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La défaite de la liberté

Elisabeth Lévy présente le grand dossier du mois

La défaite de la liberté
Banderole de Génération identitaire en marge de la manifestation « contre le racisme et les violences policières », Paris, 13 juin 2020 © Anne-Christine POUJOULAT / AFP.

Le renvoi d’Alain Finkielkraut est la manifestation la plus inquiétante de la censure qui étouffe le débat public. Le projet de dissolution de Génération identitaire en est une autre. Les épurateurs ne supportent pas la nuance et ne tolèrent pas l’outrance. Quand le lynchage est une « culture », quand la liste des sujets interdits à la réflexion et des opinions criminelles s’allonge sans cesse, le combat pour la libération de la pensée est une impérieuse nécessité.


Il faut relire Milan Kundera. Personne mieux que lui ne fait ressentir le totalitarisme désenchanté des années 1970, quand le pouvoir n’avait pas besoin d’attenter aux personnes physiques, la déchéance sociale suffisait. Les dissidents n’étaient pas (ou peu) tués, ils étaient limogés, parfois enrôlés, bannis de la société humaine. Ainsi, peu à peu, la prudence se muait en soumission, neutralisant le désir même de liberté.

D’accord, nous n’en sommes pas là. Ne brandissons pas les grands mots. Sauf qu’à répéter, depuis des années, que nous n’en sommes pas là, nous y sommes peut-être arrivés sans le savoir. Le lynchage est devenu une « culture », des condamnations à la mort sociale sont prononcées à tour de bras par le tribunal médiatico-numérique. Alors, peut-être que, comme Ludvik, au début de La Plaisanterie, nous croyons encore à la liberté de blaguer quand elle nous a été retirée depuis longtemps, et avec elle, celle de communiquer nos pensées et nos opinions. Ce n’est pas une clause de style. La liste des sujets prohibés et des opinions criminalisées s’allonge chaque jour. Et on ne risque pas seulement son honneur et sa réputation, mais son gagne-pain. Les nouveaux moralisateurs ne se contentent pas de victoires morales. Couper les vivres s’avère souvent un excellent moyen de couper le sifflet.

Que la fête des victimes commence!

Les paniques morales se succèdent en effet, avec leurs litanies d’indignations et d’excommunications. Des humoristes, des journalistes, des écrivains disparaissent pour un mot de travers, une blague de trop, ou encore parce qu’on les accuse de crimes lointains et prescrits – dont ils ne pourront jamais se disculper. Ce tourbillon de la dénonciation enfle à mesure que les #Metoo se succèdent : après #MetooInceste et #MetooGay, le producteur de France Culture Nicolas Martin appelle de ses vœux d’autres #Metoo, « des trans, des putes, des handicapés, et même des migrants ». Que la fête des victimes commence ! Symétriquement, il faut à chaque jour son lot de têtes à planter sur des piques. C’est ainsi qu’à deux semaines d’intervalle, se sont retrouvés cloués au pilori Alain Finkielkraut, limogé de LCI, et Génération identitaire, groupuscule politique menacé de dissolution par le ministre de l’Intérieur.

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À première vue, il n’y a aucun rapport entre ces deux événements. D’un côté, un penseur et écrivain respecté, académicien de surcroît, débarqué par une chaîne de télévision pour des propos qu’il n’a pas tenus au sujet d’une ténébreuse affaire d’abus incestueux d’un homme sur son beau-fils adolescent. De l’autre des défenseurs de l’Europe chrétienne compensant leur faiblesse numérique par un talent pour l’agit-prop au moins égal à celui de leurs adversaires extrêmes gauchistes. De plus, si la censure, exercée par le tribunal médiatique, a été d’une efficacité redoutable pour notre cher philosophe, interdit d’antenne et privé du droit de se défendre en quelques heures et sans possibilité d’appel, Génération identitaire a de bonnes chances de survivre aux vapeurs de Gérald Darmanin. Il serait étonnant (et angoissant) qu’un juge admette que quelques trublions menacent la République, quand la Brigade anti-négrophobie peut vandaliser des statues ou saboter une représentation théâtrale sans que quiconque songe à la faire interdire – ce qu’on ne réclame évidemment pas. En réalité, leur exclusion des réseaux sociaux, tout aussi inique, est un bien meilleur étouffoir que les velléités du ministre. Même en matière de police de la pensée, le privé fait mieux que notre État omni-impuissant.

Enfin, le philosophe et les activistes interviennent dans des registres différents : le premier expose des pensées, les seconds professent des opinions. Justement, ce n’est pas par hasard si la Déclaration des droits de l’homme garantit d’un même mouvement « la libre communication des pensées et des opinions » – que l’on traduit aujourd’hui par le terme générique de « liberté d’expression ». La vague de censure qui s’abat sur nous ne se contente plus de frapper d’illégalité ou d’infamie certaines opinions – par exemple, l’hostilité à l’immigration. Elle prétend aussi soustraire certains sujets à tout questionnement rationnel. Ainsi, sur la douloureuse question des crimes sexuels, seule l’indignation bruyante est tolérée. En somme, on veut nous priver aussi bien des nuances de Finkielkraut que des outrances de Génération identitaire. Il nous faut donc défendre les unes et les autres. Le débat public a besoin de Finkielkraut. Et sans partager la conception ethnique de l’identité française défendue par les identitaires, on se battra pour qu’ils puissent la défendre.

Questions prohibées

L’éviction d’Alain Finkielkraut est particulièrement alarmante. D’abord, elle montre que nul n’est à l’abri. Alain Finkielkraut n’a pas été protégé par son œuvre et son statut intellectuel, ni par les nombreux lecteurs et auditeurs qui, depuis trente ans, grandissent avec lui (ainsi que le rappellent Cyril Bennasar pages 68-69, et Bérénice Levet, pages 64-67). Ensuite, elle révèle avec éclat que la « tyrannie de l’émotion », dénoncée par d’éminents penseurs dans l’appel que nous publions dans notre numéro de février, est déjà advenue. On ne récuse pas des réponses éventuellement déplaisantes ou choquantes, on prohibe les questions. En effet, sans s’arrêter ici sur les ressorts de cette affaire, explorée dans les pages suivantes, y compris par le principal intéressé (relire notre grand entretien), rappelons que non seulement Alain Finkielkraut a condamné les agissements prêtés à Olivier Duhamel (et non démentis par lui), mais il n’a fait que s’interroger sur ce qui s’était passé et sur la conclusion qu’en tirerait un juge. Enfin, comme l’observe Finkielkraut, on voit apparaître un nouveau chef d’inculpation, le délit d’amitié. Embarquées dans une croisade pour les enfants, les duettistes du Monde (Bacqué-Chemin), entendent bien entraîner dans la chute d’Olivier Duhamel ceux de ses proches qui ne claironnent pas urbi et orbi l’aversion qu’il leur inspire. Qu’il soit plus honorable d’avoir de la compassion pour un pécheur que de hurler avec la meute ne les a sans doute pas effleurées.

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Par ailleurs, notre impétueux académicien, accoutumé à penser sans filet les choses qui fâchent, ne tombe pas à cause de son amour inquiet pour l’identité française, mais pour s’être intéressé à une sombre affaire de mœurs – qui, il est vrai, fait d’autant plus saliver les épurateurs qu’elle se déroule dans le Tout-Paris du pouvoir et des lettres. C’est significatif. Reste à savoir de quoi. Que le crime sexuel, en particulier sur des enfants, soit devenu le crime suprême, équivalent voire supérieur dans l’horreur au génocide, indique que notre époque libérée de tous les tabous est tétanisée face au trou noir de la sexualité. Certes, l’inceste est un crime épouvantable. Mais, qu’un siècle après Freud, on en parle comme s’il était étranger à l’humanité, témoigne d’une terrible opacité à nous-mêmes (voir à ce sujet l’article de Paul Bensussan). Aveuglés et habités par une terreur sacrée, les redresseurs de torts semblent ne jamais avoir entendu parler d’Œdipe, d’inconscient ou de pulsion. Pour eux, le désir est innocent, empathique et respectueux. « Un adulte ne peut pas désirer un enfant », répètent-ils pour se rassurer, rabattant ce qui est sur ce qui devrait être, l’ici-bas des affres humaines sur l’éden improbable d’une pureté surjouée. On est donc étonné que les psychanalystes abandonnent le terrain à des charlatans, en particulier à une charlatane qui se pique d’expliquer à des adultes désemparés que leurs échecs sont dus à des traumatismes d’enfance refoulés et de convaincre les victimes d’abus réels que leur vie est détruite.

Déstruction totalitaire du langage

L’affaire Finkielkraut est, enfin, une exécution sur ordonnance. Ce sont les réseaux sociaux, c’est-à-dire ceux qui y sévissent, qui ont exigé de TF1 (maison-mère de LCI) cette déplorable décision. Comment un tribunal qui ne s’appuie pas sur un appareil d’État, donc ne peut pas recourir à la force, parvient-il à faire respecter ses arrêts ? Par la pression conjuguée du conformisme et de la peur. Qu’il soit lecteur, électeur, acheteur, le client est roi. Il ne faut pas déplaire à l’opinion – ou aux escouades numériques que l’on prend pour l’opinion. Des consommateurs peuvent obtenir la tête d’un employé, des téléspectateurs/internautes celle d’un penseur. Et un accusateur anonyme peut s’en payer deux, appartenant aux deux élus communistes parisiens qu’il accuse nommément de viol. C’est ainsi qu’a été lancé #MetooGay.

À moins de travailler chez des kamikazes, toute victime d’une tempête numérique est presque assurée de prendre la porte. Le patron du média, parti ou entreprise coupable par association exécute la sentence requise et congédie la vipère lubrique du jour, sans oublier de rappeler, larmoyant ou solennel, que l’individu contrevient gravement aux valeurs de sa boutique.

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Le cas de Génération identitaire est moins inquiétant, dès lors que, répétons-le, la demande étatique de mise à l’index a peu de chances d’aboutir. Il n’est pas anodin pour autant. Gérald Darmanin justifie son ardeur épuratrice par le fait qu’il est « scandalisé » : là encore, le licite et l’illicite sont évalués à l’aune de l’émotion suscitée. Je lui enverrai ma petite liste de ce et ceux qui me donnent des palpitations. Il ne reproche pas à Génération identitaire des atteintes aux biens ou aux personnes. Ce qui est intolérable à nos hautes autorités, ce sont les idées et propos des militants identitaires sur l’immigration. Après l’opération de contrôle sauvage des migrants menée à la frontière espagnole le 19 janvier, le procureur de Saint-Gaudens a ainsi justifié l’ouverture d’une enquête pour « provocation publique à la haine raciale » par « des propos très clairement anti-immigration », inscrits sur une banderole « et surtout par la raison pour laquelle cette banderole a été déployée ». Des propos, des raisons, on les tient chef ! On l’aura compris, il est interdit d’être contre l’immigration. Il faudra en informer les 70 % de Français de tous bords et de toutes origines qui, de sondage en enquête, martèlent qu’ils veulent stopper l’immigration parce que, dans la vraie vie, la merveilleuse diversité menace chaque jour un peu plus de virer à la foire d’empoigne. 

Ne nous faisons pas d’illusions. Les délateurs qui exercent une surveillance impitoyable pour que nul ne sorte des clous invisibles qui délimitent le territoire du tolérable sont en train de gagner. On dira qu’ils peuvent contrôler la parole, pas asservir la pensée. Seulement, comme en atteste 1984, l’une ne va pas sans l’autre. L’un des exploits de notre temps est d’avoir réédité la destruction totalitaire du langage. Ainsi appelle-t-on « libération de la parole » son formatage strict, au propre et au figuré. Quelle parole libère-t-on en 280 signes, au vu et au su de tous ? Plus on la dit libérée, plus la parole est soumise. Le mensonge, c’est la vérité.

Faut-il, alors, entrer en clandestinité ? C’est ce que pense un des signataires de notre appel : « Nous allons devoir retrouver le fonctionnement des sociétés secrètes », dit-il, plaisantant à moitié. Après tout, le numérique n’est pas seulement fait pour les chiens toujours prêts à tailler en pièces l’honneur d’un homme, comme le disait Mitterrand. Peut-être cette première moitié du xxie siècle verra-t-elle naître une nouvelle franc-maçonnerie qui attendra l’heure de la reconquête intellectuelle en s’adonnant dans l’ombre aux joies de l’examen raisonné, du libre débat et de l’humour qui pique. Peut-être verrons-nous éclore mille Thélème digitales où l’on prendra encore le risque de choquer, blesser ou énerver. S’ils existent un jour, ces territoires virtuels de la liberté seront les places to be. Il sera toujours plus exaltant d’être libre avec des parias que comblé d’honneurs au milieu des censeurs. En plus, avec les parias, on se marre bien.

Février 2021 – Causeur #87

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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