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Dieudonné dans les clous

dieudonne spectacle valls

Autant l’avouer, je me suis plutôt amusée. J’espère que ce n’est pas trop grave. De toute façon, impossible de le cacher. Dans le public entassé au théâtre de la Main d’or pour la première représentation post-interdiction du nouveau spectacle de Dieudonné, beaucoup guettaient attentivement mes réactions – sans agressivité d’ailleurs. Comme si un éclat de rire de ma modeste personne valait brevet de cacherout idéologique. Je crains qu’ils surestiment l’étendue de mon magistère, mais pour une fois qu’on m’interroge comme si j’étais une autorité morale, je ne vais pas me défiler. Puisqu’on insiste, je veux bien donner mon avis. Qui est aussi celui de Paulina Dalmayer et de Guillaume Erner, mes complices pour cette soirée, je ne dis pas ça pour les mouiller bien sûr, mais par souci d’exactitude. Et puis six oreilles valent mieux qu’une, enfin deux.

Je ferais bien durer le suspense en narrant par le menu le sketch où deux mariés pour tous se voient proposer toutes sortes d’enfants (tous âges et tous usages) par un maquignon africain qui conclut en leur disant : « Ici, on n’est pas homophobes, non pas du tout, on est homovores ! » C’est trash et réjouissant, sans fiel ni ressentiment. Je sais, ce n’est pas ça qui vous intéresse. Sur ce spectacle, tout le monde a une seule question en tête. Vous et moi. Les spectateurs. Les flics qui ont sans doute assisté à la représentation (ou alors, la République est mal tenue). Les amis à qui j’ai parlé plus tard. Sans oublier les confrères qui avaient fait le pied de grue dans l’impasse. Alors, antisémite ou pas ? Oui, non, modérément, peut-être ? Eh bien, ça a l’air facile comme ça, de savoir si un type est antisémite ou dit des trucs antisémites, mais on n’a pas d’instrument de mesure. Et quand il faut répondre en trois secondes, ça intimide. « Alors, il l’est ou pas ?», interroge une consœur. « Euh…plutôt non… », hasarde l’un de nous. « Plutôt non ? Et vous le croyez ? » Comme quoi le journalisme, ça peut être amusant. Celle-là, c’était une blague juive.
Bien sûr, Dieudonné joue avec la limite en tournant autour du sujet dont il ne parlera plus sur le mode du gamin qui tourne autour du pot de confiture. Il en remet une petite louche sur Patrick Cohen, « neurologue l’après-midi » – il avait parlé de son cerveau malade. Il frôle la limite quand il campe le patron de la Licra, Alain Jakubowicz, exhortant les spectateurs à quitter le théâtre et rappelant au comique qu’il est sous « étroite surveillance ». Moi aussi je me paierais volontiers la tête d’un adversaire qui se féliciterait de me placer sous étroite surveillance. Même s’il était goy. Ce serait une victoire paradoxale de l’antisémitisme qu’on n’ait plus le droit de se moquer de juifs. On a eu raison de rappeler à Dieudonné et à ses fans qu’il y a une limite, il ne faudrait pas qu’on en profite pour la déplacer en interdisant tout propos susceptible de choquer.

Le couplet sur les sociologues et les journalistes étudiant le dieudonniste et concluant qu’il est fou et même nazi est assez réjouissant. Mais j’ai eu beau tendre l’oreille, humer l’ambiance, traquer le double-sens, je n’ai pas senti de haine derrière les rires, plutôt le besoin de se laver de l’infâmant soupçon. Quand il dit « je ne suis pas antisémite », le comique abandonne le ton farce. Tous les spectateurs qui sont venus nous voir voulaient vraiment nous convaincre qu’ils ne le sont pas. Ce qu’ils aiment, c’est la provocation, la transgression maximale. Le mec qui ne cède pas. « Dieudonné, c’est le Django de Tarantino, le nègre qui se bat, l’insoumis », confie Chloé, vendeuse, la jolie trentaine, inconditionnelle depuis l’époque Semoun. Certes, nous n’avons pas sondé les reins et les cœurs, ni scanné les cerveaux. Nous n’avons pas réalisé une étude statistique. Mais, pour ceux avec qui nous avons parlé, s’ils sont antisémites, ils sont très forts car on n’a vraiment pas l’impression que c’est leur came. « On n’est pas antisémites, soupire Dieudonné sur la scène. On n’a pas le temps ». Ça tombe bien parce nous, on n’a pas le temps de compter les antisémites.
Pour discutable qu’elle soit sur le principe, la sanction a peut-être fait l’effet d’une douche froide – ça dégrise. Tant mieux parce que depuis dix ans, entre les blagues pourries sur les chambres à gaz, les génuflexions devant Ahmadinejad et l’obsession du pouvoir sioniste, on avait de sérieux doutes, pour être aimable, sur leur champion – et du coup, un peu sur eux aussi. Ils ne sont pas antisémites, disent-ils. Fort bien mais, antisémites ou pas, qu’ils me permettent de leur dire qu’ils pensent souvent des conneries et croient souvent des âneries.

Que leur connaissance de l’histoire et de la politique moyen-orientale est pour le moins sommaire. Que les caricatures du Prophète et les horreurs sur la Shoah ce n’est pas pareil. Que leur ritournelle obsessionnelle du « deux poids-deux mesures » ne tient pas la route devant les faits. S’ils peuvent entendre ça et quelques autres choses encore, ça veut dire qu’on peut s’engueuler, ça veut dire qu’on vit dans le même monde. Et je n’ai pas perdu ma soirée.

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21506354_000007.

Europe: le miracle n’a pas eu lieu

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« Union bancaire : Berlin et Paris relancent l’Europe » : alors que nous mettions la dernière main à ce numéro intitulé « L’Europe, c’est fini ! », la « une » du Monde, le 20 décembre, nous a fait penser à l’une de ces blagues où l’on ne sait pas si le fou est celui qui se prend pour Napoléon ou celui qui n’y croit pas. Et l’éditorial ne nous a guère rassurés sur notre état mental : « C’est un bon jour pour l’Europe, pouvait-on y lire. L’accord sur l’Union bancaire, acquis tard dans la soirée du mercredi 18 décembre à Bruxelles, marque une avancée importante dans l’intégration européenne. » Proche de l’exaltation, le grand quotidien français saluait « un saut de souveraineté comme l’UE n’en a pas connu depuis longtemps», concluant péremptoirement que ce saut était le « bienvenu ». Bienvenu pour qui, au fait ? [access capability= »lire_inedits »]

Remarquons d’emblée que, d’après Le Monde lui-même, cette merveilleuse avancée dans l’intégration résulte des efforts conjoints de « Berlin et Paris », c’est-à-dire des deux pays les plus puissants de l’Union européenne. En somme, deux vieilles nations se mettent d’accord, sur la base d’intérêts communs, pour réguler un secteur économique qui, depuis quelques années, semble précisément échapper à tout contrôle politique. Et on nous explique qu’il s’agit d’un « saut de souveraineté » ? Mais qui est fou ?

On ne discutera pas ici des bienfaits, certainement innombrables, de l’Union bancaire. On ne s’interrogera pas non plus sur la faisabilité d’un mécanisme prévoyant qu’une banque allemande pourra être sommée de payer pour sauver une banque grecque de la faillite. On se gardera d’ironiser sur les clauses en petits caractères prévoyant que, jusqu’en 2026 (!!!), « on reste dans le champ national ». On oubliera, enfin, pour la commodité du raisonnement, que la mise en œuvre du dispositif est subordonnée à la conclusion, en 2014, d’un grand traité intergouvernemental entre les vingt-huit membres de l’Union – perspective qui, paraît-il, n’enchante guère le Président de la République, allez savoir pourquoi. Voilà en tout cas qui nous promet quelques manchettes lyriques, pour les jours où l’on aura collectivement accepté des « sauts de souveraineté », et d’autres, alarmistes ou franchement apocalyptiques, pour ceux où il faudra constater que les « égoïsmes nationaux » ont la vie dure. Car voyez-vous, les nations sont égoïstes, c’est là leur moindre défaut.

L’Europe est sauvée, donc. Peut-être n’accordons-nous pas à l’événement l’importance qu’il mérite, mais à notre décharge, il se produit en moyenne une trentaine de fois par an. Et puis, cette fois, on n’a pas eu droit à la dramaturgie des palabres bruxellois avec portes qui claquent le soir, déclarations dramatiques dans la nuit et réconciliation au petit matin, quand les cernes et les barbes naissantes attestent des heures où l’on dansait à côté du précipice. On ne saurait complètement exclure que le « fonds européen de résolution des banques », l’usine à gaz supposée sauver de la faillite les banques qui auraient forcé sur le crédit comme leurs clients sur la boisson, dont la création a été entérinée le 18 décembre par les ministres des Finances, finisse par voir le jour.

Disons que dans la catégorie « un grand jour pour l’Europe », celui-ci fait partie des petits. « Ce que nous avons fait cette nuit est très important », a sobrement commenté Michel Barnier, « notre » commissaire préposé aux services financiers. Dans le registre « Je dirais même plus », Pierre Moscovici a été parfait : « C’est un jour très important pour l’Europe », a-t-il renchéri. « Très important » : sur l’échelle de Richter de l’euro-lyrisme, on est à peine à la moyenne. Ces deux estimables responsables, dont on a peine à se rappeler qu’ils représentent des camps politiques opposés, appartiennent pourtant au parti des dévots. On ne sait pas quand et où la vérité leur a été révélée, à eux et aux autres zélotes du messianisme fédéraliste, mais elle ne se discute pas. L’Europe ou la guerre, ils y croient pour de bon. Et s’il leur arrive de se montrer un peu fanatiques sur les bords, s’ils ont parfois des manières d’inquisiteurs s’efforçant de faire abjurer des hérétiques, c’est pour le salut de leurs semblables. Qu’ils se rassurent, s’il faut choisir entre la guerre et la paix, la misère et la prospérité, l’égoïsme et la générosité, même à Causeur, on n’hésitera pas.

Ce n’est pas par hasard si le vocabulaire qui vient spontanément à l’esprit, s’agissant de l’Europe, est celui de la religion. Que des gens par ailleurs fort raisonnables s’obstinent, contre toute évidence, à annoncer à leurs concitoyens, qui n’en demandent pas tant, la bonne nouvelle de la disparition prochaine de leurs antiques nations, ne s’explique que par leur adhésion à une forme de croyance échappant largement à la rationalité. Pour autant, on n’a pas affaire à une religion conquérante : c’est même tout le contraire. Les vrais croyants ressemblent plutôt aux membres d’une secte dont la passion se radicalise à mesure que leur nombre se réduit. Mais paradoxalement, nombre d’anciens adeptes, quoique désabusés, continuent de psalmodier les articles de la foi européenne, comme s’ils n’avaient conservé de celle-ci que la peur de rôtir en enfer. Les partis dits « de gouvernement » – puisqu’ils gouvernent – se sont tellement habitués à proclamer que l’Europe est notre avenir, et même notre seul avenir possible, qu’ils n’ont plus d’autre logiciel pour penser le monde. Beaucoup, dans leurs rangs, n’y croient plus mais peu importe, ils continuent à ânonner que l’Europe, c’est le bien. Et, dans la foulée, à dénoncer les frileux, peureux et grincheux prêts à se retrancher derrière ces improbables lignes Maginot qu’on appelait autrefois « frontières ».

Le hic, c’est que les mauvais coucheurs sont devenus si nombreux que ce sont les euro-béats qui finiront par passer pour hérétiques. On n’en est pas encore là. Qu’on l’appelle souverainiste, populiste ou nationaliste, voire « néocons », comme l’a aimablement fait Le Point, l’eurosceptique trimballe toujours sa mauvaise réputation et, sauf aux Pays-Bas, reste généralement cantonné aux marges protestataires des systèmes politiques. Mais à force de trépigner, il pourrait bien renverser la table, par exemple en envoyant à Strasbourg des députés européens très peu européens lors des élections de mai 2014. De plus, dans le fonctionnement de nos vieilles démocraties, l’obstination avec laquelle les gouvernants refusent d’entendre le message martelé par les gouvernés finit par faire mauvais genre. En France, depuis qu’il a failli perdre le référendum sur le Traité de Maastricht, le parti de l’Europe a tout essayé, de la menace à la fameuse « pédagogie ». En 2005, après la victoire du « non » au référendum sur la Constitution européenne, il a fait comme s’il n’avait rien entendu, espérant sans doute que la raison ou la lassitude finiraient par l’emporter. Las !

Changer le peuple s’est avéré moins facile que prévu. Et les peuples d’Europe, décidément, ne veulent pas de cette Europe fédérale dans laquelle ils soupçonnent, non sans raison, qu’on les invite à disparaître. En conséquence, si l’on se contente d’observer prosaïquement les évolutions politiques, la messe est dite : l’Europe, c’est fini ! Toutefois, nous ne sommes pas en train d’annoncer – et ne souhaitons nullement d’ailleurs – l’explosion en vol de la fusée bruxelloise.

Nous nous contentons de constater ce que n’importe qui peut voir à l’œil nu : l’Europe politique des « pères fondateurs », appellation performative employée par ceux qui partageaient leur rêve, n’est pas advenue et n’est pas près de l’être. On peut s’en réjouir ou s’en désoler : il devrait être difficile de le nier.

Reste à essayer de comprendre pourquoi. Après tout, dans l’« Europe année zéro » de 1945, dévastée par la guerre et par la conscience de ses crimes, l’idée de créer un vaste ensemble permettant de dépasser des nations qui avaient pour le moins failli était légitime, peut-être même enthousiasmante. Certes, chaque pays avait une histoire singulière, mais justement, on en avait soupé de l’Histoire et de ses passions mauvaises. Pour en finir avec le passé, le droit serait notre code, la démocratie notre culte. Comment un Français ou un Allemand ayant connu deux guerres dévastatrices aurait-il pu résister à cette promesse ?

Seulement, essayez de fonder une religion dont Habermas serait le prophète. On conviendra que ce n’était pas gagné d’avance. En tout cas, ça n’a pas marché, ou plutôt ça a marché tant que l’Europe est restée une communauté de nations liées par des engagements mutuels, autrement dit jusqu’à ce qu’elle se mette à faire du fédéralisme non pas sans le savoir, mais sans le dire. On avait oublié un léger détail qui est que, jusqu’à preuve du contraire, la Cité, c’est la nation.

Autrement dit, pour qu’un habitant de Brest accepte de payer les écoles destinées aux enfants de Prague ou de Larnaca, il ne suffit pas que tous se sentent héritiers de la même civilisation, il faut qu’ils aient le sentiment d’appartenir à la même collectivité. Et le miracle n’a pas eu lieu : l’édifice institutionnel et économique européen n’a pas accouché de la nation Europe.

Le plus triste, c’est que c’est plutôt le contraire qui s’est produit. Là où on espérait que la chaleur des nations se diffuserait à l’étage européen, c’est la froideur de cette Europe procédurale qui a en quelque sorte contaminé les nations, que leurs dirigeants, comme happés par la fatigue d’être soi, ont peu à peu cessé de gouverner pour se contenter de les gérer. En somme, nous avons peu à peu lâché la proie de nos vieux pays pour l’ombre d’une construction sans âme.

On dira que la France, l’Allemagne et les autres n’ont pas cessé d’exister. Un peu tout de même, dès lors qu’elles se sont dépouillées de l’un des premiers attributs de la souveraineté : la monnaie. Sur le plan monétaire, la souveraineté européenne est un mythe et la souveraineté nationale un souvenir – sauf pour les Allemands. Il faudra bien sortir de cette situation périlleuse où l’euro apparaît comme une excroissance fédéraliste dans un paysage qui redevient de plus en plus national. En effet, depuis 2005 et plus encore depuis la crise financière de 2008/2009, les nations sont de retour. Toujours sans le dire. On continue à parler européen, mais on fait de la politique à l’ancienne, c’est-à-dire aux rapports de force. En réalité, l’Europe de 2013 évoque fortement le « concert des nations » de 1815, quand les rivalités entre puissances déterminaient l’équilibre du Continent.

Autant dire qu’il ne sert plus à grand-chose de répéter « l’Europe ou le chaos », comme si la peur de l’inconnu pouvait être le moteur de l’action politique. Il ne s’agit pas non plus de faire croire à des peuples gavés de fariboles en tous genres que l’on défera en un tournemain ce qui a été fait en plus d’un demi-siècle. Les gouvernants européens et ceux qui aspirent à le devenir doivent cesser de se bercer de l’illusion que l’institutionnel pourrait congédier le réel, car c’est cette prétention qui nourrit la défiance croissante des peuples pour leurs élites.

Et c’est sans doute dans ce divorce que réside le principal danger qui guette nos vieilles démocraties. Autrement dit, si nous ne voulons pas avoir et l’Europe et le chaos, il s’agit moins de détruire que de cesser cette folle course en avant. Une nouvelle aventure collective s’offre à nous. La nation est une idée neuve en Europe. Et un jour, qui sait, la France sera une idée neuve en France.[/access]

*Photo: SAUTIER PHILIPPE/SIPA. 00636024_000037.

Conseil d’État : les Sages ont-ils été sages?

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Jean-Marc Sauvé, vice-président du Conseil d’État (c’est-à-dire le patron), est contrarié. Il le dit dans les colonnes du Monde et se plaint du « discrédit » que jetteraient sur son institution les commentaires de la décision rendue, en référé jeudi dernier,  par un magistrat du même conseil d’État.

Il est logique que le VP (c’est comme ça qu’on dit), confronté au déferlement de commentaires ignorants dans un pays à très faible culture juridique et judiciaire, s’en émeuve et défende l’autorité d’une institution précieuse. Deux observations, cependant. Premièrement, dès lors que l’on rentre dans l’arène politique, ce que le Conseil d’État a accepté de faire en intervenant de cette façon, il ne faut pas être surpris, que derrière ça tangue un peu. Deuxièmement, l’ordonnance rendue pose de sacrés problèmes juridiques, et doit susciter, fort normalement le débat doctrinal qu’elle mérite. La doctrine est elle aussi une source du droit, et il n’y a pas de vaches sacrées.

Quelques petits préalables sont nécessaires. La France est un pays curieux, qui dispose de pas moins de quatre cours suprêmes : Conseil Constitutionnel, Cour de Cassation, Conseil d’État, Cour des Comptes. Elles interviennent sur leurs champs respectifs dont les frontières ne sont pas toujours bien délimitées. On ne se parle pas beaucoup, on ne s’aime pas, et l’on se considère en concurrence sur l’application de certains principes importants. C’est comme ça, cela complique un peu la vie des praticiens, mais finalement, cela ne marche pas si mal surtout si on le sait et en tient compte.

J’ai dit dans ces colonnes ce que je pensais de Dieudonné et de la nécessité de le combattre.

Mais je considère que la façon dont le ministre de l’Intérieur a géré tout cela est une mauvaise action. La volonté de mener une opération politicienne, en utilisant la voie administrative au détriment de la voie judiciaire, a disqualifié la voie pénale, qui est la seule légitime en matière de liberté d’expression. Et elle a obligé la juridiction administrative à une contorsion de nature à mettre en cause son autorité, pourtant précieuse. Le piège tendu a fonctionné. Soit le juge administratif respectait les Principes Généraux du Droit (PGD) et annulait les interdictions préalables. Triomphe pour Dieudonné. Soit, il donnait raison à Manuel Valls, ce qu’il a fait. Encourant alors l’accusation d’avoir pris une décision politique[1. Pire, il s’est trouvé, sans que cela provoque un énorme tollé, des gens pour faire état de la soi-disant origine juive du magistrat qui a rendu la décision. Mais où va-t-on ?]. Dieudonné, habillé en martyr, et toute sa petite bande, en cueilleront les fruits à moyen terme.

Rappelons brièvement que le contrôle (qui doit exister) de la liberté d’expression doit être à postériori et non a priori. Que la décision rendue, n’est qu’une simple ordonnance de référé, rendue par un juge unique. Qu’elle n’est pas revêtue de « l’autorité de la chose jugée », n’ayant qu’une simple « force exécutoire ». Ce ne sont pas des détails[2. Les décisions de justice, entretiennent des rapports entre elles. Parfois des rapports hiérarchiques (ordonnance, jugement, arrêt), parfois les énonciations des unes ont des conséquences sur le contenu des autres. Ce sont des questions assez compliquées pour lesquelles on pourra se reporter aux explications embrouillées que j’ai fournies dans le fascicule du Jurisclasseur administratif traitant d’une partie de ces problèmes et publié sous ma signature. En vente dans toutes les bonnes pharmacies au rayon somnifères.].

La portée générale de la décision est faible. Et heureusement.  Pour justifier l’interdiction préalable, l’ordonnance nous a dit deux choses : tout d’abord, le risque de troubles à l’ordre public (contre-manifestations, débordements) était avéré. C’est tout simplement faux. Le deuxième moyen repose sur une extension de la notion d’ordre public qui flirte dangereusement avec l’abstraction. Schématisons un peu : l’ordonnance nous dit que dès lors qu’il y a risque que quelqu’un dise quelque chose de nature à être en contradiction avec les valeurs de notre société, il est urgent, de le faire taire, même avant qu’il l’ait ouverte. Désolé, mais le juge pénal est là pour ça. En faisant exécuter les peines, et utilisant comme il faut, la notion de « récidive légale » justement prévue pour dissuader et éviter la reproduction des infractions.

Alors, s’il ne s’agit pas vraiment d’un revirement de jurisprudence, c’est quand même un développement brutal d’une évolution déjà critiquable. Un véritable saut qualitatif. Qu’en général on n’accomplit pas au travers d’une simple ordonnance. Certains craignent qu’une telle décision puisse créer un précédent inquiétant. On peut les comprendre.  À quand l’interdiction préalable d’une représentation de La Cage aux folles ? Il va falloir faire très attention à cette jurisprudence « Minority report ».

Fort normalement, le débat fait rage dans la doctrine.

Ayant, depuis longtemps étudié, enseigné, et surtout pratiqué Droit public et Droit privé,  (double appartenance peu fréquente), j’y mets mon petit grain de sel.  Les partisans de l’interdiction préalable, en général issus de la culture Droit public se réjouissent de  « la contextualisation » de la notion d’ordre public et de la mise en place d’un « nouveau paradigme« .  C’est très joli, répondent les autres, mais le respect des PGD (Principe Généraux du Droit) ce n’est pas mal non plus. Les opinions critiques sont les plus nombreuses. Venant de signatures, d’un incontestable calibre. Cependant, comme d’habitude, la mauvaise foi aidant, on va assimiler, ceux qui considèrent la voie administrative choisie par Valls comme critiquable (c’est mon cas), aux souteneurs de Dieudonné (ce n’est pas mon cas).

Reste à savoir si le magistrat du Conseil d’État a bien fait de prendre cette décision, pourtant manifestement politique.

Je réponds oui. Personne ne croira que cette ordonnance rendue dans l’extrême urgence l’a aussi été dans l’improvisation. Et sans contacts entre les magistrats du Palais-Royal et ceux des conseillers d’État qui peuplent les cabinets ministériels. Ce ne peut être le cas. L’assurance proclamée du premier ministre et de son ministre de l’intérieur quelques heures avant la décision (pourquoi se priver d’une nouvelle rodomontade, même si elle met en difficulté la juridiction ?), l’établit aussi. C’est d’ailleurs normal, et c’est positif.

La diversion socialiste et l’opération personnelle menée par Manuel Valls avaient créé une situation pouvant aboutir au triomphe de Dieudonné, ce qui eut été catastrophique. La déliquescence politique et institutionnelle de ce gouvernement est suffisamment grave. Sur cette question, le Conseil d’État a bien fait de venir au secours de l’État. Dont, dans certaines circonstances, la raison n’est pas faite pour les chiens. Même en tordant le Droit.

Mais pas trop souvent quand même.

 

*Photo :  JPDN/SIPA. 00583638_000004.

Quenelles

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Jusqu’à ces derniers mois, je ne connaissais de la quenelle que celles qui se mangent, avec ou sans sauce Nantua.

Enfin Dieudonné vint, et par lui la quenelle devint un signe d’engagement politique. « Protestataire », dit le supposé humoriste. « Anti-système », prétend cette grande courge d’Anelka — j’adore les libertaires multi-millionnaires.

Non : la « quenelle » est un signe nazi réprimé (à l’origine, le geste est une répression du salut hitlérien, comme on le voit dans le Docteur Folamour de Kubrick)

Pour ceux qui douteraient encore, la mise en situation dudit geste est éloquente. On ne fait pas de quenelle en faisant la queue chez l’épicier : on en fait devant les monuments aux morts de la Shoah, on en fait dans les camps d’extermination, partout où le souvenir des six millions de Juifs anéantis par l’idéologie de la « race supérieure » — celle à laquelle appartient Dieudonné M’Bala M’Bala, certainement — est encore vivace.

Comme le dit Emilie Frèche dans une tribune du Monde : non, ce n’est pas un geste « anti-système » — et le fait même que certains le revendiquent donne juste la mesure de leur hypocrisie.

Le problème, c’est qu’un geste diffusé en circuit interne par un histrion, dès qu’on lui offre des tribunes en le censurant et en l’interdisant (ce qui, dans la Société du spectacle, revient à lui donner une visibilité supplémentaire) est repris en masse par des gosses à tête creuse. Ce ne sont plus quelques fachos qui en remettent une couche : ce sont des cohortes d’élèves, saisissant l’opportunité de la photo de classe.

« Ouf, nous n’avons pas été sanctionnés » ont-ils tous crié en chœur en descendant du bureau du proviseur, tout à l’heure, devant l’entrée du lycée Monge de Chambéry. A 15 heures, ce vendredi 15 novembre, 7 lycéens ont été convoqués par le chef d’établissement pour s’expliquer de leur geste : sur leur photo de classe ils ont fait « la quenelle ». Pendant 10 minutes le proviseur leur a reproché la portée antisémite de ce geste », explique le journaliste du Dauphiné. Et de conclure : « Aucune sanction n’a été prononcée. »

Du coup, ils sont imités un peu partout. Bravo aux administratifs qui par leur laxisme encouragent tacitement l’expression de la Bêtise et de la Haine.
Oh, comme je reconnais bien là le courage de l’institution scolaire ! Du coup, les sept jeunes imbéciles de ce bac pro électro-technique se sentent « fiers d’avoir fait réagir la hiérarchie ». Lesdits élèves auraient dû être sanctionnés, et durement, pour apologie de crimes contre l’humanité — tout comme Dieudonné est régulièrement condamné pour injures à caractère raciste, ce qui pourrait paraître paradoxal pour un homme qui en 2007 apportait son soutien au CRAN, mais qui ne l’est pas, apparemment,  aux yeux de tous ceux qui viennent à ses spectacles, Africains musulmans, islamistes voilées, petits fascistes qui seraient blonds s’ils ne se rasaient pas le crâne. Le public de Dieudonné est à la fois varié et monocolor – dans les bruns.

Valls avait-il raison de faire interdire les spectacles somme toute confidentiels de Dieudonné ? C’est lui donner une audience qu’il n’osait espérer. Alors, une raison plus tordue peut-être ? Ma foi, je serais tenté d’y voir (comme dans la publication, sur le site du Premier Ministre, de ce rapport décoiffant sur l’intégration, le mois dernier) une poussette au FN, dont le PS espère, de toute évidence, qu’il sera sa planche de salut aux élections prochaines et, surtout, en 2017. En cristallisant l’extrême, en réalisant en quelque sorte la bi-polarisation Gauche / Extrême droite dont avait rêvé Patrick Buisson pour Sarkozy (une stratégie qui a fait long feu), il se positionne comme le recours à la bête immonde, qui s’est appelée Le Pen dans les années 80, lorsque Mitterrand a réinventé à son profit la politique du pire, et qui prend aujourd’hui l’apparence bouffie d’un type dont on devrait exiger, avant tout, comme le signale le Canard enchaîné de cette semaine, qu’il paie ses amendes et rende des comptes à la justice fiscale. Mais il serait trop simple de se contenter d’appliquer la loi : on en invente une autre spécialement pour lui.
Ce faisant, on en fait une victime, et il a beau jeu de  s’inviter sur YouTube pour mettre en scène le calvaire que lui fait vivre aujourd’hui le gouvernement — pauvre Christ recrucifié qui a la douleur d’apparaître à chaque bulletin d’information depuis dix jours.

Au passage, Dieudonné devrait être salué par Israël : il est parvenu à faire de l’antisionisme, qui peut avoir ses raisons, un synonyme de l’antisémitisme, qui n’a que des déraisons. Et salué par tous les pédagogues mous qui organisent des débats sur ce pauvre clown au lieu d’apprendre à leurs élèves que toutes les opinions ne se valent pas.

On se rappelle la Vague, le film d’Alexander Grasshoff inspiré de l’expérience de Ron Jones au lycée Cubberley de Palo Alto en 1967. Un signe cabalistique quelconque, même s’il n’est pas un signe de reconnaissance hitlérien au départ — ce qu’est la quenelle — finit forcément par devenir un salut fasciste. L’embrigadement commence au signe de reconnaissance, à la certitude d’être membre d’un groupe à part, en butte (forcément !) à l’hostilité de tous les autres. Alors, quand on s’en prend au leader d’un tel mouvement, comment s’étonner que les têtes creuses finissent par penser qu’il est un prophète ?

PS. Quant à l’origine du mot dans la bouche de Dieudonné, c’est apparemment une déclaration pleine de tact de l’humoriste :   « L’idée de glisser ma petite quenelle dans le fion du sionisme est un projet qui me reste très cher ». « Glisser une quenelle », en argot, c’est sodomiser. Ma foi, on apprend au passage que celle de Dieudonné n’est pas bien grosse. Allez savoir si ceci n’explique pas cela.

*Photo: SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA. 00671141_000001.

 

Le parti d’en pleurer

Les tandems comiques rencontrent souvent un succès fulgurant. Laurel et Hardy. Laurel et Hardy de Gaule (Astérix et Obélix). Jean Poiret et Michel Serrault. Jacques Vergès et Roland Dumas. Shirley et Dino. Roux et Combaluzier. Omar et Fred. Dieudonné et Elie Semoun. Dieudonné et Manuel Valls. Ne revenons pas sur la consternante polémique. Ne nous éternisons pas ici sur les vannes antisémites pitoyables de l’entrepreneur de théâtre en gros Dieudonné, qui a gâché son talent en se laissant envahir par un ressentiment d’assez basse qualité. Ne sombrons pas dans la sodomie de diptères au sujet des gesticulations de Manuel Valls, qui – en cherchant à interdire les shows de Dieudonné – n’est parvenu qu’à élargir l’aura sinistre de l’humoriste faisandé… Tout cela est connu, et bien connu.

Bon. Retenons que la saison est aux clowns tristes. Guy Bedos, gourou tutélaire du métier et octogénaire (cette année) au bout du rouleau, se croit drôle en qualifiant Nadine Morano de « conne » sur une scène ; avant de déclarer à la presse que Marine Le Pen « fait la campagne d’Hitler ». Ca fait des points pour Monsieur Godwin ça… Quant à Jean Roucas – l’âme damnée du Bébête show ! –, il fait sans complexe la promotion de son ami Gilbert Collard, député apparenté… FN. Comme disait le poète… « J’sens comme un vide, remets-moi Johnny Kidd. » Ou bien Desproges. Ou encore Pierre Dac et Francis Blanche (encore un tandem comique !) qui militaient jadis pour le « Parti d’en rire »… Nous en sommes au Parti d’en pleurer.

En cette sombre saison les clowns sont tristes. Un fait divers dijonnais m’a confirmé cette intuition : les intolérables violences qu’un clown professionnel (assermenté et inscrit au registre national des clowns autorisés) a infligé à un enfant une gifle en pleine représentation ! Le drame s’est joué sur le territoire de la commune d’Arc-sur-Tille, une ville bien sympathique de la Côte d’Or de 2500 âmes. Louis XIV y coucha le 19 juin 1674, après la conquête de la Franche-Comté, dans un hôtel assez miteux, dont les chambres ne comportaient même pas de téléviseur (Je ne parle pas même pas d’un abonnement à Canal+ !). L’histoire ne documente malheureusement pas ce que le souverain entreprit de faire le lendemain…

Le quotidien régional Le Bien Public titrait en cette toute fin d’année : « Une gifle qui fait polémique ». Un clown – exerçant donc cette fonction depuis un demi-siècle – avait commis l’irréparable à l’égard d’un enfant. Et derechef à quelques encablures du jour de l’an. « Excédé par l’un des garnements, le clown l’a giflé. L’artiste – indique le quotidien – devait pourtant divertir les enfants, avant l’arrivée du Père Noël. » Comme le show must go one et que le Père Noël aussi, le spectacle n’a pas trop pâti de cette incartade. C’est après le drame que les langues se sont déliées. « Les parents d’Hugo*, 9 ans, qui a reçu la gifle, jugent ce comportement ‘inadmissible’ pour ‘un professionnel de l’animation » (le prénom a été modifié, comme l’indique Le Bien Public en note). Tolérance zéro à l’égard des clowns tristes ou attristés. Il faut dire à la décharge de l’amuseur survolté que l’audience juvénile était électrique…  « Certains enfants auraient même jeté sur scène des bananes, que leur avait auparavant envoyée la compagnie de cirque, lors d’un numéro. ‘Avoir des bananes écrasées sous les pieds alors que l’on court, cela est dangereux’, note le clown. »  Oui, c’est une lecture. Une autre dirait que c’est drôle. Des bananes… Nous sommes passés juste à côté des quenelles…

Le maire du bourg, Patrick Morelière, déclare à nos confrères que ces « incidents ne devraient pas arriver ». En effet, il est temps de mettre au rencard les clowns qui sont à la fois blessants et dénués de tout humour ! Quant aux lecteurs du quotidien régional dijonnais pourvoyeur de l’anecdote, ils ne se sont pas privés de commenter le drame… « Si un clown avait mis une claque à mon enfant, je pense qu’il en aurait repris deux derrière » indique notamment une lectrice. Bang. Les parents de la victime, eux, n’ont pas porté plainte, pour « préserver leur fils ». Se faire gifler par un clown professionnel – le crime était quoi qu’il advienne irréparable.

L’année 2014 promet de ne pas être triste.

Ni drôle non plus. Bien au contraire.

Nous risquons tous de sous-estimer la liberté d’expression

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COPE LIBERTE EXPRESSION

Monsieur le président,

Vous avez été assez aimable pour m’adresser une lettre ouverte publiée par Causeur.

D’abord, et ce n’est pas si fréquent en ces temps agités, j’ai été sensible à la courtoisie de votre ton, à la délicatesse de votre forme. Rien qu’elles m’auraient déjà donné l’envie de vous répondre.

Pour le fond, vous devinez bien que j’ai quelques objections à faire valoir même si, pour ne rien vous cacher, j’ai hésité quelques secondes avant d’écrire ce que vous me reprochez, ce qui montre que j’avais conscience de la difficulté du sujet mais que le besoin d’analyse et la volonté de sincérité ont été les plus forts.

Lâche, je pourrais m’abriter derrière la rançon inévitable d’une subjectivité libre dans le cadre d’un blog où je n’ai pas fait que vous critiquer, loin de là. J’ai pu constater en effet que sur certains plans nous n’étions pas en désaccord même si très modestement j’ai eu du mal à accepter qu’un homme intelligent comme vous continue à pactiser avec un ex-président qui avait tout de même trahi la droite de rêve promise en 2007 et fait perdre son camp en 2012.

Mais je ne veux pas fuir le cœur de votre dénonciation.

Vous me blâmez parce que j’ai écrit, dans un post long où seule une phrase vous était consacrée, que vous étiez « en l’occurrence, plus attaché au communautarisme qu’à l’état de droit » puisque « vous aviez approuvé sans l’ombre d’une réserve la démarche de Manuel Valls ».

D’une part, je n’ai pas perçu – et je ne m’en repens pas – à quel point il serait choquant de formuler une telle appréciation qui, au demeurant, ne vous visait que pour cette hystérie gouvernementale liée aux spectacles de Dieudonné. L’enfermement douloureux dans la mémoire de l’Holocauste et, au nom de celle-ci, la sous-estimation démocratique de la liberté d’expression, après tout, sont trop fréquents à mon sens pour que je puisse bêtement en faire un procès à votre seule charge. Quasiment toute la communauté juive est souvent, pour des motifs que je peux comprendre et que j’ai expliqués ailleurs, plus soucieuse de sa défense exclusive que des atteintes éventuelles, quand elle est concernée, à l’état de droit. Pour ne prendre que l’exemple d’un intellectuel emblématique et remarquable, quoi qu’on en pense, Bernard-Henri Lévy n’a jamais fait que trancher sans cesse en faveur de cette seule sauvegarde sans jamais s’interroger sur son dépassement démocratique même si récemment le nouveau président du CRIF a su faire preuve d’une mesure et d’une sagesse rares auxquelles j’ai rendu hommage.

J’ajoute que ce risque m’est d’autant plus familier qu’à plusieurs reprises j’ai eu beaucoup de mal, certes sur un registre infiniment moins accablant, devant des spectacles vulgaires ou indécents et face à des profanations de toutes sortes offensant et dégradant le pape et le christianisme, à me dégager de mes croyances pour ne pas tomber dans une surenchère peu conforme au respect des libertés publiques.

Le constat unique que j’ai opéré à votre sujet me paraît aisément admissible dans la mesure où il traitait d’une atteinte exceptionnelle à l’Etat de droit, quasiment jamais vue, émanant d’un pouvoir de gauche donnant souvent des leçons de morale sur ce plan mais n’ayant pas hésité, contre notre tradition, à prohiber administrativement des représentations au lieu de les laisser éventuellement sous le joug judiciaire, donc a posteriori. De votre part – et vous vous trompez sur moi : il est des personnalités qui n’exigent pas qu’on soit toujours d’accord avec elles pour qu’on les considère -, une telle adhésion sans réserve à la posture moralisatrice et de diversion politique m’est apparue suffisamment grave et surprenante pour que j’y voie pour une fois une entorse à vos principes. Ce n’était pas honteux de le croire et de vous l’imputer. Mais si, même pour ce scandale républicain, votre soutien n’était motivé que par votre esprit civique et une autre conception de l’état de droit que la mienne, je reconnais mon erreur et fais amende honorable.

Vous m’avez déçu sur un seul point. Votre allusion à mon père et à sa condamnation injuste manque de classe. Il est vrai que vous avez pour conseiller et ami, si j’en crois la rumeur, l’avocat Szpiner qui s’est illustré après le procès Fofana en me traitant de « traître génétique ». Il n’a même pas eu le courage d’assumer cette ignominie verbale et je ne vous ai pas entendu la dénoncer. Pour cet avocat, la sanction disciplinaire qui lui a été infligée par la cour d’appel de Lyon n’a sans doute pas affaibli sa navrante estime de soi.

Je ne veux pas terminer sur cette note amère.

Je vous remercie de nous avoir permis, grâce à votre initiative, d’apporter modestement au débat public une contribution qui a du sens.

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000028.

Affaire Dieudonné : sortie par le haut ?

DIEUDONNe valls antisemitisme

Il paraît que la République a gagné. En tout cas, c’est le message martelé par nos ministres et toutes les estimables personnalités qui ont défilé sur les plateaux pour se réjouir de l’heureuse conclusion de l’affaire Dieudonné et se féliciter que nos valeurs aient été plus fortes que la haine. Non sans avoir rappelé qu’il était mal d’être antisémite. Moi aussi, je trouve que c’est mal.

Soyons honnêtes, la stratégie de Manuel Valls a payé. Dieudonné parlera d’autre chose. Plus de grosses blagues pas drôles sur la Shoah, ni d’abjectes allusions au pouvoir juif, pardon sioniste. Et après tout, c’est bien ce qu’on voulait et que la Justice lui demandait avec insistance. Alors, peut-être fallait-il se résoudre à cette interdiction préventive. Pour autant, le triomphalisme n’est guère de mise. Non pas que cette atteinte à la liberté d’expression soit intolérable : quoi qu’en pensent certains, celle-ci n’a pas pour premier objet de permettre la diffusion de propos antisémites. Mais il faut une sacrée dose d’aveuglement pour proclamer que la République a gagné. Quand on est obligé de recourir à la censure, c’est qu’on a déjà perdu, sinon la guerre, du moins pas mal de batailles à commencer par celle des esprits. Le droit est peut-être la dernière digue, mais c’est aussi la plus faible.

Tout de même, interdire un spectacle, c’est une affaire sérieuse. Certes, le Conseil d’Etat, dans le service après-vente de son ordonnance de référé, a expliqué qu’il ne s’agissait nullement d’un précédent. N’empêche, quand des cathos pas contents, des musulmans furieux ou des juifs ombrageux s’énerveront parce qu’on se moque de leurs prophète et réclameront le sort de Dieudonné pour les blasphémateurs, on ne fera pas les malins. Bien entendu, cela n’a rien à voir. Mais, après tout, si Plantu, caricaturiste au Monde, est incapable de faire la différence entre la critique d’une religion et la haine d’un groupe, il n’est peut-être pas le seul. Sur i-télé, face à un Alain Finkielkraut hésitant entre l’accablement et la rage, le malheureux dessinateur ne pouvait qu’ânonner : « Mais Dieudonné critique toutes les religions. » On n’est pas rendu. En plaçant sur le même plan la critique de l’immigration faite par Zemmour et les boules puantes soralo-dieudonnistes, Le Nouvel Obs a annoncé la couleur : on est passé du « deux poids deux mesures » au donnant-donnant. Juridiquement, c’est certainement bordé, comme on nous le dit. Mais dès que surgira l’ombre d’une polémique sur l’islam, on n’y coupera pas : on tentera de faire jouer la jurisprudence Dieudonné pour empêcher non pas des propos insupportables ou faux mais des opinions plus ou moins convenables.

On n’a pas gagné parce que la bataille commence à peine. Au lieu de leurs dispenser des sermons et de les inviter à être gentils, il est temps de s’adresser aux spectateurs de Dieudonné. D’ailleurs, ils n’attendent que ça. Reconnaissant votre servante, la petite centaine de manifestants réunie samedi à proximité du théâtre de la Main d’or s’est mise à scander mon nom avec enthousiasme – « Lévy avec nous ! » Ils veulent parler. Ils veulent qu’on leur parle. Ils veulent dire qu’ils ne sont pas antisémites, et qu’ils rigolent juste comme ça des blagues sur les Juifs. Quand on leur explique pourquoi ça coince, ils ne refusent pas d’entendre. Certes, il y a du boulot. Mais peut-on renoncer à parier sur l’intelligence de ses concitoyens ?

Alors, ne faisons pas de Dieudonné notre nouveau diable. Et même faisons-lui crédit de sa sincérité. Au risque de passer pour une sotte et une naïve, j’ai eu l’impression qu’il était conscient d’être allé trop loin. Il a affirmé vouloir tourner la page, prenons-le au mot. Nous avons eu raison de combattre ses idées, nous aurions grand tort de nous acharner contre un homme. Si la République a gagné, qu’elle ait la victoire généreuse.

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000001.

Parfums d’Italie

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dino risi memoires

Comment résister au charme de Dino Risi ? Ses mémoires pétillent comme le meilleur des Spumante. C’est drôle, provocant, intelligent, profond et léger, italien en somme. Le réalisateur milanais (1916-2008) se dévoile dans Mes monstres, ouvrage hybride de 2004 enfin traduit en français qui tient du recueil de souvenirs, de la longue liste d’aphorismes, du cahier de recettes, du livret de famille, d’un inventaire à la Prévert, du divin cabotage. On flâne, on s’instruit, on rit, on pleure. Que demander de plus à un bon livre ? La digression érigée en art de vivre. Un délice pour ceux qui aiment l’Italie et ses soubresauts. Une gourmandise qui se déguste comme un plat de pâtes à la truffe blanche. On se goinfre d’une telle vivacité d’esprit, de pudeurs extrêmes et d’abandons sublimes. Dino Risi nous a épargné une bonne grosse autobiographie bien plâtreuse, fate, pleine d’égo dégoulinant qui reviendrait sur ses chefs d’œuvre (Les Monstres, le Fanfaron, Parfum de femme, etc.). De cinéma, de technique, de cadrage, de scénario, il en est très peu question dans ce livre à l’humeur dilettante. Laissons les cours pratiques et les découpages obscènes aux cinéphiles qui pensent comme des technocrates!

Avec Risi, pas de jargon professionnel, il suffit de voir la photo de couverture le montrant imperméable sur le dos, richelieu aux pieds assis sur un mur. Perfecto ! De classe, il n’en manque pas. Ça nous change des cinéastes cradingues qui défilent dans le poste. Il faudra un jour écrire un essai sur la démagogie du vêtement chez les « artistes » en ce début de XXIème siècle. Pour démarrer 2014, cet ouvrage vient surtout racheter les errances de l’édition au rayon « 7ème art ». Souvenez-vous du tapage médiatique en fin d’année dernière généré par un moustachu jadis acteur, aujourd’hui cabot télévisuel, il avait déversé une prose indigeste sous les bravos au mieux de journalistes incompétents au pire malhonnêtes. Lisez, Messieurs les censeurs ! Avec Risi, on prend de la hauteur, il parle de son enfance, de la guerre, de ses études de médecine, de la mort de son père, des maisons de tolérance, des saillies de Mussolini, des copains (Vittorio, Ugo, Marcello), de la mer, du baby-foot et des filles. Y-a-t-il vraiment d’autres sujets valables dans la littérature ? Si Risi est devenu un maestro, c’est qu’il sait regarder et aimer les femmes. Voilà de quelle manière sensuelle il croque le portrait d’une actrice au profil obuesque : « J’étais assis avec Leonardo Sinisgalli, ingénieur et poète, à la table d’un café de la Via Veneto, lorsque sortit d’une boutique, suivie de sa mère, une jeune femme bronzée en tailleur de lin blanc, avec deux jambes de toute beauté, de long cheveux châtains illuminés par le soleil, deux beaux yeux effrontés, des dents blanches et un rire qui faisait vibrer les platanes de la Via Veneto. C’était Sofia ».

Risi fait défiler les plus belles créatures des années 50/70 avec un sens de l’anecdote toujours empreinte de beaucoup de tendresse. Il a le don pour capturer les images du passé. Ann-Margret en cowgirl, Anita Ekberg pilotant son bateau à moteur complètement nue ou cette belle professeur de violon aux bras nus, Risi sait parler des femmes : les stars du grand écran comme les putains. Ce recueil vaut aussi pour ses relents nostalgiques (Eh oui encore et toujours chers lecteurs, nous n’en sortirons jamais) quand il se demande où sont passés la vespasienne, la poire à lavement, le nœud de cravate Windsor, les belles touffes sous les bras des femmes, les ouvrières des rizières, les anarchistes, les vierges, les vieilles filles, les lettres d’amour, etc. Pour celui qui se présentait déjà comme libre-penseur à six ans, il pousse un cri du cœur : « Évitez les politiciens, les féministes et les ex-beautés ». Sage recommandation. Risi a conservé cet esprit « cynique et canaille » qui définissait la comédie à l’italienne selon Vittorio Gassman. Il savait rire de la comédie humaine, des postures politiques de Moretti, d’un tordant numéro de contorsionniste de Mario Soldati caché dans un tapis ou d’un improbable déjeuner chez le prince du Liechtenstein. Faites un grand plongeon dans cette fontaine de jouvence. C’est Irrisitible !

Mes monstres – mémoires de Dino Risi, Editions de Fallois/L’Âge d’Homme, 2013.

La semaine où j’ai voulu devenir martien

dieudonne fn crise

– Allo, vous êtes bien l’ambassade de Mars ?

– Tout à fait, monsieur.

– Je désirerai me faire naturaliser martien, en fait.

– Je dois reconnaître que c’est assez peu fréquent comme demande.

– Ça ne peut pas être pire qu’ici. Je suis désespéré pour tout vous dire.

– Pourquoi ça ?

– La semaine a été épouvantable. J’ai l’impression que tout le monde devient fou. Mais on ne le voit pas car comme le dit Chesterton le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison. Vous n’avez pas de traduction de Chesterton sur Mars ?

– Pas à ma connaissance, monsieur. Mais si vous m’expliquiez… C’est pour votre dossier, vous comprenez, il me faut des arguments.

– Vous suivez l’actualité française ?

– Bien sûr, monsieur, c’est mon métier de diplomate.

– Alors vous allez comprendre. Déjà, il y a l’affaire Dieudonné. Surtout l’affaire Dieudonné, en fait. Jean-Patrick Manchette, un excellent auteur de polar, parlait des deux mâchoires du même piège à cons. Vous connaissez Manchette ? Ça devrait être plus facile à traduire que Chesterton.

– Ne vous égarez pas, monsieur, revenez à vos moutons noirs.

– Je vous explique : cette affaire, c’est typiquement le genre de situation où tout le monde parle alors qu’on ne peut plus rien dire.

– Mais encore ?

– Vous prenez position pour la liberté d’expression et vous vous retrouvez avec des moisis ou des inconséquents acculturés qui applaudissent aux vannes antisémites. Mais en même temps, même si vous êtes partisan de faire taire Dieudonné et si vous avez écouté les chaînes d’infos continues le jour de l’interdiction de son spectacle à Nantes, vous avez tout de même l’impression d’être dans une république bananière assistée par multiplex. Le Conseil d’état convoqué à toute bourre, qui s’exécute et interdit juste deux heures avant le show. Et les journalistes, toujours du côté du manche, qui poussent de hauts cris surindignés au moindre de tweet de la nouvelle Bête Immonde. Et Valls entre deux meetings qui parade comme un joueur de poker qui a bien bluffé. Bref, tout ceux qui sont convaincus que Valls a raison surjouent un mélange subtil d’indignation et d’arrogance tandis que le public de Dieudonné qui traîne autour de Nantes est lui persuadé plus que jamais que c’est bien le système, le fameux système qui est à l’œuvre.

– Mais enfin, vous pensez quoi, vous de Dieudonné, monsieur le Terrien ?

– Eh bien justement, ce qui est effrayant, c’est que la cause est bonne mais la méthode complètement maccarthyste. Et que je pense que ce n’est pas parce que la sorcière est effectivement une sorcière que ça justifie pour autant la chasse.  Je crois même qu’on perd quelque chose en route si on combat le mal par des moyens qui ne sont plus tout à fait démocratiques. Vous connaissez l’histoire de notre vingtième siècle ?

– Oui, dans les grandes lignes.

– Eh bien souvenez vous de ces pays d’Europe centrale qui ont voulu combattre le nazisme dans les années 30 et qui pour mieux résister à Hitler sont devenus des dictatures, comme l’était l’Autriche au moment de l’Anschluss. Voilà, sur le mode mineur, ça me fait un peu penser à ça, la chasse au Dieudonné. On commence par prendre des libertés avec la liberté d’expression et on n’arrive même pas à contrer le phénomène, au contraire.

– Et ça suffit à vouloir devenir martien ?

– En même temps, comme disait Debord (traduisez-le aussi, tien, celui-là), « les images existantes ne prouvent que les mensonges existants ». On ne voit plus ce qui est hors-cadre, dans la photo…

– Expliquez-vous…

– Eh bien, avec tout ça, on n’a pas pu discuter du tournant explicitement libéral même plus social des vœux du président, de l’enlisement en Centrafrique, de l’acharnement judiciaire sur les cinq syndicalistes de Roanne, du désespoir des Goodyear d’Amiens Nord, des 1200 licenciements à la Redoute à cause de l’incapacité des dirigeants à moderniser l’outil informatique, du refus du bureau du Sénat de lever l’immunité parlementaire de Serge Dassault (Bonne année et surtout bonne Santé), j’en passe et des pires…

– Vous voulez dire que Dieudonné serait une diversion ?

– Oui, mais si je dis ça, on va m’accuser de minimiser les propos abjects du bonhomme et puis on va me traiter de complotistes. Et de complotiste à antisémite…Vous voyez, je suis coincé. C’est pour cela que je demande une naturalisation ou au moins l’asile politique…

– On va voir, monsieur. Mais dites-moi, j’entends comme des Plop ! Plop ! derrière vous. Qu’est-ce que c’est ?

– Oh, rien du tout, c’est juste le FN qui débouche le champagne…

*Photo : LCHAM/ SIPA.  00669594_000031.

Chardonne-Morand, les aristochats

paul-morand-portrait

« Dialogue de deux crocodiles nostalgiques »,  avait rapporté le regretté François Dufay qui fut, en 2000, l’un des premiers à avoir eu accès à la correspondance de Morand et de Chardonne, volontairement enfermée par ses auteurs dans les limbes de la Bibliothèque de Lausanne. Maintenant que, par la grâce de Gallimard – en l’occurrence de feu Philippe Delpuech, qui consacra les dernières années de sa vie à l’éplucher, la retranscrire et l’annoter – et de Bertrand Lacarelle, les premières années de cette correspondance sont disponibles, on peut juger combien le mot était injuste, en tout cas excessif.

Le dialogue, qui commence très doucement au lendemain de la guerre, en 1949, est plutôt celui de deux aristochats sur le retour contemplant un monde qui tombe.[access capability= »lire_inedits »] Il s’agit bien entendu de leur monde, celui de l’avant-guerre, et même de l’avant avant-guerre, et ils ne sont pas innocents dans sa chute. Tous deux réprouvés après avoir été portés aux nues, surtout Morand, plus rabaissé sans doute parce qu’il est plus grand – corruptio optimi pessima –, ils appartiennent l’un et l’autre à une race qui toujours se relève, aussi avancée que soit l’apocalypse. Intrigants, d’un entregent fabuleux, ils savent qu’ils n’ont perdu qu’un tour de cartes dans la grande partie de la vie littéraire.

Morand est le plus roué, de l’école de Gracian et du cardinal de Retz, qu’au reste il ne se gêne pas pour citer à tour de bras ; Chardonne est le bourgeois madré, provincial balzacien. Le malheureux hasard de la défaite de Vichy autant que leur âge les a rapprochés, et leurs échanges commencent comme une complainte sur ce triste sort. Mais très vite, le (double) jeu de la littérature ressaisit par derrière nos deux matois, et ils s’adonnent à cette correspondance comme au reste de leur œuvre. Le rapport qu’ils entretiennent l’un avec l’autre, et c’est peut-être le plus délicieux enseignement de ces milliers de lettres, écrites quasi quotidiennement, relève lui-même de la comédie de mœurs. Chardonne, quoique Morand soit de quelques années son cadet, est comme épris de son correspondant, dont il est à l’occasion l’éditeur dans sa maison Stock, et se plaît à le flatter, à le brosser dans le sens du poil, criant son admiration au moindre mot, à la moindre phrase de l’auteur d’Ouvert la nuit. À cet égard, la psychanalyse de l’auteur de Claire reste à faire. Morand, dans ses habits de grand prince internationalisé, accepte le compliment avec sa nonchalance habituelle, plus préoccupé de ses actions dans les cuivres, de son élection à l’Académie ou de ce que lui a dit la veille la reine de Bulgarie avec qui il dînait. Chardonne, vieille concierge colporteuse de ragots – ce qui, avec l’antisémitisme, est son deuxième point commun avec Céline – sait de source sûre qui trompe qui, qui va mal, et qui pense quoi de qui à Paris. C’est l’occasion de merveilleux portraits entre nos deux matous, qui éreintent le cuir de tous leurs commensaux – par où l’on comprend qu’ils aient décidé que ces lettres ne soient pas rendues publiques avant le XXIe siècle.

Ainsi, « [Pierre] Benoît, avec son roman par an, fait pitié » (Chardonne). « Gallimard a toujours une équipe prête pour tous les régimes et toutes les occupations » (encore Chardonne). Malraux, selon Morand, « est le mythomane-né où une époque de mensonge a immédiatement reconnu son maître ». Le pauvre Gaëtan Picon est traité de « cul diafoireux » par le même. Même leurs amis hussards, par qui nos deux maîtres ont été sortis de la clandestinité, prennent cher. Nimier, selon Chardonne : « Tout le haut du visage est très beau (beauté noble, même). Autour de la bouche, c’est affreux, et même terrible. Il est là, tout entier. » Quant à Blondin, « je ne crois pas qu’il se détruise en buvant ; je crois qu’il boit parce qu’il se sent un homme détruit ». Déon est « un peu aigri, de substance pauvre, avec des yeux de hibou ; homme bien de seconde classe ». Le même Michel Déon qui, signant la préface de cette correspondance, après les marques d’estime obligatoire, finit par avouer, in cauda venenum, que Chardonne, en 1963, lui avait écrit pis que pendre de Morand, lui demandant de brûler une lettre dont il conserva la chute qu’il ne se prive pas de citer : « Morand, au fond, ce n’est rien. » Magnifique triangulation du désir par-delà les décennies, qui sonne comme l’aveu de cette partie de dés pipés que jouèrent les hussards avec les réprouvés, chaque génération usant de l’autre pour se mettre en selle dans une époque où plus rien ne serait comme avant. Bernard Frank, dont on sait qu’il baptisa les « hussards », est un jour encensé : il « n’est pas “brillant” comme nos jeunes amis. Il ne pense pas à briller. Par là, il me paraît surpasser tous nos jeunes. Il est sérieux »(Chardonne). Un autre jour, considéré comme le dernier des serpents. Les traits décochés au modeste Kléber Haedens permettent au même Chardonne d’énoncer sa philosophie de la vie : « Le bonheur terrestre se définit facilement : pas d’enfants ; une femme pas jolie, pratique, qui mène tout, que l’on obéit en tout. » Traits d’esprit à l’usage des douairières de la Côte d’Azur. Ainsi, Morand, parlant de Mgr Ghyka, ce prince roumain converti au catholicisme et résistant au nazisme : « Ce saint magnifique, à grande barbe blanche, un vrai et noble père Noël, n’avait rien compris ; il croyait, comme tout le monde, que les Russes ne sont pas pires que les Allemands. » Chardonne juge l’homme du 18-Juin lestement : « De Gaulle m’épate […] On n’avait pas vu mieux depuis Napoléon III. Napoléon a fini par des bêtises (70). De Gaulle a commencé par là. »

Il y a cependant chez eux des permanences. Ainsi, tout ce qui est intellectuel, de gauche ou métaphysique, leur inspire un mépris constant. Mauriac et Bernanos sont manifestement incompréhensibles pour ces deux jouisseurs athées comme la mort. L’Observateur [ancêtre du Nouvel Obs] est le « nid de la juiverie bolchévisante » (Chardonne) et de Duras, que pourtant il aime bien, il assure ceci : « Elle rêve. C’est cela la gauche. On y respire le rêve, proche de la sottise. » À propos des juifs, les deux hommes conservent le même mépris, cet antisémitisme ancien et de classe dont Bernanos disait qu’Hitler l’avait « déshonoré ».

Mais les épistoliers ont en retour aussi leurs admirations de midinettes. Parlant de Brigitte Bardot, Morand se rengorge : « Nous fûmes, là aussi, des précurseurs. » Et encore : « Vous dites parfois que nous sommes plus que des croulants, des morts. C’est vrai et pas vrai. Qui lance triomphalement les modes 1959 ? Chanel, depuis 1910. Qui triomphe en peinture ? Picasso, 1906. Cocteau ravit les délicats depuis 1905, etc. »

L’acharnement qu’ils mettent à se démontrer à eux-mêmes que leur vieux monde n’est pas mort, qu’ils sont toujours à la pointe du progrès et de la littérature suffit assez à prouver que nous ne lisons pas les lettres de deux crocodiles – pour cela il eût fallu de la force – mais de deux revenants, venus hanter leur propre passé, dans le monde triomphant de l’existentialisme sartrien et de la guerre d’Algérie. Même si Morand, à 70 ans, fait du ski dans ses Alpes d’exilé suisse et que Chardonne vide des grands crus de Bordeaux avec ses petits amis hussards, tout cela sent bon la décrépitude d’Ancien Régime.

Cette correspondance qui commence seulement de nous arriver sonne comme l’écho magnétique d’un autre univers, charmant et désuet, parfois déprimant pour ce qu’il emporte de défaite, défaite d’une culture, mais surtout défaite des deux hommes face à eux-mêmes.[/access]

*Photo: LIDO/SIPA. 00274899_000001.

Dieudonné dans les clous

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dieudonne spectacle valls

dieudonne spectacle valls

Autant l’avouer, je me suis plutôt amusée. J’espère que ce n’est pas trop grave. De toute façon, impossible de le cacher. Dans le public entassé au théâtre de la Main d’or pour la première représentation post-interdiction du nouveau spectacle de Dieudonné, beaucoup guettaient attentivement mes réactions – sans agressivité d’ailleurs. Comme si un éclat de rire de ma modeste personne valait brevet de cacherout idéologique. Je crains qu’ils surestiment l’étendue de mon magistère, mais pour une fois qu’on m’interroge comme si j’étais une autorité morale, je ne vais pas me défiler. Puisqu’on insiste, je veux bien donner mon avis. Qui est aussi celui de Paulina Dalmayer et de Guillaume Erner, mes complices pour cette soirée, je ne dis pas ça pour les mouiller bien sûr, mais par souci d’exactitude. Et puis six oreilles valent mieux qu’une, enfin deux.

Je ferais bien durer le suspense en narrant par le menu le sketch où deux mariés pour tous se voient proposer toutes sortes d’enfants (tous âges et tous usages) par un maquignon africain qui conclut en leur disant : « Ici, on n’est pas homophobes, non pas du tout, on est homovores ! » C’est trash et réjouissant, sans fiel ni ressentiment. Je sais, ce n’est pas ça qui vous intéresse. Sur ce spectacle, tout le monde a une seule question en tête. Vous et moi. Les spectateurs. Les flics qui ont sans doute assisté à la représentation (ou alors, la République est mal tenue). Les amis à qui j’ai parlé plus tard. Sans oublier les confrères qui avaient fait le pied de grue dans l’impasse. Alors, antisémite ou pas ? Oui, non, modérément, peut-être ? Eh bien, ça a l’air facile comme ça, de savoir si un type est antisémite ou dit des trucs antisémites, mais on n’a pas d’instrument de mesure. Et quand il faut répondre en trois secondes, ça intimide. « Alors, il l’est ou pas ?», interroge une consœur. « Euh…plutôt non… », hasarde l’un de nous. « Plutôt non ? Et vous le croyez ? » Comme quoi le journalisme, ça peut être amusant. Celle-là, c’était une blague juive.
Bien sûr, Dieudonné joue avec la limite en tournant autour du sujet dont il ne parlera plus sur le mode du gamin qui tourne autour du pot de confiture. Il en remet une petite louche sur Patrick Cohen, « neurologue l’après-midi » – il avait parlé de son cerveau malade. Il frôle la limite quand il campe le patron de la Licra, Alain Jakubowicz, exhortant les spectateurs à quitter le théâtre et rappelant au comique qu’il est sous « étroite surveillance ». Moi aussi je me paierais volontiers la tête d’un adversaire qui se féliciterait de me placer sous étroite surveillance. Même s’il était goy. Ce serait une victoire paradoxale de l’antisémitisme qu’on n’ait plus le droit de se moquer de juifs. On a eu raison de rappeler à Dieudonné et à ses fans qu’il y a une limite, il ne faudrait pas qu’on en profite pour la déplacer en interdisant tout propos susceptible de choquer.

Le couplet sur les sociologues et les journalistes étudiant le dieudonniste et concluant qu’il est fou et même nazi est assez réjouissant. Mais j’ai eu beau tendre l’oreille, humer l’ambiance, traquer le double-sens, je n’ai pas senti de haine derrière les rires, plutôt le besoin de se laver de l’infâmant soupçon. Quand il dit « je ne suis pas antisémite », le comique abandonne le ton farce. Tous les spectateurs qui sont venus nous voir voulaient vraiment nous convaincre qu’ils ne le sont pas. Ce qu’ils aiment, c’est la provocation, la transgression maximale. Le mec qui ne cède pas. « Dieudonné, c’est le Django de Tarantino, le nègre qui se bat, l’insoumis », confie Chloé, vendeuse, la jolie trentaine, inconditionnelle depuis l’époque Semoun. Certes, nous n’avons pas sondé les reins et les cœurs, ni scanné les cerveaux. Nous n’avons pas réalisé une étude statistique. Mais, pour ceux avec qui nous avons parlé, s’ils sont antisémites, ils sont très forts car on n’a vraiment pas l’impression que c’est leur came. « On n’est pas antisémites, soupire Dieudonné sur la scène. On n’a pas le temps ». Ça tombe bien parce nous, on n’a pas le temps de compter les antisémites.
Pour discutable qu’elle soit sur le principe, la sanction a peut-être fait l’effet d’une douche froide – ça dégrise. Tant mieux parce que depuis dix ans, entre les blagues pourries sur les chambres à gaz, les génuflexions devant Ahmadinejad et l’obsession du pouvoir sioniste, on avait de sérieux doutes, pour être aimable, sur leur champion – et du coup, un peu sur eux aussi. Ils ne sont pas antisémites, disent-ils. Fort bien mais, antisémites ou pas, qu’ils me permettent de leur dire qu’ils pensent souvent des conneries et croient souvent des âneries.

Que leur connaissance de l’histoire et de la politique moyen-orientale est pour le moins sommaire. Que les caricatures du Prophète et les horreurs sur la Shoah ce n’est pas pareil. Que leur ritournelle obsessionnelle du « deux poids-deux mesures » ne tient pas la route devant les faits. S’ils peuvent entendre ça et quelques autres choses encore, ça veut dire qu’on peut s’engueuler, ça veut dire qu’on vit dans le même monde. Et je n’ai pas perdu ma soirée.

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21506354_000007.

Europe: le miracle n’a pas eu lieu

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« Union bancaire : Berlin et Paris relancent l’Europe » : alors que nous mettions la dernière main à ce numéro intitulé « L’Europe, c’est fini ! », la « une » du Monde, le 20 décembre, nous a fait penser à l’une de ces blagues où l’on ne sait pas si le fou est celui qui se prend pour Napoléon ou celui qui n’y croit pas. Et l’éditorial ne nous a guère rassurés sur notre état mental : « C’est un bon jour pour l’Europe, pouvait-on y lire. L’accord sur l’Union bancaire, acquis tard dans la soirée du mercredi 18 décembre à Bruxelles, marque une avancée importante dans l’intégration européenne. » Proche de l’exaltation, le grand quotidien français saluait « un saut de souveraineté comme l’UE n’en a pas connu depuis longtemps», concluant péremptoirement que ce saut était le « bienvenu ». Bienvenu pour qui, au fait ? [access capability= »lire_inedits »]

Remarquons d’emblée que, d’après Le Monde lui-même, cette merveilleuse avancée dans l’intégration résulte des efforts conjoints de « Berlin et Paris », c’est-à-dire des deux pays les plus puissants de l’Union européenne. En somme, deux vieilles nations se mettent d’accord, sur la base d’intérêts communs, pour réguler un secteur économique qui, depuis quelques années, semble précisément échapper à tout contrôle politique. Et on nous explique qu’il s’agit d’un « saut de souveraineté » ? Mais qui est fou ?

On ne discutera pas ici des bienfaits, certainement innombrables, de l’Union bancaire. On ne s’interrogera pas non plus sur la faisabilité d’un mécanisme prévoyant qu’une banque allemande pourra être sommée de payer pour sauver une banque grecque de la faillite. On se gardera d’ironiser sur les clauses en petits caractères prévoyant que, jusqu’en 2026 (!!!), « on reste dans le champ national ». On oubliera, enfin, pour la commodité du raisonnement, que la mise en œuvre du dispositif est subordonnée à la conclusion, en 2014, d’un grand traité intergouvernemental entre les vingt-huit membres de l’Union – perspective qui, paraît-il, n’enchante guère le Président de la République, allez savoir pourquoi. Voilà en tout cas qui nous promet quelques manchettes lyriques, pour les jours où l’on aura collectivement accepté des « sauts de souveraineté », et d’autres, alarmistes ou franchement apocalyptiques, pour ceux où il faudra constater que les « égoïsmes nationaux » ont la vie dure. Car voyez-vous, les nations sont égoïstes, c’est là leur moindre défaut.

L’Europe est sauvée, donc. Peut-être n’accordons-nous pas à l’événement l’importance qu’il mérite, mais à notre décharge, il se produit en moyenne une trentaine de fois par an. Et puis, cette fois, on n’a pas eu droit à la dramaturgie des palabres bruxellois avec portes qui claquent le soir, déclarations dramatiques dans la nuit et réconciliation au petit matin, quand les cernes et les barbes naissantes attestent des heures où l’on dansait à côté du précipice. On ne saurait complètement exclure que le « fonds européen de résolution des banques », l’usine à gaz supposée sauver de la faillite les banques qui auraient forcé sur le crédit comme leurs clients sur la boisson, dont la création a été entérinée le 18 décembre par les ministres des Finances, finisse par voir le jour.

Disons que dans la catégorie « un grand jour pour l’Europe », celui-ci fait partie des petits. « Ce que nous avons fait cette nuit est très important », a sobrement commenté Michel Barnier, « notre » commissaire préposé aux services financiers. Dans le registre « Je dirais même plus », Pierre Moscovici a été parfait : « C’est un jour très important pour l’Europe », a-t-il renchéri. « Très important » : sur l’échelle de Richter de l’euro-lyrisme, on est à peine à la moyenne. Ces deux estimables responsables, dont on a peine à se rappeler qu’ils représentent des camps politiques opposés, appartiennent pourtant au parti des dévots. On ne sait pas quand et où la vérité leur a été révélée, à eux et aux autres zélotes du messianisme fédéraliste, mais elle ne se discute pas. L’Europe ou la guerre, ils y croient pour de bon. Et s’il leur arrive de se montrer un peu fanatiques sur les bords, s’ils ont parfois des manières d’inquisiteurs s’efforçant de faire abjurer des hérétiques, c’est pour le salut de leurs semblables. Qu’ils se rassurent, s’il faut choisir entre la guerre et la paix, la misère et la prospérité, l’égoïsme et la générosité, même à Causeur, on n’hésitera pas.

Ce n’est pas par hasard si le vocabulaire qui vient spontanément à l’esprit, s’agissant de l’Europe, est celui de la religion. Que des gens par ailleurs fort raisonnables s’obstinent, contre toute évidence, à annoncer à leurs concitoyens, qui n’en demandent pas tant, la bonne nouvelle de la disparition prochaine de leurs antiques nations, ne s’explique que par leur adhésion à une forme de croyance échappant largement à la rationalité. Pour autant, on n’a pas affaire à une religion conquérante : c’est même tout le contraire. Les vrais croyants ressemblent plutôt aux membres d’une secte dont la passion se radicalise à mesure que leur nombre se réduit. Mais paradoxalement, nombre d’anciens adeptes, quoique désabusés, continuent de psalmodier les articles de la foi européenne, comme s’ils n’avaient conservé de celle-ci que la peur de rôtir en enfer. Les partis dits « de gouvernement » – puisqu’ils gouvernent – se sont tellement habitués à proclamer que l’Europe est notre avenir, et même notre seul avenir possible, qu’ils n’ont plus d’autre logiciel pour penser le monde. Beaucoup, dans leurs rangs, n’y croient plus mais peu importe, ils continuent à ânonner que l’Europe, c’est le bien. Et, dans la foulée, à dénoncer les frileux, peureux et grincheux prêts à se retrancher derrière ces improbables lignes Maginot qu’on appelait autrefois « frontières ».

Le hic, c’est que les mauvais coucheurs sont devenus si nombreux que ce sont les euro-béats qui finiront par passer pour hérétiques. On n’en est pas encore là. Qu’on l’appelle souverainiste, populiste ou nationaliste, voire « néocons », comme l’a aimablement fait Le Point, l’eurosceptique trimballe toujours sa mauvaise réputation et, sauf aux Pays-Bas, reste généralement cantonné aux marges protestataires des systèmes politiques. Mais à force de trépigner, il pourrait bien renverser la table, par exemple en envoyant à Strasbourg des députés européens très peu européens lors des élections de mai 2014. De plus, dans le fonctionnement de nos vieilles démocraties, l’obstination avec laquelle les gouvernants refusent d’entendre le message martelé par les gouvernés finit par faire mauvais genre. En France, depuis qu’il a failli perdre le référendum sur le Traité de Maastricht, le parti de l’Europe a tout essayé, de la menace à la fameuse « pédagogie ». En 2005, après la victoire du « non » au référendum sur la Constitution européenne, il a fait comme s’il n’avait rien entendu, espérant sans doute que la raison ou la lassitude finiraient par l’emporter. Las !

Changer le peuple s’est avéré moins facile que prévu. Et les peuples d’Europe, décidément, ne veulent pas de cette Europe fédérale dans laquelle ils soupçonnent, non sans raison, qu’on les invite à disparaître. En conséquence, si l’on se contente d’observer prosaïquement les évolutions politiques, la messe est dite : l’Europe, c’est fini ! Toutefois, nous ne sommes pas en train d’annoncer – et ne souhaitons nullement d’ailleurs – l’explosion en vol de la fusée bruxelloise.

Nous nous contentons de constater ce que n’importe qui peut voir à l’œil nu : l’Europe politique des « pères fondateurs », appellation performative employée par ceux qui partageaient leur rêve, n’est pas advenue et n’est pas près de l’être. On peut s’en réjouir ou s’en désoler : il devrait être difficile de le nier.

Reste à essayer de comprendre pourquoi. Après tout, dans l’« Europe année zéro » de 1945, dévastée par la guerre et par la conscience de ses crimes, l’idée de créer un vaste ensemble permettant de dépasser des nations qui avaient pour le moins failli était légitime, peut-être même enthousiasmante. Certes, chaque pays avait une histoire singulière, mais justement, on en avait soupé de l’Histoire et de ses passions mauvaises. Pour en finir avec le passé, le droit serait notre code, la démocratie notre culte. Comment un Français ou un Allemand ayant connu deux guerres dévastatrices aurait-il pu résister à cette promesse ?

Seulement, essayez de fonder une religion dont Habermas serait le prophète. On conviendra que ce n’était pas gagné d’avance. En tout cas, ça n’a pas marché, ou plutôt ça a marché tant que l’Europe est restée une communauté de nations liées par des engagements mutuels, autrement dit jusqu’à ce qu’elle se mette à faire du fédéralisme non pas sans le savoir, mais sans le dire. On avait oublié un léger détail qui est que, jusqu’à preuve du contraire, la Cité, c’est la nation.

Autrement dit, pour qu’un habitant de Brest accepte de payer les écoles destinées aux enfants de Prague ou de Larnaca, il ne suffit pas que tous se sentent héritiers de la même civilisation, il faut qu’ils aient le sentiment d’appartenir à la même collectivité. Et le miracle n’a pas eu lieu : l’édifice institutionnel et économique européen n’a pas accouché de la nation Europe.

Le plus triste, c’est que c’est plutôt le contraire qui s’est produit. Là où on espérait que la chaleur des nations se diffuserait à l’étage européen, c’est la froideur de cette Europe procédurale qui a en quelque sorte contaminé les nations, que leurs dirigeants, comme happés par la fatigue d’être soi, ont peu à peu cessé de gouverner pour se contenter de les gérer. En somme, nous avons peu à peu lâché la proie de nos vieux pays pour l’ombre d’une construction sans âme.

On dira que la France, l’Allemagne et les autres n’ont pas cessé d’exister. Un peu tout de même, dès lors qu’elles se sont dépouillées de l’un des premiers attributs de la souveraineté : la monnaie. Sur le plan monétaire, la souveraineté européenne est un mythe et la souveraineté nationale un souvenir – sauf pour les Allemands. Il faudra bien sortir de cette situation périlleuse où l’euro apparaît comme une excroissance fédéraliste dans un paysage qui redevient de plus en plus national. En effet, depuis 2005 et plus encore depuis la crise financière de 2008/2009, les nations sont de retour. Toujours sans le dire. On continue à parler européen, mais on fait de la politique à l’ancienne, c’est-à-dire aux rapports de force. En réalité, l’Europe de 2013 évoque fortement le « concert des nations » de 1815, quand les rivalités entre puissances déterminaient l’équilibre du Continent.

Autant dire qu’il ne sert plus à grand-chose de répéter « l’Europe ou le chaos », comme si la peur de l’inconnu pouvait être le moteur de l’action politique. Il ne s’agit pas non plus de faire croire à des peuples gavés de fariboles en tous genres que l’on défera en un tournemain ce qui a été fait en plus d’un demi-siècle. Les gouvernants européens et ceux qui aspirent à le devenir doivent cesser de se bercer de l’illusion que l’institutionnel pourrait congédier le réel, car c’est cette prétention qui nourrit la défiance croissante des peuples pour leurs élites.

Et c’est sans doute dans ce divorce que réside le principal danger qui guette nos vieilles démocraties. Autrement dit, si nous ne voulons pas avoir et l’Europe et le chaos, il s’agit moins de détruire que de cesser cette folle course en avant. Une nouvelle aventure collective s’offre à nous. La nation est une idée neuve en Europe. Et un jour, qui sait, la France sera une idée neuve en France.[/access]

*Photo: SAUTIER PHILIPPE/SIPA. 00636024_000037.

Conseil d’État : les Sages ont-ils été sages?

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dieudonne conseil etat

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Jean-Marc Sauvé, vice-président du Conseil d’État (c’est-à-dire le patron), est contrarié. Il le dit dans les colonnes du Monde et se plaint du « discrédit » que jetteraient sur son institution les commentaires de la décision rendue, en référé jeudi dernier,  par un magistrat du même conseil d’État.

Il est logique que le VP (c’est comme ça qu’on dit), confronté au déferlement de commentaires ignorants dans un pays à très faible culture juridique et judiciaire, s’en émeuve et défende l’autorité d’une institution précieuse. Deux observations, cependant. Premièrement, dès lors que l’on rentre dans l’arène politique, ce que le Conseil d’État a accepté de faire en intervenant de cette façon, il ne faut pas être surpris, que derrière ça tangue un peu. Deuxièmement, l’ordonnance rendue pose de sacrés problèmes juridiques, et doit susciter, fort normalement le débat doctrinal qu’elle mérite. La doctrine est elle aussi une source du droit, et il n’y a pas de vaches sacrées.

Quelques petits préalables sont nécessaires. La France est un pays curieux, qui dispose de pas moins de quatre cours suprêmes : Conseil Constitutionnel, Cour de Cassation, Conseil d’État, Cour des Comptes. Elles interviennent sur leurs champs respectifs dont les frontières ne sont pas toujours bien délimitées. On ne se parle pas beaucoup, on ne s’aime pas, et l’on se considère en concurrence sur l’application de certains principes importants. C’est comme ça, cela complique un peu la vie des praticiens, mais finalement, cela ne marche pas si mal surtout si on le sait et en tient compte.

J’ai dit dans ces colonnes ce que je pensais de Dieudonné et de la nécessité de le combattre.

Mais je considère que la façon dont le ministre de l’Intérieur a géré tout cela est une mauvaise action. La volonté de mener une opération politicienne, en utilisant la voie administrative au détriment de la voie judiciaire, a disqualifié la voie pénale, qui est la seule légitime en matière de liberté d’expression. Et elle a obligé la juridiction administrative à une contorsion de nature à mettre en cause son autorité, pourtant précieuse. Le piège tendu a fonctionné. Soit le juge administratif respectait les Principes Généraux du Droit (PGD) et annulait les interdictions préalables. Triomphe pour Dieudonné. Soit, il donnait raison à Manuel Valls, ce qu’il a fait. Encourant alors l’accusation d’avoir pris une décision politique[1. Pire, il s’est trouvé, sans que cela provoque un énorme tollé, des gens pour faire état de la soi-disant origine juive du magistrat qui a rendu la décision. Mais où va-t-on ?]. Dieudonné, habillé en martyr, et toute sa petite bande, en cueilleront les fruits à moyen terme.

Rappelons brièvement que le contrôle (qui doit exister) de la liberté d’expression doit être à postériori et non a priori. Que la décision rendue, n’est qu’une simple ordonnance de référé, rendue par un juge unique. Qu’elle n’est pas revêtue de « l’autorité de la chose jugée », n’ayant qu’une simple « force exécutoire ». Ce ne sont pas des détails[2. Les décisions de justice, entretiennent des rapports entre elles. Parfois des rapports hiérarchiques (ordonnance, jugement, arrêt), parfois les énonciations des unes ont des conséquences sur le contenu des autres. Ce sont des questions assez compliquées pour lesquelles on pourra se reporter aux explications embrouillées que j’ai fournies dans le fascicule du Jurisclasseur administratif traitant d’une partie de ces problèmes et publié sous ma signature. En vente dans toutes les bonnes pharmacies au rayon somnifères.].

La portée générale de la décision est faible. Et heureusement.  Pour justifier l’interdiction préalable, l’ordonnance nous a dit deux choses : tout d’abord, le risque de troubles à l’ordre public (contre-manifestations, débordements) était avéré. C’est tout simplement faux. Le deuxième moyen repose sur une extension de la notion d’ordre public qui flirte dangereusement avec l’abstraction. Schématisons un peu : l’ordonnance nous dit que dès lors qu’il y a risque que quelqu’un dise quelque chose de nature à être en contradiction avec les valeurs de notre société, il est urgent, de le faire taire, même avant qu’il l’ait ouverte. Désolé, mais le juge pénal est là pour ça. En faisant exécuter les peines, et utilisant comme il faut, la notion de « récidive légale » justement prévue pour dissuader et éviter la reproduction des infractions.

Alors, s’il ne s’agit pas vraiment d’un revirement de jurisprudence, c’est quand même un développement brutal d’une évolution déjà critiquable. Un véritable saut qualitatif. Qu’en général on n’accomplit pas au travers d’une simple ordonnance. Certains craignent qu’une telle décision puisse créer un précédent inquiétant. On peut les comprendre.  À quand l’interdiction préalable d’une représentation de La Cage aux folles ? Il va falloir faire très attention à cette jurisprudence « Minority report ».

Fort normalement, le débat fait rage dans la doctrine.

Ayant, depuis longtemps étudié, enseigné, et surtout pratiqué Droit public et Droit privé,  (double appartenance peu fréquente), j’y mets mon petit grain de sel.  Les partisans de l’interdiction préalable, en général issus de la culture Droit public se réjouissent de  « la contextualisation » de la notion d’ordre public et de la mise en place d’un « nouveau paradigme« .  C’est très joli, répondent les autres, mais le respect des PGD (Principe Généraux du Droit) ce n’est pas mal non plus. Les opinions critiques sont les plus nombreuses. Venant de signatures, d’un incontestable calibre. Cependant, comme d’habitude, la mauvaise foi aidant, on va assimiler, ceux qui considèrent la voie administrative choisie par Valls comme critiquable (c’est mon cas), aux souteneurs de Dieudonné (ce n’est pas mon cas).

Reste à savoir si le magistrat du Conseil d’État a bien fait de prendre cette décision, pourtant manifestement politique.

Je réponds oui. Personne ne croira que cette ordonnance rendue dans l’extrême urgence l’a aussi été dans l’improvisation. Et sans contacts entre les magistrats du Palais-Royal et ceux des conseillers d’État qui peuplent les cabinets ministériels. Ce ne peut être le cas. L’assurance proclamée du premier ministre et de son ministre de l’intérieur quelques heures avant la décision (pourquoi se priver d’une nouvelle rodomontade, même si elle met en difficulté la juridiction ?), l’établit aussi. C’est d’ailleurs normal, et c’est positif.

La diversion socialiste et l’opération personnelle menée par Manuel Valls avaient créé une situation pouvant aboutir au triomphe de Dieudonné, ce qui eut été catastrophique. La déliquescence politique et institutionnelle de ce gouvernement est suffisamment grave. Sur cette question, le Conseil d’État a bien fait de venir au secours de l’État. Dont, dans certaines circonstances, la raison n’est pas faite pour les chiens. Même en tordant le Droit.

Mais pas trop souvent quand même.

 

*Photo :  JPDN/SIPA. 00583638_000004.

Quenelles

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Jusqu’à ces derniers mois, je ne connaissais de la quenelle que celles qui se mangent, avec ou sans sauce Nantua.

Enfin Dieudonné vint, et par lui la quenelle devint un signe d’engagement politique. « Protestataire », dit le supposé humoriste. « Anti-système », prétend cette grande courge d’Anelka — j’adore les libertaires multi-millionnaires.

Non : la « quenelle » est un signe nazi réprimé (à l’origine, le geste est une répression du salut hitlérien, comme on le voit dans le Docteur Folamour de Kubrick)

Pour ceux qui douteraient encore, la mise en situation dudit geste est éloquente. On ne fait pas de quenelle en faisant la queue chez l’épicier : on en fait devant les monuments aux morts de la Shoah, on en fait dans les camps d’extermination, partout où le souvenir des six millions de Juifs anéantis par l’idéologie de la « race supérieure » — celle à laquelle appartient Dieudonné M’Bala M’Bala, certainement — est encore vivace.

Comme le dit Emilie Frèche dans une tribune du Monde : non, ce n’est pas un geste « anti-système » — et le fait même que certains le revendiquent donne juste la mesure de leur hypocrisie.

Le problème, c’est qu’un geste diffusé en circuit interne par un histrion, dès qu’on lui offre des tribunes en le censurant et en l’interdisant (ce qui, dans la Société du spectacle, revient à lui donner une visibilité supplémentaire) est repris en masse par des gosses à tête creuse. Ce ne sont plus quelques fachos qui en remettent une couche : ce sont des cohortes d’élèves, saisissant l’opportunité de la photo de classe.

« Ouf, nous n’avons pas été sanctionnés » ont-ils tous crié en chœur en descendant du bureau du proviseur, tout à l’heure, devant l’entrée du lycée Monge de Chambéry. A 15 heures, ce vendredi 15 novembre, 7 lycéens ont été convoqués par le chef d’établissement pour s’expliquer de leur geste : sur leur photo de classe ils ont fait « la quenelle ». Pendant 10 minutes le proviseur leur a reproché la portée antisémite de ce geste », explique le journaliste du Dauphiné. Et de conclure : « Aucune sanction n’a été prononcée. »

Du coup, ils sont imités un peu partout. Bravo aux administratifs qui par leur laxisme encouragent tacitement l’expression de la Bêtise et de la Haine.
Oh, comme je reconnais bien là le courage de l’institution scolaire ! Du coup, les sept jeunes imbéciles de ce bac pro électro-technique se sentent « fiers d’avoir fait réagir la hiérarchie ». Lesdits élèves auraient dû être sanctionnés, et durement, pour apologie de crimes contre l’humanité — tout comme Dieudonné est régulièrement condamné pour injures à caractère raciste, ce qui pourrait paraître paradoxal pour un homme qui en 2007 apportait son soutien au CRAN, mais qui ne l’est pas, apparemment,  aux yeux de tous ceux qui viennent à ses spectacles, Africains musulmans, islamistes voilées, petits fascistes qui seraient blonds s’ils ne se rasaient pas le crâne. Le public de Dieudonné est à la fois varié et monocolor – dans les bruns.

Valls avait-il raison de faire interdire les spectacles somme toute confidentiels de Dieudonné ? C’est lui donner une audience qu’il n’osait espérer. Alors, une raison plus tordue peut-être ? Ma foi, je serais tenté d’y voir (comme dans la publication, sur le site du Premier Ministre, de ce rapport décoiffant sur l’intégration, le mois dernier) une poussette au FN, dont le PS espère, de toute évidence, qu’il sera sa planche de salut aux élections prochaines et, surtout, en 2017. En cristallisant l’extrême, en réalisant en quelque sorte la bi-polarisation Gauche / Extrême droite dont avait rêvé Patrick Buisson pour Sarkozy (une stratégie qui a fait long feu), il se positionne comme le recours à la bête immonde, qui s’est appelée Le Pen dans les années 80, lorsque Mitterrand a réinventé à son profit la politique du pire, et qui prend aujourd’hui l’apparence bouffie d’un type dont on devrait exiger, avant tout, comme le signale le Canard enchaîné de cette semaine, qu’il paie ses amendes et rende des comptes à la justice fiscale. Mais il serait trop simple de se contenter d’appliquer la loi : on en invente une autre spécialement pour lui.
Ce faisant, on en fait une victime, et il a beau jeu de  s’inviter sur YouTube pour mettre en scène le calvaire que lui fait vivre aujourd’hui le gouvernement — pauvre Christ recrucifié qui a la douleur d’apparaître à chaque bulletin d’information depuis dix jours.

Au passage, Dieudonné devrait être salué par Israël : il est parvenu à faire de l’antisionisme, qui peut avoir ses raisons, un synonyme de l’antisémitisme, qui n’a que des déraisons. Et salué par tous les pédagogues mous qui organisent des débats sur ce pauvre clown au lieu d’apprendre à leurs élèves que toutes les opinions ne se valent pas.

On se rappelle la Vague, le film d’Alexander Grasshoff inspiré de l’expérience de Ron Jones au lycée Cubberley de Palo Alto en 1967. Un signe cabalistique quelconque, même s’il n’est pas un signe de reconnaissance hitlérien au départ — ce qu’est la quenelle — finit forcément par devenir un salut fasciste. L’embrigadement commence au signe de reconnaissance, à la certitude d’être membre d’un groupe à part, en butte (forcément !) à l’hostilité de tous les autres. Alors, quand on s’en prend au leader d’un tel mouvement, comment s’étonner que les têtes creuses finissent par penser qu’il est un prophète ?

PS. Quant à l’origine du mot dans la bouche de Dieudonné, c’est apparemment une déclaration pleine de tact de l’humoriste :   « L’idée de glisser ma petite quenelle dans le fion du sionisme est un projet qui me reste très cher ». « Glisser une quenelle », en argot, c’est sodomiser. Ma foi, on apprend au passage que celle de Dieudonné n’est pas bien grosse. Allez savoir si ceci n’explique pas cela.

*Photo: SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA. 00671141_000001.

 

Le parti d’en pleurer

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Les tandems comiques rencontrent souvent un succès fulgurant. Laurel et Hardy. Laurel et Hardy de Gaule (Astérix et Obélix). Jean Poiret et Michel Serrault. Jacques Vergès et Roland Dumas. Shirley et Dino. Roux et Combaluzier. Omar et Fred. Dieudonné et Elie Semoun. Dieudonné et Manuel Valls. Ne revenons pas sur la consternante polémique. Ne nous éternisons pas ici sur les vannes antisémites pitoyables de l’entrepreneur de théâtre en gros Dieudonné, qui a gâché son talent en se laissant envahir par un ressentiment d’assez basse qualité. Ne sombrons pas dans la sodomie de diptères au sujet des gesticulations de Manuel Valls, qui – en cherchant à interdire les shows de Dieudonné – n’est parvenu qu’à élargir l’aura sinistre de l’humoriste faisandé… Tout cela est connu, et bien connu.

Bon. Retenons que la saison est aux clowns tristes. Guy Bedos, gourou tutélaire du métier et octogénaire (cette année) au bout du rouleau, se croit drôle en qualifiant Nadine Morano de « conne » sur une scène ; avant de déclarer à la presse que Marine Le Pen « fait la campagne d’Hitler ». Ca fait des points pour Monsieur Godwin ça… Quant à Jean Roucas – l’âme damnée du Bébête show ! –, il fait sans complexe la promotion de son ami Gilbert Collard, député apparenté… FN. Comme disait le poète… « J’sens comme un vide, remets-moi Johnny Kidd. » Ou bien Desproges. Ou encore Pierre Dac et Francis Blanche (encore un tandem comique !) qui militaient jadis pour le « Parti d’en rire »… Nous en sommes au Parti d’en pleurer.

En cette sombre saison les clowns sont tristes. Un fait divers dijonnais m’a confirmé cette intuition : les intolérables violences qu’un clown professionnel (assermenté et inscrit au registre national des clowns autorisés) a infligé à un enfant une gifle en pleine représentation ! Le drame s’est joué sur le territoire de la commune d’Arc-sur-Tille, une ville bien sympathique de la Côte d’Or de 2500 âmes. Louis XIV y coucha le 19 juin 1674, après la conquête de la Franche-Comté, dans un hôtel assez miteux, dont les chambres ne comportaient même pas de téléviseur (Je ne parle pas même pas d’un abonnement à Canal+ !). L’histoire ne documente malheureusement pas ce que le souverain entreprit de faire le lendemain…

Le quotidien régional Le Bien Public titrait en cette toute fin d’année : « Une gifle qui fait polémique ». Un clown – exerçant donc cette fonction depuis un demi-siècle – avait commis l’irréparable à l’égard d’un enfant. Et derechef à quelques encablures du jour de l’an. « Excédé par l’un des garnements, le clown l’a giflé. L’artiste – indique le quotidien – devait pourtant divertir les enfants, avant l’arrivée du Père Noël. » Comme le show must go one et que le Père Noël aussi, le spectacle n’a pas trop pâti de cette incartade. C’est après le drame que les langues se sont déliées. « Les parents d’Hugo*, 9 ans, qui a reçu la gifle, jugent ce comportement ‘inadmissible’ pour ‘un professionnel de l’animation » (le prénom a été modifié, comme l’indique Le Bien Public en note). Tolérance zéro à l’égard des clowns tristes ou attristés. Il faut dire à la décharge de l’amuseur survolté que l’audience juvénile était électrique…  « Certains enfants auraient même jeté sur scène des bananes, que leur avait auparavant envoyée la compagnie de cirque, lors d’un numéro. ‘Avoir des bananes écrasées sous les pieds alors que l’on court, cela est dangereux’, note le clown. »  Oui, c’est une lecture. Une autre dirait que c’est drôle. Des bananes… Nous sommes passés juste à côté des quenelles…

Le maire du bourg, Patrick Morelière, déclare à nos confrères que ces « incidents ne devraient pas arriver ». En effet, il est temps de mettre au rencard les clowns qui sont à la fois blessants et dénués de tout humour ! Quant aux lecteurs du quotidien régional dijonnais pourvoyeur de l’anecdote, ils ne se sont pas privés de commenter le drame… « Si un clown avait mis une claque à mon enfant, je pense qu’il en aurait repris deux derrière » indique notamment une lectrice. Bang. Les parents de la victime, eux, n’ont pas porté plainte, pour « préserver leur fils ». Se faire gifler par un clown professionnel – le crime était quoi qu’il advienne irréparable.

L’année 2014 promet de ne pas être triste.

Ni drôle non plus. Bien au contraire.

Nous risquons tous de sous-estimer la liberté d’expression

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COPE LIBERTE EXPRESSION

COPE LIBERTE EXPRESSION

Monsieur le président,

Vous avez été assez aimable pour m’adresser une lettre ouverte publiée par Causeur.

D’abord, et ce n’est pas si fréquent en ces temps agités, j’ai été sensible à la courtoisie de votre ton, à la délicatesse de votre forme. Rien qu’elles m’auraient déjà donné l’envie de vous répondre.

Pour le fond, vous devinez bien que j’ai quelques objections à faire valoir même si, pour ne rien vous cacher, j’ai hésité quelques secondes avant d’écrire ce que vous me reprochez, ce qui montre que j’avais conscience de la difficulté du sujet mais que le besoin d’analyse et la volonté de sincérité ont été les plus forts.

Lâche, je pourrais m’abriter derrière la rançon inévitable d’une subjectivité libre dans le cadre d’un blog où je n’ai pas fait que vous critiquer, loin de là. J’ai pu constater en effet que sur certains plans nous n’étions pas en désaccord même si très modestement j’ai eu du mal à accepter qu’un homme intelligent comme vous continue à pactiser avec un ex-président qui avait tout de même trahi la droite de rêve promise en 2007 et fait perdre son camp en 2012.

Mais je ne veux pas fuir le cœur de votre dénonciation.

Vous me blâmez parce que j’ai écrit, dans un post long où seule une phrase vous était consacrée, que vous étiez « en l’occurrence, plus attaché au communautarisme qu’à l’état de droit » puisque « vous aviez approuvé sans l’ombre d’une réserve la démarche de Manuel Valls ».

D’une part, je n’ai pas perçu – et je ne m’en repens pas – à quel point il serait choquant de formuler une telle appréciation qui, au demeurant, ne vous visait que pour cette hystérie gouvernementale liée aux spectacles de Dieudonné. L’enfermement douloureux dans la mémoire de l’Holocauste et, au nom de celle-ci, la sous-estimation démocratique de la liberté d’expression, après tout, sont trop fréquents à mon sens pour que je puisse bêtement en faire un procès à votre seule charge. Quasiment toute la communauté juive est souvent, pour des motifs que je peux comprendre et que j’ai expliqués ailleurs, plus soucieuse de sa défense exclusive que des atteintes éventuelles, quand elle est concernée, à l’état de droit. Pour ne prendre que l’exemple d’un intellectuel emblématique et remarquable, quoi qu’on en pense, Bernard-Henri Lévy n’a jamais fait que trancher sans cesse en faveur de cette seule sauvegarde sans jamais s’interroger sur son dépassement démocratique même si récemment le nouveau président du CRIF a su faire preuve d’une mesure et d’une sagesse rares auxquelles j’ai rendu hommage.

J’ajoute que ce risque m’est d’autant plus familier qu’à plusieurs reprises j’ai eu beaucoup de mal, certes sur un registre infiniment moins accablant, devant des spectacles vulgaires ou indécents et face à des profanations de toutes sortes offensant et dégradant le pape et le christianisme, à me dégager de mes croyances pour ne pas tomber dans une surenchère peu conforme au respect des libertés publiques.

Le constat unique que j’ai opéré à votre sujet me paraît aisément admissible dans la mesure où il traitait d’une atteinte exceptionnelle à l’Etat de droit, quasiment jamais vue, émanant d’un pouvoir de gauche donnant souvent des leçons de morale sur ce plan mais n’ayant pas hésité, contre notre tradition, à prohiber administrativement des représentations au lieu de les laisser éventuellement sous le joug judiciaire, donc a posteriori. De votre part – et vous vous trompez sur moi : il est des personnalités qui n’exigent pas qu’on soit toujours d’accord avec elles pour qu’on les considère -, une telle adhésion sans réserve à la posture moralisatrice et de diversion politique m’est apparue suffisamment grave et surprenante pour que j’y voie pour une fois une entorse à vos principes. Ce n’était pas honteux de le croire et de vous l’imputer. Mais si, même pour ce scandale républicain, votre soutien n’était motivé que par votre esprit civique et une autre conception de l’état de droit que la mienne, je reconnais mon erreur et fais amende honorable.

Vous m’avez déçu sur un seul point. Votre allusion à mon père et à sa condamnation injuste manque de classe. Il est vrai que vous avez pour conseiller et ami, si j’en crois la rumeur, l’avocat Szpiner qui s’est illustré après le procès Fofana en me traitant de « traître génétique ». Il n’a même pas eu le courage d’assumer cette ignominie verbale et je ne vous ai pas entendu la dénoncer. Pour cet avocat, la sanction disciplinaire qui lui a été infligée par la cour d’appel de Lyon n’a sans doute pas affaibli sa navrante estime de soi.

Je ne veux pas terminer sur cette note amère.

Je vous remercie de nous avoir permis, grâce à votre initiative, d’apporter modestement au débat public une contribution qui a du sens.

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000028.

Affaire Dieudonné : sortie par le haut ?

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DIEUDONNe valls antisemitisme

DIEUDONNe valls antisemitisme

Il paraît que la République a gagné. En tout cas, c’est le message martelé par nos ministres et toutes les estimables personnalités qui ont défilé sur les plateaux pour se réjouir de l’heureuse conclusion de l’affaire Dieudonné et se féliciter que nos valeurs aient été plus fortes que la haine. Non sans avoir rappelé qu’il était mal d’être antisémite. Moi aussi, je trouve que c’est mal.

Soyons honnêtes, la stratégie de Manuel Valls a payé. Dieudonné parlera d’autre chose. Plus de grosses blagues pas drôles sur la Shoah, ni d’abjectes allusions au pouvoir juif, pardon sioniste. Et après tout, c’est bien ce qu’on voulait et que la Justice lui demandait avec insistance. Alors, peut-être fallait-il se résoudre à cette interdiction préventive. Pour autant, le triomphalisme n’est guère de mise. Non pas que cette atteinte à la liberté d’expression soit intolérable : quoi qu’en pensent certains, celle-ci n’a pas pour premier objet de permettre la diffusion de propos antisémites. Mais il faut une sacrée dose d’aveuglement pour proclamer que la République a gagné. Quand on est obligé de recourir à la censure, c’est qu’on a déjà perdu, sinon la guerre, du moins pas mal de batailles à commencer par celle des esprits. Le droit est peut-être la dernière digue, mais c’est aussi la plus faible.

Tout de même, interdire un spectacle, c’est une affaire sérieuse. Certes, le Conseil d’Etat, dans le service après-vente de son ordonnance de référé, a expliqué qu’il ne s’agissait nullement d’un précédent. N’empêche, quand des cathos pas contents, des musulmans furieux ou des juifs ombrageux s’énerveront parce qu’on se moque de leurs prophète et réclameront le sort de Dieudonné pour les blasphémateurs, on ne fera pas les malins. Bien entendu, cela n’a rien à voir. Mais, après tout, si Plantu, caricaturiste au Monde, est incapable de faire la différence entre la critique d’une religion et la haine d’un groupe, il n’est peut-être pas le seul. Sur i-télé, face à un Alain Finkielkraut hésitant entre l’accablement et la rage, le malheureux dessinateur ne pouvait qu’ânonner : « Mais Dieudonné critique toutes les religions. » On n’est pas rendu. En plaçant sur le même plan la critique de l’immigration faite par Zemmour et les boules puantes soralo-dieudonnistes, Le Nouvel Obs a annoncé la couleur : on est passé du « deux poids deux mesures » au donnant-donnant. Juridiquement, c’est certainement bordé, comme on nous le dit. Mais dès que surgira l’ombre d’une polémique sur l’islam, on n’y coupera pas : on tentera de faire jouer la jurisprudence Dieudonné pour empêcher non pas des propos insupportables ou faux mais des opinions plus ou moins convenables.

On n’a pas gagné parce que la bataille commence à peine. Au lieu de leurs dispenser des sermons et de les inviter à être gentils, il est temps de s’adresser aux spectateurs de Dieudonné. D’ailleurs, ils n’attendent que ça. Reconnaissant votre servante, la petite centaine de manifestants réunie samedi à proximité du théâtre de la Main d’or s’est mise à scander mon nom avec enthousiasme – « Lévy avec nous ! » Ils veulent parler. Ils veulent qu’on leur parle. Ils veulent dire qu’ils ne sont pas antisémites, et qu’ils rigolent juste comme ça des blagues sur les Juifs. Quand on leur explique pourquoi ça coince, ils ne refusent pas d’entendre. Certes, il y a du boulot. Mais peut-on renoncer à parier sur l’intelligence de ses concitoyens ?

Alors, ne faisons pas de Dieudonné notre nouveau diable. Et même faisons-lui crédit de sa sincérité. Au risque de passer pour une sotte et une naïve, j’ai eu l’impression qu’il était conscient d’être allé trop loin. Il a affirmé vouloir tourner la page, prenons-le au mot. Nous avons eu raison de combattre ses idées, nous aurions grand tort de nous acharner contre un homme. Si la République a gagné, qu’elle ait la victoire généreuse.

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000001.

Parfums d’Italie

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dino risi memoires

dino risi memoires

Comment résister au charme de Dino Risi ? Ses mémoires pétillent comme le meilleur des Spumante. C’est drôle, provocant, intelligent, profond et léger, italien en somme. Le réalisateur milanais (1916-2008) se dévoile dans Mes monstres, ouvrage hybride de 2004 enfin traduit en français qui tient du recueil de souvenirs, de la longue liste d’aphorismes, du cahier de recettes, du livret de famille, d’un inventaire à la Prévert, du divin cabotage. On flâne, on s’instruit, on rit, on pleure. Que demander de plus à un bon livre ? La digression érigée en art de vivre. Un délice pour ceux qui aiment l’Italie et ses soubresauts. Une gourmandise qui se déguste comme un plat de pâtes à la truffe blanche. On se goinfre d’une telle vivacité d’esprit, de pudeurs extrêmes et d’abandons sublimes. Dino Risi nous a épargné une bonne grosse autobiographie bien plâtreuse, fate, pleine d’égo dégoulinant qui reviendrait sur ses chefs d’œuvre (Les Monstres, le Fanfaron, Parfum de femme, etc.). De cinéma, de technique, de cadrage, de scénario, il en est très peu question dans ce livre à l’humeur dilettante. Laissons les cours pratiques et les découpages obscènes aux cinéphiles qui pensent comme des technocrates!

Avec Risi, pas de jargon professionnel, il suffit de voir la photo de couverture le montrant imperméable sur le dos, richelieu aux pieds assis sur un mur. Perfecto ! De classe, il n’en manque pas. Ça nous change des cinéastes cradingues qui défilent dans le poste. Il faudra un jour écrire un essai sur la démagogie du vêtement chez les « artistes » en ce début de XXIème siècle. Pour démarrer 2014, cet ouvrage vient surtout racheter les errances de l’édition au rayon « 7ème art ». Souvenez-vous du tapage médiatique en fin d’année dernière généré par un moustachu jadis acteur, aujourd’hui cabot télévisuel, il avait déversé une prose indigeste sous les bravos au mieux de journalistes incompétents au pire malhonnêtes. Lisez, Messieurs les censeurs ! Avec Risi, on prend de la hauteur, il parle de son enfance, de la guerre, de ses études de médecine, de la mort de son père, des maisons de tolérance, des saillies de Mussolini, des copains (Vittorio, Ugo, Marcello), de la mer, du baby-foot et des filles. Y-a-t-il vraiment d’autres sujets valables dans la littérature ? Si Risi est devenu un maestro, c’est qu’il sait regarder et aimer les femmes. Voilà de quelle manière sensuelle il croque le portrait d’une actrice au profil obuesque : « J’étais assis avec Leonardo Sinisgalli, ingénieur et poète, à la table d’un café de la Via Veneto, lorsque sortit d’une boutique, suivie de sa mère, une jeune femme bronzée en tailleur de lin blanc, avec deux jambes de toute beauté, de long cheveux châtains illuminés par le soleil, deux beaux yeux effrontés, des dents blanches et un rire qui faisait vibrer les platanes de la Via Veneto. C’était Sofia ».

Risi fait défiler les plus belles créatures des années 50/70 avec un sens de l’anecdote toujours empreinte de beaucoup de tendresse. Il a le don pour capturer les images du passé. Ann-Margret en cowgirl, Anita Ekberg pilotant son bateau à moteur complètement nue ou cette belle professeur de violon aux bras nus, Risi sait parler des femmes : les stars du grand écran comme les putains. Ce recueil vaut aussi pour ses relents nostalgiques (Eh oui encore et toujours chers lecteurs, nous n’en sortirons jamais) quand il se demande où sont passés la vespasienne, la poire à lavement, le nœud de cravate Windsor, les belles touffes sous les bras des femmes, les ouvrières des rizières, les anarchistes, les vierges, les vieilles filles, les lettres d’amour, etc. Pour celui qui se présentait déjà comme libre-penseur à six ans, il pousse un cri du cœur : « Évitez les politiciens, les féministes et les ex-beautés ». Sage recommandation. Risi a conservé cet esprit « cynique et canaille » qui définissait la comédie à l’italienne selon Vittorio Gassman. Il savait rire de la comédie humaine, des postures politiques de Moretti, d’un tordant numéro de contorsionniste de Mario Soldati caché dans un tapis ou d’un improbable déjeuner chez le prince du Liechtenstein. Faites un grand plongeon dans cette fontaine de jouvence. C’est Irrisitible !

Mes monstres – mémoires de Dino Risi, Editions de Fallois/L’Âge d’Homme, 2013.

La semaine où j’ai voulu devenir martien

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dieudonne fn crise

dieudonne fn crise

– Allo, vous êtes bien l’ambassade de Mars ?

– Tout à fait, monsieur.

– Je désirerai me faire naturaliser martien, en fait.

– Je dois reconnaître que c’est assez peu fréquent comme demande.

– Ça ne peut pas être pire qu’ici. Je suis désespéré pour tout vous dire.

– Pourquoi ça ?

– La semaine a été épouvantable. J’ai l’impression que tout le monde devient fou. Mais on ne le voit pas car comme le dit Chesterton le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison. Vous n’avez pas de traduction de Chesterton sur Mars ?

– Pas à ma connaissance, monsieur. Mais si vous m’expliquiez… C’est pour votre dossier, vous comprenez, il me faut des arguments.

– Vous suivez l’actualité française ?

– Bien sûr, monsieur, c’est mon métier de diplomate.

– Alors vous allez comprendre. Déjà, il y a l’affaire Dieudonné. Surtout l’affaire Dieudonné, en fait. Jean-Patrick Manchette, un excellent auteur de polar, parlait des deux mâchoires du même piège à cons. Vous connaissez Manchette ? Ça devrait être plus facile à traduire que Chesterton.

– Ne vous égarez pas, monsieur, revenez à vos moutons noirs.

– Je vous explique : cette affaire, c’est typiquement le genre de situation où tout le monde parle alors qu’on ne peut plus rien dire.

– Mais encore ?

– Vous prenez position pour la liberté d’expression et vous vous retrouvez avec des moisis ou des inconséquents acculturés qui applaudissent aux vannes antisémites. Mais en même temps, même si vous êtes partisan de faire taire Dieudonné et si vous avez écouté les chaînes d’infos continues le jour de l’interdiction de son spectacle à Nantes, vous avez tout de même l’impression d’être dans une république bananière assistée par multiplex. Le Conseil d’état convoqué à toute bourre, qui s’exécute et interdit juste deux heures avant le show. Et les journalistes, toujours du côté du manche, qui poussent de hauts cris surindignés au moindre de tweet de la nouvelle Bête Immonde. Et Valls entre deux meetings qui parade comme un joueur de poker qui a bien bluffé. Bref, tout ceux qui sont convaincus que Valls a raison surjouent un mélange subtil d’indignation et d’arrogance tandis que le public de Dieudonné qui traîne autour de Nantes est lui persuadé plus que jamais que c’est bien le système, le fameux système qui est à l’œuvre.

– Mais enfin, vous pensez quoi, vous de Dieudonné, monsieur le Terrien ?

– Eh bien justement, ce qui est effrayant, c’est que la cause est bonne mais la méthode complètement maccarthyste. Et que je pense que ce n’est pas parce que la sorcière est effectivement une sorcière que ça justifie pour autant la chasse.  Je crois même qu’on perd quelque chose en route si on combat le mal par des moyens qui ne sont plus tout à fait démocratiques. Vous connaissez l’histoire de notre vingtième siècle ?

– Oui, dans les grandes lignes.

– Eh bien souvenez vous de ces pays d’Europe centrale qui ont voulu combattre le nazisme dans les années 30 et qui pour mieux résister à Hitler sont devenus des dictatures, comme l’était l’Autriche au moment de l’Anschluss. Voilà, sur le mode mineur, ça me fait un peu penser à ça, la chasse au Dieudonné. On commence par prendre des libertés avec la liberté d’expression et on n’arrive même pas à contrer le phénomène, au contraire.

– Et ça suffit à vouloir devenir martien ?

– En même temps, comme disait Debord (traduisez-le aussi, tien, celui-là), « les images existantes ne prouvent que les mensonges existants ». On ne voit plus ce qui est hors-cadre, dans la photo…

– Expliquez-vous…

– Eh bien, avec tout ça, on n’a pas pu discuter du tournant explicitement libéral même plus social des vœux du président, de l’enlisement en Centrafrique, de l’acharnement judiciaire sur les cinq syndicalistes de Roanne, du désespoir des Goodyear d’Amiens Nord, des 1200 licenciements à la Redoute à cause de l’incapacité des dirigeants à moderniser l’outil informatique, du refus du bureau du Sénat de lever l’immunité parlementaire de Serge Dassault (Bonne année et surtout bonne Santé), j’en passe et des pires…

– Vous voulez dire que Dieudonné serait une diversion ?

– Oui, mais si je dis ça, on va m’accuser de minimiser les propos abjects du bonhomme et puis on va me traiter de complotistes. Et de complotiste à antisémite…Vous voyez, je suis coincé. C’est pour cela que je demande une naturalisation ou au moins l’asile politique…

– On va voir, monsieur. Mais dites-moi, j’entends comme des Plop ! Plop ! derrière vous. Qu’est-ce que c’est ?

– Oh, rien du tout, c’est juste le FN qui débouche le champagne…

*Photo : LCHAM/ SIPA.  00669594_000031.

Chardonne-Morand, les aristochats

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paul-morand-portrait

paul-morand-portrait

« Dialogue de deux crocodiles nostalgiques »,  avait rapporté le regretté François Dufay qui fut, en 2000, l’un des premiers à avoir eu accès à la correspondance de Morand et de Chardonne, volontairement enfermée par ses auteurs dans les limbes de la Bibliothèque de Lausanne. Maintenant que, par la grâce de Gallimard – en l’occurrence de feu Philippe Delpuech, qui consacra les dernières années de sa vie à l’éplucher, la retranscrire et l’annoter – et de Bertrand Lacarelle, les premières années de cette correspondance sont disponibles, on peut juger combien le mot était injuste, en tout cas excessif.

Le dialogue, qui commence très doucement au lendemain de la guerre, en 1949, est plutôt celui de deux aristochats sur le retour contemplant un monde qui tombe.[access capability= »lire_inedits »] Il s’agit bien entendu de leur monde, celui de l’avant-guerre, et même de l’avant avant-guerre, et ils ne sont pas innocents dans sa chute. Tous deux réprouvés après avoir été portés aux nues, surtout Morand, plus rabaissé sans doute parce qu’il est plus grand – corruptio optimi pessima –, ils appartiennent l’un et l’autre à une race qui toujours se relève, aussi avancée que soit l’apocalypse. Intrigants, d’un entregent fabuleux, ils savent qu’ils n’ont perdu qu’un tour de cartes dans la grande partie de la vie littéraire.

Morand est le plus roué, de l’école de Gracian et du cardinal de Retz, qu’au reste il ne se gêne pas pour citer à tour de bras ; Chardonne est le bourgeois madré, provincial balzacien. Le malheureux hasard de la défaite de Vichy autant que leur âge les a rapprochés, et leurs échanges commencent comme une complainte sur ce triste sort. Mais très vite, le (double) jeu de la littérature ressaisit par derrière nos deux matois, et ils s’adonnent à cette correspondance comme au reste de leur œuvre. Le rapport qu’ils entretiennent l’un avec l’autre, et c’est peut-être le plus délicieux enseignement de ces milliers de lettres, écrites quasi quotidiennement, relève lui-même de la comédie de mœurs. Chardonne, quoique Morand soit de quelques années son cadet, est comme épris de son correspondant, dont il est à l’occasion l’éditeur dans sa maison Stock, et se plaît à le flatter, à le brosser dans le sens du poil, criant son admiration au moindre mot, à la moindre phrase de l’auteur d’Ouvert la nuit. À cet égard, la psychanalyse de l’auteur de Claire reste à faire. Morand, dans ses habits de grand prince internationalisé, accepte le compliment avec sa nonchalance habituelle, plus préoccupé de ses actions dans les cuivres, de son élection à l’Académie ou de ce que lui a dit la veille la reine de Bulgarie avec qui il dînait. Chardonne, vieille concierge colporteuse de ragots – ce qui, avec l’antisémitisme, est son deuxième point commun avec Céline – sait de source sûre qui trompe qui, qui va mal, et qui pense quoi de qui à Paris. C’est l’occasion de merveilleux portraits entre nos deux matous, qui éreintent le cuir de tous leurs commensaux – par où l’on comprend qu’ils aient décidé que ces lettres ne soient pas rendues publiques avant le XXIe siècle.

Ainsi, « [Pierre] Benoît, avec son roman par an, fait pitié » (Chardonne). « Gallimard a toujours une équipe prête pour tous les régimes et toutes les occupations » (encore Chardonne). Malraux, selon Morand, « est le mythomane-né où une époque de mensonge a immédiatement reconnu son maître ». Le pauvre Gaëtan Picon est traité de « cul diafoireux » par le même. Même leurs amis hussards, par qui nos deux maîtres ont été sortis de la clandestinité, prennent cher. Nimier, selon Chardonne : « Tout le haut du visage est très beau (beauté noble, même). Autour de la bouche, c’est affreux, et même terrible. Il est là, tout entier. » Quant à Blondin, « je ne crois pas qu’il se détruise en buvant ; je crois qu’il boit parce qu’il se sent un homme détruit ». Déon est « un peu aigri, de substance pauvre, avec des yeux de hibou ; homme bien de seconde classe ». Le même Michel Déon qui, signant la préface de cette correspondance, après les marques d’estime obligatoire, finit par avouer, in cauda venenum, que Chardonne, en 1963, lui avait écrit pis que pendre de Morand, lui demandant de brûler une lettre dont il conserva la chute qu’il ne se prive pas de citer : « Morand, au fond, ce n’est rien. » Magnifique triangulation du désir par-delà les décennies, qui sonne comme l’aveu de cette partie de dés pipés que jouèrent les hussards avec les réprouvés, chaque génération usant de l’autre pour se mettre en selle dans une époque où plus rien ne serait comme avant. Bernard Frank, dont on sait qu’il baptisa les « hussards », est un jour encensé : il « n’est pas “brillant” comme nos jeunes amis. Il ne pense pas à briller. Par là, il me paraît surpasser tous nos jeunes. Il est sérieux »(Chardonne). Un autre jour, considéré comme le dernier des serpents. Les traits décochés au modeste Kléber Haedens permettent au même Chardonne d’énoncer sa philosophie de la vie : « Le bonheur terrestre se définit facilement : pas d’enfants ; une femme pas jolie, pratique, qui mène tout, que l’on obéit en tout. » Traits d’esprit à l’usage des douairières de la Côte d’Azur. Ainsi, Morand, parlant de Mgr Ghyka, ce prince roumain converti au catholicisme et résistant au nazisme : « Ce saint magnifique, à grande barbe blanche, un vrai et noble père Noël, n’avait rien compris ; il croyait, comme tout le monde, que les Russes ne sont pas pires que les Allemands. » Chardonne juge l’homme du 18-Juin lestement : « De Gaulle m’épate […] On n’avait pas vu mieux depuis Napoléon III. Napoléon a fini par des bêtises (70). De Gaulle a commencé par là. »

Il y a cependant chez eux des permanences. Ainsi, tout ce qui est intellectuel, de gauche ou métaphysique, leur inspire un mépris constant. Mauriac et Bernanos sont manifestement incompréhensibles pour ces deux jouisseurs athées comme la mort. L’Observateur [ancêtre du Nouvel Obs] est le « nid de la juiverie bolchévisante » (Chardonne) et de Duras, que pourtant il aime bien, il assure ceci : « Elle rêve. C’est cela la gauche. On y respire le rêve, proche de la sottise. » À propos des juifs, les deux hommes conservent le même mépris, cet antisémitisme ancien et de classe dont Bernanos disait qu’Hitler l’avait « déshonoré ».

Mais les épistoliers ont en retour aussi leurs admirations de midinettes. Parlant de Brigitte Bardot, Morand se rengorge : « Nous fûmes, là aussi, des précurseurs. » Et encore : « Vous dites parfois que nous sommes plus que des croulants, des morts. C’est vrai et pas vrai. Qui lance triomphalement les modes 1959 ? Chanel, depuis 1910. Qui triomphe en peinture ? Picasso, 1906. Cocteau ravit les délicats depuis 1905, etc. »

L’acharnement qu’ils mettent à se démontrer à eux-mêmes que leur vieux monde n’est pas mort, qu’ils sont toujours à la pointe du progrès et de la littérature suffit assez à prouver que nous ne lisons pas les lettres de deux crocodiles – pour cela il eût fallu de la force – mais de deux revenants, venus hanter leur propre passé, dans le monde triomphant de l’existentialisme sartrien et de la guerre d’Algérie. Même si Morand, à 70 ans, fait du ski dans ses Alpes d’exilé suisse et que Chardonne vide des grands crus de Bordeaux avec ses petits amis hussards, tout cela sent bon la décrépitude d’Ancien Régime.

Cette correspondance qui commence seulement de nous arriver sonne comme l’écho magnétique d’un autre univers, charmant et désuet, parfois déprimant pour ce qu’il emporte de défaite, défaite d’une culture, mais surtout défaite des deux hommes face à eux-mêmes.[/access]

*Photo: LIDO/SIPA. 00274899_000001.