Des poursuites sont engagées auprès du parquet de Paris contre Uber et Deliveroo, géants de la livraison à domicile, dénonçant des conditions de travail contraires à la dignité humaine.

Quatre associations de coursiers ont décidé d’engager des poursuites contre les deux grandes plateformes de livraison à domicile Uber Eats et Déliveroo. Elles ont saisi le parquet de Paris pour « traite d’êtres humains ». Faut-il rappeler que nous sommes en 2026, en France, pays qui peut s’enorgueillir à bon droit d’avoir aboli l’esclavage voilà quelque deux ou trois siècles ? Rappelons aussi que, chez nous, ce crime de traite des êtres humains est passible de dix ans de prison et 1,5 million d’amende.
Il semble que, dans le lamentable mouvement de déclin que connaît notre pays, cette abolition se trouve allègrement détournée. Bien sûr, cet esclavage-là, celui des temps modernes, l’esclavage digitalisé ne dit pas clairement son nom. Certains vont même jusqu’à y voir une des formes les plus achevées du libéralisme entrepreneurial. Sur le papier peut-être. Dans les faits, on en est aux antipodes.
On les voit, ces livreurs, fourmis à vélo, se faufilant dans la circulation au mépris du danger, mais aussi des règles ordinaires de circulation, pour aller livrer à Monsieur-tout-le-monde sa pitance du soir de match ou du petit dîner entre copains, entre filles, comme dans les pubs vantant ce joyeux service. Vu de ce côté-là, celui du client-consommateur, c’est d’ailleurs plutôt sympa. Le système convient, à preuve son succès. Vu du côté du gars qui livre, c’est autre chose. Rémunération calculée au plus chiche, 6 euros de l’heure selon les plaignants alors qu’un accord à 11, 45 euros avait été conclu voilà deux ans. Une course de 4 km qui était payée 6,50 euros avant le Covid ne vaut plus que 4,50 aujourd’hui. Pour espérer un gain mensuel (non assuré) de 1 450 euros, il faut aligner au minimum quelque 63 heures de boulot hebdomadaire. Les heures d’attente ne sont pas payées, on s’en doute. Avec ça, prière de ne pas attraper la crève ou de tomber de vélo. La course par tous les temps. Le garde chiourme d’aujourd’hui, le sous-esclavagiste qui tient le fouet en main porte le nom très chic et très affriolant d’algorithme. Le livreur est tout entier sous sa domination. L’algorithme sait tout de lui, l’a à l’œil en permanence. Le faux pas, le client mal léché, et le gars voit son compte bloqué. Il en est averti juste par SMS. Pourquoi s’encombrer d’un minimum d’humanité ? Le compte, parlons-en. Comme ces forçats du mollet ou du gymkhana en deux roues motorisées sont à 98% des immigrés, et à 68% sans papiers, il leur faut trouver un prête-nom pour faire exister ce compte. Et donc reverser à cet humaniste bon teint une part de leur paie. Merveilleux système. Immigrés, sans papiers, ce n’est pas évidemment la meilleure position pour la ramener, protester, revendiquer ses droits. Tu pédales, tu livres ou tu crèves, en quelque sorte…
En fait, on l’aura bien compris, le nœud de l’affaire est bien là : l’immigration hors de contrôle, pléthorique que nous connaissons depuis maintenant tant d’années. C’est elle qui fournit les bataillons de ces sous-prolétaires taillables et corvéables quasiment à merci, sans véritable statut, sans réelle protection. Elle, l’immigration folle qui fait que ces exploiteurs planqués derrière leur algorithme savent fort bien qu’ils se trouvent devant une réserve de tâcherons – j’allais dire de bêtes de somme – inépuisable. Pour un qui lâche, ou qui est jeté, dix accourent. Nul besoin de les forcer à coups de trique. La précarité galopante dont ils sont les premières victimes en tient lieu.
Nous verrons ce que dira la justice. Mais le simple fait que, comme je le disais, en France, en 2026, cette noble institution ait à instruire, juger un tel système et ses effets me semble constituer bel et bien la marque évidente d’une infamante régression. Une honte, en vérité.





