Chez Karim Rissouli et Laure Adler, le résistant David Dufresne brûle en direct le contrat d’édition de son dernier livre avec Grasset, pendant qu’Éric Fottorino excommunie à tour de bras. Tous les autres invités conviés se demandent comment mieux « réguler les médias » et rétablir le monopole de la gauche culturelle.

Lundi 20 avril 2026. Matinale de France Inter. L’éditorialiste Patrick Cohen et les « humoristes » Bertrand Chameroy et Charline Vanhoenacker tirent à boulets rouges sur Vincent Bolloré. M. Cohen reproche au milliardaire de s’être exprimé dans le JDD,un journal qui fait partie de son groupe – il est certain que Libération, Le Monde ou Le Nouvel Obs de Matthieu Pigasse et La Provence ou La Tribune de Rodolphe Saadé n’attendaient que de publier la tribune de celui qui, depuis deux semaines, essuie des bordées d’injures de ces organes de presse et du monde dit de la culture. Mme Vanhoenacker s’est livrée, comme à son habitude, à une charge prévisible et grossière, sans la moindre once d’humour. Passons ! Quant à M. Chameroy, c’est avec une audace et une originalité sans pareilles qu’il s’est moqué de Vincent Bolloré en le comparant à Kaa, le serpent du Livre de la jungle. La fin de sa chronique a été consacrée au documentaire de CNews sur la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public et son rapporteur, Charles Alloncle, documentaire qui, selon lui, manquait de contradicteurs. On ne verrait pas ça sur le service public. Encore que… Le 15 avril, sur France 5, l’émission C ce soir concernait l’affaire Bolloré-Grasset. Les propos liminaires de l’animateur Karim Rissouli furent sans ambiguïté ; il n’y aurait pas de débat mais une « discussion » autour d’un sujet traité de manière univoque et à charge : « Le limogeage d’Olivier Nora est un signe supplémentaire de la mainmise du milliardaire d’extrême droite sur le monde de la culture et de sa volonté d’en faire un bras armé dans la bataille culturelle qu’il mène partout où il le peut ». Karim Rissouli, son invitée permanente Laure Adler et les heureux élus participant à cette émission étaient donc tous sur la même ligne et armés jusqu’aux dents.
Y’a pas de débat !
Ces élus furent, par ordre d’apparition à l’écran :
Nathan Devers, chroniqueur sur France Info et France Culture, enfant spirituel de Bernard-Henri Lévy qui l’a bombardé éditeur de la revue qu’il a créée, La Règle du jeu. Cette revue et les prochains livres de BHL ne seront plus édités chez Grasset, annonce gravement Nathan Devers. Les derniers lecteurs de BHL ne sont pas inquiets : il se trouvera bien, dans l’enclos germano-pratin, un éditeur prêt à référencer les prochaines productions du plus égotiste mais du moins en moins lu des ex-nouveaux philosophes. L’homme, beaucoup plus soucieux de son sort que de celui de la France, pays où « tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref, franchouillard ou cocardier, [lui] est étranger, voire odieux » (Globe, 1985), a gardé une certaine influence dans le monde des médias et de la culture, influence qu’il a parfois mise au service de… lui-même. Ainsi, en 1997, il réalise Le Jour et la Nuit, film à très gros budget co-financé par Arte – dont il préside le comité de surveillance depuis 1994 – et par la Commission d’avances sur recettes du CNC dont le président se nomme à l’époque… Bernard-Henri Lévy. La presse est unanime : « plus mauvais film depuis 1945 » pour les Cahiers du cinéma ; « navet certifié », pour Libération. Malgré cela, BHL bénéficiera dès lors du soutien financier d’Arte France, du CNC ou de France TV pour la production de la plupart de ses films documentaires, tous des échecs commerciaux[1]. En 2024, BHL s’est vu reconduit à la présidence du conseil de surveillance d’Arte, à l’âge de 75 ans, malgré les statuts de la chaîne franco-allemande prévoyant une limite d’âge à 70 ans.

David Dufresne, journaliste médiapartien, écrivain et réalisateur de gauche. Son dernier livre paru chez Grasset est un récit sur sa grand-mère, Françoise d’Eaubonne, une émule de Simone de Beauvoir et de Michel Foucault qui, indique la quatrième de couverture, « forgea le concept d’éco-féminisme », fut « éco-anxieuse dès les années 1960 » et « organisa un attentat à la bombe sur le chantier de la centrale nucléaire de Fessenheim[2] ». David Dufresne a de qui tenir: sous le regard enfiévré de Laure Adler, il a déchiré en direct le contrat de son dernier livre avec les éditions Grasset. Ce geste n’était pas prévu, a tenu à souligner Karim Rissouli, ébloui par l’exploit. « Il faut des actes de résistance », s’est époumoné M. Dufresne, fier de lui. Dans la famille Résistants en toc, je demande le petit-fils.
Sophie Des Déserts, journaliste à Libération, quotidien subclaquant maintenu artificiellement en vie grâce à l’argent public, plus de 6 millions d’euros par an. Enivrée par les propos grisants de Laure Adler – « C’est le monde des intellectuels, la pointe avancée de notre pays, qui se retrouve bâillonnée, censurée » –, la journaliste a poussé un cri désespéré : « Olivier Nora était le dernier rempart. » Ne manquaient que le froissement des mouchoirs et le bruissement de discrètes renifleries pour parfaire le tableau…
Clémentine Goldszal, « journaliste culture » au Monde, où elle a appris à mentir éhontément – à moins que cela ne soit une disposition naturelle. Ainsi, sans être repris par aucun des participants, a-t-elle pu affirmer que Boualem Sansal n’est « ni un très bon écrivain, ni un gros vendeur ». Le village de l’Allemand s’est vendu à 125 000 exemplaires. Rue Darwin à 135 000 exemplaires. 2084 à 430 000 exemplaires. On s’interroge : à partir de combien de livres vendus Mme Goldszal considère-t-elle que leur auteur est un « gros vendeur » ?
Alexis Lévrier, historien de la presse et des médias et farouche détracteur de Bolloré. Cet « expert », adulé par l’audiovisuel public dont il est un invité récurrent, avait réclamé, après l’interdiction pour C8 de bénéficier d’une fréquence de la TNT, le même traitement pour CNews. Lors de l’émission, M. Lévrier a reproché à Nathan Devers sa participation passée, en tant que chroniqueur, à certaines émissions de la chaîne d’info honnie. Nathan Devers a eu beau assurer que, durant ses quatre ans passés à débattre sur CNews, sa liberté de parole a été totale et qu’il n’a eu à subir aucune remarque restrictive, aucune censure, M. Lévrier n’en a pas démordu : « Les conditions du débat étaient tronquées. » Il fallait oser ! L’historien a asséné cette énormité lors d’une émission à sens unique, consacrée exclusivement à louanger l’intouchable Olivier Nora transformé en martyr, à cirer les pompes des deux centaines d’auteurs, dont une majorité de graphomanes hallucinés et de cacographes nombrilistes, ayant quitté Grasset, à diaboliser Vincent Bolloré et à déconsidérer Boualem Sansal, accusé de « dériver vers l’extrême droite » parce qu’il a quitté Gallimard pour rejoindre Grasset et qu’il ne ménage ni le gouvernement algérien, ni une certaine religion supposément de paix, d’amour et de tolérance. Ici, les conditions du débat n’ont pas été pas tronquées – il n’y eut tout bonnement pas de débat !
Un monopole à rétablir
Last but not least, l’ancien dirigeant du Monde, Éric Fottorino, s’est particulièrement distingué lors de cette soirée. Dernière ce physique d’apothicaire de province inoffensif, se cache en réalité un clerc de gauche sectaire et intolérant, « un clerc au sens propre, c’est-à-dire un religieux, mais aussi au sens élargi d’homme doté à la fois d’un statut privilégié et d’un magistère intellectuel et moral[3]». Héritier de la cléricature issue de la Révolution, M. Fottorino prétend incarner la Vérité ; tout ce qui ne pense pas comme M. Fottorino est donc le Mensonge : « Le groupe Bolloré est un instrument du mensonge industriel ». La gauche culturelle se flatte d’inonder le monde de sa Lumière ; tout ce qui s’oppose à la gauche culturelle est donc la Nuit : « Si vous mettez la nuit là où il y a de la lumière, il n’y a plus de maison – donc il n’y a plus de maison Grasset », lâche le prêtre fanatique, dilaté d’aise, admiratif de lui-même. À l’instar de l’abbé Jacques Roux, « Enragé » sous la Révolution, le père Fottorino punit, proscrit, prohibe, excommunie à tour de bras ! Il réclame le démantèlement des médias Bolloré, en appelle à la résistance des journaux et des libraires et au courage du pouvoir politique, reproche aux ministres d’aller « parler dans ces médias », accuse et condamne par avance les journalistes et les auteurs gravitant dans la sphère de l’empire Bolloré : « Toutes les choses qu’ils disent sont fausses. C’est une attaque contre la vérité. » Le verdict tombe: il faut, par tous les moyens possibles, les censurer.
Et garantir ainsi le quasi-monopole de la pensée de gauche – la seule qui, de son point de vue, est à même d’exprimer le Bien, le Beau, la Justice et la Vérité – sur la presse, les médias, le monde de la culture. La cléricature de gauche se prétend assiégée par un « empire » qu’elle qualifie d’extrême droite ou de fasciste – syntagmes terrifiants et fantasmagoriques destinés à réduire au silence le peu qui lui résiste – et qui, au mieux, représente un vingtième de l’offre médiatique et culturelle actuelle. Les clercs, curés et séminaristes de cette caste doctrinaire ont investi tous les lieux de pouvoir, d’éducation et de rééducation de la population : l’Éducation nationale, les universités, les écoles de journalisme, les milieux culturels et, bien entendu, l’audiovisuel public transformé en temple du progressisme et du wokisme, et dédié au lavage des cerveaux, à la consolidation du contrôle et au redressement des hérétiques. M. Rissouli n’a pas manqué de prier en direct pour la « régulation des médias » – comme les plus éminents représentants de l’Ordre de la Vertu journalistique auquel il appartient, il compte sur la création d’un cachet décerné par un Bureau de vérification adossé à un Organe inquisitorial pour séparer le bon grain progressiste de l’ivraie conservatrice dans les médias. Emmanuel Macron et la Commission européenne appellent cela un « label » – mais le mot qui convient le mieux est simplement celui de « censure ». Il n’est cependant nul besoin, actuellement, de « label » pour censurer, distordre la réalité ou la camoufler : tandis qu’Olivier Nora est élevé au rang de saint sacrifié sur l’autel de l’autoritarisme d’un homme trop catholique pour être honnête, Boualem Sansal est excommunié du monde de la culture et Kamel Daoud n’a le droit qu’à quelques entrefilets dans la presse et une laborieuse minute d’information sur France Inter après sa condamnation à trois ans de prison ferme par le pouvoir algérien pour avoir osé évoquer la « décennie noire » dans son roman Houris.
Selon l’impayable Laure Adler, « l’empire Bolloré déploie un pouvoir vénéneux qui essaie de faire taire toutes les voix discordantes de cette idéologie qui est assénée, pilonnée par plusieurs canaux d’expression qui sont en solidarité les uns avec les autres pour fabriquer une opinion ». L’inversion accusatoire est ici à son comble. Les apôtres de la machine idéologique qui fonctionnait si bien depuis cinquante ans et écrasait de sa superbe la population assujettie à leur morale gauchisante, ne supportent pas la moindre contradiction, la plus petite remise en cause. Un point capital, trop souvent passé sous silence mais que j’ai évoqué ci-dessus, doit être rappelé: ce dispositif dogmatique, en plus d’imposer une vision politique, a permis à nombre d’entre ces apôtres de bénéficier, et pour certains très largement, des prébendes et autres mannes financières qu’offrent les trop nombreux organismes où abonde l’argent public et dans lesquels ils se sont octroyé des places de choix. Le cas de M. Lévy n’est qu’un exemple, un échantillon, une illustration de ce qui se trame dans les coulisses de ce redoutable petit monde. Un grain de sable grippe leur machine ? Les voilà qui crient au fascisme, aux heures sombres, au bruit des bottes. Mais, si l’on tend l’oreille, l’on distingue, derrière les beuglements contre « l’extrême droite », une lamentation plus discrète, un chant d’une tristesse infinie, la plainte de cette caste craignant de tout perdre, le pouvoir, les honneurs, la puissance et, par-dessus tout, l’argent.
[1] Assemblée nationale, question écrite n° 6674 sur le Financement public apporté à Bernard-Henri Lévy. https://questions.assemblee-nationale.fr/q16/16-6674QE.htm
[2] David Dufresne, Remember Fessenheim : Enquête intime sur Françoise d’Eaubonne, pionnière éco-féministe et impossible grand-mère, 2025, Grasset. Une citation de la grand-mère de l’auteur inaugure cette enquête : « Pour détruire le pouvoir des hommes, il faut le leur arracher. » Plus loin, une autre citation nous apprend qu’elle luttait « contre le capital coupable de génocide, dernier stade de la société patriarcale ». Françoise d’Eaubonne, pionnière woke dont la petite-fille spirituelle est évidemment Sandrine Rousseau.
[3] Jean-François Chemain, Notre amie la gauche, deux siècles de cléricature, préface de Mathieu Bock-Côté, 2025, Via Romana.




