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Félix Vallotton et l’art du vivre-ensemble

Félix Vallotton est mort il y a cent ans. Le peintre a fait carrière dans le Paris des années 1880-1900, alors capitale de la bourgeoisie, des conflits sociaux, des attentats anarchistes et de l’essor de la presse. La rétrospective que lui offre Lausanne, sa ville natale, révèle un artiste engagé, héritier des maîtres anciens et audacieux coloriste


Autoportrait à l’âge de vingt ans, Félix Vallotton, 1885. MCBA (Lausanne)

Le musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, en Suisse romande, met à l’honneur Félix Vallotton (1865-1925) à l’occasion du centenaire de sa disparition. Peintre, graveur, dessinateur de presse, critique d’art et écrivain, Vallotton quitta Lausanne pour Paris dès l’âge de 16 ans et fut naturalisé français en 1900. Compagnon de route des Nabis (Vuillard, Bonnard, Denis), il créa rapidement un style original, synthétique, hyperréaliste et énigmatique, où le peintre Arnold Böcklin (1827-1901) vit le mélange de « la clarté française si haute » et des « spéculations germaniques si lointaines ».

Sa vie fut, elle aussi, une jolie synthèse : de sensibilité anarchiste, Vallotton épousa en 1899 Gabrielle Rodrigues-Henriques, sœur de célèbres marchands d’art, et alla vivre dans un hôtel particulier du 16e arrondissement ; antimilitariste, il se lamenta de n’avoir pas été envoyé au front en 1914 en raison de son âge ; misogyne selon les standards de son temps, il aima les femmes sans parvenir à être heureux et les peignit avec la ferveur d’un idéaliste sans illusions. Seul son tempérament dépressif semble avoir été tristement constant, rejoignant en cela le portrait littéraire des romans fin-de-siècle qui fourmillent de neurasthéniques à la Octave Mirbeau et de désespérés à la Léon Bloy. Son Autoportrait à l’âge de vingt ans (1885) où il émerge, pâlichon et déprimé, du gouffre de sa veste noire, préfigure celui de 1923 : avec le temps, les rides n’ont pas fait sourire ses yeux. La Grande Guerre paracheva un pessimisme où se côtoyaient son orgueil d’artiste et son cœur d’homme (Maupassant) : il pensait qu’il ne serait célèbre qu’à titre posthume, et n’était que rarement convaincu de la possibilité d’être heureux, sauf peut-être face à la nature, en Normandie ou à Cagnes-sur-Mer pendant les mois d’hiver.

La rétrospective Vallotton se tient à Lausanne mais parle surtout du Paris des années 1880-1900. Capitale de la bourgeoise industrielle, des conflits sociaux croissants, des attentats anarchistes, de l’affaire Dreyfus et de l’essor de la presse, Paris se prête au noir et blanc de la gravure sur bois, ainsi qu’à ses formes modernisées par l’artiste. Illustrateur pour La Revue blanche et Le Cri de Paris, Vallotton dénonce l’ordre établi, la domination de l’État bourgeois et la répression – les « violences policières » et les « discriminations systémiques », dirait-on aujourd’hui. Dans L’Anarchiste (1892), La Charge (1893), La Manifestation (1893), les chapeaux melon valdinguent, la foule tombe et détale au gré des coups assenés par les forces de l’ordre. Au lieu de porter secours à une fillette renversée sur la voie publique, l’un des deux gendarmes prend le temps de saluer l’automobiliste criminel : « Salue d’abord, c’est l’auto de la Préfecture ! »,titre le dessin. Les propriétaires sont des salauds à leurs fenêtres, prêts à tirer un coup de pistolet en cas d’« incivilité » : « Tu y reviendras, cochon, pisser sur mon mur ! » Si des gamins raillent – pardon, « harcèlent » – un ivrogne, c’est par habitude d’« abîmer le vaincu » d’« une morale autoritaire et traditionnelle », selon l’écrivain Paul Adam chargé de commenter la gravure de Vallotton dans les Badauderies parisiennes d’Octave Uzanne (1896). Pendant qu’un ouvrier est repêché dans la Seine, les bourgeoises s’entassent au Bon Marché et se noient au milieu des tissus et des colifichets (1893).

Cocasse : tandis qu’on repêche aujourd’hui des migrants et que d’innommables babioles chinoises font le bonheur des dames et des hommes déconstruits au Bazar de l’Hôtel de Ville, on redécouvre, tout ébaubis, la pertinence de la « polarisation » du débat politique qu’on avait cru reléguée aux marges infréquentables du discours et de l’histoire. Devant la violence sarcastique des dessins de presse de Vallotton, on s’étonne évidemment que la IIIe République, confrontée aux attentats de la gauche utopiste et à l’immobilisme de ses élites bourgeoises, n’ait pas eu l’idée de forger le terme de « vivre-ensemble » pour anesthésier durablement les citoyens.

À partir de 1900, Félix Vallotton se consacra entièrement à la peinture, principalement au nu, aux scènes d’intérieur et au paysage. Jeune homme, il avait abondamment pratiqué la critique d’art, à une époque où le jugement esthétique, poli par le style, n’avait pas vocation à débiter son lot de fadaises consensuelles. Comme Zola dans Mes Haines (1866) ou Huysmans dans L’Art moderne (1883), Vallotton jugea l’art de ses contemporains sans se demander si, en parlant d’« amas de nullités », d’« épouvante de salons », d’« hallucination de morphiné » ou de « choses qui n’ont ni formes ni nom et paraissent émaner d’intelligences malheureuses en détresse absolue de sentiment artistique », il ne risquait pas d’essentialiser sa critique. Inversement, que Paul Signac dise de ses œuvres qu’elles étaient laides et bêtes ne le rendit pas plus dépressif qu’il ne l’était déjà.

L’Affichage moderne (dessin pour le livre Les Rassemblements), Félix Vallotton, 1896. MCBA (Lausanne)

La peinture de Félix Vallotton est une merveille. Comme tous les modernes revendiquant leur héritage (en l’occurrence Holbein et Rembrandt, puis Poussin et Ingres), Vallotton a renouvelé la beauté en lui donnant un peu des contours du passé et beaucoup des couleurs inédites de l’avenir. À la manière des artistes hollandais du xviie siècle, il a peint le silence des scènes d’intérieur et l’intimité du quotidien entrevu entre les battants d’un placard à linge ou à travers la porte d’une chambre à coucher. À la manière du Titien, il a peint le geste de la jeune femme à sa toilette dont les longs cheveux blond roux tombent de chaque côté de ses épaules nues. Ses natures mortes, vases, hortensias, pivoines, citrons, poivrons et verres d’eau, ont un air de vanités de siècles enfuis, mais frappés en pleine matière par une lumière neuve et des couleurs vives, uniformes, sans nuances de ton. Éclatantes, photographiques mais irréelles.

La femme fut pour lui une source inépuisable d’inspiration, à défaut d’avoir pu le combler. Après ses Intimités (1897-1898), série d’estampes impitoyables sur le couple bourgeois, Vallotton met la femme à nu, sensuelle et glaçante, offerte et repoussante, les joues roses mais le corps lisse et la peau froide. On est loin de son Étude de fesses (1884) et du réalisme cellulitique de ses débuts ; désormais, la femme lui file entre les doigts. Endormie dans des décors rouges et verts qui soufflent le chaud et le froid, elle devient ce glacial objet de désir étendu sur les braises de l’imaginaire. La plupart du temps, on la voit seule, souvent par terre et souvent de dos. Elle fait des réussites, s’essuie après le bain, ne s’ennuie jamais. Dans La Salamandre (1900), assise sur un drap bleu faïence qui grise sa peau d’un discret malaise, elle regarde la cheminée rougeoyante. Vallotton joue, sur elle, avec étoffes et drapés qui mettent en valeur les lignes de son corps. Il suffit qu’elle ouvre la bouche et laisse tomber le drap vert qu’elle tient entre ses dents pendant qu’elle refait son chignon, pour que tout bascule (L’Automne, 1908). Et tout bascule en effet, lorsque le couple s’en mêle. Dans son premier roman, Les Soupirs de Cyprien Morus, le peintre exposait déjà sa théorie des sentiments : « On commence par des lieux communs, puis on fait des frais, on s’applique, et c’est l’engrenage. Bientôt, on se revoit, on s’apprécie ; le monsieur finit par trouver que la dame insignifiante n’est pas si mal que ça, la dame, que le monsieur emprunté ou commun a des ressources en profondeur ou de l’esprit. Le temps marche, chacun maintenant tient à son partenaire ; on est totalement ridicule et on croit qu’on s’adore. » On croit qu’on s’adore mais on finit par se haïr. Dans La Haine (1908), l’homme boude, les bras croisés. La femme, elle, montre les dents, les sourcils froncés, les poings serrés. Leur nudité est devenue grotesque.

Le 21 août 1911 eut lieu le vol de La Joconde au musée du Louvre. Félix Vallotton parla de « désastre » et d’« humiliation ». Le poète Guillaume Apollinaire fut d’abord suspecté, en raison d’une histoire antérieure de recel de statuettes, et fit une semaine de prison avant d’être disculpé. Il mourut à quelques jours de l’armistice, en 1918, après avoir fait cette guerre que Vallotton aurait voulu faire, lui aussi. Parti la voir de près, muni des autorisations requises, le peintre écrira dans son Journal : « La guerre oppresse la pensée du monde… elle ne se copie pas comme une pomme. » Le 19 octobre dernier a eu lieu le vol des bijoux du Louvre. Un certain Doudou Cross Bitume est suspecté d’avoir participé au cambriolage. Aux dernières nouvelles, il n’est ni poète ni peintre. Aux commémorations du 11-Novembre, le président de la République a ravivé la flamme du Soldat inconnu qui avait servi, en août, à allumer la cigarette d’un touriste étranger. La rétrospective Félix Vallotton, à quatre heures de Paris, nous ramène vers un monde où la violence, réelle et symbolique, n’avait pas encore eu le cynisme de s’appeler le « vivre-ensemble ».


À voir

« Vallotton Forever. La rétrospective », musée des Beaux-Arts de Lausanne (Suisse), place de la Gare, 16. Accessible par le TGV Lyria depuis la gare de Lyon. Jusqu’au 15 février 2026.

À lire

Félix Vallotton, Romans et Théâtre, Éditions Zoé, 2025.

Romans et Théâtre

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Irène Némirovsky en toutes lettres

L’historienne Dominique Missika nous conte avec maestria la vie éminemment romanesque de l’auteur de Suite fançaise.


D’Irène Némirovsky on ne retient souvent que la mort tragique en 1942 à Auschwitz, oubliant parfois l’immense écrivaine à qui l’on doit entre-autre David Golder, Le bal et Suite Française. La formidable biographie que lui consacre Dominique Missika a le mérite de la remettre sur le devant de la scène. Il aura fallu plus de trente ans à l’historienne pour raconter celle que d’aucuns considèrent comme « la Sagan des années 30 ». En juillet 1942, lorsqu’elle est arrêtée pour être emmenée au camp de Pithiviers, Irène Némirovsky laisse derrière elle son mari et ses deux petites filles, Denise et Elisabeth. Dominique Missika, touchée par leur histoire, leur avait consacré un chapitre du Chagrin des innocents, son premier livre paru en 1998. Elle a ensuite relu l’œuvre de leur mère, fouillé dans les archives, revu les fims adaptés de ses livres, s’est imprégné de son univers puis s’est mise à écrire. « Irène Némirovsky est un vrai personnage de roman – confie-t-elle en préambule – une héroïne complexe, ardente et torturée ». Née en 1903 en Ukraine, Irina quitte son pays avec sa famille pour fuir la Révolution russe et trouve refuge en France. Élevée par sa mère dans le culte de la langue française, elle ne tarde pas à adopter cette dernière. L’histoire de son roman David Golder est saisissante. Elle envoie son manuscrit par la poste aux Editions Grasset mais omet d’écrire son nom et son adresse. Bernard Grasset enquête et finit par retrouver sa trace. La jeune femme n’a que 26 ans mais il décide de la rajeunir de 2 ans. Le livre a un succès retentissant. La carrière d’Irène Némirovsky est lancée.

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Si Dominique Missika raconte avec justesse et sensibilité l’épouse et la mère comblée, elle excelle dès lors qu’il s’agit de l’écrivaine. L’on découvre sous sa plume, une jeune femme nullement déstabilisée par sa célébrité soudaine et qui n’a qu’une obsession : écrire. Elle écrira beaucoup. Peut-être trop. Souvent pour raisons pécuniaires. Puis viendra la guerre. Les époux Epstein se réfugieront avec leurs deux petites filles à Issy-L’Evêque dans le Morvan. Là malgré la peur et les restrictions, Irène composera son chef-d’œuvre Suite française. Pendant cette période, l’écrivaine qui était pourtant au firmament de sa gloire se verra peu à peu délaissée par le monde littéraire du fait de sa judéité. Cela ne l’empêchera pas de poursuivre sa route coûte que coûte. Le jour de son arrestation, son mari fera promettre à leurs filles de ne jamais se séparer de la valise contenant le manuscrit de leur mère, certain qu’elle finira par revenir. Irène Némirovsky mourra du typhus à Auschwitz à l’âge de 39 ans. Des années plus tard, l’aînée ouvrira la fameuse valise et découvrira le roman inachevé de sa mère. En 2004 Suite française se verra décerner le Prix Renaudot à titre posthume. Une consécration qui sortira de l’oubli l’écrivaine au destin tragique. Il fallait tout le talent et toute l’empathie de Dominique Missika pour retracer l’histoire follement romanesque de celle qui fut si tôt adulée, si vite oubliée, et miraculeusement ressuscitée.


Irène Némirovsky, Une vie inachevée de Dominique Missika, Editions Denoël, 288 pages

Irène Némirovsky: Une vie inachevée

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Politique: les passions humaines prennent le dessus!

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Nous vivons une époque et un climat qui conviennent aux immatures en politique comme moi. Non que je sois dépourvu de convictions ou de quelques rares admirations, mais je ne suis pas loin, m’abritant derrière le génie de Friedrich Nietzsche, de penser que « le contraire de la vérité n’est en effet pas le mensonge, mais la conviction ». Dès lors qu’on est presque autant attentif à la réflexion et à l’écoute de l’autre que soucieux de sa propre affirmation, la politique d’aujourd’hui n’est pas faite pour vous.

Nerfs à vif

D’ailleurs, cette dernière prend un tour passionnant sur le plan de la psychologie humaine où, par exemple, on baptise « compromis » des abandons en rase campagne, où l’on cherche à tout prix à sauver sa peau partisane à coups de calculs, de tactiques, de concessions de dernière heure, le tout imprégné d’un cynisme qui n’a plus la moindre honte de lui : au contraire, il s’affiche…

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En même temps, quelle spectaculaire comédie humaine, où les nerfs sont à vif, où les sensibilités s’expriment, où les détestations se montrent à haine ouverte, où les affrontements ne cherchent même plus à s’ennoblir, mais se réduisent à une hostilité nue, une antipathie éclatante, une multitude de combats singuliers. Comme si l’on en avait assez de la poudre aux yeux, des simulacres, des prétextes, de l’humanisme abstrait, et que l’on désirait seulement faire surgir, du fond de soi, la pureté d’une malfaisance sans excuse, la cruauté voluptueuse débarrassée de tous ses voiles prétendument politiques.

Ce n’est pas seulement vrai dans les joutes de l’Assemblée nationale ou au Sénat.

Songeons à Brigitte Macron, dont on découvre avec stupéfaction qu’elle est humaine et qu’elle est capable, pour une bonne cause – celle d’un Ary Abittan qui a bénéficié d’un non-lieu et à qui il convient de « fiche la paix » en le laissant enfin travailler -, de s’abandonner à un verbe cru et grossier qui, en l’occurrence, ne laisse aucune place au doute : elle ne dénonce pas le féminisme, mais certaines de ses odieuses manifestations.

Jean-Luc Mélenchon, malgré la révérence, est probablement détesté par certains de ses inconditionnels apparents ; lui-même n’aime pas Olivier Faure, qui le lui rend au centuple. Ce n’est pas le socialisme qui se bat contre l’extrémisme révolutionnaire et irresponsable, mais un tempérament qui ne supporte pas l’autre, une manière d’exister qui juge lamentable celle de l’autre. Une brutalité satisfaite d’elle-même et assurée de sa propre domination, qui honnit les calculs sournois d’une personnalité équivoque.

Hostilités

Laurent Wauquiez fait tout ce qu’il peut pour s’ériger, lui et son groupe parlementaire, en ennemis irréductibles de Bruno Retailleau. C’est tellement systématique de sa part qu’il n’éprouve même plus le besoin de déguiser son hostilité en considérations politiques.

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La rigueur, la constance et l’intégrité de l’ancien ministre de l’Intérieur et président des Républicains sont tellement aux antipodes de son caractère qu’il s’agit d’une lutte d’homme à homme se servant de prétextes partisans et conjoncturels pour éclater au grand jour.

Il me semble d’ailleurs que le lien entre Bruno Retailleau et Sébastien Lecornu relève de la même méfiance humaine. La transparence honorable du premier n’a pas admis les sinuosités masquées du second. Les personnalités en deçà ou au-delà de la politique sont vouées à se détester.

Que les passions humaines prennent le dessus n’est sans doute pas très progressiste, mais c’est ainsi : il faut bien que les êtres respirent et soient eux-mêmes. On a beau apposer des couches multiples entre soi et le réel, à un certain moment – miraculeux ou déplorable – il n’y a plus que soi !

MeTooMuch ? (Essai)

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Caisse qu’il dessine?

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Peintre éhonté et fort talentueux, ma Sauvageonne n’arrête pas. Dimanche dernier, elle m’a, une fois de plus, emporté dans ses bagages, entre tableaux, toiles, papier bulle, chevalets boisés, et une malle (contenant robes, sous-vêtements affriolants, trousse de maquillage, flacon de parfum Panthère de Cartier, format deux litres, etc.) digne d’une impératrice des Indes ; nous avons fourré le tout dans notre carrosse, aimablement tiré par notre fidèle jument Yvonne, ce afin de nous rendre au siège de la Société d’horticulture, une fort jolie demeure située rue Le Nôtre, à Amiens. Cette dernière organisait une exposition de peintures.

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Une vingtaine d’artistes étaient réunis ; parmi eux : la Sauvageonne avec ses œuvres plus colorées que les soixante-deux pages de Tintin et les Picaros et lestées de titres abracadabrants et carrément hilarants (« Tais-toi, Fernand ! », « On est mieux là qu’ici », « Bain de pieds entre filles », etc.). Cette belle manifestation m’a permis de découvrir et apprécier des artistes, dont Benoît Drouart, peintre et sculpteur de talent installé dans le plus beau département de France : l’Aisne (Contact : 3, ferme de la Forêt, 02300 Ugny-le-Gay ; bdrouart@yahoo.com). Des styles différents dans la salle ? C’est peu dire. Du figuratif, de l’abstrait, du cubisme, de l’impressionnisme, de l’expressionnisme, etc. Il y en avait pour tous les goûts. Mais, je dois le confesser, ce qui m’a le plus surpris et comblé, ce sont les créations de Quentin Geffroy (contact : bonjour@quentiongeffroy.fr). Paysagiste de profession (sa société est basée à Brive-la-Gaillarde, mais il vit aussi à Amiens où il a suivi son amie), il dessine de micros paysages et jardins imaginaires au dos de tickets de caisse.

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« Ma pratique professionnelle consiste à dessiner et concevoir des jardins répartis dans toute la France », explique-t-il. « De ces déplacements récurrents est née une habitude qui s’est progressivement ritualisée : dessiner sur la face non imprimée des tickets de caisse. Ce petit espace laissé vacant devient alors un « échappatoire miniature ». Ces fragments de papier deviennent les symboles du temps qui passe, de la transaction et de l’éphémère. Ce sont des fictions géographiques, des visions oniriques méticuleusement dessinées. Le geste est à la fois méditatif et concentré, transformant le rebut en un territoire précieux et complexe. Les tickets devenus mini tableaux, habituellement transportés dans une petite boîte métallique sont déployés sur le mur, créant une cartographie à double lecture, une superposition d’espaces-temps. En effet, la face cachée des tickets contient des informations factuelles, tangibles liées aux territoires traversés (titres des œuvres présentées), l’autre ouvre sur une géographie de l’imaginaire. La transformation de ce support trivial est à la fois une démarche introspective et une invitation à prendre part aux voyages. » Il reconnaît que sa démarche singulière peut être interprétée comme un pied de nez à la société marchande.  « C’est aussi comme si je récupérais du papier au fur et à mesure et que je devais l’utiliser. J’aime beaucoup dessiner sur des choses que je récupère. » Pour notre plus grand plaisir.

Éloge du temps long

Jean-Paul Rappeneau, le réalisateur entre autres de Cyrano de Bergerac, du Hussard sur le toit ou du Sauvage se raconte avec l’aide de Kéthévane Davrichewy dans Vive Allure aux éditions Grasset. Un cinéma de lente maturation où la construction et les dialogues se répondent dans une exigence peu commune. À l’heure du déconstruit, Rappeneau a cultivé l’art du détail et de l’ellipse.


Rappeneau prend son temps. Sa lenteur est proverbiale dans le métier. Comme si la productivité était le signe d’une créativité foisonnante. Comme s’il fallait ramener une filmographie à une performance vulgairement quantifiée. Les chiffres ont définitivement emporté la bataille de la pellicule dans les mentalités artistiques. Pour un réalisateur né en 1932, ayant passé son enfance sur l’axe Auxerre-Orléans, huit films jusqu’à aujourd’hui est un score tout à fait honorable. Respectable. Enviable même. Quand on sait que ses longs-métrages s’appellent : Cyrano de Bergerac, Les Mariés de l’An II, Le Sauvage, Tout feu, tout flamme ou l’inoubliable La Vie de château. Cette filmographie « réduite » est l’expression de notre exception culturelle, une qualité France qui se dégage dans le soin apporté à la narration, aux costumes, à l’atmosphère, au ping-pong verbal ; le juste équilibre patiemment dosé, longuement réfléchi entre la sincérité et l’émotion. Rappeneau, c’est la France des préfectures décaties, des bâtisses alanguies, des rapports de classe étouffés, de notre belle langue tourangelle, de l’amour courtois et des frisottis du destin. Rappeneau, c’est le contraire des vies réglées en province car l’aventure arrive par la porte de service, la fantaisie vient contrecarrer l’éducation. Qui n’a pas vu Adjani en polytechnicienne sensuelle et désuète ne peut comprendre les élans incertains du cœur. Qui n’a pas vu Deneuve lisant dans un hamac ou allongée dans un champ de blé en mousseline faussement sage ne connaît rien des blondeurs assassines. Rappeneau, élégamment, sans la brusquerie maladroite des habituels révolutionnaires du 7ème art, emprunte ce chemin étroit de la dissidence amusée, de l’intrusion poétique, de l’emballement buissonnier, du plaisir enfantin d’imaginer la vie. Alors que tout semble installé, immuable, la bourgeoisie se repose sur ses lauriers, elle dort tranquille, un élément fantasque, un héros irrégulier, une peine intime vont entraîner une mécanique nouvelle. Chez Rappeneau, le spectateur n’est pas agressé, il n’est pas le punching-ball des idées confuses, il est ce promeneur sensible à la beauté, totalement perméable à l’inattendu.

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Rappeneau, le réalisateur aux fondations solides est paradoxalement le plus à même d’écorner la réalité, de la passer au tamis de la fiction, de la désaxer et de la propulser dans un autre imaginaire. Laissons les comptables à leur cahier de doléances, ils se plaindront toujours, que huit films, c’est trop peu et que l’attente entre chacun n’est pas raisonnable. Dans une profession vouée à l’image, ne pas vouloir s’exposer à tout prix est un sacerdoce. Et puis Rappeneau sait des histoires (comme dans la chanson de Reggiani), il nous les conte dans ces mémoires vagabondes entre secrets de fabrication, souvenirs de tournage et points de vue esthétique. Comment aussi cohabitent la part d’individuel et de collectif dans l’édification d’une œuvre. Ce livre ravira les cinéphiles sur la complicité, la jalousie, l’admiration, tous les rapports ambigus qui ont existé entre Rappeneau et Louis Malle, Rappeneau et Daniel Boulanger, Rappeneau et Claude Sautet, Rappeneau et Roman Polanski. Mais surtout le compagnonnage exclusif avec son frère « ennemi », Philippe de Broca. Rappeneau a participé activement au scénario de L’Homme de Rio, du Magnifique, de Tendre Poulet ou du Cavaleur. Ces deux-là se sont aimés et brouillés en même temps. Une relation particulière qui « se transformera au cours des années en une amitié forte et complexe, faite de rivalité ». Dans ces confidences, il nous explique sa façon de concevoir un film, la patience qu’il faut, les doutes qui assaillent, les nombreuses publicités réalisées durant toute sa carrière entre chaque sortie en salles, l’acharnement nécessaire pour arriver à ses fins. « J’ai vécu une enfance sans cinéma et sans télévision », nous avoue-t-il. Ce fut une bonne base pour oser prendre la caméra. Dans ce voyage, Rappeneau s’amuse des soubresauts de caractère d’un Montand égocentré, il loue le charme et l’intelligence d’Anne Brochet, il n’est pas satisfait de la voix d’Olivier Martinez, il se rappelle son agacement de voir son nom mal orthographié au générique de L’Homme de Rio, il manquait un « p », et puis il nous réconcilie avec un épisode « traumatique ». On sait que l’entente entre Jean-Paul et Marlène Jobert n’a pas été cordiale sur Les Mariés de l’an II. Dans cet éprouvant tournage en Roumanie, Jean-Paul a pu se montrer raide. Rappeneau nous relate des décennies plus tard, leur rencontre chaleureuse, les yeux embués, à la Cinémathèque, ils ne se quittaient plus. Ils parlaient. Ils parlaient. Happy end !

Vive Allure de Jean-Paul Rappeneau avec Kéthévane Davrichewy – Grasset 256 pages

Vive allure: Autobiographie

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Faut-il laisser Orwell tranquille?

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Désinformation. L’éditorialiste Patrick Cohen souhaite qu’on « laisse Orwell tranquille » et comprend l’idée d’une labellisation des médias. Mais, les nouveaux ambassadeurs du « socialisme intellectuel » honni par l’auteur de 1984 l’ont-ils bien lu ?


Le journaliste Patrick Cohen est sur le pied de guerre. Il livre un combat acharné contre la « bollosphère », les réseaux sociaux et les médias alternatifs qui, d’après lui, falsifient l’information et mentent aux Français. Il n’a guère apprécié les critiques faites au président de la République suite à sa décision de favoriser la mise en place d’un système de contrôle de l’information appelé « labellisation des médias ». Il a en revanche fortement goûté la vidéo de l’Élysée accusant CNews de propager de fausses informations. Ce mardi 2 décembre, sur France Inter, le journaliste demeure toutefois très inquiet. Il déplore que la vidéo présidentielle n’ait eu « aucun effet sur les médias Bolloré ». Il regrette que l’opinion publique se montre suspicieuse lorsqu’elle entend parler d’un « label » possiblement octroyé par des organismes « indépendants » soutenus par Reporters sans frontières. D’ailleurs, dit-il, ce « label pour promouvoir une information fiable et vérifiée, des bonnes pratiques et des médias de confiance » existe déjà et est, selon lui, au-dessus de tout soupçon – et d’invoquer la certification JTI (Journalism Trust Initiative) et les cabinets de conseil qui, paraît-il, garantissent la rigueur et l’honnêteté de ce label, Bureau Veritas et Deloitte. Le journaliste est fier d’annoncer que Radio France a obtenu cette certification. Il ne comprend pas le procès qui est fait à Emmanuel Macron: « Si toute vérification devient suspecte, et si la lutte contre la désinformation se voit dénoncée comme une opération de propagande, alors les falsificateurs peuvent se friser les moustaches. » Il est naturellement sous-entendu que Patrick Cohen n’a jamais fait partie de ces « falsificateurs ». Et d’ailleurs, il ne porte pas de moustache. Pourtant, ce chantre d’une information fiable, complète et honnête passe sous silence ou minimise de nombreux détails qui ont leur importance et auraient pu véritablement éclairer les auditeurs france-intériens.

Pas une tête ne doit dépasser

M. Cohen aurait pu, par exemple, insister sur le fait que JTI est né sous l’impulsion de… Reporters sans frontières (RSF), une association qui s’est distinguée ces dernières années par son acharnement à discréditer certains médias, CNews en particulier. Financée à 65 % par des subventions publiques (AFD, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, ministère de la Culture, Commission européenne, etc.), RSF compte parmi ses mécènes privés l’Open Society Foundation de George Soros. Son président, Pierre Haski, ancien de Libé et fondateur du site d’extrême gauche Rue89, a révélé en 2018 avoir travaillé directement pour M. Soros dans le cadre d’une « opération de surveillance du web » dont le but était de mesurer une potentielle « trumpisation » à l’œuvre dans la vie politique française. Le même Pierre Haski commente tous les matins sur France Inter la politique internationale, avec une inclination européiste et atlantiste. Le directeur général de RSF, Thibaut Bruttin, a de son côté mené une vigoureuse campagne contre le RN lors des dernières élections législatives – contrevenant ainsi à la « charte éthique », « apolitique », de l’association. Le JTI initié par RSF est financé par les mêmes organisme publics. Il est soutenu par l’AFP et la BBC, des références, aux yeux de Pierre Haski en tout cas, en ce qui concerne le pluralisme et la neutralité journalistiques. Le but du JTI est d’établir « une norme mondiale et neutre pour des médias dignes de confiance » – en clair, pas une tête médiatique ne doit dépasser. La Commission européenne a entendu le message : le DSA (Digital Services Act – surveillance des plateformes numériques initiée par Thierry Breton, le destructeur d’entreprises françaises à haute valeur technologique devenu conseiller consultatif de… Bank of America), le BDE (Bouclier Démocratique Européen – projet européen de contrôle de l’espace digital ardemment soutenu par… RSF et dirigé par Nathalie Loiseau, membre du Conseil européen pour les relations internationales financé en partie par… George Soros), Chat Control (surveillance des messageries numériques privées fortement critiquée par le chancelier allemand Merz mais… ardemment soutenue par Emmanuel Macron), sont autant de moyens que la technocratie bruxelloise, sans rencontrer beaucoup de résistance au Parlement européen, met ou tente de mettre en place pour éradiquer les opinions dissidentes. Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron sont sur la même longueur d’onde. Leur objectif ? Créer une armada d’argousins politico-médiatiques, de vérificateurs des faits, de signaleurs de confiance et autres labellisateurs eux-mêmes estampillés conformes à l’idéologie dominante.       

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Patrick Cohen aurait pu également s’attarder sur les principes idéologiques qui animent les deux cabinets de conseil chargés de participer à la fabrication d’une norme fiable et neutre dans les médias. Ces cabinets sont à la pointe du progressisme, du wokisme et de l’écologisme. Il y a des mots, des expressions, des éléments de langage qui ne trompent pas. Sur son site, Bureau Veritas assure être « une entreprise de services à vocation sociétale » et accompagner ses clients pour les aider à « atteindre leurs objectifs de développement durable ». De son côté, le cabinet de conseil Deloitte affirme couvrir un large champ de métiers au « service d’une seule finalité : générer un impact réel, durable et responsable ». Sur son site, on peut lire : « Portés par des valeurs fortes, nous nous engageons activement pour un avenir plus durable, plus inclusif et plus juste. À travers nos actions en faveur du climat, de l’égalité des chances, des droits LGBT+ et de l’engagement citoyen, nous mobilisons nos talents pour créer un impact positif, aux côtés de nos clients, de nos communautés et de la société tout entière. » Ces professions de foi semblent sortir tout droit de prospectus wokes, diversitaires et écologistes. Malgré son autoproclamée fiabilité, Deloitte a toutefois récemment été épinglé par les autorités australiennes pour avoir remis à ces dernières un rapport truffé d’erreurs générées par une… IA. Il faudra sans doute prévoir à l’avenir un « label de qualité et de fiabilité » pour les cabinets de conseil qui labellisent les médias.

Contorsions

Deux jours plus tard, toujours sur France Inter, Patrick Cohen revient sur le sujet de la désinformation et se livre à d’invraisemblables contorsions intellectuelles pour expliquer que les personnes qui utilisent certains mots et certains concepts du roman d’Orwell, 1984, sont des ânes bâtés. « Comment invoquer Orwell dans nos démocraties certes imparfaites, mais toujours garantes de nos droits et libertés, pour dénoncer des situations sans commune mesure avec la tyrannie de type soviétique décrite dans 1984 ? », interroge-t-il avant d’assénersur un ton pontifiant l’absurdité suivante: « La tentation d’un Ministère de la Vérité peut exister dans nos démocraties, mais si on lit bien Orwell, ce qui pose problème, ce n’est pas la vérité, c’est le ministère. Dans 1984, le rôle du Ministère de la Vérité n’est pas de contrôler l’information mais de la fabriquer, c’est un ministère du mensonge. » Sans blague ! Pour illustrer son propos et, en même temps, prendre la défense d’Emmanuel Macron, il donne un exemple de ce qu’il considère être une fabrication des faits récente : « Vous prêtez à quelqu’un des propos qu’il n’a pas tenus. Votre cible se récrie : mais c’est faux, je n’ai jamais dit ça. Et là vous dites : voyez, il fait marche arrière, il rétropédale ! » Cet exemple, est-il besoin de le dire, est complètement inepte et ne peut en aucun cas être corrélé à la fonction totalitaire du Ministère de la Vérité imaginé par Orwell et sur laquelle nous allons revenir. Car bien des choses dans 1984, qui justifient peut-être plus que jamais d’en parler aujourd’hui, semblent avoir échappé à Patrick Cohen.

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L’action de ce roman dystopique se déroule en Océania, partie du monde qui comprend « les Amériques, les îles de l’Atlantique, y compris les îles Britanniques, l’Australie et le Sud de l’Afrique », et dont la capitale est Londres. Les deux autres entités géographiques sont l’Eurasia et l’Estasia. Les conditions de vie y sont sensiblement les mêmes mais, si en Eurasia la philosophie dominante s’appelle « Néo-Bolchevisme », et si, en Estasia, « elle est désignée par un mot chinois habituellement traduit par Culte de la Mort, mais qui serait peut-être mieux rendu par Oblitération du Moi », en Océania elle s’appelle « Angsoc » (Socialisme Anglais). « En vérité, les trois philosophies se distinguent à peine l’une de l’autre et les systèmes sociaux qu’elles supportent ne se distinguent pas du tout », écrit Orwell. La tyrannie décrite dans 1984 n’est donc pas seulement de type soviétique : elle est un agrégat des totalitarismes à l’œuvre à l’époque mais aussi des régimes autoritaires qu’Orwell imagine pouvoir advenir dans le futur sous la férule d’une nouvelle classe dominante, un gouvernement centralisé dirigé par un Parti omnipotent lui-même soutenu par « une nouvelle aristocratie constituée de bureaucrates, de savants, de techniciens, d’organisateurs de syndicats, d’experts en publicité, de sociologues, de professeurs, de journalistes et de politiciens professionnels ». Orwell considère à l’époque que le « socialisme intellectuel » – celui d’une intelligentsia « de gauche » et d’une caste politique « avide de puissance pure » – est en passe de supplanter le « socialisme ouvrier » qu’il appelle de ses vœux, celui des « gens ordinaires » attachés à des valeurs traditionnelles, familiales ou sociales, et à un code moral qu’il appelle common decency. Ce socialisme intellectuel qui effrayait Orwell porte aujourd’hui le nom d’une idéologie qui germait en son sein: Progressisme. Au nom de valeurs abstraites de tolérance, d’égalité ou d’inclusion, cette idéologie a quelques points communs avec celle du Parti unique d’Océania, n’en déplaise à Patrick Cohen. La novlangue est l’un d’entre eux :diminution du vocabulaire, concepts simplifiés, langue atrophiée, littérature caviardée. « Nous taillons le langage jusqu’à l’os », ainsi « nous restreignons les limites de la pensée », se flatte Syme dans 1984. Ce« spécialiste en novlangue »est heureux d’annoncer à Smith que « Shakespeare, Milton, Byron n’existeront bientôt plus qu’en versions novlangue » – voilà qui n’est pas sans rappeler certains délires du wokisme, branche la plus misérable du progressisme, à propos de la langue : son écriture inclusive, ses formules schématiques, ses livres écrits ou réécrits par des sensibility readers hébétés, ses bibliothèques amputées de livres dits « problématiques », sa langue revue, corrigée, triturée à l’aune de son idéologie abrutissante.

La démocratie c’est la surveillance

Quant au Ministère de la Vérité, s’il est, bien entendu, un ministère du mensonge où l’on « contrôle la réalité » via la réécriture de l’histoire, il est également l’endroit où sévit un Commissariat aux Archives dont « l’activité essentielle n’était pas de reconstruire le passé, mais de fournir aux citoyens de lOcéania des journaux, des films, des manuels, des programmes de télécran, des pièces, des romans, des informations, instructions et divertissements de toutes sortes, dun poème lyrique à un traité de biologie en passant par l’abécédaire pour enfants et le nouveau dictionnaire novlangue ». Orwell pressentait qu’un système oligarchique et centralisé, éloigné des préoccupations des gens ordinaires et prêt à mettre à mal les libertés individuelles et la liberté d’expression pour préserver son pouvoir, pourrait voir le jour n’importe où en s’appuyant sur une propagande tentaculaire. Doucement, la réalité rattrape la fiction. Les technocrates de l’UE rêvent d’une Européania entièrement sous contrôle. À cet effet, les Européens sont depuis des décennies abreuvés de journaux remplis d’informations et d’injonctions progressistes, de programmes audiovisuels publics imposant la vision d’un monde nouveau, celui que les « élites » politico-médiatiques et techno-bureaucratiques entendent bâtir sur les décombres des nations démantelées. En France, l’école est depuis longtemps le lieu de toutes les destructions – langue, histoire, culture – en même temps que celui d’une rééducation totale des futurs « citoyens » d’une UE normative et despotique. On y sabote l’apprentissage de la langue et l’histoire de France pour mieux « éduquer » les enfants aux médias, à l’écologie, à la sexualité et à ses dérives wokes, à la diversité, à l’ouverture à l’Autre – il s’agit de former un citoyen européen amnésique, malléable, sans attaches, peu enclin à remettre en question les décisions de la caste autoritaire au pouvoir. Partout en Europe, des gouvernements cherchent à entraver la liberté d’expression. Une Police de la Pensée, plus subtile que celle décrite dans 1984, se met subrepticement en place dans les cabinets ministériels, dans les bureaux bruxellois, dans les médias « labellisés », dans les universités et les écoles de journalisme. Là où les peuples regimbent, le pouvoir montre les dents, remet en cause les résultats électoraux qui ne lui conviennent pas, traque les dissidents sur les réseaux sociaux, invente de nouveaux moyens de contrôler l’information – il hésite encore à inscrire carrément sur les frontons des parlements et du siège de la Commission européenne : LA DÉMOCRATIE C’EST LA SURVEILLANCE – mais on sent que le cœur y est.

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Au contraire de ce que préconise Patrick Cohen – « Laissez Orwell tranquille ! » – il nous faut, plus que jamais, méditer l’œuvre d’Orwell. Plus que jamais et contre la gauche. Le philosophe Jean-Claude Michéa explique en effet que si la gauche et l’extrême gauche continuent de célébrer en Orwell le défenseur de la liberté, « non parfois, d’ailleurs, sans quelque condescendance », et acceptent qu’il ait été un socialiste radical, « car après tout, ce sont des mots qui, de nos jours, n’engagent à rien de précis », voire même un écrivain conservateur, « car c’est toujours un épouvantail commode pour la formation des jeunes consommateurs », elles ne peuvent cependant pas admettre qu’il ait pu l’être simultanément et de façon cohérente ; elle n’admettent pas qu’on puisse être à la fois « un ennemi décidé de l’oppression totalitaire, un homme qui veut changer la vie sans pour autant faire du passé table rase et par-dessus tout un ami fidèle des travailleurs et des humbles[1]». L’on comprend mieux ainsi pourquoi des gens comme Patrick Cohen répugnent à recourir à l’œuvre d’Orwell pour tenter de comprendre ce qui se passe aujourd’hui en France et en Europe.

Orwell, anarchiste Tory: Suivi de À propos de 1984

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1984

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Les Gobeurs ne se reposent jamais

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[1] Jean-Claude Michéa, Orwell, Anarchiste Tory, suivi de À propos de 1984, Éditions Climats.

Jakuta Alikavazovic, l’expérience poétique du moi

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Dans son dernier livre, Jakuta Alikavazovic, prix Medicis essai 2021 (Comme un ciel en nous, Stock), nous propose un portrait subjectif et sensible de sa mère, d’origine bosniaque, qui fut poète. Page après page, elle est sur la corde raide. Mais la grande sincérité de sa plume en fait une réussite.


Cette année, à la rentrée littéraire de septembre, il y avait pléthore de romans sur la famille. Quelques sagas, dans le style des Buddenbrook de Thomas Mann, rivalisaient avec des témoignages plus centrés sur l’auteur lui-même à la recherche de ses origines. Car notre littérature est devenue très autoréférentielle, depuis le succès de romans qui prennent pour sujet le moi de celui qui écrit et tout ce qui lui arrive, y compris les choses les plus banales. Ce qu’on appelle autofiction règne désormais dans le roman, pour le meilleur et, souvent, pour le pire. Faut-il s’en plaindre ? Après tout, la signification du mot littérature comporte incontestablement une dimension de subjectivité : on écrit pour rendre témoignage, pour mettre du sien, comme disait Montaigne. Mais cela doit être accompli avec doigté. Et c’est de plus en plus rare, me semble-t-il.

Toucher le lecteur

Le dernier roman de Jakuta Alikavazovic, intitulé Au grand jamais et publié chez Gallimard, est une exception heureuse à cette règle. Ce livre n’a raflé, comme on dit, aucun prix littéraire, cette année, et c’est probablement injuste. Cela aurait mis en lumière une romancière exigeante, qui publie peu, mais toujours à bon escient. J’avais déjà lu, il y a longtemps, un livre d’elle, et j’ai pu constater qu’avec celui-ci elle avait fait beaucoup de progrès. Au grand jamais est une entreprise littéraire au culot, qui raconte quelque chose de très personnel (la mort d’une mère), et qui surtout le fait avec un art consommé. Cependant, ce n’est pas du tout un livre réservé à une petite minorité, car y est décrite, tout du long, et presque à cru, une crise morale que traverse la protagoniste principale, qui parle en son propre nom, qui dit je, mais de manière à toucher tout lecteur de bonne foi.

Une littérature brute

Au départ, il y a donc ce que Jakuta Alikavazovic nous confie d’elle-même : « moi qui ai si souvent eu l’impression de n’appartenir à rien ». Elle trouve les mots justes pour décrire simplement sa détresse, en recourant à une prose à la fois très imagée et très spontanée, bref à la littérature dans ce qu’elle peut avoir de plus brute. On pense parfois à la langue de l’écrivain Pierre Guyotat, dans ses récits autobiographiques comme Coma (en 2006). On sent qu’Alikavazovic a lu les bons auteurs, mais qu’elle ne veut pas écrire de jolies phrases seulement ; elle désire d’abord exprimer le vrai. Et le vrai, c’est qu’elle perd pied gravement, peut-être jusqu’à une sorte de folie : « Il est étrange, écrit-elle, ce territoire voisin de la folie, qu’on ne sait plus comment nommer, car la folie elle-même a disparu : mais qui est un lieu d’écart par rapport à la norme c’est un monde à part et d’autres lois y ont cours. » C’est ce qu’on pourrait appelerpeut-être une « expérience littéraire », chose si rare de nos jours.

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La mère comme refuge

À partir de là, la narratrice d’Au grand jamais fait retour auprès de sa mère (« je me suis réfugiée chez ma mère », dit-elle). Elle va alors décliner tout ce que sa mère lui aura apporté, car le livre est écrit après la mort de celle-ci, et c’est l’occasion pour Jakuta Alikavazovic d’interroger la vie de sa génitrice. Cette double analyse conduit la romancière à faire l’inventaire de ses propres secrets : « voici que ma mère affichait, incarnait, ce que je ne voulais pas savoir de moi ». Et cela va très loin (c’est ce qui est merveilleux) : « Il est possible que ma vie, ma vie à moi, soit sa dernière œuvre. » J’ai oublié d’indiquer que la mère de Jakuta avait publié deux recueils de poèmes, qui eurent un relatif succès. Héritage lourd à porter pour la romancière, mais qui l’amène à réfléchir sur son propre travail littéraire. Au grand jamais est aussi et surtout un livre sur l’écriture : pourquoi écrit-on ? Comment écrit-on ? Pour qui ? Autant de questions qui hantent la romancière.

La poésie pour s’évader

Il y a nécessairement beaucoup de poésie dans ce livre de Jakuta Alikavazovic, qui marche à tout instant sur la corde raide. Beaucoup de sincérité, également. Si cette sincérité n’était pas en jeu, le livre ne fonctionnerait pas. Il est plus qu’une autofiction, car il est le contraire d’une mise en majesté stérile du moi. Le style suit, clair et précis, sobre jusqu’à l’absence — comme dans l’apologue taoïste de Tchouang-tseu sur le boucher Ding qui, avec l’expérience, ne voyait plus le bœuf qu’il découpait : « Maintenant, dit le boucher Ding au prince Wen-houei, c’est mon esprit qui opère plus que mes yeux. » (Tchouang-tseu, chapitre 17)
Chez Jakuta Alikavazovic, je retrouve cette approche spirituelle qui permet une petite épiphanie morale.
J’en perçois la trace dans ce passage, vers la fin, je crois qu’il est important : « je ne sais pas encore, écrit Alikavazovic, que ce flottement, ce décollement, cette incapacité à devenir un personnage entièrement factice ne sont pas un échec, mais une bénédiction ». Au grand jamais exprime ce cheminement qui n’aboutira jamais à une victoire définitive.
Après le discours du boucher, le prince Wen-houei déclara sobrement : « Je saisis l’art de me conserver. » Je ne sais si cette morale antique s’adapterait mot pour mot à notre sensibilité moderne, à moins peut-être d’entendre, à la place du terme « se conserver », le verbe « survivre »,qui est plus précis; et là, je crois que nous serions pleinement dans le vif du sujet.

Jakuta Alikavazovic, Au grand jamais. Éd. Gallimard. 250 pages.

Au grand jamais

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Tchouang-tseu, L’Œuvre complète, in Philosophes taoïstes. Éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1980.

Résille de béton et tissage mémoriel

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C’est au tour de Bélinda Cannone de passer la nuit au musée. Elle veillera au Mucem de Marseille – construction que l’on doit à l’architecte Rudy Ricciotti et qui donne sur la Méditerranée tant par sa proximité physique que par la longue, très longue passerelle qui invite au plongeon. Bélinda Cannone, quant à elle, a publié de nombreux ouvrages dont un magnifique Entre les bruits. Elle a intitulé son livre marseillais Venir d’une mer et l’on verra comment la mer en appellera une autre et avec elle une origine longtemps ignorée.


« Je tâche, je l’avoue, d’être du nombre de ceux qui écrivent à mesure qu’ils avancent, et qui avancent à mesure qu’ils écrivent. »
Saint Augustin

 « La nuit, le temps respire plus lentement. »
Bélinda Canonne


« Le ventre de la nuit se pose sur le Mucem, enserré dans sa résille de béton qui brille sous un ciel net, ciel d’octobre, tranquille, petit vent, odeurs marines, l’esplanade s’ouvre sur le large, la ville s’étire derrière le musée comme une queue de comète. » Ainsi commence le récit d’un parcours qui, de déambulation en déambulation dans un bâtiment dont le principe consiste en un permanent dehors-dedans, va immanquablement faire circuler la mémoire. « Au fil de ma descente sur la coursive, et alors que je me trouve bien à l’intérieur du musée, je reçois les embruns et les odeurs maritimes qui traversent la résille, mes cheveux sont fouettés par la brise, j’entends le bruit des vagues et j’aperçois la mer. »

C’est vraiment le bâtiment qui l’inspire ; elle n’en finit pas de l’explorer et de le toucher : « on finit par s’intéresser à sa chair, ce matériau qui par endroits est soyeux comme une peau de femme ou comme une écorce de hêtre et qui est assez prodigieux pour qu’on en fasse une passerelle autoportée lancée dans le vide pendant plus de cent mètres. » Le béton ici fait dans la dentelle tout en assurant une incroyable solidité. Et elle va s’aventurer sur ladite passerelle, la faire résonner d’un battement de pied, la faire chanter comme une corde tendue.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Rudy Ricciotti cœur de béton

Tourment secret

Les deux expositions en cours dont l’une s’intitule : « Les maternités de A à Z » ne l’inspirent guère ; elle n’y fait qu’une brève apparition, le temps de nous apprendre que « Trois pour cent de la population naissent avec trois seins ou tétons, reliquat, nous assure un cartel, du temps où nous portions des rangées de mamelles. » Et ajoute aussitôt : « Non, décidément, les maternités ne me passionnent pas. » Et pourtant, la filiation maternelle va refaire surface, comme pour mieux démentir l’aveu précédent. Bélinda Cannone s’aperçoit qu’elle n’a jamais parlé ni écrit au sujet de sa mère. « Elle n’avait rien dit, je n’en disais rien, résultat quasi mécanique. » La mère, qui a perdu la sienne brutalement lorsqu’elle était très petite, se vouera à la mélancolie. Et de cette mélancolie, la narratrice nous dira très crûment qu’elle a été « un obstacle insurmontable à l’amour. De l’attitude mélancolique sourd un reproche général: vous ne me suffisez pas, vous ne me satisfaites pas et, entièrement emplie de mes larmes, je suis en lien non pas avec vous mais avec mon tourment secret que je contemple sans relâche et que je vous préfère. » Le tourment secret concerne la grand-mère maternelle morte à 22 ans sous les bombes alliées à Gabès en 1943, et la petite-fille  découvrira, dans « une compassion bouleversée », une grand-mère de l’âge d’une jeune fille. Elle ne connaîtra finalement la date exacte de sa mort qu’en 2024, en se rendant à une invitation en Tunisie. Avant, elle aura écrit : « Durant cette longue et fructueuse traversée (comme si le Mucem étaitdevenu paquebot), je suis en train de comprendre que ce livre ne concerne pas que le lieu mais encore et surtout le temps, puisque la Méditerranée est originelle. » Et, à l’origine la plus proche, une grand-mère dont on ne savait rien…

DR

À la mélancolie maternelle qui nous obligeait à « marcher psychiquement sur la pointe des pieds », Bélinda Cannone opposera le désir qui se réveille cette nuit-là lorsque notre marcheuse du Mucem rencontre un jeune océanographe qui propose de l’emmener sur sa barque admirer « le plancton luminescent. » Sirène inversée dont le roulement des « r », les connaissances en grande nacre (Pinna nobilis) ; un des plus grands coquillages bivalves du monde, et la largeur d’épaules ne sont pas pour rien dans le trouble de la narratrice… Répondra-t-elle à son appel ?

SOS Méditerranée

En attendant, revenons quelques millénaires en arrière, puisqu’avant d’entamer son aventure nocturne, la narratrice s’était mise dans les pas du plus célèbre voyageur qu’Homère nous ait laissé : Ulysse. À ce propos, elle écrit : « La lecture de l’épopée méditerranéenne m’inscrivait dans l’ancestrale humanité. Autre expansion temporelle. » Et voilà celle qui dit « écrire d’Ithaque » lancée dans son propre récit. Fille de la Méditerranée car de parents siciliens émigrés d’abord en Tunisie puis en France, la narratrice s’éprouve comme une migrante qui n’ignore pas l’incrédulité que cette appellation pourrait susciter tant elle est comme on dit intégrée, mais qui, justement nous éloigne de l’image convenue et terrible du migrant d’aujourd’hui pour habiter ce mot autrement, et, notamment par ce qu’elle appelle « l’identité narrative » empruntée à Ricoeur, et qu’elle réalise devant nous. Et si elle regrette de ne pas parler très bien une autre langue, elle rend hommage à son père qui désirait pour elle la maîtrise du français et dit : « l’unique manière de s’intégrer dans un pays, c’est d’en parler parfaitement la langue qui permet de s’approprier sa culture. Surtout quand le fondement de cette dernière est l’universalisme, qui est d’ailleurs une pensée de l’accueil. » Cette revalorisation de l’universalisme tant décrié de nos jours à travers la notion de « l’accueil » ne laisse pas d’émouvoir, d’autant que la narratrice parle de la France comme ayant été sa chance…

A lire aussi, Raphaël de Gubernatis: Notre-Dame de Paris à l’Opéra: après l’incendie de 2019, une autre calamité

Ainsi, obéissant au mouvement décrit par Saint Augustin, tout au long de cette nuit où alternent promenades dans et hors le bâtiment puisque les deux sont imbriqués, lecture et commentaire d’un chef-d’œuvre méconnu de Lampedusa « Le professeur et la sirène », réflexions sur la langue maternelle et son rapport à la fiction, rencontres et dialogues au rythme des vagues, Bélinda Cannone aura transformé ce qu’elle appelle son « identité narrative » ; celle qui n’en finit jamais de se remodeler au fur et à mesure des récits qu’on s’en fait. Je ne sais si Bélinda Canonne est une sirène, mais son livre, lui, est un enchantement…

Venir d’une mer de Bélinda Canonne, Éditions Stock 2025 208 pages

Venir d'une mer

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Isabelle Duquesnoy, multirécidiviste!

Un roman historique, mais pas tendance Alain Decaux…


Ça commence comme dans un film de Brian De Palma. Un massacre d’oiseaux dans une volière chez des nobles. Les cacatoès, les toucans, et autres volatiles bigarrés, sont tous morts, grillés, en cendre même. Les autruches semblent cependant debout. Ça rassure la jeune Liselotte de Beaupré. Mais devant l’enclos, elle constate l’horreur : elles ont été décapitées. « Leurs têtes et leurs cous sanglants jetés à l’autre bout de l’enclos, entassés comme de simples déchets de boucherie, leurs grands yeux frangés de longs cils restés ouverts. »

Isabelle Duquesnoy est au meilleur de sa forme. Elle récidive, et de quelle manière ! Elle reprend le cocktail détonnant de ses précédents ouvrages : de la truculence et de la perversion, avec une pincée de malice. Après L’Oiseleuse de la Reine, voici La Baronne de minuit, second volet de la saga du Château des soupirs.

Nous sommes en 1789. Les révolutionnaires ne sont pas tendres avec les nobles et leurs bêtes à plumes. La baronne Liselotte de Beaupré doit s’exiler à Londres si elle veut garder la tête sur les épaules. Elle quitte également son amant originaire du Siam, Narong. Son installation à Londres permet à Isabelle Duquesnoy, diplômée d’histoire et de restauration du patrimoine, de brosser un portrait plus vrai que nature de la ville et ses habitants huppés. Extrait : « Se nourrissant assez peu, les Anglais se gavaient de fines bouchées sucrées et farinées qui leur permettaient d’économiser la dépense d’une denrée plus coûteuse. » Pingres, ils sont. N’est-il pas exact ?

Le choix qui s’offre à Liselotte : la mendicité ou la prostitution. Cette oie blanche pourrait s’effondrer mais son instinct de survie lui permet de surmonter les épreuves. Les figures féminines sont toujours très fortes dans les romans de Duquesnoy, qui n’hésite pas à rappeler à la fin de son ouvrage que « seules les veuves possédant un fief et les mères abbesses pouvaient élire leurs représentants aux états généraux. » Après avoir été servante dans un tripot et coursière pour un atelier de mode, Liselotte est engagée par un Lord, naturaliste pour le compte du roi George III d’Angleterre, comme préceptrice de sa nièce, une charmante petite fille condamnée à ne vivre que la nuit car albinos. Ainsi la voit-on rôder, fantôme shakespearien malgré elle, dans la lugubre propriété du Lord, peuplée d’inquiétants animaux empaillés. Le récit, parfois, dérape. Duquesnoy, trop sage, finit par nous entraîner dans une soirée coquine à la molly house. C’est croustillant et ça finit mal, bien sûr. Roman historique mais pas tendance Alain Decaux.

Liselotte finit par trouver le temps long. Elle rêve de la France et de son amant. La vie, c’est beau, à condition d’être libre.

Ce nouveau roman d’Isabelle Duquesnoy tient toutes ses promesses, car elle refuse l’esprit de sérieux. Dans une interview, j’ai lu qu’elle rappelait qu’à l’époque de Liselotte, une femme montrait plus facilement sa poitrine que ses mollets. Le puritanisme n’avait pas encore stérilisé les esprits.

Encore un mot, avant de vous laisser découvrir le roman. Le vocabulaire utilisé par Duquesnoy a quelque chose de jubilatoire. Extrait : « Le suif pue. Il crougnoute. Il cogne. L’on peut dire qu’il fouette, qu’il remugle ou qu’il gazouille. Per… personnellement, je préfère dire qu’il poque ou qu’il trouillotte. »

Bon souper de Noël aux chandelles.

Isabelle Duquesnoy, La Baronne de minuit, Le Château des soupirs, second volet, Verso. 496 pages.

La Baronne de minuit: Le Château des soupirs, livre 2

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Miroir, mon beau miroir

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La Stratégie de sécurité nationale américaine: un miroir impitoyable tendu à l’Europe


La semaine dernière, la Maison-Blanche a publié la nouvelle Stratégie de sécurité nationale (NSS) des États-Unis. Un document bref — trente-trois pages seulement — mais qui dessine une vision du monde radicalement différente de celle que l’on prétend imposer à Bruxelles ou à Paris. En Europe, l’onde de choc fut immédiate : le chancelier Merz s’est empressé de qualifier certaines formulations d’« inacceptables ».

Pour qui observe depuis onze mois la diplomatie américaine sous Donald Trump, rien de fondamentalement nouveau cependant n’apparaît ici : la rupture était déjà là, mais elle s’énonce désormais noir sur blanc dans un texte officiel qui constitue la doctrine d’une administration assumant son ambition. Les élites bruxelloises, parisiennes ou berlinoises auront beau protester, se lamenter, geindre comme elles le font depuis une semaine, elles devront se résoudre à l’évidence: l’Amérique de Trump n’est plus celle de Biden, Bush ou Obama.

Dans la lignée de De Gaulle et Thatcher

Ce texte n’est pas une provocation, mais un diagnostic lucide sur l’état d’un monde multipolaire — et plus encore sur l’état de l’Europe. On aimerait, en France comme dans l’Union européenne, voir surgir un tel exercice de clarté : une stratégie ramassée, articulant vision, ambition et politique en quelques dizaines de pages. En refermant le document américain, on songe au général de Gaulle et à Margaret Thatcher, peut-être les derniers dirigeants européens à disposer d’une véritable boussole. Quel horizon proposent aujourd’hui des figures aussi falotes que Macron, Starmer, Merz ou Mme von der Leyen ?

La doctrine américaine repose sur un principe simple : protéger les Américains et la civilisation américaine, ce qui implique de restaurer la puissance intérieure et de revoir des alliances extérieures. Quatre axes structurent ce recentrage stratégique :

  1. La migration de masse n’est pas un problème à gérer, mais un enjeu de sécurité nationale et de survie civilisationnelle.
  2. La réaffirmation culturelle : Washington considère que la fragmentation identitaire, la subversion idéologique ou la déconstruction historique constituent des menaces comparables aux risques militaires.
  3. La défense intransigeante de la liberté d’expression, conformément au Premier Amendement.
  4. La reconquête industrielle, destinée à restaurer une puissance économique affaiblie par trente ans de délocalisations.

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À chaque ligne, l’Europe apparaît en creux. Le contraste frappe : l’Union européenne est submergée par l’immigration de masse, renonce à défendre sa civilisation et s’abandonne à une islamisation rampante qu’elle n’ose ni nommer ni analyser. Elle a sacrifié son industrie au dogme du libre-échange, réprimant par ailleurs la liberté d’expression au prix de condamnations judiciaires, d’amendes dissuasives, voire de fermetures de médias. On ne s’étonnera pas que les dirigeants européens accueillent fraîchement la stratégie américaine : elle révèle leurs renoncements.

La fin de l’OTAN pour cause de « grand remplacement » ? 

La question de l’OTAN surgit alors naturellement. « Sur le long terme, il est plus que plausible que, d’ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l’OTAN deviennent majoritairement non européens. Dès lors, il est légitime de se demander s’ils verront encore leur place dans le monde – ou leur alliance avec les États-Unis – de la même manière que ceux qui ont signé la charte de l’OTAN. »

Washington valide ainsi la réalité du grand remplacement qui, rappelons-le, n’est pas une théorie mais, selon l’auteur de cette formule, Renaud Camus, une description des évolutions démographiques.  Autrement dit : la pérennité de l’OTAN dépend aussi de l’identité culturelle de ses membres. Une idée que les élites européennes refusent même d’évoquer.

Les chiffres du déclin européen

De même, un chiffre assène l’ampleur du déclin continental : l’Europe pesait 25 % du PIB mondial en 1990 ; elle n’en représente plus que 14 % aujourd’hui. À cela s’ajoute un recul vertigineux du niveau de vie relatif : le PIB par habitant français, qui atteignait 92 % du niveau américain en 1990, n’en représente plus que 54 %. Notre continent se marginalise, culturellement comme économiquement.

On aurait tort de voir dans cette stratégie un acte d’hostilité. C’est au contraire un avertissement, presque un conseil d’ami. Trump dit à l’Europe : sois fière de ta civilisation, sinon elle mourra — et toi avec.

La fin des illusions avec la Chine 

La NSS consacre une large place à l’Indo-Pacifique : la Chine n’est pas désignée comme un ennemi, mais comme un concurrent qu’il faut contenir par la puissance industrielle, technologique et le « soft power » américain. Le document revient sur les illusions des années 2000, selon lesquelles l’intégration de Pékin dans l’ordre économique mondial l’amènerait à la démocratie.

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En 1999, Bill Clinton, le président démocrate, justifiait ainsi l’entrée de la Chine dans l’OMC : « Cet accord est bon pour la Chine, bon pour les États-Unis et bon pour l’économie mondiale (…). Il servira les réformes et les progrès de l’État de droit en Chine. » On sait ce qu’il en est advenu.

Au Moyen-Orient, l’objectif américain n’est plus de transformer les régimes politiques de la région, mais de prévenir qu’une puissance hostile ne domine les ressources énergétiques et les points de passage stratégiques. En Afrique, Washington veut rompre avec la logique de l’aide : l’avenir du continent dépend de flux d’investissements productifs.

Pas de mention des droits de l’homme

Quant à l’approche globale, la rupture est nette : plus d’exportation de démocratie par les armes, plus de jugements moralisateurs sur les régimes amis. Les termes mêmes de « droits de l’homme » et d’« État de droit » sont absents du document! 

Après lecture, on ne peut s’empêcher de rêver ce que serait une France adoptant une telle politique : une stratégie industrielle résolue, un soutien franc au nucléaire, une énergie bon marché, un rétablissement des relations économiques avec la Russie, ainsi que la remise en cause du regroupement familial et du droit d’asile tel qu’appliqué aujourd’hui, qui accélèrent la submersion migratoire. Un rêve qui est le cauchemar des élites au pouvoir.

Félix Vallotton et l’art du vivre-ensemble

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La Chambre rouge, Félix Vallotton, 1898 © MCBA (Lausanne)

Félix Vallotton est mort il y a cent ans. Le peintre a fait carrière dans le Paris des années 1880-1900, alors capitale de la bourgeoisie, des conflits sociaux, des attentats anarchistes et de l’essor de la presse. La rétrospective que lui offre Lausanne, sa ville natale, révèle un artiste engagé, héritier des maîtres anciens et audacieux coloriste


Autoportrait à l’âge de vingt ans, Félix Vallotton, 1885. MCBA (Lausanne)

Le musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, en Suisse romande, met à l’honneur Félix Vallotton (1865-1925) à l’occasion du centenaire de sa disparition. Peintre, graveur, dessinateur de presse, critique d’art et écrivain, Vallotton quitta Lausanne pour Paris dès l’âge de 16 ans et fut naturalisé français en 1900. Compagnon de route des Nabis (Vuillard, Bonnard, Denis), il créa rapidement un style original, synthétique, hyperréaliste et énigmatique, où le peintre Arnold Böcklin (1827-1901) vit le mélange de « la clarté française si haute » et des « spéculations germaniques si lointaines ».

Sa vie fut, elle aussi, une jolie synthèse : de sensibilité anarchiste, Vallotton épousa en 1899 Gabrielle Rodrigues-Henriques, sœur de célèbres marchands d’art, et alla vivre dans un hôtel particulier du 16e arrondissement ; antimilitariste, il se lamenta de n’avoir pas été envoyé au front en 1914 en raison de son âge ; misogyne selon les standards de son temps, il aima les femmes sans parvenir à être heureux et les peignit avec la ferveur d’un idéaliste sans illusions. Seul son tempérament dépressif semble avoir été tristement constant, rejoignant en cela le portrait littéraire des romans fin-de-siècle qui fourmillent de neurasthéniques à la Octave Mirbeau et de désespérés à la Léon Bloy. Son Autoportrait à l’âge de vingt ans (1885) où il émerge, pâlichon et déprimé, du gouffre de sa veste noire, préfigure celui de 1923 : avec le temps, les rides n’ont pas fait sourire ses yeux. La Grande Guerre paracheva un pessimisme où se côtoyaient son orgueil d’artiste et son cœur d’homme (Maupassant) : il pensait qu’il ne serait célèbre qu’à titre posthume, et n’était que rarement convaincu de la possibilité d’être heureux, sauf peut-être face à la nature, en Normandie ou à Cagnes-sur-Mer pendant les mois d’hiver.

La rétrospective Vallotton se tient à Lausanne mais parle surtout du Paris des années 1880-1900. Capitale de la bourgeoise industrielle, des conflits sociaux croissants, des attentats anarchistes, de l’affaire Dreyfus et de l’essor de la presse, Paris se prête au noir et blanc de la gravure sur bois, ainsi qu’à ses formes modernisées par l’artiste. Illustrateur pour La Revue blanche et Le Cri de Paris, Vallotton dénonce l’ordre établi, la domination de l’État bourgeois et la répression – les « violences policières » et les « discriminations systémiques », dirait-on aujourd’hui. Dans L’Anarchiste (1892), La Charge (1893), La Manifestation (1893), les chapeaux melon valdinguent, la foule tombe et détale au gré des coups assenés par les forces de l’ordre. Au lieu de porter secours à une fillette renversée sur la voie publique, l’un des deux gendarmes prend le temps de saluer l’automobiliste criminel : « Salue d’abord, c’est l’auto de la Préfecture ! »,titre le dessin. Les propriétaires sont des salauds à leurs fenêtres, prêts à tirer un coup de pistolet en cas d’« incivilité » : « Tu y reviendras, cochon, pisser sur mon mur ! » Si des gamins raillent – pardon, « harcèlent » – un ivrogne, c’est par habitude d’« abîmer le vaincu » d’« une morale autoritaire et traditionnelle », selon l’écrivain Paul Adam chargé de commenter la gravure de Vallotton dans les Badauderies parisiennes d’Octave Uzanne (1896). Pendant qu’un ouvrier est repêché dans la Seine, les bourgeoises s’entassent au Bon Marché et se noient au milieu des tissus et des colifichets (1893).

Cocasse : tandis qu’on repêche aujourd’hui des migrants et que d’innommables babioles chinoises font le bonheur des dames et des hommes déconstruits au Bazar de l’Hôtel de Ville, on redécouvre, tout ébaubis, la pertinence de la « polarisation » du débat politique qu’on avait cru reléguée aux marges infréquentables du discours et de l’histoire. Devant la violence sarcastique des dessins de presse de Vallotton, on s’étonne évidemment que la IIIe République, confrontée aux attentats de la gauche utopiste et à l’immobilisme de ses élites bourgeoises, n’ait pas eu l’idée de forger le terme de « vivre-ensemble » pour anesthésier durablement les citoyens.

À partir de 1900, Félix Vallotton se consacra entièrement à la peinture, principalement au nu, aux scènes d’intérieur et au paysage. Jeune homme, il avait abondamment pratiqué la critique d’art, à une époque où le jugement esthétique, poli par le style, n’avait pas vocation à débiter son lot de fadaises consensuelles. Comme Zola dans Mes Haines (1866) ou Huysmans dans L’Art moderne (1883), Vallotton jugea l’art de ses contemporains sans se demander si, en parlant d’« amas de nullités », d’« épouvante de salons », d’« hallucination de morphiné » ou de « choses qui n’ont ni formes ni nom et paraissent émaner d’intelligences malheureuses en détresse absolue de sentiment artistique », il ne risquait pas d’essentialiser sa critique. Inversement, que Paul Signac dise de ses œuvres qu’elles étaient laides et bêtes ne le rendit pas plus dépressif qu’il ne l’était déjà.

L’Affichage moderne (dessin pour le livre Les Rassemblements), Félix Vallotton, 1896. MCBA (Lausanne)

La peinture de Félix Vallotton est une merveille. Comme tous les modernes revendiquant leur héritage (en l’occurrence Holbein et Rembrandt, puis Poussin et Ingres), Vallotton a renouvelé la beauté en lui donnant un peu des contours du passé et beaucoup des couleurs inédites de l’avenir. À la manière des artistes hollandais du xviie siècle, il a peint le silence des scènes d’intérieur et l’intimité du quotidien entrevu entre les battants d’un placard à linge ou à travers la porte d’une chambre à coucher. À la manière du Titien, il a peint le geste de la jeune femme à sa toilette dont les longs cheveux blond roux tombent de chaque côté de ses épaules nues. Ses natures mortes, vases, hortensias, pivoines, citrons, poivrons et verres d’eau, ont un air de vanités de siècles enfuis, mais frappés en pleine matière par une lumière neuve et des couleurs vives, uniformes, sans nuances de ton. Éclatantes, photographiques mais irréelles.

La femme fut pour lui une source inépuisable d’inspiration, à défaut d’avoir pu le combler. Après ses Intimités (1897-1898), série d’estampes impitoyables sur le couple bourgeois, Vallotton met la femme à nu, sensuelle et glaçante, offerte et repoussante, les joues roses mais le corps lisse et la peau froide. On est loin de son Étude de fesses (1884) et du réalisme cellulitique de ses débuts ; désormais, la femme lui file entre les doigts. Endormie dans des décors rouges et verts qui soufflent le chaud et le froid, elle devient ce glacial objet de désir étendu sur les braises de l’imaginaire. La plupart du temps, on la voit seule, souvent par terre et souvent de dos. Elle fait des réussites, s’essuie après le bain, ne s’ennuie jamais. Dans La Salamandre (1900), assise sur un drap bleu faïence qui grise sa peau d’un discret malaise, elle regarde la cheminée rougeoyante. Vallotton joue, sur elle, avec étoffes et drapés qui mettent en valeur les lignes de son corps. Il suffit qu’elle ouvre la bouche et laisse tomber le drap vert qu’elle tient entre ses dents pendant qu’elle refait son chignon, pour que tout bascule (L’Automne, 1908). Et tout bascule en effet, lorsque le couple s’en mêle. Dans son premier roman, Les Soupirs de Cyprien Morus, le peintre exposait déjà sa théorie des sentiments : « On commence par des lieux communs, puis on fait des frais, on s’applique, et c’est l’engrenage. Bientôt, on se revoit, on s’apprécie ; le monsieur finit par trouver que la dame insignifiante n’est pas si mal que ça, la dame, que le monsieur emprunté ou commun a des ressources en profondeur ou de l’esprit. Le temps marche, chacun maintenant tient à son partenaire ; on est totalement ridicule et on croit qu’on s’adore. » On croit qu’on s’adore mais on finit par se haïr. Dans La Haine (1908), l’homme boude, les bras croisés. La femme, elle, montre les dents, les sourcils froncés, les poings serrés. Leur nudité est devenue grotesque.

Le 21 août 1911 eut lieu le vol de La Joconde au musée du Louvre. Félix Vallotton parla de « désastre » et d’« humiliation ». Le poète Guillaume Apollinaire fut d’abord suspecté, en raison d’une histoire antérieure de recel de statuettes, et fit une semaine de prison avant d’être disculpé. Il mourut à quelques jours de l’armistice, en 1918, après avoir fait cette guerre que Vallotton aurait voulu faire, lui aussi. Parti la voir de près, muni des autorisations requises, le peintre écrira dans son Journal : « La guerre oppresse la pensée du monde… elle ne se copie pas comme une pomme. » Le 19 octobre dernier a eu lieu le vol des bijoux du Louvre. Un certain Doudou Cross Bitume est suspecté d’avoir participé au cambriolage. Aux dernières nouvelles, il n’est ni poète ni peintre. Aux commémorations du 11-Novembre, le président de la République a ravivé la flamme du Soldat inconnu qui avait servi, en août, à allumer la cigarette d’un touriste étranger. La rétrospective Félix Vallotton, à quatre heures de Paris, nous ramène vers un monde où la violence, réelle et symbolique, n’avait pas encore eu le cynisme de s’appeler le « vivre-ensemble ».


À voir

« Vallotton Forever. La rétrospective », musée des Beaux-Arts de Lausanne (Suisse), place de la Gare, 16. Accessible par le TGV Lyria depuis la gare de Lyon. Jusqu’au 15 février 2026.

À lire

Félix Vallotton, Romans et Théâtre, Éditions Zoé, 2025.

Romans et Théâtre

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Irène Némirovsky en toutes lettres

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Dominique Missika © Francesca Mantovani / Gallimard

L’historienne Dominique Missika nous conte avec maestria la vie éminemment romanesque de l’auteur de Suite fançaise.


D’Irène Némirovsky on ne retient souvent que la mort tragique en 1942 à Auschwitz, oubliant parfois l’immense écrivaine à qui l’on doit entre-autre David Golder, Le bal et Suite Française. La formidable biographie que lui consacre Dominique Missika a le mérite de la remettre sur le devant de la scène. Il aura fallu plus de trente ans à l’historienne pour raconter celle que d’aucuns considèrent comme « la Sagan des années 30 ». En juillet 1942, lorsqu’elle est arrêtée pour être emmenée au camp de Pithiviers, Irène Némirovsky laisse derrière elle son mari et ses deux petites filles, Denise et Elisabeth. Dominique Missika, touchée par leur histoire, leur avait consacré un chapitre du Chagrin des innocents, son premier livre paru en 1998. Elle a ensuite relu l’œuvre de leur mère, fouillé dans les archives, revu les fims adaptés de ses livres, s’est imprégné de son univers puis s’est mise à écrire. « Irène Némirovsky est un vrai personnage de roman – confie-t-elle en préambule – une héroïne complexe, ardente et torturée ». Née en 1903 en Ukraine, Irina quitte son pays avec sa famille pour fuir la Révolution russe et trouve refuge en France. Élevée par sa mère dans le culte de la langue française, elle ne tarde pas à adopter cette dernière. L’histoire de son roman David Golder est saisissante. Elle envoie son manuscrit par la poste aux Editions Grasset mais omet d’écrire son nom et son adresse. Bernard Grasset enquête et finit par retrouver sa trace. La jeune femme n’a que 26 ans mais il décide de la rajeunir de 2 ans. Le livre a un succès retentissant. La carrière d’Irène Némirovsky est lancée.

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Si Dominique Missika raconte avec justesse et sensibilité l’épouse et la mère comblée, elle excelle dès lors qu’il s’agit de l’écrivaine. L’on découvre sous sa plume, une jeune femme nullement déstabilisée par sa célébrité soudaine et qui n’a qu’une obsession : écrire. Elle écrira beaucoup. Peut-être trop. Souvent pour raisons pécuniaires. Puis viendra la guerre. Les époux Epstein se réfugieront avec leurs deux petites filles à Issy-L’Evêque dans le Morvan. Là malgré la peur et les restrictions, Irène composera son chef-d’œuvre Suite française. Pendant cette période, l’écrivaine qui était pourtant au firmament de sa gloire se verra peu à peu délaissée par le monde littéraire du fait de sa judéité. Cela ne l’empêchera pas de poursuivre sa route coûte que coûte. Le jour de son arrestation, son mari fera promettre à leurs filles de ne jamais se séparer de la valise contenant le manuscrit de leur mère, certain qu’elle finira par revenir. Irène Némirovsky mourra du typhus à Auschwitz à l’âge de 39 ans. Des années plus tard, l’aînée ouvrira la fameuse valise et découvrira le roman inachevé de sa mère. En 2004 Suite française se verra décerner le Prix Renaudot à titre posthume. Une consécration qui sortira de l’oubli l’écrivaine au destin tragique. Il fallait tout le talent et toute l’empathie de Dominique Missika pour retracer l’histoire follement romanesque de celle qui fut si tôt adulée, si vite oubliée, et miraculeusement ressuscitée.


Irène Némirovsky, Une vie inachevée de Dominique Missika, Editions Denoël, 288 pages

Irène Némirovsky: Une vie inachevée

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Politique: les passions humaines prennent le dessus!

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Le Premier ministre Sébastien Lecornu, Paris, 10 décembre © Alfonso Jimenez/Shutterstock/SIPA

Nous vivons une époque et un climat qui conviennent aux immatures en politique comme moi. Non que je sois dépourvu de convictions ou de quelques rares admirations, mais je ne suis pas loin, m’abritant derrière le génie de Friedrich Nietzsche, de penser que « le contraire de la vérité n’est en effet pas le mensonge, mais la conviction ». Dès lors qu’on est presque autant attentif à la réflexion et à l’écoute de l’autre que soucieux de sa propre affirmation, la politique d’aujourd’hui n’est pas faite pour vous.

Nerfs à vif

D’ailleurs, cette dernière prend un tour passionnant sur le plan de la psychologie humaine où, par exemple, on baptise « compromis » des abandons en rase campagne, où l’on cherche à tout prix à sauver sa peau partisane à coups de calculs, de tactiques, de concessions de dernière heure, le tout imprégné d’un cynisme qui n’a plus la moindre honte de lui : au contraire, il s’affiche…

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En même temps, quelle spectaculaire comédie humaine, où les nerfs sont à vif, où les sensibilités s’expriment, où les détestations se montrent à haine ouverte, où les affrontements ne cherchent même plus à s’ennoblir, mais se réduisent à une hostilité nue, une antipathie éclatante, une multitude de combats singuliers. Comme si l’on en avait assez de la poudre aux yeux, des simulacres, des prétextes, de l’humanisme abstrait, et que l’on désirait seulement faire surgir, du fond de soi, la pureté d’une malfaisance sans excuse, la cruauté voluptueuse débarrassée de tous ses voiles prétendument politiques.

Ce n’est pas seulement vrai dans les joutes de l’Assemblée nationale ou au Sénat.

Songeons à Brigitte Macron, dont on découvre avec stupéfaction qu’elle est humaine et qu’elle est capable, pour une bonne cause – celle d’un Ary Abittan qui a bénéficié d’un non-lieu et à qui il convient de « fiche la paix » en le laissant enfin travailler -, de s’abandonner à un verbe cru et grossier qui, en l’occurrence, ne laisse aucune place au doute : elle ne dénonce pas le féminisme, mais certaines de ses odieuses manifestations.

Jean-Luc Mélenchon, malgré la révérence, est probablement détesté par certains de ses inconditionnels apparents ; lui-même n’aime pas Olivier Faure, qui le lui rend au centuple. Ce n’est pas le socialisme qui se bat contre l’extrémisme révolutionnaire et irresponsable, mais un tempérament qui ne supporte pas l’autre, une manière d’exister qui juge lamentable celle de l’autre. Une brutalité satisfaite d’elle-même et assurée de sa propre domination, qui honnit les calculs sournois d’une personnalité équivoque.

Hostilités

Laurent Wauquiez fait tout ce qu’il peut pour s’ériger, lui et son groupe parlementaire, en ennemis irréductibles de Bruno Retailleau. C’est tellement systématique de sa part qu’il n’éprouve même plus le besoin de déguiser son hostilité en considérations politiques.

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La rigueur, la constance et l’intégrité de l’ancien ministre de l’Intérieur et président des Républicains sont tellement aux antipodes de son caractère qu’il s’agit d’une lutte d’homme à homme se servant de prétextes partisans et conjoncturels pour éclater au grand jour.

Il me semble d’ailleurs que le lien entre Bruno Retailleau et Sébastien Lecornu relève de la même méfiance humaine. La transparence honorable du premier n’a pas admis les sinuosités masquées du second. Les personnalités en deçà ou au-delà de la politique sont vouées à se détester.

Que les passions humaines prennent le dessus n’est sans doute pas très progressiste, mais c’est ainsi : il faut bien que les êtres respirent et soient eux-mêmes. On a beau apposer des couches multiples entre soi et le réel, à un certain moment – miraculeux ou déplorable – il n’y a plus que soi !

MeTooMuch ? (Essai)

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Caisse qu’il dessine?

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Le paysagiste et dessinateur Quentin Geffroy © Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Peintre éhonté et fort talentueux, ma Sauvageonne n’arrête pas. Dimanche dernier, elle m’a, une fois de plus, emporté dans ses bagages, entre tableaux, toiles, papier bulle, chevalets boisés, et une malle (contenant robes, sous-vêtements affriolants, trousse de maquillage, flacon de parfum Panthère de Cartier, format deux litres, etc.) digne d’une impératrice des Indes ; nous avons fourré le tout dans notre carrosse, aimablement tiré par notre fidèle jument Yvonne, ce afin de nous rendre au siège de la Société d’horticulture, une fort jolie demeure située rue Le Nôtre, à Amiens. Cette dernière organisait une exposition de peintures.

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Une vingtaine d’artistes étaient réunis ; parmi eux : la Sauvageonne avec ses œuvres plus colorées que les soixante-deux pages de Tintin et les Picaros et lestées de titres abracadabrants et carrément hilarants (« Tais-toi, Fernand ! », « On est mieux là qu’ici », « Bain de pieds entre filles », etc.). Cette belle manifestation m’a permis de découvrir et apprécier des artistes, dont Benoît Drouart, peintre et sculpteur de talent installé dans le plus beau département de France : l’Aisne (Contact : 3, ferme de la Forêt, 02300 Ugny-le-Gay ; bdrouart@yahoo.com). Des styles différents dans la salle ? C’est peu dire. Du figuratif, de l’abstrait, du cubisme, de l’impressionnisme, de l’expressionnisme, etc. Il y en avait pour tous les goûts. Mais, je dois le confesser, ce qui m’a le plus surpris et comblé, ce sont les créations de Quentin Geffroy (contact : bonjour@quentiongeffroy.fr). Paysagiste de profession (sa société est basée à Brive-la-Gaillarde, mais il vit aussi à Amiens où il a suivi son amie), il dessine de micros paysages et jardins imaginaires au dos de tickets de caisse.

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« Ma pratique professionnelle consiste à dessiner et concevoir des jardins répartis dans toute la France », explique-t-il. « De ces déplacements récurrents est née une habitude qui s’est progressivement ritualisée : dessiner sur la face non imprimée des tickets de caisse. Ce petit espace laissé vacant devient alors un « échappatoire miniature ». Ces fragments de papier deviennent les symboles du temps qui passe, de la transaction et de l’éphémère. Ce sont des fictions géographiques, des visions oniriques méticuleusement dessinées. Le geste est à la fois méditatif et concentré, transformant le rebut en un territoire précieux et complexe. Les tickets devenus mini tableaux, habituellement transportés dans une petite boîte métallique sont déployés sur le mur, créant une cartographie à double lecture, une superposition d’espaces-temps. En effet, la face cachée des tickets contient des informations factuelles, tangibles liées aux territoires traversés (titres des œuvres présentées), l’autre ouvre sur une géographie de l’imaginaire. La transformation de ce support trivial est à la fois une démarche introspective et une invitation à prendre part aux voyages. » Il reconnaît que sa démarche singulière peut être interprétée comme un pied de nez à la société marchande.  « C’est aussi comme si je récupérais du papier au fur et à mesure et que je devais l’utiliser. J’aime beaucoup dessiner sur des choses que je récupère. » Pour notre plus grand plaisir.

Éloge du temps long

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Catherine Deneuve et Philippe Noiret, "La Vie de Chateau" Jean-Paul Rappeneau (1966) © SIPA

Jean-Paul Rappeneau, le réalisateur entre autres de Cyrano de Bergerac, du Hussard sur le toit ou du Sauvage se raconte avec l’aide de Kéthévane Davrichewy dans Vive Allure aux éditions Grasset. Un cinéma de lente maturation où la construction et les dialogues se répondent dans une exigence peu commune. À l’heure du déconstruit, Rappeneau a cultivé l’art du détail et de l’ellipse.


Rappeneau prend son temps. Sa lenteur est proverbiale dans le métier. Comme si la productivité était le signe d’une créativité foisonnante. Comme s’il fallait ramener une filmographie à une performance vulgairement quantifiée. Les chiffres ont définitivement emporté la bataille de la pellicule dans les mentalités artistiques. Pour un réalisateur né en 1932, ayant passé son enfance sur l’axe Auxerre-Orléans, huit films jusqu’à aujourd’hui est un score tout à fait honorable. Respectable. Enviable même. Quand on sait que ses longs-métrages s’appellent : Cyrano de Bergerac, Les Mariés de l’An II, Le Sauvage, Tout feu, tout flamme ou l’inoubliable La Vie de château. Cette filmographie « réduite » est l’expression de notre exception culturelle, une qualité France qui se dégage dans le soin apporté à la narration, aux costumes, à l’atmosphère, au ping-pong verbal ; le juste équilibre patiemment dosé, longuement réfléchi entre la sincérité et l’émotion. Rappeneau, c’est la France des préfectures décaties, des bâtisses alanguies, des rapports de classe étouffés, de notre belle langue tourangelle, de l’amour courtois et des frisottis du destin. Rappeneau, c’est le contraire des vies réglées en province car l’aventure arrive par la porte de service, la fantaisie vient contrecarrer l’éducation. Qui n’a pas vu Adjani en polytechnicienne sensuelle et désuète ne peut comprendre les élans incertains du cœur. Qui n’a pas vu Deneuve lisant dans un hamac ou allongée dans un champ de blé en mousseline faussement sage ne connaît rien des blondeurs assassines. Rappeneau, élégamment, sans la brusquerie maladroite des habituels révolutionnaires du 7ème art, emprunte ce chemin étroit de la dissidence amusée, de l’intrusion poétique, de l’emballement buissonnier, du plaisir enfantin d’imaginer la vie. Alors que tout semble installé, immuable, la bourgeoisie se repose sur ses lauriers, elle dort tranquille, un élément fantasque, un héros irrégulier, une peine intime vont entraîner une mécanique nouvelle. Chez Rappeneau, le spectateur n’est pas agressé, il n’est pas le punching-ball des idées confuses, il est ce promeneur sensible à la beauté, totalement perméable à l’inattendu.

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Rappeneau, le réalisateur aux fondations solides est paradoxalement le plus à même d’écorner la réalité, de la passer au tamis de la fiction, de la désaxer et de la propulser dans un autre imaginaire. Laissons les comptables à leur cahier de doléances, ils se plaindront toujours, que huit films, c’est trop peu et que l’attente entre chacun n’est pas raisonnable. Dans une profession vouée à l’image, ne pas vouloir s’exposer à tout prix est un sacerdoce. Et puis Rappeneau sait des histoires (comme dans la chanson de Reggiani), il nous les conte dans ces mémoires vagabondes entre secrets de fabrication, souvenirs de tournage et points de vue esthétique. Comment aussi cohabitent la part d’individuel et de collectif dans l’édification d’une œuvre. Ce livre ravira les cinéphiles sur la complicité, la jalousie, l’admiration, tous les rapports ambigus qui ont existé entre Rappeneau et Louis Malle, Rappeneau et Daniel Boulanger, Rappeneau et Claude Sautet, Rappeneau et Roman Polanski. Mais surtout le compagnonnage exclusif avec son frère « ennemi », Philippe de Broca. Rappeneau a participé activement au scénario de L’Homme de Rio, du Magnifique, de Tendre Poulet ou du Cavaleur. Ces deux-là se sont aimés et brouillés en même temps. Une relation particulière qui « se transformera au cours des années en une amitié forte et complexe, faite de rivalité ». Dans ces confidences, il nous explique sa façon de concevoir un film, la patience qu’il faut, les doutes qui assaillent, les nombreuses publicités réalisées durant toute sa carrière entre chaque sortie en salles, l’acharnement nécessaire pour arriver à ses fins. « J’ai vécu une enfance sans cinéma et sans télévision », nous avoue-t-il. Ce fut une bonne base pour oser prendre la caméra. Dans ce voyage, Rappeneau s’amuse des soubresauts de caractère d’un Montand égocentré, il loue le charme et l’intelligence d’Anne Brochet, il n’est pas satisfait de la voix d’Olivier Martinez, il se rappelle son agacement de voir son nom mal orthographié au générique de L’Homme de Rio, il manquait un « p », et puis il nous réconcilie avec un épisode « traumatique ». On sait que l’entente entre Jean-Paul et Marlène Jobert n’a pas été cordiale sur Les Mariés de l’an II. Dans cet éprouvant tournage en Roumanie, Jean-Paul a pu se montrer raide. Rappeneau nous relate des décennies plus tard, leur rencontre chaleureuse, les yeux embués, à la Cinémathèque, ils ne se quittaient plus. Ils parlaient. Ils parlaient. Happy end !

Vive Allure de Jean-Paul Rappeneau avec Kéthévane Davrichewy – Grasset 256 pages

Vive allure: Autobiographie

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Faut-il laisser Orwell tranquille?

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L'eurodéputée Nathalie Loiseau, ici photographiée à Paris en mai 2024, a vu sa participation au think tank "Conseil européen pour les relations internationales" être critiquée par les nationalistes © Chang Martin/SIPA

Désinformation. L’éditorialiste Patrick Cohen souhaite qu’on « laisse Orwell tranquille » et comprend l’idée d’une labellisation des médias. Mais, les nouveaux ambassadeurs du « socialisme intellectuel » honni par l’auteur de 1984 l’ont-ils bien lu ?


Le journaliste Patrick Cohen est sur le pied de guerre. Il livre un combat acharné contre la « bollosphère », les réseaux sociaux et les médias alternatifs qui, d’après lui, falsifient l’information et mentent aux Français. Il n’a guère apprécié les critiques faites au président de la République suite à sa décision de favoriser la mise en place d’un système de contrôle de l’information appelé « labellisation des médias ». Il a en revanche fortement goûté la vidéo de l’Élysée accusant CNews de propager de fausses informations. Ce mardi 2 décembre, sur France Inter, le journaliste demeure toutefois très inquiet. Il déplore que la vidéo présidentielle n’ait eu « aucun effet sur les médias Bolloré ». Il regrette que l’opinion publique se montre suspicieuse lorsqu’elle entend parler d’un « label » possiblement octroyé par des organismes « indépendants » soutenus par Reporters sans frontières. D’ailleurs, dit-il, ce « label pour promouvoir une information fiable et vérifiée, des bonnes pratiques et des médias de confiance » existe déjà et est, selon lui, au-dessus de tout soupçon – et d’invoquer la certification JTI (Journalism Trust Initiative) et les cabinets de conseil qui, paraît-il, garantissent la rigueur et l’honnêteté de ce label, Bureau Veritas et Deloitte. Le journaliste est fier d’annoncer que Radio France a obtenu cette certification. Il ne comprend pas le procès qui est fait à Emmanuel Macron: « Si toute vérification devient suspecte, et si la lutte contre la désinformation se voit dénoncée comme une opération de propagande, alors les falsificateurs peuvent se friser les moustaches. » Il est naturellement sous-entendu que Patrick Cohen n’a jamais fait partie de ces « falsificateurs ». Et d’ailleurs, il ne porte pas de moustache. Pourtant, ce chantre d’une information fiable, complète et honnête passe sous silence ou minimise de nombreux détails qui ont leur importance et auraient pu véritablement éclairer les auditeurs france-intériens.

Pas une tête ne doit dépasser

M. Cohen aurait pu, par exemple, insister sur le fait que JTI est né sous l’impulsion de… Reporters sans frontières (RSF), une association qui s’est distinguée ces dernières années par son acharnement à discréditer certains médias, CNews en particulier. Financée à 65 % par des subventions publiques (AFD, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, ministère de la Culture, Commission européenne, etc.), RSF compte parmi ses mécènes privés l’Open Society Foundation de George Soros. Son président, Pierre Haski, ancien de Libé et fondateur du site d’extrême gauche Rue89, a révélé en 2018 avoir travaillé directement pour M. Soros dans le cadre d’une « opération de surveillance du web » dont le but était de mesurer une potentielle « trumpisation » à l’œuvre dans la vie politique française. Le même Pierre Haski commente tous les matins sur France Inter la politique internationale, avec une inclination européiste et atlantiste. Le directeur général de RSF, Thibaut Bruttin, a de son côté mené une vigoureuse campagne contre le RN lors des dernières élections législatives – contrevenant ainsi à la « charte éthique », « apolitique », de l’association. Le JTI initié par RSF est financé par les mêmes organisme publics. Il est soutenu par l’AFP et la BBC, des références, aux yeux de Pierre Haski en tout cas, en ce qui concerne le pluralisme et la neutralité journalistiques. Le but du JTI est d’établir « une norme mondiale et neutre pour des médias dignes de confiance » – en clair, pas une tête médiatique ne doit dépasser. La Commission européenne a entendu le message : le DSA (Digital Services Act – surveillance des plateformes numériques initiée par Thierry Breton, le destructeur d’entreprises françaises à haute valeur technologique devenu conseiller consultatif de… Bank of America), le BDE (Bouclier Démocratique Européen – projet européen de contrôle de l’espace digital ardemment soutenu par… RSF et dirigé par Nathalie Loiseau, membre du Conseil européen pour les relations internationales financé en partie par… George Soros), Chat Control (surveillance des messageries numériques privées fortement critiquée par le chancelier allemand Merz mais… ardemment soutenue par Emmanuel Macron), sont autant de moyens que la technocratie bruxelloise, sans rencontrer beaucoup de résistance au Parlement européen, met ou tente de mettre en place pour éradiquer les opinions dissidentes. Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron sont sur la même longueur d’onde. Leur objectif ? Créer une armada d’argousins politico-médiatiques, de vérificateurs des faits, de signaleurs de confiance et autres labellisateurs eux-mêmes estampillés conformes à l’idéologie dominante.       

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Patrick Cohen aurait pu également s’attarder sur les principes idéologiques qui animent les deux cabinets de conseil chargés de participer à la fabrication d’une norme fiable et neutre dans les médias. Ces cabinets sont à la pointe du progressisme, du wokisme et de l’écologisme. Il y a des mots, des expressions, des éléments de langage qui ne trompent pas. Sur son site, Bureau Veritas assure être « une entreprise de services à vocation sociétale » et accompagner ses clients pour les aider à « atteindre leurs objectifs de développement durable ». De son côté, le cabinet de conseil Deloitte affirme couvrir un large champ de métiers au « service d’une seule finalité : générer un impact réel, durable et responsable ». Sur son site, on peut lire : « Portés par des valeurs fortes, nous nous engageons activement pour un avenir plus durable, plus inclusif et plus juste. À travers nos actions en faveur du climat, de l’égalité des chances, des droits LGBT+ et de l’engagement citoyen, nous mobilisons nos talents pour créer un impact positif, aux côtés de nos clients, de nos communautés et de la société tout entière. » Ces professions de foi semblent sortir tout droit de prospectus wokes, diversitaires et écologistes. Malgré son autoproclamée fiabilité, Deloitte a toutefois récemment été épinglé par les autorités australiennes pour avoir remis à ces dernières un rapport truffé d’erreurs générées par une… IA. Il faudra sans doute prévoir à l’avenir un « label de qualité et de fiabilité » pour les cabinets de conseil qui labellisent les médias.

Contorsions

Deux jours plus tard, toujours sur France Inter, Patrick Cohen revient sur le sujet de la désinformation et se livre à d’invraisemblables contorsions intellectuelles pour expliquer que les personnes qui utilisent certains mots et certains concepts du roman d’Orwell, 1984, sont des ânes bâtés. « Comment invoquer Orwell dans nos démocraties certes imparfaites, mais toujours garantes de nos droits et libertés, pour dénoncer des situations sans commune mesure avec la tyrannie de type soviétique décrite dans 1984 ? », interroge-t-il avant d’assénersur un ton pontifiant l’absurdité suivante: « La tentation d’un Ministère de la Vérité peut exister dans nos démocraties, mais si on lit bien Orwell, ce qui pose problème, ce n’est pas la vérité, c’est le ministère. Dans 1984, le rôle du Ministère de la Vérité n’est pas de contrôler l’information mais de la fabriquer, c’est un ministère du mensonge. » Sans blague ! Pour illustrer son propos et, en même temps, prendre la défense d’Emmanuel Macron, il donne un exemple de ce qu’il considère être une fabrication des faits récente : « Vous prêtez à quelqu’un des propos qu’il n’a pas tenus. Votre cible se récrie : mais c’est faux, je n’ai jamais dit ça. Et là vous dites : voyez, il fait marche arrière, il rétropédale ! » Cet exemple, est-il besoin de le dire, est complètement inepte et ne peut en aucun cas être corrélé à la fonction totalitaire du Ministère de la Vérité imaginé par Orwell et sur laquelle nous allons revenir. Car bien des choses dans 1984, qui justifient peut-être plus que jamais d’en parler aujourd’hui, semblent avoir échappé à Patrick Cohen.

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L’action de ce roman dystopique se déroule en Océania, partie du monde qui comprend « les Amériques, les îles de l’Atlantique, y compris les îles Britanniques, l’Australie et le Sud de l’Afrique », et dont la capitale est Londres. Les deux autres entités géographiques sont l’Eurasia et l’Estasia. Les conditions de vie y sont sensiblement les mêmes mais, si en Eurasia la philosophie dominante s’appelle « Néo-Bolchevisme », et si, en Estasia, « elle est désignée par un mot chinois habituellement traduit par Culte de la Mort, mais qui serait peut-être mieux rendu par Oblitération du Moi », en Océania elle s’appelle « Angsoc » (Socialisme Anglais). « En vérité, les trois philosophies se distinguent à peine l’une de l’autre et les systèmes sociaux qu’elles supportent ne se distinguent pas du tout », écrit Orwell. La tyrannie décrite dans 1984 n’est donc pas seulement de type soviétique : elle est un agrégat des totalitarismes à l’œuvre à l’époque mais aussi des régimes autoritaires qu’Orwell imagine pouvoir advenir dans le futur sous la férule d’une nouvelle classe dominante, un gouvernement centralisé dirigé par un Parti omnipotent lui-même soutenu par « une nouvelle aristocratie constituée de bureaucrates, de savants, de techniciens, d’organisateurs de syndicats, d’experts en publicité, de sociologues, de professeurs, de journalistes et de politiciens professionnels ». Orwell considère à l’époque que le « socialisme intellectuel » – celui d’une intelligentsia « de gauche » et d’une caste politique « avide de puissance pure » – est en passe de supplanter le « socialisme ouvrier » qu’il appelle de ses vœux, celui des « gens ordinaires » attachés à des valeurs traditionnelles, familiales ou sociales, et à un code moral qu’il appelle common decency. Ce socialisme intellectuel qui effrayait Orwell porte aujourd’hui le nom d’une idéologie qui germait en son sein: Progressisme. Au nom de valeurs abstraites de tolérance, d’égalité ou d’inclusion, cette idéologie a quelques points communs avec celle du Parti unique d’Océania, n’en déplaise à Patrick Cohen. La novlangue est l’un d’entre eux :diminution du vocabulaire, concepts simplifiés, langue atrophiée, littérature caviardée. « Nous taillons le langage jusqu’à l’os », ainsi « nous restreignons les limites de la pensée », se flatte Syme dans 1984. Ce« spécialiste en novlangue »est heureux d’annoncer à Smith que « Shakespeare, Milton, Byron n’existeront bientôt plus qu’en versions novlangue » – voilà qui n’est pas sans rappeler certains délires du wokisme, branche la plus misérable du progressisme, à propos de la langue : son écriture inclusive, ses formules schématiques, ses livres écrits ou réécrits par des sensibility readers hébétés, ses bibliothèques amputées de livres dits « problématiques », sa langue revue, corrigée, triturée à l’aune de son idéologie abrutissante.

La démocratie c’est la surveillance

Quant au Ministère de la Vérité, s’il est, bien entendu, un ministère du mensonge où l’on « contrôle la réalité » via la réécriture de l’histoire, il est également l’endroit où sévit un Commissariat aux Archives dont « l’activité essentielle n’était pas de reconstruire le passé, mais de fournir aux citoyens de lOcéania des journaux, des films, des manuels, des programmes de télécran, des pièces, des romans, des informations, instructions et divertissements de toutes sortes, dun poème lyrique à un traité de biologie en passant par l’abécédaire pour enfants et le nouveau dictionnaire novlangue ». Orwell pressentait qu’un système oligarchique et centralisé, éloigné des préoccupations des gens ordinaires et prêt à mettre à mal les libertés individuelles et la liberté d’expression pour préserver son pouvoir, pourrait voir le jour n’importe où en s’appuyant sur une propagande tentaculaire. Doucement, la réalité rattrape la fiction. Les technocrates de l’UE rêvent d’une Européania entièrement sous contrôle. À cet effet, les Européens sont depuis des décennies abreuvés de journaux remplis d’informations et d’injonctions progressistes, de programmes audiovisuels publics imposant la vision d’un monde nouveau, celui que les « élites » politico-médiatiques et techno-bureaucratiques entendent bâtir sur les décombres des nations démantelées. En France, l’école est depuis longtemps le lieu de toutes les destructions – langue, histoire, culture – en même temps que celui d’une rééducation totale des futurs « citoyens » d’une UE normative et despotique. On y sabote l’apprentissage de la langue et l’histoire de France pour mieux « éduquer » les enfants aux médias, à l’écologie, à la sexualité et à ses dérives wokes, à la diversité, à l’ouverture à l’Autre – il s’agit de former un citoyen européen amnésique, malléable, sans attaches, peu enclin à remettre en question les décisions de la caste autoritaire au pouvoir. Partout en Europe, des gouvernements cherchent à entraver la liberté d’expression. Une Police de la Pensée, plus subtile que celle décrite dans 1984, se met subrepticement en place dans les cabinets ministériels, dans les bureaux bruxellois, dans les médias « labellisés », dans les universités et les écoles de journalisme. Là où les peuples regimbent, le pouvoir montre les dents, remet en cause les résultats électoraux qui ne lui conviennent pas, traque les dissidents sur les réseaux sociaux, invente de nouveaux moyens de contrôler l’information – il hésite encore à inscrire carrément sur les frontons des parlements et du siège de la Commission européenne : LA DÉMOCRATIE C’EST LA SURVEILLANCE – mais on sent que le cœur y est.

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Au contraire de ce que préconise Patrick Cohen – « Laissez Orwell tranquille ! » – il nous faut, plus que jamais, méditer l’œuvre d’Orwell. Plus que jamais et contre la gauche. Le philosophe Jean-Claude Michéa explique en effet que si la gauche et l’extrême gauche continuent de célébrer en Orwell le défenseur de la liberté, « non parfois, d’ailleurs, sans quelque condescendance », et acceptent qu’il ait été un socialiste radical, « car après tout, ce sont des mots qui, de nos jours, n’engagent à rien de précis », voire même un écrivain conservateur, « car c’est toujours un épouvantail commode pour la formation des jeunes consommateurs », elles ne peuvent cependant pas admettre qu’il ait pu l’être simultanément et de façon cohérente ; elle n’admettent pas qu’on puisse être à la fois « un ennemi décidé de l’oppression totalitaire, un homme qui veut changer la vie sans pour autant faire du passé table rase et par-dessus tout un ami fidèle des travailleurs et des humbles[1]». L’on comprend mieux ainsi pourquoi des gens comme Patrick Cohen répugnent à recourir à l’œuvre d’Orwell pour tenter de comprendre ce qui se passe aujourd’hui en France et en Europe.

Orwell, anarchiste Tory: Suivi de À propos de 1984

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1984

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Les Gobeurs ne se reposent jamais

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[1] Jean-Claude Michéa, Orwell, Anarchiste Tory, suivi de À propos de 1984, Éditions Climats.

Jakuta Alikavazovic, l’expérience poétique du moi

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L'écrivaine et chroniqueuse Jakuta Alikavazovic © Francesca Mantovani / Editions Gallimard

Dans son dernier livre, Jakuta Alikavazovic, prix Medicis essai 2021 (Comme un ciel en nous, Stock), nous propose un portrait subjectif et sensible de sa mère, d’origine bosniaque, qui fut poète. Page après page, elle est sur la corde raide. Mais la grande sincérité de sa plume en fait une réussite.


Cette année, à la rentrée littéraire de septembre, il y avait pléthore de romans sur la famille. Quelques sagas, dans le style des Buddenbrook de Thomas Mann, rivalisaient avec des témoignages plus centrés sur l’auteur lui-même à la recherche de ses origines. Car notre littérature est devenue très autoréférentielle, depuis le succès de romans qui prennent pour sujet le moi de celui qui écrit et tout ce qui lui arrive, y compris les choses les plus banales. Ce qu’on appelle autofiction règne désormais dans le roman, pour le meilleur et, souvent, pour le pire. Faut-il s’en plaindre ? Après tout, la signification du mot littérature comporte incontestablement une dimension de subjectivité : on écrit pour rendre témoignage, pour mettre du sien, comme disait Montaigne. Mais cela doit être accompli avec doigté. Et c’est de plus en plus rare, me semble-t-il.

Toucher le lecteur

Le dernier roman de Jakuta Alikavazovic, intitulé Au grand jamais et publié chez Gallimard, est une exception heureuse à cette règle. Ce livre n’a raflé, comme on dit, aucun prix littéraire, cette année, et c’est probablement injuste. Cela aurait mis en lumière une romancière exigeante, qui publie peu, mais toujours à bon escient. J’avais déjà lu, il y a longtemps, un livre d’elle, et j’ai pu constater qu’avec celui-ci elle avait fait beaucoup de progrès. Au grand jamais est une entreprise littéraire au culot, qui raconte quelque chose de très personnel (la mort d’une mère), et qui surtout le fait avec un art consommé. Cependant, ce n’est pas du tout un livre réservé à une petite minorité, car y est décrite, tout du long, et presque à cru, une crise morale que traverse la protagoniste principale, qui parle en son propre nom, qui dit je, mais de manière à toucher tout lecteur de bonne foi.

Une littérature brute

Au départ, il y a donc ce que Jakuta Alikavazovic nous confie d’elle-même : « moi qui ai si souvent eu l’impression de n’appartenir à rien ». Elle trouve les mots justes pour décrire simplement sa détresse, en recourant à une prose à la fois très imagée et très spontanée, bref à la littérature dans ce qu’elle peut avoir de plus brute. On pense parfois à la langue de l’écrivain Pierre Guyotat, dans ses récits autobiographiques comme Coma (en 2006). On sent qu’Alikavazovic a lu les bons auteurs, mais qu’elle ne veut pas écrire de jolies phrases seulement ; elle désire d’abord exprimer le vrai. Et le vrai, c’est qu’elle perd pied gravement, peut-être jusqu’à une sorte de folie : « Il est étrange, écrit-elle, ce territoire voisin de la folie, qu’on ne sait plus comment nommer, car la folie elle-même a disparu : mais qui est un lieu d’écart par rapport à la norme c’est un monde à part et d’autres lois y ont cours. » C’est ce qu’on pourrait appelerpeut-être une « expérience littéraire », chose si rare de nos jours.

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La mère comme refuge

À partir de là, la narratrice d’Au grand jamais fait retour auprès de sa mère (« je me suis réfugiée chez ma mère », dit-elle). Elle va alors décliner tout ce que sa mère lui aura apporté, car le livre est écrit après la mort de celle-ci, et c’est l’occasion pour Jakuta Alikavazovic d’interroger la vie de sa génitrice. Cette double analyse conduit la romancière à faire l’inventaire de ses propres secrets : « voici que ma mère affichait, incarnait, ce que je ne voulais pas savoir de moi ». Et cela va très loin (c’est ce qui est merveilleux) : « Il est possible que ma vie, ma vie à moi, soit sa dernière œuvre. » J’ai oublié d’indiquer que la mère de Jakuta avait publié deux recueils de poèmes, qui eurent un relatif succès. Héritage lourd à porter pour la romancière, mais qui l’amène à réfléchir sur son propre travail littéraire. Au grand jamais est aussi et surtout un livre sur l’écriture : pourquoi écrit-on ? Comment écrit-on ? Pour qui ? Autant de questions qui hantent la romancière.

La poésie pour s’évader

Il y a nécessairement beaucoup de poésie dans ce livre de Jakuta Alikavazovic, qui marche à tout instant sur la corde raide. Beaucoup de sincérité, également. Si cette sincérité n’était pas en jeu, le livre ne fonctionnerait pas. Il est plus qu’une autofiction, car il est le contraire d’une mise en majesté stérile du moi. Le style suit, clair et précis, sobre jusqu’à l’absence — comme dans l’apologue taoïste de Tchouang-tseu sur le boucher Ding qui, avec l’expérience, ne voyait plus le bœuf qu’il découpait : « Maintenant, dit le boucher Ding au prince Wen-houei, c’est mon esprit qui opère plus que mes yeux. » (Tchouang-tseu, chapitre 17)
Chez Jakuta Alikavazovic, je retrouve cette approche spirituelle qui permet une petite épiphanie morale.
J’en perçois la trace dans ce passage, vers la fin, je crois qu’il est important : « je ne sais pas encore, écrit Alikavazovic, que ce flottement, ce décollement, cette incapacité à devenir un personnage entièrement factice ne sont pas un échec, mais une bénédiction ». Au grand jamais exprime ce cheminement qui n’aboutira jamais à une victoire définitive.
Après le discours du boucher, le prince Wen-houei déclara sobrement : « Je saisis l’art de me conserver. » Je ne sais si cette morale antique s’adapterait mot pour mot à notre sensibilité moderne, à moins peut-être d’entendre, à la place du terme « se conserver », le verbe « survivre »,qui est plus précis; et là, je crois que nous serions pleinement dans le vif du sujet.

Jakuta Alikavazovic, Au grand jamais. Éd. Gallimard. 250 pages.

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Tchouang-tseu, L’Œuvre complète, in Philosophes taoïstes. Éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1980.

Résille de béton et tissage mémoriel

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La romancière française Belinda Cannone © LAURENT BENHAMOU/SIPA

C’est au tour de Bélinda Cannone de passer la nuit au musée. Elle veillera au Mucem de Marseille – construction que l’on doit à l’architecte Rudy Ricciotti et qui donne sur la Méditerranée tant par sa proximité physique que par la longue, très longue passerelle qui invite au plongeon. Bélinda Cannone, quant à elle, a publié de nombreux ouvrages dont un magnifique Entre les bruits. Elle a intitulé son livre marseillais Venir d’une mer et l’on verra comment la mer en appellera une autre et avec elle une origine longtemps ignorée.


« Je tâche, je l’avoue, d’être du nombre de ceux qui écrivent à mesure qu’ils avancent, et qui avancent à mesure qu’ils écrivent. »
Saint Augustin

 « La nuit, le temps respire plus lentement. »
Bélinda Canonne


« Le ventre de la nuit se pose sur le Mucem, enserré dans sa résille de béton qui brille sous un ciel net, ciel d’octobre, tranquille, petit vent, odeurs marines, l’esplanade s’ouvre sur le large, la ville s’étire derrière le musée comme une queue de comète. » Ainsi commence le récit d’un parcours qui, de déambulation en déambulation dans un bâtiment dont le principe consiste en un permanent dehors-dedans, va immanquablement faire circuler la mémoire. « Au fil de ma descente sur la coursive, et alors que je me trouve bien à l’intérieur du musée, je reçois les embruns et les odeurs maritimes qui traversent la résille, mes cheveux sont fouettés par la brise, j’entends le bruit des vagues et j’aperçois la mer. »

C’est vraiment le bâtiment qui l’inspire ; elle n’en finit pas de l’explorer et de le toucher : « on finit par s’intéresser à sa chair, ce matériau qui par endroits est soyeux comme une peau de femme ou comme une écorce de hêtre et qui est assez prodigieux pour qu’on en fasse une passerelle autoportée lancée dans le vide pendant plus de cent mètres. » Le béton ici fait dans la dentelle tout en assurant une incroyable solidité. Et elle va s’aventurer sur ladite passerelle, la faire résonner d’un battement de pied, la faire chanter comme une corde tendue.

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Tourment secret

Les deux expositions en cours dont l’une s’intitule : « Les maternités de A à Z » ne l’inspirent guère ; elle n’y fait qu’une brève apparition, le temps de nous apprendre que « Trois pour cent de la population naissent avec trois seins ou tétons, reliquat, nous assure un cartel, du temps où nous portions des rangées de mamelles. » Et ajoute aussitôt : « Non, décidément, les maternités ne me passionnent pas. » Et pourtant, la filiation maternelle va refaire surface, comme pour mieux démentir l’aveu précédent. Bélinda Cannone s’aperçoit qu’elle n’a jamais parlé ni écrit au sujet de sa mère. « Elle n’avait rien dit, je n’en disais rien, résultat quasi mécanique. » La mère, qui a perdu la sienne brutalement lorsqu’elle était très petite, se vouera à la mélancolie. Et de cette mélancolie, la narratrice nous dira très crûment qu’elle a été « un obstacle insurmontable à l’amour. De l’attitude mélancolique sourd un reproche général: vous ne me suffisez pas, vous ne me satisfaites pas et, entièrement emplie de mes larmes, je suis en lien non pas avec vous mais avec mon tourment secret que je contemple sans relâche et que je vous préfère. » Le tourment secret concerne la grand-mère maternelle morte à 22 ans sous les bombes alliées à Gabès en 1943, et la petite-fille  découvrira, dans « une compassion bouleversée », une grand-mère de l’âge d’une jeune fille. Elle ne connaîtra finalement la date exacte de sa mort qu’en 2024, en se rendant à une invitation en Tunisie. Avant, elle aura écrit : « Durant cette longue et fructueuse traversée (comme si le Mucem étaitdevenu paquebot), je suis en train de comprendre que ce livre ne concerne pas que le lieu mais encore et surtout le temps, puisque la Méditerranée est originelle. » Et, à l’origine la plus proche, une grand-mère dont on ne savait rien…

DR

À la mélancolie maternelle qui nous obligeait à « marcher psychiquement sur la pointe des pieds », Bélinda Cannone opposera le désir qui se réveille cette nuit-là lorsque notre marcheuse du Mucem rencontre un jeune océanographe qui propose de l’emmener sur sa barque admirer « le plancton luminescent. » Sirène inversée dont le roulement des « r », les connaissances en grande nacre (Pinna nobilis) ; un des plus grands coquillages bivalves du monde, et la largeur d’épaules ne sont pas pour rien dans le trouble de la narratrice… Répondra-t-elle à son appel ?

SOS Méditerranée

En attendant, revenons quelques millénaires en arrière, puisqu’avant d’entamer son aventure nocturne, la narratrice s’était mise dans les pas du plus célèbre voyageur qu’Homère nous ait laissé : Ulysse. À ce propos, elle écrit : « La lecture de l’épopée méditerranéenne m’inscrivait dans l’ancestrale humanité. Autre expansion temporelle. » Et voilà celle qui dit « écrire d’Ithaque » lancée dans son propre récit. Fille de la Méditerranée car de parents siciliens émigrés d’abord en Tunisie puis en France, la narratrice s’éprouve comme une migrante qui n’ignore pas l’incrédulité que cette appellation pourrait susciter tant elle est comme on dit intégrée, mais qui, justement nous éloigne de l’image convenue et terrible du migrant d’aujourd’hui pour habiter ce mot autrement, et, notamment par ce qu’elle appelle « l’identité narrative » empruntée à Ricoeur, et qu’elle réalise devant nous. Et si elle regrette de ne pas parler très bien une autre langue, elle rend hommage à son père qui désirait pour elle la maîtrise du français et dit : « l’unique manière de s’intégrer dans un pays, c’est d’en parler parfaitement la langue qui permet de s’approprier sa culture. Surtout quand le fondement de cette dernière est l’universalisme, qui est d’ailleurs une pensée de l’accueil. » Cette revalorisation de l’universalisme tant décrié de nos jours à travers la notion de « l’accueil » ne laisse pas d’émouvoir, d’autant que la narratrice parle de la France comme ayant été sa chance…

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Ainsi, obéissant au mouvement décrit par Saint Augustin, tout au long de cette nuit où alternent promenades dans et hors le bâtiment puisque les deux sont imbriqués, lecture et commentaire d’un chef-d’œuvre méconnu de Lampedusa « Le professeur et la sirène », réflexions sur la langue maternelle et son rapport à la fiction, rencontres et dialogues au rythme des vagues, Bélinda Cannone aura transformé ce qu’elle appelle son « identité narrative » ; celle qui n’en finit jamais de se remodeler au fur et à mesure des récits qu’on s’en fait. Je ne sais si Bélinda Canonne est une sirène, mais son livre, lui, est un enchantement…

Venir d’une mer de Bélinda Canonne, Éditions Stock 2025 208 pages

Venir d'une mer

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Isabelle Duquesnoy, multirécidiviste!

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La romancière française Isabelle Duquesnoy © Astrid di Crollalanza

Un roman historique, mais pas tendance Alain Decaux…


Ça commence comme dans un film de Brian De Palma. Un massacre d’oiseaux dans une volière chez des nobles. Les cacatoès, les toucans, et autres volatiles bigarrés, sont tous morts, grillés, en cendre même. Les autruches semblent cependant debout. Ça rassure la jeune Liselotte de Beaupré. Mais devant l’enclos, elle constate l’horreur : elles ont été décapitées. « Leurs têtes et leurs cous sanglants jetés à l’autre bout de l’enclos, entassés comme de simples déchets de boucherie, leurs grands yeux frangés de longs cils restés ouverts. »

Isabelle Duquesnoy est au meilleur de sa forme. Elle récidive, et de quelle manière ! Elle reprend le cocktail détonnant de ses précédents ouvrages : de la truculence et de la perversion, avec une pincée de malice. Après L’Oiseleuse de la Reine, voici La Baronne de minuit, second volet de la saga du Château des soupirs.

Nous sommes en 1789. Les révolutionnaires ne sont pas tendres avec les nobles et leurs bêtes à plumes. La baronne Liselotte de Beaupré doit s’exiler à Londres si elle veut garder la tête sur les épaules. Elle quitte également son amant originaire du Siam, Narong. Son installation à Londres permet à Isabelle Duquesnoy, diplômée d’histoire et de restauration du patrimoine, de brosser un portrait plus vrai que nature de la ville et ses habitants huppés. Extrait : « Se nourrissant assez peu, les Anglais se gavaient de fines bouchées sucrées et farinées qui leur permettaient d’économiser la dépense d’une denrée plus coûteuse. » Pingres, ils sont. N’est-il pas exact ?

Le choix qui s’offre à Liselotte : la mendicité ou la prostitution. Cette oie blanche pourrait s’effondrer mais son instinct de survie lui permet de surmonter les épreuves. Les figures féminines sont toujours très fortes dans les romans de Duquesnoy, qui n’hésite pas à rappeler à la fin de son ouvrage que « seules les veuves possédant un fief et les mères abbesses pouvaient élire leurs représentants aux états généraux. » Après avoir été servante dans un tripot et coursière pour un atelier de mode, Liselotte est engagée par un Lord, naturaliste pour le compte du roi George III d’Angleterre, comme préceptrice de sa nièce, une charmante petite fille condamnée à ne vivre que la nuit car albinos. Ainsi la voit-on rôder, fantôme shakespearien malgré elle, dans la lugubre propriété du Lord, peuplée d’inquiétants animaux empaillés. Le récit, parfois, dérape. Duquesnoy, trop sage, finit par nous entraîner dans une soirée coquine à la molly house. C’est croustillant et ça finit mal, bien sûr. Roman historique mais pas tendance Alain Decaux.

Liselotte finit par trouver le temps long. Elle rêve de la France et de son amant. La vie, c’est beau, à condition d’être libre.

Ce nouveau roman d’Isabelle Duquesnoy tient toutes ses promesses, car elle refuse l’esprit de sérieux. Dans une interview, j’ai lu qu’elle rappelait qu’à l’époque de Liselotte, une femme montrait plus facilement sa poitrine que ses mollets. Le puritanisme n’avait pas encore stérilisé les esprits.

Encore un mot, avant de vous laisser découvrir le roman. Le vocabulaire utilisé par Duquesnoy a quelque chose de jubilatoire. Extrait : « Le suif pue. Il crougnoute. Il cogne. L’on peut dire qu’il fouette, qu’il remugle ou qu’il gazouille. Per… personnellement, je préfère dire qu’il poque ou qu’il trouillotte. »

Bon souper de Noël aux chandelles.

Isabelle Duquesnoy, La Baronne de minuit, Le Château des soupirs, second volet, Verso. 496 pages.

La Baronne de minuit: Le Château des soupirs, livre 2

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Miroir, mon beau miroir

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Donald Trump et Marco Rubio, Washington, 6 novembre 2025 © Sipa USA/SIPA

La Stratégie de sécurité nationale américaine: un miroir impitoyable tendu à l’Europe


La semaine dernière, la Maison-Blanche a publié la nouvelle Stratégie de sécurité nationale (NSS) des États-Unis. Un document bref — trente-trois pages seulement — mais qui dessine une vision du monde radicalement différente de celle que l’on prétend imposer à Bruxelles ou à Paris. En Europe, l’onde de choc fut immédiate : le chancelier Merz s’est empressé de qualifier certaines formulations d’« inacceptables ».

Pour qui observe depuis onze mois la diplomatie américaine sous Donald Trump, rien de fondamentalement nouveau cependant n’apparaît ici : la rupture était déjà là, mais elle s’énonce désormais noir sur blanc dans un texte officiel qui constitue la doctrine d’une administration assumant son ambition. Les élites bruxelloises, parisiennes ou berlinoises auront beau protester, se lamenter, geindre comme elles le font depuis une semaine, elles devront se résoudre à l’évidence: l’Amérique de Trump n’est plus celle de Biden, Bush ou Obama.

Dans la lignée de De Gaulle et Thatcher

Ce texte n’est pas une provocation, mais un diagnostic lucide sur l’état d’un monde multipolaire — et plus encore sur l’état de l’Europe. On aimerait, en France comme dans l’Union européenne, voir surgir un tel exercice de clarté : une stratégie ramassée, articulant vision, ambition et politique en quelques dizaines de pages. En refermant le document américain, on songe au général de Gaulle et à Margaret Thatcher, peut-être les derniers dirigeants européens à disposer d’une véritable boussole. Quel horizon proposent aujourd’hui des figures aussi falotes que Macron, Starmer, Merz ou Mme von der Leyen ?

La doctrine américaine repose sur un principe simple : protéger les Américains et la civilisation américaine, ce qui implique de restaurer la puissance intérieure et de revoir des alliances extérieures. Quatre axes structurent ce recentrage stratégique :

  1. La migration de masse n’est pas un problème à gérer, mais un enjeu de sécurité nationale et de survie civilisationnelle.
  2. La réaffirmation culturelle : Washington considère que la fragmentation identitaire, la subversion idéologique ou la déconstruction historique constituent des menaces comparables aux risques militaires.
  3. La défense intransigeante de la liberté d’expression, conformément au Premier Amendement.
  4. La reconquête industrielle, destinée à restaurer une puissance économique affaiblie par trente ans de délocalisations.

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À chaque ligne, l’Europe apparaît en creux. Le contraste frappe : l’Union européenne est submergée par l’immigration de masse, renonce à défendre sa civilisation et s’abandonne à une islamisation rampante qu’elle n’ose ni nommer ni analyser. Elle a sacrifié son industrie au dogme du libre-échange, réprimant par ailleurs la liberté d’expression au prix de condamnations judiciaires, d’amendes dissuasives, voire de fermetures de médias. On ne s’étonnera pas que les dirigeants européens accueillent fraîchement la stratégie américaine : elle révèle leurs renoncements.

La fin de l’OTAN pour cause de « grand remplacement » ? 

La question de l’OTAN surgit alors naturellement. « Sur le long terme, il est plus que plausible que, d’ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l’OTAN deviennent majoritairement non européens. Dès lors, il est légitime de se demander s’ils verront encore leur place dans le monde – ou leur alliance avec les États-Unis – de la même manière que ceux qui ont signé la charte de l’OTAN. »

Washington valide ainsi la réalité du grand remplacement qui, rappelons-le, n’est pas une théorie mais, selon l’auteur de cette formule, Renaud Camus, une description des évolutions démographiques.  Autrement dit : la pérennité de l’OTAN dépend aussi de l’identité culturelle de ses membres. Une idée que les élites européennes refusent même d’évoquer.

Les chiffres du déclin européen

De même, un chiffre assène l’ampleur du déclin continental : l’Europe pesait 25 % du PIB mondial en 1990 ; elle n’en représente plus que 14 % aujourd’hui. À cela s’ajoute un recul vertigineux du niveau de vie relatif : le PIB par habitant français, qui atteignait 92 % du niveau américain en 1990, n’en représente plus que 54 %. Notre continent se marginalise, culturellement comme économiquement.

On aurait tort de voir dans cette stratégie un acte d’hostilité. C’est au contraire un avertissement, presque un conseil d’ami. Trump dit à l’Europe : sois fière de ta civilisation, sinon elle mourra — et toi avec.

La fin des illusions avec la Chine 

La NSS consacre une large place à l’Indo-Pacifique : la Chine n’est pas désignée comme un ennemi, mais comme un concurrent qu’il faut contenir par la puissance industrielle, technologique et le « soft power » américain. Le document revient sur les illusions des années 2000, selon lesquelles l’intégration de Pékin dans l’ordre économique mondial l’amènerait à la démocratie.

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En 1999, Bill Clinton, le président démocrate, justifiait ainsi l’entrée de la Chine dans l’OMC : « Cet accord est bon pour la Chine, bon pour les États-Unis et bon pour l’économie mondiale (…). Il servira les réformes et les progrès de l’État de droit en Chine. » On sait ce qu’il en est advenu.

Au Moyen-Orient, l’objectif américain n’est plus de transformer les régimes politiques de la région, mais de prévenir qu’une puissance hostile ne domine les ressources énergétiques et les points de passage stratégiques. En Afrique, Washington veut rompre avec la logique de l’aide : l’avenir du continent dépend de flux d’investissements productifs.

Pas de mention des droits de l’homme

Quant à l’approche globale, la rupture est nette : plus d’exportation de démocratie par les armes, plus de jugements moralisateurs sur les régimes amis. Les termes mêmes de « droits de l’homme » et d’« État de droit » sont absents du document! 

Après lecture, on ne peut s’empêcher de rêver ce que serait une France adoptant une telle politique : une stratégie industrielle résolue, un soutien franc au nucléaire, une énergie bon marché, un rétablissement des relations économiques avec la Russie, ainsi que la remise en cause du regroupement familial et du droit d’asile tel qu’appliqué aujourd’hui, qui accélèrent la submersion migratoire. Un rêve qui est le cauchemar des élites au pouvoir.