Voter pour durer

Pourquoi le vote Rassemblement national


Voter pour durer
Stand de charcuterie local, Isère. D.R.

Les classes populaires ne se reconnaissent plus dans ceux qui les gouvernent. Leur parole a été confisquée par une classe politico-médiatique qui refuse de dénoncer les maux qui rongent le pays à petit feu. Le vote est leur ultime moyen d’expression, et elles votent RN. Davantage par lassitude que par colère.


ll y a, dans la France contemporaine, quelque chose qui se défait en silence. Non pas une rupture éclatante, mais une lente désagrégation – une fatigue du monde, presque imperceptible pour ceux qui habitent encore les centres protégés du pouvoir, mais immédiatement lisible pour ceux qui vivent dans les marges, les périphéries, ces territoires où la vie se durcit sans bruit, sans mots, sans reconnaissance. 

Les classes populaires françaises – ce que l’on appelait autrefois le peuple – ne se reconnaissent plus dans le langage de ceux qui les gouvernent. Elles ne s’y opposent même plus : elles s’en retirent. Elles regardent, à distance, un monde politique devenu étranger, saturé de mots morts, de promesses sans chair, de discours qu’elles ne comprennent plus, ou qu’elles comprennent trop bien pour continuer à y croire. 

Entre ceux d’en bas et ceux d’en haut, il n’y a pas seulement une fracture sociale. Il y a une séparation des expériences, presque une séparation des réalités. Les uns vivent dans l’abstraction rassurante des normes, des flux, des équilibres macroéconomiques ; les autres dans la dureté concrète des fins de mois, des transports subis, des quartiers qui se transforment, des repères qui s’effacent. 

C’est dans cet écart que s’enracine le vote pour le Rassemblement national. Non comme une adhésion idéologique claire, mais comme un geste de retrait, presque un geste de survie. Ce vote dit moins une colère qu’une lassitude – lassitude d’être ignoré, lassitude de ne plus compter, lassitude d’entendre parler d’un pays dont on ne reconnaît plus ni les visages ni la langue. 

Le peuple réduit au silence 

Les milieux populaires vivent la mutation démographique non dans les statistiques, mais dans la chair du quotidien. 

Ils éprouvent la déliaison, les changements de mœurs, la montée d’un communautarisme islamique qui s’impose sans qu’on ose le nommer. Mais leur expérience est désormais interdite de parole : elle est disqualifiée avant même d’avoir été dite. 

C’est ici que se vérifie, tragiquement, la prophétie de Christopher Lasch. Les talking classes – les «  classes parlantes  » – ont confisqué la parole publique. Les autres, celles qui vivent sans être entendues, n’ont plus d’autre langage que le vote, ou le silence. La France des plateaux de télévision n’a plus rien à voir avec celle des supermarchés, des cités, des bourgs abandonnés. 

De cette fracture naît une colère sans voix. Le peuple comprend qu’on ne l’écoute plus, et qu’à chaque élection on lui intime de se taire sous la formule rituelle du «  barrage  ». Mais ce mouvement ne concerne plus seulement la France périphérique. On se tromperait gravement à n’y voir que la révolte d’une France pauvre. Dans les villes moyennes, dans certains centres urbains eux-mêmes, des commerçants, des artisans, des professions libérales basculent à leur tour – non par nécessité économique immédiate, mais par épuisement moral. Fatigue d’un monde qu’ils ont servi, qu’ils ont fait vivre, et qui désormais les ignore ou les entrave. Ils subissent l’empilement des normes, la pression fiscale, l’insécurité diffuse, et surtout ce sentiment d’un désordre sans nom que le langage officiel ne parvient plus à masquer. 

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Ce basculement dit quelque chose de plus grave encore : ce n’est pas une classe qui se détourne, c’est une confiance qui se retire. Et cette défiance épouse la géographie même du pays. Car la France ne vote pas selon des opinions abstraites, mais selon des expériences enracinées, presque charnelles. Dans plusieurs grandes villes du Sud – Nice, Perpignan, certaines parties de Marseille –, le vote pour le Rassemblement national s’installe, se fixe, se banalise. Non par hasard, mais parce que s’y concentrent des formes de vie où l’ordre, la sécurité, l’identité, la transformation du cadre quotidien ne sont pas des concepts mais des épreuves vécues. S’y ajoute une mémoire politique particulière, marquée par l’histoire des rapatriés, par une fidélité ancienne à des droites enracinées, qui rend ce vote moins scandaleux, moins interdit qu’ailleurs. 

À l’inverse, dans les grandes métropoles – Paris, Lyon, Bordeaux –, la structure sociale, plus instruite, plus mobile, plus dissoute dans les flux de la mondialisation, produit un autre rapport au réel. Le changement y est perçu comme promesse, comme ouverture, là où il est vécu ailleurs comme perte ou dépossession. Les tensions existent, bien sûr, mais elles sont tenues à distance, reléguées, invisibilisées. 

Face à la certitude du déclin

Deux mondes coexistent ainsi, séparés par une frontière invisible, mais presque infranchissable. C’est dans cet entre-deux que se noue une tension décisive. Beaucoup de ceux qui se tournent vers le Rassemblement national le font en sachant parfaitement ce que l’on dit de ce vote – chaos, rupture, menace. Ces accusations, répétées avec insistance par ses adversaires, notamment dans certains territoires où domine la crainte d’un affrontement, n’empêchent pourtant pas le mouvement. Comme si, pour une part croissante du pays, la peur du risque pesait désormais moins lourd que la certitude du déclin déjà vécu. 

Dans le même temps, cette mise en scène permanente du danger retient encore certains. Sans adhérer, sans franchir le pas, une partie de l’électorat – souvent plus âgée – demeure liée à une ancienne idée du vote, où choisir engage une responsabilité morale, presque une fidélité à un ordre ancien. Il faut se souvenir aussi de ce que fut le Front national de Jean-Marie Le Pen : un vote de rejet plus que d’adhésion, nourri par la peur, et parfois par une hostilité directe aux immigrés, en particulier aux populations arabes. 

Quelque chose s’est déplacé. Les constats qui appartenaient hier aux marges se sont lentement installés au centre – relation entre l’insécurité et l’immigration de masse, islamisation, tribalisation de la vie collective. Non parce que les idées du RN auraient triomphé, mais parce que le monde qui les rend audibles s’est étendu.

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 Le vote pour le Rassemblement national n’est pas seulement un fait politique. Il est le symptôme d’une rupture plus profonde : la séparation entre un peuple et ceux qui prétendent encore parler en son nom. Tant que ce lien ne sera pas renoué, non par des injonctions, ni par des condamnations morales, mais par une reconnaissance réelle, concrète, des vies vécues, ce vote continuera de croître, non comme une adhésion paisible, mais comme la voix persistante, presque muette, d’un pays qui sent qu’on ne le voit même plus.

La société malade

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Avril 2026 – #144

Article extrait du Magazine Causeur




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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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