre les liquidateurs de la France (Editions La Nouvelle Librairie). Grand entretien.
Causeur. Commençons par l’actualité politique. Vous étiez député des Alpes Maritimes et vous connaissez bien les personnages clé de la campagne des régionales en PACA – Estrosi, Ciotti, Mariani. Quelle est votre analyse de la situation politique dans la région ?
Jérôme Rivière. J’attendais une recomposition politique mais je pensais qu’elle allait avoir lieu à l’issue des élections régionales. Les choses vont beaucoup plus vite qu’on ne pouvait l’imaginer et je suis donc heureusement surpris qu’elle ait lieu avant cette échéance.
Renaud Muselier, qui n’a jamais été élu président de région – en 2015 c’était Christian Estrosi qui était tête de liste – a été pris de panique et il s’est précipité dans le piège tendu par Emmanuel Macron. Sa manœuvre désespérée a exposé son véritable visage : un élu qui n’est pas assis sur un socle de convictions, mais motivé exclusivement par l’ambition de rester président de la région PACA. Pour les électeurs, ce n’est pas suffisant. On n’est pas candidat pour un poste mais pour mettre en œuvre un projet. Or il ne sait pas ce qu’il veut faire, car il ne sait pas avec qui il veut gouverner la région. En conséquence, je crois qu’il sera désavoué dans les urnes de façon très importante.
Quand aujourd’hui, l’UE choisit d’allouer des crédits aux régions plutôt que de l’allouer aux États, c’est l’expression de cette volonté de déconstruire les États.
Est-ce que les manœuvres politiques en PACA dévoilent un nouveau rapport des forces dans les relations entre les appareils nationaux et les élus des villes et des régions ? Estrosi est-il devenu un baron capable de négocier directement avec le président et les partis ?
Il n’y a pas vraiment un rapport de force parce que le parti Les Républicains est mort, c’est une coquille vide aujourd’hui. Christian Estrosi et Valérie Pécresse ont d’ailleurs créé leur propre parti politique. L’analyse que font Christian Estrosi et Hubert Falco est que le choix politique à faire en France est entre le projet mondialiste porté par Emmanuel Macron et le projet national porté par Marine Le Pen. Ils font donc un choix idéologique cohérent « je suis avec les mondialistes, et donc je m’allie avec Macron ». Ceux qui refusent de choisir sont en difficulté. Je constate qu’Éric Ciotti est très près lui aussi de faire un choix car il a dit qu’il refuserait de s’allier avec Macron et son projet mondialiste. Il ne lui reste donc plus qu’à franchir le dernier pas et à aller jusqu’au bout de sa logique. Si son projet est de dire « je vais voter blanc », il ne pourra pas se présenter aux élections législatives. Tous ces élus qui disent refuser le projet de Macron mais n’osent pas dire que le seul autre projet est porté par Marine Le Pen, doivent faire le choix de la cohérence sinon, ils sont condamnés à disparaître.
Des alliances au niveau régional ne sont pas forcément les mêmes que des arrangements au niveau national. Les enjeux et les compétences ne sont pas les mêmes…
Je ne partage pas cette analyse. Je pense qu’il y a des tendances politiques nationales extrêmement fortes en raison de l’état de la France. Les élections régionales arrivent à un moment où les Français sont inquiets sur des sujets comme la sécurité et l’immigration où enjeux régionaux et nationaux convergent. Ce sont des sujets très sérieux, mais qui aujourd’hui ne font pas partie des débats de la campagne des régionales. C’est la raison pour laquelle nos candidats du Rassemblement National ont souhaité mettre ces inquiétudes en matière de sécurité à l’ordre du jour et y répondre.
Mais ces sujets ne font pas partie des prérogatives des régions !
Si ! Dans le domaine des transports, des lycées, il y a des actions à mener. Nous avons des propositions concrètes, notamment de mettre partout où les collectivités mettent 1€ en matière de sécurité, 1€ supplémentaire de la part de la région. Je crois que le débat national est en train d’écraser l’enjeu régional de ces élections. C’est une sorte d’avant-premier tour des présidentielles.
D’accord, mais alors, que peut-on reprocher à Estrosi en matière de sécurité ou d’immigration ?
On peut lui reprocher de soutenir très clairement la politique de Macron ! Après avoir tenu dans le passé des propos parfois excessifs, il a basculé pour devenir le chantre du « vivre-ensemble », et de la société multiculturelle. Il nie désormais le lien entre immigration et insécurité. Cela n’a rien à voir avec le personnage qu’il a pu être. En 1998, quand nous étions conseiller régional l’un et l’autre, j’ai assisté à un échange téléphonique de Christian Estrosi demandant le soutien de Jean-Marie Le Pen. Il n’a aucune conviction, les élections sont pour lui avant tout un exercice afin de « gagner le pouvoir » et de le conserver, sans réellement se préoccuper du projet qu’il propose à ces concitoyens. C’est cela qui pose un problème aux électeurs, car ils ne sont plus dupes. On ne leur propose aucun projet. Renaud Muselier, par exemple, je ne saurais pas vous dire ce qu’il propose. Nous, nous sommes cohérents.
Vous critiquez dans votre livre l’Europe, en pointant sa sur-bureaucratisation mais aussi le déficit démocratique structurel de ses institutions. Mais est-ce que cela n’est pas finalement la même chose en France ? En France, n’y a-t-il pas également un problème de sur-bureaucratisation, un de déficit de démocratie (les scores de RN en sont l’exemple parfait : 35% aux présidentielles mais sous-représenté au Parlement) . Autrement dit, ne reproche-t-on pas à l’Europe nos propres maux à nous ?
Vous avez raison, mais c’est parce qu’elles marchent main dans la main. Le projet qui est porté par Macron a été porté précédemment par de très nombreux gouvernements, que ce soit ceux des présidences Hollande, Sarkozy ou Chirac. Ils ont porté un projet qui est celui de la mondialisation, d’un monde qui n’est pas organisé autour des nations. Depuis 1992 et le traité de Maastricht, il y a une volonté d’un certain nombre de dirigeants politiques de dépasser les nations qu’ils jugent obsolètes, en ayant placé au-dessus d’elles une institution supranationale, l’Union Européenne, qui obère gravement la souveraineté des Etats. Par ailleurs, ceux qui sont aux commandes de l’UE sont des personnalités inconnues des électeurs et sans légitimité démocratique. La désorganisation a été en partie voulue. Quand aujourd’hui, l’UE choisit d’allouer des crédits aux régions plutôt que de l’allouer aux États, c’est l’expression de cette volonté de déconstruire les États.
En tant que député européen, vous avez choisi de vous impliquer dans les affaires étrangères, et dans la sécurité et la défense, ce sont les deux domaines régaliens par excellence. Pourquoi avez-vous fait le choix de vous engager dans le domaine où l’Europe est la moins légitime ?
C’est une excellente question, et c’est parce que c’est le sujet sur lequel l’UE est le moins légitime. Il est indispensable de veiller à ce qu’elle ne s’empare pas de sujets qui ne sont pas de ses compétences. Malheureusement c’est aujourd’hui la tentation de beaucoup de dirigeants, et notamment de Macron qui parle en permanence de « souveraineté européenne », mais aussi d’Ursula Van Der Leyen qui parle de « défense européenne ». Il existe une vraie tentative d’essayer de faire passer ces domaines régaliens au niveau européen. Il faut donc être présent dans ces commissions pour voir la façon dont ils sont en train d’avancer afin de s’y opposer. Il n’est pas question que le domaine de la défense soit un domaine européen, cela serait synonyme d’inefficacité. On le voit en matière diplomatique, la posture de l’UE est une posture d’immense faiblesse. Ce sont des sujets graves, car ils touchent au cœur même de ce qui fait nos nations. C’est encore plus vrai pour la France, unique au sein de l’UE par la possession de l’arme nucléaire, le siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, et la seule véritable armée depuis le départ de la Grande Bretagne. Ma présence dans ces commissions est pour défendre ces atouts. Dans les textes étudiés, les attaques contre ces forces de la France y sont régulières, et d’ailleurs souvent votées par les députés En Marche.
Quelle est la stratégie de l’UE en matière de politique étrangère ? Quel grand plan, quelles lettres de mission reçoit un commissaire européen aux affaires étrangères ?
Ce que je constate sur la façon dont ils sont aujourd’hui en train de gérer les crises, c’est une posture de compromissions permanentes. C’est Alain Juppé qui évoquait des « accommodements raisonnables » au niveau français, et c’est ce qui est fait au niveau du Haut-Commissaire pour la politique extérieure, qui s’emploie à réaliser de petits arrangements. Et ces petits arrangements conduisent à l’humiliation qui a été vécue à Ankara lorsque, en respectant le protocole, le président turc ridiculise la Commission, les instances de l’UE et démontre qu’en représentant une nation sachant ce qu’elle veut, il met à mal une institution qui ne représente personne et ne peut donc pas savoirce qu’elle veut. Vous interrogez les Français aujourd’hui, il est évident qu’ils ne souhaitent pas que la Turquie adhère à l’UE. Or les dirigeants de l’UE vont en Turquie en continuant de prétendre que la Turquie pourrait devenir membre de l’UE, et en continuant de payer chaque année des milliards de crédit de pré-adhésion. C’est une position de faiblesse absolue !
Est-ce qu’il y a un consensus en Europe sur ses frontières ? On ne peut pas avoir une politique étrangère d’un objet dont on ne connaît pas même les frontières. Dans la tête des instances européennes, pour ceux qui souhaitent une UE forte et qui la dirige, quelles sont pour eux et selon vous les frontières de l’Union ?
Les frontières de l’UE, dans la tête de ses actuels dirigeants gonflent en permanence. Ils essaient d’introduire les Balkans dans le processus d’élargissement, ils continuent de penser que l’Ukraine devrait intégrer l’UE. Tout en disant le contraire, les technocrates de Bruxelles poursuivent l’élargissement y compris à la Turquie. Ils pensent que l’UE a une vocation mondiale, comme s’il s’agissait de l’ONU. La notion de frontières n’existe pas pour eux, ce sont des mondialistes sans-frontiéristes. L’exemple de l’immigration est révélateur : sous de fallacieux prétextes humanitaires, des millions de migrants ont été acceptés dans l’UE qui est devenue une véritable « passoire ».
La nouvelle éducation sentimentale, un roman de Guillaume Devaux chez Albin Michel
Tinder, Happn, etc. : cela vous dit quelque chose, bien sûr.
Guillaume Devaux, 30 ans et un peu tous les talents – drôle, intelligent, profond, rapide, subtil – en a fait l’épicentre de son premier roman. Sur le féminisme, l’avortement, l’amour (c’est le… coeur du livre) – tous sujets très casse-gueules et rebattus que guettait la catastrophe industrielle -, on n’avait pas été si emballé depuis… longtemps.
Sur l’amour, ceci : « On réalise toujours deux fois à quel point l’autre est beau : au premier jour et au dernier. » Sur le divorce : « Combien de couples, le jour du divorce, ont constaté ne s’être pas dit la même chose en se disant ‘’Je t’aime’’ pendant 20 ans ? » Sur le féminisme, la violence : « J’ai l’intuition désespérée que lorsqu’une femme est victime d’une violence sexuelle, ce n’est pas une femme qui est victime d’un homme, c’est un humain qui est victime d’une merde. C’est Harvey Weinstein en l’homme qu’il faut juger, et non pas l’homme en lui. » Ainsi, à chaque page ou presque. Sur François Truffaut : « Démembrons les cons, mais sauvons les hommes et les femmes des moralistes qui les empêchent de regarder les seins. »
Devaux s’en défend mais c’est un moraliste romantique tendre, déjà démodé… ou bientôt culte. Allez savoir.
La nouvelle éducation sentimentale, de Guillaume Devaux, Albin Michel, 240 pages.
Paul Sugy publie L’Extinction de l’homme, le projet fou des antispécistes chez Tallandier. Journaliste au Figaro, il a découvert l’influence des idées antispécistes alors qu’il étudiait à l’École normale supérieure. Au début, il ne les a pas prises au sérieux, mais s’est ensuite rendu compte de la portée et des risques de cette idéologie.
Dans son essai, Paul Sugy explique les origines des idées antispécistes. Ce projet est, selon lui, une vraie révolution intellectuelle. Ce n’est pas seulement le bien-être animal qui est en jeu. La question est de savoir s’il y a une différence de degré ou de nature entre l’homme et l’animal. Pour les militants antispécistes, bien sûr, cette différence est… inconvenante !
Le spécisme (c’est-à-dire la différence entre les espèces) serait selon eux une discrimination. Ils veulent abolir la différence entre les « animaux humains » et les « animaux non humains ». La distinction philosophique bien connue entre nature et culture serait obsolète.
L’auteur rappelle que si tous les antispécistes sont végans, tous les végans ne sont pas antispécistes. Le véganisme est un mode de vie, l’antispécisme une idéologie.
On n’arrête pas le progrès (du mouvement antispéciste)
Paul Sugy décrit dans son ouvrage les différentes étapes qui ont mené à ces revendications actuelles baroques. Dans La Libération animale, paru en 1975, Peter Singer avait une réflexion morale. Il a fondé une hiérarchie du vivant basée sur le degré de conscience de chaque animal. La pensée de ce précurseur est une référence pour les mouvements qui défendent les droits des animaux.
Cela a débouché sur une réflexion philosophique sur l’essence de l’animal, avec le courant de la déconstruction. Paul Sugy explique que l’antispécisme se confond et prolonge la pensée queer : après l’indistinction des sexes, on arrive à l’indistinction des espèces. Donna Haraway, féminisme queer, va même jusqu’à parler de zoophilie avec son chien. « Melle Cayenne Pepper [il s’agit d’une chienne] n’en finit pas de coloniser toutes mes cellules. […] Comment aurais-je pu résister à ses baisers mouillés ? […] Nous avons tenu des conversations illicites ; nous avons entretenu des rapports oraux… » écrit-elle dans son Manifeste des espèces compagnes.
En France, Aymeric Caron et Hugo Clément font quant à eux des opérations de vulgarisation auprès du grand public. Cela aboutit à un véritable phénomène de société, tout le monde se sent concerné par la cause animale.
Couverture du livre de Paul Sugy « L’Extinction de l’homme, le projet fou des antispécistes »
Avec des associations telles L214, la cause antispéciste a ensuite atteint le stade politique. En 2015 en France, les revendications des antispécistes ont abouti au stade parlementaire et législatif avec l’amendement Glavany : « les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité », peut-on désormais lire à l’article 515-14 du Code civil. En Argentine, certains animaux sont déjà des sujets de droit non humains. « Élever l’animal au rang de personne reviendrait à lui reconnaître une personnalité, c’est-à-dire une vie psychique et une conscience de lui-même » dit Paul Sugy.
Un matérialisme poussé à l’extrême
« La protection animale est le marxisme du XXIè siècle » avance Aymeric Caron (!) L’antispécisme est un matérialisme absolu qui réduit la dignité de la vie à sa dimension biologique. Les antispécistes oublient le propre de l’homme (la vie intellectuelle, la raison, le langage…), c’est une grave dérive intellectuelle, très subversive. « Réduit à sa dimension biologique, il ne reste plus rien d’humain dans l’homme. C’est le grand danger de l’antispécisme : nous faire oublier qui nous sommes » avait prévenu Sugy dès l’introduction. Faudra-t-il demain scolariser les animaux ? Et ensuite, peut-être leur donner le droit de vote ?
Pour défendre leurs thèses, les antispécistes mettent en avant la notion de sentience. La sentience désigne la capacité des êtres à ressentir des affects, de la souffrance et des émotions. Selon eux, cela fonde la frontière morale dans nos rapports avec le monde animal. Cependant, les pistes neurologiques et comportementales permettant d’énoncer si tels ou tels animaaux sont sentients sont tout à fait discutables scientifiquement. Les antispécistes instrumentalisent la connaissance du vivant et prêtent des émotions aux animaux. Dans le cas d’un chien, on sait qu’il a mal et qu’il en est conscient si on le frappe, mais aucun scientifique ne peut prouver que le moustique éprouve de la douleur quand on l’écrase avec une tapette à mouche.
Animaliser l’homme
Là où l’écologie propose une préservation raisonnée des espèces, l’antispécisme est problématique car il ne s’intéresse qu’aux « individus ». Certains antispécistes, comme le mouvement RWAS[1], sont prêts à accepter la disparition de certaines espèces d’animaux sauvages si elles sont incapables de vivre en paix. On marche sur la tête ! D’autres, comme l’activiste Solveig Halloin, instrumentalisent carrément la Shoah et estiment que les camps de concentration se perpétuent à travers les abattoirs…
« Dès lors que l’on accepte de renoncer à la prééminence des intérêts humains sur ceux des autres animaux, on ne peut rester antispéciste à moitié : cet engagement ne tolère pas la demi-mesure […] L’antispécisme, tout à son ambition de libérer les animaux, ne prône rien moins qu’un nouvel asservissement. Celui des hommes » écrit Paul Sugy.
Paul Sugy le démontre brillamment en 170 pages : élever les animaux au rang des hommes revient surtout à animaliser l’homme.
[1] RWAS : reducing wild animal suffering ou réduction de la souffrance des animaux sauvages
En 1978, Soljenitsyne, dans son célèbre discours d’Harvard diagnostique les causes de la décadence de l’Occident : l’absence de spiritualité et le déclin du courage. Il dénonce les trahisons des élites. Pour lui, le communisme, comme le monde occidental, conspirent contre la vie intérieure. Quarante ans après, son discours reste d’une brûlante actualité et jamais l’Occident n’a semblé autant manquer de courage.
En juin 1978, Alexandre Soljenitsyne, qui réside depuis deux ans aux États-Unis, est invité par l’université de Harvard à prononcer un discours (Le déclin du courage, éditions Les Belles Lettres). Alors que professeurs et étudiants attendent un éloge de l’Occident, le dissident va dire ses quatre vérités au “monde libre” : « Non, je ne peux pas recommander votre société comme idéal de transformation de la nôtre. » Pour Soljenitsyne, si le communisme a ôté toute “vie intérieure” à l’homme, l’Occident, d’une autre manière, ne fait pas autre chose. Cinquante ans plus tard, ce discours peut être lu comme un texte prophétique.
Le déclin du courage est peut-être ce qui frappe le plus un regard étranger dans l’Occident d’aujourd’hui
Mobilisés entièrement à vivre dans le confort de « la foire du commerce », préoccupés par cette seule recherche d’un bonheur factice « bien loin de favoriser [leur] libre développement spirituel », les Occidentaux sont devenus faibles. En même temps que s’effondrent la spiritualité, l’art, la recherche de la vérité et l’envie d’une vie commune héritière des siècles chrétiens, la “vie juridique” prend le pas sur tout et « crée une atmosphère de médiocrité morale qui asphyxie les meilleurs élans de l’homme. » Soljenitsyne voit s’élever les réclamations de groupes pour lesquels le bien commun est sans intérêt et seul compte le droit absolu de “moi” : « La défense des droits de l’individu est poussée jusqu’à un tel excès que la société elle-même se trouve désarmée devant certains de ses membres. » Les actuelles revendications diversitaires aboutissent à la prise de pouvoir par des minorités vindicatives. Le désir de chaque “moi” se transforme en droit-créance : la société tout entière doit se plier à ces exigences individuelles au risque de passer pour rétrograde et arriérée. L’absence de courage et l’aveuglement des élites occidentales qui ont accepté et parfois devancé et légalisé les exigences des minorités s’accompagnent d’une effrayante duplicité quand il s’agit de faire passer en catimini les lois les plus destructrices pour notre civilisation, comme cela s’est passé tout dernièrement pour la loi dite bioéthique en France.
La perversion de la presse
Soljenitsyne critique la presse (et les mass médias en général) : propagandiste, elle pervertit, selon lui, l’opinion publique. Surtout, et c’est une surprise pour cet homme venu de l’Est totalitaire, « si on prend la presse occidentale dans son ensemble, on y observe des sympathies dirigées en gros du même côté (celui où souffle le vent du siècle) […] et tout cela a pour résultat non pas la concurrence, mais une certaine unification. » Cinquante ans plus tard, aux États-Unis, les journaux démocrates mènent la chasse jusque dans leurs colonnes et licencient les journalistes qui ont eu l’outrecuidance de réfléchir et de refuser de s’agenouiller devant les nouvelles lubies diversitaires ou progressistes. En France, nous voyons une vigilante presse de gauche distribuer les bons et les mauvais points et réclamer que soient censurées certaines chaînes d’info, certains éditorialistes ou magazines qui ont l’inconvénient de penser autrement qu’elle.
Au mitan de son discours, Soljenitsyne terrasse son auditoire : « Le système occidental, dans son état actuel d’épuisement spirituel, ne présente aucun attrait. La simple énumération des particularités de votre existence à laquelle je viens de me livrer plonge dans le plus extrême chagrin. »
L’homme occidental, abruti par la publicité et la télévision, ne peut en rien, selon lui, se croire supérieur à l’homme de l’Europe de l’Est, plus courageux, « plus profond et plus intéressant » que l’homme avachi de la masse occidentale. Constatant la gangrène des réseaux égoutiers dits sociaux, l’abaissement d’un enseignement qui ne se préoccupe plus que de faire des “citoyens du monde” écologistes et “dégenrés”, la judiciarisation et la politisation de tous les actes de la vie, l’autodestruction de l’Europe, qu’aurait pensé Soljenitsyne de notre monde actuel ? N’y aurait-il pas vu la concrétisation la plus funeste de son constat et de ses craintes ?
Trahison des élites et lâcheté collective
Si « l’ordre communiste a pu si bien tenir le coup et se renforcer à l’est », c’est d’abord parce qu’il a été soutenu par l’intelligentsia occidentale, rappelle fort justement Soljenitsyne. La France n’a pas manqué de ces adulateurs des régimes totalitaires communistes. Elle ne manque pas aujourd’hui de démagogues prêts à s’allier au pire pour, sous couvert d’une radicale transformation du monde préparant l’avènement d’un hypothétique paradis sur terre, s’accaparer opportunément quelques postes dans les sphères politiques, universitaires ou médiatiques. La cancel culture, les mouvements diversitaires, décolonialistes et “racialistes”, l’islamisation de territoires de plus en plus grands en Europe et les attentats qui se répètent sont les dangers qui nous menacent directement. « En face de ce danger, lorsqu’on a derrière soi l’acquis de tant de valeurs historiques, avec un tel niveau de liberté et de dévouement apparent à cette liberté, est-il possible de perdre à ce point la volonté de se défendre ? » Malheureusement, oui, c’est possible, pourrait-on répondre : « la couche dirigeante et la couche intellectuelle dominante » sont affalées, réjouies, dans le canapé des idéologies pseudo-humanistes de l’Open Society mondialiste ; tandis que le quidam occidental, distrait par Netflix, abruti par les émissions hanounesques et la publicité, materné par l’État, décérébré par les nouveaux dogmes progressistes, se pelotonne dans des “indignations” sans risque.
Se souvient-on des réactions après les attentats qui ont ensanglanté la France en 2015 ? Les « Vous n’aurez pas ma haine » concurrençaient alors les appels à faire une chaîne humaine sous le slogan #maindanslamain ou à déposer des ours en peluche et des dessins devant les lieux meurtris. Après le Bataclan, Le Point titrait : « Tous en terrasse !Les Français inventent “une nouvelle résistance”. » La Comédie française se lançait dans le combat avec une arme redoutable, le meurtrier slogan #theatrelovelife. Nos ennemis comprirent alors à qui ils avaient affaire. « Le déclin du courage est peut-être ce qui frappe le plus un regard étranger dans l’Occident d’aujourd’hui », déclare finalement Soljenitsyne, en 1978. Croyant en les forces traditionnelles de la vie, de l’art, de la réflexion et de la spiritualité qui permettent de « quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n’y étions entrés », il espère un sursaut de l’Occident. Malheureusement, les choses n’ont fait que s’aggraver. Un demi-siècle plus tard, qui peut affirmer que les guerres qui nous sont faites, des revendications diversitaires à l’islamisme, ne risquent pas « d’enterrer définitivement la civilisation occidentale » ?
Les foudres se sont abattues sur le philosophe, quand il a déclaré qu’en cas de second tour entre les deux extrêmes, il préférait Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon. Il a depuis précisé ses propos et fait marche arrière. En cas d’un tel duel, il préférera finalement ne pas choisir. Aurélien Marq lui écrit et lui explique en quoi il a selon lui tort.
Cher Raphaël Enthoven,
Bien que ne militant pas pour le RN, je saisis la perche que vous tendez à la fin de votre texte publié dans L’Express pour prolonger ici nos échanges entamés sur Twitter – cette fois, il me semble qu’un texte long s’y prête mieux que les brefs messages de l’oiseau bleu.
Vous l’aurez compris, je ne partage pas vos conclusions. Je reste persuadé que le RN, même s’il n’est pas mon premier choix, vaut mieux que LFI, et que si l’alternative est entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, mieux vaut s’abstenir que voter Jean-Luc Mélenchon, mais mieux vaut voter Marine Le Pen que s’abstenir.
Je regrette que vous considériez maintenant comme une faute de votre part d’avoir joué le jeu du dilemme électoral : ce n’était pas un « faux choix » ni un simple jeu de l’esprit, mais l’étude d’un cas limite qui nous oblige à aller au bout de nos raisonnements et de nos convictions pour les tester. Une forme de maïeutique. Beaucoup esquivent ces questions, pour de multiples raisons dont toutes ne sont pas honorables, vous avez eu l’honnêteté et le courage de vous y frotter. Que votre « camp » vous en ait voulu en dit long : j’attendais mieux de leur part, surtout envers vous.
Je ne partage pas votre conclusion (ce qui ne vous surprendra pas) mais je continue à apprécier votre capacité à vous remettre en cause et votre volonté de creuser la réflexion. Et bien que n'étant pas militant RN, je saisis au bond votre proposition de poursuivre la discussion !
J’ai ri à la fin de votre tribune dans L’Express : bien joué ! Mais que l’on salue votre raisonnement pour son exigence de vérité ne veut pas dire que l’on en partage tous les points ni les prémisses – et vous le savez. Ceci dit, il y a une raison pour que je ne milite pas pour le RN mais pour l’union des droites : vous avez forcé le trait, mais vous n’avez pas totalement tort. Je vois le RN et Marine Le Pen comme une prise de risque, acceptable face à l’alternative d’une catastrophe certaine, mais je préférerais qu’ils n’arrivent au pouvoir qu’au sein d’une alliance où leurs défauts seront largement tempérés. Je préférerais d’ailleurs que certains autres arrivent au pouvoir, mais je crains que ceux-là n’aient pas la base électorale suffisante pour y parvenir sans une alliance avec le RN. Je suis comme Isocrate : je préfère la démocratie athénienne à la monarchie macédonienne, mais je préfère l’union de la Grèce sous l’autorité de Philippe plutôt que l’invasion par la Perse. Bref.
Certains ont une indulgence coupable avec l’extrême gauche
Non, le vote LFI et le vote RN ne sont pas équivalents, ils ne sont pas de même valeur. Parce que leurs conséquences prévisibles ne sont pas du tout de même valeur.
Les totalitarismes d’extrême droite sont à peu près universellement condamnés, et c’est tant mieux. Mais les totalitarismes d’extrême gauche bénéficient, en France, d’une indulgence coupable. Avoir soutenu Staline, Mao, Castro voire Pol Pot n’est pas synonyme de disqualification, ni dans le monde politique, ni dans les médias, ni à l’université. Au contraire, même. Dès lors, je considère qu’un totalitarisme d’extrême-gauche rencontrerait bien moins de résistance qu’un totalitarisme d’extrême-droite, et par conséquent qu’il représente un danger plus grand. Quand la violoniste Zhang Zhang nous dit qu’elle reconnaît dans la cancel culture triomphante les caractéristiques des Gardes Rouges, nous avons le devoir de l’écouter. Quand Boualem Sansal nous dit qu’il retrouve en France les signes avant-coureurs de la guerre civile algérienne des années 90, nous avons l’obligation de l’entendre. Pour reprendre votre expression, même dans le pire des scénarios il ne s’agit pas de choisir entre la peste et la peste, mais entre une peste à laquelle on se sait hautement vulnérable et une peste contre laquelle on sait avoir développé de nombreux anticorps.
J’observe en outre que le danger principal qui pèse à la fois sur notre civilisation et sur tout ce qu’il y a d’universel dans nos valeurs est l’islamisme, c’est-à-dire la volonté de faire de l’islam la norme collective, au double sens de normal et de normatif. Le RN n’a pas pour projet de mettre fin à la liberté de conscience, ni à la liberté d’expression, ni à la souveraineté du peuple, ni à l’égalité des droits civiques entre femmes et hommes, ni d’autoriser le mariage des fillettes prépubères. Les alliés islamistes de LFI et d’EELV, eux, si. On ne risque pas sa vie en quittant le RN, alors qu’on risque sa vie en apostasiant l’islam. Ce n’est pas au nom des idées du RN qu’une jeune femme a reçu plus de 100 000 menaces de viol et de mort. Ce n’est pas dans les rangs du RN que nos concitoyens homosexuels sont en danger. Ce n’est pas au nom des idées du RN que des foules haineuses défilaient il y a quelques jours dans plusieurs capitales d’Europe en hurlant « mort aux Juifs ». Ce n’est pas au nom des idées du RN qu’un néo-sultan a déclaré qu’aucun occidental ne devait pouvoir marcher en sécurité dans la rue, qu’un prédicateur a appelé à employer l’arme nucléaire contre nous, que des attentats sont commis chaque jour dans le monde, que les droits humains les plus élémentaires sont bafoués dans des dizaines de pays.
Le RN n’est pas aujourd’hui un parti raciste
J’ajoute, enfin, que le RN n’est pas aujourd’hui un parti raciste, et que les racistes qui demeurent en son sein sont ostracisés dès qu’ils sont dénoncés. À l’extrême gauche en revanche, ils sont applaudis et on les laisse usurper le titre « d’antiracistes », comme Maboula Soumahoro qui a affirmé qu’un homme blanc ne pouvait pas, ontologiquement, avoir raison contre une femme noire. Il n’est pas possible de mettre sur le même plan une extrême droite qui défend une identité culturelle et une extrême gauche qui exalte des identités raciales. Revoici Isocrate, et son panégyrique d’Athènes : « Notre cité (….) a fait employer le nom de Grecs non plus comme celui de la race, mais comme celui de la culture, et on appelle Grecs plutôt les gens qui participent à notre éducation que ceux qui ont la même origine que nous. » Européens, nous sommes les élèves de la cité d’Athéna, ou nous ne sommes rien.
Entre le RN d’une part, et d’autre part les alliés des islamistes et des décoloniaux, il n’y a donc pas d’équivalence. Et puisque LREM se montre d’une complaisance coupable envers les alliés des monstres, puisqu’un ministre de l’Intérieur voulait s’agenouiller devant le gang Traoré et qu’une ministre de la Justice a eu pour premier réflexe de condamner Mila, je ne range pas non plus le parti au pouvoir du bon côté de la barrière. Son projet de dissolution de tout ce qui nous définit – y compris la laïcité, y compris la primauté donnée à la culture sur la « race » – dans le multiculturalisme relativiste et le « tout économique » le rend infiniment plus dangereux qu’une alliance entre la droite des valeurs et le RN.
Nous avons un autre désaccord
Vous avez écrit : « dans un monde mondialisé, la question de savoir s’il faut être de droite ou de gauche a disparu sous la question de savoir s’il faut s’ouvrir aux autres ou se refermer sur son pré carré. Et c’est à cette nouvelle alternative qu’il faut répondre. »
Non, cher Raphaël : dans ce monde mondialisé, la question est de savoir s’il faut s’ouvrir à tous vents, ou si l’on peut encore choisir à qui et à quoi on s’ouvre, et à qui et à quoi on ne s’ouvre pas.
Faut-il s’ouvrir à ceux qui ont manifesté pour exiger la mise à mort d’Asia Bibi, ou pour se réjouir du meurtre de Samuel Paty ? Faut-il s’ouvrir à ceux qui considèrent que Mila « l’a bien cherché », quand ils ne vont pas jusqu’à applaudir ses harceleurs ? Faut-il s’ouvrir aux Frères Musulmans et aux Loups Gris ? Faut-il s’ouvrir à ceux pour qui Mohammed Merah est un héros ?
Mais : faut-il s’ouvrir à ces Chinois de Hong Kong qui manifestaient pour la liberté en chantant « Alléluia » ? Aux Yézidis qui n’ont pas cédé malgré les atrocités de l’État Islamique ? Aux Iraniennes qui arrachent leurs voiles et défient les Mollahs ? À nos anciens auxiliaires afghans, menacés par les Talibans ?
Faut-il s’ouvrir à ceux qui, quelles que soient leurs origines, sont amoureux de notre culture et veulent s’assimiler à notre pays et à notre peuple, et dont une proportion croissante vote pour une droite fière de notre civilisation, et faut-il s’ouvrir à ceux qui les traitent d’« arabes de service », de « nègres de maison », de « native informants » avec la bénédiction de l’extrême gauche et la passivité complaisante de l’extrême centre ?
Si l’on s’ouvre aux uns (et dans quelles proportions ?) n’est-ce pas les trahir que de s’ouvrir aussi aux autres qui les persécutent ?
Vous devinez mes réponses. Je n’ai pas honte de refuser que notre pays s’ouvre à la barbarie. Je n’ai pas honte de refuser la « créolisation » avec des gens qui s’accrochent à des cultures tribales, racistes ou misogynes, et de préférer préserver et transmettre la civilisation qui a aboli l’esclavage et inventé la démocratie. Je n’ai pas honte de préférer m’ouvrir aux disciples de Confucius plutôt qu’à ceux d’Ibn Taymiyya. Et je n’ai pas honte de préférer être traité de facho par certains plutôt que me draper de vertu et de grands principes en laissant la France s’ouvrir à ceux pour qui « mort aux Juifs » est un cri de ralliement. Discutons-en.
L’heure est à la disparition : des cafés, des restaus, des concerts, des spectacles. Pour moi aussi, mais plus encore celle du paysage, de la mer, du ciel, de la lumière…
26 janvier 2021. Je me suis assise sur un mini escabeau dans la très jolie librairie L’Odeur du temps à Marseille pour retrouver mon souffle, ma dilatation des bronches ne me laissant pas de répit. J’ai tendu la main vers le seul livre que je pouvais atteindre sans me lever. Un tout petit livre blanc, la couverture mythique des Editions de Minuit : La disparition du paysage, Jean-Philippe Toussaint. J’ai dit tout haut : C’est dingue ça ! Et j’ai lu la 4ème de couverture :
Je passe ma convalescence à Ostende, immobilisé dans un fauteuil roulant après avoir été victime d’un attentat. Les travaux qui ont commencé sur le toit du casino bouchent progressivement ma fenêtre. Le jour n’entre quasiment plus dans l’appartement, mon horizon se scelle, le paysage disparaît irrémédiablement.
J’ai réglé les 6,90 euros et pris le tram sans ouvrir le livre pour faire durer le plaisir de l’attente. Chez moi je me jette sur un fauteuil et sur les 47 pages que je dévore en moins d’une demi-heure. Outre le fait qu’il s’agit d’un beau monologue, créé au Théâtre des Bouffes du Nord avec Denis Podalydès le 12 janvier 2021, et que j’aime énormément l’auteur, ma rencontre avec ce livre a quelque chose de fou, le fruit d’un hasard rigolard, le génie d’un dieu malin, très, mais alors vraiment très, en forme. Je vous explique.
J’ai loué un appartement voilà un an au nord de Marseille dans une zone en plein bouleversement : un projet gigantesque de recomposition urbaine baptisé Euroméditerranée, lancé il y a 25 ans et piloté par l’État.
C’est sans doute une bonne idée de créer une nouvelle centralité pour désenclaver la ville et réhabiliter des quartiers d’une grande pauvreté, je n’en sais rien. Ce que je sais c’est que je subis les conséquences d’une urbanisation qui en ce qui me concerne est sauvage. Résumons. Je suis entrée dans un appartement qui, tout de suite, m’a profondément séduite. Après des mois de galère boulevard Baille (un coin très prisé de Giono devenu une artère sale et pétaradante), dans un deux pièces certes très « marseillais » (les trois fenêtres, l’escalier en colimaçon) mais se barrant en sucettes si je puis me permettre (le plafond de ma cuisine s’est effondré la même semaine que la malheureuse rue d’Aubagne), j’ai un coup ce foudre pour mon nouvel home, sa clarté, la simplicité de son agencement, la superbe idée de situer l’entrée uniquement par une vaste loggia – comme si je passais par mon jardin pour rentrer chez moi ; j’ai aimé la grande salle, cuisine intégrée, s’étendant entre la lumière de la loggia et celle d’une des deux fenêtres à l’autre bout de la pièce. Je traversais l’espace à belles enjambées juste pour le plaisir. Pas d’obstacle hormis mes cartons, pas de tournicotage dans des couloirs, pas de rideau, juste de la lumière et du ciel.
J’ai une bordée d’injures aux lèvres chaque fois que je lève les yeux sur la fenêtre de salle à manger ou de chambre. Je me sens enfermée, étouffée. Cernée. On me prend la lumière, les ciels, le soleil, la vie changeante, (é)mouvante…
Au moment où je prends possession des lieux, heureuse, cela fait des mois que j’attends, je suis abasourdie par un bruit infernal dû à des travaux devant la fenêtre du fond de la salle et celle de ma chambre. À la signature l’immeuble n’étant pas fini, j’avais visité un appartement témoin au rez-de-chaussée. J’avais bien vu quelques fondations tout près et j’avais reçu une réponse assez évasive à ma question, sans insister plus, et cela, j’en conviens, c’est de ma faute, ma très grande faute…
Appel du large
Donc à l’état des lieux, je découvre deux immeubles en construction de un ou deux étages maximum, je ne sais plus, qui ne vont pas s’en tenir là, on me l’accorde, mais tétanisée par le vacarme, je ne pose pas la question sur la hauteur exacte prévue. On me fait visiter dans l’heure, situé à Longchamp, quartier plutôt rupin, un autre appartement très calme. Et tristounet. Non c’est celui-là, dont j’ai beaucoup rêvé, qui me plait – je prends. Le boucan, je vais m’en arranger : le chantier s’arrête le week-end et finit le soir vers 16 heures. Et je me régale de la vue : depuis la loggia, en fin de soirée ou la nuit, sur une écharpe de mer, avec de temps en temps un ferry qui mugit – je me prends pour Marius et son envie obsédante de départ, j’entends la voix de son formidable interprète Pierre Fresnay, je récite un vers de Louis Brauquier, poète qui inspira Pagnol « Et puissance enfin sur mon âme/Des grands mâts et de la mer/que j’ai tant de fois chantés » ; depuis la salle dans l’encadrement de la 2ème fenêtre, je m’extasie sur les couchants éblouissants se fondant dans une mer sur laquelle vient mourir une très belle tour, la tour de Zaha Hadid (que j’appelle la tour Redingote, car elle m’évoque cet habit ample et long dont les basques se rejoignent par-devant). Le matin je tire l’unique rideau de l’appartement, celui de ma chambre, et j’ai pour moi le ciel souvent bleu comme vous savez et à l’horizon les collines de l’Estaque ocre d’or, rouille, brun foncé. Cependant au fil des jours et des semaines, les étages des deux immeubles s’élèvent et un troisième, derrière les deux premiers, sort de terre.
Un matin fin de l’éblouissement (et du déni), je suis obligée de refermer les rideaux pour m’habiller. Ces constructions sont très proches et je commence à voir les balcons d’où je verrai un jour les futurs voisins prendre leur petit déj, et même saurai s’ils sont thé ou café. Ce jour-là je vais devant le chantier pour héler un ouvrier qui m’apprend l’ampleur du désastre : 9 et 10 étages, 19 pour le troisième, fin prévue dans un an.
Seconde prise de conscience : c’est dans la nuit et ses lumières, sur le rebord de la fenêtre de la salle, que je faisais mes pompes pour muscler mes p’tits bras et fortifier mes poumons. Désormais c’est dans le béton. Pour tout dire, tout ça commence à m’oppresser. C’est ballot pour quelqu’un qui souffre de gros problèmes de souffle – ce qui explique en partie mon emballement pour l’appartement qui « respirait » si bien.
Enfin un jour, assise sur mon divan pour procéder à ma kiné respiratoire quotidienne, je constate que je ne vois plus le ciel mais l’échafaudage rouge du prochain étage. Si je me tiens debout, le ciel est encore là, portion congrue et pour combien de temps ?
Bref, les immeubles s’érigent, se hissent et me hérissent de plus en plus. La disparition du paysage est annoncée. Bonjour Philippe Toussaint. J’ai plein de questions à vous poser. Oui, on sait que les lecteurs s’identifient facilement et que c’est même la preuve d’un livre réussi, oui, mais quand même. À la 3ème page, j’apprends que l’histoire se passe au 6ème étage. J’habite au 6ème étage. Trois lignes plus loin, je lis : « De la fenêtre, on aperçoit la mer par dessus le toit du casino. » Je réitère mon interjection : Quand même ! Ce que voit l’homme en fauteuil roulant dans l’encadrement de sa fenêtre, « ce grand tableau immobile » – et il ne peut voir que ça – lui donne la sensation d’être dans un musée. Je n’ai pas été victime d’un attentat, je ne suis pas sans relations sociales, je ne reste pas du matin au soir devant ma fenêtre. Pourtant, bien que sur mes deux jambes, entre mon essoufflement chronique et le confinement pandémique, je peux là encore m’identifier car chaque sortie est pour moi un challenge. Analogie encore, le personnage parvient de temps en temps à s’envoler sur son imaginaire vers des paysages asiatiques et un soir, à la tombée du jour, dans le ciel d’Ostende, Tokyo lui apparaît soudain au loin. J’ai souvent éprouvé une illusion semblable l’été 2020 sur la loggia où la vue n’était pas encore confisquée. J’adorais ces « (…) miroitements de pierreries et bracelets de lumière piquetée, guirlandes et lignes brisées de points lumineux dorés, souvent minuscules, stables ou scintillants, proches et lointains (…) » Hallucination se demande-t-il ou « simples réminiscences de mes livres et plus particulièrement ce roman qui se passe à Tokyo que j’ai écrit il y a quelques années ici même. »
Ne divulgâchons rien
Je ne vais pas tout dire, ne vous inquiétez pas cher Jean-Philippe Toussaint, car ce texte mérite, nonobstant mes élucubrations, une entière lecture. J’en viens donc au nœud de l’histoire. Un beau matin il y a du monde sur le toit du casino habituellement désert : des hommes bien habillés avec des casques de chantiers sur la tête. Mes ouvriers à moi ont aussi des casques. Les uns et les autres nous révèlent que le casino pour lui et les immeubles pour moi sont bien plus proches que nous le pensions de nos appartements, 30 mètres pour lui, je dirais 15 ou 20 pour moi.
L’analogie se renforce : des travaux commencent sur le toit du casino tandis qu’ils se précisent dans les immeubles qui me font face. Tous les deux nous voyons « des grues de levage, dont les flèches tournent lentement vers le ciel pour aller déposer leurs charges au terme de trajectoires millimétrées.On livre des plaques d’acier emballées sous film plastique, des palettes de brique sont entreposées sur des caillebotis métalliques. » OUI oui ! c’est exactement ça ! Notre narrateur met un certain temps à comprendre ce qu’il se passe : On est en train d’ajouter un étage au casino d’Ostende. Il constate que le niveau du bâtiment montant inexorablement, sa vue se bouche de plus en plus, c’est une marée de béton qui monte à la verticale le long de sa fenêtre. J’en suis à cette étape – ça monte ! inexorablement le fait est. J’ai une bordée d’injures aux lèvres chaque fois que je lève les yeux sur la fenêtre de salle à manger ou de chambre. Je me sens enfermée, étouffée. Cernée. On me prend la lumière, les ciels, le soleil, la vie changeante, (é)mouvante.De plus les ouvriers, fort discrets au demeurant mais d’une efficacité redoutable, sont désormais à ma hauteur, au 6ème, Ok je cède : j’accroche un rideau orange à la fenêtre.
D’autres surprises m’attendent. La deuxième fenêtre de la salle que je pensais épargnée est également attaquée ! La tour Jean Nouvel, dite La Marseillaise, n’est pas touchée, je garde une échappée maritime, mais la Redingote est rongée sur sa droite ce qui invalide son élégance, sans compter un grand pan de ciel et de collines qui disparaissent. Rien que de l’écrire ma colère enfle. Je la neutralise en délirant sur ce que je pourrais imaginer pour tout stopper et faire réapparaître le paysage : découverte de vestiges historiques, crash d’un avion ou krach financier, effondrement sans raison apparentes, mini-tremblement de terre, violation du permis de construire… Sujet de nouvelle, me dis-je, ou même d’un roman ! Et l’actualité en cette mi-avril sur la Villa Valmer, joyau patrimonial de Marseille mis en danger par un promoteur imprudent, m’encourage : « Je pense que c’est bien parti pour un arrêt du chantier » a lancé le Maire… Sort au même moment un film « La bataille de La Plaine » (2016-2019) qui raconte la fin d’un espace cher aux habitants dans un objectif de gentrification disent ces derniers, de réhabilitation selon la mairie. Sans oublier, entre autres, en 2017, l’affaire de la carrière de La Corderie du VIème siècle, dans le 7ème arrondissement, sur le terrain où le groupe Vinci construisait 109 logements et 3 parkings… Je crois changer de sujet en écoutant Laurent Tillon sur 28 minutes qui raconte s’être lié d’amitié depuis très longtemps avec un chêne de 32 mètres (Etre un chêne, Actes Sud). Las ! il précise : « soit un immeuble de 10 étages ». Très bientôt, j’aurai donc l’équivalent d’un chêne de béton devant moi, alléluia.
18 mars 2021. Encore un minuscule bout des collines de l’Estaque. Va-t-il disparaître ? Oui…
5 avril 2021. Quand je passe à pied à côté des trois immeubles – celui de 9 et celui de 10 arrivent à leur fin, le 3ème en est aussi à 10, mais il continue son ascension – je vois trois mastodontes, gigantesques mammifères menaçants, trois monstres ! On se calme.
12 avril 2021. Je tire le rideau de la fenêtre de ma chambre. Un nuage d’un rose tendre, guilleret, sur un ciel bleu layette. La dernière trouée dans le béton. Eux aussi, les merveilleux nuages vont disparaître. « Le paysage s’est éteint à jamais devant moi, je ne peux plus compter sur le secours éphémère de la contemplation passive du ciel ou de la mer. » Non, je ne parle pas de moi ! rassurez-vous, c’est le personnage qui s’exprime… L’identification s’arrête ici.
Quand une résolution du Conseil des droits de l’homme de l’ONU est saluée par un groupe terroriste et considérée comme « honteuse » par un pays démocratique, la question sur la pertinence du travail de l’institution dont la mission principale est d’assurer la paix dans le monde se pose en toute légitimité…
Encore plus quand le fonctionnement de celle-ci est continuellement critiqué par les présidents successifs du pays qui participe à plus grande échelle à son financement. Avec l’ouverture la semaine dernière d’une enquête internationale sur les frappes de l’armée israélienne lors du récent conflit qui l’a opposée au Hamas, pour étudier si ces frappes pouvaient constituer des crimes de guerre, l’ONU n’a pas cherché, hélas, à se défaire de sa réputation. Celle de l’organisation qui depuis de longues années ne parvient pas ni à prévenir les conflits régionaux, ni à agir vite et efficacement quand ceux-ci éclatent.
Même les présidents américains ne l’apprécient pas
On connaissait le dédain pour le rôle des Nations Unies de Donald Trump. Qui a notamment reproché à l’institution lors de son discours à l’Assemble générale en septembre 2017 de « ne pas se focaliser sur le résultat, mais sur le process et la bureaucratie ». On a découvert également que son prédécesseur, Barack Obama, pourtant adulé par les diplomates du monde entier n’a pas ménagé l’apport de la plus importante organisation internationale. Dans ses mémoires Une terre promise sorties il y a quelques mois on peut ainsi lire : «… Même après la guerre froide ses états membres (i.e. de l’ONU) ont manqué soit les moyens, soit la volonté collective de reconstruire les pays en faillite comme la Somalie ou empêcher les massacres ethniques dans des pays comme le Sri Lanka ».
Pour rappel, l’ancien président américain fait référence à la tuerie de dizaines de milliers des civils tamouls (une ethnie minoritaire au Sri Lanka) par les forces armées du gouvernement du pays lors de leur offensive contre les rebelles, les Tigres tamouls en 2009. Obama a sans doute des remords bien personnels au regard de ce drame, car cette année-là il a reçu le prix Nobel de la Paix.
Un maintien de la paix inefficace
Le CV de l’ONU en matière du maintien de la paix depuis quatre décennies est en effet « impressionnant » : Cambodge, Afghanistan, Yougoslavie, Haut-Karabagh, Rwanda, Tchétchénie, Congo, Irak, Libye, Syrie, Birmanie, Nigeria, Ukraine, Soudan, Yémen, Mali pour ne citer que les conflits ayant souvent tourné au massacre des civils voire au génocide et dont nous avons été tous les témoins désespérés. Des millions de vies humaines emportées, des ravages économiques, sociaux, sanitaires, culturels, psychiques qui laissent les séquelles chez les peuples entiers pour de nombreuses années à venir. Qui provoquent la migration des populations fuyant l’horreur, arrivant sur le sol des pays européens ou tout est différent et étranger – les mœurs, les paysages, les couleurs, les odeurs… Ces migrants qui se sentent mal à l’aise dans cet exil, qui se mettent souvent à la marge de la société qui leur a offert un refuge. Sans parler de ceux qui craquent, qui se radicalisent et rajoutent du malheur au tas de problèmes que les pays même les plus développés traversent ces deniers décennies.
À une époque où la conscience collective de nos sociétés porte tellement sur le bien-être des minorités de tous bords, de l’environnement ou encore des animaux, aucun pouvoir ne semble être réellement préoccupé par la nécessité d’avoir un régulateur international, un tiers de confiance qui s’occuperait avec volonté et autorité de l’accompagnement des pays en difficulté politique, économique ou encore climatique. Il y a l’ONU, et l’ONU sait bien montrer au monde entier toute son importance…
Israël, le bouc-émissaire de l’ONU
Depuis la création du Conseil des droits de l’homme en 2006, Israël a été le seul pays à l’ordre de jour de chaque session ! Les sept premières années de son existence, le Conseil a émis 45 résolutions condamnant Israël, soit plus que pour tous les autres pays du monde consolidés. En 2020, l’année de la pandémie qui a anéanti le fonctionnement économique et social de l’humanité comme jamais dans son histoire, mais l’année aussi des accords historiques d’Abraham au Proche-Orient l’Assemblée générale a rédigé 17 (!) résolutions contre Israël, bien évidemment plus que pour tous les autres pays réunis.
Cet acharnement de l’ONU sur Israël qui cherche à représenter ce pays comme le principal danger pour le monde est en réalité un moyen très habile et très ancien pour cacher sa propre impuissance, son bilan désastreux dans la gestion des crises géopolitiques et les conséquences que le monde entier subit de mille manières différentes. Le temps n’est-il pas venu de stopper cette hémorragie et de tourner la page d’une institution qui a failli ? Qui a laissé couler trop de sang dans les zones des conflits, mais également, de plus en plus dans les pays qui ont tendu la main à ceux qui fuient les guerres et la misère.