Le petit monde médiatique et littéraire bien-pensant ne pardonne pas à l’écrivain d’être apprécié par tous ces « mabouls » qui veulent se fâcher avec l’Algérie, comme dit le président de la République…
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la lassitude de Boualem Sansal. Non pas seulement la fatigue d’un homme, mais l’épuisement d’une promesse.
Sansal n’est pas un polémiste de salon. Il a affronté l’islamisme, la censure, la solitude, la prison – là où tant d’autres, ici, se contentent de commenter le courage à distance, à l’abri des plateaux et des réputations réversibles. Et voilà qu’au moment même où il retrouve la liberté, c’est en France – patrie de sa langue d’écrivain – qu’on l’injurie, qu’on le somme de se taire. Ou plus exactement, de parler comme il faut, en particulier sur l’Algérie d’où il vient, et son merveilleux régime.
Le signal est là. Il ne tient pas seulement aux attaques dont il est l’objet, mais à leur nature. Mais que lui reproche-t-on, au juste ? On ne lui reproche pas une erreur, on lui fait grief, sans oser le dire, de son indépendance d’esprit, de sa résistance à la soumission. Ainsi en est-il de ce procès dérisoire instruit contre ses choix éditoriaux: quitter Gallimard pour rejoindre Grasset, désormais intégrée à la sphère d’influence de l’homme d’affaires – breton, catholique et d’« extrême-droite », c’est évident – Vincent Bolloré. Comme si un écrivain devait désormais répondre non seulement de ce qu’il pense, mais aussi de l’endroit où il publie. Comme si la liberté d’écrire passait par un contrôle de conformité idéologique préalable.
A lire aussi: Comment Boualem Sansal est devenu indésirable
C’est ici que le mécanisme apparaît dans toute son absurdité. Dans notre pays, le monde des idées est de plus en plus administré par une petite bourgeoisie intellectuelle pusillanime, voire tétanisée, qui a fait de la prudence une vertu et de la lâcheté une façon d’être. Des gens qui ne risquent rien, mais distribuent les brevets de respectabilité avec la rigueur sèche de douaniers zélés. Leur courage est administratif, leur indignation sélective, comme à l’accoutumée. Ils célèbrent la libre expression – cela va de soi -, à condition qu’elle reste abstraite. Dès qu’elle s’incarne, dès qu’elle tranche, ils deviennent procureurs. Non pour défendre une vérité, mais pour maintenir un périmètre.
Ce qui, chez lui, insupporte le plus les petits marquis du Quartier latin n’est pas une faute, mais une présence. Il rappelle, par sa seule trajectoire, ce qu’ils ne sont plus capables d’être, c’est-à-dire des hommes debout. Des hommes pour qui penser a un prix, et pour qui ce prix ne varie pas selon les interlocuteurs ni les rapports de force. Ce courage-là s’applique aujourd’hui à beaucoup d’autres situations.
Alors nos chers clercs minuscules disqualifient, ricanent, et condamnent sans risque. En gardiens d’un ordre moral sans transcendance, ils fabriquent un climat où la nuance devient suspecte, où la force d’âme et la détermination passent pour de la provocation, où la vérité elle-même doit demander la permission d’exister.
Que Sansal songe à quitter la France au moment où l’Académie l’accueille en son sein n’est pas une anecdote, c’est un triste symptôme : celui d’un pays qui ne chasse plus ses écrivains par décret, mais par dégoût.
Il y a là quelque chose de pire que la censure, la petitesse satisfaite de ceux qui la rendent inutile, et presque naturelle.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !




