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Quand le luxe devient trop visible, il cesse d’être désirable

Cette crise inattendue qui pourrait finir par frapper l’industrie du luxe


Quand le luxe devient trop visible, il cesse d’être désirable
Milan, Italie. Image d'illustration.

Le luxe découvre à son tour une loi assez banale: à force de vouloir occuper tout l’espace, on finit par s’y dissoudre. Pendant des années, le secteur s’est cru intouchable. Il pouvait augmenter les prix, saturer le champ visuel, multiplier les prises de parole, transformer chaque lancement en événement mondial, chaque objet en signe social immédiatement repérable, sans jamais payer la note. Puis le marché a commencé à ralentir…


Bain estime que les biens personnels de luxe sont passés de 364 milliards d’euros en 2024 à 358 milliards en 2025, avec environ 20 millions de clients actifs perdus en un an. Ce n’est pas encore une chute. C’est pire : un début de désenchantement.

Pas assez cher, mon fils

Le contresens habituel consiste à accuser la démocratisation. On entend déjà le refrain : le luxe se serait affaibli parce qu’il serait trop vu, trop partagé, trop commenté, trop désiré par trop de monde. C’est une explication paresseuse, presque consolante. Elle permet au secteur de se raconter qu’il aurait été trahi par le public, alors qu’il s’est souvent trahi lui-même. Le luxe ne meurt pas parce qu’il plaît davantage. Il ne meurt même pas d’être vu. Il commence à mourir quand il devient visible de la mauvaise manière : quand ses recettes se voient, quand ses codes tournent en rond, quand son discours précède l’objet, quand la mécanique du désir devient si apparente qu’elle finit par détruire le désir lui-même. Le problème n’est pas la diffusion. Le problème, c’est la banalisation.

Hermès est là pour rappeler qu’une autre voie existe. En 2025, la maison a dépassé 16 milliards d’euros de chiffre d’affaires, avec une croissance de 8,9% à taux constants et une marge opérationnelle récurrente de 41%. Elle est connue partout, commentée partout, exposée partout. Et pourtant, elle n’a rien d’une marque usée. Pourquoi ? Parce qu’elle ne confond pas visibilité et disponibilité totale. Parce qu’elle continue de tenir une ligne au lieu de flatter la demande à chaque instant. Dans son communiqué annuel, Axel Dumas parle d’un réseau « exclusif et qualitatif » et d’une « communication singulière ». Reuters rappelait aussi en 2025 qu’Hermès continuait à limiter sa hausse de capacité à environ 6 % à 7 % par an. Autrement dit: la maison ne se comporte pas comme une machine affamée de conversion. Dans le luxe, la retenue n’est pas une coquetterie. C’est une preuve de force.

Gucci raconte exactement l’inverse. La marque reste immense, mondiale, identifiable entre toutes. Mais en 2025, son chiffre d’affaires est tombé à 6 milliards d’euros, en baisse de 22 % en publié et de 19 % à comparable, tandis que sa marge opérationnelle récurrente reculait à 16,1 %. Inutile de sombrer dans la caricature et de décréter que Gucci ne serait « plus du luxe ». Ce serait une phrase de réseaux sociaux, pas un diagnostic. Le vrai sujet est plus cruel: une maison peut rester partout présente et cesser progressivement d’aimanter. Elle peut rester célèbre et devenir moins désirable. Elle peut continuer à faire du bruit alors qu’elle ne fait plus le même effet. Voilà la banalisation symbolique: non pas la mort, mais l’affaissement du prestige.

Vieilles recettes

Les maisons ne s’abîment pas seulement en vendant trop. Elles s’abîment en répétant trop. Trop de signes simplifiés. Trop de silhouettes immédiatement décodables. Trop de storytelling. Trop de dépendance à quelques recettes rentables jusqu’à l’écœurement. À la fin, le client ne voit plus seulement un objet ; il voit le procédé. Il ne voit plus une maison ; il voit la méthode commerciale qui l’exploite. Or le luxe a toujours vécu d’un écart. Dès que cet écart se réduit à une formule visible, le prestige commence à fuir.

Bottega Veneta, à l’intérieur même de Kering, donne d’ailleurs la leçon que beaucoup feignent d’ignorer. En 2025, la maison a progressé de 3% à comparable ; son retail a augmenté de 4%, tandis que le wholesale reculait de 6% « en raison de l’approche très sélective de la maison vis-à-vis de ses partenaires », selon Kering. Voilà une phrase qu’une bonne moitié du secteur devrait encadrer. La sélectivité n’est pas un caprice de vieille maison. C’est l’un des derniers instruments de résistance contre la vulgarisation générale des signes. Le luxe ne vit pas de la proximité permanente. Il vit de la bonne distance.

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Les chiffres de Bain disent au fond la même chose, mais avec la froideur des tableaux Excel. Les plus gros clients représentent désormais un peu plus de 46% de la dépense totale en luxe personnel, contre 30% en 2019. Le secteur a donc continué à croître en s’appuyant de plus en plus sur une petite minorité de très grands acheteurs, pendant que sa base aspirante se contractait. Beaucoup de maisons ont cru qu’il suffisait alors de monter les prix, de viser plus haut et de laisser l’inertie du nom faire le reste. C’était une facilité de financiers, pas une stratégie de civilisation. On protège ainsi le chiffre d’affaires. On ne protège pas nécessairement le désir.

Car le vrai sujet n’est pas le prix. Le luxe n’a jamais eu vocation à être aimable ni raisonnable. Le vrai sujet, c’est ce qui continue à justifier le prix. Reuters rapportait fin 2025 que Bain jugeait que plusieurs années de hausses tarifaires agressives avaient aliéné une partie des clients. Là encore, le problème n’est pas de payer cher. Le problème commence quand la hausse devient plus visible que l’objet, quand la stratégie de marge saute davantage aux yeux que la singularité de la forme, du savoir-faire ou de la présence symbolique. À ce moment-là, le client ne paie plus pour entrer dans un monde. Il a le sentiment de financer une mécanique. Et une mécanique, on la compare, on la discute, on la diffère. On ne la désire plus de la même façon.

Le tribunal du marché de la seconde main

L’horlogerie, elle, ne ment jamais très longtemps. En 2025, les exportations horlogères suisses ont reculé de 1,7% en valeur et de 4,8% en volume, à 14,6 millions de pièces. Même le segment supérieur à 3 000 francs export a baissé. Ce n’est pas la fin de la montre mécanique. C’est mieux qu’un épilogue: c’est un révélateur. Dans un univers où l’objet n’est plus nécessaire pour donner l’heure, il ne survit que s’il reste chargé de forme, de tenue, de continuité, bref de densité symbolique. Quand il ne reste qu’un signe extérieur, la fatigue arrive vite. Quand il reste une présence, le désir tient.

Le diable s’habille en Prada 2, bientôt au cinéma. DR.

La seconde main en donne d’ailleurs une confirmation brutale. Bain évalue ce marché autour de 50 milliards d’euros en 2025, avec une croissance encore positive, largement portée par les montres et les bijoux. Ce marché n’est pas seulement un canal de revente. C’est un tribunal. Il distingue les objets qui gardent une valeur au-delà du lancement, de la campagne et du bruit, de ceux qui dépendaient trop étroitement de leur moment marketing. Un produit fort survit à sa communication. Un produit seulement visible, lui, meurt avec elle.

Voilà l’aveuglement d’une partie du luxe contemporain. Il a préféré accuser le regard des autres plutôt que sa propre complaisance. Il a cru que le danger venait du grand public, des réseaux sociaux, de la diffusion, de la démocratisation du regard. C’était commode. C’était faux. Le vrai poison est plus interne. Une maison de luxe ne meurt pas parce qu’elle est regardée. Elle meurt quand elle ne provoque plus qu’une reconnaissance réflexe. Quand ses signes circulent plus vite que sa substance. Quand son récit explique trop bien ce que l’objet n’impose plus tout seul. Quand sa présence devient familière au point de perdre toute tension.

Le luxe supporte très bien le succès. Il supporte beaucoup moins la répétition. Il supporte très bien d’être vu. Il supporte beaucoup moins d’être trop visible.



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Adrien Comes est consultant et auteur indépendant, ancien de LVMH et du Swatch Group. Il écrit sur le luxe et l’horlogerie comme sur des révélateurs culturels du désir, de la distinction et de la valeur symbolique, et accompagne par ailleurs maisons et institutions sur les questions de cohérence de marque, de récit et de perception de valeur. Ses recherches portent sur la manière dont les objets continuent de faire sens lorsque leur fonction ne suffit plus à les justifier.

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