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STJV: quand le syndicalisme d’ultragauche prend les manettes du jeu vidéo


STJV: quand le syndicalisme d’ultragauche prend les manettes du jeu vidéo
© OLIVIER JUSZCZAK/SIPA

Le jeu vidéo français, récemment touché par des grèves inédites et des licenciements, est également menacé par une ultra-gauche délirante.


Le domaine du jeu vidéo n’est pas épargné par les controverses politiques. En 2014, Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière avaient reproché au jeu Assassin’s Creed Unity, produit par la branche québécoise d’Ubisoft, de développer une vision hostile à la Révolution française et à Robespierre, sans y avoir eux-mêmes joué. Des leaders du domaine en Amérique du Nord sont aujourd’hui pris dans un bras de fer idéologique avec Elon Musk, coupant par exemple des campagnes publicitaires sur le réseau X (anciennement Twitter).

La France à la pointe dans l’animation et les jeux vidéos

Plus proche de nous, le milieu du jeu vidéo a vu l’émergence en France d’un syndicat d’ultragauche, mêlant revendications sociales et préoccupations wokistes. Il s’agit du « Syndicat des Travailleureuses (sic) des Jeux Vidéos (STJV) ». Il a pris la tête de mouvements de grève devenus massifs dans le secteur depuis 2025, au point de fragiliser le secteur de l’intérieur, alors que la France détient encore quelques beaux champions dans le domaine.

Bannière du compte Bluesky du STJV.

Debout les Travailleureuses

Le syndicat est né en septembre 2017, au lendemain du mouvement Nuit Debout, et a vu le jour en marge des structures syndicales traditionnelles, en réaction au « désert syndical » du milieu du jeu vidéo, qualifié de « far west néolibéral ». Au tout départ, le souci de ne pas trop effrayer un milieu composé pour partie de diplomés bac +5 a conduit le mouvement à se tenir éloigné des étiquettes traditionnelles, comme Solidaires ou la CGT. Pourtant, le STJV se conduit à bien des égards comme le petit frère de la Confédération nationale du travail (CNT) dans la branche vidéoludique, ayant bénéficié dès sa création du soutien du syndicat révolutionnaire et anarcho-syndicaliste. Ainsi, sa charte graphique reprend les couleurs rouge et noir du drapeau anarchiste, seulement utilisées par la CNT et par les franges radicales de Solidaires. Localement, les membres de la structure assument leur coopération dans plusieurs villes avec la CNT et leur participation à des cortèges communs lors de manifestations.

Sur Bluesky, le réseau « alternatif » à Twitter, le compte du Syndicat des Travailleureuses suit un seul syndicat non sectoriel : celui de la CNT. Sur le plan politique, des accointances avec Lutte ouvrière ou le Nouveau Parti Anticapitaliste existent aussi, comme celles de Pierre-Etienne Marx, polytechnicien et directeur technique à la narration chez Ubisoft, qui, dans des interviews au média du NPA, use d’une rhétorique martiale, s’adressant en ces termes au patronat : « Vous n’avez pas su désamorcer la grenade, elle vous pète à la gueule ». Dans les rangs du syndicat, on trouve des profils comme Sasha Bernert, freelance, militante et candidate LFI aux dernières élections municipales à Saint-Jacques-de-la-Lande (dans les environs de Rennes) où sa liste a obtenu le score de 14,72 % des voix au soir du premier tour. Fin décembre 2025, elle a déclaré que « le voile est un signe d’intégration dans la société française ». Enfin, Noah Young, « paléomarxiste » revendiqué d’après sa biographie Twitter, est game designer chez Ubisoft et secrétaire au sein du STJV ; sur les réseaux, il revendique son admiration pour Staline et se félicite « de soulever du bourgeois avec un AK47 (de manière républicaine et dans Roblox [une plateforme en ligne qui permet de créer des jeux vidéo] évidemment) ». Pour autant, la communication grand public des porte-paroles évite de laisser transparaître une ligne aussi radicale.

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Les revendications sont multiples et variées. Le premier sujet de mobilisation lors de la création du syndicat fut le rejet de la pratique du « crunch », c’est-à-dire de périodes de travail intense, généralement avant le rendu d’une version attendues d’un projet. Ces méthodes de travail ont été particulièrement médiatisées chez l’éditeur Rockstar en 2018 autour de la sortie du jeu Red Dead Redemption 2. Le droit au télétravail et la semaine de 28 heures sont devenus des revendications aussi populaires que la semaine des quatre jeudis en milieu écolier. Le syndicat a depuis ajouté à ses revendications des combats sociétaux inspirés par l’actualité et l’opportunité politique, comme la lutte contre le harcèlement sexuel et moral dans la foulée du mouvement MeToo, sans oublier la défense de la Palestine. En août 2025, le syndicat adresse une lettre ouverte à la société française de développement de jeux vidéo Arkane Studios, filiale de Microsoft, accusant le géant américain de fournir des services et des technologies à l’armée israélienne et de contribuer à la riposte israélienne à Gaza, qualifiée de génocide.

Puy du Fou et Luigi Mangione

Le STJV ne déserte pas non plus le terrain des contenus proposés par l’industrie vidéoludique et compte faire de celle-ci un vecteur de « combat culturel ». Le STJV estime que le secteur « joue un rôle non négligeable dans la structuration des imaginaires collectifs » et affirme « lutter pour que le jeu vidéo devienne un medium vecteur de changements positifs ». C’est ainsi qu’il lutte contre la prétendue « droitisation » de l’industrie ou contre les productions jugées trop apolitiques. Cette dimension s’est notamment illustrée dans les prises de position du syndicat contre le jeu Puy du Fou, sorti en 2022. En septembre 2021, le syndicat d’ultragauche dénonçait le partenariat entre le parc à thème vendéen et l’éditeur français Microids, accusant ce dernier de participer activement à une « propagande nationaliste » et de diffuser une « vision passéiste » et « contre-révolutionnaire » de l’histoire de France.

Le secteur du jeu vidéo, en expansion au début des années 2000, n’est pas épargné par la crise. Les leaders français du domaine ne seraient pas contre une remise en cause partielle des avantages salariaux acquis durant l’âge d’or de l’activité. Pourtant, d’après l’analyse faite par le STJV, la crise que traverse l’industrie serait purement financière et causée par une pression plus forte des actionnaires. Une petite musique anti-patronale qui va jusqu’à importer le sarcasme des rieurs de l’extrême-gauche américaine. En décembre 2024, le patron d’UnitedHealth, Brian Thompson, est assassiné par un dénommé Luigi Mangione. Le meurtre suscite une vague de sympathie chez une partie de l’opinion étasunienne, au point de faire du meurtrier une sorte de justicier post-moderne sur les réseaux sociaux. Il se trouve que l’accusé est aussi le paronyme d’un célèbre jeu vidéo, Luigi’s Mansion. Dans le marécage des internets, une déferlante d’images humoristiques et de clins d’œil apparaissent, utilisant à l’envi le plombier à salopette tiré de l’univers de Mario. Le STJV n’a pas hésité à exploiter ce symbole, en faisant apparaître Luigi sur les visuels appelant à la manifestation du 1er mai 2025. Le message a été très bien compris des initiés. Sur le site de l’organisation, on peut lire que « l’extrême majorité des patron·nes du jeu vidéo sont des clowns à l’ego surdimensionné, n’acceptant que le contrôle totalitaire et tentant vainement de cacher leur incompétence en traitant les travailleurses et les consommateurices comme des enfants stupides ». Au-delà de ses coups médiatiques, le syndicat affirme vouloir faire émerger des « coopératives ouvrières » et « des formes de production de jeu vidéo à petite échelle », en « luttant contre la création d’une petite bourgeoisie du jeu vidéo indépendant ». En février 2026, le géant français Ubisoft a été touché par une grève nationale. Depuis mars, des éditeurs indépendants français sont à leur tour concernés par un mouvement social. Des mouvements qui fragilisent une industrie hautement concurrentielle, qui réclame des investissements importants pour une réception commerciale toujours incertaine.




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Livre à paraître : "Des chemises noires aux brassards arc-en-ciel. Le sport à l'épreuve des idéologies" (FYP, mars 2026).

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