Ambiance bonne franquette, fameux petits plats mijotés et addition indolore, les relais routiers défendent les meilleures traditions de la gastronomie populaire. Chichiteux s’abstenir.


« Salauds de pauvres ! » Un demi-siècle après, la fameuse tirade de Jean Gabin dans La Traversée de Paris, de Claude Autant-Lara (1956), paraît prophétique, tant il est vrai que les obscurs bistrotiers auxquels elle était adressée, archétypes de cette « France moisie » que nos élites de droite et de gauche se sont ingéniées à détruire (et à remplacer) en toute bonne conscience, ont, de fait, complètement disparu de nos paysages urbains, ainsi que l’a bien montré le sociologue Pierre Boisard, spécialiste mondial du camembert1, dans son beau livre consacré à l’un des derniers vrais bistrots de la capitale : Le Martignac, rue de Grenelle, dans le VIIe (La Vie de bistrot, PUF, 2016).

Si le peuple a disparu, où est donc passée sa cuisine ? Étrangement, c’est la question que personne ne se pose dans « le milieu », les journalistes gastronomiques préférant cultiver le mythe d’une France « championne du monde de la bonne bouffe », alors que chacun sait que les auberges de campagne ne se fournissent plus que chez Metro et qu’y trouver une poule au pot digne de ce nom relève de la recherche ethnographique. Il est en fait devenu un tantinet réac de déplorer la raréfaction de ces lieux et de ces plats populaires, exactement comme il était franchouillard et populiste en 2001, aux yeux des Inrocks, sous la plume de Serge Kaganski, que le pauvre Jean-Pierre Jeunet fît un tableau idyllique et nostalgique de Montmartre dans Amélie Poulain au lieu de célébrer « la diversité » de Barbès comme il aurait dû le faire…

Nos derniers restaurants populaires

Avec le recul, il est frappant de voir à quel point, en gros, depuis L’Idéologie française de BHL (1981), les médias de gauche ont été mus par la haine et le mépris du populo, se faisant ainsi les complices et les alliés objectifs du capitalisme le plus agressif qui soit, en accord avec lui pour mettre au pas « la France moisie » (dixit Philippe Sollers) des petits commerçants et des patrons de bistrot (le Beauf de Cabu), des paysans, des flics et des curés. L’inénarrable Philippe Sollers (encore lui !) allant même, dans son aveuglement, jusqu’à ravaler les merveilleux vins de Bourgogne (trop typés « terroir » à son goût de Bordelais) au rang de vulgaires « vins de sauce » (du clos-vougeot à 180 euros la bouteille, moi, je veux bien en boire tous les jours !) au moment-même, coïncidence fabuleuse, où les gestionnaires américains des palaces parisiens décidaient de supprimer les postes de maîtres-sauciers dans leurs cuisines (alors que la sauce est le pilier de la cuisine française depuis Escoffier) afin de faire des économies au profit des sauces soja et ketchup… Autrefois, les chroniqueurs gastronomiques issus de la grande bourgeoisie (comme Curnonsky et Christian Millau) venaient s’encanailler dans des bistrots où ils retrouvaient avec plaisir le goût, l’odeur et la faconde du populo. Aujourd’hui, les « brèves de comptoir » appartiennent à notre patrimoine culturel et sont récitées au théâtre, comme si le peuple français était devenu un objet suffisamment éloigné dans le temps et l’espace pour être sympathique et acceptable.

Heureusement, il reste les routiers ! Nos derniers restaurants populaires. Jusque dans les années 1980, les camionneurs voyageaient avec le guide Michelin pour savoir où casser la croûte au bord de la route, mais comme ce guide a suivi le mouvement en se cantonnant à la gastronomie, ils se sont rabattus sur « leur guide », celui des Relais Routiers, créé en 1934, et qui ne recense pas moins de 1 000 adresses sur tout le territoire, dont 200 spécialement conseillées pour leur cuisine maison à prix imbattables (13 euros le menu en province). Fréquentés à l’origine uniquement par les chauffeurs, héros à la Zola, dont les camions Berliet, Renault et Willème étaient ouverts à tous les vents (car sans pare-brise) et dépourvus de radio et de couchette, ces établissements méconnus et méprisés font aujourd’hui l’objet d’un engouement extraordinaire de la part des touristes, mais aussi des locaux et même de certains gourmets qui y trouvent ce qui manque dans la plupart de nos restaurants aseptisés : l’accueil, la bonne humeur, le pince-fesse et la générosité !

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Octobre 2017 - #50

Article extrait du Magazine Causeur

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