Marcel Gauchet est de retour dans l’émission culte d’Elisabeth Lévy sur REACnROLL, la webtélé des mécontemporains. Pendant plus d’une heure, les deux débatteurs ont évoqué le malaise de l’hôpital, les grèves à venir le 5 décembre prochain, la manifestation contre l’islamophobie du 10 novembre et la situation dans les universités. 


Alors qu’un jeune s’est immolé par le feu à Lyon, Marcel Gauchet a évoqué la précarité des étudiants et le rôle de l’université dans la société française. Selon l’universitaire, fondateur de la revue Le débat, l’université est en train de devenir autre chose que ce qu’elle était historiquement. Sans que cela ne préoccupe grand monde, les facultés deviennent un lieu où toute une génération est invitée à se présenter, alors que le chômage est endémique. Même si l’on a conscience de ne pas avoir un niveau très solide, on y va pour se cultiver. Selon lui, « la question de fond de l’université n’a jamais été posée et discutée en France. » Cela peut s’expliquer, car l’hexagone a un système qui met la formation des élites à l’abri de la fréquentation de cette masse indiscriminée qui afflue à la faculté. 

Nous sommes face à un “exemple typique du déficit intellectuel de la démocratie” de notre pays, sur la question de l’université, toujours selon Marcel Gauchet. Causeur vous propose de lire un extrait de cet échange où a été évoqué les incidents autour des interventions annulées de François Hollande ou Sylviane Agacinski.

Verbatim

Elisabeth Lévy. Justement, puisque l’on parle de la « maison de la culture »… Il me semble qu’il y a deux ou trois choses à dire de l’université. Ce matin, le 14 novembre, il y avait dans Le Figaro une pétition signée par une centaine d’intellectuels pour défendre la liberté d’expression à l’université. Pour vous faire justice, je rappelle que vous aviez précédé cette initiative dès le 4 novembre, au lendemain de l’interdiction – ou l’empêchement – d’une conférence de Sylviane Agacinski. Vous aviez signé avec Nathalie Heinich, Pierre Nora et d’autres un texte qui s’adressait aux présidents d’université. « Vous devez refuser que ces lieux soient monopolisés par des adeptes de l’obscurantisme. » Et effectivement, à intervalles réguliers, on entend parler de groupuscules qui intimident, qui interdisent, qui brûlent des livres, qui empêchent des conférences, et l’on voit des présidents céder et accepter les annulations.

Marcel Gauchet. Vous remarquerez que cela va très loin, puisque le « fasciste » bien connu François Hollande a été lui-même l’objet [du phénomène]!

(Les deux rient)

Elisabeth Lévy. Il m’aura donc été donné de défendre François Hollande, c’était un plaisir. Mais, trêve de plaisanterie, non seulement il n’a pas pu faire sa conférence et, à ma connaissance on a brûlé ses livres. 

Marcel Gauchet. C’est inimaginable!

A lire aussi: Evergreen: quand l’antiracisme devient fanatique

Elisabeth Lévy. Nous n’aimons pas que l’on brûle des livres à l’université. Nous n’acceptons pas cela non plus ailleurs, d’ailleurs. Cela ne donne pas envie de blaguer.

Marcel Gauchet. C’est la transformation extrême dont je vous parlais. L’université devient la Z.A.D. Ce n’est plus Notre-Dame-des-Landes, c’est Bordeaux-Montaigne et Lille-je-ne-sais-plus-combien ! 

Dans les conditions d’anomie de l’institution universitaire aujourd’hui, et d’absence de critères sur ce que l’université est destinée à faire, elle devient en pratique et en partie à cause de la loi telle qu’elle est conçue, une réserve pour les militants.

Elisabeth Lévy. (l’interrompant). Pardonnez-moi, pourquoi à cause de la loi ?

Marcel Gauchet. Parce que grâce à des quorums dérisoires, vous arrivez à légitimer des ultra-minorités qui siègent dans les instances et tous les conseils ; c’est un des facteurs importants de paralysie des présidents d’université. Ils ont affaire à ces gens dans les instances dirigeantes même. Et ils sont souvent eux-mêmes le produit d’élections plus ou moins manipulées par ces minorités.

Les autres thèmes abordés par Marcel Gauchet dans cet épisode:
– Le malaise à l’hopital
– La réforme des retraites
– Les violences dans les universités
– La manifestation contre l’islamophobie
Retrouvez l’émission complète sur REACnROLL (5€ par mois seulement)

Elisabeth Lévy. Justement ! Ces minorités ne sont-elles pas déjà très présentes dans le corps enseignant ? J’ai l’impression que même à L’École des Hautes Études, un endroit quand même de haute qualité, un endroit prestigieux où vous avez vous-même enseigné très longtemps, on commence à trouver des professeurs très marqués par exemple par l’idéologie du genre, par la pensée décoloniale, etc.

Marcel Gauchet. Je me moque que les gens adhèrent à ce genre de théories. Précisément, car je me bats pour la liberté des opinions. Mais en effet, attention, ce qui caractérise ces mouvements de pensée, c’est l’intolérance radicale. Ils ont de leur côté une ambition de pouvoir. Ils veulent chasser des discours à leurs yeux intenables: les dominations diverses et variées, patriarcales, raciales ou coloniales… Ces gens sont donc pour l’exclusion. On a bien un nouveau problème. Et il est tout à fait exact qu’il y a des complicités entre le corps enseignant et la partie minoritaire de ces étudiants. Ils bénéficient d’une certaine indulgence. 

Il y a une loi fatale, vous savez: les enseignants finissent toujours par ressembler aux étudiants!

Elisabeth Lévy. C’est terrible ! (poursuivant sur un mode ironique) Mais forcément, puisque les étudiants finissent eux même par devenir enseignants.

Marcel Gauchet. Les structures universitaires sont des structures très molles socialement. Une minorité militante y évolue comme un poisson dans l’eau et arrive très rapidement à rafler tous les leviers de commande. Il suffirait de faire une micro-sociologie de ces institutions pour comprendre comment cela se passe.

Elisabeth Lévy. Comme dans une AG trotskyste…

Marcel Gauchet. Cela prend une dimension institutionnelle. Mais je dois dire que j’ai été très favorablement impressionné par la réaction de la Conférence des présidents d’universités, laquelle a pris position de façon très claire. Je ne m’y attendais pas forcément et j’en suis content. Elle a même demandé au Président de la République l’inscription de la liberté académique dans la Constitution. Car elle n’y est pas actuellement, et je pense que cela serait une mesure très significative qui permettrait d’avoir une ligne de conduite très claire du point de vue des autorités publiques.

Elisabeth Lévy. Et de les combattre [les minorités agissantes évoquées plus haut] !

Marcel Gauchet. Les autorités publiques ont un problème avec les institutions académiques, comme il est de règle de ne pas intervenir à l’intérieur des institutions universitaires. C’est en soit très bien: la police n’y est en général pas bienvenue… Mais elle a un rôle protecteur indispensable, il faut donc changer ce genre de dispositions.

Elisabeth Lévy. Deux choses: est-ce que la peur sociale d’être traité de raciste ou de sexiste ne nourrit pas l’irruption de ces groupes?

Marcel Gauchet. Bien entendu, c’est capital. 

Elisabeth Lévy. C’est la terreur pour les profs, il faut bien le dire.

Marcel Gauchet. Bien sûr, la grande masse [des professeurs et des étudiants] regarde ailleurs et évite les sujets qui fâchent. 

Elisabeth Lévy. Deuxième chose donc, je ne voudrais pas être pessimiste, mais même si votre idée d’inscrire la liberté académique dans la Constitution est très belle, j’ai le sentiment que les Français s’en fichent. (elle se prend la tête) Et j’ai l’impression que le Président ne va pas se casser la tête avec un truc qui concerne 15% des étudiants…

Marcel Gauchet. En l’occurrence, il y a une révision constitutionnelle actuellement “dans les tuyaux.” C’est l’occasion. On ne va effectivement pas faire une révision de ce texte pour mettre uniquement la liberté académique dans la Constitution, ce n’est pas comme le principe de précaution [ce n’est pas aussi important NDLR], c’est évident ! Mais puisqu’il y a une révision prévue, cela ne coûte pas cher de le faire.

Elisabeth Lévy. Voilà un combat que je soutiendrai ! Mais ma question reste valable: n’y a-t-il pas une forme d’abandon de ces questions par l’ensemble de la société qui se fiche du tiers comme du quart de ce qui peut se passer ? Il y a certes une indignation, de la mousse médiatique, des tweets, etc… Mais cela devrait vraiment nous révolter tout de même (je repense à cette affaire de Hollande)! Vous écrivez vous-même dans Le Débat qu’il y a beaucoup d’autres affaires “à bas bruit”… Cela devrait tout de même rendre les gens dingues, eh bien non!

Marcel Gauchet. Le goût de la liberté dans nos sociétés reste très fort, mais en tant que…

>>> Découvrez la suite de cet échange en regardant l’épisode complet de l’Esprit de l’escalier sur REACNROLL… <<<

Lire la suite