Le renvoi d’Alain Finkielkraut est la manifestation la plus inquiétante de la censure qui étouffe le débat public. Le projet de dissolution de Génération identitaire en est une autre. Les épurateurs ne supportent pas la nuance et ne tolèrent pas l’outrance. Quand le lynchage est une « culture », quand la liste des sujets interdits à la réflexion et des opinions criminelles s’allonge sans cesse, le combat pour la libération de la pensée est une impérieuse nécessité.


Il faut relire Milan Kundera. Personne mieux que lui ne fait ressentir le totalitarisme désenchanté des années 1970, quand le pouvoir n’avait pas besoin d’attenter aux personnes physiques, la déchéance sociale suffisait. Les dissidents n’étaient pas (ou peu) tués, ils étaient limogés, parfois enrôlés, bannis de la société humaine. Ainsi, peu à peu, la prudence se muait en soumission, neutralisant le désir même de liberté.

D’accord, nous n’en sommes pas là. Ne brandissons pas les grands mots. Sauf qu’à répéter, depuis des années, que nous n’en sommes pas là, nous y sommes peut-être arrivés sans le savoir. Le lynchage est devenu une « culture », des condamnations à la mort sociale sont prononcées à tour de bras par le tribunal médiatico-numérique. Alors, peut-être que, comme Ludvik, au début de La Plaisanterie, nous croyons encore à la liberté de blaguer quand elle nous a été retirée depuis longtemps, et avec elle, celle de communiquer nos pensées et nos opinions. Ce n’est pas une clause de style. La liste des sujets prohibés et des opinions criminalisées s’allonge chaque jour. Et on ne risque pas seulement son honneur et sa réputation, mais son gagne-pain. Les nouveaux moralisateurs ne se contentent pas de victoires morales. Couper les vivres s’avère souvent un excellent moyen de couper le sifflet.

Que la fête des victimes commence!

Les paniques morales se succèdent en effet, avec leurs litanies d’indignations et d’excommunications. Des humoristes, des journalistes, des écrivains disparaissent pour un mot de travers, une blague de trop, ou encore parce qu’on les accuse de crimes lointains et prescrits – dont ils ne pourront jamais se disculper. Ce tourbillon de la dénonciation enfle à mesure que les #Metoo se succèdent : après #MetooInceste et #MetooGay, le producteur de France Culture Nicolas Martin appelle de ses vœux d’autres #Metoo, « des trans, des putes, des handicapés, et même des migrants ». Que la fête des victimes commence ! Symétriquement, il faut à chaque jour son lot de têtes à planter sur des piques. C’est ainsi qu’à deux semaines d’intervalle, se sont retrouvés cloués au pilori Alain Finkielkraut, limogé de LCI, et Génération identitaire, groupuscule politique menacé de dissolution par le ministre de l’Intérieur.

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À première vue, il n’y a aucun rapport entre ces deux événements. D’un côté, un penseur et écrivain respecté, académicien de surcroît, débarqué par une chaîne de télévision pour des propos qu’il n’a pas tenus au sujet d’une ténébreuse affaire d’abus incestueux d’un homme sur son beau-fils adolescent. De l’autre des défenseurs de l’Europe chrétienne compensant leur faiblesse numérique par un talent pour l’agit-prop au moins égal à celui de leurs adversaires extrêmes gauchistes. De plus, si la censure, exercée par le tribunal médiatique, a été d’une efficacité redoutable pour notre cher philosophe, interdit d’antenne et privé du droit de se défendre en quelques heures et sans possibilité d’appel, Génération identitaire a de bonnes chances de survivre aux vapeurs de Gérald Darmanin. Il serait étonnant (et angoissant) qu’un juge admette que quelques trublions menacent la République, quand la Brigade anti-négrophobie peut vandaliser des statues ou saboter une représentation théâtrale sans que quiconque songe à la faire interdire – ce qu’on ne réclame évidemment pas. En réalité, leur exclusion des réseaux sociaux, tout aussi inique, est un bien meilleur étouffoir que les velléités du ministre. Même en matière de police de la pensée, le privé fait mieux que notre État omni-impuissant.

Enfin, le philosophe et les activistes interviennent dans des registres différents : le premier expose des pensées, les seconds professent des opinions. Justement, ce n’est pas par hasard si la Déclaration des droits de l’homme garantit d’un même mouvement « la libre communication des pensées et des opinions » – que l’on traduit aujourd’hui par le terme générique de « liberté d’expression ». La vague de censure qui s’abat sur nous ne se contente plus de frapper d’illégalité ou d’infamie certaines opinions – par exemple, l’hostilité à l’immigration. Elle prétend aussi soustraire certains sujets à tout questionnement rationnel. Ainsi, sur la douloureuse question des crimes sexuels, seule l’indignation bruyante est tolérée. En somme, on veut nous priver aussi bien des nuances de Finkielkraut que des outrances de Génération identitaire. Il nous faut donc défendre les unes et les autres. Le débat public a besoin de Finkielkraut. Et san

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Article extrait du Magazine Causeur

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