Notre contributeur est sorti ravi de sa séance du film évoquant les débuts de la star américaine – et dont la critique est pour le moins partagée

Le biopic de l’Américain Antoine Fuqua sur le phénoménal Michael Jackson, sorti mercredi, est un pari réussi… mais, oui, à condition de prendre en compte quelques remarques préalables.
Le biopic au cinéma, surtout lorsqu’il concerne une célébrité comme l’est et le sera pour l’éternité « The King of Pop », constitue par essence un exercice hautement périlleux… Au terme d’un métrage d’un peu plus de deux heures, il semble évidemment impossible de satisfaire tout le monde : fans, profanes, partisans, détracteurs, amis, ennemis, idolâtres, aigris et haineux… Surtout lorsque l’on ambitionne de traiter la première partie de la trajectoire d’une personnalité aussi hors norme que MJ, avec « ses rayons et ses ombres », comme écrirait Victor Hugo.
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Autant l’affirmer tout net : on sort de la projection de Michael bouleversés, sonnés, sidérés, tant le choc est brutal et finalement assez inattendu par rapport à tout ce que l’on a pu lire et écouter çà et là de la part de certains médias parisiens pseudo-intellos ou pseudo-branchés (qui se reconnaîtront…), définitivement prisonniers des canons et des dogmes de notre temps. On a surtout pu décrypter et ressentir leur déception de ne pas avoir assisté à la version putassière et racoleuse qu’ils semblaient appeler de leurs vœux… Voilà leurs stimuli : la rumeur, le caniveau, la fange, l’infamie, les larmes, le sang… et bien entendu la monstration des « affaires » de pédophilie ! Le gros mot est lâché !
Rappelons à toutes ces belles plumes « expertes » que le parti pris des auteurs est de couvrir les origines du phénomène Michael : ses dures années d’apprentissage familial, son aventure avec ses frères (The Jackson Five) puis son envol avec sa carrière solo (via les albums Off the Wall, Thriller) jusqu’au mémorable Bad Tour de 1987-1989. Or, les premières accusations de pédophilie n’ont lieu qu’en 1993… et, si l’on veut être totalement objectifs et transparents, précisons qu’à ce jour, aucune plainte n’a totalement abouti ! Même post-mortem, le chanteur est donc toujours présumé innocent.
Ceci étant posé, force est de reconnaître que le film est coproduit par une partie de la fratrie de la star, qui a délibérément choisi un traitement « favorable ». Rappelons-nous cette fameuse phrase qui clôt le cultissime film L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford (1962) : « Quand la légende devient réalité, imprimez la légende ! ». Michael n’est-il pas une légende vivante ? La plus grande star que la planète pop culture ait jamais connue ? L’homme qui a réussi à vendre plus de 500 millions de disques à travers le monde (certaines sources évoquent même le milliard !), devant Elvis Presley et The Beatles ! L’équivalent d’un être humain sur seize (ou sur huit) posséderait un disque de MJ ! Plus célèbre que le Christ, pour reprendre le formidable titre du livre écrit par Yves Bigot en 2004, consacré aux plus grandes rock stars de la planète.
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Mais Michael, au-delà de la seule sphère de la « pop culture », avait cette capacité rare d’hybrider et de métisser tous les genres, tous les styles de musique, à l’instar des neuf titres de l’album Thriller — dont sept singles de légende — qui se serait vendu à près de 70 (100 ?) millions d’exemplaires à ce jour. Tout n’est sans doute pas « authentiquement réel » dans la version voulue par les auteurs et les producteurs… mais qu’importe ! On ne va pas voir un film au cinéma comme l’on regarderait un documentaire d’investigation sur une chaîne d’info continue, qui lui-même est forcément subjectif car réalisé par un être humain avec ses opinions et sa sensibilité, même si on le nomme « journaliste » sur un plan professionnel.
Les clés du succès
Le plus important me semble que l’émotion soit au rendez-vous à chaque image, à chaque plan, à chaque instant. Tout est fluide et parfaitement huilé, orchestré, agencé. Le contrat en direction du spectateur est donc parfaitement rempli. Il l’est pour plusieurs raisons. Le réalisateur américain Antoine Fuqua est loin d’être un manchot ! C’est quand même l’homme de l’excellent Training Day, qui avait valu l’Oscar du meilleur acteur à Denzel Washington en 2002. On lui doit également de solides films d’action tels que Shooter, tireur d’élite, Equalizer ou encore La Rage au ventre… en attendant sa prochaine version de Hannibal Barca, le général carthaginois qui a défié Rome, avec toujours Denzel dans le rôle-titre. Deuxième observation : l’acteur principal, Jaafar Jackson, 29 ans, le propre neveu du « King of Pop », est tout bonnement incroyable ! Sa prestation scénique et artistique est en tout point exceptionnelle. jusque dans les cordes de sa propre voix imitant celle du maître. Troisième facteur de réussite : l’acteur Colman Domingo, interprétant l’âme grise, le mauvais génie de Michael, son père autoritaire et machiavélique, Joseph, dit Jo, contribue également puissamment à consolider la trame dramatique et tragique du métrage. Michael Jackson apparaît avant tout comme un enfant battu, maltraité et systématiquement rabaissé par son père… Ce « Bad Jo » n’hésite pas à sortir son ceinturon pour le corriger, tout en l’affublant d’un quolibet terrible (« Big Nose »), ce qui peut, en partie, expliquer la volonté de l’artiste de recourir ensuite à la chirurgie esthétique plus que de raison.
L’émotion nous gagne encore lorsque l’on voit le jeune homme, très seul et introverti dans un monde d’adultes qu’il refuse et rejette, s’entourer d’amis imaginaires (Peter Pan et son fameux royaume de Neverland…), tout en parlant à des animaux de compagnie plus ou moins loufoques et exotiques : un singe, un lama, une girafe, un python (il y a d’ailleurs une scène d’intérieur assez terrifiante)… L’ensemble de ce biopic peut ainsi être lu comme la progressive et complexe tentative de « désintoxication », de « desserrement », de « décarcération » d’un fils prodige hors des griffes d’un père-manager aux méthodes brutales et cyniques.
Machine à tubes
Le métrage offre enfin un aperçu fort stimulant de la confection de ces grands tubes du XXe siècle. C’est en voyant à la télévision américaine un reportage sur la guerre des gangs à Los Angeles au début des années 80 que le génie de la pop a l’idée de la chanson Beat It, en faisant appel à Eddie Van Halen, alors star du plus grand groupe de heavy metal, pour le poste de lead guitar. Et c’est en regardant une série de films d’épouvante — L’Homme au masque de cire d’André de Toth (1953, avec Vincent Price dans le rôle du professeur Jarrod), La Mouche noire de Kurt Neumann (1958), La Nuit des morts-vivants de George A. Romero (1968) — que l’artiste aura l’idée géniale du tube Thriller, en embauchant le réalisateur John Landis pour la confection du plus long vidéo-clip musical de l’histoire.
Impossible de ne pas mentionner l’influence de Rick Baker, le génie des effets spéciaux du cinéma fantastique de l’époque. Le clip de Thriller n’est pas seulement de la musique : c’est l’invasion du cinéma d’horreur de série B dans le salon des familles conservatrices américaines. Toujours est-il que l’Histoire était en marche, inarrêtable, irréversible, inaltérable, transcendée par un artiste hors norme, soucieux de s’adresser à la planète entière, par-delà les ghettos, les classes sociales, les races et les ethnies… Un message qui sera explicité avec encore plus de force dans l’album Dangerous (1991) et son phénoménal tube Black or White (avec Slash à la guitare, et les premières techniques de morphing pour le clip).
Mais ça, c’est une autre histoire… qui devrait sans doute constituer la deuxième partie du biopic (avec davantage de zones d’ombre ?) que l’on attend évidemment avec impatience. Et évidemment, nous vous recommandons de voir le film en VO sous-titrée !
2h10



