Accueil Culture La seconde jeunesse d’un écrivain

La seconde jeunesse d’un écrivain

Quelques conseils de lecture pour découvrir Alain Paucard


La seconde jeunesse d’un écrivain
Alain Paucard © Hannah Assouline

Alain Paucard est un écrivain subtil et élégant, au savoir encyclopédique et à l’humour tranchant. Du haut de ses 80 printemps, le président à vie du Club des Ronchons voit son œuvre s’imposer auprès des fins lettrés avec la discrétion qui sied à la force tranquille.


« Paucard est un excellent écrivain. Son problème, c’est qu’il ne le sait pas. »
Jean-Jacques Pauvert

On se souvient que dans ses Promenades littéraires (Mercure de France), Remy de Gourmont évoque « L’Enfance d’un écrivain » : c’est à propos de Renan, et c’est une merveille. Gourmont s’y interroge sur une anomalie : comment se fait-il que, d’une classe de 30 ou 40 élèves, on finisse par ne retenir, quarante ans plus tard, que deux ou trois d’entre eux. Ou un – pour l’élève Renan de Tréguier. Ingratitude du temps qui passe – ou sélection impitoyable, parfois injuste ?

Que devient la grâce des autres ? Leur intelligence ? Comment expliquer leur dissipation, voire disparition (cela arrive) ? Je répète, à l’intention de ceux qui aiment et Gourmont et Renan : un morceau de choix.

On pensait à ce titre de Gourmont à propos de la… vieillesse des écrivains qui furent longtemps jeunes. Exemple ? Alain Paucard, 80 ans.

Exemple – typique à notre estime – de celui que deux décennies ont un peu occulté et qui peu à peu, rééditions ou publications confidentielles à l’appui, recommence à faire parler de lui. Il a fallu patienter : vingt ans, c’est long. Pour un écrivain aussi.

« Vieillesse » d’un écrivain – ou, en dérivant le titre de Renan : « Seconde jeunesse d’un écrivain ». Disons que les véritables écrivains ont souvent droit à une « seconde jeunesse » : une renaissance, après le nihil obstat du temps qui passe… et fabrique tellement d’oubli.

Paradoxalement en apparence, quand on a écrit une quarantaine de livres (cas de Paucard), on s’expose à la confusion du public qui résume, caricature, « réduit à ». Une réputation en naît, presque toujours erronée.

Exemple de Paucard, toujours : parigot, populaire, amateur de femmes, pornographe parfois, polémiste, etc. C’est un peu « ça », bien sûr, Paucard – et la Sainte Trinité Gabin-Audiard-Guitry, d’accord. Et Elvis-Brassens-Trenet : si vous voulez. Et Dutourd, primus inter pares.

Mais c’est bien plus – et beaucoup plus subtil, surtout. Il suffit de le lire pour s’en convaincre, éprouver sa probité – criterium de la justesse du ton de ses livres. Et de l’écouter parler de ce qui le passionne : l’art uniquement, ou presque – et certaines de ses modalités.

Au choix : la littérature, la peinture, l’architecture, le cinéma. Et l’histoire. Et… l’amitié, et sa fille, et son petit-fils – et on a presque fait le tour. Il suffit, donc, de l’écouter évoquer la guerre d’Espagne, Trotsky, Staline ou John Ford, Léautaud, Thérèse de Lisieux, la Bible, etc., pour mesurer la précision de son érudition et la sincérité très étayée de ses convictions, leur élaboration (qu’on les partage n’a strictement aucune importance).

Bien sûr il y a l’apparence bonhomme, ronchonne, du personnage (« président à vie » du Club des Ronchons), ses propos parfois péremptoires et provocateurs. On avouera qu’on apprécie beaucoup la première, et que les seconds nous indiffèrent.

Les deux écueils à éviter avec un personnage comme Paucard ? Un, la caricature, qui est à la source du deuxième : la méprise. Alors, si on évite ces deux écueils, plutôt que son côté péremptoire précité, on découvre l’homme de nuances – et le gentleman (sa suprême ruse consistant évidemment à le dissimuler). Et on retrouve la tendresse – qui affleure très souvent dans ses livres, à un moment ou à un autre. Et chez l’homme et l’ami – tout le temps.

Retenons quelques-uns de ses livres, un peu au hasard : sa biographie de Dutourd (Flammarion, 1997), d’une ferveur amicale, une merveille ; Marie-Jeanne, portrait bouleversant de sa grand-mère (qui compensa en partie l’absence d’amour maternel, béance intacte) ; J’aurais dû rester chanteur de rock n’roll, son autobiographie tremblée et si émouvante (2022, chez Via Romana, Marie-Jeanne y figure, intégré) et le dernier réédité – Lazaret (La Mouette de Minerve, 2025), dystopie publiée en 1986, rééditée depuis deux ou trois fois, bientôt un petit classique : le pari gagné en littérature. Et c’est rare. Quarante ans après ! Voyez quels livres publiés en 1986 ont survécu …

Quand je dis classique, c’est qu’en le relisant, j’ai éprouvé combien sa forme, surtout, lui donnait un « parfum d’éternité » : le sujet brûlant (la drogue et sa relégation dans les bas-fonds de la Grande Ville) devient accessoire, et la forme s’impose. C’est aussi un livre souvent drôle. Noir et drôle, disons.

La langue de Paucard est très pure – je veux dire qu’il a supprimé tout ce qu’on n’aurait pas ajouté. On l’éprouve en le lisant, Jules Renard est un de ses maîtres. Et peut-être Rivarol (celui du Discours sur l’universalité de la langue française). Et Bloy, pour d’autres raisons (dont la foi et la colère).

Je précise que la préface à Lazaret, dans la nouvelle réédition, de Bruno Lafourcade, est remarquable : sur l’homme, sur son œuvre. Sur l’ami, aussi. C’est aussi ça, le talent : la contagion. Et Lafourcade en a déjà beaucoup – donc, imaginez la préface, contaminée par Paucard ! Ou lisez-la.       

Je pourrais aussi mentionner ses livres sur l’art contemporain, l’architecture contemporaine, etc. : ils ont leurs aficionados, je suis plus nuancé sur ce plan – même si le pamphlétaire me fait toujours beaucoup sourire.

Si je dois en citer encore un, c’est son livre d’entretiens passionnant avec Pierre Gripari (Gripari Mode d’emploi, L’Âge d’homme, 1985 – jamais réédité hélas. Avis aux éditeurs curieux). C’est sans doute dans ce livre que l’on éprouve le mieux « l’homme du bâtiment » Paucard (très bon lecteur en général, et ici en particulier) : les questions sont précises, pertinentes et ouvertes. Gripari s’en donne à cœur joie. Nous avec. Un livre d’écrivains – très intéressant pour les écrivains, aussi. Leur complicité joueuse, leur estime réciproque : tout cela est tangible. Et puis : c’est toujours intelligent. C’est agréable, l’intelligence. Avec Paucard et Gripari, nous sommes servis. L’œuvre de Gripari n’a pas besoin de nous. Celle de Paucard non plus – mais nous avons une faiblesse : son amitié nous est indispensable. Et nous continuerons de l’honorer. Et si possible, d’en être honoré.

Lazaret

Price: ---

0 used & new available from

Mars 2026 - #143

Article extrait du Magazine Causeur




Article précédent À la recherche du gaullisme social
Né à Paris en mai 1968. A collaboré ou collabore à La NRF, Esprit, Commentaire, La Quinzaine littéraire, Le Figaro littéraire, Service littéraire, etc.. A publié récemment "Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés" (Editions de Paris, 2018) et "Bien sûr que si !" (Editions de Paris, 2020)"

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération