L’Académicien revient sur son éviction. Il a voulu plaider pour le Droit contre la justice sommaire de la foule. En retour, il a été lynché sur les réseaux sociaux et débarqué par LCI sans que, à peu d’exceptions près, journalistes et médias lèvent la voix pour le défendre publiquement. Après quatre décennies de présence médiatique, Finkielkraut ne croit plus à la possibilité d’un discours raisonné et nuancé dans la « vidéosphère » et la « numérosphère » et réfléchit sur la possibilité de se concentrer dorénavant sur l’écrit.


Causeur. Comment allez-vous ? Cette affaire vous a-t-elle beaucoup éprouvé ?

Alain Finkielkraut. Prenons les choses par le commencement. Lorsque j’ai dit à David Pujadas que je souhaitais revenir sur l’affaire Olivier Duhamel, il n’a eu aucune objection, mais il m’a laissé entendre qu’il m’aurait à l’œil et que peut-être le dialogue allait être un peu plus conflictuel que nos conversations précédentes. J’y étais tout à fait prêt, et les choses se sont très bien déroulées. David Pujadas a bien compris que je ne manifestais aucune indulgence pour les faits dont Olivier Duhamel était accusé. Il s’est peu à peu détendu, l’émission s’est très bien passée et je suis rentré soulagé. Mes proches m’ont confirmé dans cette impression. Je m’aventurais en terrain miné, mais aucune mine n’avait explosé. Ils étaient très contents de ce que j’avais pu dire pour le droit et contre la justice médiatique. Le lendemain matin, mon fils m’a appris qu’internet était en ébullition. Je suis tombé des nues. J’ai appris également que c’était un extrait décontextualisé de l’émission qui avait fait naître cette révolte sur la Toile. En fin de matinée, j’ai donc appelé David Pujadas pour lui dire, en toute naïveté, que mes propos ou certains extraits de mes propos avaient suscité une grande émotion et qu’il faudrait donc que nous y revenions le lundi suivant pour lever toutes les ambiguïtés, et me permettre de m’expliquer. Mais il m’a répondu avec tristesse que mon sort était déjà scellé : le groupe TF1 arrêtait ma chronique. J’étais débarqué.

Ce n’est pas la première « affaire Finkielkraut ». En quoi celle-ci est-elle différente des autres ?

Lorsque mon renvoi a été confirmé dans la presse, je m’attendais au moins à ce que des journalistes curieux me demandent de m’expliquer. C’est ce qui s’était passé après l’affaire Haaretz(1). À peine le scandale avait-il éclaté que j’ai pu répondre, sur l’antenne d’Europe 1 et sur celle de France Culture, et que j’ai, en partie, retourné l’opinion. Mais là, rien. Personne. Aucun appel des rédactions. J’ai commencé à avoir peur. Je me suis dit que peut-être cette fois-ci mon compte était bon et qu’après avoir défendu Polanski, après avoir affirmé la main sur le cœur que j’avais encore assez d’énergie pour violer ma femme tous les soirs, j’étais définitivement considéré comme un pervers infréquentable. J’ai donc écrit une tribune pour rappeler simplement ce que j’avais dit sur LCI. Je l’ai proposée à des quotidiens afin de ne pas laisser le mensonge occuper la place. Ces journaux, toutes sensibilités confondues, ont refusé de publier mon article. Je l’ai envoyé à des amis et connaissances pour qu’ils ne se méprennent pas. La plupart d’ailleurs avaient très bien compris la manipulation dont j’étais l’objet. Mais j’étais abattu par cette première expérience de samizdat. Quand Le Point m’a redonné le droit à la parole, je suis redevenu combatif. Ce que je n’ai pas supporté, c’est le moment de silence auquel j’ai été contraint face à ces accusations délirantes.

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Cependant, vous avez reçu moins de soutiens que d’habitude. Même parmi vos amis, beaucoup ont protesté contre votre éviction, tout en prenant leurs distances avec vos propos…

Non, pas parmi mes amis. Sinon, oui, j’ai eu droit à « mais quand même ! », « pourquoi s’est-il aventuré sur ce terrain-là ? », « il a eu des expressions inappropriées », « il a été maladroit », « de toute façon, Olivier Duhamel est un pédocriminel », « peu importe qu’il soit lynché, après ce qu’il a fait, qu’il crève ! », et je dois constater que rares sont les journalistes à s’être émus de mon licenciement express. Du haut de l’autorité morale que lui confère sa longue expérience, Alain Duhamel s’est même joint à la foule déchaînée. Confronté sur BFM TV à Caroline De Haas qui réclamait mon interdiction professionnelle, totale et définitive, il s’est permis de dire en substance que j’étais passé de l’extrême gauche à l’extrême droite.

J’ai survécu à ce verdict, mais je m’attendais à ce que des chroniqueurs ou des journalistes de LCI réagissent à la brutalité de cette éviction, car il en va tout de même de la liberté de penser sur cette chaîne. Je rappelle que l’émission était intitulée « Finkielkraut en liberté ». Seule Abnousse Shalmani m’a immédiatement fait part de sa solidarité. Cet événement révèle que la censure aujourd’hui ne tombe pas sur la presse, mais qu’elle en émane. Contrairement aux critiques que l’on entend depuis le début de la pandémie, ce n’est pas le pouvoir politique, de plus en plus faible, qui est liberticide, c’est le pouvoir médiatique. Cela devrait inspirer la réflexion.

« Finkielkraut en liberté », sacrifiée sur l’autel de la morale médiatico-numérique. Photo D.R.
« Finkielkraut en liberté », sacrifiée sur l’autel de la morale médiatico-numérique. Photo D.R.

Cependant, la directrice de France Culture vous a défendu.

Oui, et je lui en suis très reconnaissant. Sandrine Treiner est loin de partager toutes mes convictions, mais elle ne s’est pas laissée égarer par une manipulation qui me faisait dire tout autre chose que ce je pensais et elle m’a soutenu contre vents et marées, dont je crois savoir qu’ils étaient très forts. Je pouvais supporter d’être évincé de LCI, mais un renvoi de France Culture m’aurait plongé dans la détresse.

Lors de votre réception à l’Académie française, Pierre Nora a rappelé que vous n’aviez pas fait le choix d’une carrière universitaire, mais celui d’agir dans le débat public, donc dans les médias. À la lumière de ce qui vous est arrivé, ce choix n’était-il pas une erreur ? Peut-on exposer une pensée nuancée à la télévision ?

En effet, je croyais avoir bien précisé les choses en disant au début de mon intervention que « un homme, ça s’empêche », selon la maxime que Camus devait à son père, et que si Olivier Duhamel n’avait pas voulu, pas pu ou pas su s’empêcher, il était inexcusable. En même temps, j’ai évoqué M le maudit, parce que la leçon de ce film génial de Fritz Lang, c’est que lorsque la justice sort des prétoires, elle sort de la civilisation ; d’où l’opposition que j’ai tenté d’approfondir entre la justice populaire et la justice pénale. Je croyais qu’on pouvait dire cela à la télévision, même dans une période d’emballement. Je me trouvais dans le cadre non pas d’un débat, où tous les dérapages sont possibles, mais d’une conversation avec un journaliste intelligent, subtil, exigeant et bienveillant. Je pensais donc qu’il ne pouvait rien m’arriver. Mais c’était sans compter avec le nouveau pouvoir des réseaux sociaux qui peuvent truquer une pensée en extrayant un petit passage. C’était une naïveté de ma part, et j’ai compris que dans notre monde de la vidéosphère articulée sur la numérosphère, on ne peut plus rien dire. On doit se rabattre sur l’écrit. Peut-être est-ce un bien…

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Mais vous avez été victime de calomnie et de manipulations avant les réseaux sociaux. Pourquoi vous être obstiné dans les médias ?

La question philosophique que je me pose, c’est « qu’est-ce qui se passe ? » Après tout, diagnostiquer le présent, c’est la tâche que Foucault assignait à la philosophie. Je croyais pouvoir le faire dans une sorte de bloc-notes télévisuel. Il est vrai que, curieusement, j’ai toujours eu une préférence pour l’oral, non pas qu’à l’oral j’improvise, mais quand j’écris pour une intervention, les formules et les idées me viennent plus facilement que pour un article. C’était vrai à l’agrégation, à la grande leçon, j’étais inspiré. À l’écrit, j’étais transpirant. Mais, en effet, je ne comprenais pas jusqu’alors comment fonctionnait le monde. Je viens d’être déniaisé.

Sur cette affaire, on ne sait rien, en tout cas pas ce qui s’est passé dans cette chambre. La justice ne peut rien faire, même « Victor » Kouchner a finalement porté plainte. On n’imaginait pas que le public allait rester coi. Quel effet pouvait produire le livre de Camille Kouchner, sinon la sidération ?

Olivier Duhamel est une personnalité très connue. Personne ne peut donc réagir sans stupeur et même indignation aux révélations fracassantes de Camille Kouchner. Mais le droit ne nous donne pas le droit de laisser le dernier mot à cette indignation. La justice pénale traite les affaires au cas par cas. Pour la justice populaire, dégoûtée par les violences sexuelles et les incestes, toutes les victimes se ressemblent, tous les agresseurs aussi. Elle se félicite que la parole se libère en oubliant que cette victime-ci ne voulait pas rendre son histoire publique. Camille Kouchner elle-même a l’honnêteté de le reconnaître en citant son jumeau : « C’est quand même pas compliqué : je ne veux pas en parler. C’est le moyen que j’ai trouvé pour co

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Février 2021 – Causeur #87

Article extrait du Magazine Causeur

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