Le paradoxe de l’affaire Dieudonné
Je n’aime guère Dieudonné, dont j’ai toujours trouvé l’humour douteux, sinon de mauvais goût, même du temps où il sévissait encore, sur les scènes et télévisions françaises, avec son compère Elie Sémoun. Ses plus récents propos antisémites, souvent nauséabonds, n’ont fait que conforter, en mon for intérieur, ce sentiment. Mais cela ne concerne, subjectivement, que moi et, comme tel, n’intéresse, fondamentalement, personne. C’est donc sur une dimension plus objective que je désirerais concentrer ma réflexion au regard de l’interdiction de spectacle dont vient de se voir frappé en France, par cette juridiction suprême qu’est le Conseil d’Etat, Dieudonné.
Car, quelle que soit mon aversion pour lui, une chose ne cesse d’interpeller, non sans un réel malaise, ma conscience d’intellectuel engagé et, plus généralement, attaché aux inaliénables valeurs de la démocratie. Cette interrogation, que je me pose avec d’autant plus d’aisance que je n’ai jamais fait mystère de mes origines juives, la voici : un ministre de l’Intérieur, Manuel Valls en l’occurrence, peut-il interdire un spectacle sans enfreindre les règles de cette démocratie précisément, la liberté d’expression, de parole ou de pensée ? Et ce, quand bien même elle heurterait le sens moral, une quelconque conviction religieuse ou communauté civile ?
Davantage : un Etat tel que la France, historique patrie des droits de l’homme, peut-il se substituer ainsi à la Justice, sans contrevenir à la Constitution elle-même, puisque le tribunal administratif de Nantes, ville où devait avoir lieu le premier de ces spectacles controversés, avait donné, en la circonstance, son aval ? Si oui, le paradoxe s’avère, on en conviendra, énorme : voilà que la France se met maintenant à porter atteinte, au nom des droits de l’homme, à la liberté d’expression ! Car la menace d’un danger au maintien de l’ordre public, motif au départ invoqué pour procéder à pareille interdiction, ne saurait être ici recevable : le spectacle de Dieudonné était censé se dérouler en une enceinte limitée et fermée, sous haute protection policière et quadrillée par quelques militaires.
Quant au fait de lier le respect de la dignité humaine (précepte certes éminemment louable en soi) à celui de l’ordre public, c’est effectuer là un amalgame conceptuel pouvant conduire à une tout aussi inacceptable dérive totalitaire sur le plan politico-idéologique. Car, à ce compte là, c’est tout un pan de la culture française, malheureusement pour elle, qu’il faudrait alors logiquement, suivant le même raisonnement, occulter, sinon prohiber de manière tout aussi drastique. Exemples, et non des moindres, puisqu’ils appartiennent au panthéon de la littérature nationale : faudra-il donc bannir également de toute publication, pour leurs ignobles propos antisémites, un Louis-Ferdinand Céline, pourtant encensé par l’intelligentsia, y compris de la gauche libertaire ou radicale et non seulement germanopratine, ou un Drieu La Rochelle, qui préféra se suicider plutôt que d’avoir à subir, après l’effroyable épuration qui porta jusqu’au peloton d’exécution certains des pires collabos, l’odieuse et lâche vindicte de ses pairs (à la notable exception du grand Albert Camus) ?
Certes l’actuel et très zélé ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, qui interdit aussi facilement Dieudonné qu’il expulse arbitrairement les Roms, a-t-il prétexté également, pour justifier sa décision, le caractère haineux des propos infâmes de Dieudonné, ce pseudo-humoriste dont on ne sait si c’est la vulgarité ou l’ignorance qu’il faut le plus blâmer et même, avouons-le très franchement, condamner. Mais voilà, là aussi, que le piège pourrait bien se refermer, si l’on n’y prend garde, sur celui-là même qui pensait l’avoir tendu : cette incendiaire haine que Valls prétend ainsi éteindre risque, au contraire, de s’attiser, tel le plus périlleux des boomerangs, aux confins de ces banlieues, qu’elles soient à Paris ou Marseille, Lille ou Lyon, réputées « sensibles » ou « difficiles », pour ne pas dire incontrôlables.
Mais, surtout : Manuel Valls, que cautionne bien évidemment là le Président de la République en personne, François Hollande, s’est-il rendu compte qu’en plaçant ainsi la censure de l’Etat (car il s’agit bien, en cet emblématique cas, de censure) au-dessus des règles de la Justice, il rendait alors caduc l’enseignement du grand Montesquieu lui-même lorsqu’il préconisait, afin de mieux préserver la démocratie précisément, une stricte séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire), ainsi qu’il le donne à voir dans son indépassable Esprit des Lois ?
Conclusion ? Je m’en remettrai donc, en guise de morale à cette sordide fable entre Dieudonné et Valls, à cette exemplaire sentence de Voltaire, Lumière d’entre les Lumières : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ! ». Car il n’est pas de démocratie qui vaille, ni ne tienne, sans cette magistrale et décisive preuve de tolérance, principe que les authentiques humanistes souhaiteraient universel.
À propos (autre inénarrable, s’il n’était tragique, paradoxe) : les Français savent-ils que leur prix littéraire le plus prestigieux, ce Prix Goncourt dont ils s’enorgueillissent tant, est la création, en la personne d’Edmond de Goncourt, de l’un des plus abjects homophobes, misogynes et antisémites (tiens, quand l’on parle du loup !) que la culture française ait, hélas, connu ? S’ils en doutaient, je leur conseille vivement de lire avec attention, au lieu de se laisser berner par la bien-pensance ambiante, son tristement célèbre Journal. Dieudonné, « victimisé », pour son plus grand bonheur populaire et succès médiatique, à outrance, est, à côté, un enfant de chœur. Peut-être viendrait-il alors à Valls et Cie, chantres de la police des mœurs, l’irrésistible mais misérable envie de remettre aussi en cause, dans leur nouvelle et obsessionnelle manie d’interdire (voir, tout récemment, la répression touchant la prostitution), certains déjeuners chez Drouant, compagnie parisienne ne craignant pas de glorifier encore, fût-ce a posteriori, les prétendus mérites d’un personnage aussi infréquentable, pour qui en a lu certaines pages particulièrement immondes, que ledit Goncourt !
*Photo : David Vincent/AP/SIPA. AP21505358_000023.
Qu’est ce qu’une famille ?
Tel père, tel fils : ne vous arrêtez pas au poncif creux du titre, fruit d’une traduction hasardeuse : le dernier film de Hirokazu Kore-eda est un chef d’œuvre de délicatesse.
Le scénario peut à première vue paraître déjà vu. Deux enfants sont échangés à la maternité par une infirmière frustrée. Six ans plus tard, c’est le choc. À la faveur d’un test génétique, on découvre l’erreur et les parents décident d’échanger les enfants biologiques. Un thème qui avait déjà fait le succès du film français La vie n’est pas un long fleuve tranquille, propice à la caricature de deux familles socialement opposées. Pourtant, si ici aussi, les milieux des deux enfants sont à mille lieues l’un de l’autre, les Le Quesnoy et les Groseille japonais sont esquissés tout en subtilité, et le sourire attendri remplace le rire truculent.
Ryota, le personnage central du drame, est un jeune architecte, workaholic obsédé par la réussite, qui s’inquiète de la douceur et de la bonhomie de son fils Keita. « A notre époque, on est perdant si on est trop gentil » profère sans ciller ce winner, exaspéré par les fausses notes de son fils au piano. C’est pourquoi lorsqu’il apprend la terrible nouvelle, il est presque soulagé et énonce ce jugement sans pitié : « Tout s’explique donc ». C’est dans ce « donc » que résidera toute la tension dramatique du film : si le sang explique tout, alors il faudra que Ryota abandonne son garçon qu’il aime mais qui ne lui ressemble pas, et qu’il arrache son vrai fils à la famille modeste et débraillée où il a passé les six premières années de sa vie.
Hirokazu Kore-eda, sorte de Comencini japonais, excelle à peindre le monde de l’enfance avec pudeur et délicatesse. On est submergé par l’émotion des visages d’enfants, celui de l’adorable Keita qu’on voit grimacer pour retenir ses larmes dans le rétroviseur de ses parents qui l’abandonnent à sa nouvelle famille, celui de Ryusei qui demande incessamment « pourquoi ? » comme seuls savent le faire les enfants.
Déjà, dans Nobody knows (2004), il peignait les tribulations de gamins livrés à eux-mêmes par une mère volage et fantasque. C’est à la famille traditionnelle que le cinéaste s’attaque dans Tel père tel fils. Le modèle idéal que semble former la famille de Ryota dans leur grand appartement aseptisé qui « ressemble à un hôtel », au milieu duquel trône un enfant couvé, se retrouve fracassé par la révélation génétique. On comprend alors que l’intrigue un peu artificielle de l’échange n’est qu’un prétexte pour Kore-eda pour filmer l’éclosion du sentiment de paternité.
Dans une société ultra-compétitive, où la réussite sociale et professionnelle a remplacé le sens de la vie, où il faut toujours faire mieux que ses pairs/pères, la tentation est grande pour le géniteur de se vouloir créateur, et à voir dans l’enfant qu’il procrée le prolongement de ses propres échecs ou succès. La filiation, nous dit Kore-eda devient un acte démiurgique où l’enfant est moins l’objet d’un amour que celui d’une ambition. Ryota, père exigeant et insensible qui éduque son fils comme on élève un pur sang, -d’ailleurs son propre père lui fait remarquer : « Les enfants, c’est comme les chevaux, tout est dans le sang », va peu à peu comprendre que l’amour qui l’unit à Keita n’est pas un lien de possession mais d’échange.
Le cinéaste nous fait découvrir également un Japon contemporain où traditions et modernité cohabitent, l’autel des ancêtres voisinant avec la Wii dans le foyer, les têtes s’inclinant avec respect pour se saluer. Toute l’atmosphère du film repose sur cette retenue des personnages, emplis d’une dignité toute ancestrale.
Il y a plus d’émotion dans le craintif mais inflexible reproche d’une femme en apparence soumise et indulgente à son mari sévère que dans toutes les crises d’hystérie de nos matrones occidentales. Il y a plus de tendresse dans les pudiques accolades que se donnent parents et enfants que dans les déluges de bisous des mères poules à leurs enfants rois. Et si tout le film semble se dérouler dans une ambiance délicate et ralentie, certaines scènes sont d’une violence d’autant plus bouleversante qu’elle est contenue à l’extrême.
Finalement Kore-eda signe un film conservateur qui n’a rien de rétrograde. Tout en faisant primer les liens de l’affection sur ceux du sang, il réhabilite un modèle familial fondé sur la transmission et la reconnaissance, contre les ravages libéraux d’une éducation qui n’a d’autre but que la réussite.
Dans Tel père, tel fils, le cinéaste nous offre la lente distillation du composé « famille », magma mystérieux où se mêlent amour, ADN et habitus, jusqu’à obtenir une pureté rare et rafraîchissante.
Europunk : chaos dans la culture
Eric de Chassey, historien de l’art et actuel directeur de la Villa Médicis, n’est pas si «straight» que son patronyme et son curriculum vitae pourraient le laisser penser à des âmes simplistes. La preuve ? Il est commissaire de l’exposition Europunk présentée actuellement à la Cité de la Musique.
Oui, je sais, le Punk au musée est une drôle d’idée et on peut imaginer que Sid Vicious va cracher dans sa tombe… Mais ce n’est pas pire que l’introduction des Ramones ou de Clash au Rock n’roll Hall Of Fame.
Le fait est que le mouvement punk a constitué une révolution musicale et culturelle considérable dont les effets se font encore sentir trente-cinq ans après dans la musique mais aussi la mode, le graphisme, la vidéo et tutti frutti, comme disait un sautillant génie prépunk.
L’exposition a le bon goût de bien situer les Sex Pistols comme pères fondateurs de la vague punk en leur consacrant une salle, tout comme d’avoir choisi l’année 1980 comme date de fin, ce qui évite de trop s’engluer dans la cold wave, la musique industrielle, etc.
Elle a le grand mérite de présenter une large contextualisation historique du mouvement, des plots dignes des monolithes de 2001, L’Odyssée de l’Espace présentant une chronologie culturelle, mais aussi politique et sociale démarrant au début des années 1970.
Les limites de l’exposition sont liées à son parti pris «européen» (laissant largement de côté le punk US) dont on ne comprend pas trop les motivations, Arte ne figurant pas parmi les sponsors.
Eric de Chassey a largement insisté sur la révolution graphique qu’a constitué le mouvement punk, au détriment de la déflagration musicale, laissée largement à entendre mais peu explicitée. Pas d’évocations de la rupture avec les errements «progressifs» (Floyd, Yes, Genesis, «jazz rock» etc) qu’a constitué le retour au rock n’roll en trois accords, la réhabilitation du format court (chansons de deux-trois minutes) et par conséquent du disque 45 tours. Il n’y a rien non plus sur les liens avec le reggae jamaïcain, véritable bande son de la période.
Mais des empilements de téléviseurs vintage permettent au fan comme au néophyte de voir et d’écouter les groupes phares du moment, des Damned ou Buzzcocks à Crass en passant par Siouxie and the Banshees et les Slits. Image tremblante et son pourri sont restitués à merveille, dans les conditions et l’esprit de l’époque.
Parmi les 450 documents présentés, on découvrira les chemises peintes par Vivian Westwood portées par les Pistols à leurs débuts ainsi qu’une remarquable collection de fanzines, le titre du britannique Snffin’ Glue étant déjà tout un programme. Mais la part du lion est laissée aux graphistes dont, cocorico, les plus fameux et talentueux furent les français de Bazooka ainsi qu’aux photographes du collectif Belle Journée en Perspective.
Grâce à Patrick Eudeline, rock-critique et icône de la scène punk, l’exposition de la Cité de la Musique se paie même le luxe d’entrer en littérature… Il en parle en effet dans l’introduction de son nouvel ouvrage «Je reprends la route demain» (éditions Attitudes) : «en cette rentrée 2013, on met le punk au Musée et (…) donc, je le sens, il me va falloir radoter dans les médias sur cet irracontable, une fois encore…». Certes, Patrick, mais les kids pourront aussi y aller et se faire leur opinion… S’ils font vite, car il ne reste que quelques jours.
Europunk, Paris, Cité de la Musique, Jusqu’au 19 janvier.
Bêtes de Somme
Enfant, je ne comprenais pas pourquoi mon grand-père Alfred ne voulait jamais manger de cheval. De la guerre, il parlait peu. Je savais qu’il avait combattu dans la Somme, du côté de Péronne et de Bouchavesnes ; il avait rapporté de la grande boucherie un quart en fer blanc dans lequel il trempait son blaireau pour se raser et un éclat d’obus, cadeau de l’attaque du bois de Maurepas, fiché au sommet de son crâne. Lorsqu’il est mort, au milieu des années 1970, mon père a hérité du quart, et il est fort probable que j’en hériterai à mon tour un de ces jours.
Un dimanche après-midi, alors que nous regardions en famille Raymond Marcillac et son inoubliable « Sports dimanche », et que la liqueur d’angélique avait eu pour effet de délier les langues, il revint, je ne sais plus pourquoi, sur le sujet des équidés : « Du cheval, je n’en mangerai jamais ! Ils ont rendu trop de services dans la bataille de la Somme.»[access capability= »lire_inedits »]
Il se mit à parler des pauvres bêtes, presque ensevelies dans la boue gluante, qui continuaient à tirer canons et chariots. Des images devaient lui traverser l’esprit car lui, d’habitude si peu disert, ne pouvait plus s’arrêter. On avait l’impression qu’il voyait les visages de ses copains de tranchée, du côté de Maurepas et de Bouchavesnes, qu’il entendait les cris horribles des chevaux à l’agonie, dans les nuits glaciales du Santerre, qu’il sentait l’odeur de leurs lourds cadavres gonflés et putréfiés. Et moi, le gamin, j’oubliais la voix doucereuse de Raymond Marcillac tandis que résonnaient dans ma tête les cris de souffrance des compagnons d’infortune des « poilus ».
Dans un reportage paru le 15 novembre 1915 dans la revue Je sais tout, Hugues Le Roux rappelle que les Anglais furent les premiers à dénoncer les souffrances des chevaux. L’émouvant monument de Chipilly (Somme), représentant un soldat britannique et son cheval blessé, érigé en l’honneur de la London Division, œuvre du sculpteur français Henri Désiré Gauquié (1858-1927), en témoigne.
Très sensibles à la souffrance des équidés, les Anglais fondèrent en France la Croix-Bleue et la Croix-Violette qui ne sont autres que la Croix-Rouge des chevaux. « Chez nous, que de chevaux sont morts de soif et de privations ! », confie Hugues Le Roux. « Combien d’autres, légèrement blessés dans les combats ou le harnachement, ont été perdus faute de soins indispensables qui, appliqués à temps, leur auraient permis de reprendre leur place à la bataille ou dans les convois ! » Il a vu revenir du front tout un lot de ces malheureuses bêtes qui, aux dires des sous-officiers et des hommes qui les ramenaient, n’avaient pas été dételées depuis trois mois. Lorsqu’on enlevait la selle, la peau se détachait et le dos n’était qu’une plaie : « Les blessures du garrot, si douloureuses, étaient les plus terribles : il en est dans lesquelles on pouvait facile- ment mettre le poing, et elles étaient si profondes que les vertèbres étaient à nu. Dans le lot, il y avait de malheureux martyrs inguérissables, véritables squelettes qui, en vente publique, ont été adjugés pour la somme de… trois francs. »
Lors d’une visite sur le champ de bataille, le député de la Seine Charles Benoist est horrifié : « Tout le long de la route, on voit des chevaux morts, les membres raidis, le ventre gonflé, les dents découvertes sous des lèvres convulsées comme dans un rictus… Souvent les côtes sont à nu, le corps entièrement décomposé. »
On parle aussi d’animaux qui, les membres brisés, agonisent parfois cinq ou six jours dans les plaines sans recevoir le coup de grâce. « Si merveilleux que soit notre canon de 70, il ne servirait pas à grand-chose s’il n’y avait pas de chevaux pour l’amener en position », note un observateur.
Les hôpitaux vétérinaires manquent de tout. Les chevaux y sont répartis en diverses catégories : les contagieux, les fiévreux, les blessés, les épuisés, les fourbus, les boiteux. Et ceux, bien sûr, qui doivent être réformés ou abattus. Chaque hôpital reçoit environ 200 animaux. D’après un rapport, cette « usure » anormale des bêtes peut s’expliquer par l’abus d’allures excessives, le maintien inutile de la selle et du harnachement sur le cheval au repos, le défaut d’abreuvement, d’abri, de litière, de ferrure, la mauvaise alimentation, etc.
En plus de ses hommes, la France des villages a donc sacrifié ses chevaux. « La façon dont nos chevaux paysans sont entrés dans le trait des charrois et les attelages des canons émeut quand on les voit passer avec leur poil rude, leurs pieds lourds, leurs croupes lentes, leur bonne volonté inépuisable », écrit encore Hugues Le Roux.
Doctorant en histoire à l’EHESS à Paris, Damien Baldin confirme que la réquisition des chevaux fut un drame dans les campagnes : « C’est une mobilisation de plus après celle du fils ou du père. Un drame à la fois affectif et économique. »
L’attachement du soldat pour son cheval (la réciproque est tout aussi exacte) a été maintes fois vérifié lors de la Grande Guerre. On raconte qu’au cours d’une violente action, un cavalier fut projeté à terre, atteint par une balle. Dès que le cavalier toucha le sol, son cheval s’arrêta net, souleva l’homme avec ses dents par ses vêtements, et se rendit avec son fardeau près d’un groupe d’autres cavaliers. Ainsi, le soldat put être transporté à une ambulance de première ligne. Le médecin assura que si ce blessé avait séjourné quelques heures sur le sol, sans soins, il serait mort. Et comment ne pas être ému par ce combattant qui, refusant d’abandonner son cheval blessé, sans souci des balles, délia son paquet de pansements individuel, soigna sa monture et la mit à l’abri derrière un talus ?
Cette besogne accomplie, il revint faire le coup de feu contre l’infanterie ennemie. Alors parfois, j’entends encore la voix de mon grand-père parler des souffrances de ces bêtes-soldats. Et du cheval, je n’ai pas envie d’en manger non plus.[/access]
*Photo: E.R.L./SIPA. 00349406_000003.
Les voeux pas très pieux de Jean-Louis Debré
Alors que la traditionnelle galette est un peu la dernière chance de s’empiffrer après les fêtes, les « vœux » qui l’accompagnent sont habituellement l’occasion de faire le bilan. De constater que les temps sont durs mais que l’on n’a pas failli à la tâche, et que l’on essaiera de faire mieux la prochaine fois. C’est à cet exercice révélateur que s’est livré Jean-Louis Debré le 6 janvier dernier au Palais de l’Élysée, présentant les vœux du Conseil constitutionnel au chef de l’État et à sa « famille » (sic) – et confirmant, entre deux compliments convenus, que l’appétit vient en mangeant, et que les ambitions dudit Conseil n’ont jamais été aussi considérables.
De fait, le bilan s’avère impressionnant : 2013, note Jean-Louis Debré, fut « l’année la plus chargée » de l’histoire du Conseil, qui a rendu en un an près de 360 décisions – contre une vingtaine en moyenne durant ses premières décennies d’existence. 360, dont 22 au titre du contrôle a priori, qui consiste à examiner la constitutionnalité de la loi avant sa promulgation (le Conseil étant alors saisi par le Président de la république, les Présidents des deux assemblées, le Premier ministre, 60 députés ou 60 sénateurs) ; et 74 au titre de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) introduite par la révision constitutionnelle de 2008, laquelle permet à un justiciable, à l’occasion d’un procès, de renvoyer au Conseil une loi applicable à l’espèce dont il estime qu’elle porte atteinte aux droits et aux libertés reconnus par la constitution. Deux procédures qui fonctionnent désormais de concert, l’opposition utilisant la première « avec une constance renouvelée », les justiciables et les avocats ayant compris que la seconde est devenue « le principal outil de protection des droits et libertés constitutionnellement garantis aux mains des citoyens ». Deux procédures qui font du Conseil le gardien par excellence du bon fonctionnement du système : celui qui veille sur « notre pacte social et (…) les valeurs communes à tous », et dont le succès traduit « la confiance que placent en lui les divers responsables politiques comme l’ensemble des Français et des étrangers résidant en France. »
Mais c’est encore insuffisant. Et c’est ici que l’observateur, même s’il n’écoute que d’une oreille distraite, s’efforçant par ailleurs de finir sa part de galette sans émietter la pâte feuilletée sur sa cravate Hermès, commence à tiquer. Car ce que développe le Président du Conseil constitutionnel, c’est au fond une vision impérialiste de cette institution – même s’il répète qu’il ne s’agit pas pour elle de « substituer son appréciation à celle du Parlement », et s’il rappelle que le Conseil a jugé « à chaque fois (…) globalement conformes à la constitution » les « importantes réformes » menées à bien en 2013 sous la houlette éclairée du Président Hollande.
Il y a deux ans, un commentateur aussi expert que mesuré de la jurisprudence constitutionnelle, le Professeur Guillaume Drago, constatait dans un article savant que le contrôle ainsi exercé s’apparente à une « véritable réécriture de la loi sous la dictée du Conseil constitutionnel », avant de souligner que l’influence du Conseil sur le Parlement s’était considérablement accrue depuis la mise en œuvre de la QPC en 2010 : « Placés plus que jamais sous le regard de la Constitution, la loi et les législateurs doivent prendre en considération les exigences constitutionnelles, même si les parlementaires peuvent considérer que la question constitutionnelle ne se posera que plus tard, une fois la loi entrée en vigueur et contestée par une QPC devant un juge ordinaire, donc loin d’eux. »
En fait, cette influence du Conseil se traduit sur deux plans complémentaires. Elle se manifeste de façon immédiate sur un mode « répressif », lorsque celui-ci constate qu’une loi qui lui a été déférée n’est pas conforme à la constitution, ce qui le conduit à en empêcher la promulgation (article 62 alinéa 1er ) ou à en prononcer l’abrogation (article 62 alinéa 2). Mais son influence se manifeste aussi, de façon moins visible quoiqu’encore plus efficace, sur un mode préventif : le législateur, dûment chapitré par les « Sages » de la rue de Montpensier, étant en effet amené à une autocensure permanente consistant à intégrer jusque dans son subconscient le « surmoi constitutionnel » que représente la jurisprudence du Conseil, et le risque de sanction que s’attirerait à bon droit toute tentative de transgression. Censure juridique, mais au-delà, censure morale, le législateur se voyant rappeler en permanence que « la volonté générale ne s’exprime que dans le respect de la constitution », que « le respect de la constitution n’est pas un risque, mais un devoir », et que toute atteinte à celle-ci, c’est-à-dire, à l’interprétation qu’en donne le Conseil, irait à l’encontre du « pacte républicain » et de l’Etat de droit. Aller à l’encontre de ce que disent les Sages n’est pas simplement anticonstitutionnel, c’est mal.
Or, loin de s’interroger sur le sens et la légitimité d’un tel gonflement -et par exemple, sur sa compatibilité (objectivement problématique) avec les principes de la démocratie -, Jean-Louis Debré appelle à renforcer encore l’hégémonie juridico-morale du Conseil, et n’hésite pas à fustiger un législateur accusé d’être allé à l’encontre de ses oracles : « à plusieurs reprises au cours de ces derniers mois, des dispositions législatives ont été adoptées alors qu’elles contrevenaient directement à l’autorité de la chose jugée par le Conseil. Ce dernier n’a alors pu que les censurer une deuxième, ou plutôt j’espère, une dernière fois. (…) Cette situation est préoccupante. L’État de droit est fondé sur le respect de la règle de droit et des décisions de justice. Bien plus, pour le Conseil constitutionnel, l’article 62 de la Constitution dispose que l’autorité de ses décisions s’impose aux pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives et juridictionnelles ».
En fait, ce qui est reproché au législateur, ce n’est pas de violer, au sens propre, l’autorité de la chose jugée, comme le prétend Jean-Louis Debré : c’est de n’avoir pas suffisamment intégré le « surmoi constitutionnel » précité. Bref, de demeurer indocile – par exemple, en ayant l’audace de faire figurer à nouveau dans la loi de finances pour 2014 des dispositions qui, dans celle de 2013, avaient déjà été censurées par le Conseil. De manifester, en somme, une indépendance désormais scandaleuse, car attentatoire à l’État de droit que le Conseil estime incarner.
D’où, la sainte colère de Jean-Louis Debré – et son coup de chapeau au Président Hollande, désireux d’avoir enfin « des dispositions législatives mieux préparées, plus cohérentes et désormais stables ». En ce qui concerne la stabilité, le Conseil constitutionnel pourra d’ailleurs proposer comme modèle son inénarrable jurisprudence du 17 mai 2013 relative au mariage pour tous. Quant à la cohérence, elle semble signifier que le législateur n’a plus à sortir des rails. Qu’il ne doit plus avoir l’insolence de reprendre une disposition déjà censurée par le Conseil – même pour voir si par hasard ce dernier n’aurait pas changé d’avis.
*Photo : CHESNOT/SIPA. 00650265_000003.
Le dernier combat d’Ariel Sharon
Après huit ans de combat, Ariel Sharon livre sa dernière bataille face au seul adversaire à sa mesure: la mort. L’ancien Premier ministre israélien était connu pour être l’un des meilleurs officiers de sa génération. La vie de cet homme né en 1928 résume à elle seule l’Histoire d’Israël. Dans les forces spéciales au débouché de la déclaration d’indépendance ou général de blindés, il était redouté par ses ennemis (mais aussi par ses chefs) pour son audace et ses initiatives. Mais ses victoires décisives au Sinaï en 1967 et à Suez en 1973 eurent raison des accusations d’indiscipline.
Dès lors, sa popularité, jamais démentie jusqu’à aujourd’hui, ouvre à « Arik » (« le lion », en hébreu) une carrière politique; au moment même où Sadate choisit de signer la paix contre le retrait du Sinaï avec Rabin puis Begin. Les grandes épopées militaires de Tsahal s’achèvent pour laisser la place au règlement d’une question politique plus complexe encore : la question palestinienne.
Son esprit de décision et son aura de grand chef militaire seront déterminants lorsque, devenu ministre de la Défense, il doit démanteler les colonies israéliennes du Sinaï en 1982. Sa fermeté va durablement marquer l’opinion mais la controverse autour des massacres libanais de Sabra et Chatila brise momentanément son ascension. On l’a compris, Sharon n’était pas un homme de scrupule.
De son face à face avec l’Autorité palestinienne et Yasser Arafat, Ariel Sharon sort finalement vainqueur posthume. Après l’échec des négociations de Camp David, il fait le choix, une fois remportées les élections de 2001, d’isoler Arafat et d’imposer à son pays des concessions unilatérales. Il comprend alors l’impossibilité de parvenir à Eretz Israël, le Grand Israël qu’il formait de ses vœux dans sa jeunesse nationaliste.
En effet, après la fin des grandes vagues d’immigration post-guerre froide, le rapport de force démographique israélo-palestinien est défavorable à l’Etat hébreu. Sur le territoire-même d’Israël, en Galilée notamment, les populations arabes montrent une vitalité démographique inquiétante. Et la colonisation de toute la Cisjordanie devient hors de portée pour Israël.
« Un État fait la politique de sa géographie », cette formule de Napoléon aurait pu être la devise d’Ariel Sharon. Celui qui fut, entre autres, ministre de l’Agriculture, de l’Eau, du Logement et des Affaires étrangères concentre ses efforts de colonisation sur les points les plus stratégiques : la vallée du Jourdain et les axes ouest-est. Malgré des discours offensifs, il cherche à se désengager de Hébron, de Naplouse ou Ramallah, bref là où les Palestiniens sont trop nombreux pour que des colons puissent rester en sécurité. Pied à pied, il grignote des terrains autour de Jérusalem-Est dont il estime, comme l’écrasante majorité des Israéliens, qu’elle est la capitale éternelle et exclusive d’Israël. Elle doit donc être désenclavée.
Cette stratégie réaliste s’accompagne de l’érection d’un mur de sécurité qui isole les palestiniens mais aussi certaines colonies. En parallèle, Sharon poursuit le programme anti-balistique qui deviendra le « dôme de fer ». Enfin, il lance le retrait par la force des colonies juives dans toute la bande de Gaza (ainsi que quatre colonies en Cisjordanie). Quoique risquées, ces mesures portent rapidement leurs fruits. En 2003, on considère que l’activité terroriste a chuté de 90% alors même que le mur n’est pas encore achevé. « Seule la gauche parlait de construire ce mur jusque-là. C’est finalement Sharon qui le réalise à partir de 2002. » rappelle Frédéric Encel. La stratégie défensive d’un Israël-forteresse (même accompagné de bombardements) se révèle plus efficace que la stratégie offensive terrestre de Begin en 1982 et d’Olmert en 2006 au Liban.
Sharon serait-il devenu un homme de paix comme on l’entend ici ou là? Pas vraiment. Il a toujours cherché à diviser la Palestine en soutenant le Hamas pour mieux régner sur elle. Comme si la paix devait être obtenue par Israël seul. De fait, le Hamas est aujourd’hui affaibli par sa gestion désastreuse à Gaza et Mahmoud Abbas maintient, bon an mal an, un semblant d’ordre en Cisjordanie. Si la dvision du peuple palestinien a pour but d’en finir avec un adversaire placé de part et d’autre le territoire israélien, cette stratégie est à double tranchant car elle a aussi divisé son propre camp. Le Likoud n’a pas su digérer l’abandon du Grand Israël. Accepter de se retirer sans avoir été vaincu est une potion amère qui ressemble à celle que de Gaulle fit avaler aux pieds noirs. Homme d’initiative d’un point de vue militaire, Sharon le fut aussi d’un point de vue politique. Il avait cofondé le Likoud au début des années 70. Mais ne parvenant plus à canaliser le nationalisme de son parti vers une issue pragmatique, il n’hésite pas à le quitter pour fonder Kadima (« En Avant »). Un parti de rassemblement qui a plongé dans le coma avec lui. Il n’a pas survécu à la corruption de son, nettement moins habile, successeur : Ehoud Olmert, pourtant redevable de l’héritage de Sharon.
Ariel Sharon n’était pas un théoricien politique des relations internationales comme Machiavel, Richelieu, Bismarck ou Kissinger. Il en fut néanmoins le parfait disciple et ses choix furent toujours guidés par un certain nationalisme pragmatique. Davantage à l’aise dans l’action, il se sublimait dans les crises dont il savait toujours tirer profit. Il avait créé un système d’équilibre instable sur la scène intérieure comme sur la scène extérieure d’Israël qu’il semblait le seul à pouvoir maintenir. Pour preuve, la tentative d’Union sacrée autour de Kadima n’a pas survécu à son départ. En sera-t-il autant de la discorde chez l’ennemi ?
*Photo : Avi Ohayon/AP/SIPA. AP21433777_000011.
Sauvons les arbres de la laïcité !
Mais, bon sang, où sont passés les écolos toujours prompts à faire un rempart de leur corps devant chaque brin d’herbe menacé par l’extension du béton et du bitume ? On n’a pas entendu Cécile Duflot ou Jean-Vincent Placé vitupérer contre les salopards qui viennent subrepticement, par des nuits sans lune, déraciner ou scier les « arbres de la laïcité » solennellement plantés ces derniers mois par des citoyens et des élus soucieux de marquer symboliquement leur attachement à la mère de toutes les valeurs républicaines.
À Angers, – comme nous l’a déjà conté François-Xavier Ajavon dans le Causeur Magazine présentement en kiosque- mais aussi à Bordeaux et même à Parfouru-sur-Odon (Calvados), des lointains rejetons de ces « arbres de la liberté » des révolutionnaires de 1789 sont victimes de vandales se réclamant de la vieille extrême droite antirépublicaine, polluant de plus les alentours de leur déjections noirâtres en forme de croix celtiques.
À Parfouru, village de 300 habitants de la région de Caen, on avait fait une petite fête, au mois de novembre dernier, autour d’un frêle érable de cinquante centimètres de haut, généreusement arrosé par les pluies fréquentes dans la région, et promis à un destin d’arbre d’élite pour l’édification morale des générations futures. Il fut lâchement arraché pendant que les habitants de la commune fêtaient, en famille, l’arrivée de l’an nouveau.
Un érable, cela ne produit ni cidre, ni calva, mais cela donne à tous les pommiers du coin la légitime fierté de voir un végétal participer, comme le coq gaulois ou la Marianne des salles de mariages, à l’incarnation de nos valeurs républicaines.
Pour un arbre de la laïcité vandalisé, plantons en mille, de toutes espèces, bien en vue sur les places de nos villes et nos villages. Que le président de la République donne l’exemple en prenant, en personne, pelle et pioche, pour planter un arbor laïcus elysiensis de son choix dans le parc de son actuelle résidence.
« Touche pas à ma pute »: beaucoup de buzz pour rien
À l’occasion du débat sur le projet de loi visant à pénaliser les clients des prostituées, Causeura cru malin de publier un texte intitulé « Touche pas à ma pute ! » et présenté comme le « Manifeste des 343 salauds ». Outre le côté faussement provocateur de son titre, vous avez pris le risque, avec cet appel, de dénaturer de trop nombreux combats dont celui, fondamental, du droit à l’avortement. Prendre comme référence le « Manifeste des 343 salopes » de 1971 revient à entacher la démarche courageuse et lourde de conséquences de femmes qui ont engagé et exposé leur nom, leur figure, leur réputation, parfois leur carrière, pour faire avancer les droits des femmes en France. Cette démarche apparaît d’autant plus maladroite que le droit à l’avortement est aujourd’hui gravement remis en cause en Espagne, et reste inexistant dans plusieurs pays d’Europe.[access capability= »lire_inedits »]
L’important, me direz-vous, c’est le fond. Justement, sur le fond, ce texte n’apporte aucune perspective pratique pour aborder la question de la prostitution : ni grille de lecture, ni position de principe permettant au lecteur de se construire une véritable opinion. D’une part, l’appel laisse de côté les aspects les plus fondamentaux du débat, notamment en matière d’inégalités sociales, de santé publique et d’égalité des genres.
D’autre part, même s’il prend en compte les différences d’orientation sexuelle, les signataires laissent entendre que les clients sont toujours des hommes.
En réutilisant, de façon maladroitement ironique, pour ne pas dire tout simplement cynique, des slogans porteurs des luttes d’émancipation depuis plus de quarante ans, l’appel des « 343 salauds » opère un renversement inacceptable. Quoi que l’on pense de la prostitution, le droit des clients à obtenir des relations tarifées n’est pas un droit fondamental, contrairement à celui des femmes à disposer librement de leurs corps. La fausse équivalence ainsi construite ne permet nullement de définir un positionnement cohérent. Causeur nous semble plutôt avoir fait le choix de la facilité, se contentant d’une position d’opposition sans avoir pris la peine de se livrer à une analyse, totalement absente de ce texte, même en creux.
Cet appel ne contribue en rien à la prise en compte de questions pourtant sérieuses. Car peut-être l’avez-vous oublié, mais au-delà des principes que vous semblez réduire à des blagues, ce sont des individus réels qui sont directement touchés et des droits concrets qui sont menacés.
Le logo de SOS Racisme et son slogan « Touche pas à mon pote ! » visent à défendre des principes universalistes dans les luttes d’émancipation. Alors que Didier François, grand reporter à Europe 1 et inventeur de notre slogan, est toujours en captivité en Syrie aux côtés de trois autres journalistes français, alors que les figures qui œuvrent pour l’égalité partout dans le monde sont la cible d’attaques racistes et sexistes, nous ne pouvons cautionner un détournement qui a pour seul objectif de faire du « buzz » à moindre effort.
Causeur a évidemment le droit de décliner sa ligne éditoriale et de traiter des sujets qui lui siéent. Pas de détourner un slogan, ni de s’approprier un logo qui ne lui appartiennent pas, et qui incarnent des valeurs militantes dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne sont guère à l’honneur dans les pages de votre magazine. C’est votre droit de critiquer SOS Racisme. C’est le nôtre de vous dire :
Touche pas à nos symboles ![/access]
*Photo: Thibault Camus/AP/SIPA. AP21493210_000004.
Le paradoxe de l’affaire Dieudonné
Je n’aime guère Dieudonné, dont j’ai toujours trouvé l’humour douteux, sinon de mauvais goût, même du temps où il sévissait encore, sur les scènes et télévisions françaises, avec son compère Elie Sémoun. Ses plus récents propos antisémites, souvent nauséabonds, n’ont fait que conforter, en mon for intérieur, ce sentiment. Mais cela ne concerne, subjectivement, que moi et, comme tel, n’intéresse, fondamentalement, personne. C’est donc sur une dimension plus objective que je désirerais concentrer ma réflexion au regard de l’interdiction de spectacle dont vient de se voir frappé en France, par cette juridiction suprême qu’est le Conseil d’Etat, Dieudonné.
Car, quelle que soit mon aversion pour lui, une chose ne cesse d’interpeller, non sans un réel malaise, ma conscience d’intellectuel engagé et, plus généralement, attaché aux inaliénables valeurs de la démocratie. Cette interrogation, que je me pose avec d’autant plus d’aisance que je n’ai jamais fait mystère de mes origines juives, la voici : un ministre de l’Intérieur, Manuel Valls en l’occurrence, peut-il interdire un spectacle sans enfreindre les règles de cette démocratie précisément, la liberté d’expression, de parole ou de pensée ? Et ce, quand bien même elle heurterait le sens moral, une quelconque conviction religieuse ou communauté civile ?
Davantage : un Etat tel que la France, historique patrie des droits de l’homme, peut-il se substituer ainsi à la Justice, sans contrevenir à la Constitution elle-même, puisque le tribunal administratif de Nantes, ville où devait avoir lieu le premier de ces spectacles controversés, avait donné, en la circonstance, son aval ? Si oui, le paradoxe s’avère, on en conviendra, énorme : voilà que la France se met maintenant à porter atteinte, au nom des droits de l’homme, à la liberté d’expression ! Car la menace d’un danger au maintien de l’ordre public, motif au départ invoqué pour procéder à pareille interdiction, ne saurait être ici recevable : le spectacle de Dieudonné était censé se dérouler en une enceinte limitée et fermée, sous haute protection policière et quadrillée par quelques militaires.
Quant au fait de lier le respect de la dignité humaine (précepte certes éminemment louable en soi) à celui de l’ordre public, c’est effectuer là un amalgame conceptuel pouvant conduire à une tout aussi inacceptable dérive totalitaire sur le plan politico-idéologique. Car, à ce compte là, c’est tout un pan de la culture française, malheureusement pour elle, qu’il faudrait alors logiquement, suivant le même raisonnement, occulter, sinon prohiber de manière tout aussi drastique. Exemples, et non des moindres, puisqu’ils appartiennent au panthéon de la littérature nationale : faudra-il donc bannir également de toute publication, pour leurs ignobles propos antisémites, un Louis-Ferdinand Céline, pourtant encensé par l’intelligentsia, y compris de la gauche libertaire ou radicale et non seulement germanopratine, ou un Drieu La Rochelle, qui préféra se suicider plutôt que d’avoir à subir, après l’effroyable épuration qui porta jusqu’au peloton d’exécution certains des pires collabos, l’odieuse et lâche vindicte de ses pairs (à la notable exception du grand Albert Camus) ?
Certes l’actuel et très zélé ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, qui interdit aussi facilement Dieudonné qu’il expulse arbitrairement les Roms, a-t-il prétexté également, pour justifier sa décision, le caractère haineux des propos infâmes de Dieudonné, ce pseudo-humoriste dont on ne sait si c’est la vulgarité ou l’ignorance qu’il faut le plus blâmer et même, avouons-le très franchement, condamner. Mais voilà, là aussi, que le piège pourrait bien se refermer, si l’on n’y prend garde, sur celui-là même qui pensait l’avoir tendu : cette incendiaire haine que Valls prétend ainsi éteindre risque, au contraire, de s’attiser, tel le plus périlleux des boomerangs, aux confins de ces banlieues, qu’elles soient à Paris ou Marseille, Lille ou Lyon, réputées « sensibles » ou « difficiles », pour ne pas dire incontrôlables.
Mais, surtout : Manuel Valls, que cautionne bien évidemment là le Président de la République en personne, François Hollande, s’est-il rendu compte qu’en plaçant ainsi la censure de l’Etat (car il s’agit bien, en cet emblématique cas, de censure) au-dessus des règles de la Justice, il rendait alors caduc l’enseignement du grand Montesquieu lui-même lorsqu’il préconisait, afin de mieux préserver la démocratie précisément, une stricte séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire), ainsi qu’il le donne à voir dans son indépassable Esprit des Lois ?
Conclusion ? Je m’en remettrai donc, en guise de morale à cette sordide fable entre Dieudonné et Valls, à cette exemplaire sentence de Voltaire, Lumière d’entre les Lumières : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ! ». Car il n’est pas de démocratie qui vaille, ni ne tienne, sans cette magistrale et décisive preuve de tolérance, principe que les authentiques humanistes souhaiteraient universel.
À propos (autre inénarrable, s’il n’était tragique, paradoxe) : les Français savent-ils que leur prix littéraire le plus prestigieux, ce Prix Goncourt dont ils s’enorgueillissent tant, est la création, en la personne d’Edmond de Goncourt, de l’un des plus abjects homophobes, misogynes et antisémites (tiens, quand l’on parle du loup !) que la culture française ait, hélas, connu ? S’ils en doutaient, je leur conseille vivement de lire avec attention, au lieu de se laisser berner par la bien-pensance ambiante, son tristement célèbre Journal. Dieudonné, « victimisé », pour son plus grand bonheur populaire et succès médiatique, à outrance, est, à côté, un enfant de chœur. Peut-être viendrait-il alors à Valls et Cie, chantres de la police des mœurs, l’irrésistible mais misérable envie de remettre aussi en cause, dans leur nouvelle et obsessionnelle manie d’interdire (voir, tout récemment, la répression touchant la prostitution), certains déjeuners chez Drouant, compagnie parisienne ne craignant pas de glorifier encore, fût-ce a posteriori, les prétendus mérites d’un personnage aussi infréquentable, pour qui en a lu certaines pages particulièrement immondes, que ledit Goncourt !
*Photo : David Vincent/AP/SIPA. AP21505358_000023.
Qu’est ce qu’une famille ?
Tel père, tel fils : ne vous arrêtez pas au poncif creux du titre, fruit d’une traduction hasardeuse : le dernier film de Hirokazu Kore-eda est un chef d’œuvre de délicatesse.
Le scénario peut à première vue paraître déjà vu. Deux enfants sont échangés à la maternité par une infirmière frustrée. Six ans plus tard, c’est le choc. À la faveur d’un test génétique, on découvre l’erreur et les parents décident d’échanger les enfants biologiques. Un thème qui avait déjà fait le succès du film français La vie n’est pas un long fleuve tranquille, propice à la caricature de deux familles socialement opposées. Pourtant, si ici aussi, les milieux des deux enfants sont à mille lieues l’un de l’autre, les Le Quesnoy et les Groseille japonais sont esquissés tout en subtilité, et le sourire attendri remplace le rire truculent.
Ryota, le personnage central du drame, est un jeune architecte, workaholic obsédé par la réussite, qui s’inquiète de la douceur et de la bonhomie de son fils Keita. « A notre époque, on est perdant si on est trop gentil » profère sans ciller ce winner, exaspéré par les fausses notes de son fils au piano. C’est pourquoi lorsqu’il apprend la terrible nouvelle, il est presque soulagé et énonce ce jugement sans pitié : « Tout s’explique donc ». C’est dans ce « donc » que résidera toute la tension dramatique du film : si le sang explique tout, alors il faudra que Ryota abandonne son garçon qu’il aime mais qui ne lui ressemble pas, et qu’il arrache son vrai fils à la famille modeste et débraillée où il a passé les six premières années de sa vie.
Hirokazu Kore-eda, sorte de Comencini japonais, excelle à peindre le monde de l’enfance avec pudeur et délicatesse. On est submergé par l’émotion des visages d’enfants, celui de l’adorable Keita qu’on voit grimacer pour retenir ses larmes dans le rétroviseur de ses parents qui l’abandonnent à sa nouvelle famille, celui de Ryusei qui demande incessamment « pourquoi ? » comme seuls savent le faire les enfants.
Déjà, dans Nobody knows (2004), il peignait les tribulations de gamins livrés à eux-mêmes par une mère volage et fantasque. C’est à la famille traditionnelle que le cinéaste s’attaque dans Tel père tel fils. Le modèle idéal que semble former la famille de Ryota dans leur grand appartement aseptisé qui « ressemble à un hôtel », au milieu duquel trône un enfant couvé, se retrouve fracassé par la révélation génétique. On comprend alors que l’intrigue un peu artificielle de l’échange n’est qu’un prétexte pour Kore-eda pour filmer l’éclosion du sentiment de paternité.
Dans une société ultra-compétitive, où la réussite sociale et professionnelle a remplacé le sens de la vie, où il faut toujours faire mieux que ses pairs/pères, la tentation est grande pour le géniteur de se vouloir créateur, et à voir dans l’enfant qu’il procrée le prolongement de ses propres échecs ou succès. La filiation, nous dit Kore-eda devient un acte démiurgique où l’enfant est moins l’objet d’un amour que celui d’une ambition. Ryota, père exigeant et insensible qui éduque son fils comme on élève un pur sang, -d’ailleurs son propre père lui fait remarquer : « Les enfants, c’est comme les chevaux, tout est dans le sang », va peu à peu comprendre que l’amour qui l’unit à Keita n’est pas un lien de possession mais d’échange.
Le cinéaste nous fait découvrir également un Japon contemporain où traditions et modernité cohabitent, l’autel des ancêtres voisinant avec la Wii dans le foyer, les têtes s’inclinant avec respect pour se saluer. Toute l’atmosphère du film repose sur cette retenue des personnages, emplis d’une dignité toute ancestrale.
Il y a plus d’émotion dans le craintif mais inflexible reproche d’une femme en apparence soumise et indulgente à son mari sévère que dans toutes les crises d’hystérie de nos matrones occidentales. Il y a plus de tendresse dans les pudiques accolades que se donnent parents et enfants que dans les déluges de bisous des mères poules à leurs enfants rois. Et si tout le film semble se dérouler dans une ambiance délicate et ralentie, certaines scènes sont d’une violence d’autant plus bouleversante qu’elle est contenue à l’extrême.
Finalement Kore-eda signe un film conservateur qui n’a rien de rétrograde. Tout en faisant primer les liens de l’affection sur ceux du sang, il réhabilite un modèle familial fondé sur la transmission et la reconnaissance, contre les ravages libéraux d’une éducation qui n’a d’autre but que la réussite.
Dans Tel père, tel fils, le cinéaste nous offre la lente distillation du composé « famille », magma mystérieux où se mêlent amour, ADN et habitus, jusqu’à obtenir une pureté rare et rafraîchissante.
Europunk : chaos dans la culture
Eric de Chassey, historien de l’art et actuel directeur de la Villa Médicis, n’est pas si «straight» que son patronyme et son curriculum vitae pourraient le laisser penser à des âmes simplistes. La preuve ? Il est commissaire de l’exposition Europunk présentée actuellement à la Cité de la Musique.
Oui, je sais, le Punk au musée est une drôle d’idée et on peut imaginer que Sid Vicious va cracher dans sa tombe… Mais ce n’est pas pire que l’introduction des Ramones ou de Clash au Rock n’roll Hall Of Fame.
Le fait est que le mouvement punk a constitué une révolution musicale et culturelle considérable dont les effets se font encore sentir trente-cinq ans après dans la musique mais aussi la mode, le graphisme, la vidéo et tutti frutti, comme disait un sautillant génie prépunk.
L’exposition a le bon goût de bien situer les Sex Pistols comme pères fondateurs de la vague punk en leur consacrant une salle, tout comme d’avoir choisi l’année 1980 comme date de fin, ce qui évite de trop s’engluer dans la cold wave, la musique industrielle, etc.
Elle a le grand mérite de présenter une large contextualisation historique du mouvement, des plots dignes des monolithes de 2001, L’Odyssée de l’Espace présentant une chronologie culturelle, mais aussi politique et sociale démarrant au début des années 1970.
Les limites de l’exposition sont liées à son parti pris «européen» (laissant largement de côté le punk US) dont on ne comprend pas trop les motivations, Arte ne figurant pas parmi les sponsors.
Eric de Chassey a largement insisté sur la révolution graphique qu’a constitué le mouvement punk, au détriment de la déflagration musicale, laissée largement à entendre mais peu explicitée. Pas d’évocations de la rupture avec les errements «progressifs» (Floyd, Yes, Genesis, «jazz rock» etc) qu’a constitué le retour au rock n’roll en trois accords, la réhabilitation du format court (chansons de deux-trois minutes) et par conséquent du disque 45 tours. Il n’y a rien non plus sur les liens avec le reggae jamaïcain, véritable bande son de la période.
Mais des empilements de téléviseurs vintage permettent au fan comme au néophyte de voir et d’écouter les groupes phares du moment, des Damned ou Buzzcocks à Crass en passant par Siouxie and the Banshees et les Slits. Image tremblante et son pourri sont restitués à merveille, dans les conditions et l’esprit de l’époque.
Parmi les 450 documents présentés, on découvrira les chemises peintes par Vivian Westwood portées par les Pistols à leurs débuts ainsi qu’une remarquable collection de fanzines, le titre du britannique Snffin’ Glue étant déjà tout un programme. Mais la part du lion est laissée aux graphistes dont, cocorico, les plus fameux et talentueux furent les français de Bazooka ainsi qu’aux photographes du collectif Belle Journée en Perspective.
Grâce à Patrick Eudeline, rock-critique et icône de la scène punk, l’exposition de la Cité de la Musique se paie même le luxe d’entrer en littérature… Il en parle en effet dans l’introduction de son nouvel ouvrage «Je reprends la route demain» (éditions Attitudes) : «en cette rentrée 2013, on met le punk au Musée et (…) donc, je le sens, il me va falloir radoter dans les médias sur cet irracontable, une fois encore…». Certes, Patrick, mais les kids pourront aussi y aller et se faire leur opinion… S’ils font vite, car il ne reste que quelques jours.
Europunk, Paris, Cité de la Musique, Jusqu’au 19 janvier.
Bêtes de Somme
Enfant, je ne comprenais pas pourquoi mon grand-père Alfred ne voulait jamais manger de cheval. De la guerre, il parlait peu. Je savais qu’il avait combattu dans la Somme, du côté de Péronne et de Bouchavesnes ; il avait rapporté de la grande boucherie un quart en fer blanc dans lequel il trempait son blaireau pour se raser et un éclat d’obus, cadeau de l’attaque du bois de Maurepas, fiché au sommet de son crâne. Lorsqu’il est mort, au milieu des années 1970, mon père a hérité du quart, et il est fort probable que j’en hériterai à mon tour un de ces jours.
Un dimanche après-midi, alors que nous regardions en famille Raymond Marcillac et son inoubliable « Sports dimanche », et que la liqueur d’angélique avait eu pour effet de délier les langues, il revint, je ne sais plus pourquoi, sur le sujet des équidés : « Du cheval, je n’en mangerai jamais ! Ils ont rendu trop de services dans la bataille de la Somme.»[access capability= »lire_inedits »]
Il se mit à parler des pauvres bêtes, presque ensevelies dans la boue gluante, qui continuaient à tirer canons et chariots. Des images devaient lui traverser l’esprit car lui, d’habitude si peu disert, ne pouvait plus s’arrêter. On avait l’impression qu’il voyait les visages de ses copains de tranchée, du côté de Maurepas et de Bouchavesnes, qu’il entendait les cris horribles des chevaux à l’agonie, dans les nuits glaciales du Santerre, qu’il sentait l’odeur de leurs lourds cadavres gonflés et putréfiés. Et moi, le gamin, j’oubliais la voix doucereuse de Raymond Marcillac tandis que résonnaient dans ma tête les cris de souffrance des compagnons d’infortune des « poilus ».
Dans un reportage paru le 15 novembre 1915 dans la revue Je sais tout, Hugues Le Roux rappelle que les Anglais furent les premiers à dénoncer les souffrances des chevaux. L’émouvant monument de Chipilly (Somme), représentant un soldat britannique et son cheval blessé, érigé en l’honneur de la London Division, œuvre du sculpteur français Henri Désiré Gauquié (1858-1927), en témoigne.
Très sensibles à la souffrance des équidés, les Anglais fondèrent en France la Croix-Bleue et la Croix-Violette qui ne sont autres que la Croix-Rouge des chevaux. « Chez nous, que de chevaux sont morts de soif et de privations ! », confie Hugues Le Roux. « Combien d’autres, légèrement blessés dans les combats ou le harnachement, ont été perdus faute de soins indispensables qui, appliqués à temps, leur auraient permis de reprendre leur place à la bataille ou dans les convois ! » Il a vu revenir du front tout un lot de ces malheureuses bêtes qui, aux dires des sous-officiers et des hommes qui les ramenaient, n’avaient pas été dételées depuis trois mois. Lorsqu’on enlevait la selle, la peau se détachait et le dos n’était qu’une plaie : « Les blessures du garrot, si douloureuses, étaient les plus terribles : il en est dans lesquelles on pouvait facile- ment mettre le poing, et elles étaient si profondes que les vertèbres étaient à nu. Dans le lot, il y avait de malheureux martyrs inguérissables, véritables squelettes qui, en vente publique, ont été adjugés pour la somme de… trois francs. »
Lors d’une visite sur le champ de bataille, le député de la Seine Charles Benoist est horrifié : « Tout le long de la route, on voit des chevaux morts, les membres raidis, le ventre gonflé, les dents découvertes sous des lèvres convulsées comme dans un rictus… Souvent les côtes sont à nu, le corps entièrement décomposé. »
On parle aussi d’animaux qui, les membres brisés, agonisent parfois cinq ou six jours dans les plaines sans recevoir le coup de grâce. « Si merveilleux que soit notre canon de 70, il ne servirait pas à grand-chose s’il n’y avait pas de chevaux pour l’amener en position », note un observateur.
Les hôpitaux vétérinaires manquent de tout. Les chevaux y sont répartis en diverses catégories : les contagieux, les fiévreux, les blessés, les épuisés, les fourbus, les boiteux. Et ceux, bien sûr, qui doivent être réformés ou abattus. Chaque hôpital reçoit environ 200 animaux. D’après un rapport, cette « usure » anormale des bêtes peut s’expliquer par l’abus d’allures excessives, le maintien inutile de la selle et du harnachement sur le cheval au repos, le défaut d’abreuvement, d’abri, de litière, de ferrure, la mauvaise alimentation, etc.
En plus de ses hommes, la France des villages a donc sacrifié ses chevaux. « La façon dont nos chevaux paysans sont entrés dans le trait des charrois et les attelages des canons émeut quand on les voit passer avec leur poil rude, leurs pieds lourds, leurs croupes lentes, leur bonne volonté inépuisable », écrit encore Hugues Le Roux.
Doctorant en histoire à l’EHESS à Paris, Damien Baldin confirme que la réquisition des chevaux fut un drame dans les campagnes : « C’est une mobilisation de plus après celle du fils ou du père. Un drame à la fois affectif et économique. »
L’attachement du soldat pour son cheval (la réciproque est tout aussi exacte) a été maintes fois vérifié lors de la Grande Guerre. On raconte qu’au cours d’une violente action, un cavalier fut projeté à terre, atteint par une balle. Dès que le cavalier toucha le sol, son cheval s’arrêta net, souleva l’homme avec ses dents par ses vêtements, et se rendit avec son fardeau près d’un groupe d’autres cavaliers. Ainsi, le soldat put être transporté à une ambulance de première ligne. Le médecin assura que si ce blessé avait séjourné quelques heures sur le sol, sans soins, il serait mort. Et comment ne pas être ému par ce combattant qui, refusant d’abandonner son cheval blessé, sans souci des balles, délia son paquet de pansements individuel, soigna sa monture et la mit à l’abri derrière un talus ?
Cette besogne accomplie, il revint faire le coup de feu contre l’infanterie ennemie. Alors parfois, j’entends encore la voix de mon grand-père parler des souffrances de ces bêtes-soldats. Et du cheval, je n’ai pas envie d’en manger non plus.[/access]
*Photo: E.R.L./SIPA. 00349406_000003.
Les voeux pas très pieux de Jean-Louis Debré
Alors que la traditionnelle galette est un peu la dernière chance de s’empiffrer après les fêtes, les « vœux » qui l’accompagnent sont habituellement l’occasion de faire le bilan. De constater que les temps sont durs mais que l’on n’a pas failli à la tâche, et que l’on essaiera de faire mieux la prochaine fois. C’est à cet exercice révélateur que s’est livré Jean-Louis Debré le 6 janvier dernier au Palais de l’Élysée, présentant les vœux du Conseil constitutionnel au chef de l’État et à sa « famille » (sic) – et confirmant, entre deux compliments convenus, que l’appétit vient en mangeant, et que les ambitions dudit Conseil n’ont jamais été aussi considérables.
De fait, le bilan s’avère impressionnant : 2013, note Jean-Louis Debré, fut « l’année la plus chargée » de l’histoire du Conseil, qui a rendu en un an près de 360 décisions – contre une vingtaine en moyenne durant ses premières décennies d’existence. 360, dont 22 au titre du contrôle a priori, qui consiste à examiner la constitutionnalité de la loi avant sa promulgation (le Conseil étant alors saisi par le Président de la république, les Présidents des deux assemblées, le Premier ministre, 60 députés ou 60 sénateurs) ; et 74 au titre de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) introduite par la révision constitutionnelle de 2008, laquelle permet à un justiciable, à l’occasion d’un procès, de renvoyer au Conseil une loi applicable à l’espèce dont il estime qu’elle porte atteinte aux droits et aux libertés reconnus par la constitution. Deux procédures qui fonctionnent désormais de concert, l’opposition utilisant la première « avec une constance renouvelée », les justiciables et les avocats ayant compris que la seconde est devenue « le principal outil de protection des droits et libertés constitutionnellement garantis aux mains des citoyens ». Deux procédures qui font du Conseil le gardien par excellence du bon fonctionnement du système : celui qui veille sur « notre pacte social et (…) les valeurs communes à tous », et dont le succès traduit « la confiance que placent en lui les divers responsables politiques comme l’ensemble des Français et des étrangers résidant en France. »
Mais c’est encore insuffisant. Et c’est ici que l’observateur, même s’il n’écoute que d’une oreille distraite, s’efforçant par ailleurs de finir sa part de galette sans émietter la pâte feuilletée sur sa cravate Hermès, commence à tiquer. Car ce que développe le Président du Conseil constitutionnel, c’est au fond une vision impérialiste de cette institution – même s’il répète qu’il ne s’agit pas pour elle de « substituer son appréciation à celle du Parlement », et s’il rappelle que le Conseil a jugé « à chaque fois (…) globalement conformes à la constitution » les « importantes réformes » menées à bien en 2013 sous la houlette éclairée du Président Hollande.
Il y a deux ans, un commentateur aussi expert que mesuré de la jurisprudence constitutionnelle, le Professeur Guillaume Drago, constatait dans un article savant que le contrôle ainsi exercé s’apparente à une « véritable réécriture de la loi sous la dictée du Conseil constitutionnel », avant de souligner que l’influence du Conseil sur le Parlement s’était considérablement accrue depuis la mise en œuvre de la QPC en 2010 : « Placés plus que jamais sous le regard de la Constitution, la loi et les législateurs doivent prendre en considération les exigences constitutionnelles, même si les parlementaires peuvent considérer que la question constitutionnelle ne se posera que plus tard, une fois la loi entrée en vigueur et contestée par une QPC devant un juge ordinaire, donc loin d’eux. »
En fait, cette influence du Conseil se traduit sur deux plans complémentaires. Elle se manifeste de façon immédiate sur un mode « répressif », lorsque celui-ci constate qu’une loi qui lui a été déférée n’est pas conforme à la constitution, ce qui le conduit à en empêcher la promulgation (article 62 alinéa 1er ) ou à en prononcer l’abrogation (article 62 alinéa 2). Mais son influence se manifeste aussi, de façon moins visible quoiqu’encore plus efficace, sur un mode préventif : le législateur, dûment chapitré par les « Sages » de la rue de Montpensier, étant en effet amené à une autocensure permanente consistant à intégrer jusque dans son subconscient le « surmoi constitutionnel » que représente la jurisprudence du Conseil, et le risque de sanction que s’attirerait à bon droit toute tentative de transgression. Censure juridique, mais au-delà, censure morale, le législateur se voyant rappeler en permanence que « la volonté générale ne s’exprime que dans le respect de la constitution », que « le respect de la constitution n’est pas un risque, mais un devoir », et que toute atteinte à celle-ci, c’est-à-dire, à l’interprétation qu’en donne le Conseil, irait à l’encontre du « pacte républicain » et de l’Etat de droit. Aller à l’encontre de ce que disent les Sages n’est pas simplement anticonstitutionnel, c’est mal.
Or, loin de s’interroger sur le sens et la légitimité d’un tel gonflement -et par exemple, sur sa compatibilité (objectivement problématique) avec les principes de la démocratie -, Jean-Louis Debré appelle à renforcer encore l’hégémonie juridico-morale du Conseil, et n’hésite pas à fustiger un législateur accusé d’être allé à l’encontre de ses oracles : « à plusieurs reprises au cours de ces derniers mois, des dispositions législatives ont été adoptées alors qu’elles contrevenaient directement à l’autorité de la chose jugée par le Conseil. Ce dernier n’a alors pu que les censurer une deuxième, ou plutôt j’espère, une dernière fois. (…) Cette situation est préoccupante. L’État de droit est fondé sur le respect de la règle de droit et des décisions de justice. Bien plus, pour le Conseil constitutionnel, l’article 62 de la Constitution dispose que l’autorité de ses décisions s’impose aux pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives et juridictionnelles ».
En fait, ce qui est reproché au législateur, ce n’est pas de violer, au sens propre, l’autorité de la chose jugée, comme le prétend Jean-Louis Debré : c’est de n’avoir pas suffisamment intégré le « surmoi constitutionnel » précité. Bref, de demeurer indocile – par exemple, en ayant l’audace de faire figurer à nouveau dans la loi de finances pour 2014 des dispositions qui, dans celle de 2013, avaient déjà été censurées par le Conseil. De manifester, en somme, une indépendance désormais scandaleuse, car attentatoire à l’État de droit que le Conseil estime incarner.
D’où, la sainte colère de Jean-Louis Debré – et son coup de chapeau au Président Hollande, désireux d’avoir enfin « des dispositions législatives mieux préparées, plus cohérentes et désormais stables ». En ce qui concerne la stabilité, le Conseil constitutionnel pourra d’ailleurs proposer comme modèle son inénarrable jurisprudence du 17 mai 2013 relative au mariage pour tous. Quant à la cohérence, elle semble signifier que le législateur n’a plus à sortir des rails. Qu’il ne doit plus avoir l’insolence de reprendre une disposition déjà censurée par le Conseil – même pour voir si par hasard ce dernier n’aurait pas changé d’avis.
*Photo : CHESNOT/SIPA. 00650265_000003.
Le dernier combat d’Ariel Sharon
Après huit ans de combat, Ariel Sharon livre sa dernière bataille face au seul adversaire à sa mesure: la mort. L’ancien Premier ministre israélien était connu pour être l’un des meilleurs officiers de sa génération. La vie de cet homme né en 1928 résume à elle seule l’Histoire d’Israël. Dans les forces spéciales au débouché de la déclaration d’indépendance ou général de blindés, il était redouté par ses ennemis (mais aussi par ses chefs) pour son audace et ses initiatives. Mais ses victoires décisives au Sinaï en 1967 et à Suez en 1973 eurent raison des accusations d’indiscipline.
Dès lors, sa popularité, jamais démentie jusqu’à aujourd’hui, ouvre à « Arik » (« le lion », en hébreu) une carrière politique; au moment même où Sadate choisit de signer la paix contre le retrait du Sinaï avec Rabin puis Begin. Les grandes épopées militaires de Tsahal s’achèvent pour laisser la place au règlement d’une question politique plus complexe encore : la question palestinienne.
Son esprit de décision et son aura de grand chef militaire seront déterminants lorsque, devenu ministre de la Défense, il doit démanteler les colonies israéliennes du Sinaï en 1982. Sa fermeté va durablement marquer l’opinion mais la controverse autour des massacres libanais de Sabra et Chatila brise momentanément son ascension. On l’a compris, Sharon n’était pas un homme de scrupule.
De son face à face avec l’Autorité palestinienne et Yasser Arafat, Ariel Sharon sort finalement vainqueur posthume. Après l’échec des négociations de Camp David, il fait le choix, une fois remportées les élections de 2001, d’isoler Arafat et d’imposer à son pays des concessions unilatérales. Il comprend alors l’impossibilité de parvenir à Eretz Israël, le Grand Israël qu’il formait de ses vœux dans sa jeunesse nationaliste.
En effet, après la fin des grandes vagues d’immigration post-guerre froide, le rapport de force démographique israélo-palestinien est défavorable à l’Etat hébreu. Sur le territoire-même d’Israël, en Galilée notamment, les populations arabes montrent une vitalité démographique inquiétante. Et la colonisation de toute la Cisjordanie devient hors de portée pour Israël.
« Un État fait la politique de sa géographie », cette formule de Napoléon aurait pu être la devise d’Ariel Sharon. Celui qui fut, entre autres, ministre de l’Agriculture, de l’Eau, du Logement et des Affaires étrangères concentre ses efforts de colonisation sur les points les plus stratégiques : la vallée du Jourdain et les axes ouest-est. Malgré des discours offensifs, il cherche à se désengager de Hébron, de Naplouse ou Ramallah, bref là où les Palestiniens sont trop nombreux pour que des colons puissent rester en sécurité. Pied à pied, il grignote des terrains autour de Jérusalem-Est dont il estime, comme l’écrasante majorité des Israéliens, qu’elle est la capitale éternelle et exclusive d’Israël. Elle doit donc être désenclavée.
Cette stratégie réaliste s’accompagne de l’érection d’un mur de sécurité qui isole les palestiniens mais aussi certaines colonies. En parallèle, Sharon poursuit le programme anti-balistique qui deviendra le « dôme de fer ». Enfin, il lance le retrait par la force des colonies juives dans toute la bande de Gaza (ainsi que quatre colonies en Cisjordanie). Quoique risquées, ces mesures portent rapidement leurs fruits. En 2003, on considère que l’activité terroriste a chuté de 90% alors même que le mur n’est pas encore achevé. « Seule la gauche parlait de construire ce mur jusque-là. C’est finalement Sharon qui le réalise à partir de 2002. » rappelle Frédéric Encel. La stratégie défensive d’un Israël-forteresse (même accompagné de bombardements) se révèle plus efficace que la stratégie offensive terrestre de Begin en 1982 et d’Olmert en 2006 au Liban.
Sharon serait-il devenu un homme de paix comme on l’entend ici ou là? Pas vraiment. Il a toujours cherché à diviser la Palestine en soutenant le Hamas pour mieux régner sur elle. Comme si la paix devait être obtenue par Israël seul. De fait, le Hamas est aujourd’hui affaibli par sa gestion désastreuse à Gaza et Mahmoud Abbas maintient, bon an mal an, un semblant d’ordre en Cisjordanie. Si la dvision du peuple palestinien a pour but d’en finir avec un adversaire placé de part et d’autre le territoire israélien, cette stratégie est à double tranchant car elle a aussi divisé son propre camp. Le Likoud n’a pas su digérer l’abandon du Grand Israël. Accepter de se retirer sans avoir été vaincu est une potion amère qui ressemble à celle que de Gaulle fit avaler aux pieds noirs. Homme d’initiative d’un point de vue militaire, Sharon le fut aussi d’un point de vue politique. Il avait cofondé le Likoud au début des années 70. Mais ne parvenant plus à canaliser le nationalisme de son parti vers une issue pragmatique, il n’hésite pas à le quitter pour fonder Kadima (« En Avant »). Un parti de rassemblement qui a plongé dans le coma avec lui. Il n’a pas survécu à la corruption de son, nettement moins habile, successeur : Ehoud Olmert, pourtant redevable de l’héritage de Sharon.
Ariel Sharon n’était pas un théoricien politique des relations internationales comme Machiavel, Richelieu, Bismarck ou Kissinger. Il en fut néanmoins le parfait disciple et ses choix furent toujours guidés par un certain nationalisme pragmatique. Davantage à l’aise dans l’action, il se sublimait dans les crises dont il savait toujours tirer profit. Il avait créé un système d’équilibre instable sur la scène intérieure comme sur la scène extérieure d’Israël qu’il semblait le seul à pouvoir maintenir. Pour preuve, la tentative d’Union sacrée autour de Kadima n’a pas survécu à son départ. En sera-t-il autant de la discorde chez l’ennemi ?
*Photo : Avi Ohayon/AP/SIPA. AP21433777_000011.
Sauvons les arbres de la laïcité !
Mais, bon sang, où sont passés les écolos toujours prompts à faire un rempart de leur corps devant chaque brin d’herbe menacé par l’extension du béton et du bitume ? On n’a pas entendu Cécile Duflot ou Jean-Vincent Placé vitupérer contre les salopards qui viennent subrepticement, par des nuits sans lune, déraciner ou scier les « arbres de la laïcité » solennellement plantés ces derniers mois par des citoyens et des élus soucieux de marquer symboliquement leur attachement à la mère de toutes les valeurs républicaines.
À Angers, – comme nous l’a déjà conté François-Xavier Ajavon dans le Causeur Magazine présentement en kiosque- mais aussi à Bordeaux et même à Parfouru-sur-Odon (Calvados), des lointains rejetons de ces « arbres de la liberté » des révolutionnaires de 1789 sont victimes de vandales se réclamant de la vieille extrême droite antirépublicaine, polluant de plus les alentours de leur déjections noirâtres en forme de croix celtiques.
À Parfouru, village de 300 habitants de la région de Caen, on avait fait une petite fête, au mois de novembre dernier, autour d’un frêle érable de cinquante centimètres de haut, généreusement arrosé par les pluies fréquentes dans la région, et promis à un destin d’arbre d’élite pour l’édification morale des générations futures. Il fut lâchement arraché pendant que les habitants de la commune fêtaient, en famille, l’arrivée de l’an nouveau.
Un érable, cela ne produit ni cidre, ni calva, mais cela donne à tous les pommiers du coin la légitime fierté de voir un végétal participer, comme le coq gaulois ou la Marianne des salles de mariages, à l’incarnation de nos valeurs républicaines.
Pour un arbre de la laïcité vandalisé, plantons en mille, de toutes espèces, bien en vue sur les places de nos villes et nos villages. Que le président de la République donne l’exemple en prenant, en personne, pelle et pioche, pour planter un arbor laïcus elysiensis de son choix dans le parc de son actuelle résidence.
« Touche pas à ma pute »: beaucoup de buzz pour rien
À l’occasion du débat sur le projet de loi visant à pénaliser les clients des prostituées, Causeura cru malin de publier un texte intitulé « Touche pas à ma pute ! » et présenté comme le « Manifeste des 343 salauds ». Outre le côté faussement provocateur de son titre, vous avez pris le risque, avec cet appel, de dénaturer de trop nombreux combats dont celui, fondamental, du droit à l’avortement. Prendre comme référence le « Manifeste des 343 salopes » de 1971 revient à entacher la démarche courageuse et lourde de conséquences de femmes qui ont engagé et exposé leur nom, leur figure, leur réputation, parfois leur carrière, pour faire avancer les droits des femmes en France. Cette démarche apparaît d’autant plus maladroite que le droit à l’avortement est aujourd’hui gravement remis en cause en Espagne, et reste inexistant dans plusieurs pays d’Europe.[access capability= »lire_inedits »]
L’important, me direz-vous, c’est le fond. Justement, sur le fond, ce texte n’apporte aucune perspective pratique pour aborder la question de la prostitution : ni grille de lecture, ni position de principe permettant au lecteur de se construire une véritable opinion. D’une part, l’appel laisse de côté les aspects les plus fondamentaux du débat, notamment en matière d’inégalités sociales, de santé publique et d’égalité des genres.
D’autre part, même s’il prend en compte les différences d’orientation sexuelle, les signataires laissent entendre que les clients sont toujours des hommes.
En réutilisant, de façon maladroitement ironique, pour ne pas dire tout simplement cynique, des slogans porteurs des luttes d’émancipation depuis plus de quarante ans, l’appel des « 343 salauds » opère un renversement inacceptable. Quoi que l’on pense de la prostitution, le droit des clients à obtenir des relations tarifées n’est pas un droit fondamental, contrairement à celui des femmes à disposer librement de leurs corps. La fausse équivalence ainsi construite ne permet nullement de définir un positionnement cohérent. Causeur nous semble plutôt avoir fait le choix de la facilité, se contentant d’une position d’opposition sans avoir pris la peine de se livrer à une analyse, totalement absente de ce texte, même en creux.
Cet appel ne contribue en rien à la prise en compte de questions pourtant sérieuses. Car peut-être l’avez-vous oublié, mais au-delà des principes que vous semblez réduire à des blagues, ce sont des individus réels qui sont directement touchés et des droits concrets qui sont menacés.
Le logo de SOS Racisme et son slogan « Touche pas à mon pote ! » visent à défendre des principes universalistes dans les luttes d’émancipation. Alors que Didier François, grand reporter à Europe 1 et inventeur de notre slogan, est toujours en captivité en Syrie aux côtés de trois autres journalistes français, alors que les figures qui œuvrent pour l’égalité partout dans le monde sont la cible d’attaques racistes et sexistes, nous ne pouvons cautionner un détournement qui a pour seul objectif de faire du « buzz » à moindre effort.
Causeur a évidemment le droit de décliner sa ligne éditoriale et de traiter des sujets qui lui siéent. Pas de détourner un slogan, ni de s’approprier un logo qui ne lui appartiennent pas, et qui incarnent des valeurs militantes dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne sont guère à l’honneur dans les pages de votre magazine. C’est votre droit de critiquer SOS Racisme. C’est le nôtre de vous dire :
Touche pas à nos symboles ![/access]
*Photo: Thibault Camus/AP/SIPA. AP21493210_000004.


