À l’occasion de ce centième numéro de Causeur, l’écrivain Renaud Camus a tenu à nous adresser quelques mots…
C’est avec grand plaisir que je contribuerai de quelques paragraphes au centième numéro de Causeur, pour rendre hommage à tant de persévérance, d’intelligence, d’ouverture d’esprit, d’intelligence et de succès. La date de cette célébration n’arrange personne, néanmoins. On nous dit qu’on peut écrire ce qu’on veut. Très bien, mais écrire ce qu’on veut, en France, au tout début du printemps 2022, c’est écrire sur de l’eau, tant notre situation paraît instable.
Ce qui va advenir semble bien clair, il est vrai. Cependant c’est tellement horrible, tellement définitif, tellement final pour notre pays et pour notre peuple, qu’on ne peut contraindre sa sensibilité à l’accepter tout à fait et qu’on espère, contre toute raison, que quelque chose va subvenir qui l’empêchera : une révélation, une illumination, un réveil, une révolte, un grand refus. Pour changer le cours des événements mieux vaudrait s’en remettre à soi-même, bien sûr, plutôt qu’au sort ou à la chance – d’autant qu’ils ne se sont pas montrés particulièrement serviables, jusqu’à présent. Cependant nos efforts n’aboutissent guère. Peut-être l’ennemi est-il trop fort. En ce cas nous sommes déjà morts. Mais l’on peut toujours se tromper. L’erreur est la seule espérance du pessimiste conséquent.
J’aime mieux célébrer Causeur, et d’autant plus volontiers que le magazine tient une place considérable dans ma petite famille. On en guette l’arrivée dans la boîte. On s’en dispute la première lecture. On en discute à la veillée. Ses effets sont aussi divers que lui-même : c’est à lui que je dois non seulement Bérénice Levet, Olivier Rey, Françoise Bonardel et tant d’autres, mais d’avoir été traîné à la gare de Stuttgart à cause de Luc Rosenzweig, d’avoir fait étape au cinéma Eden de La Souterraine en nageant vers la Norvège derrière Jérôme Leroy, d’avoir chassé les Flandrin qui se décollent dans des églises de Nîmes, suivant des pistes ouvertes par Pierre Lamalattie, ou de ne pouvoir plus faire escale, entre ma lointaine campagne et Paris, qu’à L’Escale, à Déols, le restaurant le moins paritaire de France, parce qu’Emmanuel Tresmontant a établi une fois pour toutes, entre les fidèles de la Patronne, qu’on ne pouvait s’arrêter que là, parmi les routiers.
Me permettrez-vous d’évoquer, en guise de contribution à un travail du deuil, une des figures les plus inattendues de votre lectorat, dont je suis sûr pourtant qu’il n’en manque pas : je songe à ma très chère amie Jeanne Lloan, institutrice longuement communiste – elle a sa place dans le Maitron –, et passée de là à Causeur, un peu sous mon influence, si ce n’est pas trop me vanter. Elle vient de mourir à 87 ans, et à mon grand chagrin. Elle habitait un lotissement de Fleurance, au bout de la rue Arnaud-de-Meyrenx, vous connaissez peut-être. Chaque mois elle vous guettait au portillon de son petit jardin, comme elle avait fait plus tôt pour Aragon, ou Pierre Daix. Élisabeth Lévy fut son ultime Elsa (je ne dis pas « Triolet »). Paix à son âme ardente, gloire à la vôtre.
En kiosques, notre numéro 100. Retrouvez les souvenirs d’Alain Finkielkraut, Elisabeth Lévy, Marcel Gauchet, Philippe Caubère, Natacha Polony et beaucoup d’autres…
La chaîne Talk TV réussit son lancement, avec un entretien en deux parties avec Donald Trump. À la différence de GB News, elle prétend ne pas convoiter exclusivement le créneau conservateur. Causeur s’est branché sur la nouvelle chaîne…
Dans quelle mesure le marché des médias d’information est-il extensible ? Au Royaume Uni, on conduit une expérience pour trouver la réponse. Car le soir du 25 avril, Rupert Murdoch y a lancé une nouvelle chaîne, TalkTV, destinée, selon lui, à perturber les majors du secteur. Ce lancement est d’autant plus surprenant qu’il intervient moins d’un an après celui d’une autre chaîne, GB News. Cette dernière a essayé de déstabiliser la BBC et Sky News en proposant un format fondé, moins sur les reportages, que sur des magazines d’opinion présentés par des personnalités aux grandes gueules. Qu’est-ce qui, dans un paysage déjà assez saturé, a motivé la création d’un média de plus ? Depuis que le magnat australo-américain avait vendu sa participation dans Sky News en 2018, il manquait une chaîne de télévision britannique à son empire médiatique. Il possède déjà une radio, TalkRadio, dont la notoriété et l’audience ont fourni une base pour sa nouvelle opération télévisuelle. D’ailleurs, pour le moment, les émissions radiophoniques prennent la relève des émissions de TalkTV aux heures de moindre écoute.
Le retour de Piers Morgan
Le premier défi pour la chaîne de Murdoch consistait à mieux réussir son lancement que GB News, dont les débuts ont été marqués par une suite de bourdes sur le plan technique, ainsi que par des tensions au niveau de sa direction. Après seulement deux semaines, son président, le journaliste chevronné, Andrew Neil, a pris des vacances prolongées qui se sont soldées par sa démission. Pour TalkTV, tout a commencé sans couac. Le deuxième défi consistait à embaucher comme animateur-vedette quelque monstre sacré capable de rivaliser avec ceux des chaînes rivales. Ils ont trouvé Piers Morgan, dont l’image de gueulard aux opinions arrêtées a été façonnée par une carrière dans les tabloïds et la télévision des deux côtés de l’Atlantique. En mars 2021, il avait démissionné avec fracas de son magazine matinal, « Good Morning Britain », après une dispute à l’antenne avec sa co-animatrice. L’occasion en était des remarques de Meghan Markle à propos des problèmes de santé mentale auxquels elle aurait fait face. Morgan, qui n’apprécie pas la personnalité de l’épouse du prince Harry, a mis en doute sa sincérité, déclenchant un esclandre qui a opposé des wokistes hystérisés aux défenseurs de la liberté d’expression. Pour TalkTV, Morgan présentera une émission tous les soirs en semaine, avec le titre racoleur, « Uncensored », non censuré. Le troisième défi, qui était de démarrer avec un audimat respectable, a été relevé aussi. Les deux premiers soirs, Morgan a interviewé un homme tout sauf inconnu : Donald Trump. Le résultat a été une audience qui, en diffusion continue, a dépassé largement celles de la BBC et de Sky News.
Qu’est-ce qui permet de croire que ce succès ne se révélera pas être un simple feu de paille ? L’exemple de GB News ne laisse pas beaucoup de place à l’optimisme, puisque la chaîne a un audimat bien au-dessous de celui escompté au moment de sa création. En mars, GB News a cumulé 2,65 millions de téléspectateurs, loin derrière les 16,6 millions de la BBC ou les 11,9 millions de Sky News. Son incapacité à rattraper ses concurrents est due en partie à ses moyens financiers limités. A l’heure où l’attention du public est accaparée par la guerre en Ukraine, la chaîne n’a pas été en mesure d’envoyer sur place des grands reporters. Les problèmes budgétaires ont été exacerbés, peu après son lancement, par un exode des publicitaires sous la pression de groupes progressistes qui ont dénoncé le côté politiquement incorrect adopté exprès par la chaîne.
Nigel Farage VS Piers Morgan
TalkTV prétend ne pas se positionner clairement sur l’échiquier politique et surtout pas à droite. En dépit de ses harangues souvent anti-progressistes, Morgan nie être conservateur. Cependant, une autre difficulté rencontrée par GB News pourrait hanter TalkTV. La première chaîne, dans la mesure où elle tire son épingle du jeu aujourd’hui, dépend étroitement de l’émission quotidienne, en semaine, présentée par le roi des Brexiteurs, Nigel Farage, dont la côte de popularité personnelle reste très élevée. Son audience est trois fois plus grande que celle de n’importe quelle autre émission de la chaîne. Cette dépendance excessive à l’égard d’une seule personnalité pourrait être le sort de TalkTV, si Morgan s’avère être le seul grand atout de la chaîne.
Nous ne savons pas encore si le marché se révèlera extensible ou non. Autre grand mystère : Donald Trump briguera-t-il la fonction suprême de nouveau, en 2024 ? Interrogé par Morgan, le showman ex-président a préféré entretenir le suspense…
Entre la montée de l’abstentionnisme des jeunes et le folklore ridicule et lassant des crétins qui ont occupé la Sorbonne entre les deux tours, il y a de quoi s’inquiéter de l’éducation politique de la génération qui vient !
Parmi les analyses qui sont ressorties de la sociologie du vote de ces dernières élections, la « fracture générationnelle » a occupé une place de choix. D’après les sondages post-premier tour en effet, les 70 ans et plus auraient voté à 41% pour Macron, les 18-35 ans à 34% pour Mélenchon. En bref : d’un côté, les vieux qui ont eu peur de claquer et ont cru que c’était la personne du président qui les avait sauvés du coronavirus ; et d’un autre côté, les jeunes qui se sont largement ralliés à l’étendard d’un gauchiste démago plein de compromissions – quelques-uns d’entre eux parmi les plus démocrates ayant d’ailleurs proposé qu’on fixe une limite d’âge au droit de vote, pour que les vieux croûtons ne puissent plus leur « voler leur élection ».
Dans la même veine, pour exprimer leur « colère » face à la tenue d’un second tour Macron-Le Pen, quelques centaines d’étudiants réunis en AG ont décidé d’occuper leurs universités, la Sorbonne au premier chef, largement dégradée (taguée de slogans ineptes, avec un laboratoire de recherche gratuitement saccagé) ; Sciences Po, l’ENS ou Montpellier III ont suivi le mouvement, sans parler des lycées bloqués. Évidemment, il y a à peine besoin de préciser que les établissements concernés sont ceux qui sont fréquentés par les enfants de la meilleure bourgeoisie. Ce spectacle pseudo-contestataire est d’autant plus affligeant qu’il a l’âge des vieux croûtons sus-cités : il s’agirait de changer de répertoire. La gauche radicale étudiante, qui ne souffre aucune concurrence depuis les années 80, s’enlise depuis cette date dans une forme d’auto-escalade grotesque. Pour ne rien arranger, juste après la réélection de Macron, des groupes plus ou moins antifas ont battu le pavé à Toulouse, Rennes, Paris… contre les fachos et pour la révolution.
Évidemment et heureusement, tous ceux-là ne constituent pas la jeunesse. Mais ils sont hélas la seule partie émergée de la jeunesse militante, celle qui gueule ses revendications sur tous les toits. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’aussi bien sur la forme que sur le fond, son état est assez pitoyable. Cela depuis une double disparition déjà ancienne, celle d’une autorité qui appliquerait les sanctions prévues par la loi à son encontre, et celle de ses partenaires de bagarre de droite.
Institutions complaisantes
Je viens de lire dans la dernière biographie de Georges Bernanos, avec un effarement un peu nostalgique, le récit d’un haut fait militant du temps où il était aux Camelots du roi : un conférencier de la Sorbonne, jugé coupable d’opinions trop iconoclastes sur Jeanne d’Arc, se trouva empêché de dispenser ses cours par Bernanos et ses amis. « C’est le 14 février 1909, rapporte François Angelier, lors du onzième et avant-dernier cours prévu, qu’est portée l’estocade d’une humiliation publique : saisi, couché sur sa chaire, déculotté, Amédée Thalamas est dûment fessé à tour de rôle par tous les membres de l’escouade : contre-attaquant, il parvient à briser une chaise sur le crâne du Camelot Lucien Lacour ». Pour cet assaut qui ne manque pas de comique, Bernanos est condamné à dix jours de prison, où il se bat avec des militants socialistes (ce dont il gardera un excellent souvenir). C’est peu de dire que pour une enfant de la « génération Z » (née entre 1997 et 2010), c’est dépaysant. Mais même sans remonter au début du XXème siècle, mon grand-père m’a souvent raconté un épisode glorieux de ses années estudiantines, au milieu des années 50 : la prise éphémère du local des communistes de la Sorbonne et la saisie de tous leurs tracts, après une poursuite endiablée et des affrontements verbaux dans les classes de philosophie.
Aujourd’hui, le militantisme étudiant est mort. On l’a tué en supprimant sa binarité gauche-droite, en n’opposant plus rien aux gauchistes s’embourbant en toute tranquillité dans les dégradations et les injures. C’est pour cela qu’il y a de quoi être sceptique quand on parle aujourd’hui de la tendance « contestataire » des jeunes : une contestation qui recueille l’indifférence, si ce n’est l’assentiment, des institutions qui sont en charge de vous, paraît pour le moins usurpée. Il m’a d’ailleurs toujours semblé qu’à chacune des soi-disant expressions de la « colère de la jeunesse », comme les blocages universitaires ou les manifestations pour le climat, ce sont en réalité leurs parents ou ceux qui sont en âge de l’être qui les alimentent. Vieux profs dans les amphis criant à la révolution ; parlementaires écoutant religieusement Greta Thunberg les sermonner de sa voix nasillarde. Comme des parents qui se penchent sur le berceau de leur bébé avec émerveillement, et qui font gouzi gouzi en le voyant remuer les doigts de pied.
Si la jeunesse est bien un risque à courir, manifestement, nous sommes plutôt en train de former une génération de petits vieux, menant de vieux combats avec de vieilles armes. Ce n’est pas nouveau. Fracture générationnelle, mon œil.
L’hommage national rendu à Michel Bouquet ce 27 avril a pu sembler normal à beaucoup de Français. Le président Macron abusant de ces célébrations, les a banalisées en quelque sorte.
Aux Invalides, le président Macron, accompagné des comédiens Fabrice Luchini, Muriel Robin et Pierre Arditi, a honoré la mémoire de l’acteur mort le 13 avril.
On aurait mauvaise grâce à critiquer cette célébration magnifiant Michel Bouquet plutôt que celle de beaucoup d’autres avant lui et probablement après lui. Pourtant, à ce rythme et avec cette absence de discrimination, je crains que nous ne soyons littéralement inondés par des hommages dus à l’initiative du président de la République et des pouvoirs publics. Je perçois mal quels pourront être les critères qui demain pourraient justifier telle ou telle exclusion d’une personnalité disparue et aimée du public.
Selon l’acteur, son seul talent venait des rôles qu’il habitait
Outre ce risque de prosaïsme des solennités, pour Michel Bouquet un autre obstacle fondamental se présente. Il n’aurait sans doute pas voulu de cet hommage national. Cet immense comédien, maître en théâtre et en cinéma, pédagogue exceptionnel, que j’ai croisé en diverses circonstances qui m’ont toutes marqué (voir mon entretien en vidéo ci-dessous), avait une disposition d’âme et d’esprit qui, sortie du champ de l’art, se caractérisait par une modestie non affectée, une véritable inaptitude à se prendre pour un personnage important ; pour lui, son seul talent venait des rôles qu’il habitait.
Rien n’aurait interdit à tous ceux qui l’admiraient de célébrer comme ils l’entendaient leur dilection émue pour ce « monument » et leur nostalgie de ce qu’il avait su nous offrir au théâtre et au cinéma, avec une conception à la fois instinctive et très cérébrale de ses rôles. La moindre des choses, avant que l’Etat prenne des initiatives officielles, aurait été de s’interroger sur la compatibilité entre cet hommage national et l’authenticité humble, détachée de toute pompe et sans la moindre hypocrisie, de celui qui venait de disparaître.
La société se fait plaisir à elle-même
Surtout quel étrange processus, et au fond quel étouffant détournement, que celui laissant au président de la République et à quelques personnes sélectionnées, pas plus représentatives sans doute que d’autres l’ayant aussi bien connu et compris, le soin, la charge, l’honneur, le monopole de capitaliser sur une gloire singulière. Il est sûr que son exploitation aurait déplu profondément à un Michel Bouquet aux antipodes de l’ostentatoire et de la confusion des registres !
Je le vois encore, comme si c’était hier, sincèrement offusqué par tout ce qui pouvait ressembler à une flatterie et qui n’était pourtant que l’expression d’une admiration sincère !
Alors un hommage national ? Faut-il considérer que prenant prétexte d’une mort illustre, une société se fasse plaisir à elle-même en multipliant les confiscations de ce qui, relevant du sentiment populaire, devrait demeurer à la seule disposition du peuple ?
Tout ce que je sais est que Michel Bouquet, sans vanité, a été célébré comme s’il l’était. Gardons-le en nous, chacun à notre manière. Ç’aurait été bien mieux dans l’affliction et le respect !
Pour le centième numéro de Causeur les rôles s’inversent. Cette fois-ci ce n’est pas Causeur qui écrit sur le comédien et metteur en scène Michel Fau mais ce dernier qui écrit sur ce magazine qui l’a si souvent interrogé (et célébré pour son indéniable talent). Michel Fau vous parle de ses années Causeur…
La première interview que j’ai donnée à Causeur, menée par Élisabeth Lévy et Gil Mihaely, portait sur l’alexandrin français : une de mes passions. Le niveau du débat était déjà très élevé ! Depuis, l’équipe de Causeur a toujours fidèlement soutenu mon travail. Aujourd’hui, les journalistes parlent de moins en moins de culture, et encore moins d’art ! Ils préfèrent vous demander quelle est votre sexualité et pour qui vous votez… (Je réponds toujours que c’est un secret et que ça ne les regarde pas !).
Le magazine Causeur possède une ouverture d’esprit panoramique, qui permet de parler de la place de l’art dans notre société, longuement et profondément, ce qui est assez rare. Ce journal regarde les choses frontalement et n’a pas pour habitude de contourner les problèmes… cela s’appelle sans doute l’intelligence.
À Causeur, j’ai pu aborder d’ambitieux sujets, comme par exemple les questions de style, les différents codes de jeu, l’importance du travestissement, les références aux maîtres anciens… évoquer ce dont on ne peut parler ailleurs sous prétexte que ça n’intéresse personne, ou tout simplement par manque de connaissance.
Enfin, dans cette revue, j’ai pu revendiquer ce à quoi j’ai consacré mon existence, ce pour quoi je me bats et qui me semble aujourd’hui parfois méprisé : l’Art théâtral, avec un grand A et un accent circonflexe ! Dans ce monde survolté et de plus en plus censuré, Causeur occupe une place insolente et totalement libre !
Exigeons une femme Premier ministre transgenre, voilée et noire!
Selon les journaux, le directeur de casting Emmanuel Macron n’avait toujours pas arrêté son choix mardi quant à son futur Premier ministre.
Ce dernier ne devra pas lui faire de l’ombre, bien sûr, et incarner le virage écolo de la « nouvelle ère » qui commence.
Parmi les noms qui se murmuraient dans Paris en début de semaine, Catherine Vautrin, Elisabeth Borne, Christine Lagarde ou même Nathalie Kosciusko-Morizet. Hier soir, sur Twitter, après ses exploits au ballon face à Manchester City, les internautes réclamaient Karim Benzema à Matignon. Mais il y a une condition que le joueur de Madrid ne satisfait pas ! En effet, Emmanuel Macron voudrait nommer une femme. C’est du moins ce que déclarait Clément Beaune, Secrétaire d’État aux Affaires européennes sur BFMTV, lundi.
Mais pourquoi donc se contenter d’une femme ? Pour cocher toutes les cases du progressisme, Emmanuel Macron devrait carrément nommer une femme transgenre, issue de la diversité, et souffrant de handicap. Et bien sûr, portant un voile islamique puisque désormais, il trouve que ça va très bien avec le féminisme !
Une tendance lourde
Soyons honnêtes, cette instrumentalisation des femmes n’est pas l’apanage d’Emmanuel Macron. C’est la première chose qu’a dite Valérie Pécresse après sa nomination comme candidate au Congrès des Républicains. Je suis une femme, comme c’est moderne ! Anne Hidalgo a également essayé d’en jouer pendant la campagne. Et vous verrez que bientôt des femmes politiques ou leurs partisans nous expliqueront que leurs mauvaises performances s’expliquent par le machisme qui règne dans le monde politique…
On peut évidemment nommer une femme à Matignon. Ce n’est bien sûr pas la nomination d’une femme qui pose problème en soi, mais cette affirmation que le président chercherait une femme par principe. C’est humiliant pour les femmes, et c’est d’ailleurs paradoxal, car si les femmes sont les égales des hommes – ce dont tout le monde est convaincu – pourquoi y aurait-il une façon féminine de gouverner ? Et c’est le même tarif si on nous disait qu’il faut nommer un Premier ministre noir, juif, musulman ou homosexuel. Dans cette optique où les gens sont regardés comme les représentants d’un groupe ou d’une communauté, ce n’est plus à la formation d’un gouvernement que nous assistons, mais bien à un casting.
« Envoyer un message »
De plus, les commentateurs nous disent qu’il s’agirait de « réparer une injustice ». Ce serait au tour des femmes, puisqu’il n’y a pas eu de Premier ministre femme dernièrement – ou de Premier ministre appartenant à l’une des autres catégories de la population susmentionnées.
Dans le cas qui nous occupe, ce qui est vraiment injuste, c’est que des hommes méritants ou talentueux seraient écartés par principe. Enfin, si vous privilégiez une catégorie parce que vous voulez « envoyer un message », le minimum serait de ne pas le dire. Soyez assurés que si c’est une femme ou un noir qui est nommé, tout le monde s’en rendra compte !
Le principe fondateur de la République, c’est l’universalisme – et la méritocratie qui en est le corollaire. Les gens occupent leur poste pour leur talent. S’agissant du choix du Premier ministre, il faut ajouter le critère des équilibres politiques. Il sera surtout intéressant de voir si Emmanuel Macron privilégie une personnalité marquée plutôt à droite ou plutôt à gauche. Que ce soit une femme ou un homme, on s’en fiche royalement. Les Français, dans leur sagesse, aussi. Sinon, Marine Le Pen ou Valérie Pécresse serait présidente de la République… ou même Anne Hidalgo !
Cette chronique a initialement été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez notre directrice chaque matin à 8h10 dans la matinale.
Avec la spécialiste Maïa Mazaurette, la sexualité se fait féministe, égalitariste et moralisante. La journaliste du Monde et de « Quotidien » prône notamment des ébats «zéro déchet».
Maïa Mazaurette est aujourd’hui une “chroniqueuse sexe” reconnue. Il faut dire que rien d’autre ne l’intéresse. Longtemps elle s’est demandé où cela la conduirait.
Quelle profession embrasser lorsque l’unique sujet de vos réflexions est celui qui tourne autour des fluctuations de la fesse ? Maïa a envisagé plusieurs options, de la plus péripatéticiennement dégradante à la plus putassièrement accessible. Finalement, elle a choisi la voie journalistique qui n’interdit aucune des options susmentionnées et peut ouvrir bien des portes. Elle fait maintenant office de “chroniqueuse sexperte” sur France Inter, dans le journal Le Monde et pour l’émission « Quotidien », organes de presse modernes et progressistes dans lesquels elle dispense avis et conseils pour une sexualité féministe, morale et égalitaire.
Sa chronique sur la radio publique s’intitule « Burne Out ». Tout un programme. Pendant trois minutes, Maïa n’hésite pas à prendre le taureau par les cornes et à tirer les oreilles des hommes. Le 18 mars, la chroniqueuse était « dans une colère noire ». Fichtre ! De quoi peut-il s’agir, nous demandâmes-nous in petto. Nous eûmes bientôt la réponse : Maïa venait de lire une enquête dans laquelle elle avait appris que « 48% des Français n’accepteraient pas d’être en couple avec une femme ne respectant pas les standards de beauté, 45 % refuseraient de coucher avec une femme qui a des poils, 20% ne voudraient pas d’une femme plus grande ou plus âgée ». On comprend mieux le courroux de Dame Mazaurette. Surtout que, dans 27% des cas, ces goujats rechigneraient également à utiliser un sextoy pour faire jouir leur partenaire ou refuseraient carrément de s’informer sur « comment la faire jouir ». La chroniqueuse, déjà passablement énervée, apprit dans la même enquête qu’en plus d’être des cancres du coït et des handicapés du cunnilingus, « les trois-quarts des hommes refusent les couples ouverts, l’échangisme, et que quatre hommes sur cinq refusent les plans à trois avec deux hommes ». Désespérée, elle s’interrogeait en direct : « Qu’est-ce que je vais faire de mes week-ends ? »
Maïa Mazaurette. D.R.
Le vendredi 15 avril, elle annonce qu’elle sait en tout cas ce qu’elle va faire pendant le week-end de Pâques : elle va s’offrir « un œuf-surprise en chocolat, comme les Kinder, mais avec un vibromasseur dedans ». Parce que le sexe c’est bien, c’est quand on veut, « c’est H24, sans week-ends, toute l’année, jours fériés compris, un rythme stakhanoviste assumé ». Toute obsédée du cul soit-elle, Maïa n’oublie pas les gestes écologiques pouvant “sauver la planète”. Elle pense qu’une « sexualité zéro déchet » est possible. Celle-ci reposerait essentiellement sur une « rétention de la semence masculine ». En même temps, s’interroge la Sandrine Rousseau du popotin, se retenir d’éjaculer ne relève-t-il pas d’un hyper-contrôle tendant à prouver la supériorité de l’homme, et donc d’un « exercice de masculinité, et même de remasculinisation ». On voit par là tout l’intérêt d’une radio publique qui n’hésite pas à mettre sur la table les sujets les plus sérieux, à poser les questions les plus fondamentales, à fouiller dans les arcanes des savoirs les plus mystérieux.
Dans l’émission « Quotidien », Maïa, toujours pimpante, donne des conseils. Par exemple, à Vincent, un adolescent qui avoue être « perdu dans sa sexualité », elle propose d’ouvrir un compte Instagram ou d’aller sur Facebook où il pourra choisir le genre qu’il veut. Il peut aussi, conseille-t-elle, aller sur « l’application Feeld et ses propositions hyper inclusives comme “objectum-sexuel” (être attiré sexuellement par un objet) ou “skolio-sexuel” (être attiré sexuellement par des personnes non-binaires hétérosexuelles ou homosexuelles)». Vincent est rassuré. Se frottant frénétiquement à un pied de table, il se sent prêt à déclarer sa flamme à sa voisine pansexuelle, à sa brosse à dents ou à son chat. Merci Maïa.
En guerre contre l’hégémonie du pénis
La “chroniqueuse sexperte” a écrit plusieurs ouvrages destinés à l’édification des masses d’hommes incultes. Dans La revanche du clitoris, elle affirme vouloir faire évoluer les mentalités en luttant contre les approximations. « Tous les adolescents savent ce qu’est la sodomie, mais beaucoup d’entre eux ne peuvent pas situer le clitoris. » Le clitoris ne doit plus être caché. En tout cas, l’homme doit tout faire pour le découvrir. Pour aider ce dernier, Maïa Mazaurette a glissé dans son livre des dessins, des plans, des astuces coquines, ainsi que, me semble-t-il, une carte routière et une liste d’objets à acquérir (gants, torche électrique, corde, casque, etc.). S’il est attentif et consciencieux, l’homme devrait finir par trouver un jour ou l’autre cet objet organique composé de huit mille fibres nerveuses qui n’attendent que d’être savamment titillées par l’expert du clito qu’il sera devenu après la lecture de ce livre instructif et pédagogique.
Parmi les autres ouvrages de notre penseuse, il en est un qui s’intitule Sortir du trou, lever la tête. Non, il ne s’agit pas d’un manuscrit sur la spéléologie ou d’un énième travail herméneutique sur l’allégorie de la caverne de Platon, mais, plus profondément, d’une réflexion sur la pénétration et l’orifice féminin. Il y est question du pénis hégémonique, du « trou » des filles et même de la possible « transsubstantiation de la femme en trou ». C’est très pointu. En réalité, écrit notre volcanique spécialiste des tréfonds, le trou n’existe pas : c’est une invention de vieux dégeulasses qui pensent « étroit, petit, sans générosité ». La vérité est « qu’iln’y a aucun destin anatomique dans le trou. […] Le trou est une éducation », une construction sociale qui remonte à la plus haute Antiquité et que Maïa Mazaurette se charge de déconstruire. Résultat : 480 pages composées de phrases courtes, très courtes, parfois d’un mot ; écrites dans une langue misérable de journaliste inculte, disent certains réacs peine-à-jouir. Maïa Mazaurette a tout simplement voulu se mettre à la portée de tous. Son écriture claudicante et sèche – proche de celle qui pollue les réseaux sociaux et les messageries des téléphones portables – lui permet d’espérer toucher un plus large public que celui qu’elle aurait atteint en écrivant simplement en français. Ses phrases au premier abord insignifiantes, creuses ou sibyllines – « Le sexe nous déçoit. » « Il y a de la chair sous la chair. » « On te dessine avec un trou. » « Il n’y a aucune fatalité au trou. » « Les vainqueurs écrivent le trou. » « La culture t’a trouée. » « Je ne pense pas comme un trou. » – sont destinées principalement à de jeunes lectrices – étudiantes en sociologie à Paris 8, journalistes pour Slate ou Les Inrocks, ou artistes contemporaines et intermittentes – qui comprennent intuitivement que derrière ce que d’aucuns appellent un gribouillis informe se cache en vérité la défaite de la domination masculine et du patriarcat.
Enfin, notre bouillante chroniqueuse égalitaire n’oublie pas de rappeler aux femmes qu’elles aussi peuvent pénétrer et « baiser les hommes ». Réjouie, elle les informe « qu’on peut pénétrer le pénis par l’urètre ». Il est nécessaire pour cela de se munir de différents « instruments spéciaux » dont « des tiges de métal de différents diamètres ». Cette pratique permettrait d’obtenir « desorgasmes extraordinaires ». J’ai beau avoir été déçu par les résultats de l’élection présidentielle et chercher des moyens nouveaux de grimper aux rideaux ou seulement d’éviter de tomber en dépression, j’avoue que je ne me sens pas prêt pour ces nouvelles expériences avec Maïa ou une de ses congénères. Comme tout homme j’ai soif d’amour – mais, comme disait Desproges, ce n’est pas une raison pour me jeter sur la première gourde venue.
Les parcs et jardins constituent une part remarquable de notre patrimoine historique. Mais ces créations fragiles ont été négligées au fil des siècles. C’est pourquoi le Centre des monuments nationaux (CMN) met les bouchées doubles pour restaurer notre « patrimoine vert ». Les chantiers sont colossaux.
La grande tempête de 1999 a été un drame humain et matériel qui nous a cependant permis de prendre conscience de l’importance de notre patrimoine naturel, remarquable et fragile – on se souvient de l’incroyable succès de la souscription publique lancée pour replanter le parc de Versailles. Et ces dernières années, la pandémie de Covid a révélé chez les citadins un besoin de nature, de verdure et de vastes espaces. Tous ces facteurs alimentent une nouvelle approche du Centre des monuments nationaux (CMN) vis-à-vis du « patrimoine vert », ces parcs et jardins qui entourent bien souvent nos châteaux et qui ont été trop longtemps négligés. L’entretien et la restauration du patrimoine bâti est une obligation, mais la prise de conscience qu’un jardin peut être l’écrin de verdure fondamental à un monument – son pendant, voire son prolongement extérieur– est une avancée majeure pour le patrimoine. À leur façon, nos parcs et jardins racontent, eux aussi, l’histoire des siècles passés.
Une approche différente et coûteuse
La restauration d’un monument est bien différente de celle d’un jardin. Un bâtiment assaini, « hors d’eau », nécessite un entretien régulier, mais moins fréquent – et moins coûteux – que celui d’un extérieur qui s’avère être un chantier perpétuel. Il est ici question de travailler le vivant qui, par définition, évolue en permanence. Aux cycles saisonniers auxquels il faut répondre – tailler les arbres et tondre les pelouses, replanter les parterres selon les floraisons et désherber les allées –, s’ajoutent les imprévus d’une tempête, d’une inondation, du gel, de la sécheresse et des phytovirus. Le plus beau des jardins reste ainsi une œuvre constamment menacée de destruction.
Sur la centaine de monuments qui lui sont confiés par l’État, le CMN gère un patrimoine naturel important : 82 parcs, jardins d’agrément, potagers, vergers, mais aussi des terres agricoles et des domaines forestiers qui totalisent près de 3 100 hectares à travers tout le pays. L’urgence d’une restauration pour certains d’entre eux et l’entretien obligatoire de cet ensemble a un coût très élevé. Philippe Bélaval, le président du CMN, reconnaît qu’il « est nécessaire de dégager davantage de budget pour garantir l’avenir de ces espaces. En outre, nous n’avons pas suffisamment de jardiniers, ce qui nous oblige à faire appel à de la main-d’œuvre extérieure pour de nombreuses tâches, tel l’élagage, et l’externalisation coûte cher. De plus, le xxe siècle n’ayant pas apporté une grande attention au patrimoine vert, il se passe avec les parcs et jardins la même chose qu’avec les bâtiments : ce qui n’a pas été entretenu coûte plus cher à restaurer ! L’exemple le plus cruel est actuellement le parc de Saint-Cloud, dessiné par Le Nôtre. Ce lieu qui est une œuvre d’art, une œuvre de l’esprit, avec son terrain vallonné et ses escarpements qui dominent la vallée de la Seine, ce lieu où Le Nôtre s’est montré encore plus virtuose qu’à Versailles, subit les conséquences du vieillissement des arbres, des tempêtes et des négligences successives. Aussi, les travaux se feront par tranches de plusieurs dizaines de millions d’euros chacune. La situation est comparable dans le parc du château de Bouges, dans l’Indre, conçu par les Duchêne au tournant du xxe siècle. Nous y menons en ce moment une campagne d’abattage et de remplacement d’arbres ainsi que l’entretien du système hydraulique. Le seul curage de l’étang et la consolidation de ses berges s’élèvent à 75 000 euros. Et à Rambouillet, la restauration du chapelet d’îlots est estimée à 300 000 euros. »
Les pièces d’eau sont en effet au cœur de ce patrimoine vert. Leur sauvegarde est une nécessité et le CMN mise sur des solutions inédites pour les pérenniser. Seront ainsi mis en place des systèmes de récupération des eaux de ruissellement, des circuits fermés dans les bassins et les fontaines… Ces ouvrages, riches de décors sculptés, nécessitent aussi des restaurations d’envergure. C’est le cas à Saint-Cloud où le chantier de la grande cascade s’élève à 11 millions d’euros.
Chantiers hors norme
Le domaine de Saint-Cloud représente un chantier colossal dont le budget peut être comparé à celui de Villers-Cotterêts, ce château Renaissance[1] qu’Emmanuel Macron souhaite transformer en « cité internationale de la langue française » pour la coquette somme de 180 millions d’euros. Comme pour le Panthéon, pour lequel le CMN a déboursé plus de 100 millions, Saint-Cloud s’apprête à connaître une restauration en profondeur et étalée dans le temps. Parce qu’il est encore ici question de gros sous, Philippe Bélaval avait demandé à l’Élysée que le plan de relance, présenté en octobre dernier, prévoie une tranche dédiée au patrimoine vert afin, précisément, de permettre le financement de ces grandes campagnes de travaux. Il n’a pas été entendu. « S’il devait y avoir un nouveau plan de relance, explique-t-il aujourd’hui, je le reproposerais car ce patrimoine spécifique touche plusieurs objectifs à la fois : cela donne du travail à des entreprises du secteur forestier horticole qui est très important, cela répond aux objectifs de la politique patrimoniale et cela rejoint les objectifs de la politique écologique puisque nos travaux contribuent à la préservation de la biodiversité. Saint-Cloud est aussi un poumon pour la capitale. En cela, ce parc représente un véritable enjeu écologique. »
En se frottant à la nature, on apprend à être patient et à jouer avec l’inconstance du climat, à jongler, aussi, avec les impératifs de l’administration et ceux des saisons qui ne vont pas toujours dans le même sens. Et puis il y a cette donne impondérable qui pose de plus en plus problème aux hommes : le temps. Tracer et replanter un jardin demande des délais beaucoup plus longs qu’un ravalement de façade ou un changement de toiture. Et le résultat n’est pas immédiatement visible. Avant de mesurer le plein effet d’une campagne de restauration, il faut que les plantations s’installent, que les arbres grandissent… et ce n’est qu’après trois ou quatre ans que l’on peut réellement juger du succès d’un chantier. Ce temps long explique peut-être la difficulté de convaincre mécènes et responsables politiques d’investir durablement dans ce patrimoine vert. Beaucoup n’ont pas la philosophie de l’octogénaire de La Fontaine, dans Le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes : « Passe encore de bâtir ; mais planter à cet âge ! Disaient trois Jouvenceaux, enfants du voisinage… »
Ça pousse
Si la splendeur retrouvée de Saint-Cloud n’est pas pour demain, le public peut déjà admirer la première étape de la restauration des jardins du château de Maisons-Laffitte, près de Paris. Ce chef-d’œuvre de Mansart, « une des plus belles choses que nous ayons en France », disait Charles Perrault en 1696, a malheureusement perdu au fil du temps l’ampleur de son parc – qui ne représente plus que 1 % de sa superficie d’origine ! Drastiquement diminué par l’urbanisation au xixe siècle, loti et remanié dans la seconde moitié du xxe, amputé par des voies de circulation, le terrain n’offre plus les perspectives et les axes de promenade qui faisaient le ravissement des visiteurs. Mais le domaine a conservé quelques beaux restes – telles ses grottes ou salles de fraîcheur – mis en valeur par l’architecte en chef des Monuments historiques, Stefan Manciulescu, et le paysagiste Louis Benech. Les premières études ont été lancées en 2010, le chantier s’est déroulé de juillet 2020 à juillet 2021, sera totalement achevé en 2025 et aura coûté 4 millions d’euros. Le travail du paysagiste a notamment consisté à réduire les surfaces de gravier pour augmenter celles de verdure afin d’accentuer l’impression d’« écrin végétal ». Il a densifié les plantations déjà existantes avec une centaine de nouveaux arbres et joué sur leurs essences pour, qu’une fois grands, ils ne brouillent pas les alignements redessinés ni n’occultent les façades du château. Les deux parterres centraux ont été allongés et traités en « prairie fleurie » et, ici encore, le grand bassin a été rénové et ses 39 jets remis en état de marche. Parce qu’un jardin raconte une histoire, Louis Benech aimerait « que cette “prairie” qui entoure le bassin soit suffisamment agréable pour que les visiteurs aillent jusqu’au bout pour avoir une jolie lecture sur le château. » Son objectif est atteint : lorsque l’on descend l’escalier de la terrasse sud, nos pas nous mènent naturellement au bout du parc.
Sensible aux vieilles pierres, un conservateur du patrimoine doit désormais être aussi attentif au réchauffement climatique et au bien-être animal. C’est dans l’air du temps, mais c’est une dimension inattendue de la tâche que s’est fixée le Centre des monuments nationaux dans sa promotion du patrimoine vert. Demi-surprise, pour être juste, puisqu’il est évident que ses vastes parcs, jardins et forêts sont de véritables réservoirs de biodiversité. « Nous devons prendre désormais en considération des spécialités que nous pouvions jusque-là minimiser, comme la défense des oiseaux, par exemple, reconnaît Philippe Bélaval. C’est aujourd’hui une considération positive. Cette prise de conscience du CMN a commencé avec le chantier du château d’Azay-le-Rideau, quand il a fallu ménager les chauves-souris qui habitent dans les combles. Nous devons déranger le moins possible les espèces qui vivent sur nos sites, nous devons même, dans notre mission de conservation, leur donner une occasion de se développer et de prospérer. Cette dimension supplémentaire est complètement nouvelle dans le métier de conservation du patrimoine. Aussi nous appuyons-nous sur des associations spécialisées, telle la Ligue de la protection des oiseaux, avec laquelle nous avons un accord-cadre et tout un ensemble de conventions localisées, jusque dans le jardin de l’hôtel de Sully [siège du CMN, ndlr], dans le Marais, qui est labélisé refuge LPO[2], à l’instar de 15 autres de nos monuments. » Dans sa lancée, le CMN s’adjoint les services de moutons, de poules, d’abeilles et autres insectes pour entretenir et revitaliser ses espaces verts. Il est aussi attentif aux phyllodactyles, ces lézards qui s’abritent dans les recoins des remparts du château d’If, qu’aux faucons qui nidifient sur les corniches de l’Arc de triomphe.
Tous les sites et monuments du CMN : www.monuments-nationaux.fr
Esquelbecq, un jardin flamand Les propriétaires de jardins privés sont souvent heureux d’en ouvrir les grilles aux visiteurs. En reprenant en main le château familial d’Esquelbecq, en 2015, Johan Tamer-Morael en a même fait une priorité. Outre le château, remarquable témoignage de l’architecture flamande du xviie siècle, le jardin est une curiosité en soi : avec son tracé Renaissance, il est le plus ancien de France. Sur un hectare, ses compartiments cadrent des allées en étoile bordées de buis taillés. Sa collection d’arbres fruitiers anciens montés en espaliers, de même que son potager de légumes oubliés et sa serre à vigne font l’admiration des amateurs et des connaisseurs. Au-delà, cinq hectares de parc paysager dessiné au xixe siècle serpentent vers une île et des rotondes de tilleuls. Johan et son association ne ménagent pas leurs efforts pour faire vivre ce domaine hors du temps. En 2019, plus 14 000 visiteurs ont assisté aux différents événements organisés au jardin : journée des plantes, ateliers de transmission de savoirs jardiniers, expositions, promenades aux flambeaux… •
Château d’Esquelbecq
Toutes les infos du château : www.chateau-esquelbecq.com
[1] C’est dans ce château que François Ier édicta, en août 1539, l’ordonnance dite « de Villers-Cotterêts » qui consacre, parmi d’autres articles, le français comme la langue officielle du royaume de France. N’ayant jamais été abrogée, cette ordonnance est notre plus ancien texte législatif.
[2] Un terrain public ou privé sur lequel le propriétaire s’engage à préserver et accueillir la biodiversité de proximité.
Pour Marcel Gauchet, le centième numéro de Causeur est l’occasion d’égrener les menaces qui pèsent sur la vie intellectuelle française. Il se livre ainsi à une réflexion sur des combats que nous devons impérativement et urgemment mener…
Heureusement que vous existez, chers amis de Causeur ! Vous me faites revivre, quand j’y songe rétrospectivement, l’ambiance de mes 20 ans, sous la double chape de plomb du gaullisme autoritaire et du verrouillage communiste dans l’espace intellectuel. Car ce n’était pas gai, les années 1960 avant Mai 68, contrairement à ce que nous raconte une légende nostalgique très mal inspirée. Relisez les souvenirs de Cavanna et son récit épique des démêlés de la petite bande du Hara-Kiri de l’époque avec les autorités garantes de la respectabilité bourgeoise et vous aurez une idée de ce qu’était le moralisme régnant. Et pour la minuscule frange d’ultra-gauche qui ne s’accommodait pas de la célébration de la patrie du socialisme, c’était la quasi-clandestinité. Une ou deux librairies discrètes qui diffusaient une poignée de revues confidentielles, l’unique kiosque du boulevard Saint-Michel où l’on venait de toute la France acheter L’Internationale situationniste. On n’était pas loin du samizdat des pays de l’Est. Les coupeurs de tête staliniens veillaient au grain, avec la complaisance des organes « sérieux », Le Monde en tête, déjà.
J’aurai au moins vécu l’explosion de ce carcan. Quel que soit le mal que l’on puisse penser, après coup, des imposteurs de la funeste « génération 68 », il faut lui reconnaître d’avoir imposé une incomparable liberté de la parole et de l’écrit. Je la croyais définitivement acquise, avec, de surcroît, dans la foulée, l’écroulement du mensonge totalitaire, mais aussi l’éradication des punaises de sacristie qui pourchassaient les manquements aux bonnes mœurs (je rappelle que Giscard a pu se faire élire, en 1974, en disqualifiant son concurrent de droite, Chaban-Delmas, pour cause de divorce).
Jamais deux sans trois
Grosse erreur. Nous voilà repartis dans un nouveau cycle de surveillance et de pénitence. La vertu revient à l’ordre du jour, grâce aux efforts conjugués de chaisières d’un genre inédit et de commissaires politiques improvisés, s’érigeant en gardiens de la moralité publique.
L’ami Jacques Julliard parle, à juste titre d’une « troisième glaciation », la glaciation wokiste, venant après la glaciation stalinienne et la glaciation maoïste. Il a parfaitement raison du point de vue de la mode intellectuelle. Sauf que la gravité de la situation ne s’arrête pas, pour le coup, à la scène intellectuelle. Il n’a fallu que quatre ou cinq ans, après tout, pour pulvériser les insanités maoïstes, qui n’avaient que très modérément pénétré la classe ouvrière, en dépit du labeur sacrificiel des missionnaires de l’École normale supérieure.
Ici, l’affaire est d’une tout autre envergure. Elle déborde de beaucoup l’agitation des esprits au Quartier latin, ou ce qu’il en reste. Il y va ni plus ni moins de l’établissement d’un nouveau système de contrôle social, pour reprendre un des concepts favoris des sociologues « critiques » de ma jeunesse, qui trouve enfin son application. Ils l’ont oublié dans l’entre-temps, c’est dommage. Ils voyaient ce fameux « contrôle social » là où il n’était pas, ils ne le voient pas maintenant qu’il crève les yeux et qu’il dispose en plus de bras armés sans commune mesure avec ceux du passé. Ce sont les GAFA qui se chargent désormais de la police de la pensée. Les multinationales sont à l’avant-garde de l’imposition du catéchisme de l’intouchable « diversité ». Grands médias et juges marchent main dans la main pour faire taire les « phobes » supposés qui ont le malheur de soulever des questions incongrues là où seule la dévotion inconditionnelle envers l’Autre sous toutes ses formes est admissible. Ce n’est pas à un simple moment de délire idéologique que nous avons affaire, mais à une entreprise de dressage des populations à grande échelle pour les adapter à un univers de consommateurs sans frontières.
D’aucuns voient dans cette vague de progressisme obligatoire les prémices d’un prochain totalitarisme. C’est aller trop loin. Mais ce qui est vrai, c’est que l’intimidation fonctionne avec une efficacité qui me stupéfie tous les jours. Elle confine les constats qui dérangent et les interrogations qui s’imposent dans les marges. Elle refoule la mal-pensance dans le secret des isoloirs et la protestation électorale. Soit la situation la plus malsaine qui se puisse concevoir pour la démocratie. Car la force de celle-ci réside dans la catharsis qu’opère la confrontation : les choses vont mieux lorsqu’elles peuvent être dites pour pouvoir être contredites. C’est l’opposé exact, soit dit au passage, des « safe spaces » réclamés par les enfants-rois de nos nurseries universitaires. En démocratie, il n’y a pas d’abris anti-contradiction.
La priorité des priorités, dans ce climat pesant, c’est de résister à l’intimidation. C’est de faire valoir en toute circonstance et indépendamment de toute allégeance le principe du libre examen. Voilà ce qui vous rend indispensables, chers amis de Causeur. Vous entretenez la flamme de l’esprit de liberté dans un paysage sinistré par le conformisme vindicatif des bons sentiments. Continuez à nous montrer qu’il est salutaire de discuter de tout et de rire de tout, sans anathème ni tabou.
Toute la presse, les grands et les petits médias, les chaînes de télé et les feuilles de chou, bruissent de conseils au président français.
Pour notre part, nous avons demandé son avis à un ancien président des États-Unis.
Il est clair qu’Emmanuel Macron veut entrer par la grande porte dans les livres d’histoire. Le soir de sa réélection, il a déclaré au Champ-de-Mars : « Les années à venir, à coup sûr, ne seront pas tranquilles mais elles seront historiques. » Rappelons au président réélu quelques fortes paroles d’un géant de l’humanité, prononcées par Abraham Lincoln devant le Congrès des États-Unis, lors de sa déclaration officielle de nouveau président après son élection du 6 novembre 1860 :
« Vous ne pouvez pas créer la prospérité en décourageant l’épargne. Vous ne pouvez pas donner de la force au faible en affaiblissant le fort. Vous ne pouvez pas aider le salarié en anéantissant l’employeur. Vous ne pouvez pas encourager la fraternité humaine en encourageant la lutte des classes. Vous ne pouvez pas aider le pauvre en ruinant le riche. Vous ne pouvez pas éviter les ennuis en dépensant plus que vous ne gagnez. Vous ne pouvez pas forger le caractère et le courage en décourageant l’initiative et l’indépendance. Vous ne pouvez pas aider les hommes continuellement en faisant pour eux ce qu’ils devraient faire eux-mêmes. »
La modernité implacable de ces paroles d’essence libérale prononcées il y a plus d’un siècle et demi ne devrait échapper à personne dans la France d’aujourd’hui.
Lincoln, qui a aboli l’esclavage et remporté la guerre de Sécession, restera éternellement dans l’histoire des États-Unis pour ces mots puissants, empreints de sagesse et d’humanité. Réélu en 1864, il fut assassiné en 1865 par un extrémiste sudiste. Formons le vœu que les mots de cet historique président américain, 162 ans après avoir été prononcés, puissent à nouveau résonner cette fois de l’autre côté de l’Atlantique, dans la patrie de La Fayette qui nous semble avoir un besoin vital de les entendre, de les adopter et de les mettre en pratique…
À l’occasion de ce centième numéro de Causeur, l’écrivain Renaud Camus a tenu à nous adresser quelques mots…
C’est avec grand plaisir que je contribuerai de quelques paragraphes au centième numéro de Causeur, pour rendre hommage à tant de persévérance, d’intelligence, d’ouverture d’esprit, d’intelligence et de succès. La date de cette célébration n’arrange personne, néanmoins. On nous dit qu’on peut écrire ce qu’on veut. Très bien, mais écrire ce qu’on veut, en France, au tout début du printemps 2022, c’est écrire sur de l’eau, tant notre situation paraît instable.
Ce qui va advenir semble bien clair, il est vrai. Cependant c’est tellement horrible, tellement définitif, tellement final pour notre pays et pour notre peuple, qu’on ne peut contraindre sa sensibilité à l’accepter tout à fait et qu’on espère, contre toute raison, que quelque chose va subvenir qui l’empêchera : une révélation, une illumination, un réveil, une révolte, un grand refus. Pour changer le cours des événements mieux vaudrait s’en remettre à soi-même, bien sûr, plutôt qu’au sort ou à la chance – d’autant qu’ils ne se sont pas montrés particulièrement serviables, jusqu’à présent. Cependant nos efforts n’aboutissent guère. Peut-être l’ennemi est-il trop fort. En ce cas nous sommes déjà morts. Mais l’on peut toujours se tromper. L’erreur est la seule espérance du pessimiste conséquent.
J’aime mieux célébrer Causeur, et d’autant plus volontiers que le magazine tient une place considérable dans ma petite famille. On en guette l’arrivée dans la boîte. On s’en dispute la première lecture. On en discute à la veillée. Ses effets sont aussi divers que lui-même : c’est à lui que je dois non seulement Bérénice Levet, Olivier Rey, Françoise Bonardel et tant d’autres, mais d’avoir été traîné à la gare de Stuttgart à cause de Luc Rosenzweig, d’avoir fait étape au cinéma Eden de La Souterraine en nageant vers la Norvège derrière Jérôme Leroy, d’avoir chassé les Flandrin qui se décollent dans des églises de Nîmes, suivant des pistes ouvertes par Pierre Lamalattie, ou de ne pouvoir plus faire escale, entre ma lointaine campagne et Paris, qu’à L’Escale, à Déols, le restaurant le moins paritaire de France, parce qu’Emmanuel Tresmontant a établi une fois pour toutes, entre les fidèles de la Patronne, qu’on ne pouvait s’arrêter que là, parmi les routiers.
Me permettrez-vous d’évoquer, en guise de contribution à un travail du deuil, une des figures les plus inattendues de votre lectorat, dont je suis sûr pourtant qu’il n’en manque pas : je songe à ma très chère amie Jeanne Lloan, institutrice longuement communiste – elle a sa place dans le Maitron –, et passée de là à Causeur, un peu sous mon influence, si ce n’est pas trop me vanter. Elle vient de mourir à 87 ans, et à mon grand chagrin. Elle habitait un lotissement de Fleurance, au bout de la rue Arnaud-de-Meyrenx, vous connaissez peut-être. Chaque mois elle vous guettait au portillon de son petit jardin, comme elle avait fait plus tôt pour Aragon, ou Pierre Daix. Élisabeth Lévy fut son ultime Elsa (je ne dis pas « Triolet »). Paix à son âme ardente, gloire à la vôtre.
En kiosques, notre numéro 100. Retrouvez les souvenirs d’Alain Finkielkraut, Elisabeth Lévy, Marcel Gauchet, Philippe Caubère, Natacha Polony et beaucoup d’autres…
La chaîne Talk TV réussit son lancement, avec un entretien en deux parties avec Donald Trump. À la différence de GB News, elle prétend ne pas convoiter exclusivement le créneau conservateur. Causeur s’est branché sur la nouvelle chaîne…
Dans quelle mesure le marché des médias d’information est-il extensible ? Au Royaume Uni, on conduit une expérience pour trouver la réponse. Car le soir du 25 avril, Rupert Murdoch y a lancé une nouvelle chaîne, TalkTV, destinée, selon lui, à perturber les majors du secteur. Ce lancement est d’autant plus surprenant qu’il intervient moins d’un an après celui d’une autre chaîne, GB News. Cette dernière a essayé de déstabiliser la BBC et Sky News en proposant un format fondé, moins sur les reportages, que sur des magazines d’opinion présentés par des personnalités aux grandes gueules. Qu’est-ce qui, dans un paysage déjà assez saturé, a motivé la création d’un média de plus ? Depuis que le magnat australo-américain avait vendu sa participation dans Sky News en 2018, il manquait une chaîne de télévision britannique à son empire médiatique. Il possède déjà une radio, TalkRadio, dont la notoriété et l’audience ont fourni une base pour sa nouvelle opération télévisuelle. D’ailleurs, pour le moment, les émissions radiophoniques prennent la relève des émissions de TalkTV aux heures de moindre écoute.
Le retour de Piers Morgan
Le premier défi pour la chaîne de Murdoch consistait à mieux réussir son lancement que GB News, dont les débuts ont été marqués par une suite de bourdes sur le plan technique, ainsi que par des tensions au niveau de sa direction. Après seulement deux semaines, son président, le journaliste chevronné, Andrew Neil, a pris des vacances prolongées qui se sont soldées par sa démission. Pour TalkTV, tout a commencé sans couac. Le deuxième défi consistait à embaucher comme animateur-vedette quelque monstre sacré capable de rivaliser avec ceux des chaînes rivales. Ils ont trouvé Piers Morgan, dont l’image de gueulard aux opinions arrêtées a été façonnée par une carrière dans les tabloïds et la télévision des deux côtés de l’Atlantique. En mars 2021, il avait démissionné avec fracas de son magazine matinal, « Good Morning Britain », après une dispute à l’antenne avec sa co-animatrice. L’occasion en était des remarques de Meghan Markle à propos des problèmes de santé mentale auxquels elle aurait fait face. Morgan, qui n’apprécie pas la personnalité de l’épouse du prince Harry, a mis en doute sa sincérité, déclenchant un esclandre qui a opposé des wokistes hystérisés aux défenseurs de la liberté d’expression. Pour TalkTV, Morgan présentera une émission tous les soirs en semaine, avec le titre racoleur, « Uncensored », non censuré. Le troisième défi, qui était de démarrer avec un audimat respectable, a été relevé aussi. Les deux premiers soirs, Morgan a interviewé un homme tout sauf inconnu : Donald Trump. Le résultat a été une audience qui, en diffusion continue, a dépassé largement celles de la BBC et de Sky News.
Qu’est-ce qui permet de croire que ce succès ne se révélera pas être un simple feu de paille ? L’exemple de GB News ne laisse pas beaucoup de place à l’optimisme, puisque la chaîne a un audimat bien au-dessous de celui escompté au moment de sa création. En mars, GB News a cumulé 2,65 millions de téléspectateurs, loin derrière les 16,6 millions de la BBC ou les 11,9 millions de Sky News. Son incapacité à rattraper ses concurrents est due en partie à ses moyens financiers limités. A l’heure où l’attention du public est accaparée par la guerre en Ukraine, la chaîne n’a pas été en mesure d’envoyer sur place des grands reporters. Les problèmes budgétaires ont été exacerbés, peu après son lancement, par un exode des publicitaires sous la pression de groupes progressistes qui ont dénoncé le côté politiquement incorrect adopté exprès par la chaîne.
Nigel Farage VS Piers Morgan
TalkTV prétend ne pas se positionner clairement sur l’échiquier politique et surtout pas à droite. En dépit de ses harangues souvent anti-progressistes, Morgan nie être conservateur. Cependant, une autre difficulté rencontrée par GB News pourrait hanter TalkTV. La première chaîne, dans la mesure où elle tire son épingle du jeu aujourd’hui, dépend étroitement de l’émission quotidienne, en semaine, présentée par le roi des Brexiteurs, Nigel Farage, dont la côte de popularité personnelle reste très élevée. Son audience est trois fois plus grande que celle de n’importe quelle autre émission de la chaîne. Cette dépendance excessive à l’égard d’une seule personnalité pourrait être le sort de TalkTV, si Morgan s’avère être le seul grand atout de la chaîne.
Nous ne savons pas encore si le marché se révèlera extensible ou non. Autre grand mystère : Donald Trump briguera-t-il la fonction suprême de nouveau, en 2024 ? Interrogé par Morgan, le showman ex-président a préféré entretenir le suspense…
Entre la montée de l’abstentionnisme des jeunes et le folklore ridicule et lassant des crétins qui ont occupé la Sorbonne entre les deux tours, il y a de quoi s’inquiéter de l’éducation politique de la génération qui vient !
Parmi les analyses qui sont ressorties de la sociologie du vote de ces dernières élections, la « fracture générationnelle » a occupé une place de choix. D’après les sondages post-premier tour en effet, les 70 ans et plus auraient voté à 41% pour Macron, les 18-35 ans à 34% pour Mélenchon. En bref : d’un côté, les vieux qui ont eu peur de claquer et ont cru que c’était la personne du président qui les avait sauvés du coronavirus ; et d’un autre côté, les jeunes qui se sont largement ralliés à l’étendard d’un gauchiste démago plein de compromissions – quelques-uns d’entre eux parmi les plus démocrates ayant d’ailleurs proposé qu’on fixe une limite d’âge au droit de vote, pour que les vieux croûtons ne puissent plus leur « voler leur élection ».
Dans la même veine, pour exprimer leur « colère » face à la tenue d’un second tour Macron-Le Pen, quelques centaines d’étudiants réunis en AG ont décidé d’occuper leurs universités, la Sorbonne au premier chef, largement dégradée (taguée de slogans ineptes, avec un laboratoire de recherche gratuitement saccagé) ; Sciences Po, l’ENS ou Montpellier III ont suivi le mouvement, sans parler des lycées bloqués. Évidemment, il y a à peine besoin de préciser que les établissements concernés sont ceux qui sont fréquentés par les enfants de la meilleure bourgeoisie. Ce spectacle pseudo-contestataire est d’autant plus affligeant qu’il a l’âge des vieux croûtons sus-cités : il s’agirait de changer de répertoire. La gauche radicale étudiante, qui ne souffre aucune concurrence depuis les années 80, s’enlise depuis cette date dans une forme d’auto-escalade grotesque. Pour ne rien arranger, juste après la réélection de Macron, des groupes plus ou moins antifas ont battu le pavé à Toulouse, Rennes, Paris… contre les fachos et pour la révolution.
Évidemment et heureusement, tous ceux-là ne constituent pas la jeunesse. Mais ils sont hélas la seule partie émergée de la jeunesse militante, celle qui gueule ses revendications sur tous les toits. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’aussi bien sur la forme que sur le fond, son état est assez pitoyable. Cela depuis une double disparition déjà ancienne, celle d’une autorité qui appliquerait les sanctions prévues par la loi à son encontre, et celle de ses partenaires de bagarre de droite.
Institutions complaisantes
Je viens de lire dans la dernière biographie de Georges Bernanos, avec un effarement un peu nostalgique, le récit d’un haut fait militant du temps où il était aux Camelots du roi : un conférencier de la Sorbonne, jugé coupable d’opinions trop iconoclastes sur Jeanne d’Arc, se trouva empêché de dispenser ses cours par Bernanos et ses amis. « C’est le 14 février 1909, rapporte François Angelier, lors du onzième et avant-dernier cours prévu, qu’est portée l’estocade d’une humiliation publique : saisi, couché sur sa chaire, déculotté, Amédée Thalamas est dûment fessé à tour de rôle par tous les membres de l’escouade : contre-attaquant, il parvient à briser une chaise sur le crâne du Camelot Lucien Lacour ». Pour cet assaut qui ne manque pas de comique, Bernanos est condamné à dix jours de prison, où il se bat avec des militants socialistes (ce dont il gardera un excellent souvenir). C’est peu de dire que pour une enfant de la « génération Z » (née entre 1997 et 2010), c’est dépaysant. Mais même sans remonter au début du XXème siècle, mon grand-père m’a souvent raconté un épisode glorieux de ses années estudiantines, au milieu des années 50 : la prise éphémère du local des communistes de la Sorbonne et la saisie de tous leurs tracts, après une poursuite endiablée et des affrontements verbaux dans les classes de philosophie.
Aujourd’hui, le militantisme étudiant est mort. On l’a tué en supprimant sa binarité gauche-droite, en n’opposant plus rien aux gauchistes s’embourbant en toute tranquillité dans les dégradations et les injures. C’est pour cela qu’il y a de quoi être sceptique quand on parle aujourd’hui de la tendance « contestataire » des jeunes : une contestation qui recueille l’indifférence, si ce n’est l’assentiment, des institutions qui sont en charge de vous, paraît pour le moins usurpée. Il m’a d’ailleurs toujours semblé qu’à chacune des soi-disant expressions de la « colère de la jeunesse », comme les blocages universitaires ou les manifestations pour le climat, ce sont en réalité leurs parents ou ceux qui sont en âge de l’être qui les alimentent. Vieux profs dans les amphis criant à la révolution ; parlementaires écoutant religieusement Greta Thunberg les sermonner de sa voix nasillarde. Comme des parents qui se penchent sur le berceau de leur bébé avec émerveillement, et qui font gouzi gouzi en le voyant remuer les doigts de pied.
Si la jeunesse est bien un risque à courir, manifestement, nous sommes plutôt en train de former une génération de petits vieux, menant de vieux combats avec de vieilles armes. Ce n’est pas nouveau. Fracture générationnelle, mon œil.
L’hommage national rendu à Michel Bouquet ce 27 avril a pu sembler normal à beaucoup de Français. Le président Macron abusant de ces célébrations, les a banalisées en quelque sorte.
Aux Invalides, le président Macron, accompagné des comédiens Fabrice Luchini, Muriel Robin et Pierre Arditi, a honoré la mémoire de l’acteur mort le 13 avril.
On aurait mauvaise grâce à critiquer cette célébration magnifiant Michel Bouquet plutôt que celle de beaucoup d’autres avant lui et probablement après lui. Pourtant, à ce rythme et avec cette absence de discrimination, je crains que nous ne soyons littéralement inondés par des hommages dus à l’initiative du président de la République et des pouvoirs publics. Je perçois mal quels pourront être les critères qui demain pourraient justifier telle ou telle exclusion d’une personnalité disparue et aimée du public.
Selon l’acteur, son seul talent venait des rôles qu’il habitait
Outre ce risque de prosaïsme des solennités, pour Michel Bouquet un autre obstacle fondamental se présente. Il n’aurait sans doute pas voulu de cet hommage national. Cet immense comédien, maître en théâtre et en cinéma, pédagogue exceptionnel, que j’ai croisé en diverses circonstances qui m’ont toutes marqué (voir mon entretien en vidéo ci-dessous), avait une disposition d’âme et d’esprit qui, sortie du champ de l’art, se caractérisait par une modestie non affectée, une véritable inaptitude à se prendre pour un personnage important ; pour lui, son seul talent venait des rôles qu’il habitait.
Rien n’aurait interdit à tous ceux qui l’admiraient de célébrer comme ils l’entendaient leur dilection émue pour ce « monument » et leur nostalgie de ce qu’il avait su nous offrir au théâtre et au cinéma, avec une conception à la fois instinctive et très cérébrale de ses rôles. La moindre des choses, avant que l’Etat prenne des initiatives officielles, aurait été de s’interroger sur la compatibilité entre cet hommage national et l’authenticité humble, détachée de toute pompe et sans la moindre hypocrisie, de celui qui venait de disparaître.
La société se fait plaisir à elle-même
Surtout quel étrange processus, et au fond quel étouffant détournement, que celui laissant au président de la République et à quelques personnes sélectionnées, pas plus représentatives sans doute que d’autres l’ayant aussi bien connu et compris, le soin, la charge, l’honneur, le monopole de capitaliser sur une gloire singulière. Il est sûr que son exploitation aurait déplu profondément à un Michel Bouquet aux antipodes de l’ostentatoire et de la confusion des registres !
Je le vois encore, comme si c’était hier, sincèrement offusqué par tout ce qui pouvait ressembler à une flatterie et qui n’était pourtant que l’expression d’une admiration sincère !
Alors un hommage national ? Faut-il considérer que prenant prétexte d’une mort illustre, une société se fasse plaisir à elle-même en multipliant les confiscations de ce qui, relevant du sentiment populaire, devrait demeurer à la seule disposition du peuple ?
Tout ce que je sais est que Michel Bouquet, sans vanité, a été célébré comme s’il l’était. Gardons-le en nous, chacun à notre manière. Ç’aurait été bien mieux dans l’affliction et le respect !
Pour le centième numéro de Causeur les rôles s’inversent. Cette fois-ci ce n’est pas Causeur qui écrit sur le comédien et metteur en scène Michel Fau mais ce dernier qui écrit sur ce magazine qui l’a si souvent interrogé (et célébré pour son indéniable talent). Michel Fau vous parle de ses années Causeur…
La première interview que j’ai donnée à Causeur, menée par Élisabeth Lévy et Gil Mihaely, portait sur l’alexandrin français : une de mes passions. Le niveau du débat était déjà très élevé ! Depuis, l’équipe de Causeur a toujours fidèlement soutenu mon travail. Aujourd’hui, les journalistes parlent de moins en moins de culture, et encore moins d’art ! Ils préfèrent vous demander quelle est votre sexualité et pour qui vous votez… (Je réponds toujours que c’est un secret et que ça ne les regarde pas !).
Le magazine Causeur possède une ouverture d’esprit panoramique, qui permet de parler de la place de l’art dans notre société, longuement et profondément, ce qui est assez rare. Ce journal regarde les choses frontalement et n’a pas pour habitude de contourner les problèmes… cela s’appelle sans doute l’intelligence.
À Causeur, j’ai pu aborder d’ambitieux sujets, comme par exemple les questions de style, les différents codes de jeu, l’importance du travestissement, les références aux maîtres anciens… évoquer ce dont on ne peut parler ailleurs sous prétexte que ça n’intéresse personne, ou tout simplement par manque de connaissance.
Enfin, dans cette revue, j’ai pu revendiquer ce à quoi j’ai consacré mon existence, ce pour quoi je me bats et qui me semble aujourd’hui parfois méprisé : l’Art théâtral, avec un grand A et un accent circonflexe ! Dans ce monde survolté et de plus en plus censuré, Causeur occupe une place insolente et totalement libre !
Exigeons une femme Premier ministre transgenre, voilée et noire!
Selon les journaux, le directeur de casting Emmanuel Macron n’avait toujours pas arrêté son choix mardi quant à son futur Premier ministre.
Ce dernier ne devra pas lui faire de l’ombre, bien sûr, et incarner le virage écolo de la « nouvelle ère » qui commence.
Parmi les noms qui se murmuraient dans Paris en début de semaine, Catherine Vautrin, Elisabeth Borne, Christine Lagarde ou même Nathalie Kosciusko-Morizet. Hier soir, sur Twitter, après ses exploits au ballon face à Manchester City, les internautes réclamaient Karim Benzema à Matignon. Mais il y a une condition que le joueur de Madrid ne satisfait pas ! En effet, Emmanuel Macron voudrait nommer une femme. C’est du moins ce que déclarait Clément Beaune, Secrétaire d’État aux Affaires européennes sur BFMTV, lundi.
Mais pourquoi donc se contenter d’une femme ? Pour cocher toutes les cases du progressisme, Emmanuel Macron devrait carrément nommer une femme transgenre, issue de la diversité, et souffrant de handicap. Et bien sûr, portant un voile islamique puisque désormais, il trouve que ça va très bien avec le féminisme !
Une tendance lourde
Soyons honnêtes, cette instrumentalisation des femmes n’est pas l’apanage d’Emmanuel Macron. C’est la première chose qu’a dite Valérie Pécresse après sa nomination comme candidate au Congrès des Républicains. Je suis une femme, comme c’est moderne ! Anne Hidalgo a également essayé d’en jouer pendant la campagne. Et vous verrez que bientôt des femmes politiques ou leurs partisans nous expliqueront que leurs mauvaises performances s’expliquent par le machisme qui règne dans le monde politique…
On peut évidemment nommer une femme à Matignon. Ce n’est bien sûr pas la nomination d’une femme qui pose problème en soi, mais cette affirmation que le président chercherait une femme par principe. C’est humiliant pour les femmes, et c’est d’ailleurs paradoxal, car si les femmes sont les égales des hommes – ce dont tout le monde est convaincu – pourquoi y aurait-il une façon féminine de gouverner ? Et c’est le même tarif si on nous disait qu’il faut nommer un Premier ministre noir, juif, musulman ou homosexuel. Dans cette optique où les gens sont regardés comme les représentants d’un groupe ou d’une communauté, ce n’est plus à la formation d’un gouvernement que nous assistons, mais bien à un casting.
« Envoyer un message »
De plus, les commentateurs nous disent qu’il s’agirait de « réparer une injustice ». Ce serait au tour des femmes, puisqu’il n’y a pas eu de Premier ministre femme dernièrement – ou de Premier ministre appartenant à l’une des autres catégories de la population susmentionnées.
Dans le cas qui nous occupe, ce qui est vraiment injuste, c’est que des hommes méritants ou talentueux seraient écartés par principe. Enfin, si vous privilégiez une catégorie parce que vous voulez « envoyer un message », le minimum serait de ne pas le dire. Soyez assurés que si c’est une femme ou un noir qui est nommé, tout le monde s’en rendra compte !
Le principe fondateur de la République, c’est l’universalisme – et la méritocratie qui en est le corollaire. Les gens occupent leur poste pour leur talent. S’agissant du choix du Premier ministre, il faut ajouter le critère des équilibres politiques. Il sera surtout intéressant de voir si Emmanuel Macron privilégie une personnalité marquée plutôt à droite ou plutôt à gauche. Que ce soit une femme ou un homme, on s’en fiche royalement. Les Français, dans leur sagesse, aussi. Sinon, Marine Le Pen ou Valérie Pécresse serait présidente de la République… ou même Anne Hidalgo !
Cette chronique a initialement été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez notre directrice chaque matin à 8h10 dans la matinale.
Avec la spécialiste Maïa Mazaurette, la sexualité se fait féministe, égalitariste et moralisante. La journaliste du Monde et de « Quotidien » prône notamment des ébats «zéro déchet».
Maïa Mazaurette est aujourd’hui une “chroniqueuse sexe” reconnue. Il faut dire que rien d’autre ne l’intéresse. Longtemps elle s’est demandé où cela la conduirait.
Quelle profession embrasser lorsque l’unique sujet de vos réflexions est celui qui tourne autour des fluctuations de la fesse ? Maïa a envisagé plusieurs options, de la plus péripatéticiennement dégradante à la plus putassièrement accessible. Finalement, elle a choisi la voie journalistique qui n’interdit aucune des options susmentionnées et peut ouvrir bien des portes. Elle fait maintenant office de “chroniqueuse sexperte” sur France Inter, dans le journal Le Monde et pour l’émission « Quotidien », organes de presse modernes et progressistes dans lesquels elle dispense avis et conseils pour une sexualité féministe, morale et égalitaire.
Sa chronique sur la radio publique s’intitule « Burne Out ». Tout un programme. Pendant trois minutes, Maïa n’hésite pas à prendre le taureau par les cornes et à tirer les oreilles des hommes. Le 18 mars, la chroniqueuse était « dans une colère noire ». Fichtre ! De quoi peut-il s’agir, nous demandâmes-nous in petto. Nous eûmes bientôt la réponse : Maïa venait de lire une enquête dans laquelle elle avait appris que « 48% des Français n’accepteraient pas d’être en couple avec une femme ne respectant pas les standards de beauté, 45 % refuseraient de coucher avec une femme qui a des poils, 20% ne voudraient pas d’une femme plus grande ou plus âgée ». On comprend mieux le courroux de Dame Mazaurette. Surtout que, dans 27% des cas, ces goujats rechigneraient également à utiliser un sextoy pour faire jouir leur partenaire ou refuseraient carrément de s’informer sur « comment la faire jouir ». La chroniqueuse, déjà passablement énervée, apprit dans la même enquête qu’en plus d’être des cancres du coït et des handicapés du cunnilingus, « les trois-quarts des hommes refusent les couples ouverts, l’échangisme, et que quatre hommes sur cinq refusent les plans à trois avec deux hommes ». Désespérée, elle s’interrogeait en direct : « Qu’est-ce que je vais faire de mes week-ends ? »
Maïa Mazaurette. D.R.
Le vendredi 15 avril, elle annonce qu’elle sait en tout cas ce qu’elle va faire pendant le week-end de Pâques : elle va s’offrir « un œuf-surprise en chocolat, comme les Kinder, mais avec un vibromasseur dedans ». Parce que le sexe c’est bien, c’est quand on veut, « c’est H24, sans week-ends, toute l’année, jours fériés compris, un rythme stakhanoviste assumé ». Toute obsédée du cul soit-elle, Maïa n’oublie pas les gestes écologiques pouvant “sauver la planète”. Elle pense qu’une « sexualité zéro déchet » est possible. Celle-ci reposerait essentiellement sur une « rétention de la semence masculine ». En même temps, s’interroge la Sandrine Rousseau du popotin, se retenir d’éjaculer ne relève-t-il pas d’un hyper-contrôle tendant à prouver la supériorité de l’homme, et donc d’un « exercice de masculinité, et même de remasculinisation ». On voit par là tout l’intérêt d’une radio publique qui n’hésite pas à mettre sur la table les sujets les plus sérieux, à poser les questions les plus fondamentales, à fouiller dans les arcanes des savoirs les plus mystérieux.
Dans l’émission « Quotidien », Maïa, toujours pimpante, donne des conseils. Par exemple, à Vincent, un adolescent qui avoue être « perdu dans sa sexualité », elle propose d’ouvrir un compte Instagram ou d’aller sur Facebook où il pourra choisir le genre qu’il veut. Il peut aussi, conseille-t-elle, aller sur « l’application Feeld et ses propositions hyper inclusives comme “objectum-sexuel” (être attiré sexuellement par un objet) ou “skolio-sexuel” (être attiré sexuellement par des personnes non-binaires hétérosexuelles ou homosexuelles)». Vincent est rassuré. Se frottant frénétiquement à un pied de table, il se sent prêt à déclarer sa flamme à sa voisine pansexuelle, à sa brosse à dents ou à son chat. Merci Maïa.
En guerre contre l’hégémonie du pénis
La “chroniqueuse sexperte” a écrit plusieurs ouvrages destinés à l’édification des masses d’hommes incultes. Dans La revanche du clitoris, elle affirme vouloir faire évoluer les mentalités en luttant contre les approximations. « Tous les adolescents savent ce qu’est la sodomie, mais beaucoup d’entre eux ne peuvent pas situer le clitoris. » Le clitoris ne doit plus être caché. En tout cas, l’homme doit tout faire pour le découvrir. Pour aider ce dernier, Maïa Mazaurette a glissé dans son livre des dessins, des plans, des astuces coquines, ainsi que, me semble-t-il, une carte routière et une liste d’objets à acquérir (gants, torche électrique, corde, casque, etc.). S’il est attentif et consciencieux, l’homme devrait finir par trouver un jour ou l’autre cet objet organique composé de huit mille fibres nerveuses qui n’attendent que d’être savamment titillées par l’expert du clito qu’il sera devenu après la lecture de ce livre instructif et pédagogique.
Parmi les autres ouvrages de notre penseuse, il en est un qui s’intitule Sortir du trou, lever la tête. Non, il ne s’agit pas d’un manuscrit sur la spéléologie ou d’un énième travail herméneutique sur l’allégorie de la caverne de Platon, mais, plus profondément, d’une réflexion sur la pénétration et l’orifice féminin. Il y est question du pénis hégémonique, du « trou » des filles et même de la possible « transsubstantiation de la femme en trou ». C’est très pointu. En réalité, écrit notre volcanique spécialiste des tréfonds, le trou n’existe pas : c’est une invention de vieux dégeulasses qui pensent « étroit, petit, sans générosité ». La vérité est « qu’iln’y a aucun destin anatomique dans le trou. […] Le trou est une éducation », une construction sociale qui remonte à la plus haute Antiquité et que Maïa Mazaurette se charge de déconstruire. Résultat : 480 pages composées de phrases courtes, très courtes, parfois d’un mot ; écrites dans une langue misérable de journaliste inculte, disent certains réacs peine-à-jouir. Maïa Mazaurette a tout simplement voulu se mettre à la portée de tous. Son écriture claudicante et sèche – proche de celle qui pollue les réseaux sociaux et les messageries des téléphones portables – lui permet d’espérer toucher un plus large public que celui qu’elle aurait atteint en écrivant simplement en français. Ses phrases au premier abord insignifiantes, creuses ou sibyllines – « Le sexe nous déçoit. » « Il y a de la chair sous la chair. » « On te dessine avec un trou. » « Il n’y a aucune fatalité au trou. » « Les vainqueurs écrivent le trou. » « La culture t’a trouée. » « Je ne pense pas comme un trou. » – sont destinées principalement à de jeunes lectrices – étudiantes en sociologie à Paris 8, journalistes pour Slate ou Les Inrocks, ou artistes contemporaines et intermittentes – qui comprennent intuitivement que derrière ce que d’aucuns appellent un gribouillis informe se cache en vérité la défaite de la domination masculine et du patriarcat.
Enfin, notre bouillante chroniqueuse égalitaire n’oublie pas de rappeler aux femmes qu’elles aussi peuvent pénétrer et « baiser les hommes ». Réjouie, elle les informe « qu’on peut pénétrer le pénis par l’urètre ». Il est nécessaire pour cela de se munir de différents « instruments spéciaux » dont « des tiges de métal de différents diamètres ». Cette pratique permettrait d’obtenir « desorgasmes extraordinaires ». J’ai beau avoir été déçu par les résultats de l’élection présidentielle et chercher des moyens nouveaux de grimper aux rideaux ou seulement d’éviter de tomber en dépression, j’avoue que je ne me sens pas prêt pour ces nouvelles expériences avec Maïa ou une de ses congénères. Comme tout homme j’ai soif d’amour – mais, comme disait Desproges, ce n’est pas une raison pour me jeter sur la première gourde venue.
Les parcs et jardins constituent une part remarquable de notre patrimoine historique. Mais ces créations fragiles ont été négligées au fil des siècles. C’est pourquoi le Centre des monuments nationaux (CMN) met les bouchées doubles pour restaurer notre « patrimoine vert ». Les chantiers sont colossaux.
La grande tempête de 1999 a été un drame humain et matériel qui nous a cependant permis de prendre conscience de l’importance de notre patrimoine naturel, remarquable et fragile – on se souvient de l’incroyable succès de la souscription publique lancée pour replanter le parc de Versailles. Et ces dernières années, la pandémie de Covid a révélé chez les citadins un besoin de nature, de verdure et de vastes espaces. Tous ces facteurs alimentent une nouvelle approche du Centre des monuments nationaux (CMN) vis-à-vis du « patrimoine vert », ces parcs et jardins qui entourent bien souvent nos châteaux et qui ont été trop longtemps négligés. L’entretien et la restauration du patrimoine bâti est une obligation, mais la prise de conscience qu’un jardin peut être l’écrin de verdure fondamental à un monument – son pendant, voire son prolongement extérieur– est une avancée majeure pour le patrimoine. À leur façon, nos parcs et jardins racontent, eux aussi, l’histoire des siècles passés.
Une approche différente et coûteuse
La restauration d’un monument est bien différente de celle d’un jardin. Un bâtiment assaini, « hors d’eau », nécessite un entretien régulier, mais moins fréquent – et moins coûteux – que celui d’un extérieur qui s’avère être un chantier perpétuel. Il est ici question de travailler le vivant qui, par définition, évolue en permanence. Aux cycles saisonniers auxquels il faut répondre – tailler les arbres et tondre les pelouses, replanter les parterres selon les floraisons et désherber les allées –, s’ajoutent les imprévus d’une tempête, d’une inondation, du gel, de la sécheresse et des phytovirus. Le plus beau des jardins reste ainsi une œuvre constamment menacée de destruction.
Sur la centaine de monuments qui lui sont confiés par l’État, le CMN gère un patrimoine naturel important : 82 parcs, jardins d’agrément, potagers, vergers, mais aussi des terres agricoles et des domaines forestiers qui totalisent près de 3 100 hectares à travers tout le pays. L’urgence d’une restauration pour certains d’entre eux et l’entretien obligatoire de cet ensemble a un coût très élevé. Philippe Bélaval, le président du CMN, reconnaît qu’il « est nécessaire de dégager davantage de budget pour garantir l’avenir de ces espaces. En outre, nous n’avons pas suffisamment de jardiniers, ce qui nous oblige à faire appel à de la main-d’œuvre extérieure pour de nombreuses tâches, tel l’élagage, et l’externalisation coûte cher. De plus, le xxe siècle n’ayant pas apporté une grande attention au patrimoine vert, il se passe avec les parcs et jardins la même chose qu’avec les bâtiments : ce qui n’a pas été entretenu coûte plus cher à restaurer ! L’exemple le plus cruel est actuellement le parc de Saint-Cloud, dessiné par Le Nôtre. Ce lieu qui est une œuvre d’art, une œuvre de l’esprit, avec son terrain vallonné et ses escarpements qui dominent la vallée de la Seine, ce lieu où Le Nôtre s’est montré encore plus virtuose qu’à Versailles, subit les conséquences du vieillissement des arbres, des tempêtes et des négligences successives. Aussi, les travaux se feront par tranches de plusieurs dizaines de millions d’euros chacune. La situation est comparable dans le parc du château de Bouges, dans l’Indre, conçu par les Duchêne au tournant du xxe siècle. Nous y menons en ce moment une campagne d’abattage et de remplacement d’arbres ainsi que l’entretien du système hydraulique. Le seul curage de l’étang et la consolidation de ses berges s’élèvent à 75 000 euros. Et à Rambouillet, la restauration du chapelet d’îlots est estimée à 300 000 euros. »
Les pièces d’eau sont en effet au cœur de ce patrimoine vert. Leur sauvegarde est une nécessité et le CMN mise sur des solutions inédites pour les pérenniser. Seront ainsi mis en place des systèmes de récupération des eaux de ruissellement, des circuits fermés dans les bassins et les fontaines… Ces ouvrages, riches de décors sculptés, nécessitent aussi des restaurations d’envergure. C’est le cas à Saint-Cloud où le chantier de la grande cascade s’élève à 11 millions d’euros.
Chantiers hors norme
Le domaine de Saint-Cloud représente un chantier colossal dont le budget peut être comparé à celui de Villers-Cotterêts, ce château Renaissance[1] qu’Emmanuel Macron souhaite transformer en « cité internationale de la langue française » pour la coquette somme de 180 millions d’euros. Comme pour le Panthéon, pour lequel le CMN a déboursé plus de 100 millions, Saint-Cloud s’apprête à connaître une restauration en profondeur et étalée dans le temps. Parce qu’il est encore ici question de gros sous, Philippe Bélaval avait demandé à l’Élysée que le plan de relance, présenté en octobre dernier, prévoie une tranche dédiée au patrimoine vert afin, précisément, de permettre le financement de ces grandes campagnes de travaux. Il n’a pas été entendu. « S’il devait y avoir un nouveau plan de relance, explique-t-il aujourd’hui, je le reproposerais car ce patrimoine spécifique touche plusieurs objectifs à la fois : cela donne du travail à des entreprises du secteur forestier horticole qui est très important, cela répond aux objectifs de la politique patrimoniale et cela rejoint les objectifs de la politique écologique puisque nos travaux contribuent à la préservation de la biodiversité. Saint-Cloud est aussi un poumon pour la capitale. En cela, ce parc représente un véritable enjeu écologique. »
En se frottant à la nature, on apprend à être patient et à jouer avec l’inconstance du climat, à jongler, aussi, avec les impératifs de l’administration et ceux des saisons qui ne vont pas toujours dans le même sens. Et puis il y a cette donne impondérable qui pose de plus en plus problème aux hommes : le temps. Tracer et replanter un jardin demande des délais beaucoup plus longs qu’un ravalement de façade ou un changement de toiture. Et le résultat n’est pas immédiatement visible. Avant de mesurer le plein effet d’une campagne de restauration, il faut que les plantations s’installent, que les arbres grandissent… et ce n’est qu’après trois ou quatre ans que l’on peut réellement juger du succès d’un chantier. Ce temps long explique peut-être la difficulté de convaincre mécènes et responsables politiques d’investir durablement dans ce patrimoine vert. Beaucoup n’ont pas la philosophie de l’octogénaire de La Fontaine, dans Le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes : « Passe encore de bâtir ; mais planter à cet âge ! Disaient trois Jouvenceaux, enfants du voisinage… »
Ça pousse
Si la splendeur retrouvée de Saint-Cloud n’est pas pour demain, le public peut déjà admirer la première étape de la restauration des jardins du château de Maisons-Laffitte, près de Paris. Ce chef-d’œuvre de Mansart, « une des plus belles choses que nous ayons en France », disait Charles Perrault en 1696, a malheureusement perdu au fil du temps l’ampleur de son parc – qui ne représente plus que 1 % de sa superficie d’origine ! Drastiquement diminué par l’urbanisation au xixe siècle, loti et remanié dans la seconde moitié du xxe, amputé par des voies de circulation, le terrain n’offre plus les perspectives et les axes de promenade qui faisaient le ravissement des visiteurs. Mais le domaine a conservé quelques beaux restes – telles ses grottes ou salles de fraîcheur – mis en valeur par l’architecte en chef des Monuments historiques, Stefan Manciulescu, et le paysagiste Louis Benech. Les premières études ont été lancées en 2010, le chantier s’est déroulé de juillet 2020 à juillet 2021, sera totalement achevé en 2025 et aura coûté 4 millions d’euros. Le travail du paysagiste a notamment consisté à réduire les surfaces de gravier pour augmenter celles de verdure afin d’accentuer l’impression d’« écrin végétal ». Il a densifié les plantations déjà existantes avec une centaine de nouveaux arbres et joué sur leurs essences pour, qu’une fois grands, ils ne brouillent pas les alignements redessinés ni n’occultent les façades du château. Les deux parterres centraux ont été allongés et traités en « prairie fleurie » et, ici encore, le grand bassin a été rénové et ses 39 jets remis en état de marche. Parce qu’un jardin raconte une histoire, Louis Benech aimerait « que cette “prairie” qui entoure le bassin soit suffisamment agréable pour que les visiteurs aillent jusqu’au bout pour avoir une jolie lecture sur le château. » Son objectif est atteint : lorsque l’on descend l’escalier de la terrasse sud, nos pas nous mènent naturellement au bout du parc.
Sensible aux vieilles pierres, un conservateur du patrimoine doit désormais être aussi attentif au réchauffement climatique et au bien-être animal. C’est dans l’air du temps, mais c’est une dimension inattendue de la tâche que s’est fixée le Centre des monuments nationaux dans sa promotion du patrimoine vert. Demi-surprise, pour être juste, puisqu’il est évident que ses vastes parcs, jardins et forêts sont de véritables réservoirs de biodiversité. « Nous devons prendre désormais en considération des spécialités que nous pouvions jusque-là minimiser, comme la défense des oiseaux, par exemple, reconnaît Philippe Bélaval. C’est aujourd’hui une considération positive. Cette prise de conscience du CMN a commencé avec le chantier du château d’Azay-le-Rideau, quand il a fallu ménager les chauves-souris qui habitent dans les combles. Nous devons déranger le moins possible les espèces qui vivent sur nos sites, nous devons même, dans notre mission de conservation, leur donner une occasion de se développer et de prospérer. Cette dimension supplémentaire est complètement nouvelle dans le métier de conservation du patrimoine. Aussi nous appuyons-nous sur des associations spécialisées, telle la Ligue de la protection des oiseaux, avec laquelle nous avons un accord-cadre et tout un ensemble de conventions localisées, jusque dans le jardin de l’hôtel de Sully [siège du CMN, ndlr], dans le Marais, qui est labélisé refuge LPO[2], à l’instar de 15 autres de nos monuments. » Dans sa lancée, le CMN s’adjoint les services de moutons, de poules, d’abeilles et autres insectes pour entretenir et revitaliser ses espaces verts. Il est aussi attentif aux phyllodactyles, ces lézards qui s’abritent dans les recoins des remparts du château d’If, qu’aux faucons qui nidifient sur les corniches de l’Arc de triomphe.
Tous les sites et monuments du CMN : www.monuments-nationaux.fr
Esquelbecq, un jardin flamand Les propriétaires de jardins privés sont souvent heureux d’en ouvrir les grilles aux visiteurs. En reprenant en main le château familial d’Esquelbecq, en 2015, Johan Tamer-Morael en a même fait une priorité. Outre le château, remarquable témoignage de l’architecture flamande du xviie siècle, le jardin est une curiosité en soi : avec son tracé Renaissance, il est le plus ancien de France. Sur un hectare, ses compartiments cadrent des allées en étoile bordées de buis taillés. Sa collection d’arbres fruitiers anciens montés en espaliers, de même que son potager de légumes oubliés et sa serre à vigne font l’admiration des amateurs et des connaisseurs. Au-delà, cinq hectares de parc paysager dessiné au xixe siècle serpentent vers une île et des rotondes de tilleuls. Johan et son association ne ménagent pas leurs efforts pour faire vivre ce domaine hors du temps. En 2019, plus 14 000 visiteurs ont assisté aux différents événements organisés au jardin : journée des plantes, ateliers de transmission de savoirs jardiniers, expositions, promenades aux flambeaux… •
Château d’Esquelbecq
Toutes les infos du château : www.chateau-esquelbecq.com
[1] C’est dans ce château que François Ier édicta, en août 1539, l’ordonnance dite « de Villers-Cotterêts » qui consacre, parmi d’autres articles, le français comme la langue officielle du royaume de France. N’ayant jamais été abrogée, cette ordonnance est notre plus ancien texte législatif.
[2] Un terrain public ou privé sur lequel le propriétaire s’engage à préserver et accueillir la biodiversité de proximité.
Pour Marcel Gauchet, le centième numéro de Causeur est l’occasion d’égrener les menaces qui pèsent sur la vie intellectuelle française. Il se livre ainsi à une réflexion sur des combats que nous devons impérativement et urgemment mener…
Heureusement que vous existez, chers amis de Causeur ! Vous me faites revivre, quand j’y songe rétrospectivement, l’ambiance de mes 20 ans, sous la double chape de plomb du gaullisme autoritaire et du verrouillage communiste dans l’espace intellectuel. Car ce n’était pas gai, les années 1960 avant Mai 68, contrairement à ce que nous raconte une légende nostalgique très mal inspirée. Relisez les souvenirs de Cavanna et son récit épique des démêlés de la petite bande du Hara-Kiri de l’époque avec les autorités garantes de la respectabilité bourgeoise et vous aurez une idée de ce qu’était le moralisme régnant. Et pour la minuscule frange d’ultra-gauche qui ne s’accommodait pas de la célébration de la patrie du socialisme, c’était la quasi-clandestinité. Une ou deux librairies discrètes qui diffusaient une poignée de revues confidentielles, l’unique kiosque du boulevard Saint-Michel où l’on venait de toute la France acheter L’Internationale situationniste. On n’était pas loin du samizdat des pays de l’Est. Les coupeurs de tête staliniens veillaient au grain, avec la complaisance des organes « sérieux », Le Monde en tête, déjà.
J’aurai au moins vécu l’explosion de ce carcan. Quel que soit le mal que l’on puisse penser, après coup, des imposteurs de la funeste « génération 68 », il faut lui reconnaître d’avoir imposé une incomparable liberté de la parole et de l’écrit. Je la croyais définitivement acquise, avec, de surcroît, dans la foulée, l’écroulement du mensonge totalitaire, mais aussi l’éradication des punaises de sacristie qui pourchassaient les manquements aux bonnes mœurs (je rappelle que Giscard a pu se faire élire, en 1974, en disqualifiant son concurrent de droite, Chaban-Delmas, pour cause de divorce).
Jamais deux sans trois
Grosse erreur. Nous voilà repartis dans un nouveau cycle de surveillance et de pénitence. La vertu revient à l’ordre du jour, grâce aux efforts conjugués de chaisières d’un genre inédit et de commissaires politiques improvisés, s’érigeant en gardiens de la moralité publique.
L’ami Jacques Julliard parle, à juste titre d’une « troisième glaciation », la glaciation wokiste, venant après la glaciation stalinienne et la glaciation maoïste. Il a parfaitement raison du point de vue de la mode intellectuelle. Sauf que la gravité de la situation ne s’arrête pas, pour le coup, à la scène intellectuelle. Il n’a fallu que quatre ou cinq ans, après tout, pour pulvériser les insanités maoïstes, qui n’avaient que très modérément pénétré la classe ouvrière, en dépit du labeur sacrificiel des missionnaires de l’École normale supérieure.
Ici, l’affaire est d’une tout autre envergure. Elle déborde de beaucoup l’agitation des esprits au Quartier latin, ou ce qu’il en reste. Il y va ni plus ni moins de l’établissement d’un nouveau système de contrôle social, pour reprendre un des concepts favoris des sociologues « critiques » de ma jeunesse, qui trouve enfin son application. Ils l’ont oublié dans l’entre-temps, c’est dommage. Ils voyaient ce fameux « contrôle social » là où il n’était pas, ils ne le voient pas maintenant qu’il crève les yeux et qu’il dispose en plus de bras armés sans commune mesure avec ceux du passé. Ce sont les GAFA qui se chargent désormais de la police de la pensée. Les multinationales sont à l’avant-garde de l’imposition du catéchisme de l’intouchable « diversité ». Grands médias et juges marchent main dans la main pour faire taire les « phobes » supposés qui ont le malheur de soulever des questions incongrues là où seule la dévotion inconditionnelle envers l’Autre sous toutes ses formes est admissible. Ce n’est pas à un simple moment de délire idéologique que nous avons affaire, mais à une entreprise de dressage des populations à grande échelle pour les adapter à un univers de consommateurs sans frontières.
D’aucuns voient dans cette vague de progressisme obligatoire les prémices d’un prochain totalitarisme. C’est aller trop loin. Mais ce qui est vrai, c’est que l’intimidation fonctionne avec une efficacité qui me stupéfie tous les jours. Elle confine les constats qui dérangent et les interrogations qui s’imposent dans les marges. Elle refoule la mal-pensance dans le secret des isoloirs et la protestation électorale. Soit la situation la plus malsaine qui se puisse concevoir pour la démocratie. Car la force de celle-ci réside dans la catharsis qu’opère la confrontation : les choses vont mieux lorsqu’elles peuvent être dites pour pouvoir être contredites. C’est l’opposé exact, soit dit au passage, des « safe spaces » réclamés par les enfants-rois de nos nurseries universitaires. En démocratie, il n’y a pas d’abris anti-contradiction.
La priorité des priorités, dans ce climat pesant, c’est de résister à l’intimidation. C’est de faire valoir en toute circonstance et indépendamment de toute allégeance le principe du libre examen. Voilà ce qui vous rend indispensables, chers amis de Causeur. Vous entretenez la flamme de l’esprit de liberté dans un paysage sinistré par le conformisme vindicatif des bons sentiments. Continuez à nous montrer qu’il est salutaire de discuter de tout et de rire de tout, sans anathème ni tabou.
Toute la presse, les grands et les petits médias, les chaînes de télé et les feuilles de chou, bruissent de conseils au président français.
Pour notre part, nous avons demandé son avis à un ancien président des États-Unis.
Il est clair qu’Emmanuel Macron veut entrer par la grande porte dans les livres d’histoire. Le soir de sa réélection, il a déclaré au Champ-de-Mars : « Les années à venir, à coup sûr, ne seront pas tranquilles mais elles seront historiques. » Rappelons au président réélu quelques fortes paroles d’un géant de l’humanité, prononcées par Abraham Lincoln devant le Congrès des États-Unis, lors de sa déclaration officielle de nouveau président après son élection du 6 novembre 1860 :
« Vous ne pouvez pas créer la prospérité en décourageant l’épargne. Vous ne pouvez pas donner de la force au faible en affaiblissant le fort. Vous ne pouvez pas aider le salarié en anéantissant l’employeur. Vous ne pouvez pas encourager la fraternité humaine en encourageant la lutte des classes. Vous ne pouvez pas aider le pauvre en ruinant le riche. Vous ne pouvez pas éviter les ennuis en dépensant plus que vous ne gagnez. Vous ne pouvez pas forger le caractère et le courage en décourageant l’initiative et l’indépendance. Vous ne pouvez pas aider les hommes continuellement en faisant pour eux ce qu’ils devraient faire eux-mêmes. »
La modernité implacable de ces paroles d’essence libérale prononcées il y a plus d’un siècle et demi ne devrait échapper à personne dans la France d’aujourd’hui.
Lincoln, qui a aboli l’esclavage et remporté la guerre de Sécession, restera éternellement dans l’histoire des États-Unis pour ces mots puissants, empreints de sagesse et d’humanité. Réélu en 1864, il fut assassiné en 1865 par un extrémiste sudiste. Formons le vœu que les mots de cet historique président américain, 162 ans après avoir été prononcés, puissent à nouveau résonner cette fois de l’autre côté de l’Atlantique, dans la patrie de La Fayette qui nous semble avoir un besoin vital de les entendre, de les adopter et de les mettre en pratique…