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À la recherche du gaullisme social

Droite sociale, es-tu là ?


À la recherche du gaullisme social
Charles de Gaulle en visite au Salon de l’agriculture, Paris, 12 mars 1968. DR.

Depuis la mort de Philippe Séguin, la tradition du gaullisme social n’est plus représentée au sein de la droite classique. Ironie de l’histoire, c’est dans un parti fondé par un ennemi du Général, le RN, que cet héritage est aujourd’hui revendiqué.


Et si Florent Pagny était le meilleur porte-parole du peuple de droite en 2026 ? Le 12 décembre, il était l’invité vedette de « Quotidien » (TMC), le programme préféré de la jeunesse bobo. L’émission se déroulait à merveille jusqu’à ce que l’animateur pose une question pourtant bateau : « Que feriez-vous si vous étiez président ? » Tout sourire, le chanteur répond illico : « Comme Milei. » Immédiatement, un froid s’installe sur le plateau. « Il fait beaucoup de conneries aussi Milei… », objecte Barthès, l’air incrédule. Mais Florent Pagny, qui vit la moitié du temps en Argentine, insiste : « Il fait beaucoup de conneries, sauf qu’il a réussi à stabiliser un petit peu l’inflation. […] De 70 ministères, il en a fait neuf. […] Il avait prévenu dès le départ qu’il n’y avait pas d’argent et qu’il allait faire des économies sur l’État lui-même. » Afuera ! Tel est le mot d’ordre qui fait aujourd’hui consensus à droite en 2025. Couper, dégraisser, trancher dans l’État obèse qui coûte un bras, et laisser les coudées franches à la main invisible qui saura mieux que personne répartir les richesses. Au xxie siècle, les conservateurs se déploient dans cinquante nuances de libéralisme. Quand bien même ce ne fut pas toujours le cas.

Principes chrétiens

Reprenons l’histoire de notre République à son commencement : le putsch d’Alger, le retour aux affaires du « plus illustre des Français », la Constitution de 1958. « De Gaulle est un homme qui a grandi dans un milieu de droite catholique, qui est très marqué par les principes chrétiens de charité et du rôle social de l’officier », rappelle Pierre Manenti, autour d’une délicieuse pizza au jambon fumé, dans un restaurant italien que nous garderons jalousement secret. Auteur d’une   remarquable Histoire du gaullisme social (Perrin) et d’un RPR, une certaine idée de la droite, qui vient de paraître chez  chez Passés composés, le normalien rappelle que la vague de nationalisations et d’extension de l’État-providence lancée par le Général n’était pas vraiment un cadeau aux 200 familles.

« Après avoir créé la Sécurité sociale à la Libération, de Gaulle, revenu au pouvoir en 1958, renforce le régime des retraites des agriculteurs, crée la participation et l’intéressement ; pour lui, pas de débat, le gaullisme est, par définition, social », explique-t-il avant de pinailler, comme tout spécialiste : « Cependant, le Général n’a jamais utilisé la formule “gaullisme social” : il s’est certes toujours appuyé sur une jambe sociale mais s’est bien gardé de définir le gaullisme, car il lui fallait rassembler largement autour de lui, et assainir les finances publiques », analyse-t-il.

Avant même l’apparition des « gaullistes de gauche » (René Capitant, Louis Vallon…) s’incarne donc chez le père de la Cinquième la vision d’un État protecteur, fort, soucieux de la condition des plus fragiles tout autant que de la remise en ordre des finances publiques. « On est très, très, très loin d’un libéralisme économique et d’une loi du marché qui arrangerait tout », remarque François Huguenin, auteur d’une l’incontournable Histoire intellectuelle des droites (Perrin), après avoir commandé un Perrier menthe dans un café cosy du centre de Paris.

Conversion au marché

Mais alors, que s’est-il passé ? Comment se fait-il que les gaullistes d’aujourd’hui, de Bruno Retailleau à Michel Barnier en passant par Éric Ciotti ne se vantent jamais d’appartenir au courant d’idées à qui l’on doit la création de l’Unedic (1958) ou l’intéressement obligatoire des salariés (1967) ? « La fin de la guerre froide, la mondialisation, le règne d’un empire commercial mondial, tout ça fait que, pour la droite, le réalisme, aujourd’hui, c’est le libre-échange et la nécessité d’adapter la France à ce qui l’entoure, y compris en s’appuyant sur un État ramassé sur quelques fonctions essentielles, régaliennes », résume Pierre Manenti.

À quand remonte cette conversion au marché ? « Le tournant libéral de la droite française se structure au milieu des années 1980, estime Huguenin. Édouard Balladur, figure intellectuelle centrale de cette évolution, entraîne autour de lui une génération – dont Alain Juppé – vers une ligne économique libérale qu’elle mettra en œuvre à partir de 1986. »

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Dans toutes les conversations, un nom s’impose de lui-même : celui de Philippe Séguin, qui repose dans le panthéon gaulliste comme le dernier à avoir défendu au sein du mouvement – et même à sa tête entre 1997 et 1999 – des positions sociales et souverainistes face à l’écrasante machine bruxelloise. « C’est Philippe Séguin qui, le premier, écrit une grande tribune mettant en garde contre les dangers d’une Europe fédérale, brandissant les thèmes de la souveraineté et de l’indépendance nationales. La campagne de Maastricht de 1992 lui confère une stature nationale et fait de lui une véritable icône de la droite », note Manenti.

Las, alors que le député des Vosges avait été l’un des principaux inspirateurs du fameux discours de Jacques Chirac sur la « fracture sociale » lors de la campagne présidentielle de 1995, il n’aura que peu d’influence une fois l’élection remportée. C’est Alain Juppé, incarnation de la droite libérale, qui est alors nommé à Matignon, refermant la parenthèse sociale du gaullisme. « Le Munich social, c’était une exagération de campagne », s’entend dire Henri Guaino. « Depuis la disparition de Philippe Séguin, il n’y a plus de droite sociale, il n’y a plus de gaullisme social, ça a disparu », regrette François Huguenin.

Jacques Chirac, Édouard Balladur, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy lors de l’université d’été PR-RPR, Saint-Cyprien, septembre 1989 (C) SIPA

L’historien des idées va plus loin encore : si la préoccupation sociale est absente à droite, elle a aussi déserté la gauche. « C’est beaucoup plus facile pour les progressistes de faire du sociétal que du social, remarque-t-il.Mais les conservateurs cèdent eux aussi à la facilité en se repliant sur un discours paresseux qui consiste à défendre le libéralisme comme seule solution raisonnable sur le plan économique. »

Sons de cloche

Vu d’Amérique, l’idée que le parti Les Républicains serait un repère de disciples d’Adam Smith semble pour le moins incongrue. Pour le Québécois Mathieu Bock-Côté, qui se réclame volontiers de la défense de la propriété privée et de l’esprit d’entreprise, le libéralisme est encore loin de régner chez les conservateurs de notre pays. « La droite française est économiquement parlant une gauche modérée comme une autre, juge-t-il avec un sens de la nuance notable. Elle ne veut pas désétatiser la société, non plus que la défiscaliser : elle s’inscrit, même sans le savoir, dans les paramètres du socialisme mental qui domine l’ensemble de la classe politique[1]. »

La star de CNews, sociologue de formation, se reconnaît dans le mouvement d’humeur « Nicolas qui paie » qui exprime sur les réseaux sociaux « l’exaspération du contribuable ordinaire, qui paye et paye et paye encore, qui se laisse pressuriser comme un citron fiscal, jusqu’au dernier euro, jusqu’au dernier centime, pour soutenir un appareil bureaucratique conditionnant la société à partir d’une certaine matrice idéologique. »

Tout autre son de cloche chez le politologue Jean-Yves Camus, pour qui la guerre des droites a au contraire déjà été remportée par sa version la plus sauvagement patronale. « Je fais mienne la formule d’Alain de Benoist : c’est l’hégémonie de la forme capitale qui a gagné, car la forme capitale, ce n’est pas uniquement le capitalisme, c’est la marchandisation, précise le spécialiste français des extrémismes. La marchandisation inclut le capitalisme financier, mais également la marchandisation des individus, leur interchangeabilité, jusqu’à la marchandisation des corps. »

Je conclus ma tournée des popotes gaullistes avec un vieux briscard, qui a intégré l’UDR en 1974 pour la campagne de Jacques Chaban-Delmas, alors qu’il n’avait que 16 ans. Puis il a milité au RPR jusqu’en 1980, avant de rendre son tablier, déplorant « un libéralisme qui n’était pas gaulliste, une sorte de dérive droitière au sens traditionnel du terme, que l’on pourrait qualifier de populisme autoritaire », dans laquelle il ne se reconnaissait pas. Depuis, un demi-siècle est passé, et le mouvement n’a fait, selon lui, que s’accélérer : « C’est le marché qui a gagné. Tout se compte, tout se soupèse, tout se paye, tout se monnaie dans un espace qui n’a plus de positionnement géographique et où la financiarisation de l’économie fait que la richesse réelle n’est plus nécessairement adossée à un instrument de production. »

Le constat est sans appel : le gaullisme social est une étiquette qui séduit, mais la chose a disparu des programmes de la droite classique. Une profusion d’héritiers s’en réclament cependant : de Nicolas Dupont-Aignan à Xavier Bertrand en passant par Gérald Darmanin et même Laurent Wauquiez. En 2010, ce dernier structure une ligne sobrement dénommée « la droite sociale », avant pourtant d’appeler à la stricte rigueur budgétaire et la réduction des dépenses publiques. En 2020, lorsque Emmanuel Macron nomme Jean Castex à Matignon, celui-ci accorde sa première interview au journal de 20 heures de TF1, en se définissant lui aussi comme un « gaulliste social ». Ce qui ne l’empêchera pas d’annoncer assez vite une réduction de la fiscalité des entreprises pour environ 20 milliards d’euros sur deux ans.

Finalement, c’est peut-être au Rassemblement national que se trouvent les héritiers du gaullisme social. Guillaume Bigot, député du parti dans le Territoire de Belfort, a des arguments à faire valoir : « Le RN, électoralement, représente une partie importante de l’électorat populaire et est le seul à porter encore l’idée d’un gaullisme social concret : favoriser la production nationale, protéger l’industrie et les savoir-faire, préserver les chaînes de valeur, réconcilier capital et travail, assurer des salaires élevés et un capital réinvesti sur le long terme. »

Qu’en pensent les intellectuels ? François Huguenin concède : « Beaucoup d’électeurs sont partis au RN parce qu’ils se sentent délaissés par la classe politique française, qui manque à leurs yeux d’intérêt pour la question sociale. » Cependant, le RN reste taxé de « socialiste » par une partie des conservateurs, dont David Lisnard ou Bruno Retailleau, qui refusent d’accorder à Marine Le Pen le label de droite, précisément pour ces raisons économiques.

Reste que si la droite veut gagner la présidentielle de 2027, elle devra conquérir à la fois la France des « gueux », comme les appelle fièrement Alexandre Jardin, et celle des mocassins à glands, bref les conservateurs de toutes origines. C’est cette recette qui a permis à Sarkozy de triompher en 2007. Cette fois encore, la droite devra bien, disons-le, mélanger des sensibilités diverses, voire antagonistes sur la base de préoccupations communes. « Si une nouvelle alliance à droite émerge, elle se constituera autour de l’identitaire et de la sécurité. Ensuite, la question économique reviendra nous hanter, mais plus probablement à cause de déterminants objectifs extérieurs qu’à cause d’une soudaine résolution du conflit doctrinal entre les droites », juge Mathieu Bock-Côté. N’en doutons pas, pendant l’union, la guerre des droites continuera.

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[1] Que Noémie me permette de préciser que l’ensemble de la rédaction de Causeur pense effectivement que nous vivons dans un pays cryptocommuniste et que c’est une des raisons de notre déclin. Lire à ce sujet les délicieux articles de Stéphane Germain. Oui, chère Noémie, Afuera ! EL

Mars 2026 - #143

Article extrait du Magazine Causeur




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Journaliste et essayiste. Dernière publication: "La terreur jusque sous nos draps" (Plon, 2024)

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