Luc Rosenzweig et Paul Thibaud ont émis des avis divergents sur la politique arabe de la France dans les deux derniers numéros de Causeur. Nous reproduisons ici leurs échanges qui se sont prolongés par courriers électroniques. 

Les juifs et les autres

Paul Thibaud

Les textes de Causeur sur les djihads de l’été manifestent, grâce à leur diversité et parfois à la difficulté reconnue de conclure, une préférence pour les vérités gênantes ou boiteuses, celles dont débattent Brauman et Finkielkraut ou que Sitbon poursuit d’étage en étage. Pourtant, d’un texte à l’autre, reparaissent des opinions banales et très contestables.

La première est l’habitude de dénoncer l’attention disproportionnée des médias français aux violences israéliennes. Élisabeth Lévy s’indigne qu’on parle de « massacre » pour dix victimes, dans un bâtiment de l’ONU à Gaza, d’une « effroyable bavure israélienne ». Je ne sais pas à partir de quel nombre de victimes on peut parler de massacre, mais souligner cette exagération donne l’occasion d’évoquer les dizaines de milliers de Syriens, de Congolais, d’Irakiens… tués par leurs compatriotes et/ou coreligionnaires sans que cela fasse événement. Les morts causées par les juifs pèsent plus que les victimes des autres, cela est un fait, mais est-ce pour autant une injustice et un scandale ? Il est légitime que les actes de ceux qui nous sont plus proches nous touchent plus. Mais les Israéliens nous sont-ils proches ? On soutient le contraire en arguant de la longue tradition d’antijudaïsme et d’antisémitisme dans l’Europe chrétienne ou moderne : notre « vigilance », nous l’exercerions dans ce cas à l’encontre d’un ennemi héréditaire. À ceux qu’indigne la politique de force de Netanyahou, on oppose donc un droit-de-l’hommisme abstrait qui interdit aux « autres » de considérer les juifs en tant que juifs.

Mais comment croire qu’après la Shoah, les juifs, l’État des juifs puissent être estimés comme sans valeur ni signification particulières ? La réflexion grâce à quoi les Occidentaux se sont refait une conscience politique et morale, une idée de l’humanité, les juifs en ont été l’occasion, l’objet, l’emblème. Au bout de quoi, ils n’auraient pas d’autre destin que d’être enfin considérés comme les autres ? Cet alignement sur l’universalisme plat serait le déni final de la parole qui a inauguré l’histoire juive : en toi seront bénies toutes les nations ! Dans l’ordre du moderne, comme dans l’ordre du biblique, les juifs ont une position et une responsabilité particulières, disons qu’ils sont élus, une fois au commencement, une autre tout près de nous. Il y a peut-être un antisémitisme sournois dans certaines indignations contre la violence morgueuse de Tsahal, mais il y a un scandale plus profond, plus neuf en tout cas, à croire qu’on peut défendre Israël en le banalisant.

J’ai été gêné également de voir reprise par Luc Rosenzweig la condamnation sans appel de la « politique arabe de la France » inaugurée par de Gaulle dans sa conférence de presse de novembre 1967, point de départ, nous dit-on, d’un fiasco complet et déshonorant. On ne va pas défendre ici les accords et contrats qui faillirent donner la bombe atomique à Saddam. Mais faut-il oublier qu’à la Knesset Mitterrand a plaidé courageusement pour un État palestinien, qu’après avoir « exfiltré » Arafat de Beyrouth, il a obtenu de lui que l’OLP renonce à demander la fin de l’État juif. Quant à la fameuse conférence de presse du Général, peut-on la réduire à une attaque contre les juifs dominateurs et sûrs d’eux et contre Israël « accusé de tous les maux du Proche-Orient » ? À relire le texte en question, on y trouve autre chose : une analyse pertinente de la situation nouvelle créée par la victoire de Tsahal sur la coalition arabe :

« Israël ayant attaqué s’est emparé, en six jours de combat, des objectifs qu’il voulait atteindre. Maintenant il organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation, qui ne peut aller sans oppression, répressions, expulsions, et il s’y manifeste contre lui une résistance qu’il qualifie de terrorisme (…) Il est bien évident que le conflit n’est que suspendu et qu’il ne peut avoir de solution, sauf par la voie internationale. Mais un règlement dans cette voie, à moins que les Nations unies ne déchirent elles-mêmes leur propre Charte, un règlement doit avoir pour base l’évacuation des territoires qui ont été pris par la force, la fin de toute belligérance et la reconnaissance réciproque par tous les États en cause de tous les autres. »

Luc Rosenzweig suggère que le vieux Président était à l’époque un peu diminué. C’est pourquoi on a cité un peu longuement ce texte fameux dont le contenu est ignoré. À le lire un peu plus loin que la formule tant commentée sur le peuple juif, on le trouve plutôt lucide. On peut penser qu’en 1967 Israël était obligé d’attaquer, mais, de l’éclatant succès remporté, ses gouvernants ont tiré des principes d’action stériles, au point que le conflit n’est encore « que suspendu ».

Pourquoi alors la philippique de Luc Rosenzweig ? Ne s’agit-il pas, au fond, de faire oublier une analyse qui gêne parce qu’elle garde sa force ?

Réponse de Luc Rosenzweig

Cher Paul Thibaud,

J’ai pris connaissance, en lisant la dernière livraison de «  Causeur », de vos remarques concernant mon article sur la «  politique arabe de la France ». Je vous donne bien volontiers acte que tout, dans la conférence de presse du 22 novembre 1967, n’est pas à jeter au poubelles de l’Histoire, notamment le passage prophétique que vous rappelez sur les conséquences inéluctables de l’occupation de territoires arabes. Notons cependant qu’une autre prophétie, émise par le général à la fin de son exposé sur la situation au  Moyen-Orient s’est révélée beaucoup moins pertinente : celle où il affirmait que la fin de la guerre du Vietnam ne pourrait avoir que des répercussions positives sur le conflit israélo-arabe…

Néanmoins, ce qui reste une énigme pour moi, et beaucoup d’autres personnalités plus éminentes que l’auteur de ces lignes (je pense à Raymond Aron et René Cassin pour les plus anciens, à Elie Barnavi pour les contemporains), c’est le choix de de Gaulle d’avoir donné à cette réorientation de la politique extérieure de la France un ton inutilement vexatoire fondé sur une vision de l’histoire des juifs et du sionisme , disons, préconciliaire, sinon maurassienne. Tous les clichés de l’antijudaïsme chrétien affleurent (les juifs «  suscitent » l’antisémitisme dans les société chrétiennes des siècles passés, ils sont demeurés «  dominateurs » tout au long de leur dispersion parmi les Nations, ils ont « acquis des territoires (en Palestine mandataire) dans des « conditions douteuses »). Son analyse d’un Etat juif ayant comme obsession l’augmentation de sa population fait bon marché de l’expulsion de centaines de milliers de juifs des pays arabes au lendemain de la proclamation de l’Etat d’Israël en 1948, et plus près de nous (cela, de Gaulle ne pouvait pas le savoir)  victimes de persécutions dans l’ancienne URSS, source d’une alyah massive après la chute du communisme.

S’il était compréhensible que l’intérêt de la France, après la fin du drame algérien, fut de se rapprocher des pays arabes libérés du joug colonial, était-il nécessaire d’accompagner cette réorientation d’une pareille stigmatisation d’un peuple et de l’Etat dans lequel les juifs fondent leur espoir, et voient un refuge en cas d’un retour des monstres antisémites ? Fallait-il couper brutalement toute source d’approvisionnement en armes d’Israël alors que  tous ses voisins arabes, à l’époque, avaient comme objectif son élimination ?

Quel crédit, alors, donner à l’affirmation gaullienne que la France ne laisserait pas détruire Israël si son existence était menacée ? Je concède que mon interprétation de cette attitude comme conséquence des atteintes de l’âge n’est pas totalement satisfaisante, mais c’est la moins défavorable à notre grand homme que j’ai pu trouver…

Ce revirement contraignit Ben Gourion à se jeter dans les bras des Etats-Unis d’Amérique, seuls à même de lui fournir les moyens militaires et politiques de la survie d’Israël.

Quoique qu’il puisse se dire en France, encore aujourd’hui, à droite comme à gauche, cet acte fondateur a exclu la France du jeu proche oriental, car il a rompu durablement le lien de confiance entre Paris et Jérusalem. Les discours, si pertinents soient-ils, à la Knesset, ne changent rien au fait que l’on surarme Saddam Hussein et Kadhafi, que l’on tient la plume, à l’ONU, aux plus radicaux des ennemis de l’Etat juif.  Ni n’effacent le fait que, dans l’ombre, des hommes de Mitterrand comme Roland Dumas et Eric Rouleau complotent contre Israël avec les despotes arabes les plus détestables (ces deux personnages s’en vantent ouvertement aujourd’hui, ne manquant aucune occasion de manifester leur haine d’Israël).  Enfin, la corruption induite pas cette politique arabe dans nos élites politiques et diplomatiques est un dommage collatéral qui est trop peu pris en considération, de mon point de vue…

Je pense, par ailleurs que vous surestimez le rôle de François Mitterrand dans la « conversion » de Yasser Arafat à la reconnaissance du «  fait israélien », pour autant que celle ci ait été sincère, et non pas purement tactique. La preuve ? Cette évolution de l’OLP lança le processus d’Oslo et non pas de Paris, menée sous la conduite des Etats Unis de Clinton dans un pays discret de l’OTAN…A aucun moment de l’histoire récente, la France ne fut en mesure de jouer les médiateurs dans les périodes de crise. La crispation de la France sur le «  corpus separatum » hiérosolymitain n’est pas, non plus de nature à nous placer en position arbitrale…C’est l’Allemagne, par exemple, qui fut appelée pour tenter de résoudre le cas de Gilad  Shalit…

Considérez, cher Paul Thibaud, notre dialogue comme l’écho lointain de  celui, rapporté par un témoin éminent, de celui tenu en aparté entre De Gaulle et René  Cassin peu de temps après la fameuse conférence de presse. René Cassin, le fidèle compagnon du général, avait été meurtri par cette phrase qu’il estimait injuste. Après le refus du général de Gaulle de faire approuver par la France la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales à laquelle il tenait beaucoup, ajouté aux mots jugés trop sévères de la conférence de presse, furent l’occasion pour René Cassin de marquer ses distances.

Le général de Gaulle souffrait-il de cette tension alors que les liens tissés entre les deux hommes au travers des épreuves semblaient inaltérables ? Toujours est-il que quelques mois plus tard, de Gaulle organisa à l’Elysée un déjeuner spécialement en l’honneur de René Cassin. 

Parmi les invités, Bernard Ducamin, président de la section des finances du Conseil d’Etat, dont voici le témoignage :

Je conserverai toujours très vivante dans ma mémoire cette image du dernier tête-à-tête de René Cassin et du général de Gaulle. C’était à l’issue d’un déjeuner que le général avait offert en l’honneur de René Cassin à l’Elysée, quelques mois après la fameuse conférence de presse furent prononcés les mots « ce peuple dominateur ». René Cassin revenait des Etats­-Unis où il avait pu mesurer, notamment dans les milieux juifs, l’incompréhension – on me pardonnera cet euphémisme – des Américains vis-­à-vis de la politique du général de Gaulle. A l’heure du café, les autres invités, selon l’usage, s’étaient regroupés à l’écart, pour laisser les deux hommes se parler; l’un et l’autre se tenaient debout, face à face, bien en vue dans la lumière des baies du salon; René Cassin, avec son allant habituel, détachant ses mots de la manière qui lui était coutumière, expliquait que, . précisément, cet adjectif « dominateur » avait fait des ravages. Instinctivement, tout en cherchant à continuer comme si de rien n’était, chacun se tut, ce qui mit encore plus en relief l’échange de propos entre les deux hommes. Mais, non seulement il n’y eut pas d’incident, la conversation se poursuivant de manière paisible entre eux, le général conservant un air bonhomme et apaisé et René Cassin son regard pétillant de malice.  Mais, du moins – ce fut mon sentiment très net – cette conversation m’apparut comme la poursuite entre deux hommes libres d’un dialogue libre qui avait commencé, un jour de juin 1940, dans les locaux étriqués de Saint Stephens House, avec l’humilité orgueilleuse de ceux qui, les mains nues, s’attaquent à une entreprise impossible.

Je crois, en effet, que l’accord profond entre les deux hommes à sa racine dans la réponse inouïe du général – « Nous sommes la France » – à la question de René Cassin sur ce statut des Français Libres qu’il venait de recevoir mission comme juriste, de concevoir et négocier ».

Avec ma profonde sympathie, et ma sincère amitié

Luc Rosenzweig

 

Réponse de Paul Thibaud

Cher Luc Rosenzweig, 


Merci beaucoup de cette réponse, dont le ton amical m’a vraiment touché J’ajoute à vos réflexions moins des éléments de réponse que des compléments.

1° La France n’a, après 1967, guère joué de rôle dans la question israélo-palestinienne. Mais les autres qu’ont-ils fait d’utile? Les Américains ont eu la main; on aurait pu croire qu’après le voyage de Sadate, ils feraient efficacement pression pour un règlement global… Maintenant ni eux ni personne ne semble en mesure de surmonter l’anarchie violente qui règne.

2° La réaction brutale de de Gaulle a diverses raisons. D’abord l’intensité de l’identification à Israël des juifs français l’a sans doute choqué. Je me souviens personnellement qu’elle m’a surpris. Plus important je crois, il y a eu de la part de notre président, un jugement sévère sur le mode de gouvernement, ou de non gouvernement, à l’époque en Israël, dont la victoire a été obtenue au milieu d’une véritable anarchie de rivalités autour de Lévi Eshkol (cf Avi Shlaim, « Le mur de fer »). Le vrai courage pensait de Gaulle (d’après les notes de Peyrefitte)  aurait été d’attendre l’attaque des autres. Sauf dans l’intermède Rabin, cette anarchie gouvernante ne me paraît pas avoir cessé, elle est devenue, je crois, pour Israël, un vice, une manière d’être invétérée : perpétuel lanternement, excuse constante pour soi, déploration peu sincère de l’incapacité politique des autres…  D’un certain côté les gens de « La paix maintenant » réclament actuellement pour Israël le type de gouvernement dont de Gaulle a critiqué l’absence en 67. Ne pas oublier que de Gaulle avait éprouvé pour la France deux fois les effets de la non-politique, de l’incapacité de trancher : dans les années 36-40 puis en 54-58. Il a bien vu que la guerre des Six jours n’était pas le résultat d’un pari audacieux, mais d’un laisser aller, l qui est devenu pour Israël une manière d’être invétérée donc contraignante. La tyrannie de l’indécision est d’ailleurs un trait général de la politique contemporaine.

3° Reste la question du peuple sûr de lui et dominateur. D’abord, contrairement aux craintes de Raymond Aron, cette formule n’a pas ouvert une nouvelle ère d’antisémitisme en France. Ensuite, ne dit-ellle pas quelque chose de vrai en ce sens que les juifs ne sont pas faciles à supporter pour les autres, ils ne sont pas un groupe (faut-il dire peuple?) comme les autres, ils ont été élus et ils le restent, désormais ils le sont même doublement, comme « descendants » d’Isaac et comme victimes d’Hitler. Mon « antisémite préféré » (!!!), Bernanos, a répété jusqu’à la fin de sa vie que ce qu’il n’acceptait pas c’était le discours de banalisation appliqué aux juifs. Bien des juifs qui sont persuadés de leur exceptionnalité, joue à se cacher dans le troupeau quand ils veulent qu’on leur fiche la paixl. Nous n’en avons pas fini, nous n’en aurons sans doute jamais fini, avec la question juive, c’est pourquoi il faut avoir le courage d’en parler, au risquer de le faire mal. Pour ma part je la crois paradigmatique, aussi bien pour réfléchir sur la situation du christianisme,  que pour réfléchir à celle,de la nation en général.

4° Ceci dit qu’entre Cassin et de Gaulle il y ait eu depuis 1940 un lien plus fort que les incompréhensions ultérieures. Certes!

Amicalement. Paul Thibaud.

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