Marcel Gauchet. Photo: Mantovani. Gallimard via Leemage

Causeur. La campagne présidentielle se déploie à l’ombre de l’affaire Fillon et au rythme des révélations supposées ou réelles. Les pratiques reprochées au vainqueur de la primaire auraient pu passer pour vénielles il y a vingt ans et sont en tout cas largement répandues. Ils suscitent cependant une réelle indignation, soigneusement entretenue par les médias. Sommes-nous devenus plus vertueux ou faisons-nous payer par ces exigences morales l’impuissance de nos dirigeants ?

Marcel Gauchet. Il se mêle des choses assez différentes dans ce climat. D’abord, la désacralisation du pouvoir est passée par là. Les « mystères de l’État » dans lesquels on n’ose pas trop aller mettre son nez, c’est fini. L’esprit démocratique a progressé dans les têtes. Le gouvernement est devenu pour de bon représentatif aux yeux des représentés : ces gens nous représentent, on veut savoir ce qu’ils fabriquent au juste. Or, en France, on a un sacré chemin à faire sur ce chapitre. À l’abri de la révérence pour l’État, il a prospéré une nomenklatura qui se croit tout permis. L’heure d’en terminer une bonne fois avec ces mœurs a sonné. Tout candidat un tant soit peu sensé cherchant à réduire le gouffre qui s’est creusé entre la base et le sommet aurait dû en faire un article prioritaire de son programme. Fillon n’a pas de chance. Les faits qui lui sont reprochés sont banals et véniels à l’échelle du système, mais il ne suffisait pas de s’excuser. Il fallait montrer qu’il avait compris en prenant le problème à bras-le-corps.

Peut-être, mais c’est exiger des gouvernants une vertu que ne montrent pas les gouvernés. La France est un peu le royaume de la combine…

Se greffe sur le gouffre que j’ai décrit une contradiction de plus en plus aiguë entre la logique du privé et la logique du public. L’individualisation pousse les gens, y compris les acteurs politiques, dans une vision privative du fonctionnement social, mais elle les rend d’autre part de plus en plus exigeants en matière d’impersonnalité des institutions. En pratique, le clientélisme et le népotisme sont rois, mais ils sont de plus en plus mal supportés du côté de la chose publique. Ces affaires doivent une bonne part de leur écho au fait qu’elles renvoient les gens à leurs propres contradictions. Ils ne les emploieraient pas, eux, leurs femmes, leurs enfants, leurs copines et leurs copains ?

« Il s’est recréé une société d’ancien régime, avec les ressentiments passionnels qu’elle est vouée à entretenir et qui ne demandent qu’à éclater »

Le tout sur fond de ce qu’on sait par cœur, les inégalités galopantes. Mais les chiffres ne disent pas le vécu de cette inégalité. Ils ne disent pas le sentiment d’être des cocus de l’histoire et les laissés-pour-compte d’un système qui tourne au profit des malins qui ont su grimper dans les trains qui partent. Le mépris que distillent involontairement les Beautiful People mondialisés à l’égard des couillons qui bossent dur pour 1 500 euros par mois a enflammé la société. Le problème n’est plus économique, il est moral. Il s’est recréé une sorte de société d’ancien régime, avec les ressentiments passionnels qu’elle est vouée à entretenir et qui ne demandent qu’à éclater.

Et pourtant, si on vous lit bien, l’Ancien régime est terminé, et cette fois, le cadavre ne bouge plus ! C’est ce que vous annoncez dans Le Nouveau Monde, quatrième et dernier volume de L’Avènement de la démocratie. La sortie de la religion, que vous diagnostiquiez dans Le Désenchantement du monde, il y a trente ans, est donc achevée. La liquidation définitive de l’hétéronomie et, avec elle, de son contraire qui lui faisait la guerre, annonce-t-elle la fin de l’Histoire ?

Au contraire, elle ridiculise l’idée de fin de l’Histoire. Elle marque le commencement