Lors d’une récente émission télévisée du service public – rendez-vous incontournable pour celles et ceux qui espèrent entendre échapper quelque vérité spontanée d’un écran aseptisé – deux chroniqueurs en verve, l’un de mode, l’autre remercié par le même employeur, s’affrontaient par chapelle interposée. Le premier, Aymeric Caron, s’est mis en devoir de dénoncer ce qu’il nomme la « droite bobards », dont le succès grandissant l’interpelle. Le second, Éric Zemmour, est devenu en quelques années le porte-parole de ceux que la dissolution de tous les repères et de tous les principes indispose. Quant au débat, il est ici difficile de parler des questions de fond lacunaires, chacun s’étant en quelque sorte reclus dans son rôle dédié. Au fil des saisons, les soirées de lice chez Laurent Ruquier ressemblent de plus en plus à des combats de catch. Sur la forme, toutefois, il y a davantage à dire.

La technique zemmourienne est parfois contestable – même pour un « essayiste » –, mais elle a fait ses preuves : avancer des chiffres que semblent sanctionner la vie et le ressenti des gens ordinaires et se réserver le droit d’en tenir les sources au secret. Mais en soumettant sa méthode à la chiffromanie de Caron, Zemmour s’expose à se voir reprocher le manque de scrupules et d’exactitude. Et malgré les centaines de milliers d’exemplaires qui ne manqueront pas de se vendre de son dernier ouvrage, il est certain que Zemmour joue avec le feu : lorsque l’on s’aventure dans une bataille chiffrée au nom de certaines valeurs, il faut avoir de quoi répondre à la partie adverse sans fausse pudeur. La sociologie la plus médiatique se complaît de nos jours dans la profusion de listes de chiffres, de courbes à trois dimensions et de camemberts en couleurs (aidée en cela par les progrès de la mise en page informatisée), ce précisément à titre de lutte incessante contre le primat ou le retour en grâce des valeurs. S’il est donc courageux de montrer que les faits donnent raison aux valeurs, il faut néanmoins en clarifier la provenance, ce qui participe de la même logique mesquine.

« Mesquine » dites-vous ? Tiens donc ! Et pourquoi serait-il « mesquin » de ne reconnaître que l’autorité des faits ? Parce que ces « faits » ne sont en définitive que des chiffres, et que l’on fait dire à ceux-ci tout ce que l’on veut. Avancer qu’il y a tel pourcentage de musulmans en France n’a pas tellement de poids si la proportion obtenue l’a été par simple sondage sur un panel hexagonal ou par décompte à la sortie des mosquées le vendredi. Se réclamer de la chiffraille quand celle-ci n’est que le reflet de l’opinion (versatile par définition) n’est pas gage de science. Par ailleurs, les obsédés du chiffre omettent une vérité fondamentale, ce bien souvent pour des raisons idéologiques, nous renvoyant paradoxalement au jugement de valeur. En effet, le sociologue humaniste, médecin de la société au chevet de son malade, part du principe typiquement contemporain que tous les hommes sont identiques. Pour sûr, il célèbrera la différence, le besoin de métissage, la richesse de la diversité humaine, mais dans le fond, voire dans le tréfonds, il ne peut concevoir que les hommes soient mus par des inclinations et des facultés variables, aussi bien entre eux qu’au long de la vie de chacun.

Quel genre de valeur défendue par-dessus tout faut-il déceler dans cette vision des choses ? La quête, semble-t-il, d’une parfaite indistinction, d’un être standard auquel chacun puisse se conformer sans entrave. Tout individu serait ainsi réduit à l’état de monade indéterminée, auto-façonnable, non redevable, douée d’une volonté infinie et de la capacité latente à satisfaire ses moindres envies sans considération de temps, de lieu, de gène (surtout pas) ou de savoir. Les seuls déterminismes dont il sera question de temps à autres – économique avant tout, culturel accessoirement – ne seront allégués qu’eu égard au devoir de justice sociale et à la déploration de la domination de classe. Dans cette perspective, jamais aucun chiffre ne doit porter atteinte à la sacrosainte neutralité axiologique ; le quantitatif doit être purifié, exempt des moindres résidus de qualitatif. Mais tout ceci, bien sûr, au nom d’un idéal d’égalité effective qui fédère toutes les âmes de gauche.

Cela se traduit par exemple par des données chiffrées avancées pour déplorer le taux de Français analphabètes : on ne cherchera pas tant à connaître les origines du désastre qu’à inviter à y remédier par davantage de dépenses publiques. Alors que le pourquoi se fonde sur une critique politique et culturelle, aussi bien des comportements individuels que des manquements de l’État contemporain, le comment, lui, fait fond sur l’espoir d’en sortir par de bienveillantes mesures strictement économiques. De même, le taux de Français dans la misère ne distinguera absolument pas les personnes qui se battent corps et âme pour en sortir de celles qui s’y résignent, et moins encore parmi ces dernières entre celles atteintes par le découragement et celles qui, par principe, sont partisanes du moindre effort et acceptent de vivre chichement comme le prix d’une immunité contre l’effort dans l’un des pays les plus redistributifs de la planète. Sans compter que la « misère » s’entend toujours économiquement parlant, jamais culturellement ce qui, là encore, ferait la part belle au jugement de valeur. Voilà bien des faits échappant à la passion des chiffres qui, pour détachée et objective qu’elle se veuille, n’en est pas moins aveugle à la pluralité des individus, de leurs attitudes, de leurs dispositions et de leurs capacités.

Aymeric Caron s’est fait un sport de désarçonner les importuns du parti adverse et de débusquer les crypto-réactionnaires en martelant que sans les « chiffres » appuyant leurs dires, il ne pouvait les prendre au sérieux. Or, si un tel recours aux outils de la sociologie scientiste peut agrémenter des débats parfois arides dans une émission de divertissement peinant à donner des gages de sérieux, cela ne fait pas tout. La comptabilité en sciences humaines a les défauts de ses qualités : mettant à disposition de grandes tendances à grand renfort de sondages et de statistiques, elle échoue à mettre en évidence la complexité du réel. Et cette complexité – que revendique souvent Zemmour face aux bobos béats du village dans les nuages – est bien mieux rendue par des mots, si crus soient-ils, que par le seul pouvoir des chiffres, inaptes à traduire la contingence humaine.

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Eric Guéguen
est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).
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