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Comment responsabiliser les pays du Sud dans la guerre contre le narcotrafic?

Une COP mondiale contre le narcotrafic, l'idée du think tank "Le Millénaire"


Comment responsabiliser les pays du Sud dans la guerre contre le narcotrafic?
Des soldats vénézuéliens montent la garde à côté de paquets de cocaïne saisis à Puerto Cabello, au Venezuela, le 18 février 2011. Les autorités vénézuéliennes et françaises viennent alors de saisir 3,6 tonnes de cocaïne à bord d’un navire dans la mer des Caraïbes © HERNANDEZ/CHINE NOUVELLE/SIPA

Après le principe du «pollueur-payeur», ne faudrait-il pas instaurer aussi le principe du «dealer-payeur» ? s’interroge cette analyse.


L’opération d’envergure dans la Sud de la France contre la DZ Mafia et des proches de Mohammed Amra démontre à nouveau que le narcotrafic est un enjeu transnational, le réseau le plus important de drogue sévissant en France opèrant également dans d’autres pays comme le Maroc et l’Algérie.

Depuis le protocole de Kyoto de 1987, un principe s’est imposé dans les relations internationales : les pays du Nord doivent financer la transition écologique mondiale. Responsables historiques du stock des émissions de gaz à effet de serre, ils sont appelés à contribuer financièrement à l’effort climatique global lorsque les pays du Sud en sont exemptés. C’est le principe du « pollueur-payeur ».

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Pourquoi ce principe ne s’appliquerait-il pas à d’autres domaines ? Dans un monde interdépendant, le narcotrafic constitue lui aussi une menace mondiale. Il alimente la violence, déstabilise des États entiers et fait peser un coût sécuritaire considérable sur les sociétés occidentales. Dès lors, appliquons le principe « dealer-payeur » en responsabilisant les pays du Sud dans la guerre contre le narcotrafic.

Un défi transnational Nord-Sud

Le narcotrafic est l’un des marchés criminels les plus puissants de la planète. Selon les estimations de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, le commerce international de stupéfiants représente entre 300 et 500 milliards de dollars chaque année. Il s’agit d’un marché aussi important en volume que le marché du café ou des smartphones. Ainsi, il constitue une véritable économie parallèle mondialisée, capable d’échapper largement au contrôle des États et des institutions internationales actuelles.

Cette économie illégale repose sur une division géographique relativement claire : la production est concentrée dans certaines régions du Sud tandis que la consommation se situe majoritairement dans les pays riches. L’Amérique latine demeure ainsi l’épicentre de la production mondiale de cocaïne, notamment en Colombie, en Bolivie et au Pérou, tandis que l’Afghanistan et l’Iran restent des acteurs centraux dans la production d’opiacés. Pire, de nouvelles zones géographiques en Afrique du Nord (Maroc) et subsaharienne (Mali, RDC) sont devenues des lieux de production de drogue (cannabis). Tout cela alimente des enjeux transnationaux préexistants (conflits armés, immigration illégale, terrorisme, etc.) car il offre des revenus conséquents aux organisations criminelles comme les réseaux de passeurs ou les organisations terroristes.

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Une menace pour la stabilité des États

Le narcotrafic constitue une menace pour les États, à tous les niveaux. En Occident, on constate une corrélation entre la multiplication des tentatives d’homicides et la croissance de la drogue. Par exemple, en France, le nombre de victimes d’une tentative d’homicide, selon le SSMSI, passe de 2 259 en 2016 à 4 501 en 2025 soit + 99,24 % atteignant presque la barre de 5 500 homicidités. Or, ces tentatives d’homicide sont exacerbées par le narcotrafic à travers les règlements de comptes, impliquant notamment toujours plus des mineurs. En 2025, 51 homicides ont frappé des mineurs de moins de 15 ans, un record. Ainsi, si la production est souvent localisée dans certaines régions du Sud, les conséquences du narcotrafic sont globales et touchent directement les sociétés occidentales.

Dans les pays du Sud, la situation sécuritaire est désastreuse. Au Mexique, les cartels de Tijuana, de Sinaloa, de Juarez et du Golfe, contrôlent environ un tiers du territoire mexicain et affrontent régulièrement les forces de sécurité. Ces conflits ont provoqué des dizaines de milliers de morts au cours des dernières décennies. En Amérique centrale et dans certaines régions d’Afrique de l’Ouest, les routes du trafic ont transformé des États fragiles en plateformes logistiques pour les organisations criminelles internationales.

Vers un principe de « dealer-payeur » et une responsabilisation des pays du Sud

Dans ce contexte, la question de la responsabilité internationale ne peut être passée sous silence.  En effet, si les pays industrialisés sont appelés à financer la transition écologique au nom de leur responsabilité historique dans le réchauffement climatique, les autres pays doivent eux aussi assumer leur part de responsabilité. Si les États producteurs de drogue tolèrent ou ne parviennent pas à éradiquer les économies parallèles criminelles qui prospèrent sur leur territoire, les conséquences de leur incapacité à enrayer ces trafics, se déplace vers les zones de consommation que sont les pays d’Europe et les Etats- Unis.

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La lutte contre le narcotrafic ne peut donc reposer uniquement sur les pays consommateurs. Elle suppose une coopération internationale renforcée, mais aussi une mobilisation politique réelle des États concernés pour réduire les cultures illégales, démanteler les réseaux criminels et lutter contre la corruption. Deux instruments pourraient être mis en place à l’échelle internationale : un système de Conférences des Parties (COP) pour créer une instance de dialogue et de collaboration éminemment nécessaire, mais assortie d’instruments de contraintes et de sanctions, à savoir le financement par les pays du Sud ayant des revenus intermédiaires comme la Colombie, le Maroc, ou d’autres, de la guerre contre la drogue, c’est le « dealer-payeur ».

La mondialisation ne peut fonctionner sur un principe de responsabilité à sens unique. Si les pays du Nord doivent contribuer à réparer les conséquences environnementales du développement industriel, les pays du Sud doivent également assumer leur part dans la lutte contre les économies criminelles qui alimentent l’insécurité mondiale.


Sarah Pugliese, Analyste en politiques publiques pour le think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire, est l’auteure du rapport « Vers une COP mondiale contre le narco-trafic ? »



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