Les expositions sur la notion d’archive et le statut des images se multiplient depuis plusieurs mois dans le monde de l’art contemporain, il s’agit donc d’une tendance lourde en 2014. Au risque d’une certaine lassitude pour des spectateurs confrontés à des procédés assez semblables d’une exposition à l’autre… Heureusement ici les œuvres évitent les répétitions, car les artistes trouvent en général la bonne distance avec le réel, même lorsqu’ils sont originaires de pays politiquement instables (Liban, Irak).

La sélection fait la part belle à la création libanaise, et les trois artistes présentés se complètent l’un l’autre dans leur démarche. Lamia Joreige (1972) a créé une installation composée d’un mur de documents et de deux vidéos : une approche conceptuelle qui explore les traumatismes du passé libanais avec des textes, des images d’archive et des photographies, reliés entre eux par des schémas logiques dessinés à même le mur. Les deux vidéos recomposent le littoral de Beyrouth à différentes époques du passé ou du futur. Difficile de déterminer ce qui relève des archives officielles, des souvenirs personnels ou des œuvres de fiction…

Ali Cherri (1976) choisit une approche plus sensible du même sujet dans sa vidéo The Disquiet (L’Intranquille) : à partir des dates des séismes qui ont frappé le Liban il entremêle photographies d’époque, cartes géographiques, errances dans les montagnes et citations de Maurice Blanchot. Peu à peu une réflexion sur la catastrophe et le désastre s’échafaude pour aboutir à une clairière au crépuscule où flottent dans les arbres des ailes noires de corbeau : funeste présage ! Ces mêmes ailes constituent l’essentiel de la seconde œuvre présentée dans une salle attenante tendue de rideaux noirs : au centre de la pièce pend une grande aile faite de plumages dorés. En s’approchant, les spectateurs pourront voir que des projecteurs disposés de part et d’autre de l’aile dessinent au sol une ombre double, comme les ailes d’un ange disparu. L’atmosphère calfeutrée rappelle fortement celle des sanctuaires antiques, peut-être un temple phénicien…

Les salles suivantes, également plongées dans le noir, présentent les œuvres de Bill Balaskas (Grèce, 1983) et Siska (Liban, 1984). Le premier donne une vision hallucinée et angoissante du Parthénon la nuit, dans une vidéo digne d’un film noir expressionniste : le bâtiment est illuminé par des éclairs violents sur une musique qui accompagne l’accélération des lumières. Balaskas s’est inspiré de la seule nuit dans l’année où le site est ouvert au public : les touristes mitraillent alors le Parthénon de leurs flashes agressifs. Dans la vidéo le bâtiment semble lutter pour rester intact. Siska s’intéresse lui aussi à un bâtiment emblématique, celui d’Electricité du Liban (EDL). La question de l’auto suffisance du pays en électricité se pose en effet depuis la guerre civile et ressurgit régulièrement dans l’actualité, surtout depuis les bombardements israéliens de 2006. L’artiste présente une petite maquette du bâtiment éclairée à la bougie, puis une vidéo granuleuse dans laquelle il déambule dans les couloirs déserts et les salles vides. À la limite du rétro futurisme le bâtiment semble surgir d’une temporalité parallèle où tout est déjà obsolète.

Quelques salles plus loin se trouvent les œuvres d’Adel Abidin (Irak, 1973). A travers une vidéo d’animation et une sculpture monumentale il explore la symbolique de la colombe comme représentation de l’âme. Les oiseaux ici sont empêchés de s’envoler librement car un fil ou une corde les relie à une pierre ou à des cadavres : derrière le symbole inspiré d’un texte d’Avicenne un message politique affleure. En effet par la vidéo Symphony I  l’artiste dit vouloir rendre hommage à des jeunes hommes androgynes lapidés récemment à Bagdad… Au-delà d’une certaine poésie les deux oeuvres souffrent d’une faiblesse conceptuelle qui pose la question de leur sélection dans cette exposition.

En comparaison, le travail de Larissa Sansour (Cisjordanie, 1973) paraît plus structuré. Grâce à une vidéo futuriste très soignée et une série de photographies retouchées, elle imagine un avenir où les Palestiniens disposeraient d’un Etat « vertical ». Une immense tour high-tech située près de Jérusalem-est regrouperait tous les sites des territoires palestiniens sur des dizaines d’étages, face au territoire réel à l’extérieur. La carte et le territoire, réinterprétés par l’utopie politique à la sauce pop…

La dernière artiste vient d’un peu plus loin que le Proche orient. Estefania Penafiel Loaiza (Equateur, 1978) a entassé des papiers sur une table éclairée par une suspension rouge dont la lumière tamisée remplit toute la pièce. Les papiers ainsi posés dans une salle vide évoquent des archives abandonnées dans une république soviétique ou une dictature sud américaine. Chaque visiteur peut emporter un papier et constater une fois sorti qu’une image apparaît à la lumière du jour. L’artiste a imprimé en rouge des photographies d’incendies qui ne se révèlent qu’en lumière naturelle : cette installation joue habilement sur les vies successives d’une image en inversant le cycle habituel impression/exposition/effacement… Un résumé « lumineux » des problématiques liées aux traces du passé et à la mémoire !

Passé simple, futur composé au Centquatre (Paris, 19ème) jusqu’au 24 octobre 2014

*Photo :  Marc Domage / Courtesy de l’artiste et de la Galerie Alain Gutharc Paris

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garde un attachement indéfectible au monde arabe depuis son garde un attachement indéfectible au monde arabe depuis son enfance passée en Irak dans les années 1980 . Elle est spécialiste des langues et des cultures du Moyen-Orient. Depuis quelques années elle mène une vie parallèle dans le monde de l'art en tant que photographe.
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