Pour Marcel Gauchet, le centième numéro de Causeur est l’occasion d’égrener les menaces qui pèsent sur la vie intellectuelle française. Il se livre ainsi à une réflexion sur des combats que nous devons impérativement et urgemment mener…
Heureusement que vous existez, chers amis de Causeur ! Vous me faites revivre, quand j’y songe rétrospectivement, l’ambiance de mes 20 ans, sous la double chape de plomb du gaullisme autoritaire et du verrouillage communiste dans l’espace intellectuel. Car ce n’était pas gai, les années 1960 avant Mai 68, contrairement à ce que nous raconte une légende nostalgique très mal inspirée. Relisez les souvenirs de Cavanna et son récit épique des démêlés de la petite bande du Hara-Kiri de l’époque avec les autorités garantes de la respectabilité bourgeoise et vous aurez une idée de ce qu’était le moralisme régnant. Et pour la minuscule frange d’ultra-gauche qui ne s’accommodait pas de la célébration de la patrie du socialisme, c’était la quasi-clandestinité. Une ou deux librairies discrètes qui diffusaient une poignée de revues confidentielles, l’unique kiosque du boulevard Saint-Michel où l’on venait de toute la France acheter L’Internationale situationniste. On n’était pas loin du samizdat des pays de l’Est. Les coupeurs de tête staliniens veillaient au grain, avec la complaisance des organes « sérieux », Le Monde en tête, déjà.
J’aurai au moins vécu l’explosion de ce carcan. Quel que soit le mal que l’on puisse penser, après coup, des imposteurs de la funeste « génération 68 », il faut lui reconnaître d’avoir imposé une incomparable liberté de la parole et de l’écrit. Je la croyais définitivement acquise, avec, de surcroît, dans la foulée, l’écroulement du mensonge totalitaire, mais aussi l’éradication des punaises de sacristie qui pourchassaient les manquements aux bonnes mœurs (je rappelle que Giscard a pu se faire élire, en 1974, en disqualifiant son concurrent de droite, Chaban-Delmas, pour cause de divorce).
Jamais deux sans trois
Grosse erreur. Nous voilà repartis dans un nouveau cycle de surveillance et de pénitence. La vertu revient à l’ordre du jour, grâce aux efforts conjugués de chaisières d’un genre inédit et de commissaires politiques improvisés, s’érigeant en gardiens de la moralité publique.
L’ami Jacques Julliard parle, à juste titre d’une « troisième glaciation », la glaciation wokiste, venant après la glaciation stalinienne et la glaciation maoïste. Il a parfaitement raison du point de vue de la mode intellectuelle. Sauf que la gravité de la situation ne s’arrête pas, pour le coup, à la scène intellectuelle. Il n’a fallu que quatre ou cinq ans, après tout, pour pulvériser les insanités maoïstes, qui n’avaient que très modérément pénétré la classe ouvrière, en dépit du labeur sacrificiel des missionnaires de l’École normale supérieure.
Ici, l’affaire est d’une tout autre envergure. Elle déborde de beaucoup l’agitation des esprits au Quartier latin, ou ce qu’il en reste. Il y va ni plus ni moins de l’établissement d’un nouveau système de contrôle social, pour reprendre un des concepts favoris des sociologues « critiques » de ma jeunesse, qui trouve enfin son application. Ils l’ont oublié dans l’entre-temps, c’est dommage. Ils voyaient ce fameux « contrôle social » là où il n’était pas, ils ne le voient pas maintenant qu’il crève les yeux et qu’il dispose en plus de bras armés sans commune mesure avec ceux du passé. Ce sont les GAFA qui se chargent désormais de la police de la pensée. Les multinationales sont à l’avant-garde de l’imposition du catéchisme de l’intouchable « diversité ». Grands médias et juges marchent main dans la main pour faire taire les « phobes » supposés qui ont le malheur de soulever des questions incongrues là où seule la dévotion inconditionnelle envers l’Autre sous toutes ses formes est admissible. Ce n’est pas à un simple moment de délire idéologique que nous avons affaire, mais à une entreprise de dressage des populations à grande échelle pour les adapter à un univers de consommateurs sans frontières.
D’aucuns voient dans cette vague de progressisme obligatoire les prémices d’un prochain totalitarisme. C’est aller trop loin. Mais ce qui est vrai, c’est que l’intimidation fonctionne avec une efficacité qui me stupéfie tous les jours. Elle confine les constats qui dérangent et les interrogations qui s’imposent dans les marges. Elle refoule la mal-pensance dans le secret des isoloirs et la protestation électorale. Soit la situation la plus malsaine qui se puisse concevoir pour la démocratie. Car la force de celle-ci réside dans la catharsis qu’opère la confrontation : les choses vont mieux lorsqu’elles peuvent être dites pour pouvoir être contredites. C’est l’opposé exact, soit dit au passage, des « safe spaces » réclamés par les enfants-rois de nos nurseries universitaires. En démocratie, il n’y a pas d’abris anti-contradiction.
La priorité des priorités, dans ce climat pesant, c’est de résister à l’intimidation. C’est de faire valoir en toute circonstance et indépendamment de toute allégeance le principe du libre examen. Voilà ce qui vous rend indispensables, chers amis de Causeur. Vous entretenez la flamme de l’esprit de liberté dans un paysage sinistré par le conformisme vindicatif des bons sentiments. Continuez à nous montrer qu’il est salutaire de discuter de tout et de rire de tout, sans anathème ni tabou.
Toute la presse, les grands et les petits médias, les chaînes de télé et les feuilles de chou, bruissent de conseils au président français.
Pour notre part, nous avons demandé son avis à un ancien président des États-Unis.
Il est clair qu’Emmanuel Macron veut entrer par la grande porte dans les livres d’histoire. Le soir de sa réélection, il a déclaré au Champ-de-Mars : « Les années à venir, à coup sûr, ne seront pas tranquilles mais elles seront historiques. » Rappelons au président réélu quelques fortes paroles d’un géant de l’humanité, prononcées par Abraham Lincoln devant le Congrès des États-Unis, lors de sa déclaration officielle de nouveau président après son élection du 6 novembre 1860 :
« Vous ne pouvez pas créer la prospérité en décourageant l’épargne. Vous ne pouvez pas donner de la force au faible en affaiblissant le fort. Vous ne pouvez pas aider le salarié en anéantissant l’employeur. Vous ne pouvez pas encourager la fraternité humaine en encourageant la lutte des classes. Vous ne pouvez pas aider le pauvre en ruinant le riche. Vous ne pouvez pas éviter les ennuis en dépensant plus que vous ne gagnez. Vous ne pouvez pas forger le caractère et le courage en décourageant l’initiative et l’indépendance. Vous ne pouvez pas aider les hommes continuellement en faisant pour eux ce qu’ils devraient faire eux-mêmes. »
La modernité implacable de ces paroles d’essence libérale prononcées il y a plus d’un siècle et demi ne devrait échapper à personne dans la France d’aujourd’hui.
Lincoln, qui a aboli l’esclavage et remporté la guerre de Sécession, restera éternellement dans l’histoire des États-Unis pour ces mots puissants, empreints de sagesse et d’humanité. Réélu en 1864, il fut assassiné en 1865 par un extrémiste sudiste. Formons le vœu que les mots de cet historique président américain, 162 ans après avoir été prononcés, puissent à nouveau résonner cette fois de l’autre côté de l’Atlantique, dans la patrie de La Fayette qui nous semble avoir un besoin vital de les entendre, de les adopter et de les mettre en pratique…
On nous avait vendu l’Europe comme le bouclier anti-nationaliste qui instaurerait une paix définitive sur un continent labouré par deux guerres mondiales. Nous sommes aujourd’hui forcés d’abandonner ce rêve simpliste : à la remorque des Etats-Unis, l’Europe cherche la guerre, et fait de son mieux pour la provoquer, estime notre chroniqueur.
Jean Monnet, heureux lascar qui, né en 1888, avait eu l’avantage indéniable de connaître deux guerres mondiales sans en faire lui-même aucune, nous avait vendu la création de l’Europe CEE comme un remède définitif au choc des nations. Banquier aux Etats-Unis à partir des années 1920, promoteur d’une fusion France-Grande-Bretagne (si !) comme aux plus beaux temps de la Guerre de Cent ans, il est resté le petit télégraphiste des Etats-Unis, comme disait De Gaulle qui ne l’aimait guère. Monnet avait refusé de se joindre au projet de « France libre », car il pensait plus utile de se mettre sous la houlette des Anglo-saxons.
La Troisième Guerre mondiale sur les rails ?
Il se fit après-guerre le promoteur d’une Communauté Européenne de Défense, qui mit le Général en fureur et que Mendès-France refusa sagement d’entériner. La création de la CEE, et le ralliement de l’Allemagne à l’OTAN en préambule du Traité de l’Élysée en 1963, c’est l’œuvre de Monnet. Et la décision européenne d’armer l’Ukraine et d’intervenir en douce dans le conflit qui l’oppose à la Russie (le Timesaffirme que des commandos britanniques sont déjà à l’œuvre là-bas), c’est encore, à distance, l’œuvre de Monnet.
Plus de guerres ? Ah oui ? L’UE vient d’envoyer pour 450 millions d’euros d’armes à l’Ukraine — et des instructeurs pour aider les Ukrainiens à s’en servir, tout comme les Etats-Unis avaient envoyé des « conseillers » au Vietnam… La Troisième Guerre mondiale est sur les rails, et ceux qui pensent encore que c’est « la faute aux Russes » devraient réviser le jeu des alliances et des tutelles depuis cinquante ans — en particulier la décision de Sarkozy de rejoindre le commandement intégré de l’OTAN, et l’incitation faite à l’Ukraine en 2014 de rejoindre une alliance commandée par les Etats-Unis.
L’Allemagne, tremplin des forces américaines en Europe
À noter que la guerre déclenchée par l’OTAN contre la Serbie à partir de 1999 n’a pas fait bouger un cil à la communauté européenne, qui a applaudi le bombardement de Belgrade et les secours envoyés aux musulmans bosniaques, qui servent aujourd’hui de tête de pont aux menées islamistes et à tous les trafics — d’armes et de d’organes en particulier. Carton plein.
Non que je m’indigne de cette supervision américaine de l’OTAN. Il est assez logique, dans une entreprise, de laisser le gros actionnaire décider de tout — n’en déplaise aux petits. Mais le matraquage médiatique sur les exactions de l’armée russe (les soldats ukrainiens, eux, ne violent et ne tuent personne — d’ailleurs ils font des prisonniers de guerre auxquels ils ne pensent même pas à mettre une balle dans la tête) parviendra sans doute à nous convaincre qu’il faut intervenir de façon plus directe dans le conflit.
Mais je m’interroge sur la façon dont certains politiques — Macron en tête — vont s’écriant « L’Europe ! L’Europe ! L’Europe ! » comme si c’était un bouclier face à la rivalité américano-russe, alors que nous sommes juste le doigt entre l’écorce et l’arbre. Que les mêmes partis qui dominent la France soient nos mandataires à Bruxelles est un mélange des genres inquiétant : pourquoi défendraient-ils ici une indépendance nationale qu’ils récusent là-bas ?
La nation a été la grande absente des récentes élections. La nation et la République, et ce qui les constitue — l’histoire et la culture. Ni Marine Le Pen, qui faute de culture a renoncé à contester l’Europe, ni Eric Zemmour, libéral dans l’âme et qui pense que le libre-échange n’entre pas en conflit avec l’indépendance, ne sont de vrais républicains. Les vrais républicains, ce sont ceux qui à Valmy se sont opposés aux armées coalisées qui voulaient faire l’union européenne sur le dos de la Révolution. Ce sont ceux qui ont lutté contre l’Allemagne — pas ceux qui plus tard ont léché le cul du Deutsche Mark tout-puissant, ou consenti à ce que l’euro soit défini par rapport à ce même Deutsche Mark, sous prétexte de faciliter la réunion des deux Allemagnes — un joli tremplin pour les forces américaines présentes en Europe.
Notre stabilité menacée
Les États-Unis n’ont jamais consenti à une Europe indépendante. Ils mènent une politique de blocs et, dans leur anti-soviétisme perpétué, préconisent l’entrée en guerre des Européens — sans risque pour eux-mêmes. Ça me rappelle la façon dont les seigneurs des guerres médiévales envoyaient la piétaille se faire massacrer en leur lieu et place.
J’explique dans mon dernier livre sur l’école que les Européanistes disciples de Monnet, Giscard and co., ont modifié les programmes scolaires, dans l’étude de la langue ou en histoire, de façon à ce que les petits Français soient dépossédés d’un héritage millénaire. Ils préféraient de très loin des « communautés » qui éclatent le pays façon puzzle à une France unie et forte. Le boulot est fait : désormais, les Français, à quelques exceptions près, sont prêts à admettre qu’il est nécessaire d’aller faire la guerre à l’Est — et d’y mourir, pour la plus grande joie d’Américains qui benoîtement s’offrent à nous vendre du gaz ou du pétrole au prix fort. C’est ce jeu avantageux que défendent parfois à leur insu tous ceux qui aujourd’hui, prêchent un interventionnisme lourd. Le marché a-t-il besoin d’un conflit majeur pour se revitaliser ? Ou plus simplement, la volonté de puissance des Américains et des Russes aura-t-elle raison de la stabilité (relative, mais stabilité quand même) des soixante-dix dernières années ? Quand Paris sera bombardé, nous aurons la réponse.
Le mépris du président russe pour l’Occident, joint à celui des islamistes et à un moindre degré des Chinois, devrait réactiver la vieille question qui hante périodiquement les esprits depuis la parution en 1918 du Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler : à supposer que l’Occident perde en effet de son influence sur la scène internationale, sommes-nous pour autant des « décadents » ? La manière dont Spengler évaluait ce déclin n’avait rien d’un jugement moral et découlait de sa vision « morphologique » de l’Histoire universelle : si chaque culture est comparable à un organisme qui naît, croît et enfin meurt, il n’y a pas lieu de déplorer la disparition de telle ou telle d’entre elles qui s’éteint aussi – mais ce n’est là qu’une cause occasionnelle – des faiblesses qui sont les siennes. Ainsi Michel Onfray reste-t-il à sa manière spenglérien quand il inscrit la décadence à ses yeux inéluctable de l’Occident dans un cycle cosmique au regard duquel elle n’a rien de tragique (Décadence, 2016) [1]. Mais il l’est déjà moins quand il reconnaît, au cours d’un dialogue avec Eric Zemmour [2], que la fragilité intérieure d’une culture attire les envahisseurs, sans aller toutefois jusqu’à penser comme son partenaire qu’on n’est plus en mesure de distinguer amis et ennemis dès lors que l’Autre a toujours raison. De ce dialogue brillant et courtois il ressort finalement que ces deux points de vue sont complémentaires, et que la décadence commence quand on accepte d’utiliser les mots de ses adversaires.
L’invasion de l’Ukraine va-t-elle donc faire comprendre aux Européens, et aux Français en particulier, qu’ils vont devoir cesser d’osciller entre attendrissement humanitaire et pulsions va-t-en-guerre s’ils veulent trouver la réponse adéquate face à un ennemi cynique et déterminé, mais plus encore face à eux-mêmes et à l’héritage culturel et spirituel qui leur a été légué ? Par sa violence même, et les menaces directes qu’elle fait peser sur l’Europe, la crise actuelle confronte les Occidentaux à un choix crucial qui ne se limite ni à un cas de conscience moral (peut-on laisser les Ukrainiens se faire massacrer ?) ni à une option stratégique : jusqu’où aider l’Ukraine sans déclencher un conflit mondial ? Si ces questions bien évidemment se posent, les réponses qu’elles appellent seront faussées, et engendreront d’autres catastrophes, si elles ne conduisent pas les Occidentaux à reprendre en main l’évaluation de leur propre « décadence », si tant est que ce mot se justifie et corresponde tant soit peu à l’image que s’en font leurs ennemis.
Car la décadence n’est ni une chute brutale ni un abaissement volontaire ou subi. C’est d’abord un déclin qui n’est vécu comme une déchéance que si on le rapporte à l’ordre de grandeur qu’on s’est soi-même donné, et qu’on estime en danger. Tous ceux qui voient dans la décroissance une arme contre la régression économique qui menace les sociétés libérales ne vivent pas ce recul de la consommation comme une décadence. Les dictateurs par contre justifient leurs exactions en prétextant qu’ils ne font qu’exterminer des « décadents » qui déshonorent l’humanité dont ils pensent être quant à eux les plus purs représentants. Sans donc aller jusqu’à penser que la décadence n’a pas plus de réalité objective que l’insécurité qui se limiterait en fait au ressenti qu’on en a, force est de constater que des bilans objectifs ne suffisent pas à restaurer ou à détruire l’estime qu’un individu ou un peuple peut avoir de soi. Autant le déclin renvoie à l’état antérieur qui permet de l’évaluer et parfois de le chiffrer, autant la décadence est une forme de dépression qui touche le cœur même d’un être et affaiblit sa volonté d’exister.
Pour se défendre d’être « décadents » les Européens, et les Français les premiers, ne pourront pas éternellement brandir les fameuses « valeurs » dont ils sont si fiers – démocratie, liberté, laïcité – quitte à oublier que leurs ennemis peuvent eux aussi se prévaloir de valeurs pour lesquelles ils sont même prêts à mourir. La vraie question est de savoir si nos valeurs nous ont rendus plus valeureux, plus courageux et plus dignes à nos propres yeux, et au regard de ce qu’a pu signifier « être européen » dans des temps pas si lointains. Le regard admiratif porté sur le courage des Ukrainiens en dit long sur la nostalgie de voir se lever des héros qui sauveraient l’honneur d’une Europe aussi affaiblie par ses lâchetés que par des « valeurs » qu’elle ne parvient plus à incarner. Quelles leçons peut bien donner au monde la démocratie française, menacée de l’intérieur comme elle l’est aujourd’hui ? Les échecs en temps de paix ne se transforment pas magiquement en exploits valeureux grâce à la guerre ; et le vrai défi après la Seconde Guerre mondiale était pour les Européens d’inventer une voie nouvelle entre le pacifisme qui fit le jeu de Hitler, et un héroïsme belliqueux qui ne laisserait aucune chance à la force spirituelle que la culture occidentale peut encore transmettre à qui voudra la faire sienne. On ne saurait donc demander aux peuples européens de nouveaux sacrifices quand on n’a pas été capable de faire fructifier ceux déjà consentis et, comme l’écrivait Ernst Jünger en 1943 dans La Paix, « l’Europe peut devenirune patrie sans détruire pour autant les pays et les terres natales ».
Que Vladimir Poutine ait choisi d’incarner le Grand Inquisiteur plutôt que le Prince Mychkine est son affaire, qui ne nous dispense pas de tirer les leçons de cette terrible Légende imaginée par Dostoïevski dans Les frères Karamazov. Tout y est dit du renoncement à toute forme de grandeur qui pourrait bien, si nous y consentions, faire de nous des « décadents » monnayant leur souveraineté contre une quiétude grégaire. La plupart des élections se sont jouées jusqu’à présent sur l’idée que les différents candidats se faisaient du progrès. Mais comment repousser le spectre de la décadence si la préservation de la souveraineté n’est plus considérée comme le seul authentique progrès qui contient en soi tous les autres ?
Emmanuel Macron n’a pas su lutter contre l’islamisme. Au lieu d’imposer des mesures radicales pour stopper cette idéologie djihadiste qui gangrène notre société, le « en même temps » présidentiel l’a laissé prospérer.
Depuis les attentats islamistes de mars 2012, commis par Mohammed Merah, l’opinion publique française cherche, avec civisme et retenue, à comprendre les ressorts de la violence islamiste, à trouver les mots justes pour nommer le mal et le combattre, par les seuls moyens dont dispose notre démocratie éprouvée.
Bilan d’une décennie fatale
En dix ans, au rythme des attaques au couteau, des véhicules-béliers et des tirs à la kalachnikov au cri d’« Allahou akbar », on a lu toutes sortes d’analyses – thèse fumeuse du « loup solitaire », psychiatrisation de prétendus « déséquilibrés » –, pour converger difficilement vers la thèse plus réaliste du « djihadisme d’atmosphère », avancée par Gilles Kepel. Toutefois, ces délires islamo-gauchistes ont la peau dure, refusant par idéologie ou clientélisme de constater la « radicalisation de l’islam » dans bien des territoires – Roubaix, Tourcoing, Grenoble, Trappes, Stains, Denain, Liévin, Lille, Nice, Décines, Mulhouse, Dijon, Béziers, Lunel, Besançon, Bordeaux, Valence, Lyon, Le Havre, Saint-Denis, Maubeuge et j’en passe.
À la veille de l’élection présidentielle, le thème de l’islam (refoulé par l’invasion de l’Ukraine) s’impose avec force. Et pas seulement parce que des candidats de droite, en particulier Éric Zemmour, en parlent ouvertement. Si les citoyens français n’opposent pas encore la violence à la violence malgré les attaques, les provocations et les intimidations, ils n’en sont pas moins inquiets de ce que pourrait être le visage culturel de la France de demain. Ils le font savoir. Il faut agir avant qu’il soit trop tard. Il suffirait d’un Bataclan à l’envers, d’un Christchurch quelque part dans l’Hexagone, pour que tout bascule. Le risque de la guerre civile, déjà en gestation pour autrui sur le sol français, est à prendre très au sérieux. D’autant que cet « autrui » est désormais connu, identifié et nommé.
Les candidats aux prochaines élections (présidentielle et législatives) doivent prendre l’engagement de terrasser ce mal à la racine. Il ne s’agit pas seulement de surveiller et contrer le « djihadisme d’atmosphère » mais, plus globalement, de s’attaquer à sa matrice nourricière et son réseau associatif : l’islamisme d’atmosphère. On ne peut que regretter le temps perdu durant les deux mandatures précédentes. Il a fallu attendre le 25 avril 2019, presque à mi- mandat, pour que le président de la République s’exprime, enfin, sur la laïcité. Ce jour-là, Emmanuel Macron a promis d’être « intraitable » face à « l’islam politique qui veut faire sécession avec notre République ». Le président a trouvé des mots justes pour réaffirmer son plein attachement à la loi de 1905. Le ton grave, il a, enfin, nommé l’islam politique et pointé du doigt le communautarisme qu’il engendre et la sécession qu’il risque d’entraîner.
Cependant, « en même temps » et malgré les alertes, son parti, à l’approche des municipales de 2020, s’est laissé infiltrer par de jeunes islamistes redoutables qui ont fait perdre le Nord au Parti socialiste, notamment dans le Denaisis et dans le Valenciennois. Le 29 mai 2019, son ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a rompu le jeûne du mois de ramadan, dans le fief d’un frère musulman établi à Strasbourg, en terre concordataire. Pis, Emmanuel Macron lui-même et son Premier ministre, Édouard Philippe, étaient bel et bien annoncés en ouverture et en clôture de la Conférence internationale de Paris pour la paix et la solidarité, qui s’est tenue au palais Brongniart le 17 septembre 2019. Cette conférence était organisée par la LIM (Ligue islamique mondiale) un puissant outil islamiste prosélyte, créé en 1962, avec l’appui de l’Arabie saoudite, par une coalition fréro-salafiste transnationale à laquelle appartenait un certain Saïd Ramadan, gendre d’Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, et père des sulfureux Hani et Tariq Ramadan.
Au cours de l’année 2020 (marquée par le début des restrictions démesurées des libertés individuelles pour cause de Covid), les services de renseignement ont pu, fort heureusement, neutraliser et déjouer plusieurs attentats terroristes mais le bilan reste lourd à Villejuif, Romans-sur-Isère, Colombes, Conflans-Sainte-Honorine ainsi qu’à la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption de Nice. En 2021, l’attentat au commissariat de Rambouillet a de nouveau posé la question de la relation entre l’immigration maghrébine et/ou subsaharienne et l’islamisme qui tue. « Le risque zéro n’existe pas. » On connaît la chanson.
Le bilan du quinquennat d’Emmanuel Macron est donc en dessous des attentes alors que la situation exige des mesures radicales pour déraciner, à court terme, l’idéologie islamiste du terreau français. Certes, il y a eu le discours présidentiel du 2 octobre 2020, aux Mureaux, sur le thème de la lutte « contre les séparatismes », ainsi que celui du 21 octobre 2020, prononcé à la Sorbonne lors de l’hommage national à Samuel Paty. Il y a eu son explication devant un journaliste de la chaîne qatarie Al-Jazeera, le 31 octobre 2020. On a mis en place une Charte des principes pour l’islam de France, fermé quelques mosquées dites « salafistes », dissous quelques associations, comme Baraka City et le CCIF, et expulsé quelques imams radicaux – mais pas tous. Dix mois après la décapitation du professeur Samuel Paty, on a voté et promulgué la « loi du 24 août 2021, confortant le respect des principes de la République ».
Toutefois, l’exécutif macronien continue sur la voie pernicieuse du « en même temps », en mettant en place une nouvelle instance dite représentative de « l’islam de France », à travers un nouveau forum, le Forif, remplaçant feu le CFCM. Au vu de sa composition et de ses axes d’action connus à ce jour, cet organisme s’inscrit dans la continuité du projet islamiste global, mais sous un aspect à dessein plus disséminé et plus décentralisé. On notera la présence en son sein de nombreux activistes fréro-salafistes, connus des services de l’État ; leurs fédérations de tutelle quadrillent toujours l’Hexagone, de Paris à Marseille, de Lille à Lyon, de Strasbourg à Bordeaux. Ils infiltrent le Forif et ses antennes départementales au service de la maison-mère de l’hydre islamiste, les Frères musulmans, qui, curieusement, n’a été ni dissoute ni interdite par Emmanuel Macron et par son ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin. Cerise sur le gâteau, la majorité LREM à l’Assemblée nationale, soutenue par une partie du gouvernement, a refusé un amendement du Sénat visant à interdire les signes et tenues religieux ostentatoires « lors des compétitions sportives organisées par les fédérations sportives » Les « hidjabeuses » peuvent jubiler !
Pour un nouveau paradigme
Face à l’islamisme, les demi-mesures sont néfastes. Ce contre-projet culturel et civilisationnel œuvre d’arrache-pied pour désunir la France et déconstruire sa civilisation millénaire judéo-chrétienne et gréco-romaine, pour la remplacer, ou du moins, pour la concurrencer par un autre récit identitaire qui n’a plus besoin de se dissimuler derrière le slogan fumeux du « vivre-ensemble ». Ce ne doit pas être un défi à relever parmi d’autres, mais une priorité absolue.
Il faut impérativement changer de paradigme et de stratégie dans la lutte contre l’hydre de l’islam politique. L’État n’a plus à se soucier de la mise en place ou de la structuration du mal nommé « islam de France ». Son devoir est de protéger les Français, tous les Français. Cela implique de neutraliser et dissoudre jusqu’à la dernière petite structure des forces islamistes qui agissent en réseau, parfois en toute impunité, souvent avec la complicité d’élus et de hauts fonctionnaires. Les citoyens français de confession musulmane n’ont jamais donné mandat aux élus de la République, que ce soit au plan local ou national, pour structurer l’islam ou choisir leurs prétendus « représentants ». Les citoyens français de confession musulmane sont d’abord des citoyens et, à ce titre, leurs représentants sont les élus de la République. Une évidence.
La méconnaissance de la nature même de l’islam, une religion sans papauté, sans rabbinat, sans Églises, a conduit l’État à une succession d’erreurs d’appréciation et d’action. Les gouvernements successifs, du Corif au Forif, de 1990 à 2022, de Pierre Joxe à Gérald Darmanin, pensaient et pensent toujours, à tort, que « la » solution est d’offrir aux citoyens français musulmans « une structure représentative » de l’islam qui ferait émerger des « interlocuteurs officiels », sur le modèle du Consistoire juif. Ces tentatives n’ont abouti qu’à renforcer et notabiliser, d’un côté, les représentants des islams consulaires, algérien, marocain et turc, et de l’autre, les intégristes fréro-salafistes pilotés et télécommandés depuis l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweït et la Turquie.
Pire, force est de constater que depuis 1990, la violence djihadiste s’est répandue sur tout le territoire au même rythme que les revendications séparatistes liées au voile à l’école et à l’université, au burkini sur les plages, aux créneaux non mixtes dans les piscines, au « hallal » dans les cantines scolaires et aux carrés musulmans dans les cimetières. Et ce sont bel et bien des composantes du CFCM, des Frères musulmans se tenant main dans la main avec des responsables de la Grande Mosquée de Paris, appuyés par une puissance étrangère, la LIM wahhabite saoudienne, qui ont, dès 2006 (puis en 2012), accroché des cibles dans le dos des journalistes de Charlie Hebdo, avant que les frères Kouachi finissent la tâche mortifère, un 7 janvier 2015.
La tenaille islamiste
La République nourrit le monstre qui s’apprête à la dévorer. Par aveuglement, elle s’est laissé prendre entre les deux mâchoires d’une tenaille islamiste puissante : la branche politique et la branche djihadiste sont attachées l’une à l’autre par le même axe idéologique. Le front office de la diplomatie religieuse des monarchies pétrodollars se sert, au besoin, du back office djihadiste pour consolider ses acquis, entretenir la terreur et exercer un chantage implicite à la stabilité. Et le soft power de Mohammed bin Abdul Karim al-Issa, vient appuyer le « hard power » des réseaux terroristes d’al-Qaïda et du groupe État islamique, malgré les démarcations apparentes de circonstance. Cette tenaille islamiste connaît les failles du système. Le 14 juillet 2016, le jour de la fête nationale, le terroriste islamiste tunisien Mohamed Lahouaiej-Bouhlel fonce avec un camion-bélier sur une foule à Nice tuant 86 personnes. Un mois plus tard, c’est une affaire du burkini islamiste, sur une plage de Nice, qui défraye la chronique grâce au concours victimaire de la LDH islamo-gauchiste et du CCIF fréro-salafiste…
L’État français, comme tétanisé, n’apprend pas de ses erreurs. Instaurer une autorité islamique de tutelle comme le Forif au sein de la République, c’est aider volontairement le Qatar et l’Arabie saoudite à influencer davantage les citoyens musulmans pour les transformer en une sorte de cinquième colonne. Au contraire, la France doit soutenir l’émancipation des Français de confession musulmane, sunnites comme chiites. L’islam en France doit connaître son moment Spinoza.
Aucune structure officielle ne peut être le porte-parole des Français musulmans. Aucune structure religieuse ne saurait être un corps intermédiaire entre l’État et les citoyens français musulmans. Qu’il faille un organisme indépendant pour gérer le mobilier et l’immobilier du culte musulman, fort bien, mais certainement pas un conseil ou un forum pour dire le dogme, surveiller la morale et dicter les règles canoniques de la « charia des minorités ».
Le monde arabe regarde la France. Si depuis plusieurs siècles, des théologiens et juristes musulmans ont usurpé le pouvoir du politique pour asservir les peuples, le monde arabe se défait sous nos yeux, petit à petit, avec courage et détermination, des jougs de l’islamisme et de la pression des imams. Les « musulmanités » sont en train de remporter des batailles, l’une après l’autre, face à l’islamisme. Là-bas, y compris en Arabie saoudite, l’émancipation est en marche. Instaurer une autorité islamique en France, c’est offrir une assurance-vie à l’islam politique.
Le devoir de l’État, c’est de sanctionner les imams sulfureux, pas de former les imams, ni de leur donner des « certificats de laïcité », ni de fermer les yeux quand la LIM wahhabite saoudienne leur fait signer ses chartes et mémorandums inspirés du Coran et encore moins de lui offrir une succursale made in France à Lyon. Le devoir de l’État, c’est d’appliquer la loi garantissant le caractère laïque des cimetières municipaux, pas de faciliter aux islamistes l’accès à des « carrés musulmans » et faire ainsi triompher le séparatisme même après la mort. C’est aussi d’interdire la maltraitance de tous les enfants, en interdisant et pénalisant le voilement des fillettes et les mutilations génitales, circoncision comme excision, pas de garantir la « sécurité spirituelle » des Français musulmans.
Face à l’islam politique, l’État doit assumer sans trembler ses devoirs régaliens. Sa stratégie devra être construite autour du triptyque : surveiller, isoler, sanctionner. La première réponse est, sans conteste, d’ordre sécuritaire. Tout ce que le droit permet doit être fait. Et si l’état actuel du droit comporte encore des failles, le législateur doit les combler. En France, si en nombre absolu, les islamistes sont minoritaires, leur récit idéologique identitaire, lui, bénéficie d’un quasi-monopole dans presque toutes les mosquées et dans la majorité des familles musulmanes, ce qui ne facilite pas la tâche aux services de l’État : toute attaque contre l’islamisme est très vite instrumentalisée par le réseau fréro-salafiste national et transnational comme une attaque contre l’islam et contre les musulmans. Au lieu de faire le procès de l’islamisme, on fait le procès de la France.
Par conséquent, l’État français doit laisser les Français, musulmans ou non, s’occuper des débats d’idées pour faire bouger les lignes d’un islam en crise existentielle. La République n’a pas à se soucier de l’avenir de l’islam, de la formation des imams ou des coûts d’entretien des mosquées-cathédrales. Si cette religion devait perdre des fidèles ou même disparaître, si une pénurie d’imams pointait son nez, eh bien qu’il en soit ainsi. La République n’a pas à être le gardien du temple islamique.
La deuxième réponse est sociétale
Il est évident que l’État seul ne peut pas grand-chose face à l’islamisme sans l’implication véritable des trois pouvoirs démocratiques, de toutes les institutions régaliennes, des organisations gouvernementales et non gouvernementales, ainsi que des forces de la société civile et de l’économie, bref, de toute la société. C’est l’affaire de tous.
Si l’islamisme est une somme de ruptures par rapport à la société française occidentale qu’il maudit, il est surtout la convergence silencieuse de toutes les continuités souterraines de la société de remplacement qu’il construit.
Le séparatisme islamiste, prêché lors des sermons de vendredi, trouve ses échos et ses représentations dans le voile d’une élève-avocate à l’école de formation des barreaux de Paris, dans le fichu sur la tête d’une candidate de l’émission « The Voice » sur TF1, dans le CNRS qui se laisse infiltrer par l’idéologie islamo-gauchiste, dans le burkini sur des plages de Nice, dans les créneaux non mixtes dans des piscines à Grenoble, dans le « hijab-running » de Decathlon, dans les produits de la finance islamique du Crédit agricole, dans le refus d’un rappeur bling-bling converti à l’islam de souhaiter « bonne année » aux Français, dans les rayons « hallal » qui pullulent dans les grandes surfaces, dans les menaces contre des enseignants peu soutenus par leur hiérarchie, dans les poupées sans visage à Roubaix…
D’ailleurs, l’analyse attentive des raisons de l’émergence de territoires conquis par l’islamisme, à Roubaix ou à Trappes, conduit à observer plusieurs facteurs concomitants : une masse démographique de musulmans, un ou plusieurs lieux de culte, des financements opaques, des élus clientélistes, une presse locale aux abonnés absents ou pire, complaisante, des représentants d’autres confessions prêtant leur caution morale aux islamistes par le biais du dialogue interreligieux, des acteurs économiques qui s’adaptent à la demande communautariste, des dealers de drogue qui font régner la peur dans les halls d’immeuble, une police nationale et/ou municipale empêchée par des injonctions administratives contradictoires… En somme, une mécanique infernale qui, au lieu d’assécher les sources de l’islamisme, apporte de l’eau à son moulin.
Évidemment, l’État et la société ne peuvent rien sans l’implication franche et audacieuse des citoyens français de confession musulmane qui disent rejeter l’islamisme. L’islamisme ne vient pas de nulle part. Il a structuré le récit dominant de l’islam et ses sources scripturaires depuis le 8 juin 632, la nuit de la mort de Mahomet, à tel point que l’on ne sait pas précisément ce qui différencie l’un de l’autre, tellement ils se confondent. Ce n’est pas la République qui fait l’amalgame entre islam et islamisme. Ce ne sont pas les citoyens français qui font l’amalgame entre islamistes et concitoyens musulmans. Ce sont hélas ces derniers qui sont les vrais acteurs et les premiers responsables de tous les amalgames.
L’islamisme structure ladite « communauté » musulmane en France depuis plus d’un demi-siècle. C’est dans le vivier démographique français musulman, en croissance continue, que l’islamisme enracine son idéologie, recrute ses activistes, assure sa relève, finance ses projets séparatistes, remplit ses mosquées, trouve de l’écho à ses revendications, rend visible ses marqueurs identitaires et fait du chantage à la stabilité de notre nation.
L’islamisme n’est debout que parce que les Français musulmans le servent activement et passivement, par l’action comme par l’inaction. Vont-ils accepter que le combat pour la France soit mené sans eux ? Il est minuit moins deux. Mes concitoyens de confession musulmane ont rendez-vous avec l’Histoire, ici et maintenant.
En Bourgeois gentilhomme, il serait aussi excellent
Quand nous eûmes connaissance des résultats sans surprise d’une élection présidentielle qui plaça bon nombre d’entre nous face à un choix cornélien, confrontés à deux candidats dans lesquels nous ne nous reconnaissions pas, c’est Rabelais qui me réconforta. Je songeais à son aphorisme, dans l’avis proposé aux lecteurs de Gargantua :
« Mieulx est de ris que de larmes escripre, Pour ce que rire est le propre de l’homme. »
Ensuite, toujours dans l’esprit d’en rire et pour faire passer une pilule, pour le moins amère, je me suis tournée vers Molière. Il eût été du reste follement inspiré par notre époque et c’est en faux dévot moliéresque que notre jeune acteur présidentiel brûle définitivement les planches. Je me suis donc plongée dans Le tartuffe ou l’imposteur et vous livre dans la foulée ma réflexion à propos de ces derniers jours.
Ouvrons la pièce à la scène 2 de l’Acte I.
Nous sommes encore dans le précédent quinquennat de notre amateur de « carabistouilles » (le mot est lui) et de poudre de perlimpinpin. Restituons alors une conversation entre le porte-parole d’une France qui souffre sous le joug de notre royal imposteur (représentée par la Dorine de la comédie de Molière) et les sectateurs de notre Tartuffe de jeune Prince, incarnés en Orgon, le père de famille dupé par le princier charlatan.
Orgon(partie de la France envoûtée par Emmanuel Macron)
Qu’est ce qu’on fait céans ? Comme est-ce qu’on s’y porte ?
Dorine (porte-drapeau d’une autre partie de la France martyrisée par Tartuffe)
Madame (La France) eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir, Avec un mal de tête étrange à concevoir.
Et pour cause, nombreux Jacques, à savoir une foule de sans-dents en colère, des gueux appelés Gilets-jaunes occupaient les ronds-points et les centres de nos villes, manifestant leur désespoir de ne pouvoir vivre de leurs maigres émoluments. Mais, poursuivons :
Orgon
Et Tartuffe ?
Dorine
Tartuffe ! Il se porte à merveille, Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille
Orgon
Le pauvre homme !
Ben tiens ! On ne comptait plus les coups de matraque infligés aux gueux, ni les yeux arrachés : dommages collatéraux subis par les manants lors de la répression des jacqueries ordonnée par Emmanuel Macron. Et le dialogue de se poursuivre : il fut ensuite question des soignants renvoyés de leurs emplois parce qu’ils refusaient un vaccin imposé par Tartuffe flanqué de son inénarrable « Conseil médical ».
Orgon
Et Tartuffe ?
Dorine
Pressé d’un sommeil agréable, Il passa dans sa chambre au sortir de la table ; Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain, Où sans troubles, il dormit jusques au lendemain.
Orgon
Le pauvre homme !
Nous eûmes ensuite, avant le couronnement du 24 avril, la première manche d’un tournoi opposant douze chevaliers qui tourna très vite à la pantalonnade. Emmanuel Macron refusa d’en découdre avec ceux qu’il considérait comme de pauvres hères. Seuls restèrent en lice notre monarque et son adversaire préférée, la présidente de la Fédération Féline Française (l’amour de Marine Le Pen pour les chats est bien connu.) Le président s’obstina judicieusement à nommer le parti de celle-ci : « Front national », soucieux de cantonner sa rivale et ledit parti dans un passé à jamais maudit. C’est alors que débuta le second tour. Durant une quinzaine de jours fut sonné, à grand son de trompe, l’appel à un front républicain, orchestré de main de maître par notre président-candidat à sa propre succession. Celui-ci, plutôt que d’évoquer son triste bilan et un programme pour le moins léger, battit le rappel de tout ce que la France comptait d’artistes, de sportifs et de médias tout à sa cause acquis. On se mobilisa pour éviter le retour du fascisme en France. Il s’agissait de neutraliser les remugles qui commençaient à chatouiller désagréablement la narine de Tartuffe et de sauver la Liberté gravement menacée par la dame aux chats.
Eut ensuite lieu le débat institutionnel d’entre les deux tours, sans grande saveur. Notre Tartuffe y surjoua son personnage, d’étonnement, Gilles Bouleau fut métamorphosé en ficus et Léa Salamé en statue de sel. Face à une Marine Le Pen tout aussi médusée et soucieuse d’arborer un calme que ses conseils en communication avaient dû la sommer d’afficher contre vents et marées, l’insolent assomma les téléspectateurs et son adversaire de carabistouilles technocratiques. Les chiffres voltigeaient, dans un nuage de poudre jetée aux yeux. Souvent, les mains de notre prestidigitateur, disciple de Gérard Majax, s’agitaient frénétiquement pour sortir sans vergogne quelques couleuvres de son chapeau. Son adversaire les avalait sans broncher, assommée par les gesticulations méprisantes et condescendantes de l’histrion. Celui-ci lui coupait grossièrement la parole, tel un chien hargneux face à une interlocutrice qui aurait oublié d’être chat.
Gardons bien en mémoires certaines des saillies de notre bateleur face auxquelles Marine Le Pen resta coite. Alors qu’elle affirmait vouloir supprimer le voile de l’espace public, Tartuffe osa répondre, insultant une partie des Français et sous-entendant par là même qu’ils seraient incapables de respecter la loi : « Vous allez créer la guerre civile, si vous faites ça, je vous le dis en toute sincérité. » Quand elle tenta de se référer à Charles de Gaulle, notre pédant et condescendant personnage, grand bradeur de l’Histoire de la France, éructa : « Oh Madame Le Pen, venant d’où vous venez, vous ne devriez pas parler du Général de Gaulle. » Il lui assena enfin un uppercut en mentionnant le prêt qu’elle avait contracté en Russie pour financer sa campagne. À peine osa-t-elle rappeler pour riposter les accointances du tout petit Prince avec McKinsey.
Si Marine Le Pen ne broncha pas plus que Raminagrobis assoupi près d’une cheminée et digérant un bon rôt, c’est que notre fourbe Kaa l’avait hypnotisé. Bien sûr, après coup, il fut facile pour nous tous de convenir qu’elle eût dû être plus offensive. Il lui aurait suffi d’attaquer le président sur son bilan, sur l’insécurité et sur l’immigration. Mais tout se déroula ainsi parce que c’était elle et surtout parce que c’était lui.
On eut droit enfin, avant ce dimanche soir, marqué (à jamais) par la réélection de Foutriquet, à deux jours de récit des pérégrinations hexagonales épiques de nos deux candidats. J’en retins la formidable hypocrisie de notre Tartuffe qui vacillait à droite puis à gauche tel le Bateau ivre. On se souviendra de Figeac comme Clovis se souvint, en son temps, de Soisson. Notre recalé du Conservatoire n’y alla pas de main morte : « Rien n’est encore joué ! Vous l’avez compris : rien n’est encore joué ! » vociféra-t-il avec une impudeur déconcertante alors que nous savions tous que l’affaire était pliée. Pour ceux qui ignoreraient encore qui est notre comédien-président réelu, je ne peux m’empêcher, pour conclure, de rappeler le portrait qu’en fait Orgon à son beau-frère Cléante, toujours dans Tartuffe ou l’imposteur. Comme celui-ci ne peut comprendre la ferveur suscitée par le faux dévot, Orgon s’adresse à lui ainsi (scène 5 de l’acte I) :
Orgon à Cléante
Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde, Et comme du fumier regarde tout le monde. Oui, je deviens tout autre à son entretien ; De toutes amitiés il détache mon âme ; Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme, Que je m’en soucierai autant que de cela.
Courage, mes amis, soyons avare de notre mépris et ne devenons pas misanthropes pour si peu. Contentons-nous, en bons Gaulois réfractaires, de réserver quelques fourberies à notre bon Tartuffe.
Les directions des tournois de tennis anglais ont donc décidé d’exclure a priori les tennismen et tenniswomen russes et biélorusses — et cela fait du monde, et du beau. Ou comment s’offrir à peu de frais une bonne conscience et les applaudissements du camp du Bien.
On a commencé par les athlètes handicapés — nous avions évoqué ce scandale en son temps. Vous êtes aveugle et russe ? Viré. Vous êtes unijambiste et russe ? Exclu. Des sanctions qui ne frappaient que ceux qui en étaient les dindons.
Rebelote avec le tennis. Pas de Wimbledon (ni d’autres tournois anglais, le Queen’s par exemple) pour Medvedev (numéro 2 mondial), Andrey Rublev (n°8) ou Aryana Sabalenka (n°4 chez les dames). L’All England Lawn Tennis Club soutient l’Ukraine… « Dans les circonstances d’une agression militaire injustifiée et sans précédent, il serait inacceptable que le régime russe tire le moindre bénéfice de la participation de joueurs russes ou bélarusses », affirme cette bande d’hypocrites. « Nous avons par conséquent l’intention, avec un profond regret, de rejeter l’inscription de joueurs russes et bélarusses à Wimbledon. »
« With deep regret » ? Is my backside chicken, comme on dit en français ?
Novak Djokovic, autre grand réprouvé (il est Serbe, et la Serbie, c’est mal, a décidé l’OTAN il y a plus de vingt ans, la Croatie et la Bosnie, c’est bien) a jugé cette décision « folle » — tout en condamnant la guerre, qu’il a vu de près, « étant lui-même un enfant de la guerre », ce que ne sont pas les Saint-Jean-Bouche-d’or qui hantent nos plateaux télé et se prononcent allègrement en faveur d’une troisième guerre mondiale qu’ils ne feront jamais, ils ont assez d’argent et d’entregent pour la passer à la Barbade ou à Sainte-Marie. Les organisations de joueurs, ATP et WTP, regrettent cette décision unilatérale : « La discrimination basée sur la nationalité constitue également une violation de nos accords avec Wimbledon aux termes desquels la participation d’un joueur n’est basée que sur son classement. »
Comme le souligne Marie Moussié dans Ouest-France, « aucun événement sportif majeur n’avait, jusque-là, exclu individuellement des joueurs d’une compétition ». Passe encore de sanctionner des pays : les Russes ont été exclus de la Coupe Davis, parce que les tennismen n’y jouent pas en leur nom, mais représentent leur pays. Admettons. Mais des individus…
À noter que les joueurs ukrainiens ont explicitement demandé cette ségrégation. Elina Svitolina, l’épouse de Gaël Monfils, voulait imposer aux Russes une condamnation explicite de la guerre : soutiens l’Ukraine ou disparais. Un moyen pour elle de récupérer quelques places au classement mondial…
Evidemment, cela pouvait mettre en danger les familles des athlètes, restées en Russie. Alors le gouvernement britannique a fait pression sur les instances tennistiques pour opérer un tri individuel. Les bons et les méchants. Etant entendu que les Anglais sont naturellement dans le camp du Bien. Ils l’ont toujours été.
Du gâteau pour le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, qui a dénoncé la prise d’otages opérée par les Anglais. C’est d’ailleurs dans la droite ligne des sanctions décrétées depuis un mois : elles frappent d’abord les pays qui les prennent. C’est d’une intelligence remarquable. Que ne faut-il pas faire pour faire plaisir au grand frère américain ? Plus de gaz ? On s’éclairera à la bougie — ou, comme les Allemands, on remettra en marche des centrales au charbon ou au lignite, pas polluantes du tout.
Et on se bat déjà pour acheter de l’huile de tournesol… Avant même que la récolte ait eu lieu. Il y en a qui profitent de la guerre pour augmenter leurs marges.
Il y a eu des précédents. En 1946, les Britanniques ont exclu les tennismen allemands (et japonais, mais il y en avait peu à l’époque), parce que leur pays s’était rendu coupable d’avoir bombardé Wimbledon. Tit for tat.
Mais ils n’ont jamais ostracisé les joueurs sud-africains, et ne leur ont jamais demandé de condamner l’apartheid. C’est qu’il fallait préserver les bonnes relations avec un régime raciste qui fournissait la City en diamants… Vous ne voudriez pas contrarier le cours de la De Beers au London Stock Exchange ?
Pour le moment les Anglais sont tout seuls à s’offrir une bonne conscience. Ni les Américains ni les Français (Roland-Garros débute dans un mois) ne se sont prononcés sur la question. Le manque à gagner de tournois privés de tant de vedettes est important — et la sanction est aberrante. Mais je ne doute pas, si le conflit s’enlise — et tout un chacun fait de son mieux pour que ça dure — que la vertu triomphera et que d’autres interdictions suivront.
PS. Non, je n’ai pas envie de commenter le résultat des élections. Emmanuel Macron a été élu par 58% de 74% de votants, dont 9% ont voté blanc ou nul. Il a reçu 20 743 128 voix, Marine Le Pen 10 638 475, et la somme cumulée des abstentionnistes et des votes blancs ou nuls atteint près de 17 millions. Bonne chance pour gouverner la France et éviter les émeutes… Il lui reste les législatives pour se composer une seconde majorité aussi introuvable que celle de 2017. Le système le lui permet. Il va pousser jusqu’au bout la Vème République, et opérer sa liquidation.
Proust est mort en 1922, à l’âge de 51 ans, en ayant quasiment achevé son œuvre. Mais que se serait-il passé s’il avait guéri de la maladie pulmonaire qui l’emporta ? Jérôme Bastianelli l’imagine dans un livre captivant.
Alors que l’année 2022 marque le centième anniversaire de la mort de Marcel Proust, Jérôme Bastianelli a sorti il y a quelques semaines aux Sorbonne Université Presses un petit livre original, Les années retrouvées de Marcel Proust. Cet essai de biographie, presque une uchronie, essaie de s’imaginer ce que serait devenu le monde si Marcel Proust avait vécu vingt ans de plus, s’il avait échappé à une bronchite mal soignée, le 18 novembre 1922, à l’âge de cinquante-et-un ans. On observe Marcel Proust profiter de ces vingt années de temps additionnel pour terminer A la recherche du temps perdu, corriger quelques erreurs (« Heureusement que je ne suis pas mort l’année dernière, dit-il un jour à sa gouvernante, car personne n’aurait rien compris à ce texte : voilà que, comme un idiot, je fais mourir le docteur Cottard page 354 pour le faire réapparaître dans un dîner page 493 ! ») et mourir finalement à New York en novembre 1942, en tournant les pages de François le Champi.
Marcel Proust parcourant les années 20 et les années 30, c’est l’histoire d’un vieux monsieur à la petite santé entrant dans un monde où tout s’accélère. Le moindre déplacement de l’auteur à Nice, à Illiers, les secousses du train, de l’automobile lui valent plusieurs jours d’alitement, histoire de se remettre de ses émotions. En contraste, Marcel Proust ne boude pas les joies du vol aérien, quand Antoine de Saint-Exupéry lui propose de survoler la Picardie et la cathédrale d’Amiens : « Devant toutes ces dimensions singulièrement réduites, je me demandais si, dans l’aspiration qui pousse l’Homme à voler, il n’entre pas un peu de la joie d’éprouver avec la réalité le rapport de l’enfant avec ses jouets, avec les châteaux de bois qu’il enjambe et les soldats de plomb qu’il domine », écrit-il dans les colonnes du Figaro une semaine plus tard. A l’instar de Georges Vinteuil, « bourgeois timide et très conservateur, mais compositeur moderne et audacieux », Marcel Proust parvient globalement à saisir la marche du monde, non sans quelques petites incompréhensions aux encablures.
Des inventions crédibles
Trois choses ont été principalement retenues par l’auteur : Marcel Proust face aux bouleversements esthétiques ; la place de Marcel Proust dans le monde des lettres ; Marcel Proust et l’évolution politique du monde. En élève sérieux, Jérôme Bastianelli justifie à la fin du livre ses audaces biographiques, et nous permet de comprendre que si tel épisode n’a pas eu lieu, en tout cas il aurait été crédible.
Face aux nouveautés esthétiques, Marcel Proust entre avec prudence. Pas très convaincu par le cinéma, il accepte malgré tout que l’on fasse une adaptation de la Recherche, qui se prête mieux au cinéma qu’au théâtre. Face aux surréalistes, il se sent dépassé. L’art de Salvador Dali, fait de sexes masculins ailés et de bustes de femme coiffés d’une baguette de pain, lui échappe complètement. « Il savait pourtant mieux que quiconque, car il en avait longuement parlé dans la Recherche, en prenant notamment l’exemple des derniers quatuors de Beethoven, qu’un art radicalement nouveau met du temps à être apprécié, mais là, il lui semblait qu’un siècle aurait pu s’écouler sans qu’il saisisse la finalité de ces bricolages artistiques. Il en imputa la faute à son âge et regretta de ne plus avoir la fraîcheur d’esprit qui l’avait conduit, pendant les cinquante premières années de sa vie, à préférer Debussy à Massenet et Whistler à Bouguereau ». Comme le chante Sheila: papa t’es plus dans l’coup !
Dans le monde des lettres, Marcel Proust est élu à l’Académie française au prix d’une intense campagne et de visites épuisantes chez ses futurs collègues. Il revêt pour la première fois l’habit vert le 10 juin 1926. Il y a un saisissant décalage entre la crainte de l’écrivain de faire mauvaise impression lors de sa réception, avec sa petite mine, sa veste à la fois trop large et trop étroite, son épée qui pendouille, se murmurant à lui-même : « pourvu que tout se passe bien » et le retentissement de son éloge funèbre à Pierre Loti, relayé par la TSF et qui inspira même Claude Lévi-Strauss quand il fallut donner un titre à Tristes tropiques. L’inspiration s’essouffle cependant. Marcel Proust voit surtout arriver la nouvelle génération d’écrivains : Raymond Radiguet, emporté par une fièvre typhoïde à l’âge de vingt ans (Jérôme Bastianelli a décalé pour les soins de l’ouvrage un décès de vingt ans, pas deux) ; André Malraux, pour lequel il refuse de signer la pétition de soutien quand celui-ci se fait prendre en train de scier des statues du Xème siècle dans la forêt tropicale du Cambodge ; Louis-Ferdinand Céline, qui reçut de la part de Léon Daudet en 1932 pour Voyage au bout de la nuit le même soutien véhément qu’A l’ombre des jeunes filles en fleurs dans la course pour le Goncourt, mais cette fois avec moins de succès. Face à l’OVNI Céline, Marcel Proust voit un successeur, le Voyage peignant le chaos qui résultait de la Grande Guerre tandis que la Recherche décrivait la décomposition de ce monde d’avant 1914. Malgré les pages jugées vulgaires et agressives, Proust semble avoir apprécié cette plume crue. Quelques années plus tard, la fureur antisémite de Bagatelles pour un massacre lui tomba en revanche des mains.
L’avertissement de Stefan Zweig
Dans le monde politique aussi, alors que la situation se tend aux quatre coins de l’Europe, Marcel Proust est partagé entre moments d’extra-lucidité et naïveté. Extra-lucide, quand assistant au Trocadéro à l’Exposition internationale de 1937 et apercevant le pavillon de l’Allemagne nazie, « surmonté de l’aigle doré », et celui de l’URSS « au sommet duquel s’élançait une gigantesque sculpture représentant un ouvrier et une paysanne brandissant le marteau et la faucille », il sentait la guerre inévitable (ah, si seulement on l’avait écouté…) et que bientôt, peut-être Staline, plus sûrement Hitler, viendrait parader sur cette même esplanade. Naïf, quand il essaie de dissuader Abel Bonnard d’adresser les félicitations au Maréchal au nom de l’Académie française, alors que celui-ci s’apprête à devenir un ministre zélé de la collaboration. Avant la première guerre, Léon Blum, critique littéraire juif et dreyfusiste, pouvait être un proche ami de Maurice Barrès, écrivain qui n’avait pas masqué la part antisémite de son antidreyfusisme. Après la première guerre, les passions politiques divisent davantage. Peu à peu, Marcel Proust est obligé de prendre ses distances avec Léon Daudet, un peu trop fasciné par les montées des fascismes ici et là en Europe ; tout en conservant un intérêt littéraire pour Charles Maurras et son journal, il soutint – en vain – la campagne de François Mauriac pour empêcher celui-ci à son tour quai Conti. Malgré l’avertissement de son ami Stefan Zweig passé par Paris et qui lui dépeint l’évolution infernale en quelques jours d’une Vienne envahie par l’Allemagne, Marcel Proust met du temps à réaliser le risque à trop traîné à Paris (compte tenu aussi de ses ascendances juives) et tarde à prendre ses cliques et ses claques. Il faut tout le tact du Sonderführer chargé de la politique littéraire en France pour le convaincre de déguerpir bien vite. Finalement, si Marcel Proust avait vécu vingt ans de plus, la marche du monde n’aurait pas été très différente – et on s’en serait un peu douté.
La victoire de dimanche du président sortant, nette dans les urnes, conclut une campagne présidentielle atone et décevante après un premier quinquennat intranquille. Elle contraint Emmanuel Macron à l’humilité. Le nouveau mandat commence ainsi dans une étrange atmosphère, selon notre chroniqueur.
Emmanuel Macron, président nettement réélu face à une Marine Le Pen qui a cependant augmenté son score de 2017, serait rentré dans « sa phase huître ». On le comprend, tant le tableau global qui résulte de ce second tour sur les plans social et politique est complexe et donc appellera de sa part une réflexion fine et sophistiquée. D’abord, sans doute, la satisfaction sans triomphalisme de cette victoire, la première acquise ainsi hors cohabitation. La conscience, aussi, d’une France hétérogène qui s’est voulue en passivité, en retrait ou en rupture par l’abstention, les votes blancs ou les bulletins nuls, avec 16,7 millions de citoyens qui ont préféré ne pas jouer le jeu de la démocratie classique.
PS et LR achevés
L’heureuse confirmation de sa lucidité de 2017 qui a offert en 2022 ses conclusions extrêmes avec l’achèvement des deux partis phares de la vie nationale durant si longtemps : le parti socialiste et la droite républicaine.
Le premier va tenter de noyer son désastre en s’intégrant tant bien que mal dans le camp de Jean-Luc Mélenchon et de son Union populaire, qui espère, au mois de juin, contraindre le président à choisir comme Premier ministre Jean-Luc Mélenchon, dernier espoir, aujourd’hui, d’une gauche et d’une extrême gauche pour lesquelles il a été longtemps un repoussoir brillant mais non maîtrisable.
Quant à la seconde – cette droite républicaine en si mauvais état à cause de son absence totale de clairvoyance politique et de la déroute de Valérie Pécresse -, elle ne pourra plus faire l’économie d’une révision déchirante. Entre ceux, sincères ou non, opportunistes ou convaincus, qui rejoindront le parti macronien attrape et étouffe-tout, et le noyau dur d’une minorité fidèle à ses principes et à ses valeurs, continuant à regretter qu’à aucun moment on n’ait su faire passer le message de son identité dans le paysage politique national et international. Pour réaliser ce retour aux sources de la droite fière de ce qu’elle est et originale dans sa substance, on ne devra plus compter sur le personnel ancien. Il a failli ou pire, il a trahi. On ne peut plus garder les mêmes qui n’ont jamais cru à la force et à la singularité de ce qu’ils étaient censés instiller dans l’esprit public.
Après le nouveau monde, la nouvelle ère
Pour sauver ce qui reste d’une authentique droite républicaine, au-delà d’une inconcevable union des droites, il conviendra à la fois de ne pas se dissocier du RN pour leur conception peu ou prou commune de la sécurité et de la Justice, mais de se distinguer du programme d’Emmanuel Macron. Nul doute que ce dernier portera à son comble une entreprise d’absorption qui sera d’autant plus préjudiciable que le président réélu n’est pas univoque, il y a de la gauche qui demeure en lui.
Quelles qu’aient été nos options partisanes, rendons grâce à la reconnaissance par Emmanuel Macron, dans un discours moins royal qu’en 2017 et pour une fois assez court, empli d’empathie et d’esprit critique, du caractère clivé, déchiré, éclaté de la France d’aujourd’hui. En 2017, il avait pour ambition de rassembler parce que le pays lui semblait à portée d’unité. En 2022, il prend acte d’une dislocation et paradoxalement on peut espérer un grand progrès de cette absence d’illusion. L’annonce plausible d’une « ère nouvelle » a remplacé le « nouveau monde » disparu aussi vite qu’évoqué en 2017.
D’abord, espérons que les promesses sur un pouvoir prêt à s’inventer et sur une nouvelle manière de présider plus proche des Français, moins autarcique, moins arrogante, moins ostensiblement solitaire (avec quelques « élus » favoris), ne demeureront pas lettre morte. Il serait inconcevable de répéter la même posture décevante d’un quinquennat à l’autre. Le président lui-même ne saurait s’y résoudre. Cette obligation va lui imposer, comme il l’avait laissé entendre il y a quelques semaines, de modifier sinon le fond de sa politique, du moins sa forme. Il changera en grande partie l’équipe gouvernementale avec un Premier ministre qui s’entourera de ministres sélectionnés moins pour leurs éructations anti-RN (une extrême droite, avec un tel pourcentage, est bien plus que l’extrême droite !) que pour leur compétence et leur souci constant des Français.
Étrange atmosphère
On perçoit alors pourquoi ce 24 avril, à la fois sans équivoque mais lourd d’orages, de tempêtes sociales, de frustrations par rapport à une campagne irritante, atypique et violente, a suscité une étrange atmosphère toute tendue vers le mois de juin, sans véritable allégresse. Comme si les perdants étaient impatients de se placer pour le troisième tour et que le gagnant mesurait l’immensité de ce qui lui incombait et « l’obligeait ». Au seuil de ce nouveau quinquennat, il ne peut plus se permettre d’appréhender avec la même pratique et le même esprit la multitude de défis à relever. D’abord celui du régalien : on ne saurait se contenter des rattrapages opportunistes qui n’ont pas fait oublier que la faiblesse insigne du macronisme résidait là, dans cette indifférence ou cette impuissance.
Cette victoire sans joie est comme le signe d’une France pour laquelle la République n’est plus un acquis mais un trésor menacé à préserver au quotidien.
À l’occasion de notre numéro 100, Olga Olivi vous parle de ses années Causeur…
À vous, chers amis de Causeur, des remerciements pour m’avoir ouvert les yeux, amusée, énervée, intéressée et le plus souvent passionnée. Si je me suis abonnée, je l’avoue, c’est en raison de la belle personnalité de Madame Lévy que j’ai toujours admirée pour son franc-parler et sa parole juste et honnête. Je suis de nationalité italienne et définitivement francophile. Votre pays est celui du savoir, de la bonne gastronomie, du meilleur vin et des râleurs qui ne se laissent pas faire. C’est très important de ne pas être un mouton de Panurge. Ainsi, Causeur est, pour moi, un journal pour tous les Français et ceux qui s’intéressent à ce pays.
Tous vos articles sont bien écrits, c’est aussi très important. J’ajouterais que vous êtes souvent des précurseurs et que vos idées arrivent avant celles des autres ! Rien ne vous échappe et le panel des articles prouve non seulement votre éclectisme mais aussi votre honnêteté journalistique. Je voulais encore vous remercier de m’avoir fait connaître tant de journalistes que je ne connaissais pas et que je lis parfois ailleurs, dans d’autres journaux et magazines.
Et pour finir j’espère que vous continuerez à écrire ce que vous pensez, à dénoncer les injustices, à relater et analyser les mouvements de foules, à commenter ou critiquer les œuvres littéraires et artistiques intéressantes (ou pas), à dire la vérité, qui, comme disait Musset, est essentielle…
Pour Marcel Gauchet, le centième numéro de Causeur est l’occasion d’égrener les menaces qui pèsent sur la vie intellectuelle française. Il se livre ainsi à une réflexion sur des combats que nous devons impérativement et urgemment mener…
Heureusement que vous existez, chers amis de Causeur ! Vous me faites revivre, quand j’y songe rétrospectivement, l’ambiance de mes 20 ans, sous la double chape de plomb du gaullisme autoritaire et du verrouillage communiste dans l’espace intellectuel. Car ce n’était pas gai, les années 1960 avant Mai 68, contrairement à ce que nous raconte une légende nostalgique très mal inspirée. Relisez les souvenirs de Cavanna et son récit épique des démêlés de la petite bande du Hara-Kiri de l’époque avec les autorités garantes de la respectabilité bourgeoise et vous aurez une idée de ce qu’était le moralisme régnant. Et pour la minuscule frange d’ultra-gauche qui ne s’accommodait pas de la célébration de la patrie du socialisme, c’était la quasi-clandestinité. Une ou deux librairies discrètes qui diffusaient une poignée de revues confidentielles, l’unique kiosque du boulevard Saint-Michel où l’on venait de toute la France acheter L’Internationale situationniste. On n’était pas loin du samizdat des pays de l’Est. Les coupeurs de tête staliniens veillaient au grain, avec la complaisance des organes « sérieux », Le Monde en tête, déjà.
J’aurai au moins vécu l’explosion de ce carcan. Quel que soit le mal que l’on puisse penser, après coup, des imposteurs de la funeste « génération 68 », il faut lui reconnaître d’avoir imposé une incomparable liberté de la parole et de l’écrit. Je la croyais définitivement acquise, avec, de surcroît, dans la foulée, l’écroulement du mensonge totalitaire, mais aussi l’éradication des punaises de sacristie qui pourchassaient les manquements aux bonnes mœurs (je rappelle que Giscard a pu se faire élire, en 1974, en disqualifiant son concurrent de droite, Chaban-Delmas, pour cause de divorce).
Jamais deux sans trois
Grosse erreur. Nous voilà repartis dans un nouveau cycle de surveillance et de pénitence. La vertu revient à l’ordre du jour, grâce aux efforts conjugués de chaisières d’un genre inédit et de commissaires politiques improvisés, s’érigeant en gardiens de la moralité publique.
L’ami Jacques Julliard parle, à juste titre d’une « troisième glaciation », la glaciation wokiste, venant après la glaciation stalinienne et la glaciation maoïste. Il a parfaitement raison du point de vue de la mode intellectuelle. Sauf que la gravité de la situation ne s’arrête pas, pour le coup, à la scène intellectuelle. Il n’a fallu que quatre ou cinq ans, après tout, pour pulvériser les insanités maoïstes, qui n’avaient que très modérément pénétré la classe ouvrière, en dépit du labeur sacrificiel des missionnaires de l’École normale supérieure.
Ici, l’affaire est d’une tout autre envergure. Elle déborde de beaucoup l’agitation des esprits au Quartier latin, ou ce qu’il en reste. Il y va ni plus ni moins de l’établissement d’un nouveau système de contrôle social, pour reprendre un des concepts favoris des sociologues « critiques » de ma jeunesse, qui trouve enfin son application. Ils l’ont oublié dans l’entre-temps, c’est dommage. Ils voyaient ce fameux « contrôle social » là où il n’était pas, ils ne le voient pas maintenant qu’il crève les yeux et qu’il dispose en plus de bras armés sans commune mesure avec ceux du passé. Ce sont les GAFA qui se chargent désormais de la police de la pensée. Les multinationales sont à l’avant-garde de l’imposition du catéchisme de l’intouchable « diversité ». Grands médias et juges marchent main dans la main pour faire taire les « phobes » supposés qui ont le malheur de soulever des questions incongrues là où seule la dévotion inconditionnelle envers l’Autre sous toutes ses formes est admissible. Ce n’est pas à un simple moment de délire idéologique que nous avons affaire, mais à une entreprise de dressage des populations à grande échelle pour les adapter à un univers de consommateurs sans frontières.
D’aucuns voient dans cette vague de progressisme obligatoire les prémices d’un prochain totalitarisme. C’est aller trop loin. Mais ce qui est vrai, c’est que l’intimidation fonctionne avec une efficacité qui me stupéfie tous les jours. Elle confine les constats qui dérangent et les interrogations qui s’imposent dans les marges. Elle refoule la mal-pensance dans le secret des isoloirs et la protestation électorale. Soit la situation la plus malsaine qui se puisse concevoir pour la démocratie. Car la force de celle-ci réside dans la catharsis qu’opère la confrontation : les choses vont mieux lorsqu’elles peuvent être dites pour pouvoir être contredites. C’est l’opposé exact, soit dit au passage, des « safe spaces » réclamés par les enfants-rois de nos nurseries universitaires. En démocratie, il n’y a pas d’abris anti-contradiction.
La priorité des priorités, dans ce climat pesant, c’est de résister à l’intimidation. C’est de faire valoir en toute circonstance et indépendamment de toute allégeance le principe du libre examen. Voilà ce qui vous rend indispensables, chers amis de Causeur. Vous entretenez la flamme de l’esprit de liberté dans un paysage sinistré par le conformisme vindicatif des bons sentiments. Continuez à nous montrer qu’il est salutaire de discuter de tout et de rire de tout, sans anathème ni tabou.
Toute la presse, les grands et les petits médias, les chaînes de télé et les feuilles de chou, bruissent de conseils au président français.
Pour notre part, nous avons demandé son avis à un ancien président des États-Unis.
Il est clair qu’Emmanuel Macron veut entrer par la grande porte dans les livres d’histoire. Le soir de sa réélection, il a déclaré au Champ-de-Mars : « Les années à venir, à coup sûr, ne seront pas tranquilles mais elles seront historiques. » Rappelons au président réélu quelques fortes paroles d’un géant de l’humanité, prononcées par Abraham Lincoln devant le Congrès des États-Unis, lors de sa déclaration officielle de nouveau président après son élection du 6 novembre 1860 :
« Vous ne pouvez pas créer la prospérité en décourageant l’épargne. Vous ne pouvez pas donner de la force au faible en affaiblissant le fort. Vous ne pouvez pas aider le salarié en anéantissant l’employeur. Vous ne pouvez pas encourager la fraternité humaine en encourageant la lutte des classes. Vous ne pouvez pas aider le pauvre en ruinant le riche. Vous ne pouvez pas éviter les ennuis en dépensant plus que vous ne gagnez. Vous ne pouvez pas forger le caractère et le courage en décourageant l’initiative et l’indépendance. Vous ne pouvez pas aider les hommes continuellement en faisant pour eux ce qu’ils devraient faire eux-mêmes. »
La modernité implacable de ces paroles d’essence libérale prononcées il y a plus d’un siècle et demi ne devrait échapper à personne dans la France d’aujourd’hui.
Lincoln, qui a aboli l’esclavage et remporté la guerre de Sécession, restera éternellement dans l’histoire des États-Unis pour ces mots puissants, empreints de sagesse et d’humanité. Réélu en 1864, il fut assassiné en 1865 par un extrémiste sudiste. Formons le vœu que les mots de cet historique président américain, 162 ans après avoir été prononcés, puissent à nouveau résonner cette fois de l’autre côté de l’Atlantique, dans la patrie de La Fayette qui nous semble avoir un besoin vital de les entendre, de les adopter et de les mettre en pratique…
On nous avait vendu l’Europe comme le bouclier anti-nationaliste qui instaurerait une paix définitive sur un continent labouré par deux guerres mondiales. Nous sommes aujourd’hui forcés d’abandonner ce rêve simpliste : à la remorque des Etats-Unis, l’Europe cherche la guerre, et fait de son mieux pour la provoquer, estime notre chroniqueur.
Jean Monnet, heureux lascar qui, né en 1888, avait eu l’avantage indéniable de connaître deux guerres mondiales sans en faire lui-même aucune, nous avait vendu la création de l’Europe CEE comme un remède définitif au choc des nations. Banquier aux Etats-Unis à partir des années 1920, promoteur d’une fusion France-Grande-Bretagne (si !) comme aux plus beaux temps de la Guerre de Cent ans, il est resté le petit télégraphiste des Etats-Unis, comme disait De Gaulle qui ne l’aimait guère. Monnet avait refusé de se joindre au projet de « France libre », car il pensait plus utile de se mettre sous la houlette des Anglo-saxons.
La Troisième Guerre mondiale sur les rails ?
Il se fit après-guerre le promoteur d’une Communauté Européenne de Défense, qui mit le Général en fureur et que Mendès-France refusa sagement d’entériner. La création de la CEE, et le ralliement de l’Allemagne à l’OTAN en préambule du Traité de l’Élysée en 1963, c’est l’œuvre de Monnet. Et la décision européenne d’armer l’Ukraine et d’intervenir en douce dans le conflit qui l’oppose à la Russie (le Timesaffirme que des commandos britanniques sont déjà à l’œuvre là-bas), c’est encore, à distance, l’œuvre de Monnet.
Plus de guerres ? Ah oui ? L’UE vient d’envoyer pour 450 millions d’euros d’armes à l’Ukraine — et des instructeurs pour aider les Ukrainiens à s’en servir, tout comme les Etats-Unis avaient envoyé des « conseillers » au Vietnam… La Troisième Guerre mondiale est sur les rails, et ceux qui pensent encore que c’est « la faute aux Russes » devraient réviser le jeu des alliances et des tutelles depuis cinquante ans — en particulier la décision de Sarkozy de rejoindre le commandement intégré de l’OTAN, et l’incitation faite à l’Ukraine en 2014 de rejoindre une alliance commandée par les Etats-Unis.
L’Allemagne, tremplin des forces américaines en Europe
À noter que la guerre déclenchée par l’OTAN contre la Serbie à partir de 1999 n’a pas fait bouger un cil à la communauté européenne, qui a applaudi le bombardement de Belgrade et les secours envoyés aux musulmans bosniaques, qui servent aujourd’hui de tête de pont aux menées islamistes et à tous les trafics — d’armes et de d’organes en particulier. Carton plein.
Non que je m’indigne de cette supervision américaine de l’OTAN. Il est assez logique, dans une entreprise, de laisser le gros actionnaire décider de tout — n’en déplaise aux petits. Mais le matraquage médiatique sur les exactions de l’armée russe (les soldats ukrainiens, eux, ne violent et ne tuent personne — d’ailleurs ils font des prisonniers de guerre auxquels ils ne pensent même pas à mettre une balle dans la tête) parviendra sans doute à nous convaincre qu’il faut intervenir de façon plus directe dans le conflit.
Mais je m’interroge sur la façon dont certains politiques — Macron en tête — vont s’écriant « L’Europe ! L’Europe ! L’Europe ! » comme si c’était un bouclier face à la rivalité américano-russe, alors que nous sommes juste le doigt entre l’écorce et l’arbre. Que les mêmes partis qui dominent la France soient nos mandataires à Bruxelles est un mélange des genres inquiétant : pourquoi défendraient-ils ici une indépendance nationale qu’ils récusent là-bas ?
La nation a été la grande absente des récentes élections. La nation et la République, et ce qui les constitue — l’histoire et la culture. Ni Marine Le Pen, qui faute de culture a renoncé à contester l’Europe, ni Eric Zemmour, libéral dans l’âme et qui pense que le libre-échange n’entre pas en conflit avec l’indépendance, ne sont de vrais républicains. Les vrais républicains, ce sont ceux qui à Valmy se sont opposés aux armées coalisées qui voulaient faire l’union européenne sur le dos de la Révolution. Ce sont ceux qui ont lutté contre l’Allemagne — pas ceux qui plus tard ont léché le cul du Deutsche Mark tout-puissant, ou consenti à ce que l’euro soit défini par rapport à ce même Deutsche Mark, sous prétexte de faciliter la réunion des deux Allemagnes — un joli tremplin pour les forces américaines présentes en Europe.
Notre stabilité menacée
Les États-Unis n’ont jamais consenti à une Europe indépendante. Ils mènent une politique de blocs et, dans leur anti-soviétisme perpétué, préconisent l’entrée en guerre des Européens — sans risque pour eux-mêmes. Ça me rappelle la façon dont les seigneurs des guerres médiévales envoyaient la piétaille se faire massacrer en leur lieu et place.
J’explique dans mon dernier livre sur l’école que les Européanistes disciples de Monnet, Giscard and co., ont modifié les programmes scolaires, dans l’étude de la langue ou en histoire, de façon à ce que les petits Français soient dépossédés d’un héritage millénaire. Ils préféraient de très loin des « communautés » qui éclatent le pays façon puzzle à une France unie et forte. Le boulot est fait : désormais, les Français, à quelques exceptions près, sont prêts à admettre qu’il est nécessaire d’aller faire la guerre à l’Est — et d’y mourir, pour la plus grande joie d’Américains qui benoîtement s’offrent à nous vendre du gaz ou du pétrole au prix fort. C’est ce jeu avantageux que défendent parfois à leur insu tous ceux qui aujourd’hui, prêchent un interventionnisme lourd. Le marché a-t-il besoin d’un conflit majeur pour se revitaliser ? Ou plus simplement, la volonté de puissance des Américains et des Russes aura-t-elle raison de la stabilité (relative, mais stabilité quand même) des soixante-dix dernières années ? Quand Paris sera bombardé, nous aurons la réponse.
Le mépris du président russe pour l’Occident, joint à celui des islamistes et à un moindre degré des Chinois, devrait réactiver la vieille question qui hante périodiquement les esprits depuis la parution en 1918 du Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler : à supposer que l’Occident perde en effet de son influence sur la scène internationale, sommes-nous pour autant des « décadents » ? La manière dont Spengler évaluait ce déclin n’avait rien d’un jugement moral et découlait de sa vision « morphologique » de l’Histoire universelle : si chaque culture est comparable à un organisme qui naît, croît et enfin meurt, il n’y a pas lieu de déplorer la disparition de telle ou telle d’entre elles qui s’éteint aussi – mais ce n’est là qu’une cause occasionnelle – des faiblesses qui sont les siennes. Ainsi Michel Onfray reste-t-il à sa manière spenglérien quand il inscrit la décadence à ses yeux inéluctable de l’Occident dans un cycle cosmique au regard duquel elle n’a rien de tragique (Décadence, 2016) [1]. Mais il l’est déjà moins quand il reconnaît, au cours d’un dialogue avec Eric Zemmour [2], que la fragilité intérieure d’une culture attire les envahisseurs, sans aller toutefois jusqu’à penser comme son partenaire qu’on n’est plus en mesure de distinguer amis et ennemis dès lors que l’Autre a toujours raison. De ce dialogue brillant et courtois il ressort finalement que ces deux points de vue sont complémentaires, et que la décadence commence quand on accepte d’utiliser les mots de ses adversaires.
L’invasion de l’Ukraine va-t-elle donc faire comprendre aux Européens, et aux Français en particulier, qu’ils vont devoir cesser d’osciller entre attendrissement humanitaire et pulsions va-t-en-guerre s’ils veulent trouver la réponse adéquate face à un ennemi cynique et déterminé, mais plus encore face à eux-mêmes et à l’héritage culturel et spirituel qui leur a été légué ? Par sa violence même, et les menaces directes qu’elle fait peser sur l’Europe, la crise actuelle confronte les Occidentaux à un choix crucial qui ne se limite ni à un cas de conscience moral (peut-on laisser les Ukrainiens se faire massacrer ?) ni à une option stratégique : jusqu’où aider l’Ukraine sans déclencher un conflit mondial ? Si ces questions bien évidemment se posent, les réponses qu’elles appellent seront faussées, et engendreront d’autres catastrophes, si elles ne conduisent pas les Occidentaux à reprendre en main l’évaluation de leur propre « décadence », si tant est que ce mot se justifie et corresponde tant soit peu à l’image que s’en font leurs ennemis.
Car la décadence n’est ni une chute brutale ni un abaissement volontaire ou subi. C’est d’abord un déclin qui n’est vécu comme une déchéance que si on le rapporte à l’ordre de grandeur qu’on s’est soi-même donné, et qu’on estime en danger. Tous ceux qui voient dans la décroissance une arme contre la régression économique qui menace les sociétés libérales ne vivent pas ce recul de la consommation comme une décadence. Les dictateurs par contre justifient leurs exactions en prétextant qu’ils ne font qu’exterminer des « décadents » qui déshonorent l’humanité dont ils pensent être quant à eux les plus purs représentants. Sans donc aller jusqu’à penser que la décadence n’a pas plus de réalité objective que l’insécurité qui se limiterait en fait au ressenti qu’on en a, force est de constater que des bilans objectifs ne suffisent pas à restaurer ou à détruire l’estime qu’un individu ou un peuple peut avoir de soi. Autant le déclin renvoie à l’état antérieur qui permet de l’évaluer et parfois de le chiffrer, autant la décadence est une forme de dépression qui touche le cœur même d’un être et affaiblit sa volonté d’exister.
Pour se défendre d’être « décadents » les Européens, et les Français les premiers, ne pourront pas éternellement brandir les fameuses « valeurs » dont ils sont si fiers – démocratie, liberté, laïcité – quitte à oublier que leurs ennemis peuvent eux aussi se prévaloir de valeurs pour lesquelles ils sont même prêts à mourir. La vraie question est de savoir si nos valeurs nous ont rendus plus valeureux, plus courageux et plus dignes à nos propres yeux, et au regard de ce qu’a pu signifier « être européen » dans des temps pas si lointains. Le regard admiratif porté sur le courage des Ukrainiens en dit long sur la nostalgie de voir se lever des héros qui sauveraient l’honneur d’une Europe aussi affaiblie par ses lâchetés que par des « valeurs » qu’elle ne parvient plus à incarner. Quelles leçons peut bien donner au monde la démocratie française, menacée de l’intérieur comme elle l’est aujourd’hui ? Les échecs en temps de paix ne se transforment pas magiquement en exploits valeureux grâce à la guerre ; et le vrai défi après la Seconde Guerre mondiale était pour les Européens d’inventer une voie nouvelle entre le pacifisme qui fit le jeu de Hitler, et un héroïsme belliqueux qui ne laisserait aucune chance à la force spirituelle que la culture occidentale peut encore transmettre à qui voudra la faire sienne. On ne saurait donc demander aux peuples européens de nouveaux sacrifices quand on n’a pas été capable de faire fructifier ceux déjà consentis et, comme l’écrivait Ernst Jünger en 1943 dans La Paix, « l’Europe peut devenirune patrie sans détruire pour autant les pays et les terres natales ».
Que Vladimir Poutine ait choisi d’incarner le Grand Inquisiteur plutôt que le Prince Mychkine est son affaire, qui ne nous dispense pas de tirer les leçons de cette terrible Légende imaginée par Dostoïevski dans Les frères Karamazov. Tout y est dit du renoncement à toute forme de grandeur qui pourrait bien, si nous y consentions, faire de nous des « décadents » monnayant leur souveraineté contre une quiétude grégaire. La plupart des élections se sont jouées jusqu’à présent sur l’idée que les différents candidats se faisaient du progrès. Mais comment repousser le spectre de la décadence si la préservation de la souveraineté n’est plus considérée comme le seul authentique progrès qui contient en soi tous les autres ?
Emmanuel Macron n’a pas su lutter contre l’islamisme. Au lieu d’imposer des mesures radicales pour stopper cette idéologie djihadiste qui gangrène notre société, le « en même temps » présidentiel l’a laissé prospérer.
Depuis les attentats islamistes de mars 2012, commis par Mohammed Merah, l’opinion publique française cherche, avec civisme et retenue, à comprendre les ressorts de la violence islamiste, à trouver les mots justes pour nommer le mal et le combattre, par les seuls moyens dont dispose notre démocratie éprouvée.
Bilan d’une décennie fatale
En dix ans, au rythme des attaques au couteau, des véhicules-béliers et des tirs à la kalachnikov au cri d’« Allahou akbar », on a lu toutes sortes d’analyses – thèse fumeuse du « loup solitaire », psychiatrisation de prétendus « déséquilibrés » –, pour converger difficilement vers la thèse plus réaliste du « djihadisme d’atmosphère », avancée par Gilles Kepel. Toutefois, ces délires islamo-gauchistes ont la peau dure, refusant par idéologie ou clientélisme de constater la « radicalisation de l’islam » dans bien des territoires – Roubaix, Tourcoing, Grenoble, Trappes, Stains, Denain, Liévin, Lille, Nice, Décines, Mulhouse, Dijon, Béziers, Lunel, Besançon, Bordeaux, Valence, Lyon, Le Havre, Saint-Denis, Maubeuge et j’en passe.
À la veille de l’élection présidentielle, le thème de l’islam (refoulé par l’invasion de l’Ukraine) s’impose avec force. Et pas seulement parce que des candidats de droite, en particulier Éric Zemmour, en parlent ouvertement. Si les citoyens français n’opposent pas encore la violence à la violence malgré les attaques, les provocations et les intimidations, ils n’en sont pas moins inquiets de ce que pourrait être le visage culturel de la France de demain. Ils le font savoir. Il faut agir avant qu’il soit trop tard. Il suffirait d’un Bataclan à l’envers, d’un Christchurch quelque part dans l’Hexagone, pour que tout bascule. Le risque de la guerre civile, déjà en gestation pour autrui sur le sol français, est à prendre très au sérieux. D’autant que cet « autrui » est désormais connu, identifié et nommé.
Les candidats aux prochaines élections (présidentielle et législatives) doivent prendre l’engagement de terrasser ce mal à la racine. Il ne s’agit pas seulement de surveiller et contrer le « djihadisme d’atmosphère » mais, plus globalement, de s’attaquer à sa matrice nourricière et son réseau associatif : l’islamisme d’atmosphère. On ne peut que regretter le temps perdu durant les deux mandatures précédentes. Il a fallu attendre le 25 avril 2019, presque à mi- mandat, pour que le président de la République s’exprime, enfin, sur la laïcité. Ce jour-là, Emmanuel Macron a promis d’être « intraitable » face à « l’islam politique qui veut faire sécession avec notre République ». Le président a trouvé des mots justes pour réaffirmer son plein attachement à la loi de 1905. Le ton grave, il a, enfin, nommé l’islam politique et pointé du doigt le communautarisme qu’il engendre et la sécession qu’il risque d’entraîner.
Cependant, « en même temps » et malgré les alertes, son parti, à l’approche des municipales de 2020, s’est laissé infiltrer par de jeunes islamistes redoutables qui ont fait perdre le Nord au Parti socialiste, notamment dans le Denaisis et dans le Valenciennois. Le 29 mai 2019, son ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a rompu le jeûne du mois de ramadan, dans le fief d’un frère musulman établi à Strasbourg, en terre concordataire. Pis, Emmanuel Macron lui-même et son Premier ministre, Édouard Philippe, étaient bel et bien annoncés en ouverture et en clôture de la Conférence internationale de Paris pour la paix et la solidarité, qui s’est tenue au palais Brongniart le 17 septembre 2019. Cette conférence était organisée par la LIM (Ligue islamique mondiale) un puissant outil islamiste prosélyte, créé en 1962, avec l’appui de l’Arabie saoudite, par une coalition fréro-salafiste transnationale à laquelle appartenait un certain Saïd Ramadan, gendre d’Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, et père des sulfureux Hani et Tariq Ramadan.
Au cours de l’année 2020 (marquée par le début des restrictions démesurées des libertés individuelles pour cause de Covid), les services de renseignement ont pu, fort heureusement, neutraliser et déjouer plusieurs attentats terroristes mais le bilan reste lourd à Villejuif, Romans-sur-Isère, Colombes, Conflans-Sainte-Honorine ainsi qu’à la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption de Nice. En 2021, l’attentat au commissariat de Rambouillet a de nouveau posé la question de la relation entre l’immigration maghrébine et/ou subsaharienne et l’islamisme qui tue. « Le risque zéro n’existe pas. » On connaît la chanson.
Le bilan du quinquennat d’Emmanuel Macron est donc en dessous des attentes alors que la situation exige des mesures radicales pour déraciner, à court terme, l’idéologie islamiste du terreau français. Certes, il y a eu le discours présidentiel du 2 octobre 2020, aux Mureaux, sur le thème de la lutte « contre les séparatismes », ainsi que celui du 21 octobre 2020, prononcé à la Sorbonne lors de l’hommage national à Samuel Paty. Il y a eu son explication devant un journaliste de la chaîne qatarie Al-Jazeera, le 31 octobre 2020. On a mis en place une Charte des principes pour l’islam de France, fermé quelques mosquées dites « salafistes », dissous quelques associations, comme Baraka City et le CCIF, et expulsé quelques imams radicaux – mais pas tous. Dix mois après la décapitation du professeur Samuel Paty, on a voté et promulgué la « loi du 24 août 2021, confortant le respect des principes de la République ».
Toutefois, l’exécutif macronien continue sur la voie pernicieuse du « en même temps », en mettant en place une nouvelle instance dite représentative de « l’islam de France », à travers un nouveau forum, le Forif, remplaçant feu le CFCM. Au vu de sa composition et de ses axes d’action connus à ce jour, cet organisme s’inscrit dans la continuité du projet islamiste global, mais sous un aspect à dessein plus disséminé et plus décentralisé. On notera la présence en son sein de nombreux activistes fréro-salafistes, connus des services de l’État ; leurs fédérations de tutelle quadrillent toujours l’Hexagone, de Paris à Marseille, de Lille à Lyon, de Strasbourg à Bordeaux. Ils infiltrent le Forif et ses antennes départementales au service de la maison-mère de l’hydre islamiste, les Frères musulmans, qui, curieusement, n’a été ni dissoute ni interdite par Emmanuel Macron et par son ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin. Cerise sur le gâteau, la majorité LREM à l’Assemblée nationale, soutenue par une partie du gouvernement, a refusé un amendement du Sénat visant à interdire les signes et tenues religieux ostentatoires « lors des compétitions sportives organisées par les fédérations sportives » Les « hidjabeuses » peuvent jubiler !
Pour un nouveau paradigme
Face à l’islamisme, les demi-mesures sont néfastes. Ce contre-projet culturel et civilisationnel œuvre d’arrache-pied pour désunir la France et déconstruire sa civilisation millénaire judéo-chrétienne et gréco-romaine, pour la remplacer, ou du moins, pour la concurrencer par un autre récit identitaire qui n’a plus besoin de se dissimuler derrière le slogan fumeux du « vivre-ensemble ». Ce ne doit pas être un défi à relever parmi d’autres, mais une priorité absolue.
Il faut impérativement changer de paradigme et de stratégie dans la lutte contre l’hydre de l’islam politique. L’État n’a plus à se soucier de la mise en place ou de la structuration du mal nommé « islam de France ». Son devoir est de protéger les Français, tous les Français. Cela implique de neutraliser et dissoudre jusqu’à la dernière petite structure des forces islamistes qui agissent en réseau, parfois en toute impunité, souvent avec la complicité d’élus et de hauts fonctionnaires. Les citoyens français de confession musulmane n’ont jamais donné mandat aux élus de la République, que ce soit au plan local ou national, pour structurer l’islam ou choisir leurs prétendus « représentants ». Les citoyens français de confession musulmane sont d’abord des citoyens et, à ce titre, leurs représentants sont les élus de la République. Une évidence.
La méconnaissance de la nature même de l’islam, une religion sans papauté, sans rabbinat, sans Églises, a conduit l’État à une succession d’erreurs d’appréciation et d’action. Les gouvernements successifs, du Corif au Forif, de 1990 à 2022, de Pierre Joxe à Gérald Darmanin, pensaient et pensent toujours, à tort, que « la » solution est d’offrir aux citoyens français musulmans « une structure représentative » de l’islam qui ferait émerger des « interlocuteurs officiels », sur le modèle du Consistoire juif. Ces tentatives n’ont abouti qu’à renforcer et notabiliser, d’un côté, les représentants des islams consulaires, algérien, marocain et turc, et de l’autre, les intégristes fréro-salafistes pilotés et télécommandés depuis l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweït et la Turquie.
Pire, force est de constater que depuis 1990, la violence djihadiste s’est répandue sur tout le territoire au même rythme que les revendications séparatistes liées au voile à l’école et à l’université, au burkini sur les plages, aux créneaux non mixtes dans les piscines, au « hallal » dans les cantines scolaires et aux carrés musulmans dans les cimetières. Et ce sont bel et bien des composantes du CFCM, des Frères musulmans se tenant main dans la main avec des responsables de la Grande Mosquée de Paris, appuyés par une puissance étrangère, la LIM wahhabite saoudienne, qui ont, dès 2006 (puis en 2012), accroché des cibles dans le dos des journalistes de Charlie Hebdo, avant que les frères Kouachi finissent la tâche mortifère, un 7 janvier 2015.
La tenaille islamiste
La République nourrit le monstre qui s’apprête à la dévorer. Par aveuglement, elle s’est laissé prendre entre les deux mâchoires d’une tenaille islamiste puissante : la branche politique et la branche djihadiste sont attachées l’une à l’autre par le même axe idéologique. Le front office de la diplomatie religieuse des monarchies pétrodollars se sert, au besoin, du back office djihadiste pour consolider ses acquis, entretenir la terreur et exercer un chantage implicite à la stabilité. Et le soft power de Mohammed bin Abdul Karim al-Issa, vient appuyer le « hard power » des réseaux terroristes d’al-Qaïda et du groupe État islamique, malgré les démarcations apparentes de circonstance. Cette tenaille islamiste connaît les failles du système. Le 14 juillet 2016, le jour de la fête nationale, le terroriste islamiste tunisien Mohamed Lahouaiej-Bouhlel fonce avec un camion-bélier sur une foule à Nice tuant 86 personnes. Un mois plus tard, c’est une affaire du burkini islamiste, sur une plage de Nice, qui défraye la chronique grâce au concours victimaire de la LDH islamo-gauchiste et du CCIF fréro-salafiste…
L’État français, comme tétanisé, n’apprend pas de ses erreurs. Instaurer une autorité islamique de tutelle comme le Forif au sein de la République, c’est aider volontairement le Qatar et l’Arabie saoudite à influencer davantage les citoyens musulmans pour les transformer en une sorte de cinquième colonne. Au contraire, la France doit soutenir l’émancipation des Français de confession musulmane, sunnites comme chiites. L’islam en France doit connaître son moment Spinoza.
Aucune structure officielle ne peut être le porte-parole des Français musulmans. Aucune structure religieuse ne saurait être un corps intermédiaire entre l’État et les citoyens français musulmans. Qu’il faille un organisme indépendant pour gérer le mobilier et l’immobilier du culte musulman, fort bien, mais certainement pas un conseil ou un forum pour dire le dogme, surveiller la morale et dicter les règles canoniques de la « charia des minorités ».
Le monde arabe regarde la France. Si depuis plusieurs siècles, des théologiens et juristes musulmans ont usurpé le pouvoir du politique pour asservir les peuples, le monde arabe se défait sous nos yeux, petit à petit, avec courage et détermination, des jougs de l’islamisme et de la pression des imams. Les « musulmanités » sont en train de remporter des batailles, l’une après l’autre, face à l’islamisme. Là-bas, y compris en Arabie saoudite, l’émancipation est en marche. Instaurer une autorité islamique en France, c’est offrir une assurance-vie à l’islam politique.
Le devoir de l’État, c’est de sanctionner les imams sulfureux, pas de former les imams, ni de leur donner des « certificats de laïcité », ni de fermer les yeux quand la LIM wahhabite saoudienne leur fait signer ses chartes et mémorandums inspirés du Coran et encore moins de lui offrir une succursale made in France à Lyon. Le devoir de l’État, c’est d’appliquer la loi garantissant le caractère laïque des cimetières municipaux, pas de faciliter aux islamistes l’accès à des « carrés musulmans » et faire ainsi triompher le séparatisme même après la mort. C’est aussi d’interdire la maltraitance de tous les enfants, en interdisant et pénalisant le voilement des fillettes et les mutilations génitales, circoncision comme excision, pas de garantir la « sécurité spirituelle » des Français musulmans.
Face à l’islam politique, l’État doit assumer sans trembler ses devoirs régaliens. Sa stratégie devra être construite autour du triptyque : surveiller, isoler, sanctionner. La première réponse est, sans conteste, d’ordre sécuritaire. Tout ce que le droit permet doit être fait. Et si l’état actuel du droit comporte encore des failles, le législateur doit les combler. En France, si en nombre absolu, les islamistes sont minoritaires, leur récit idéologique identitaire, lui, bénéficie d’un quasi-monopole dans presque toutes les mosquées et dans la majorité des familles musulmanes, ce qui ne facilite pas la tâche aux services de l’État : toute attaque contre l’islamisme est très vite instrumentalisée par le réseau fréro-salafiste national et transnational comme une attaque contre l’islam et contre les musulmans. Au lieu de faire le procès de l’islamisme, on fait le procès de la France.
Par conséquent, l’État français doit laisser les Français, musulmans ou non, s’occuper des débats d’idées pour faire bouger les lignes d’un islam en crise existentielle. La République n’a pas à se soucier de l’avenir de l’islam, de la formation des imams ou des coûts d’entretien des mosquées-cathédrales. Si cette religion devait perdre des fidèles ou même disparaître, si une pénurie d’imams pointait son nez, eh bien qu’il en soit ainsi. La République n’a pas à être le gardien du temple islamique.
La deuxième réponse est sociétale
Il est évident que l’État seul ne peut pas grand-chose face à l’islamisme sans l’implication véritable des trois pouvoirs démocratiques, de toutes les institutions régaliennes, des organisations gouvernementales et non gouvernementales, ainsi que des forces de la société civile et de l’économie, bref, de toute la société. C’est l’affaire de tous.
Si l’islamisme est une somme de ruptures par rapport à la société française occidentale qu’il maudit, il est surtout la convergence silencieuse de toutes les continuités souterraines de la société de remplacement qu’il construit.
Le séparatisme islamiste, prêché lors des sermons de vendredi, trouve ses échos et ses représentations dans le voile d’une élève-avocate à l’école de formation des barreaux de Paris, dans le fichu sur la tête d’une candidate de l’émission « The Voice » sur TF1, dans le CNRS qui se laisse infiltrer par l’idéologie islamo-gauchiste, dans le burkini sur des plages de Nice, dans les créneaux non mixtes dans des piscines à Grenoble, dans le « hijab-running » de Decathlon, dans les produits de la finance islamique du Crédit agricole, dans le refus d’un rappeur bling-bling converti à l’islam de souhaiter « bonne année » aux Français, dans les rayons « hallal » qui pullulent dans les grandes surfaces, dans les menaces contre des enseignants peu soutenus par leur hiérarchie, dans les poupées sans visage à Roubaix…
D’ailleurs, l’analyse attentive des raisons de l’émergence de territoires conquis par l’islamisme, à Roubaix ou à Trappes, conduit à observer plusieurs facteurs concomitants : une masse démographique de musulmans, un ou plusieurs lieux de culte, des financements opaques, des élus clientélistes, une presse locale aux abonnés absents ou pire, complaisante, des représentants d’autres confessions prêtant leur caution morale aux islamistes par le biais du dialogue interreligieux, des acteurs économiques qui s’adaptent à la demande communautariste, des dealers de drogue qui font régner la peur dans les halls d’immeuble, une police nationale et/ou municipale empêchée par des injonctions administratives contradictoires… En somme, une mécanique infernale qui, au lieu d’assécher les sources de l’islamisme, apporte de l’eau à son moulin.
Évidemment, l’État et la société ne peuvent rien sans l’implication franche et audacieuse des citoyens français de confession musulmane qui disent rejeter l’islamisme. L’islamisme ne vient pas de nulle part. Il a structuré le récit dominant de l’islam et ses sources scripturaires depuis le 8 juin 632, la nuit de la mort de Mahomet, à tel point que l’on ne sait pas précisément ce qui différencie l’un de l’autre, tellement ils se confondent. Ce n’est pas la République qui fait l’amalgame entre islam et islamisme. Ce ne sont pas les citoyens français qui font l’amalgame entre islamistes et concitoyens musulmans. Ce sont hélas ces derniers qui sont les vrais acteurs et les premiers responsables de tous les amalgames.
L’islamisme structure ladite « communauté » musulmane en France depuis plus d’un demi-siècle. C’est dans le vivier démographique français musulman, en croissance continue, que l’islamisme enracine son idéologie, recrute ses activistes, assure sa relève, finance ses projets séparatistes, remplit ses mosquées, trouve de l’écho à ses revendications, rend visible ses marqueurs identitaires et fait du chantage à la stabilité de notre nation.
L’islamisme n’est debout que parce que les Français musulmans le servent activement et passivement, par l’action comme par l’inaction. Vont-ils accepter que le combat pour la France soit mené sans eux ? Il est minuit moins deux. Mes concitoyens de confession musulmane ont rendez-vous avec l’Histoire, ici et maintenant.
En Bourgeois gentilhomme, il serait aussi excellent
Quand nous eûmes connaissance des résultats sans surprise d’une élection présidentielle qui plaça bon nombre d’entre nous face à un choix cornélien, confrontés à deux candidats dans lesquels nous ne nous reconnaissions pas, c’est Rabelais qui me réconforta. Je songeais à son aphorisme, dans l’avis proposé aux lecteurs de Gargantua :
« Mieulx est de ris que de larmes escripre, Pour ce que rire est le propre de l’homme. »
Ensuite, toujours dans l’esprit d’en rire et pour faire passer une pilule, pour le moins amère, je me suis tournée vers Molière. Il eût été du reste follement inspiré par notre époque et c’est en faux dévot moliéresque que notre jeune acteur présidentiel brûle définitivement les planches. Je me suis donc plongée dans Le tartuffe ou l’imposteur et vous livre dans la foulée ma réflexion à propos de ces derniers jours.
Ouvrons la pièce à la scène 2 de l’Acte I.
Nous sommes encore dans le précédent quinquennat de notre amateur de « carabistouilles » (le mot est lui) et de poudre de perlimpinpin. Restituons alors une conversation entre le porte-parole d’une France qui souffre sous le joug de notre royal imposteur (représentée par la Dorine de la comédie de Molière) et les sectateurs de notre Tartuffe de jeune Prince, incarnés en Orgon, le père de famille dupé par le princier charlatan.
Orgon(partie de la France envoûtée par Emmanuel Macron)
Qu’est ce qu’on fait céans ? Comme est-ce qu’on s’y porte ?
Dorine (porte-drapeau d’une autre partie de la France martyrisée par Tartuffe)
Madame (La France) eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir, Avec un mal de tête étrange à concevoir.
Et pour cause, nombreux Jacques, à savoir une foule de sans-dents en colère, des gueux appelés Gilets-jaunes occupaient les ronds-points et les centres de nos villes, manifestant leur désespoir de ne pouvoir vivre de leurs maigres émoluments. Mais, poursuivons :
Orgon
Et Tartuffe ?
Dorine
Tartuffe ! Il se porte à merveille, Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille
Orgon
Le pauvre homme !
Ben tiens ! On ne comptait plus les coups de matraque infligés aux gueux, ni les yeux arrachés : dommages collatéraux subis par les manants lors de la répression des jacqueries ordonnée par Emmanuel Macron. Et le dialogue de se poursuivre : il fut ensuite question des soignants renvoyés de leurs emplois parce qu’ils refusaient un vaccin imposé par Tartuffe flanqué de son inénarrable « Conseil médical ».
Orgon
Et Tartuffe ?
Dorine
Pressé d’un sommeil agréable, Il passa dans sa chambre au sortir de la table ; Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain, Où sans troubles, il dormit jusques au lendemain.
Orgon
Le pauvre homme !
Nous eûmes ensuite, avant le couronnement du 24 avril, la première manche d’un tournoi opposant douze chevaliers qui tourna très vite à la pantalonnade. Emmanuel Macron refusa d’en découdre avec ceux qu’il considérait comme de pauvres hères. Seuls restèrent en lice notre monarque et son adversaire préférée, la présidente de la Fédération Féline Française (l’amour de Marine Le Pen pour les chats est bien connu.) Le président s’obstina judicieusement à nommer le parti de celle-ci : « Front national », soucieux de cantonner sa rivale et ledit parti dans un passé à jamais maudit. C’est alors que débuta le second tour. Durant une quinzaine de jours fut sonné, à grand son de trompe, l’appel à un front républicain, orchestré de main de maître par notre président-candidat à sa propre succession. Celui-ci, plutôt que d’évoquer son triste bilan et un programme pour le moins léger, battit le rappel de tout ce que la France comptait d’artistes, de sportifs et de médias tout à sa cause acquis. On se mobilisa pour éviter le retour du fascisme en France. Il s’agissait de neutraliser les remugles qui commençaient à chatouiller désagréablement la narine de Tartuffe et de sauver la Liberté gravement menacée par la dame aux chats.
Eut ensuite lieu le débat institutionnel d’entre les deux tours, sans grande saveur. Notre Tartuffe y surjoua son personnage, d’étonnement, Gilles Bouleau fut métamorphosé en ficus et Léa Salamé en statue de sel. Face à une Marine Le Pen tout aussi médusée et soucieuse d’arborer un calme que ses conseils en communication avaient dû la sommer d’afficher contre vents et marées, l’insolent assomma les téléspectateurs et son adversaire de carabistouilles technocratiques. Les chiffres voltigeaient, dans un nuage de poudre jetée aux yeux. Souvent, les mains de notre prestidigitateur, disciple de Gérard Majax, s’agitaient frénétiquement pour sortir sans vergogne quelques couleuvres de son chapeau. Son adversaire les avalait sans broncher, assommée par les gesticulations méprisantes et condescendantes de l’histrion. Celui-ci lui coupait grossièrement la parole, tel un chien hargneux face à une interlocutrice qui aurait oublié d’être chat.
Gardons bien en mémoires certaines des saillies de notre bateleur face auxquelles Marine Le Pen resta coite. Alors qu’elle affirmait vouloir supprimer le voile de l’espace public, Tartuffe osa répondre, insultant une partie des Français et sous-entendant par là même qu’ils seraient incapables de respecter la loi : « Vous allez créer la guerre civile, si vous faites ça, je vous le dis en toute sincérité. » Quand elle tenta de se référer à Charles de Gaulle, notre pédant et condescendant personnage, grand bradeur de l’Histoire de la France, éructa : « Oh Madame Le Pen, venant d’où vous venez, vous ne devriez pas parler du Général de Gaulle. » Il lui assena enfin un uppercut en mentionnant le prêt qu’elle avait contracté en Russie pour financer sa campagne. À peine osa-t-elle rappeler pour riposter les accointances du tout petit Prince avec McKinsey.
Si Marine Le Pen ne broncha pas plus que Raminagrobis assoupi près d’une cheminée et digérant un bon rôt, c’est que notre fourbe Kaa l’avait hypnotisé. Bien sûr, après coup, il fut facile pour nous tous de convenir qu’elle eût dû être plus offensive. Il lui aurait suffi d’attaquer le président sur son bilan, sur l’insécurité et sur l’immigration. Mais tout se déroula ainsi parce que c’était elle et surtout parce que c’était lui.
On eut droit enfin, avant ce dimanche soir, marqué (à jamais) par la réélection de Foutriquet, à deux jours de récit des pérégrinations hexagonales épiques de nos deux candidats. J’en retins la formidable hypocrisie de notre Tartuffe qui vacillait à droite puis à gauche tel le Bateau ivre. On se souviendra de Figeac comme Clovis se souvint, en son temps, de Soisson. Notre recalé du Conservatoire n’y alla pas de main morte : « Rien n’est encore joué ! Vous l’avez compris : rien n’est encore joué ! » vociféra-t-il avec une impudeur déconcertante alors que nous savions tous que l’affaire était pliée. Pour ceux qui ignoreraient encore qui est notre comédien-président réelu, je ne peux m’empêcher, pour conclure, de rappeler le portrait qu’en fait Orgon à son beau-frère Cléante, toujours dans Tartuffe ou l’imposteur. Comme celui-ci ne peut comprendre la ferveur suscitée par le faux dévot, Orgon s’adresse à lui ainsi (scène 5 de l’acte I) :
Orgon à Cléante
Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde, Et comme du fumier regarde tout le monde. Oui, je deviens tout autre à son entretien ; De toutes amitiés il détache mon âme ; Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme, Que je m’en soucierai autant que de cela.
Courage, mes amis, soyons avare de notre mépris et ne devenons pas misanthropes pour si peu. Contentons-nous, en bons Gaulois réfractaires, de réserver quelques fourberies à notre bon Tartuffe.
Les directions des tournois de tennis anglais ont donc décidé d’exclure a priori les tennismen et tenniswomen russes et biélorusses — et cela fait du monde, et du beau. Ou comment s’offrir à peu de frais une bonne conscience et les applaudissements du camp du Bien.
On a commencé par les athlètes handicapés — nous avions évoqué ce scandale en son temps. Vous êtes aveugle et russe ? Viré. Vous êtes unijambiste et russe ? Exclu. Des sanctions qui ne frappaient que ceux qui en étaient les dindons.
Rebelote avec le tennis. Pas de Wimbledon (ni d’autres tournois anglais, le Queen’s par exemple) pour Medvedev (numéro 2 mondial), Andrey Rublev (n°8) ou Aryana Sabalenka (n°4 chez les dames). L’All England Lawn Tennis Club soutient l’Ukraine… « Dans les circonstances d’une agression militaire injustifiée et sans précédent, il serait inacceptable que le régime russe tire le moindre bénéfice de la participation de joueurs russes ou bélarusses », affirme cette bande d’hypocrites. « Nous avons par conséquent l’intention, avec un profond regret, de rejeter l’inscription de joueurs russes et bélarusses à Wimbledon. »
« With deep regret » ? Is my backside chicken, comme on dit en français ?
Novak Djokovic, autre grand réprouvé (il est Serbe, et la Serbie, c’est mal, a décidé l’OTAN il y a plus de vingt ans, la Croatie et la Bosnie, c’est bien) a jugé cette décision « folle » — tout en condamnant la guerre, qu’il a vu de près, « étant lui-même un enfant de la guerre », ce que ne sont pas les Saint-Jean-Bouche-d’or qui hantent nos plateaux télé et se prononcent allègrement en faveur d’une troisième guerre mondiale qu’ils ne feront jamais, ils ont assez d’argent et d’entregent pour la passer à la Barbade ou à Sainte-Marie. Les organisations de joueurs, ATP et WTP, regrettent cette décision unilatérale : « La discrimination basée sur la nationalité constitue également une violation de nos accords avec Wimbledon aux termes desquels la participation d’un joueur n’est basée que sur son classement. »
Comme le souligne Marie Moussié dans Ouest-France, « aucun événement sportif majeur n’avait, jusque-là, exclu individuellement des joueurs d’une compétition ». Passe encore de sanctionner des pays : les Russes ont été exclus de la Coupe Davis, parce que les tennismen n’y jouent pas en leur nom, mais représentent leur pays. Admettons. Mais des individus…
À noter que les joueurs ukrainiens ont explicitement demandé cette ségrégation. Elina Svitolina, l’épouse de Gaël Monfils, voulait imposer aux Russes une condamnation explicite de la guerre : soutiens l’Ukraine ou disparais. Un moyen pour elle de récupérer quelques places au classement mondial…
Evidemment, cela pouvait mettre en danger les familles des athlètes, restées en Russie. Alors le gouvernement britannique a fait pression sur les instances tennistiques pour opérer un tri individuel. Les bons et les méchants. Etant entendu que les Anglais sont naturellement dans le camp du Bien. Ils l’ont toujours été.
Du gâteau pour le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, qui a dénoncé la prise d’otages opérée par les Anglais. C’est d’ailleurs dans la droite ligne des sanctions décrétées depuis un mois : elles frappent d’abord les pays qui les prennent. C’est d’une intelligence remarquable. Que ne faut-il pas faire pour faire plaisir au grand frère américain ? Plus de gaz ? On s’éclairera à la bougie — ou, comme les Allemands, on remettra en marche des centrales au charbon ou au lignite, pas polluantes du tout.
Et on se bat déjà pour acheter de l’huile de tournesol… Avant même que la récolte ait eu lieu. Il y en a qui profitent de la guerre pour augmenter leurs marges.
Il y a eu des précédents. En 1946, les Britanniques ont exclu les tennismen allemands (et japonais, mais il y en avait peu à l’époque), parce que leur pays s’était rendu coupable d’avoir bombardé Wimbledon. Tit for tat.
Mais ils n’ont jamais ostracisé les joueurs sud-africains, et ne leur ont jamais demandé de condamner l’apartheid. C’est qu’il fallait préserver les bonnes relations avec un régime raciste qui fournissait la City en diamants… Vous ne voudriez pas contrarier le cours de la De Beers au London Stock Exchange ?
Pour le moment les Anglais sont tout seuls à s’offrir une bonne conscience. Ni les Américains ni les Français (Roland-Garros débute dans un mois) ne se sont prononcés sur la question. Le manque à gagner de tournois privés de tant de vedettes est important — et la sanction est aberrante. Mais je ne doute pas, si le conflit s’enlise — et tout un chacun fait de son mieux pour que ça dure — que la vertu triomphera et que d’autres interdictions suivront.
PS. Non, je n’ai pas envie de commenter le résultat des élections. Emmanuel Macron a été élu par 58% de 74% de votants, dont 9% ont voté blanc ou nul. Il a reçu 20 743 128 voix, Marine Le Pen 10 638 475, et la somme cumulée des abstentionnistes et des votes blancs ou nuls atteint près de 17 millions. Bonne chance pour gouverner la France et éviter les émeutes… Il lui reste les législatives pour se composer une seconde majorité aussi introuvable que celle de 2017. Le système le lui permet. Il va pousser jusqu’au bout la Vème République, et opérer sa liquidation.
Proust est mort en 1922, à l’âge de 51 ans, en ayant quasiment achevé son œuvre. Mais que se serait-il passé s’il avait guéri de la maladie pulmonaire qui l’emporta ? Jérôme Bastianelli l’imagine dans un livre captivant.
Alors que l’année 2022 marque le centième anniversaire de la mort de Marcel Proust, Jérôme Bastianelli a sorti il y a quelques semaines aux Sorbonne Université Presses un petit livre original, Les années retrouvées de Marcel Proust. Cet essai de biographie, presque une uchronie, essaie de s’imaginer ce que serait devenu le monde si Marcel Proust avait vécu vingt ans de plus, s’il avait échappé à une bronchite mal soignée, le 18 novembre 1922, à l’âge de cinquante-et-un ans. On observe Marcel Proust profiter de ces vingt années de temps additionnel pour terminer A la recherche du temps perdu, corriger quelques erreurs (« Heureusement que je ne suis pas mort l’année dernière, dit-il un jour à sa gouvernante, car personne n’aurait rien compris à ce texte : voilà que, comme un idiot, je fais mourir le docteur Cottard page 354 pour le faire réapparaître dans un dîner page 493 ! ») et mourir finalement à New York en novembre 1942, en tournant les pages de François le Champi.
Marcel Proust parcourant les années 20 et les années 30, c’est l’histoire d’un vieux monsieur à la petite santé entrant dans un monde où tout s’accélère. Le moindre déplacement de l’auteur à Nice, à Illiers, les secousses du train, de l’automobile lui valent plusieurs jours d’alitement, histoire de se remettre de ses émotions. En contraste, Marcel Proust ne boude pas les joies du vol aérien, quand Antoine de Saint-Exupéry lui propose de survoler la Picardie et la cathédrale d’Amiens : « Devant toutes ces dimensions singulièrement réduites, je me demandais si, dans l’aspiration qui pousse l’Homme à voler, il n’entre pas un peu de la joie d’éprouver avec la réalité le rapport de l’enfant avec ses jouets, avec les châteaux de bois qu’il enjambe et les soldats de plomb qu’il domine », écrit-il dans les colonnes du Figaro une semaine plus tard. A l’instar de Georges Vinteuil, « bourgeois timide et très conservateur, mais compositeur moderne et audacieux », Marcel Proust parvient globalement à saisir la marche du monde, non sans quelques petites incompréhensions aux encablures.
Des inventions crédibles
Trois choses ont été principalement retenues par l’auteur : Marcel Proust face aux bouleversements esthétiques ; la place de Marcel Proust dans le monde des lettres ; Marcel Proust et l’évolution politique du monde. En élève sérieux, Jérôme Bastianelli justifie à la fin du livre ses audaces biographiques, et nous permet de comprendre que si tel épisode n’a pas eu lieu, en tout cas il aurait été crédible.
Face aux nouveautés esthétiques, Marcel Proust entre avec prudence. Pas très convaincu par le cinéma, il accepte malgré tout que l’on fasse une adaptation de la Recherche, qui se prête mieux au cinéma qu’au théâtre. Face aux surréalistes, il se sent dépassé. L’art de Salvador Dali, fait de sexes masculins ailés et de bustes de femme coiffés d’une baguette de pain, lui échappe complètement. « Il savait pourtant mieux que quiconque, car il en avait longuement parlé dans la Recherche, en prenant notamment l’exemple des derniers quatuors de Beethoven, qu’un art radicalement nouveau met du temps à être apprécié, mais là, il lui semblait qu’un siècle aurait pu s’écouler sans qu’il saisisse la finalité de ces bricolages artistiques. Il en imputa la faute à son âge et regretta de ne plus avoir la fraîcheur d’esprit qui l’avait conduit, pendant les cinquante premières années de sa vie, à préférer Debussy à Massenet et Whistler à Bouguereau ». Comme le chante Sheila: papa t’es plus dans l’coup !
Dans le monde des lettres, Marcel Proust est élu à l’Académie française au prix d’une intense campagne et de visites épuisantes chez ses futurs collègues. Il revêt pour la première fois l’habit vert le 10 juin 1926. Il y a un saisissant décalage entre la crainte de l’écrivain de faire mauvaise impression lors de sa réception, avec sa petite mine, sa veste à la fois trop large et trop étroite, son épée qui pendouille, se murmurant à lui-même : « pourvu que tout se passe bien » et le retentissement de son éloge funèbre à Pierre Loti, relayé par la TSF et qui inspira même Claude Lévi-Strauss quand il fallut donner un titre à Tristes tropiques. L’inspiration s’essouffle cependant. Marcel Proust voit surtout arriver la nouvelle génération d’écrivains : Raymond Radiguet, emporté par une fièvre typhoïde à l’âge de vingt ans (Jérôme Bastianelli a décalé pour les soins de l’ouvrage un décès de vingt ans, pas deux) ; André Malraux, pour lequel il refuse de signer la pétition de soutien quand celui-ci se fait prendre en train de scier des statues du Xème siècle dans la forêt tropicale du Cambodge ; Louis-Ferdinand Céline, qui reçut de la part de Léon Daudet en 1932 pour Voyage au bout de la nuit le même soutien véhément qu’A l’ombre des jeunes filles en fleurs dans la course pour le Goncourt, mais cette fois avec moins de succès. Face à l’OVNI Céline, Marcel Proust voit un successeur, le Voyage peignant le chaos qui résultait de la Grande Guerre tandis que la Recherche décrivait la décomposition de ce monde d’avant 1914. Malgré les pages jugées vulgaires et agressives, Proust semble avoir apprécié cette plume crue. Quelques années plus tard, la fureur antisémite de Bagatelles pour un massacre lui tomba en revanche des mains.
L’avertissement de Stefan Zweig
Dans le monde politique aussi, alors que la situation se tend aux quatre coins de l’Europe, Marcel Proust est partagé entre moments d’extra-lucidité et naïveté. Extra-lucide, quand assistant au Trocadéro à l’Exposition internationale de 1937 et apercevant le pavillon de l’Allemagne nazie, « surmonté de l’aigle doré », et celui de l’URSS « au sommet duquel s’élançait une gigantesque sculpture représentant un ouvrier et une paysanne brandissant le marteau et la faucille », il sentait la guerre inévitable (ah, si seulement on l’avait écouté…) et que bientôt, peut-être Staline, plus sûrement Hitler, viendrait parader sur cette même esplanade. Naïf, quand il essaie de dissuader Abel Bonnard d’adresser les félicitations au Maréchal au nom de l’Académie française, alors que celui-ci s’apprête à devenir un ministre zélé de la collaboration. Avant la première guerre, Léon Blum, critique littéraire juif et dreyfusiste, pouvait être un proche ami de Maurice Barrès, écrivain qui n’avait pas masqué la part antisémite de son antidreyfusisme. Après la première guerre, les passions politiques divisent davantage. Peu à peu, Marcel Proust est obligé de prendre ses distances avec Léon Daudet, un peu trop fasciné par les montées des fascismes ici et là en Europe ; tout en conservant un intérêt littéraire pour Charles Maurras et son journal, il soutint – en vain – la campagne de François Mauriac pour empêcher celui-ci à son tour quai Conti. Malgré l’avertissement de son ami Stefan Zweig passé par Paris et qui lui dépeint l’évolution infernale en quelques jours d’une Vienne envahie par l’Allemagne, Marcel Proust met du temps à réaliser le risque à trop traîné à Paris (compte tenu aussi de ses ascendances juives) et tarde à prendre ses cliques et ses claques. Il faut tout le tact du Sonderführer chargé de la politique littéraire en France pour le convaincre de déguerpir bien vite. Finalement, si Marcel Proust avait vécu vingt ans de plus, la marche du monde n’aurait pas été très différente – et on s’en serait un peu douté.
La victoire de dimanche du président sortant, nette dans les urnes, conclut une campagne présidentielle atone et décevante après un premier quinquennat intranquille. Elle contraint Emmanuel Macron à l’humilité. Le nouveau mandat commence ainsi dans une étrange atmosphère, selon notre chroniqueur.
Emmanuel Macron, président nettement réélu face à une Marine Le Pen qui a cependant augmenté son score de 2017, serait rentré dans « sa phase huître ». On le comprend, tant le tableau global qui résulte de ce second tour sur les plans social et politique est complexe et donc appellera de sa part une réflexion fine et sophistiquée. D’abord, sans doute, la satisfaction sans triomphalisme de cette victoire, la première acquise ainsi hors cohabitation. La conscience, aussi, d’une France hétérogène qui s’est voulue en passivité, en retrait ou en rupture par l’abstention, les votes blancs ou les bulletins nuls, avec 16,7 millions de citoyens qui ont préféré ne pas jouer le jeu de la démocratie classique.
PS et LR achevés
L’heureuse confirmation de sa lucidité de 2017 qui a offert en 2022 ses conclusions extrêmes avec l’achèvement des deux partis phares de la vie nationale durant si longtemps : le parti socialiste et la droite républicaine.
Le premier va tenter de noyer son désastre en s’intégrant tant bien que mal dans le camp de Jean-Luc Mélenchon et de son Union populaire, qui espère, au mois de juin, contraindre le président à choisir comme Premier ministre Jean-Luc Mélenchon, dernier espoir, aujourd’hui, d’une gauche et d’une extrême gauche pour lesquelles il a été longtemps un repoussoir brillant mais non maîtrisable.
Quant à la seconde – cette droite républicaine en si mauvais état à cause de son absence totale de clairvoyance politique et de la déroute de Valérie Pécresse -, elle ne pourra plus faire l’économie d’une révision déchirante. Entre ceux, sincères ou non, opportunistes ou convaincus, qui rejoindront le parti macronien attrape et étouffe-tout, et le noyau dur d’une minorité fidèle à ses principes et à ses valeurs, continuant à regretter qu’à aucun moment on n’ait su faire passer le message de son identité dans le paysage politique national et international. Pour réaliser ce retour aux sources de la droite fière de ce qu’elle est et originale dans sa substance, on ne devra plus compter sur le personnel ancien. Il a failli ou pire, il a trahi. On ne peut plus garder les mêmes qui n’ont jamais cru à la force et à la singularité de ce qu’ils étaient censés instiller dans l’esprit public.
Après le nouveau monde, la nouvelle ère
Pour sauver ce qui reste d’une authentique droite républicaine, au-delà d’une inconcevable union des droites, il conviendra à la fois de ne pas se dissocier du RN pour leur conception peu ou prou commune de la sécurité et de la Justice, mais de se distinguer du programme d’Emmanuel Macron. Nul doute que ce dernier portera à son comble une entreprise d’absorption qui sera d’autant plus préjudiciable que le président réélu n’est pas univoque, il y a de la gauche qui demeure en lui.
Quelles qu’aient été nos options partisanes, rendons grâce à la reconnaissance par Emmanuel Macron, dans un discours moins royal qu’en 2017 et pour une fois assez court, empli d’empathie et d’esprit critique, du caractère clivé, déchiré, éclaté de la France d’aujourd’hui. En 2017, il avait pour ambition de rassembler parce que le pays lui semblait à portée d’unité. En 2022, il prend acte d’une dislocation et paradoxalement on peut espérer un grand progrès de cette absence d’illusion. L’annonce plausible d’une « ère nouvelle » a remplacé le « nouveau monde » disparu aussi vite qu’évoqué en 2017.
D’abord, espérons que les promesses sur un pouvoir prêt à s’inventer et sur une nouvelle manière de présider plus proche des Français, moins autarcique, moins arrogante, moins ostensiblement solitaire (avec quelques « élus » favoris), ne demeureront pas lettre morte. Il serait inconcevable de répéter la même posture décevante d’un quinquennat à l’autre. Le président lui-même ne saurait s’y résoudre. Cette obligation va lui imposer, comme il l’avait laissé entendre il y a quelques semaines, de modifier sinon le fond de sa politique, du moins sa forme. Il changera en grande partie l’équipe gouvernementale avec un Premier ministre qui s’entourera de ministres sélectionnés moins pour leurs éructations anti-RN (une extrême droite, avec un tel pourcentage, est bien plus que l’extrême droite !) que pour leur compétence et leur souci constant des Français.
Étrange atmosphère
On perçoit alors pourquoi ce 24 avril, à la fois sans équivoque mais lourd d’orages, de tempêtes sociales, de frustrations par rapport à une campagne irritante, atypique et violente, a suscité une étrange atmosphère toute tendue vers le mois de juin, sans véritable allégresse. Comme si les perdants étaient impatients de se placer pour le troisième tour et que le gagnant mesurait l’immensité de ce qui lui incombait et « l’obligeait ». Au seuil de ce nouveau quinquennat, il ne peut plus se permettre d’appréhender avec la même pratique et le même esprit la multitude de défis à relever. D’abord celui du régalien : on ne saurait se contenter des rattrapages opportunistes qui n’ont pas fait oublier que la faiblesse insigne du macronisme résidait là, dans cette indifférence ou cette impuissance.
Cette victoire sans joie est comme le signe d’une France pour laquelle la République n’est plus un acquis mais un trésor menacé à préserver au quotidien.
À l’occasion de notre numéro 100, Olga Olivi vous parle de ses années Causeur…
À vous, chers amis de Causeur, des remerciements pour m’avoir ouvert les yeux, amusée, énervée, intéressée et le plus souvent passionnée. Si je me suis abonnée, je l’avoue, c’est en raison de la belle personnalité de Madame Lévy que j’ai toujours admirée pour son franc-parler et sa parole juste et honnête. Je suis de nationalité italienne et définitivement francophile. Votre pays est celui du savoir, de la bonne gastronomie, du meilleur vin et des râleurs qui ne se laissent pas faire. C’est très important de ne pas être un mouton de Panurge. Ainsi, Causeur est, pour moi, un journal pour tous les Français et ceux qui s’intéressent à ce pays.
Tous vos articles sont bien écrits, c’est aussi très important. J’ajouterais que vous êtes souvent des précurseurs et que vos idées arrivent avant celles des autres ! Rien ne vous échappe et le panel des articles prouve non seulement votre éclectisme mais aussi votre honnêteté journalistique. Je voulais encore vous remercier de m’avoir fait connaître tant de journalistes que je ne connaissais pas et que je lis parfois ailleurs, dans d’autres journaux et magazines.
Et pour finir j’espère que vous continuerez à écrire ce que vous pensez, à dénoncer les injustices, à relater et analyser les mouvements de foules, à commenter ou critiquer les œuvres littéraires et artistiques intéressantes (ou pas), à dire la vérité, qui, comme disait Musset, est essentielle…