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Quand le rap franchit la limite pénale

Freeze Corleone: « J’arrive »


Quand le rap franchit la limite pénale
Issa Lorenzo Diakhaté dit Freeze Corleone Image: capture d'écran Youtube.

Après des accusations d’antisémitisme il y a quelques années, après avoir été viré par sa maison de disques Universal, le rappeur Freeze Corleone a été condamné lundi à quinze mois de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende pour apologie du terrorisme pour une chanson sortie en 2024, dans laquelle il s’identifie à l’auteur de l’attentat du 14 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais à Nice. Une « nouvelle étape vers l’infâme a été franchie » s’était alors indigné Éric Ciotti.


Freeze Corleone aime arriver. Et cela lui occasionne des soucis, en particulier une condamnation, le 27 avril dernier, par le Tribunal correctionnel de Nice à 15 mois de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende pour apologie du terrorisme. Relevons, en insistant sur le même verbe, les paroles de deux de ses chansons : « J’arrive dans l’rap comme un camion qui bombarde à fond sur la » (Haaland) et « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 » (Bâton rouge). Ce type de propos a provoqué des réactions institutionnelles et associatives. Il importe de se pencher sur chacune des phrases qui précèdent immédiatement les « J’arrive » de Freeze Corleone.  Dans le premier cas (Haaland), le vers « En défense j’suis Kalidou, t’es Lenglet, Burberry comme un grand-père anglais » accentue le rapprochement avec l’attentat terroriste du 14 juillet 2016 à Nice, dont nous commémorerons, dans deux mois et demi, le dixième anniversaire en présence des institutions de la République et des familles de victimes, le plus souvent regroupées en associations. Dans le second cas (Bâton rouge), le vers « L’objectif se rapproche » ouvre un lien textuel immédiat au programme d’Adolf Hitler, durant la période cauchemardesque du nazisme.

Une arrivée, nous apprend le Dictionnaire historique de la langue française, « signifie en général une action, le fait d’arriver, par quelque moyen que ce soit. » Freeze Corléone se meut ainsi vers des objectifs en arrivant. Il puise des références dans la violence paroxystique qui entraîne la mort collective: plus de huit dizaines de morts horribles, voici une décennie à Nice, et six millions d’êtres humains exterminés, voici plus de quatre-vingts ans en Europe.

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Dans les deux cas, la souffrance incommensurable et la mémoire constituent deux facteurs indissociablement ancrés chez les familles des victimes et, plus largement, au sein de nos sociétés. Freeze Corleone désigne, lorsqu’il arrive, des faits et des périodes emplies d’inhumanité criminelle et de chagrin qui ne cessera jamais. Aucune trace, même minime, de mauvaise conscience ou de compassion n’apparaît dans ses performances.

Les victimes des massacres, venant naturellement à l’esprit quand Freeze Corléone arrive, constituent – si l’on peut dire, mais il faut le mentionner – la matière première des textes qu’il interprète. L’expression est de Vladimir Jankélévitch, dans L’imprescriptible. Déchu, sous le régime de collaboration avec les nazis, de sa nationalité et de sa profession, résistant et humaniste, le philosophe savait de quoi il parlait.

Il est utile de préciser que l’extermination des Juifs par les nazis commença dans les camions, au cours des années 30 – pour reprendre des termes dans les deux textes de Freeze Corleone –,avant de prendre l’ampleur massive que l’on connaît avec certitude. Il convient aussi d’ajouter que la première victime de l’attentat de la Promenade des Anglais était une femme de confession musulmane, mère de plusieurs enfants, et que toutes les autres victimes, réunies dans une même tuerie collective, appartenaient à différentes religions. La barbarie piétina l’universel.

René Cassin, Niçois, juriste de la France Libre et indissociable de la Déclaration universelle des droits de l’homme, veilla, dans le préambule de ce texte, à promouvoir la dignité humaine face aux « actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité ». Nous commémorons cette année le cinquantième anniversaire de la disparition de celui qui fut aussi Prix Nobel de la Paix. A ce titre, il n’est pas indifférent de constater que l’ancien label de Freeze Corleone, précisément nommé Universal, décida de mettre en œuvre une rupture nette.

Or l’universel, la dignité et la conscience de l’humanité font bloc face à ce à quoi Freeze Corleone en arrive : le maniement – volontaire ? – de ce qui fait infiniment souffrir les familles des victimes. Serait-il un arriviste ? 



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Marc Benveniste est écrivain. Docteur en littérature comparée de l’Université Nice Côte d’Azur. Derniers ouvrages parus : André Migdal, poète de la Shoah et Rubinstein et Davidoff, chez Auteurs du Monde.

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