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Etats-Unis: la radicalisation n’a plus de camp exclusif

Le dîner des correspondants: Cole Tomas Allen, le «Friendly Federal Assassin», et cette haine qui fabrique des loups solitaires


Etats-Unis: la radicalisation n’a plus de camp exclusif
Le président Trump, avec sa femme Melania sur sa droite et Weijia Jiang sur sa gauche, la présidente de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche, assistait à un tour de magie quand à l'extérieur de la salle le passage de sécurité a été forcé et que des coups de feu ont retenti, Washington, 26 avril 2026 © Agenzia Fotogramma/IPA/SIPA

Dans un courrier de revendication adressé à ses proches avant son passage à l’acte, le tireur de la soirée des correspondants de presse indiquait qu’il voulait s’en prendre à tous les responsables de l’administration Trump, à l’exception de Kash Patel, le directeur du FBI. Il chargeait le président américain: «Je ne suis plus disposé à permettre à un pédophile, un violeur et à un traître de me salir les mains de ces crimes». Détails. 


Le 25 avril, vers 20h25, dans la grande salle de bal du Washington Hilton – ce même hôtel où Ronald Reagan avait failli laisser la peau en 1981, l’Amérique mondaine et médiatique prenait son bain de glamour. Robes du soir, smokings, salade de petits pois et burrata, des milliers de convives en train de trinquer à la « liberté de la presse » quand les premiers coups de feu ont claqué près du point de contrôle de sécurité.

Friendly Federal Assassin

Donald Trump, assis à la table d’honneur aux côtés de Weijia Jiang, présidente de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche, a été évacué en urgence par le service de protection présidentielle. Melania a blêmi, les journalistes se sont jetés sous les tables, un agent a encaissé une balle en pleine poitrine – arrêtée net par son gilet pare-balles. Quelques minutes plus tard, le tireur gisait au sol, torse nu, menotté : Cole Tomas Allen, 31 ans, ingénieur mécanique sorti de Caltech en 2017, développeur indépendant de jeux vidéo (il a réalisé notamment un titre non violent nommé Bohrdom) et tuteur pour étudiants en prépa.

Le tireur Cole Tomas Allen arrêté par les forces de sécurité, à l’hôtel Washington Hilton. DR.

Ce que l’on sait, grâce aux premiers éléments de l’enquête et au texte envoyé à sa famille quelques minutes avant l’acte, est d’une clarté glaçante. Allen se présente comme le « Friendly Federal Assassin[1] ». Il vomit sur les « politiques » de l’administration Trump, cite les frappes américaines contre les bateaux de trafiquants de drogue dans le Pacifique oriental et, sans jamais nommer le président, reprend le lexique de la haine dominante : pédophile, violeur, traître. Pas de manifeste délirant à la Unabomber, pas de réseau, pas de cellule. Un loup solitaire, « individu très malade » et « taré » selon les propres mots de Trump, qui avait tout préparé : train Amtrak depuis la Californie via Chicago, réservation d’hôtel plusieurs jours à l’avance, étude des failles de sécurité. Aucun antécédent judiciaire à Los Angeles County. Ses anciens camarades de lycée ou d’université, stupéfaits, le décrivent comme un « génie borderline », « super stable », « le plus gentil de l’équipe ». Le genre de type dont on dit, après coup : « On ne l’aurait jamais vu venir. »

La soirée reprogrammée

Le dîner des correspondants – ce raout annuel où la presse de Washington, si prompte à dénoncer Trump le reste de l’année, se pavane en smoking avec le pouvoir s’est achevé dans la panique et l’annulation pure et simple. L’événement sera reprogrammé dans un mois.

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Trump, a tenu une conférence de presse depuis la Maison-Blanche deux heures plus tard. Il a salué le professionnalisme du service de protection présidentielle, ironisé sur ce « métier dangereux » qu’est celui de président, et relancé, une fois de plus, son projet de grande salle de bal sécurisée sur les pelouses de la Maison-Blanche : « Ce qui s’est passé hier soir est exactement la raison pour laquelle nous avons besoin d’une grande salle de bal sûre et sécurisée. »

Les complotistes sont de sortie

Et puis, fidèle à la liturgie américaine de la violence politique, les théories du complot ont jailli avant même que le sang ne sèche. Sur X (ex Twitter) et Bluesky, les accusations de « mise en scène », d’« opération sous faux drapeau » et les sweat-shirts IDF (armée israélienne) imaginaires ont inondé la toile. L’attentat aurait été monté pour justifier la salle de bal souhaitée à la Maison Blanche, gonfler les sondages, détourner l’attention de l’Iran ou de l’affaire Epstein… Comme si la réalité, un surdoué californien radicalisé par des années de rhétorique déshumanisante était trop banale, trop embarrassante pour être vraie. Ces théories ne naissent pourtant pas du vide. Elles prospèrent sur une défiance structurelle, nourrie par des années de narratifs officiels qui se sont effondrés les uns après les autres : le Russiagate, l’ordinateur de Hunter Biden, l’origine du Covid, les émeutes de 2020 qualifiées de « largement pacifiques ». Quand les institutions et la grande presse ont passé leur temps à traiter les sceptiques de complotistes pour mieux cacher leurs propres manipulations, il ne faut pas s’étonner que, face à un attentat anti-Trump, une partie de l’Amérique refuse d’emblée le récit du « loup solitaire ». C’est la rançon d’une crédibilité perdue.

C’est là que l’analyse se fait impitoyable. Car le vrai scandale, ce n’est pas l’acte d’un déséquilibré. C’est la promptitude avec laquelle une partie de l’opinion refuse le récit le plus évident : celui d’un homme nourri pendant des années à la détestation institutionnelle de Trump. Les formules qu’Allen reprend dans son texte ne sont pas sorties de son cerveau malade. Elles ont été martelées pendant une décennie dans les colonnes du New York Times, sur CNN, dans les tweets de stars et les discours de campagne. Quand on répète à longueur d’antenne qu’un adversaire politique n’est pas un rival mais un monstre existentiel, un danger pour la démocratie, un violeur en série, il arrive qu’un esprit fragile tire la conclusion logique. Avec une balle plutôt qu’un bulletin de vote.

3e tentative d’assassinat

Le service de protection présidentielle a fait son boulot : le président est vivant, Cole Tomas Allen a été immédiatement maîtrisé, inculpé et placé en détention fédérale. Il restera incarcéré en attendant la suite de la procédure. Pas de second Butler. Mais l’image restera gravée : ce dîner censé célébrer le quatrième pouvoir s’est terminé dans les cris, les tables renversées, le vin par terre et les menottes. L’Amérique, à force de polarisation, ne sait plus distinguer le débat de l’exécution. Et le contexte est lourd : Trump a déjà échappé à trois tentatives d’assassinat, tandis que la violence politique fait rage des deux côtés : assassinat de Charlie Kirk, de la députée démocrate Melissa Hortman et de son mari. La radicalisation n’a plus de camp exclusif, mais elle a désormais un visage précis quand elle vise le président. Cole Allen n’est pas un héros tragique. C’est un paumé certes brillant qui a choisi la violence plutôt que la parole. Ses motivations tiennent en quelques lignes de haine froide. Et cette haine n’est pas née dans le vide : elle est le fruit direct d’une culture de la détestation absolue que la gauche médiatique et culturelle a patiemment construite, brique après brique, depuis 2016. Comme l’a rappelé Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison-Blanche, « les mensonges délirants et les calomnies contre le président, sa famille et ses partisans ont conduit des gens fous à croire des choses folles, et ils sont inspirés à commettre des violences à cause de ces mots ». Tant qu’on refusera de le reconnaître, les loups solitaires continueront à naître de la parole publique déchaînée. 


[1] Sympathique assassin fédéral NDLR



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Étudiant à l'ESJ Paris

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