Accueil Site Page 2470

Europe : Un continent vieux comme le monde

europe chardonne fraigneau

L’Union européenne fait le trottoir ! Pas, hélas, en se livrant aux « servitudes » en bas résille et talons aiguilles, mais en vantant ses charmes dans tous les journaux appartenant au groupe Crédit mutuel, apprend-on dans Le Canard Enchaîné[1. Le Canard enchaîné, 20 novembre 2013.], Le Progrès, Le Dauphiné libéré, L’Alsace et Le Républicain lorrain, sans oublier Le Bien public, qui ont donc publié un dialogue annoncé comme fracassant – en l’occurrence entre Benoît Hamon, ministre de la Consommation, et Viviane Reding, commissaire européenne à la Justice. En revanche, on cherchait en vain la mention « Publi-rédactionnel » qui aurait permis aux lecteurs de distinguer l’information de la communication, ou plutôt de la propagande.[access capability= »lire_inedits »] Viviane Reding et tous ces gens qui se désolent de notre manque de désir d’Europe ont fait de la plus belle des nationalités, celle de la galante- rie, de l’esprit de curiosité, des voyages et des échanges, le plus ennuyeux des sujets de conversations. Les européistes nous ont dégoûtés d’être européens !

Pourtant, l’Europe n’a pas commencé à Bruxelles. Et si nous voulons exister demain, il est temps de reconnaître que nous ne sommes pas nés d’hier. Au commencement, il y eut le commerce, c’est-à-dire le courage, ou l’inconscience, d’entreprendre un long et périlleux périple, renforcé par le désir de voir du pays, de se rembourser des frais du voyage et, si possible, de faire un bénéfice. Les optimistes nomment cela l’aventure, les pessimistes, l’appât du gain. Arthur Rimbaud, après avoir miné le terrain poétique français, devint caravanier et traversa des déserts, un fusil à la main, la taille alourdie d’une ceinture pleine d’or : Rimbaud, l’une des plus grandes énigmes européennes d’Aden-Arabie !

« […] Je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. […] Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. […] Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève[2. Arthur Rimbaud : Mauvais sang, extrait d’Une saison en enfer.]. »

La transhumance des hommes et des marchandises entraîne toujours celle des croyances, des savoirs et des techniques. Les routes de la soie furent inaugurées avant Jésus-Christ par l’entreprenant peuple des Sogdiens, qui habitaient les riches vallées de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan, et bâtirent Samarcande. Ils portaient jusqu’à Rome l’étoffe précieuse produite par le Bombyx mori, ou bombyx du mûrier. Seuls les Chinois connaissaient le secret de sa chenille, le ver à soie, dont ils faisaient l’élevage. La soie, les épices, la Chine : voilà bien les valeurs sûres de la première mondialisation, fondée sur des produits de qualité et des compétences confirmées. Quelque 250 ans av. J.-C, les Celtes, guerriers et commerçants avisés, créateurs de bijoux magnifiques, maîtres du bronze et du fer, dominaient la France, l’Espagne, le Portugal, la Hongrie, et animaient des comptoirs sur le pourtour méditerranéen. Quant aux Vikings, ils ont sans doute posé le pied en Amérique du Nord peu de temps avant l’an mil. Quand ils ne faisaient pas jaillir la cervelle de leurs ennemis avec le fer de leur hache, ils discutaient volontiers avec ceux-ci le prix d’une étoffe ou celui d’une barrique de vin.

C’est en Europe que l’on vit les cathédrales implorer tout autant qu’honorer un Dieu de miséricorde. Leurs bâtisseurs n’accomplissaient pas seulement des miracles de foi, ils appliquaient des formules architecturales et en inauguraient quelques autres, qui les autorisaient à lancer vers le ciel des murs aussi droits, fermes et effilés que des flèches. On prétend parfois que les architectes, tailleurs de pierre, artisans, organisés en sociétés secrètes, tenaient une partie de leur savoir d’un enseignement très ancien, venu de l’Orient « compliqué et lointain », qu’ils savaient renouveler. Nous renvoyons à l’admirable témoignage de Villard, dit « de Honnecourt », ville du nord de la France dont il est originaire, au début du XIIIe siècle[3. Villard de Honnecourt : son « carnet », un manuscrit composé de feuilles de parchemin, avec des dessins et des notes, est conservé à la Bibliothèque nationale de France.]. Il fit son apprentissage de compagnon du bâtiment en allant de chantier en chantier, puis devint rapidement un architecte accompli, qu’on consulta jusqu’en Hongrie. Il nous a laissé un carnet de notes et de croquis, conservé à la Bibliothèque nationale. Pour certains, il accomplit l’idéal maçonnique (des francs-maçons). Sa curiosité, sa dextérité, son intelligence scientifique, la richesse de ses croquis annoncent peut-être Léonard de Vinci, mais signalent surtout la « grande clarté du Moyen Âge[4. La Grande Clarté du Moyen Âge, Gustave Cohen : livre fondamental !] ».

Les « Occidentaux » ne furent peut-être pas les premiers « transgresseurs » d’horizon, mais, après qu’ils se sont ébranlés, ils n’ont eu de cesse de reconnaître des territoires très éloignés. En 1249, une délégation représentant le roi de France Louis IX, conduite par André de Longjumeau, un dominicain, gagne la Mongolie. Néanmoins, c’est seulement après Charlemagne que les « Européens » se reconnaissent comme les membres d’une vaste communauté « culturelle ». Dans le « Discours préliminaire » qu’il rédigea pour la dernière édition de son poème La Bataille de Fontenoy, Voltaire écrit : « Les peuples de  l’Europe ont des principes d’humanité, qui ne se trouvent point dans les autres parties du monde ; ils sont plus liés entr’eux, ils ont des lois qui leur sont communes ; toutes les Maisons des souverains sont alliées ; leurs sujets voyagent continuellement, et entretiennent une liaison réciproque. Les Européens chrétiens sont ce qu’étaient les Grecs ; ils se font la guerre entr’eux ; mais ils conservent dans ces dissensions, d’ordinaire, tant de bienséance et de politesse, que souvent un Français, un Anglais, un Allemand qui se rencontrent, paraissent être nés dans la même ville[5. Voltaire : Le Poème sur la bataille de Fontenoy, gagnée par Louis XV, le 11 may 1745.] » Avant la Révolution, si les nations existent, le patriotisme demeure tout à fait étranger aux rapports entre les hommes. De ce point de vue, l’idéal de l’Européen, à cette époque, est incarné par le prince Charles-Joseph de Ligne, aujourd’hui de nationalité belge, mais, en son temps, d’essence trop aristocratique pour n’appartenir qu’aux princes : « J’ai six ou sept patries, Empire, Flandre, France, Espagne, Autriche, Pologne, Russie et presque Hongrie. […] Je pourrais presque aussi compter l’Écosse[6. « Je me suis bien trouvé d’être allemand en France, presque français en Autriche et wallon à l’armée. On perd de sa considération dans le pays qu’on habite tout à fait » : Lettre à la marquise de Coigny.] […]. » Quand M. Hollande entretient des relations rafraîchies avec M. Poutine, on évoquera la belle amitié qui unit notre prince et Catherine de toutes les Russies. Généreuse avec ceux qu’elle aimait, la tsarine fit don à son béguin au sang bleu de la Tauride[7. La Tauride n’est autre que la presqu’île de Crimée, et Iphigénie en Tauride, un opéra classique de l’Allemand Christoph Willibald Gluck.]. Ils s’y rendirent ensemble, au cours d’un voyage extravagant.

Puisque nous sommes en Russie, restons-y, dans la compagnie de Pierre le Grand, qui voulut que son empire se tournât vers l’Europe, alors que beaucoup préféraient qu’il regardât vers l’Asie. Il voyagea souvent incognito dans cette Europe qu’il admirait : Amsterdam, où il se fit charpentier de bateau, Londres, l’Allemagne, Vienne. En 1717, il se trouva à Paris, après la mort de Louis XIV. Le séjour de ce colosse de plus de deux mètres, aux manières brusques de grand seigneur de la Neva, nous est connu par le récit très détaillé qu’en fait Saint-Simon, l’admirable scribe-concierge de Versailles. « […] Il était allé dès huit heures du matin voir les places Royale, des Victoires et de Vendôme, et le lendemain il fut voir l’Observatoire, les manufactures des Gobelins et le Jardin du Roi des simples. Partout là il s’amusa beaucoup à tout examiner et à faire beaucoup de questions. […] Le vendredi 14, il alla dès six heures du matin dans la grande galerie du Louvre voir les plans en relief de toutes les places du roi, dont Asfeld avec ses ingénieurs lui fit les honneurs. […] Il visita ensuite beaucoup d’endroits du Louvre, et descendit après dans le jardin des Tuileries. […] On travaillait alors au Pont-Tournant. Il examina fort cet ouvrage, et y demeura longtemps. […] Le 16 mai, jour de la Pentecôte, il alla aux Invalides, où il voulut tout voir et tout examiner partout. Au réfectoire, il goûta de la soupe des soldats et de leur vin, but à leur santé, leur frappant sur l’épaule, et les appelant camarades. […] Il vit tout Versailles, Trianon et la Ménagerie. […] s’amusa fort tout le jour à Marly et à la machine. […] Mardi le 1er juin, il s’embarqua au bas de la terrasse de Petit-Bourg pour revenir par eau à Paris […] et il voulut passer sous tous les ponts de Paris. » Il quitte Paris le 20 juin fort heureux de son séjour, mais Saint-Simon note ceci, qui peut passer pour prémonitoire : « Le luxe qu’il remarqua le surprit beaucoup ; il s’attendrit en partant sur le roi et sur la France, et dit qu’il voyait avec douleur que ce luxe la perdrait bientôt. »

Les Anglais éprouvent pour l’Europe des sentiments… contrastés. Ce n’est pas le lieu de les juger. En revanche, on notera qu’ils sont à l’origine d’une tradition européenne de formation de l’esprit destinée aux classes supérieures, puis reprise par les artistes. Inventé à la fin du XVIIe siècle, le Grand tour connut une immense vogue au siècle suivant. C’était un voyage d’initiation sur le continent, principalement en Italie, patrie des arts et du goût. Un Anglais bien né se devait d’avoir visité Florence, Rome, Naples et Venise. À l’évidence, cela s’adressait aux garçons, mais on connaît au moins un exemple d’une Anglaise attirée par les lointains, et qui en ramena le plus savoureux des récits par lettres[8. Lady Mary Wortley Montagu : Je ne mens pas autant que les autres voyageurs, Payot.]. Lady Mary Wortley Montagu accompagne son ambassadeur de mari… à Constantinople. De 1716 à 1718, l’Anglaise sur le continent connaît tous les périls d’un très long voyage jusqu’au Bosphore, qui lui fait traverser la France, sous la Régence, l’Autriche, la Hongrie, frôler des précipices et, enfin, s’émerveiller (le mot n’est pas trop fort) de l’« exception culturelle » turque. Lady Mary, loin de s’effrayer du voile que portent les femmes, lui trouve au contraire bien des avantages. N’est-il pas le gage de la plus grande tranquillité des dames dans l’espace public ? Qu’on ne compte pas sur elle pour vilipender la société musulmane, à laquelle elle trouve bien des attraits. Si jamais quelque jour la Turquie est admise au sein de l’Europe, elle le devra aussi à la belle Anglaise.

André Fraigneau eut la malencontreuse idée, un jour de 1941, de prendre un train en compagnie de Marcel Jouhandeau, Robert Brasillach, Abel Bonnard, Pierre Drieu la Rochelle, Ramon Fernandez et Jacques Chardonne. Ces excellents écrivains français répondaient à une gracieuse invitation du bon Joseph Goebbels, maître de la propagande nazie. On s’étonnera toujours que des esprits d’un tel raffinement aient pu se laisser prendre à des combinaisons aussi dangereuses. Fraigneau, fort heureusement sorti du purgatoire par les « Hussards », revint à la littérature. Les éditions du Rocher ont publié en 2005 Escales d’un Européen, un recueil d’articles parus dans des revues. Il s’agit surtout de réflexions sensibles, amusées, savantes sans pédanterie, d’un flâneur salarié. Le regretté Pol Vandromme (1927-2009), qui aimait les réprouvés talentueux, a agrémenté ce livre d’une préface lumineuse, pleine de fantaisie, et cruelle avec justice contre l’esprit d’un temps (les années 1950), où régnaient l’esprit de sérieux, l’engagement, et la dénonciation : « Fraigneau [ignore] les sermons de Combat, le soliloque de Camus dans L’Étranger, le pataquès énigmatique de Sartre dans L’Être et le Néant, la poésie costumée d’Aragon qui habille le déserteur Thorez aux couleurs de la France patriote. » C’est un Français, qui se sent partout chez lui en Europe. Il ne porte qu’un maigre bagage de souvenirs, d’émotions, de mélancolie, un touriste, si l’on veut, mais sur le modèle du romancier selon Stendhal : il observe les alentours un miroir à la main, pour mieux s’y retrouver. Chez Fraigneau, l’Europe est encore une fête de l’esprit, un parcours initiatique, un retour sur des traces effacées, encore plus difficilement identifiables aujourd’hui que les mots, les références, les connaissances légères, gracieuses, nous font défaut. Il nous entraîne, l’esprit d’enfance en bandoulière, toujours prêt au pique-nique, à la chasse aux papillons et aux ombres, au saut dans les flaques. Du doigt, il désigne le parc Monceau, à Paris, la Haute-Auvergne, les toits de Bruxelles, les rives du Rhin, un masque du carnaval de Bâle, l’Acropole d’Athènes, la brume de Venise. Et même en Amérique, il n’oublie pas Goethe : la ville de Middletown lui rappelle Weimar.

Las ! Nous ne lisons plus Fraigneau et nos billets de banque ne rappellent rien. Nous sommes devenus des Européens aux semelles de plomb, et nous écrasons sous nos pas les dernières preuves du passage des hommes aux semelles de vent.[/access]

*Photo : Anne-Louis Girodet-Trioson, L’Enlèvement d’Europe.

Reviens,Vautrot, reviens !

5

arbitre veutrot football

Il n’y aura donc pas d’arbitre français à la prochaine coupe du monde de football au Brésil, en juin prochain. Il est loin, le temps où Michel Vautrot et Joël Quiniou représentaient avec talent le sifflet tricolore dans les grandes compétitions internationales. On pourrait en conclure hâtivement que l’arbitrage national est au niveau du championnat de France de ligue 1 : en constante régression depuis des années. Après tout, pourquoi s’étonnerait-on d’un piètre niveau arbitral dans une compétition qui flirte de moins en moins avec l’excellence ? Nos joueurs auraient ainsi les arbitres qu’ils méritent. Mais cette déduction nous ferait passer en grande partie à côté de la question.

Petit retour en arrière : dans les années 80, les clubs français ne brillaient guère davantage qu’aujourd’hui dans les compétitions européennes. Cela n’empêchait pas nos voisins de nous envier nos meilleurs arbitres. D’autre part, des arbitres ressortissants de championnats plus modestes que la Ligue 1 fouleront les pelouses brésiliennes cet été. Il faut bien s’y résoudre : la FIFA, après l’UEFA, ne fait qu’acter la situation catastrophique de l’arbitrage français.

Voilà en effet une quinzaine d’années que le sifflet national est en crise. La Fédération française de football en est coupable. Elle a bouté hors des instances le symbole de notre arbitrage, Michel Vautrot, l’a humilié, traîné dans la boue, alors que les instances internationales, qui connaissaient sa (haute) valeur, lui maintenaient leur confiance. Il y a quelques années, un arbitre français, par ailleurs policier dans le civil, était convaincu de tricherie. Le monsieur avait réussi à entrer dans le système informatique de l’UEFA et avait traficoté ses notes, un peu comme un élève de seconde pourrait tenter de le faire dans son lycée. Il a logiquement été éjecté des compétitions européennes. Michel Vautrot, qui s’occupe justement de l’arbitrage auprès de l’instance suprême du foot européen, ne couvre pas, à raison, ces honteux agissements. La fédération française choisit le tricheur. Et préfère disgracier celui qui dit la vérité. Il y a quatre ans, Nicolas Sarkozy, président de la République, le réhabilite au plus haut niveau de l’Etat, en le décorant personnellement de la Légion d’honneur. Mais cela ne suffit pas à convaincre les instances du foot français de le réintégrer dans leurs structures. La Fédération s’acharne à faire confiance à la Direction nationale de l’arbitrage, sans en changer les membres, lesquels font le pari de miser principalement sur la préparation athlétique. Mais surtout, elle continue de faire confiance à ceux qui s’étaient débarrassé de l’importun. Les pyromanes sont devenus pompiers, avec les résultats qu’on connaît. Non seulement, ils ont chassé notre meilleur atout formateur, mais ils se sont montrés incompétents, alors que Michel Vautrot conseille et forme aujourd’hui des arbitres aux quatre coins du monde, parfois pour prendre la place des Français dans les compétitions internationales.

Il faudra du temps au sifflet français pour remonter la pente, tant la formation des arbitres nationaux a été mené en dépit du bon sens depuis tant d’années. Mais le plus tôt sera le mieux pour prendre les bonnes décisions. Noël Le Graët, président de la FFF, n’a qu’une seule chose à faire, rappeler Vautrot pour le conseiller. Certains devront manger leur chapeau mais qu’importe ! L’heure n’est plus au câlinage des susceptibilités mal placées.

*Photo : atyourdoorpt.

Ukraine : Y a-t-il encore un pilote dans la révolte ?

kiev revolution violence

« On résistera et si nécessaire, on attaquera » était l’expression retenue par Le Monde hier pour résumer l’état d’esprit des manifestants de Kiev. Le vocabulaire guerrier est de mise, bien loin de l’évocation du « sitting pacifique place Maïdan », pour dépeindre le mouvement ukrainien actuel. Les médias locaux ne parlent plus de « manifestants » mais de contestataires « enragés ». Les opposants, donc, se lèvent et prennent les armes.

Le combat s’envenime, s’étend et se déplace. La rue Grushenki (hautement symbolique puisqu’elle mène à toutes les institutions gouvernementales) est devenue la nouvelle zone d’affrontement principale.
De leurs faucilles, les Ukrainiens forgent des lances et des épées. Depuis deux mois, on pouvait déjà voir les manifestants brandir des haches, des pelles, des massues, des lames et même des râteaux, bref tous les outils du paysan. Les pelles recourbées, particulièrement utiles pour renverser les boucliers des policiers, et les catapultes, montées de bric et de broc, ne sont plus que des accessoires au côté des traditionnels cocktails Molotov. De nombreux commentateurs parlent désormais de « guérilla ».

Le temps des négociations est passé. Sur place, un correspondant du journal russe indépendant Novaya Gazeta (où officiait Anna Politkovskaïa) avoue son incompréhension face au changement de situation : « Je viens pour comprendre les exigences de cette nouvelle révolution furieuse. Mais la seule chose que je comprends, c’est que toutes les exigences sont restées à Maïdan. Il n’y a, à Grushenki, plus de patience, seulement des nerfs à vif. »

«Les dirigeants des partis d’opposition Klitschko et Iatsenyuk sont totalement dépassés par cette violence qu’ils ne souhaitaient pas. « Ce n’est pas notre plan ! » hurle sans succès Iatsenouk dans un mégaphone, « Nous vous demandons de ne pas tomber dans la provocation ! ». Klitschko, lui, a bien du mal à se faire entendre d’un côté et de l’autre des barricades, d’après la correspondante Olga Mussafirova. Son charisme semble écorné. Certains le rejettent comme un vendu et le lui font bien comprendre en lui projetant le contenu d’un extincteur à la figure.

Le directeur du Centre d’études sociales ukrainien , Rostislav Ishenko, expose le problème : « Klitschko et Iatsenyuk n’en ont pas encore conscience mais ils se retrouvent dans le même bateau que le Président Ianoukovitch. Quand le gouvernant sera renversé, ils s’en prendront aux représentants de l’opposition. Ils ne veulent aucun leader sur leur dos et aucune négociation sur la table, ni avec l’Ouest, ni avec l’Est. »
C’est à se demander s’il y a un pilote dans cette révolte. Bien sûr, le peuple ukrainien est à bout. L’économie du pays ne surmonte pas la fracture entre l’Est russophile et l’Ouest occidental. La corruption gangrène toute l’activité financière du pays. L’abandon des négociations avec l’Europe, l’achat de la collaboration par la Russie, le durcissement jusqu’à la censure du régime de Ianoukovitch explique le ras-le-bol des citoyens ukrainiens. Malgré tout, il a fallu quelque chose de plus pour passer de la contestation à la révolte populaire.

D’après de nombreux journalistes, l’arrivée de groupuscules ultranationalistes tels que « Marteau blanc »,« Secteur juste » ou encore « Patriote d’ Ukraine » serait la cause de la radicalisation du mouvement. Ils auraient cherché volontairement, en distribuant des armes, à faire monter la violence.
Il y a aussi une idée populaire selon laquelle « c’est maintenant ou jamais », comme l’a crié l’un des chefs de l’opposition Sergeï Koba. Le peuple doit saisir sa « dernière chance ». Après l’échec de la révolution orange et de la manifestation de Maïdan, pacifiques, le peuple de Kiev, désabusé et hors de lui, veut faire couler le rouge dans l’orange.

*Photo: Sergei Chuzavkov/AP/SIPA.AP21512263_000006.

Guaino se fâche et se lâche

23

henri guaino ump

Que Henri Guaino me pardonne, mais je trouve cet ancien homme de l’ombre bien trop sentimental et à fleur de peau pour survivre dans le monde politique. La télévision se montre souvent impitoyable avec le député des Yvelines, tantôt colérique, tantôt naïf, souvent victime de ses propres excès et de la roublardise voire de la malhonnêteté de ses contradicteurs.

Mais il arrive que cet objet politique non identifié nous gratifie de moments de grâce, comme dirait NKM, des moments où la com’ et la langue de bois laissent place à la sincérité et la franchise, offrant au téléspectateur une vraie bouffée d’oxygène.

Ce fut le cas avant-hier, lorsque Guillaume Durand recevait l’ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy  dans son émission co-diffusée par Radio Classique et LCI. Henri Guaino a profité de cette tribune pour dire tout le mal qu’il pensait des dirigeants de l’UMP et de leur soutien à François Bayrou pour l’élection municipale de Pau. Guaino en a marre de ce parti qui fonctionne de manière « clanique », où « chaque clan et chaque écurie avancent ses pions », où « on se partage les postes dans le dos de tout le monde ». « Qui ? », interroge Durand. « Copé, Fillon, Juppé. C’est extravagant, il faut que tout le monde le sache, et je vais l’écrire au Président Copé […], pour renouveler le bureau politique, on se partage les postes entre partisans de Copé, de Fillon et de Juppé, auxquels on ajoutera accessoirement (sic) Bruno Le Maire et Xavier Bertrand, on file en douce une liste unique au conseil national pour qu’il l’avalise, et voilà ! Circulez, y a rien à voir ! »

Guillaume Durand a soudain la bonne idée de lui causer de l’Aquitaine. Cela tombe bien, Juppé a l’air encore plus dans le viseur que Copé et Fillon. Cela continue de plus belle. « Alain Juppé a décidé d’emblée de soutenir François Bayrou. Je le dis aussi : les principautés indépendantes ont disparu de France depuis longtemps. Donc l’Aquitaine n’est plus une principauté, si mes souvenirs sont exacts, depuis le XVe siècle. Donc, il n’y a plus de duc d’Aquitaine. ». Quelques secondes plus tard, il lâche le morceau « moi, je déteste les postures en politique ». On l’avait bien compris, et on se régale. Il poursuit sur le pacte de responsabilité, dont Durand lui fait remarquer que certains de ses amis l’ont approuvé : « ça les regarde, c’est une absurdité ». « Ils ont approuvé le tournant », rétorque le journaliste. « Quel tournant ? […] Y’a eu le CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) ».

Et Guaino de détailler, en le dispersant façon puzzle, comment le gouvernement en est arrivé cahin-caha à cette fameuse suppression des cotisations familiales puis de conclure : « c’est n’importe quoi ! Ce qu’a raconté le Président de la République n’avait aucun sens. ». Guillaume Durand s’arrête : «  je vous connais un peu ; il n’y a pas de sentimentalisme dans tout ça ? ». On y est. Retour de service : «  parce qu’il ne faut pas de sentiments en politique ». Non, Henri. Tu devrais quand même commencer à t’en apercevoir. Lorsque Durand fait remarquer à son invité que l’émission touche à sa fin, ce dernier ajoute : « C’est dommage on n’a pas parlé de Lamassoure ! ». D’habitude, c’est plutôt le journaliste qui essaie de pousser le politique à  taper sur ses petits camarades. Là, il a oublié de le faire et l’invité réclame du temps de parole en rab !

À propos de la désignation d’Alain Lamassoure comme tête de liste en Ile-de-France pour les élections européennes, il dégaine : « C’est inacceptable ! ». Il ajoute « J’ai beaucoup de respect pour ses convictions fédéralistes, mais ça n’est pas du tout ma ligne politique […] Le mettre en tête de liste conduit à faire incarner la ligne politique de l’UMP – parce que c’est quand même la liste la plus importante dans la région la plus importante – par quelqu’un qui a des idées aux antipodes de ce que pensent la plupart des militants de l’UMP, la plupart de ces élus et, disons-le, la plupart des Français ». Et puisque tout le monde fait désormais ce qu’il veut dans ce parti, Guaino conclut : « Je ne soutiendrai pas une liste conduite par Monsieur Lamassoure […] Et c’est la meilleure chose que je puisse faire pour l’UMP parce que je serais tenté de faire campagne contre ! »

Franchement, une intervention comme celle-ci, quels que soient ses convictions, on en redemande ! À défaut de peser à l’UMP, Guaino a le mérite de nous offrir quelques grands moments de télé. Cela nous change de ceux qui promettent d’arrêter la langue de bois, pour nous en faire ingurgiter jusqu’à la nausée.

Casque de Closer : l’essentiel et l’accessoire

16

Dommage que l’affaire Closer ait éclaté juste après les fêtes : la publication par l’hebdo people de photos d’un passager de scooter devant une porte a en effet déclenché une ruée d’acheteurs vers le casque du paparazzé. Le fashioniste buzzophile étant grégaire par définition (ou par bêtise, hein), bien des consommateurs qui ne savent plus quel cadeau original offrir à leurs proches, auraient pu, grâce à cette idée trop fun s’épargner un casse-tête – ce jeu de mot pitoyable est offert par la maison.

Plus sérieusement –quoique- le fameux casque de la marque Dexter porté par le monsieur aux chaussures noires dans la rue présumée du Cirque (on ne prend jamais assez de précaution et donc on doit se couvrir aussi quand on écrit), ce casque donc, a explosé ses ventes, comme l’explique triomphalement à la Voix du Nord, Thomas Thumerelle, PDG de Motoblouz.com, l’entreprise du Pas-de-Calais qui commercialise l’objet en question : « En 24 heures, un millier d’exemplaires a été vendu. D’ordinaire, il nous faut 10 à 15 jours. Il était soldé à 199 € au lieu de 300.»

L’avisé PDG s’est d’ailleurs fendu d’un encart publicitaire dans la presse nationale qui a décuplé le buzz, inspirant au passage des maints commentaires aussi téléphonés que sous informés.

Nombre de commentateurs-humoristes ont félicité le porteur du casque de relancer ainsi l’industrie tricolore du casque. En oubliant simplement de préciser que l’accessoire en question est 100% made in China.

L’Europe a besoin d’une pause

ue crise merkel

La crise de l’Europe, ce n’est pas seulement la croissance en berne, la dette publique qui explose, le chômage de masse au sud, les déséquilibres entre une Allemagne qui accumule les excédents et les autres les déficits. La crise de l’Europe touche à l’idée même de construction européenne. C’est une crise politique, existentielle, qui vient de la superposition de trois modèles, trois visions de l’Union qui désormais ne peuvent plus cohabiter. Le modèle d’origine était celui de la France, qui y voyait le moyen de perpétuer ses ambitions et d’assurer la paix sur un continent ravagé par les guerres. Si les tenants de cette « Europe à la française » hésitaient entre l’approche fédérale ou la confédération d’États-nations, tous la concevaient comme une puissance face aux empires américain et soviétique. Les Français ne se sont jamais résignés à abandonner cette idée. Or, la chute du mur de Berlin a modifié radicalement les rapports de force.[access capability= »lire_inedits »]

À cette vision française s’est superposée, tout naturellement, l’Europe ultra-libérale des Anglo-Saxons. Après la victoire sur le communisme, le projet européen devait logiquement, en associant le maximum de pays, se convertir en une simple zone de libre-échange. Une Europe où chacun gardait sa personnalité, sa langue, ses institutions, voire sa monnaie, mais qui ne devait en aucun cas s’ériger en concurrent des États-Unis. Plus de préférence communautaire, pas de politique industrielle, l’ouverture totale des marchés publics à tous. Ce modèle, devenu l’idéologie dominante à Bruxelles, cohabite depuis une quinzaine d’années avec l’ordo-libéralisme allemand[1. Élaborée dans l’entre-deux guerres, cette doctrine s’appuie sur une conviction éthique, voire religieuse : « Enfant de Dieu, créé à son image, l’homme doit être profondément libre. Libre de créer, libre d’entreprendre, libre de choisir ses clients, libre de choisir les produits qu’il consomme. Enfant de Dieu, il doit aussi utiliser cette liberté au service du bien commun. » (La Cité humaine, Wilhelm Röpke)] c’est-à-dire, dans les faits, l’économie sociale de marché, modèle sur lequel CDU et SPD s’accordent, dès lors qu’il permet à l’Allemagne de produire le maximum de richesses… pour ses ressortissants. Au fil des ans, libéraux anglo-saxons et ordo-libéraux allemands se sont de facto partagés les rôles. Aux uns d’organiser, à coups de directives, la concurrence, la fin des monopoles publics et l’Europe ouverte à tous vents au nom du libre-échange et de la défense du consommateur. Et de préparer l’élargissement et les traités commerciaux avec les pays tiers. Aux autres d’imposer les règles macro-économiques qui ont si bien réussi à l’Allemagne. Celle-ci a, au fil des ans, mis la main sur tous les postes qui comptent en matière économique et monétaire. Elle contrôle le système, impose ses choix et bloque les rares décisions communautaires qui pourraient nuire à ses industriels (panneaux solaires, normes antipollution dans l’automobile, etc.).

Ces deux conceptions de l’Europe ont pris le pas sur la vision d’origine. Certes, les Allemands ont accepté la monnaie unique, dès lors qu’elle se faisait selon leurs règles, tandis que les Britanniques restaient en dehors. Mais les uns et les autres ont été d’accord pour que la concurrence sociale et fiscale devienne la règle en Europe. Ce que les dirigeants français, de droite comme de gauche, n’ont pas su, ou pas voulu voir. Concurrence sociale, puisque la libre circulation des travailleurs a permis aux entreprises, notamment allemandes, d’utiliser la main-d’œuvre de l’Est aux conditions de ses pays d’origine. Concurrence fiscale, dès lors que le Luxembourg, l’Irlande et les Pays- Bas ont offert aux multinationales et au système financier l’optimisation de leurs profits.

Au fond, Britanniques et Allemands ne seraient pas mécontents de voir perdurer cette Europe-là, les uns continuant à prendre ce qui les arrange et à laisser ce qui les dérange, les autres parce qu’ils sont devenus la puissance dominante : l’Europe a désormais un visage, celui d’Angela Merkel, et une capitale, Berlin. Ni les uns ni les autres n’ont envie que cela change pour on ne sait quelle utopique Europe fédérale et solidaire. Contrairement aux élites françaises, eux savent que l’idée d’une nation européenne a été définitivement enterrée sous les décombres du mur de Berlin et l’élargissement.

Pour calmer les inquiétudes des pays du sud et de la France, l’Allemagne est, certes, prête à faire quelques gestes. Un peu plus de consommation intérieure, un SMIC, quelques projets communs d’infrastructures ; et un peu de souplesse dans l’application de la rigueur budgétaire : Berlin peut même laisser une certaine marge de manœuvre à Mario Draghi pour la gestion, au jour le jour, de la BCE. L’Allemagne qui, grâce à l’élargissement, dispose d’une majorité au sein du Conseil des ministres européen, peut lâcher un peu de lest. D’autant que, depuis le début de la crise, elle a redéployé ses exportations. En 2007, les deux tiers de ses 200 milliards d’euros d’excédents commerciaux étaient réalisés avec l’UE, notamment avec la zone euro. En 2013, elle engrange toujours 200 milliards d’excédents… mais elle en doit les trois quarts à ses échanges extra-européens.

La République fédérale est désormais une puissance mondialisée, beaucoup moins dépendante de la croissance que les autres Européens : sa population diminuant, son PIB par tête augmente mécaniquement alors qu’il baisse en France. Pas question en revanche de mutualiser les dettes, notamment à travers les eurobonds, ou une Union bancaire élargie. L’opinion allemande ne le supporterait pas. Il y a deux ans, pour calmer les critiques, y compris en Allemagne, qui dénoncent cette « Europe allemande » et réclament plus de fédéralisme et de solidarité, Angela Merkel a exposé son plan dans un entretien à cinq journaux européens. « Au fil d’un long processus, nous transférerons davantage de compétences à la Commission, qui fonctionnera alors comme un gouvernement européen pour les compétences européennes. Cela implique un Parlement fort. Le Conseil qui réunit les chefs de gouvernement formera, pour ainsi dire, la deuxième chambre. Pour finir, nous avons la Cour européenne de justice comme Cour suprême. Cela pourrait être la configuration future de l’Union politique européenne. » Il s’agit tout simplement de la transposition à l’échelle européenne du modèle allemand.

Au sein de ce Parlement, le poids de l’Allemagne et de ses alliés sera prépondérant. Tout comme il le serait, grâce à ses alliances au sein de la deuxième chambre, sorte de Bundesrat. Ce projet, la France aurait peut-être pu y souscrire, il y a une quinzaine d’années, lorsque son économie était au même niveau que celle de l’Allemagne, que son influence en Europe était encore forte, et que l’UE n’avait pas encore totalement cédé aux sirènes libre-échangistes.

On peut accepter des abandons de souveraineté quand on est fort, jamais quand on est affaibli. Il est donc de notre intérêt de marquer une pause dans les réformes institutionnelles, l’élargissement, et la multiplication des traités de libre-échange, notamment avec les États-Unis. Et au fond, c’est ce que demandent les peuples. La crise et nos erreurs stratégiques nous obligent à nous réformer. Mais il n’y aura pas de réformes si les sacrifices demandés aux populations sont immédiatement annihilés parce qu’on a fait entrer dans l’Union des pays à bas coût de main-d’œuvre, ou que l’on a offert un monopole aux multinationales américaines dans des secteurs d’avenir liés aux technologies numériques. Cette pause doit être utilisée pour mettre en œuvre les réformes d’un système de protection sociale inadapté au XXIe siècle et discuter avec nos partenaires actuels d’un minimum d’harmonisation fiscale. Il faudrait également revoir les compétences de la Commission et redéployer le budget européen avec moins de dépenses de fonctionnement et de fonctionnaires et plus d’investissements d’avenir.

Les opinions publiques aimaient l’Europe quand elles avaient le sentiment qu’elle était à l’origine de réalisations concrètes – de la facilité de circulation à Erasmus en passant par les grands projets industriels, comme Airbus ou Ariane. Il est indispensable de relancer de grands programmes à géométrie variable auxquels participeront ceux qui le souhaitent. L’énergie peut devenir le projet fédérateur de demain, mais aussi l’Europe des télécommunications, avec la gestion des métadonnées. Pourquoi ne pas faire émerger des concurrents à Amazon et à Google, comme l’ont fait les Chinois avec Alibaba ?

Bref, l’Europe doit se ressourcer. Quant à l’euro, il faut être pragmatique. Sa création fut une erreur historique, ses promoteurs ayant oublié que la nation précède la monnaie et non l’inverse. Or, la nation européenne n’existe pas. Ce qui existe, en revanche, c’est une confédération d’États- nations, qui avaient des monnaies nationales et une monnaie commune, l’écu. L’idéal serait de revenir à cette situation. Cela permettrait, au passage, de procéder à des réajustements monétaires à l’intérieur de la zone euro.

Une telle évolution ne peut se faire qu’avec le consentement de tous les acteurs. Seulement, ce n’est pas l’intérêt des Allemands qui profitent d’un euro fort. Pourtant, la crise de l’euro est rampante, structurelle même. Si l’on veut éviter un éclatement brutal, la BCE doit se préoccuper plus du taux de change et moins de l’inflation. Et au niveau des États et de Bruxelles, il faut que les fameux critères de Maastricht, notamment celui des 3 % de déficit public, prennent en compte d’autres paramètres, par exemple en excluant du calcul les dépenses militaires et les grands projets d’investissement.

On parle beaucoup d’une « Europe des cercles concentriques ». Le concept n’est pas nouveau. Dans le contexte actuel, mieux vaut l’appliquer sans le dire. Il s’agit, en fait, de revenir à une Europe à la carte, où l’on fait avancer les projets parce que chacun des participants y trouve son compte et où, par ailleurs, on n’hésite pas à utiliser son droit de veto ou à pratiquer la politique de la chaise vide. Les intérêts de la France ou des pays du sud ne sont pas toujours les mêmes que ceux de l’Allemagne ou des pays du nord de l’Europe. Les rapports avec la Russie, l’Afrique ou le Proche-Orient sont différents. Sans parler des relations avec les États-Unis ou la Chine. Dès lors, toute idée de défense et de diplomatie commune est vouée à l’échec. Sauf à devoir admettre demain que la France abandonne sa force de frappe, son siège à l’ONU, la francophonie – bref les derniers attributs qui font encore d’elle une puissance qui compte.[/access]

*Photo: umaka09.

 

Le Front de gauche va mieux, merci Hollande !

188

melenchon laurent front gauche

Le Front de gauche va mieux : il n’est pas allé au cimetière à pied. En tout cas, il va un peu mieux.  Pour commencer, Pierre Laurent, secrétaire national du Parti Communiste et Jean-Luc Mélenchon, co-président du Parti de gauche se sont rencontrés le 17 janvier dans un restaurant des Buttes-Chaumont. Un restaurant, quand il y a de l’eau dans le gaz dans un couple, ce n’est pas une mauvaise idée, ça permet de se retrouver ailleurs et se rappeler pourquoi on s’aime, au fond, malgré les vicissitudes du quotidien. De toute manière, il était inconcevable de se rencontrer Place du Colonel-Fabien, chez les communistes. Mélenchon n’aurait pas voulu, et il était déjà assez énervé comme ça. Ensuite, autre signe de convalescence, le groupe Front de Gauche à l’Assemblée Nationale va refuser comme un seul homme de voter la confiance au gouvernement sur le « pacte de responsabilité ».

Il faut inlassablement rappeler parce que ce ne sont pas les médias qui feront de la pédagogie là-dessus car c’est moins sexy que Julie Gayet,  que le Front de gauche n’est pas un parti, c’est une alliance électorale portée par un programme commun, L’Humain d’abord, toujours disponible chez Librio au prix de 2 euros.

Je précise ça pour les curieux ou les adorateurs de Tina (There is no alternative), qui pensent qu’il n’y a pas d’idées et de propositions autres que celles d’une soumission définitive et sans conditions au libéralisme et à l’Europe, telle qu’elle ne se construit pas.

Si l’idée un peu folle vous en prenez, vous ne pourriez  pas adhérer directement au Front de gauche. Il faudrait choisir entre le PCF de Pierre Laurent, le PG de Mélenchon, Ensemble de Clémentine Autain, Gauche Unitaire de Christian Picquet et quelques autres organisations issues de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la gauche radicale.

Cela peut paraître compliqué, voire ridicule, cette galaxie d’organisations. C’est que contrairement aux simplifications médiatiques, les idées du Front de Gauche ne sont pas des éructations tribuniciennes, que chaque mouvement a son histoire propre, sa culture. Pour aller vite, cette propension à la scissiparité à la gauche de la gauche (« deux trotskistes, trois tendances ») qu’il est de bon ton de railler est surtout la preuve que pour les militants des organisations en question, les idées sont plus importantes que les éventuels succès électoraux et qu’il vaut mieux perdre des élections que son âme. Quand on a un corpus idéologique solide, on préfère rompre que de rester ensemble pour de mauvaises raisons, comme ces couples, justement, qui ne vont plus au restaurant en amoureux mais font semblant à cause des enfants. Par exemple, ce n’est pas au Front de gauche, que l’on trouvera un François Bayrou qui a appelé à voter Hollande en 2012 et accepte le soutien de Jean-François Copé pour conquérir la mairie de Pau en 2014.

Autre  rappel utile, Mélenchon n’est pas le chef du Front de gauche. Il en a été le candidat pour l’élection présidentielle. Le problème, quand on est dans une Vème république où l’on continue de croire, par une forme de pensée magique, que la présidentielle, c’est la « rencontre du peuple et d’un homme », il est difficile de ne pas procéder à l’identification des deux. C’est bien pour cela que le Front de gauche souhaite une VIème république où le Parlement retrouverait un rôle prééminent et où un homme seul cesserait de compter davantage que les idées qu’il porte. En plus, ça éviterait aux citoyens-électeurs ces éternelles désillusions devant les trahisons du Président qui oublie son programme à peine élu au nom du principe de réalité, ou de que l’on nous présente comme la réalité. Dernier exemple en date, la conférence de presse de François Hollande, le 14 janvier, qui a dû faire hurler de plaisir le FN tant cela confirme ses propos sur « l’UMPS ».

Pourquoi le Front de gauche allait moins bien ces derniers temps ? À cause des élections municipales. Alors que le but du Front de gauche est de créer une force autonome sur la gauche du PS et, à terme, de le dépasser comme en Grèce où Syrisa a renvoyé le PASOK au rôle de supplétif de la droite pour devenir la première force de gauche.

En France, on en est loin, c’est le moins qu’on puisse dire. Alors que le PG de Mélenchon qui est un parti récent refuse tout accord avec le PS, le PCF qui dispose encore de nombreux maires et élus dans de vieilles alliances locales avec les socialistes, a décidé dans certains cas de les reconduire. Et notamment à Paris, ce qui a mis en fureur Mélenchon. Paris est le centre du monde, dans tous les domaines, et pour la gauche de la gauche aussi. Peu importe que dans de nombreuses villes, y compris des grandes comme à Lille, le PCF ait rompu avec le PS, l’exemple de Paris fait tâche. Que le PCF ait voulu sauver des élus, c’est évident. Il faut le comprendre aussi, le PCF : grâce au Front de Gauche et à la belle campagne de 2012, il a retrouvé des couleurs, une audience et des adhésions mais depuis 2008, date de la création du FDG, malgré les jolis scores aux Européennes et aux Régionales de 2009 et 2010, il a quand même perdu des sièges car en bon camarade, il a partagé les places avec ses nouveaux copains.

Pierre Laurent a donc estimé assez sagement pour ces municipales que s’il y avait une stratégie nationale d’opposition à la politique de François Hollande, il n’était pas inutile parfois de « rassembler les forces de gauche pour mettre en œuvre, au plan local, des politiques utiles aux populations». Pragmatisme et dialectique, sans doute, mais on sait que ceux qui ont les mains trop blanches n’ont plus de mains.

Jean-Luc Mélenchon a assez mal pris la chose. Il faut le comprendre, lui aussi. Il se voyait déjà en haut de l’affiche, « en dix fois plus gros que n’importe qui son nom s’étalait ». C’est le syndrome Vème république, encore une fois. Ayant instrumentalisé les médias autant qu’ils l’ont instrumentalisé, Mélenchon a oublié les sages paroles de l’Internationale « Il n’est pas de sauveur suprême. » Il a par exemple fait un très gros caprice mal compris de ses propres militants, en décembre, lors du congrès du PGE (parti de la gauche européenne) à Madrid dont Pierre Laurent a été réélu président. Il a refusé de prendre part au vote et a décidé de se mettre en congé du PGE. Là, on a vraiment cru que c’était la fin.
Et puis le ton s’est radouci, de plus en plus, jusqu’à cette rencontre des Buttes Chaumont dont tout le monde est ressorti raisonnablement optimiste. C’est que personne, au Front de gauche, n’a intérêt à voir disparaître cette alliance. Pour des raisons pratiques : aucune chance de retrouver cinq députés européens en mai si tout le monde part sur des listes séparées et aussi, plus nobles, pour des raisons politiques : l’union est le seul moyen, même si c’est difficile, de concurrencer le Front National qui a siphonné le programme du Front de gauche en le pimentant avec ces vieilles épices démagogiques que sont l’immigration et la sécurité, ou plutôt le sécuritarisme.

Le Front de gauche peut aussi dire merci à François Hollande. La conférence de presse présidentielle a montré que les électeurs de gauche, y compris une bonne partie des socialistes, étaient orphelins et que la place existait pour ce que Mélenchon a appelé une « opposition de gauche. »
Et une opposition de gauche, par les temps qui courent, ce n’est pas du luxe face à un autre programme commun économique, celui qui est partagé par les socialistes et l’UMP dont on voudrait nous faire croire que la seule qui le refuse est Marine Le Pen.

*Photo : F.LEPAGE/SIPA/SIPA. 00658897_000007.

Edouard Martin, BFM TV, Mc Donald’s…

philippot bfm droite

Vas-y Edouard !

Cher Édouard Martin, ta décision d’être tête de liste PS dans le Grand Est aux élections européennes du printemps 2014 a provoqué un énorme scandale. Sans doute parce que c’est la bonne.[access capability= »lire_inedits »] La vie politique a besoin de gens comme toi, qui se souviennent de ce qu’est la « valeur travail ». Ce sera un grand bien que tu portes cette science oubliée dans les lieux politiques.

Dans la « restructuration » de Florange, toi et tes camarades n’aurez jamais lâché la proie pour l’ombre : 600 salariés sont recasés, et il n’en reste que 13 sur le carreau, dont tu promets que tu ne les lâcheras jamais. Peu de sites fermés peuvent se féliciter d’un tel sauvetage.

Tu as su, à l’égard du politique, incarner une liberté de parole récusant toute forme de tutelle, conformément à la Charte d’Amiens. Ce qui n’est pas sans mérite, surtout quand la gauche, s’identifiant un peu trop facilement au peuple, persiste à voir le syndicalisme comme une force d’appoint. Tu as donc réussi à faire sortir le PS de son esprit de clan habituel : bel exploit !

Tu veux maintenant défendre le travail et l’emploi à l’échelle européenne. Tu as démissionné de tes mandats mais gardé ta carte CFDT. Ce faisant, tu ne mélanges pas les rôles et tu maintiens le sens de ton combat. Tu ne t’es pas encarté au PS et tu as invoqué ta liberté de parole. Au passage, tu as très bien fait de rappeler que tu n’étais pas allé te faire adouber à l’Élysée.

Le remue-ménage suscité par ton choix nous en dit beaucoup sur les blocages français – et sur tes copains de FO et de la CGT qui ne voient dans ton investissement politique qu’une trahison. Cette haine prend sa source dans un certain syndicalisme nostalgique de la révolution, qui considère toute organisation réformiste comme l’allié objectif du capital. Tu aurais choisi de t’engager chez Mélenchon que tu n’aurais pas subi la même haine. Côté PS, il te faudra tout de même rester vigilant.

Finalement, si c’est par toi que le scandale arrive, c’est qu’on avait oublié que la fonction de la politique est de donner du sens à la Cité.

Bon vent, Édouard.

Henri Vacquin, sociologue du travail

 

Capitalisme punk

Vous pensez que l’Etat doit protéger tout le monde contre tout le monde ? Dans ce cas, oubliez Edmund Phelps. Ce lauréat du prix Nobel d’économie 2006 vient de publier Mass Flourishing (Prospérité de masse, Princeton University Press). Il y explique sans chichis que l’idéologie mussolinienne est la matrice de nos corporatismes. Le Duce prônait une forte imposition du capital, la cogestion des entreprises et le salaire minimum, toutes idées qui lui ont manifestement survécu.

En Europe, les pays les plus corporatistes sont l’Italie, l’Espagne et la France, cette dernière ayant en outre le triste privilège d’être la nation qui a le taux le plus bas de satisfaction au travail et celle où la Edmund Phelps tient en quelques mots : on oublie les politiques de prévention, de précaution et de préservation des acquis. Et on leur substitue des politiques valorisant les défis, les passions, les risques, l’individualisme, bref le goût de l’aventure.

Vous aurez compris qu’Edmund Phelps est adepte d’un capitalisme punk, résolument hostile à l’ordre établi. Il n’a aucune chance d’être entendu en France, sauf peut- être pour l’une de ses propositions : exiger des parlementaires qu’ils fassent des stages dans l’économie privée afin de prendre la mesure des obstacles étatiques à l’innovation, ainsi que des méfaits des déficits, des dettes publiques et des réglementations abusives.

On sait que Fleur Pellerin pense, tout comme Phelps, que l’innovation est le moteur ultime de la prospérité économique. Si elle n’a pas encore lu son dernier livre, je me ferai un plaisir de le lui offrir, autour d’une coupe, au Flore…

Roland Jaccard

 

BFN TV ?

À entendre certains commentateurs politiques, on croirait que les barbares ne sont plus seulement à  nos portes : Ils se sont installés en douce au cœur de nos maisons, via le petit écran. Les « chaînes d’info », comme on dit, au premier rang desquelles BFM TV et iTélé, sont accusées depuis quelque temps de « faire le jeu du Front national » en lui tendant simplement leurs micros.

L’orage a éclaté au lendemain de la victoire anecdotique du parti de Marine Le Pen à l’élection cantonale de Brignoles, le 13 octobre. L’injonction qui est faite à ces médias apparemment puissants dans la fabrication du sentiment populaire est contradictoire. Les jours qui précédaient le second tour du scrutin, il semble que nul organe de presse ne se soit privé de l’évoquer, qui parlant d’un « test », qui invoquant le « dernier rempart du front républicain ».

Hélas, c’est Laurent Lopez, du Front national, qui l’a emporté. Il eût alors fallu, pour nos chaînes d’info, taire ce que l’on ne pouvait dire. Il eût fallu qu’elles ne couvrissent pas cet événement, fabriqué de toutes pièces par la presse en général. Pile, je gagne, face, tu perds.

Le ton s’est envenimé encore quand, quelques jours plus tard, le Parti socialiste a accusé lesdites chaînes d’avoir mis sur le même plan la déclaration de François Hollande à propos de Leonarda et la réponse de la pauvre adolescente kosovare. À gauche, on dénonce donc maintenant la dictature de l’urgence, le parti pris du spectacle, de l’information non traitée mais rabâchée, qui prévalent dans ces chaînes, notamment à « BFN TV », jeu de mots qui fait fureur ces temps-ci dans le Landerneau socialiste.

On ne se souvient pas que ces prudes aient déjà pesté contre France Info qui, depuis vingt-cinq ans, pratique le même maelström. Mais il est vrai que chez Radio France, on est entre soi, c’est-à-dire de gauche. La profondeur du raisonnement le rend implacable. La démocratie, c’est mieux quand il y en a qui savent ce qu’il faut savoir. Pour le reste, tu comprendras quand tu seras grand.

Jacques de Guillebon

 

Vade retro platanas!

Depuis quelques mois, un psychodrame insoutenable se joue à Angers : la mairie plante des « arbres de la laïcité » que des individus malveillants s’empressent de décapiter sauvagement. Le gang des bûcherons (farceurs ? laïcophobes ? trafiquants de bois de chauffage ?) agit de nuit, et fait régner la terreur dans la communauté très soudée des arbres de la laïcité de toute la région.

Peut-être vous demandez-vous ce qu’est un « arbre de la laïcité ». Eh bien, c’est très simple : un végétal très proche de l’arbre commun, voire vulgaire, se composant de racines, d’un tronc, de branches et de feuilles mortes qu’on ramasse à la pelle… Mais ce qui le distingue des arbres vulgaires, c’est qu’on le plante pour commémorer la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l’État.

Il fait partie d’une forêt de symboles, comme disait le poète, et la République lui voue un culte païen qui ne faiblit pas. C’est pour cette raison que le maire socialiste d’Angers, Frédéric Béaste, a récemment exprimé sa « tristesse » et son « désarroi » après la décapitation de l’arbre de la laïcité de sa ville, accusant le ou les auteurs de mener  « une sorte de guérilla antirépublicaine à la petite semaine ». L’édile, désespéré, a rappelé à cette occasion qu’un précédent arbre du même métal avait subi un sort comparable au début du mois de novembre. Ces attentats antisylvestres « soulèvent l’indignation » nous apprend Ouest-France. Les élus et les habitants se sont « mobilisés pour la République ». Une nouvelle plainte a été déposée. « La République est plus forte que la haine », a déclaré un conseiller régional lors d’une manifestation qui a eu lieu au pied de la souche sciée.

Tant d’émotion nous fait vibrer, mais pose une question : et si les républicains étaient devenus plus sensibles aux symboles de la laïcité qu’à la laïcité elle-même ? Aux « arbres de la laïcité » qu’à ce qui la met en péril ? Qu’importe, pourvu que justice soit faite et les coupables pendus à la plus haute branche du prochain arbre…

François-Xavier Avajon

 

Vivre ensemble, mais manger entre soi…

Amateurs de Big Mac, allez bâfrer ailleurs : les habitants de la rue Montorgueil (Paris 2e) viennent d’obtenir l’annulation d’un projet d’implantation de McDo en bas de chez eux. Saisie par le maire EELV de l’arrondissement et par un comité de défense ad hoc, la Mairie de Paris a fini par annuler le projet, pourtant déposé et bouclé dans les règles. Motif invoqué : la « protection de l’artisanat et du commerce de proximité à Paris, prévue par le plan local d’urbanisme de la capitale ».

On est content pour les riverains, mais on rigole sous cape. Car quiconque connaît un peu le quartier – incontestablement le plus bobo de la capitale – a du mal à croire que le commerce de bouche aurait été mis en danger par cette implantation. Menacé par les donuts, le fabuleux Ali Baba de chez Stohrer, arrosé de rhum, of course, mais en sus garni de crème pâtissière et de raisins secs de Corinthe, que l’on sert au 51 de la rue depuis le règne de Louis XV ? Concurrencés par les nuggets, les succulents gastéropodes bourguignons au persil plat et curry de madras, de L’Escargot (au n° 38), dont raffolait Yves Saint Laurent ? Asséchés par une déferlante de Coca light, les daïquiris de Mi Cayito, l’excellent restaurant cubain de la contigüe rue Marie-Stuart ?

Alors, pourquoi tant de haine ? On n’ose imaginer que ce n’est pas seulement le fast-food qui a horrifié les riverains, mais aussi la population supposée s’y adonner. Jusqu’à présent, le RER déverse par milliers les banlieusards accros au McDo, Quick et autres KFC dans le tout proche quartier des Halles. Aurait-on craint que ces hordes de malbouffeurs viennent troubler l’ambiance so cosy d’un quartier Montorgueil rendu inhabitable par le bruit (de la foule) et l’odeur (de friture) ?

En tout cas, l’alerte était si chaude que la gauche n’a pas hésité à s’allier avec les élus UMP du coin, réputés pourtant fort droitiers. Mais bon, ce n’est pas moi qui irais moquer les alliances de circonstance, car me voilà pris en flagrant délit de défense de McDo alors que j’ai toujours été un partisan exclusif de Burger King…

Marc Cohen[/access]

Le racisme anti-blancs existe

14

racisme anti blancs licra

La cour d’appel de Paris a rendu mardi 21 janvier sa décision dans l’affaire de l’agression du RER D dite du « racisme anti-blancs », survenue en 2010.

Alourdissant d’une année la peine de 3 ans de prison prononcée en première instance contre Arnaud Djender, reconnu coupable de violences volontaires, la cour d’Appel a en outre retenu la circonstance aggravante de racisme (anti-blancs) qui avait été écartée par le tribunal correctionnel en juin 2013.

La Cour a suivi les réquisitions de l’Avocat Général et admis la recevabilité de la circonstance aggravante de racisme soulevée par la LICRA, partie civile à l’audience.

Les faits remontent à septembre 2010.  À 6 heures du matin, Terrence Cheval, la victime âgée d’une vingtaine d’années, descend dans le métro à la station Strasbourg Saint Denis et se retrouve impliquée dans une bagarre qui dégénère. Il est alors battu par deux individus. Au cours de la rixe, des  agents de la RATP témoins des faits affirment avoir entendu le comparse de l’accusé (que l’on n’a jamais retrouvé)  traiter la victime de « sale blanc,  sale français » et « Gawerer » (qui signifie sale français en arabe, ndlr).  Arnaud Djender a toujours admis avoir battu et défiguré Terrence Cheval. Il  ni  en revanche  avoir insulté la victime, ce que les bandes vidéo n’ont pas permis de confirmer ou d’infirmer.

La question à laquelle devait répondre la Cour était  de savoir si une insulte du type « sale blanc, sale français » pouvait constituer une circonstance aggravante de racisme ; en d’autres termes, si le racisme pouvait concerner  les blancs. Le tribunal correctionnel avait rejeté cette demande des parties civiles

Mais la cour d’appel, contre toute attente,  s’est ralliée aux demandes du Ministère Public, et a reconnu la notion de racisme anti-blancs. L’avocat de la LICRA, Me Mario-Pierre Stasi, voit « une vérité judiciaire » dans la reconnaissance de « ce racisme au même titre que d’autres racismes, indépendamment de sa couleur de peau. »

« Indépendamment de la couleur de peau de qui ? », devrait-on alors demander au président de la commission juridique de la LICRA. Car si la notion même de racisme anti-blancs ne va pas de soi, il se trouve qu’en l’espèce Arnaud Djender est lui même blanc. C’est précisément ce qu’a souligné dés le début des débats son avocat, Me Grégoire Etrillard, pour écarter d’emblée toute accusation de racisme envers son client. Comment peut-on être raciste envers un blanc quand on l’est soi même ? Impensable selon son conseil.

La LICRA, refusant « d’ethniciser » le débat et de remettre en cause cette blancheur de peau revendiquée, s’est attachée à démontrer simplement que l’accusé a participé à l’agression «  en ayant pleinement conscience de la motivation raciste du coauteur », qui lui est métis. Car si Arnaud Djender s’avère blanc de peau, il est en fait d’origine kabyle et s’est décrit comme de « type arabe » lors des premiers interrogatoires devant le juge d’instruction, avant de se rétracter  à l’audience.

Pour Grégoire Etrillard, il s’agit « d’une  erreur de fait, car on aggrave la peine de (son) client pour des paroles qu’il n’a pas prononcées, doublée d’une erreur de droit, car on crée une complicité de circonstance aggravante de racisme ».  « Ce procès a été monté en épingle, la Justice doit revenir à sa juste proportion et juger Arnaud Djender pour ce qu’il a fait, pas  pour nourrir un débat de société », explique-t-il.

L’avocat envisage de se pourvoir en cassation. À suivre…

*Photo : 4alexandre.

Pas la peine d’attendre la social-démocratie au tournant

20

Question à 1000 Euros : les dernières conférences de presse du Président ont-elles été éclipsées par le Closergate ou ses annonces économiques furent-elles autant de paravents pour faire oublier la rue du Cirque?

De l’avis de la presse mondiale, la très pudique presse française a mollement cherché à savoir qui est aujourd’hui la « Première Dame ». Et en guise de réponse elle n’a obtenu qu’une énième pacte de responsabilité

La droite non plus n’a pas voulu se compromettre dans la « politique-caniveau ». Elle a oscillé entre le « chiche » un peu moqueur de Raffarin et l’attitude complètement désabusée d’un Jean-François Copé. On peut la comprendre. Hormis Pierre Gattaz, qui peut prendre au sérieux un tel tour de passe-passe ? Ce dernier prend pour argent comptant l’allègement des charges familiales pour les entreprises.

Or on parle déjà de l’arrêt du CICE, entré en vigueur depuis quelques jours et que personne ne comprend. Côté PS, on fait miroiter de sérieuses contreparties alors qu’il s’agit simplement de recycler ce crédit d’impôt déjà inefficace et, d’une pierre deux coups, de faire oublier les événements que vous savez.

De quoi donner du grain à moudre aux éditorialistes… Jean-Marc Ayrault, au bord de la démission en décembre après l’affaire du rapport sur l’intégration, avait utilisé le même procédé. Les médias avaient salué une courageuse initiative: la « remise à plat » de la fiscalité française. Tout un programme!

On sait qu’il n’en fut rien. Et Jean-Marc Ayrault est toujours là.

Marquée par le précédent Mauroy de 1983, la presse attend le « tournant social-démocrate » comme le Messie. Mais il n’aura pas lieu en 2014 ni en 2015 puisqu’il a déjà été pris… en 2011 sans connaître, bien sûr, d’interruption en 2012.

Europe : Un continent vieux comme le monde

27
europe chardonne fraigneau

europe chardonne fraigneau

L’Union européenne fait le trottoir ! Pas, hélas, en se livrant aux « servitudes » en bas résille et talons aiguilles, mais en vantant ses charmes dans tous les journaux appartenant au groupe Crédit mutuel, apprend-on dans Le Canard Enchaîné[1. Le Canard enchaîné, 20 novembre 2013.], Le Progrès, Le Dauphiné libéré, L’Alsace et Le Républicain lorrain, sans oublier Le Bien public, qui ont donc publié un dialogue annoncé comme fracassant – en l’occurrence entre Benoît Hamon, ministre de la Consommation, et Viviane Reding, commissaire européenne à la Justice. En revanche, on cherchait en vain la mention « Publi-rédactionnel » qui aurait permis aux lecteurs de distinguer l’information de la communication, ou plutôt de la propagande.[access capability= »lire_inedits »] Viviane Reding et tous ces gens qui se désolent de notre manque de désir d’Europe ont fait de la plus belle des nationalités, celle de la galante- rie, de l’esprit de curiosité, des voyages et des échanges, le plus ennuyeux des sujets de conversations. Les européistes nous ont dégoûtés d’être européens !

Pourtant, l’Europe n’a pas commencé à Bruxelles. Et si nous voulons exister demain, il est temps de reconnaître que nous ne sommes pas nés d’hier. Au commencement, il y eut le commerce, c’est-à-dire le courage, ou l’inconscience, d’entreprendre un long et périlleux périple, renforcé par le désir de voir du pays, de se rembourser des frais du voyage et, si possible, de faire un bénéfice. Les optimistes nomment cela l’aventure, les pessimistes, l’appât du gain. Arthur Rimbaud, après avoir miné le terrain poétique français, devint caravanier et traversa des déserts, un fusil à la main, la taille alourdie d’une ceinture pleine d’or : Rimbaud, l’une des plus grandes énigmes européennes d’Aden-Arabie !

« […] Je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. […] Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. […] Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève[2. Arthur Rimbaud : Mauvais sang, extrait d’Une saison en enfer.]. »

La transhumance des hommes et des marchandises entraîne toujours celle des croyances, des savoirs et des techniques. Les routes de la soie furent inaugurées avant Jésus-Christ par l’entreprenant peuple des Sogdiens, qui habitaient les riches vallées de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan, et bâtirent Samarcande. Ils portaient jusqu’à Rome l’étoffe précieuse produite par le Bombyx mori, ou bombyx du mûrier. Seuls les Chinois connaissaient le secret de sa chenille, le ver à soie, dont ils faisaient l’élevage. La soie, les épices, la Chine : voilà bien les valeurs sûres de la première mondialisation, fondée sur des produits de qualité et des compétences confirmées. Quelque 250 ans av. J.-C, les Celtes, guerriers et commerçants avisés, créateurs de bijoux magnifiques, maîtres du bronze et du fer, dominaient la France, l’Espagne, le Portugal, la Hongrie, et animaient des comptoirs sur le pourtour méditerranéen. Quant aux Vikings, ils ont sans doute posé le pied en Amérique du Nord peu de temps avant l’an mil. Quand ils ne faisaient pas jaillir la cervelle de leurs ennemis avec le fer de leur hache, ils discutaient volontiers avec ceux-ci le prix d’une étoffe ou celui d’une barrique de vin.

C’est en Europe que l’on vit les cathédrales implorer tout autant qu’honorer un Dieu de miséricorde. Leurs bâtisseurs n’accomplissaient pas seulement des miracles de foi, ils appliquaient des formules architecturales et en inauguraient quelques autres, qui les autorisaient à lancer vers le ciel des murs aussi droits, fermes et effilés que des flèches. On prétend parfois que les architectes, tailleurs de pierre, artisans, organisés en sociétés secrètes, tenaient une partie de leur savoir d’un enseignement très ancien, venu de l’Orient « compliqué et lointain », qu’ils savaient renouveler. Nous renvoyons à l’admirable témoignage de Villard, dit « de Honnecourt », ville du nord de la France dont il est originaire, au début du XIIIe siècle[3. Villard de Honnecourt : son « carnet », un manuscrit composé de feuilles de parchemin, avec des dessins et des notes, est conservé à la Bibliothèque nationale de France.]. Il fit son apprentissage de compagnon du bâtiment en allant de chantier en chantier, puis devint rapidement un architecte accompli, qu’on consulta jusqu’en Hongrie. Il nous a laissé un carnet de notes et de croquis, conservé à la Bibliothèque nationale. Pour certains, il accomplit l’idéal maçonnique (des francs-maçons). Sa curiosité, sa dextérité, son intelligence scientifique, la richesse de ses croquis annoncent peut-être Léonard de Vinci, mais signalent surtout la « grande clarté du Moyen Âge[4. La Grande Clarté du Moyen Âge, Gustave Cohen : livre fondamental !] ».

Les « Occidentaux » ne furent peut-être pas les premiers « transgresseurs » d’horizon, mais, après qu’ils se sont ébranlés, ils n’ont eu de cesse de reconnaître des territoires très éloignés. En 1249, une délégation représentant le roi de France Louis IX, conduite par André de Longjumeau, un dominicain, gagne la Mongolie. Néanmoins, c’est seulement après Charlemagne que les « Européens » se reconnaissent comme les membres d’une vaste communauté « culturelle ». Dans le « Discours préliminaire » qu’il rédigea pour la dernière édition de son poème La Bataille de Fontenoy, Voltaire écrit : « Les peuples de  l’Europe ont des principes d’humanité, qui ne se trouvent point dans les autres parties du monde ; ils sont plus liés entr’eux, ils ont des lois qui leur sont communes ; toutes les Maisons des souverains sont alliées ; leurs sujets voyagent continuellement, et entretiennent une liaison réciproque. Les Européens chrétiens sont ce qu’étaient les Grecs ; ils se font la guerre entr’eux ; mais ils conservent dans ces dissensions, d’ordinaire, tant de bienséance et de politesse, que souvent un Français, un Anglais, un Allemand qui se rencontrent, paraissent être nés dans la même ville[5. Voltaire : Le Poème sur la bataille de Fontenoy, gagnée par Louis XV, le 11 may 1745.] » Avant la Révolution, si les nations existent, le patriotisme demeure tout à fait étranger aux rapports entre les hommes. De ce point de vue, l’idéal de l’Européen, à cette époque, est incarné par le prince Charles-Joseph de Ligne, aujourd’hui de nationalité belge, mais, en son temps, d’essence trop aristocratique pour n’appartenir qu’aux princes : « J’ai six ou sept patries, Empire, Flandre, France, Espagne, Autriche, Pologne, Russie et presque Hongrie. […] Je pourrais presque aussi compter l’Écosse[6. « Je me suis bien trouvé d’être allemand en France, presque français en Autriche et wallon à l’armée. On perd de sa considération dans le pays qu’on habite tout à fait » : Lettre à la marquise de Coigny.] […]. » Quand M. Hollande entretient des relations rafraîchies avec M. Poutine, on évoquera la belle amitié qui unit notre prince et Catherine de toutes les Russies. Généreuse avec ceux qu’elle aimait, la tsarine fit don à son béguin au sang bleu de la Tauride[7. La Tauride n’est autre que la presqu’île de Crimée, et Iphigénie en Tauride, un opéra classique de l’Allemand Christoph Willibald Gluck.]. Ils s’y rendirent ensemble, au cours d’un voyage extravagant.

Puisque nous sommes en Russie, restons-y, dans la compagnie de Pierre le Grand, qui voulut que son empire se tournât vers l’Europe, alors que beaucoup préféraient qu’il regardât vers l’Asie. Il voyagea souvent incognito dans cette Europe qu’il admirait : Amsterdam, où il se fit charpentier de bateau, Londres, l’Allemagne, Vienne. En 1717, il se trouva à Paris, après la mort de Louis XIV. Le séjour de ce colosse de plus de deux mètres, aux manières brusques de grand seigneur de la Neva, nous est connu par le récit très détaillé qu’en fait Saint-Simon, l’admirable scribe-concierge de Versailles. « […] Il était allé dès huit heures du matin voir les places Royale, des Victoires et de Vendôme, et le lendemain il fut voir l’Observatoire, les manufactures des Gobelins et le Jardin du Roi des simples. Partout là il s’amusa beaucoup à tout examiner et à faire beaucoup de questions. […] Le vendredi 14, il alla dès six heures du matin dans la grande galerie du Louvre voir les plans en relief de toutes les places du roi, dont Asfeld avec ses ingénieurs lui fit les honneurs. […] Il visita ensuite beaucoup d’endroits du Louvre, et descendit après dans le jardin des Tuileries. […] On travaillait alors au Pont-Tournant. Il examina fort cet ouvrage, et y demeura longtemps. […] Le 16 mai, jour de la Pentecôte, il alla aux Invalides, où il voulut tout voir et tout examiner partout. Au réfectoire, il goûta de la soupe des soldats et de leur vin, but à leur santé, leur frappant sur l’épaule, et les appelant camarades. […] Il vit tout Versailles, Trianon et la Ménagerie. […] s’amusa fort tout le jour à Marly et à la machine. […] Mardi le 1er juin, il s’embarqua au bas de la terrasse de Petit-Bourg pour revenir par eau à Paris […] et il voulut passer sous tous les ponts de Paris. » Il quitte Paris le 20 juin fort heureux de son séjour, mais Saint-Simon note ceci, qui peut passer pour prémonitoire : « Le luxe qu’il remarqua le surprit beaucoup ; il s’attendrit en partant sur le roi et sur la France, et dit qu’il voyait avec douleur que ce luxe la perdrait bientôt. »

Les Anglais éprouvent pour l’Europe des sentiments… contrastés. Ce n’est pas le lieu de les juger. En revanche, on notera qu’ils sont à l’origine d’une tradition européenne de formation de l’esprit destinée aux classes supérieures, puis reprise par les artistes. Inventé à la fin du XVIIe siècle, le Grand tour connut une immense vogue au siècle suivant. C’était un voyage d’initiation sur le continent, principalement en Italie, patrie des arts et du goût. Un Anglais bien né se devait d’avoir visité Florence, Rome, Naples et Venise. À l’évidence, cela s’adressait aux garçons, mais on connaît au moins un exemple d’une Anglaise attirée par les lointains, et qui en ramena le plus savoureux des récits par lettres[8. Lady Mary Wortley Montagu : Je ne mens pas autant que les autres voyageurs, Payot.]. Lady Mary Wortley Montagu accompagne son ambassadeur de mari… à Constantinople. De 1716 à 1718, l’Anglaise sur le continent connaît tous les périls d’un très long voyage jusqu’au Bosphore, qui lui fait traverser la France, sous la Régence, l’Autriche, la Hongrie, frôler des précipices et, enfin, s’émerveiller (le mot n’est pas trop fort) de l’« exception culturelle » turque. Lady Mary, loin de s’effrayer du voile que portent les femmes, lui trouve au contraire bien des avantages. N’est-il pas le gage de la plus grande tranquillité des dames dans l’espace public ? Qu’on ne compte pas sur elle pour vilipender la société musulmane, à laquelle elle trouve bien des attraits. Si jamais quelque jour la Turquie est admise au sein de l’Europe, elle le devra aussi à la belle Anglaise.

André Fraigneau eut la malencontreuse idée, un jour de 1941, de prendre un train en compagnie de Marcel Jouhandeau, Robert Brasillach, Abel Bonnard, Pierre Drieu la Rochelle, Ramon Fernandez et Jacques Chardonne. Ces excellents écrivains français répondaient à une gracieuse invitation du bon Joseph Goebbels, maître de la propagande nazie. On s’étonnera toujours que des esprits d’un tel raffinement aient pu se laisser prendre à des combinaisons aussi dangereuses. Fraigneau, fort heureusement sorti du purgatoire par les « Hussards », revint à la littérature. Les éditions du Rocher ont publié en 2005 Escales d’un Européen, un recueil d’articles parus dans des revues. Il s’agit surtout de réflexions sensibles, amusées, savantes sans pédanterie, d’un flâneur salarié. Le regretté Pol Vandromme (1927-2009), qui aimait les réprouvés talentueux, a agrémenté ce livre d’une préface lumineuse, pleine de fantaisie, et cruelle avec justice contre l’esprit d’un temps (les années 1950), où régnaient l’esprit de sérieux, l’engagement, et la dénonciation : « Fraigneau [ignore] les sermons de Combat, le soliloque de Camus dans L’Étranger, le pataquès énigmatique de Sartre dans L’Être et le Néant, la poésie costumée d’Aragon qui habille le déserteur Thorez aux couleurs de la France patriote. » C’est un Français, qui se sent partout chez lui en Europe. Il ne porte qu’un maigre bagage de souvenirs, d’émotions, de mélancolie, un touriste, si l’on veut, mais sur le modèle du romancier selon Stendhal : il observe les alentours un miroir à la main, pour mieux s’y retrouver. Chez Fraigneau, l’Europe est encore une fête de l’esprit, un parcours initiatique, un retour sur des traces effacées, encore plus difficilement identifiables aujourd’hui que les mots, les références, les connaissances légères, gracieuses, nous font défaut. Il nous entraîne, l’esprit d’enfance en bandoulière, toujours prêt au pique-nique, à la chasse aux papillons et aux ombres, au saut dans les flaques. Du doigt, il désigne le parc Monceau, à Paris, la Haute-Auvergne, les toits de Bruxelles, les rives du Rhin, un masque du carnaval de Bâle, l’Acropole d’Athènes, la brume de Venise. Et même en Amérique, il n’oublie pas Goethe : la ville de Middletown lui rappelle Weimar.

Las ! Nous ne lisons plus Fraigneau et nos billets de banque ne rappellent rien. Nous sommes devenus des Européens aux semelles de plomb, et nous écrasons sous nos pas les dernières preuves du passage des hommes aux semelles de vent.[/access]

*Photo : Anne-Louis Girodet-Trioson, L’Enlèvement d’Europe.

Reviens,Vautrot, reviens !

5
arbitre veutrot football

arbitre veutrot football

Il n’y aura donc pas d’arbitre français à la prochaine coupe du monde de football au Brésil, en juin prochain. Il est loin, le temps où Michel Vautrot et Joël Quiniou représentaient avec talent le sifflet tricolore dans les grandes compétitions internationales. On pourrait en conclure hâtivement que l’arbitrage national est au niveau du championnat de France de ligue 1 : en constante régression depuis des années. Après tout, pourquoi s’étonnerait-on d’un piètre niveau arbitral dans une compétition qui flirte de moins en moins avec l’excellence ? Nos joueurs auraient ainsi les arbitres qu’ils méritent. Mais cette déduction nous ferait passer en grande partie à côté de la question.

Petit retour en arrière : dans les années 80, les clubs français ne brillaient guère davantage qu’aujourd’hui dans les compétitions européennes. Cela n’empêchait pas nos voisins de nous envier nos meilleurs arbitres. D’autre part, des arbitres ressortissants de championnats plus modestes que la Ligue 1 fouleront les pelouses brésiliennes cet été. Il faut bien s’y résoudre : la FIFA, après l’UEFA, ne fait qu’acter la situation catastrophique de l’arbitrage français.

Voilà en effet une quinzaine d’années que le sifflet national est en crise. La Fédération française de football en est coupable. Elle a bouté hors des instances le symbole de notre arbitrage, Michel Vautrot, l’a humilié, traîné dans la boue, alors que les instances internationales, qui connaissaient sa (haute) valeur, lui maintenaient leur confiance. Il y a quelques années, un arbitre français, par ailleurs policier dans le civil, était convaincu de tricherie. Le monsieur avait réussi à entrer dans le système informatique de l’UEFA et avait traficoté ses notes, un peu comme un élève de seconde pourrait tenter de le faire dans son lycée. Il a logiquement été éjecté des compétitions européennes. Michel Vautrot, qui s’occupe justement de l’arbitrage auprès de l’instance suprême du foot européen, ne couvre pas, à raison, ces honteux agissements. La fédération française choisit le tricheur. Et préfère disgracier celui qui dit la vérité. Il y a quatre ans, Nicolas Sarkozy, président de la République, le réhabilite au plus haut niveau de l’Etat, en le décorant personnellement de la Légion d’honneur. Mais cela ne suffit pas à convaincre les instances du foot français de le réintégrer dans leurs structures. La Fédération s’acharne à faire confiance à la Direction nationale de l’arbitrage, sans en changer les membres, lesquels font le pari de miser principalement sur la préparation athlétique. Mais surtout, elle continue de faire confiance à ceux qui s’étaient débarrassé de l’importun. Les pyromanes sont devenus pompiers, avec les résultats qu’on connaît. Non seulement, ils ont chassé notre meilleur atout formateur, mais ils se sont montrés incompétents, alors que Michel Vautrot conseille et forme aujourd’hui des arbitres aux quatre coins du monde, parfois pour prendre la place des Français dans les compétitions internationales.

Il faudra du temps au sifflet français pour remonter la pente, tant la formation des arbitres nationaux a été mené en dépit du bon sens depuis tant d’années. Mais le plus tôt sera le mieux pour prendre les bonnes décisions. Noël Le Graët, président de la FFF, n’a qu’une seule chose à faire, rappeler Vautrot pour le conseiller. Certains devront manger leur chapeau mais qu’importe ! L’heure n’est plus au câlinage des susceptibilités mal placées.

*Photo : atyourdoorpt.

Ukraine : Y a-t-il encore un pilote dans la révolte ?

8
kiev revolution violence

kiev revolution violence

« On résistera et si nécessaire, on attaquera » était l’expression retenue par Le Monde hier pour résumer l’état d’esprit des manifestants de Kiev. Le vocabulaire guerrier est de mise, bien loin de l’évocation du « sitting pacifique place Maïdan », pour dépeindre le mouvement ukrainien actuel. Les médias locaux ne parlent plus de « manifestants » mais de contestataires « enragés ». Les opposants, donc, se lèvent et prennent les armes.

Le combat s’envenime, s’étend et se déplace. La rue Grushenki (hautement symbolique puisqu’elle mène à toutes les institutions gouvernementales) est devenue la nouvelle zone d’affrontement principale.
De leurs faucilles, les Ukrainiens forgent des lances et des épées. Depuis deux mois, on pouvait déjà voir les manifestants brandir des haches, des pelles, des massues, des lames et même des râteaux, bref tous les outils du paysan. Les pelles recourbées, particulièrement utiles pour renverser les boucliers des policiers, et les catapultes, montées de bric et de broc, ne sont plus que des accessoires au côté des traditionnels cocktails Molotov. De nombreux commentateurs parlent désormais de « guérilla ».

Le temps des négociations est passé. Sur place, un correspondant du journal russe indépendant Novaya Gazeta (où officiait Anna Politkovskaïa) avoue son incompréhension face au changement de situation : « Je viens pour comprendre les exigences de cette nouvelle révolution furieuse. Mais la seule chose que je comprends, c’est que toutes les exigences sont restées à Maïdan. Il n’y a, à Grushenki, plus de patience, seulement des nerfs à vif. »

«Les dirigeants des partis d’opposition Klitschko et Iatsenyuk sont totalement dépassés par cette violence qu’ils ne souhaitaient pas. « Ce n’est pas notre plan ! » hurle sans succès Iatsenouk dans un mégaphone, « Nous vous demandons de ne pas tomber dans la provocation ! ». Klitschko, lui, a bien du mal à se faire entendre d’un côté et de l’autre des barricades, d’après la correspondante Olga Mussafirova. Son charisme semble écorné. Certains le rejettent comme un vendu et le lui font bien comprendre en lui projetant le contenu d’un extincteur à la figure.

Le directeur du Centre d’études sociales ukrainien , Rostislav Ishenko, expose le problème : « Klitschko et Iatsenyuk n’en ont pas encore conscience mais ils se retrouvent dans le même bateau que le Président Ianoukovitch. Quand le gouvernant sera renversé, ils s’en prendront aux représentants de l’opposition. Ils ne veulent aucun leader sur leur dos et aucune négociation sur la table, ni avec l’Ouest, ni avec l’Est. »
C’est à se demander s’il y a un pilote dans cette révolte. Bien sûr, le peuple ukrainien est à bout. L’économie du pays ne surmonte pas la fracture entre l’Est russophile et l’Ouest occidental. La corruption gangrène toute l’activité financière du pays. L’abandon des négociations avec l’Europe, l’achat de la collaboration par la Russie, le durcissement jusqu’à la censure du régime de Ianoukovitch explique le ras-le-bol des citoyens ukrainiens. Malgré tout, il a fallu quelque chose de plus pour passer de la contestation à la révolte populaire.

D’après de nombreux journalistes, l’arrivée de groupuscules ultranationalistes tels que « Marteau blanc »,« Secteur juste » ou encore « Patriote d’ Ukraine » serait la cause de la radicalisation du mouvement. Ils auraient cherché volontairement, en distribuant des armes, à faire monter la violence.
Il y a aussi une idée populaire selon laquelle « c’est maintenant ou jamais », comme l’a crié l’un des chefs de l’opposition Sergeï Koba. Le peuple doit saisir sa « dernière chance ». Après l’échec de la révolution orange et de la manifestation de Maïdan, pacifiques, le peuple de Kiev, désabusé et hors de lui, veut faire couler le rouge dans l’orange.

*Photo: Sergei Chuzavkov/AP/SIPA.AP21512263_000006.

Guaino se fâche et se lâche

23
henri guaino ump

henri guaino ump

Que Henri Guaino me pardonne, mais je trouve cet ancien homme de l’ombre bien trop sentimental et à fleur de peau pour survivre dans le monde politique. La télévision se montre souvent impitoyable avec le député des Yvelines, tantôt colérique, tantôt naïf, souvent victime de ses propres excès et de la roublardise voire de la malhonnêteté de ses contradicteurs.

Mais il arrive que cet objet politique non identifié nous gratifie de moments de grâce, comme dirait NKM, des moments où la com’ et la langue de bois laissent place à la sincérité et la franchise, offrant au téléspectateur une vraie bouffée d’oxygène.

Ce fut le cas avant-hier, lorsque Guillaume Durand recevait l’ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy  dans son émission co-diffusée par Radio Classique et LCI. Henri Guaino a profité de cette tribune pour dire tout le mal qu’il pensait des dirigeants de l’UMP et de leur soutien à François Bayrou pour l’élection municipale de Pau. Guaino en a marre de ce parti qui fonctionne de manière « clanique », où « chaque clan et chaque écurie avancent ses pions », où « on se partage les postes dans le dos de tout le monde ». « Qui ? », interroge Durand. « Copé, Fillon, Juppé. C’est extravagant, il faut que tout le monde le sache, et je vais l’écrire au Président Copé […], pour renouveler le bureau politique, on se partage les postes entre partisans de Copé, de Fillon et de Juppé, auxquels on ajoutera accessoirement (sic) Bruno Le Maire et Xavier Bertrand, on file en douce une liste unique au conseil national pour qu’il l’avalise, et voilà ! Circulez, y a rien à voir ! »

Guillaume Durand a soudain la bonne idée de lui causer de l’Aquitaine. Cela tombe bien, Juppé a l’air encore plus dans le viseur que Copé et Fillon. Cela continue de plus belle. « Alain Juppé a décidé d’emblée de soutenir François Bayrou. Je le dis aussi : les principautés indépendantes ont disparu de France depuis longtemps. Donc l’Aquitaine n’est plus une principauté, si mes souvenirs sont exacts, depuis le XVe siècle. Donc, il n’y a plus de duc d’Aquitaine. ». Quelques secondes plus tard, il lâche le morceau « moi, je déteste les postures en politique ». On l’avait bien compris, et on se régale. Il poursuit sur le pacte de responsabilité, dont Durand lui fait remarquer que certains de ses amis l’ont approuvé : « ça les regarde, c’est une absurdité ». « Ils ont approuvé le tournant », rétorque le journaliste. « Quel tournant ? […] Y’a eu le CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) ».

Et Guaino de détailler, en le dispersant façon puzzle, comment le gouvernement en est arrivé cahin-caha à cette fameuse suppression des cotisations familiales puis de conclure : « c’est n’importe quoi ! Ce qu’a raconté le Président de la République n’avait aucun sens. ». Guillaume Durand s’arrête : «  je vous connais un peu ; il n’y a pas de sentimentalisme dans tout ça ? ». On y est. Retour de service : «  parce qu’il ne faut pas de sentiments en politique ». Non, Henri. Tu devrais quand même commencer à t’en apercevoir. Lorsque Durand fait remarquer à son invité que l’émission touche à sa fin, ce dernier ajoute : « C’est dommage on n’a pas parlé de Lamassoure ! ». D’habitude, c’est plutôt le journaliste qui essaie de pousser le politique à  taper sur ses petits camarades. Là, il a oublié de le faire et l’invité réclame du temps de parole en rab !

À propos de la désignation d’Alain Lamassoure comme tête de liste en Ile-de-France pour les élections européennes, il dégaine : « C’est inacceptable ! ». Il ajoute « J’ai beaucoup de respect pour ses convictions fédéralistes, mais ça n’est pas du tout ma ligne politique […] Le mettre en tête de liste conduit à faire incarner la ligne politique de l’UMP – parce que c’est quand même la liste la plus importante dans la région la plus importante – par quelqu’un qui a des idées aux antipodes de ce que pensent la plupart des militants de l’UMP, la plupart de ces élus et, disons-le, la plupart des Français ». Et puisque tout le monde fait désormais ce qu’il veut dans ce parti, Guaino conclut : « Je ne soutiendrai pas une liste conduite par Monsieur Lamassoure […] Et c’est la meilleure chose que je puisse faire pour l’UMP parce que je serais tenté de faire campagne contre ! »

Franchement, une intervention comme celle-ci, quels que soient ses convictions, on en redemande ! À défaut de peser à l’UMP, Guaino a le mérite de nous offrir quelques grands moments de télé. Cela nous change de ceux qui promettent d’arrêter la langue de bois, pour nous en faire ingurgiter jusqu’à la nausée.

Casque de Closer : l’essentiel et l’accessoire

16

Dommage que l’affaire Closer ait éclaté juste après les fêtes : la publication par l’hebdo people de photos d’un passager de scooter devant une porte a en effet déclenché une ruée d’acheteurs vers le casque du paparazzé. Le fashioniste buzzophile étant grégaire par définition (ou par bêtise, hein), bien des consommateurs qui ne savent plus quel cadeau original offrir à leurs proches, auraient pu, grâce à cette idée trop fun s’épargner un casse-tête – ce jeu de mot pitoyable est offert par la maison.

Plus sérieusement –quoique- le fameux casque de la marque Dexter porté par le monsieur aux chaussures noires dans la rue présumée du Cirque (on ne prend jamais assez de précaution et donc on doit se couvrir aussi quand on écrit), ce casque donc, a explosé ses ventes, comme l’explique triomphalement à la Voix du Nord, Thomas Thumerelle, PDG de Motoblouz.com, l’entreprise du Pas-de-Calais qui commercialise l’objet en question : « En 24 heures, un millier d’exemplaires a été vendu. D’ordinaire, il nous faut 10 à 15 jours. Il était soldé à 199 € au lieu de 300.»

L’avisé PDG s’est d’ailleurs fendu d’un encart publicitaire dans la presse nationale qui a décuplé le buzz, inspirant au passage des maints commentaires aussi téléphonés que sous informés.

Nombre de commentateurs-humoristes ont félicité le porteur du casque de relancer ainsi l’industrie tricolore du casque. En oubliant simplement de préciser que l’accessoire en question est 100% made in China.

L’Europe a besoin d’une pause

28
ue crise merkel

ue crise merkel

La crise de l’Europe, ce n’est pas seulement la croissance en berne, la dette publique qui explose, le chômage de masse au sud, les déséquilibres entre une Allemagne qui accumule les excédents et les autres les déficits. La crise de l’Europe touche à l’idée même de construction européenne. C’est une crise politique, existentielle, qui vient de la superposition de trois modèles, trois visions de l’Union qui désormais ne peuvent plus cohabiter. Le modèle d’origine était celui de la France, qui y voyait le moyen de perpétuer ses ambitions et d’assurer la paix sur un continent ravagé par les guerres. Si les tenants de cette « Europe à la française » hésitaient entre l’approche fédérale ou la confédération d’États-nations, tous la concevaient comme une puissance face aux empires américain et soviétique. Les Français ne se sont jamais résignés à abandonner cette idée. Or, la chute du mur de Berlin a modifié radicalement les rapports de force.[access capability= »lire_inedits »]

À cette vision française s’est superposée, tout naturellement, l’Europe ultra-libérale des Anglo-Saxons. Après la victoire sur le communisme, le projet européen devait logiquement, en associant le maximum de pays, se convertir en une simple zone de libre-échange. Une Europe où chacun gardait sa personnalité, sa langue, ses institutions, voire sa monnaie, mais qui ne devait en aucun cas s’ériger en concurrent des États-Unis. Plus de préférence communautaire, pas de politique industrielle, l’ouverture totale des marchés publics à tous. Ce modèle, devenu l’idéologie dominante à Bruxelles, cohabite depuis une quinzaine d’années avec l’ordo-libéralisme allemand[1. Élaborée dans l’entre-deux guerres, cette doctrine s’appuie sur une conviction éthique, voire religieuse : « Enfant de Dieu, créé à son image, l’homme doit être profondément libre. Libre de créer, libre d’entreprendre, libre de choisir ses clients, libre de choisir les produits qu’il consomme. Enfant de Dieu, il doit aussi utiliser cette liberté au service du bien commun. » (La Cité humaine, Wilhelm Röpke)] c’est-à-dire, dans les faits, l’économie sociale de marché, modèle sur lequel CDU et SPD s’accordent, dès lors qu’il permet à l’Allemagne de produire le maximum de richesses… pour ses ressortissants. Au fil des ans, libéraux anglo-saxons et ordo-libéraux allemands se sont de facto partagés les rôles. Aux uns d’organiser, à coups de directives, la concurrence, la fin des monopoles publics et l’Europe ouverte à tous vents au nom du libre-échange et de la défense du consommateur. Et de préparer l’élargissement et les traités commerciaux avec les pays tiers. Aux autres d’imposer les règles macro-économiques qui ont si bien réussi à l’Allemagne. Celle-ci a, au fil des ans, mis la main sur tous les postes qui comptent en matière économique et monétaire. Elle contrôle le système, impose ses choix et bloque les rares décisions communautaires qui pourraient nuire à ses industriels (panneaux solaires, normes antipollution dans l’automobile, etc.).

Ces deux conceptions de l’Europe ont pris le pas sur la vision d’origine. Certes, les Allemands ont accepté la monnaie unique, dès lors qu’elle se faisait selon leurs règles, tandis que les Britanniques restaient en dehors. Mais les uns et les autres ont été d’accord pour que la concurrence sociale et fiscale devienne la règle en Europe. Ce que les dirigeants français, de droite comme de gauche, n’ont pas su, ou pas voulu voir. Concurrence sociale, puisque la libre circulation des travailleurs a permis aux entreprises, notamment allemandes, d’utiliser la main-d’œuvre de l’Est aux conditions de ses pays d’origine. Concurrence fiscale, dès lors que le Luxembourg, l’Irlande et les Pays- Bas ont offert aux multinationales et au système financier l’optimisation de leurs profits.

Au fond, Britanniques et Allemands ne seraient pas mécontents de voir perdurer cette Europe-là, les uns continuant à prendre ce qui les arrange et à laisser ce qui les dérange, les autres parce qu’ils sont devenus la puissance dominante : l’Europe a désormais un visage, celui d’Angela Merkel, et une capitale, Berlin. Ni les uns ni les autres n’ont envie que cela change pour on ne sait quelle utopique Europe fédérale et solidaire. Contrairement aux élites françaises, eux savent que l’idée d’une nation européenne a été définitivement enterrée sous les décombres du mur de Berlin et l’élargissement.

Pour calmer les inquiétudes des pays du sud et de la France, l’Allemagne est, certes, prête à faire quelques gestes. Un peu plus de consommation intérieure, un SMIC, quelques projets communs d’infrastructures ; et un peu de souplesse dans l’application de la rigueur budgétaire : Berlin peut même laisser une certaine marge de manœuvre à Mario Draghi pour la gestion, au jour le jour, de la BCE. L’Allemagne qui, grâce à l’élargissement, dispose d’une majorité au sein du Conseil des ministres européen, peut lâcher un peu de lest. D’autant que, depuis le début de la crise, elle a redéployé ses exportations. En 2007, les deux tiers de ses 200 milliards d’euros d’excédents commerciaux étaient réalisés avec l’UE, notamment avec la zone euro. En 2013, elle engrange toujours 200 milliards d’excédents… mais elle en doit les trois quarts à ses échanges extra-européens.

La République fédérale est désormais une puissance mondialisée, beaucoup moins dépendante de la croissance que les autres Européens : sa population diminuant, son PIB par tête augmente mécaniquement alors qu’il baisse en France. Pas question en revanche de mutualiser les dettes, notamment à travers les eurobonds, ou une Union bancaire élargie. L’opinion allemande ne le supporterait pas. Il y a deux ans, pour calmer les critiques, y compris en Allemagne, qui dénoncent cette « Europe allemande » et réclament plus de fédéralisme et de solidarité, Angela Merkel a exposé son plan dans un entretien à cinq journaux européens. « Au fil d’un long processus, nous transférerons davantage de compétences à la Commission, qui fonctionnera alors comme un gouvernement européen pour les compétences européennes. Cela implique un Parlement fort. Le Conseil qui réunit les chefs de gouvernement formera, pour ainsi dire, la deuxième chambre. Pour finir, nous avons la Cour européenne de justice comme Cour suprême. Cela pourrait être la configuration future de l’Union politique européenne. » Il s’agit tout simplement de la transposition à l’échelle européenne du modèle allemand.

Au sein de ce Parlement, le poids de l’Allemagne et de ses alliés sera prépondérant. Tout comme il le serait, grâce à ses alliances au sein de la deuxième chambre, sorte de Bundesrat. Ce projet, la France aurait peut-être pu y souscrire, il y a une quinzaine d’années, lorsque son économie était au même niveau que celle de l’Allemagne, que son influence en Europe était encore forte, et que l’UE n’avait pas encore totalement cédé aux sirènes libre-échangistes.

On peut accepter des abandons de souveraineté quand on est fort, jamais quand on est affaibli. Il est donc de notre intérêt de marquer une pause dans les réformes institutionnelles, l’élargissement, et la multiplication des traités de libre-échange, notamment avec les États-Unis. Et au fond, c’est ce que demandent les peuples. La crise et nos erreurs stratégiques nous obligent à nous réformer. Mais il n’y aura pas de réformes si les sacrifices demandés aux populations sont immédiatement annihilés parce qu’on a fait entrer dans l’Union des pays à bas coût de main-d’œuvre, ou que l’on a offert un monopole aux multinationales américaines dans des secteurs d’avenir liés aux technologies numériques. Cette pause doit être utilisée pour mettre en œuvre les réformes d’un système de protection sociale inadapté au XXIe siècle et discuter avec nos partenaires actuels d’un minimum d’harmonisation fiscale. Il faudrait également revoir les compétences de la Commission et redéployer le budget européen avec moins de dépenses de fonctionnement et de fonctionnaires et plus d’investissements d’avenir.

Les opinions publiques aimaient l’Europe quand elles avaient le sentiment qu’elle était à l’origine de réalisations concrètes – de la facilité de circulation à Erasmus en passant par les grands projets industriels, comme Airbus ou Ariane. Il est indispensable de relancer de grands programmes à géométrie variable auxquels participeront ceux qui le souhaitent. L’énergie peut devenir le projet fédérateur de demain, mais aussi l’Europe des télécommunications, avec la gestion des métadonnées. Pourquoi ne pas faire émerger des concurrents à Amazon et à Google, comme l’ont fait les Chinois avec Alibaba ?

Bref, l’Europe doit se ressourcer. Quant à l’euro, il faut être pragmatique. Sa création fut une erreur historique, ses promoteurs ayant oublié que la nation précède la monnaie et non l’inverse. Or, la nation européenne n’existe pas. Ce qui existe, en revanche, c’est une confédération d’États- nations, qui avaient des monnaies nationales et une monnaie commune, l’écu. L’idéal serait de revenir à cette situation. Cela permettrait, au passage, de procéder à des réajustements monétaires à l’intérieur de la zone euro.

Une telle évolution ne peut se faire qu’avec le consentement de tous les acteurs. Seulement, ce n’est pas l’intérêt des Allemands qui profitent d’un euro fort. Pourtant, la crise de l’euro est rampante, structurelle même. Si l’on veut éviter un éclatement brutal, la BCE doit se préoccuper plus du taux de change et moins de l’inflation. Et au niveau des États et de Bruxelles, il faut que les fameux critères de Maastricht, notamment celui des 3 % de déficit public, prennent en compte d’autres paramètres, par exemple en excluant du calcul les dépenses militaires et les grands projets d’investissement.

On parle beaucoup d’une « Europe des cercles concentriques ». Le concept n’est pas nouveau. Dans le contexte actuel, mieux vaut l’appliquer sans le dire. Il s’agit, en fait, de revenir à une Europe à la carte, où l’on fait avancer les projets parce que chacun des participants y trouve son compte et où, par ailleurs, on n’hésite pas à utiliser son droit de veto ou à pratiquer la politique de la chaise vide. Les intérêts de la France ou des pays du sud ne sont pas toujours les mêmes que ceux de l’Allemagne ou des pays du nord de l’Europe. Les rapports avec la Russie, l’Afrique ou le Proche-Orient sont différents. Sans parler des relations avec les États-Unis ou la Chine. Dès lors, toute idée de défense et de diplomatie commune est vouée à l’échec. Sauf à devoir admettre demain que la France abandonne sa force de frappe, son siège à l’ONU, la francophonie – bref les derniers attributs qui font encore d’elle une puissance qui compte.[/access]

*Photo: umaka09.

 

Le Front de gauche va mieux, merci Hollande !

188
melenchon laurent front gauche

melenchon laurent front gauche

Le Front de gauche va mieux : il n’est pas allé au cimetière à pied. En tout cas, il va un peu mieux.  Pour commencer, Pierre Laurent, secrétaire national du Parti Communiste et Jean-Luc Mélenchon, co-président du Parti de gauche se sont rencontrés le 17 janvier dans un restaurant des Buttes-Chaumont. Un restaurant, quand il y a de l’eau dans le gaz dans un couple, ce n’est pas une mauvaise idée, ça permet de se retrouver ailleurs et se rappeler pourquoi on s’aime, au fond, malgré les vicissitudes du quotidien. De toute manière, il était inconcevable de se rencontrer Place du Colonel-Fabien, chez les communistes. Mélenchon n’aurait pas voulu, et il était déjà assez énervé comme ça. Ensuite, autre signe de convalescence, le groupe Front de Gauche à l’Assemblée Nationale va refuser comme un seul homme de voter la confiance au gouvernement sur le « pacte de responsabilité ».

Il faut inlassablement rappeler parce que ce ne sont pas les médias qui feront de la pédagogie là-dessus car c’est moins sexy que Julie Gayet,  que le Front de gauche n’est pas un parti, c’est une alliance électorale portée par un programme commun, L’Humain d’abord, toujours disponible chez Librio au prix de 2 euros.

Je précise ça pour les curieux ou les adorateurs de Tina (There is no alternative), qui pensent qu’il n’y a pas d’idées et de propositions autres que celles d’une soumission définitive et sans conditions au libéralisme et à l’Europe, telle qu’elle ne se construit pas.

Si l’idée un peu folle vous en prenez, vous ne pourriez  pas adhérer directement au Front de gauche. Il faudrait choisir entre le PCF de Pierre Laurent, le PG de Mélenchon, Ensemble de Clémentine Autain, Gauche Unitaire de Christian Picquet et quelques autres organisations issues de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la gauche radicale.

Cela peut paraître compliqué, voire ridicule, cette galaxie d’organisations. C’est que contrairement aux simplifications médiatiques, les idées du Front de Gauche ne sont pas des éructations tribuniciennes, que chaque mouvement a son histoire propre, sa culture. Pour aller vite, cette propension à la scissiparité à la gauche de la gauche (« deux trotskistes, trois tendances ») qu’il est de bon ton de railler est surtout la preuve que pour les militants des organisations en question, les idées sont plus importantes que les éventuels succès électoraux et qu’il vaut mieux perdre des élections que son âme. Quand on a un corpus idéologique solide, on préfère rompre que de rester ensemble pour de mauvaises raisons, comme ces couples, justement, qui ne vont plus au restaurant en amoureux mais font semblant à cause des enfants. Par exemple, ce n’est pas au Front de gauche, que l’on trouvera un François Bayrou qui a appelé à voter Hollande en 2012 et accepte le soutien de Jean-François Copé pour conquérir la mairie de Pau en 2014.

Autre  rappel utile, Mélenchon n’est pas le chef du Front de gauche. Il en a été le candidat pour l’élection présidentielle. Le problème, quand on est dans une Vème république où l’on continue de croire, par une forme de pensée magique, que la présidentielle, c’est la « rencontre du peuple et d’un homme », il est difficile de ne pas procéder à l’identification des deux. C’est bien pour cela que le Front de gauche souhaite une VIème république où le Parlement retrouverait un rôle prééminent et où un homme seul cesserait de compter davantage que les idées qu’il porte. En plus, ça éviterait aux citoyens-électeurs ces éternelles désillusions devant les trahisons du Président qui oublie son programme à peine élu au nom du principe de réalité, ou de que l’on nous présente comme la réalité. Dernier exemple en date, la conférence de presse de François Hollande, le 14 janvier, qui a dû faire hurler de plaisir le FN tant cela confirme ses propos sur « l’UMPS ».

Pourquoi le Front de gauche allait moins bien ces derniers temps ? À cause des élections municipales. Alors que le but du Front de gauche est de créer une force autonome sur la gauche du PS et, à terme, de le dépasser comme en Grèce où Syrisa a renvoyé le PASOK au rôle de supplétif de la droite pour devenir la première force de gauche.

En France, on en est loin, c’est le moins qu’on puisse dire. Alors que le PG de Mélenchon qui est un parti récent refuse tout accord avec le PS, le PCF qui dispose encore de nombreux maires et élus dans de vieilles alliances locales avec les socialistes, a décidé dans certains cas de les reconduire. Et notamment à Paris, ce qui a mis en fureur Mélenchon. Paris est le centre du monde, dans tous les domaines, et pour la gauche de la gauche aussi. Peu importe que dans de nombreuses villes, y compris des grandes comme à Lille, le PCF ait rompu avec le PS, l’exemple de Paris fait tâche. Que le PCF ait voulu sauver des élus, c’est évident. Il faut le comprendre aussi, le PCF : grâce au Front de Gauche et à la belle campagne de 2012, il a retrouvé des couleurs, une audience et des adhésions mais depuis 2008, date de la création du FDG, malgré les jolis scores aux Européennes et aux Régionales de 2009 et 2010, il a quand même perdu des sièges car en bon camarade, il a partagé les places avec ses nouveaux copains.

Pierre Laurent a donc estimé assez sagement pour ces municipales que s’il y avait une stratégie nationale d’opposition à la politique de François Hollande, il n’était pas inutile parfois de « rassembler les forces de gauche pour mettre en œuvre, au plan local, des politiques utiles aux populations». Pragmatisme et dialectique, sans doute, mais on sait que ceux qui ont les mains trop blanches n’ont plus de mains.

Jean-Luc Mélenchon a assez mal pris la chose. Il faut le comprendre, lui aussi. Il se voyait déjà en haut de l’affiche, « en dix fois plus gros que n’importe qui son nom s’étalait ». C’est le syndrome Vème république, encore une fois. Ayant instrumentalisé les médias autant qu’ils l’ont instrumentalisé, Mélenchon a oublié les sages paroles de l’Internationale « Il n’est pas de sauveur suprême. » Il a par exemple fait un très gros caprice mal compris de ses propres militants, en décembre, lors du congrès du PGE (parti de la gauche européenne) à Madrid dont Pierre Laurent a été réélu président. Il a refusé de prendre part au vote et a décidé de se mettre en congé du PGE. Là, on a vraiment cru que c’était la fin.
Et puis le ton s’est radouci, de plus en plus, jusqu’à cette rencontre des Buttes Chaumont dont tout le monde est ressorti raisonnablement optimiste. C’est que personne, au Front de gauche, n’a intérêt à voir disparaître cette alliance. Pour des raisons pratiques : aucune chance de retrouver cinq députés européens en mai si tout le monde part sur des listes séparées et aussi, plus nobles, pour des raisons politiques : l’union est le seul moyen, même si c’est difficile, de concurrencer le Front National qui a siphonné le programme du Front de gauche en le pimentant avec ces vieilles épices démagogiques que sont l’immigration et la sécurité, ou plutôt le sécuritarisme.

Le Front de gauche peut aussi dire merci à François Hollande. La conférence de presse présidentielle a montré que les électeurs de gauche, y compris une bonne partie des socialistes, étaient orphelins et que la place existait pour ce que Mélenchon a appelé une « opposition de gauche. »
Et une opposition de gauche, par les temps qui courent, ce n’est pas du luxe face à un autre programme commun économique, celui qui est partagé par les socialistes et l’UMP dont on voudrait nous faire croire que la seule qui le refuse est Marine Le Pen.

*Photo : F.LEPAGE/SIPA/SIPA. 00658897_000007.

Edouard Martin, BFM TV, Mc Donald’s…

23
philippot bfm droite

philippot bfm droite

Vas-y Edouard !

Cher Édouard Martin, ta décision d’être tête de liste PS dans le Grand Est aux élections européennes du printemps 2014 a provoqué un énorme scandale. Sans doute parce que c’est la bonne.[access capability= »lire_inedits »] La vie politique a besoin de gens comme toi, qui se souviennent de ce qu’est la « valeur travail ». Ce sera un grand bien que tu portes cette science oubliée dans les lieux politiques.

Dans la « restructuration » de Florange, toi et tes camarades n’aurez jamais lâché la proie pour l’ombre : 600 salariés sont recasés, et il n’en reste que 13 sur le carreau, dont tu promets que tu ne les lâcheras jamais. Peu de sites fermés peuvent se féliciter d’un tel sauvetage.

Tu as su, à l’égard du politique, incarner une liberté de parole récusant toute forme de tutelle, conformément à la Charte d’Amiens. Ce qui n’est pas sans mérite, surtout quand la gauche, s’identifiant un peu trop facilement au peuple, persiste à voir le syndicalisme comme une force d’appoint. Tu as donc réussi à faire sortir le PS de son esprit de clan habituel : bel exploit !

Tu veux maintenant défendre le travail et l’emploi à l’échelle européenne. Tu as démissionné de tes mandats mais gardé ta carte CFDT. Ce faisant, tu ne mélanges pas les rôles et tu maintiens le sens de ton combat. Tu ne t’es pas encarté au PS et tu as invoqué ta liberté de parole. Au passage, tu as très bien fait de rappeler que tu n’étais pas allé te faire adouber à l’Élysée.

Le remue-ménage suscité par ton choix nous en dit beaucoup sur les blocages français – et sur tes copains de FO et de la CGT qui ne voient dans ton investissement politique qu’une trahison. Cette haine prend sa source dans un certain syndicalisme nostalgique de la révolution, qui considère toute organisation réformiste comme l’allié objectif du capital. Tu aurais choisi de t’engager chez Mélenchon que tu n’aurais pas subi la même haine. Côté PS, il te faudra tout de même rester vigilant.

Finalement, si c’est par toi que le scandale arrive, c’est qu’on avait oublié que la fonction de la politique est de donner du sens à la Cité.

Bon vent, Édouard.

Henri Vacquin, sociologue du travail

 

Capitalisme punk

Vous pensez que l’Etat doit protéger tout le monde contre tout le monde ? Dans ce cas, oubliez Edmund Phelps. Ce lauréat du prix Nobel d’économie 2006 vient de publier Mass Flourishing (Prospérité de masse, Princeton University Press). Il y explique sans chichis que l’idéologie mussolinienne est la matrice de nos corporatismes. Le Duce prônait une forte imposition du capital, la cogestion des entreprises et le salaire minimum, toutes idées qui lui ont manifestement survécu.

En Europe, les pays les plus corporatistes sont l’Italie, l’Espagne et la France, cette dernière ayant en outre le triste privilège d’être la nation qui a le taux le plus bas de satisfaction au travail et celle où la Edmund Phelps tient en quelques mots : on oublie les politiques de prévention, de précaution et de préservation des acquis. Et on leur substitue des politiques valorisant les défis, les passions, les risques, l’individualisme, bref le goût de l’aventure.

Vous aurez compris qu’Edmund Phelps est adepte d’un capitalisme punk, résolument hostile à l’ordre établi. Il n’a aucune chance d’être entendu en France, sauf peut- être pour l’une de ses propositions : exiger des parlementaires qu’ils fassent des stages dans l’économie privée afin de prendre la mesure des obstacles étatiques à l’innovation, ainsi que des méfaits des déficits, des dettes publiques et des réglementations abusives.

On sait que Fleur Pellerin pense, tout comme Phelps, que l’innovation est le moteur ultime de la prospérité économique. Si elle n’a pas encore lu son dernier livre, je me ferai un plaisir de le lui offrir, autour d’une coupe, au Flore…

Roland Jaccard

 

BFN TV ?

À entendre certains commentateurs politiques, on croirait que les barbares ne sont plus seulement à  nos portes : Ils se sont installés en douce au cœur de nos maisons, via le petit écran. Les « chaînes d’info », comme on dit, au premier rang desquelles BFM TV et iTélé, sont accusées depuis quelque temps de « faire le jeu du Front national » en lui tendant simplement leurs micros.

L’orage a éclaté au lendemain de la victoire anecdotique du parti de Marine Le Pen à l’élection cantonale de Brignoles, le 13 octobre. L’injonction qui est faite à ces médias apparemment puissants dans la fabrication du sentiment populaire est contradictoire. Les jours qui précédaient le second tour du scrutin, il semble que nul organe de presse ne se soit privé de l’évoquer, qui parlant d’un « test », qui invoquant le « dernier rempart du front républicain ».

Hélas, c’est Laurent Lopez, du Front national, qui l’a emporté. Il eût alors fallu, pour nos chaînes d’info, taire ce que l’on ne pouvait dire. Il eût fallu qu’elles ne couvrissent pas cet événement, fabriqué de toutes pièces par la presse en général. Pile, je gagne, face, tu perds.

Le ton s’est envenimé encore quand, quelques jours plus tard, le Parti socialiste a accusé lesdites chaînes d’avoir mis sur le même plan la déclaration de François Hollande à propos de Leonarda et la réponse de la pauvre adolescente kosovare. À gauche, on dénonce donc maintenant la dictature de l’urgence, le parti pris du spectacle, de l’information non traitée mais rabâchée, qui prévalent dans ces chaînes, notamment à « BFN TV », jeu de mots qui fait fureur ces temps-ci dans le Landerneau socialiste.

On ne se souvient pas que ces prudes aient déjà pesté contre France Info qui, depuis vingt-cinq ans, pratique le même maelström. Mais il est vrai que chez Radio France, on est entre soi, c’est-à-dire de gauche. La profondeur du raisonnement le rend implacable. La démocratie, c’est mieux quand il y en a qui savent ce qu’il faut savoir. Pour le reste, tu comprendras quand tu seras grand.

Jacques de Guillebon

 

Vade retro platanas!

Depuis quelques mois, un psychodrame insoutenable se joue à Angers : la mairie plante des « arbres de la laïcité » que des individus malveillants s’empressent de décapiter sauvagement. Le gang des bûcherons (farceurs ? laïcophobes ? trafiquants de bois de chauffage ?) agit de nuit, et fait régner la terreur dans la communauté très soudée des arbres de la laïcité de toute la région.

Peut-être vous demandez-vous ce qu’est un « arbre de la laïcité ». Eh bien, c’est très simple : un végétal très proche de l’arbre commun, voire vulgaire, se composant de racines, d’un tronc, de branches et de feuilles mortes qu’on ramasse à la pelle… Mais ce qui le distingue des arbres vulgaires, c’est qu’on le plante pour commémorer la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l’État.

Il fait partie d’une forêt de symboles, comme disait le poète, et la République lui voue un culte païen qui ne faiblit pas. C’est pour cette raison que le maire socialiste d’Angers, Frédéric Béaste, a récemment exprimé sa « tristesse » et son « désarroi » après la décapitation de l’arbre de la laïcité de sa ville, accusant le ou les auteurs de mener  « une sorte de guérilla antirépublicaine à la petite semaine ». L’édile, désespéré, a rappelé à cette occasion qu’un précédent arbre du même métal avait subi un sort comparable au début du mois de novembre. Ces attentats antisylvestres « soulèvent l’indignation » nous apprend Ouest-France. Les élus et les habitants se sont « mobilisés pour la République ». Une nouvelle plainte a été déposée. « La République est plus forte que la haine », a déclaré un conseiller régional lors d’une manifestation qui a eu lieu au pied de la souche sciée.

Tant d’émotion nous fait vibrer, mais pose une question : et si les républicains étaient devenus plus sensibles aux symboles de la laïcité qu’à la laïcité elle-même ? Aux « arbres de la laïcité » qu’à ce qui la met en péril ? Qu’importe, pourvu que justice soit faite et les coupables pendus à la plus haute branche du prochain arbre…

François-Xavier Avajon

 

Vivre ensemble, mais manger entre soi…

Amateurs de Big Mac, allez bâfrer ailleurs : les habitants de la rue Montorgueil (Paris 2e) viennent d’obtenir l’annulation d’un projet d’implantation de McDo en bas de chez eux. Saisie par le maire EELV de l’arrondissement et par un comité de défense ad hoc, la Mairie de Paris a fini par annuler le projet, pourtant déposé et bouclé dans les règles. Motif invoqué : la « protection de l’artisanat et du commerce de proximité à Paris, prévue par le plan local d’urbanisme de la capitale ».

On est content pour les riverains, mais on rigole sous cape. Car quiconque connaît un peu le quartier – incontestablement le plus bobo de la capitale – a du mal à croire que le commerce de bouche aurait été mis en danger par cette implantation. Menacé par les donuts, le fabuleux Ali Baba de chez Stohrer, arrosé de rhum, of course, mais en sus garni de crème pâtissière et de raisins secs de Corinthe, que l’on sert au 51 de la rue depuis le règne de Louis XV ? Concurrencés par les nuggets, les succulents gastéropodes bourguignons au persil plat et curry de madras, de L’Escargot (au n° 38), dont raffolait Yves Saint Laurent ? Asséchés par une déferlante de Coca light, les daïquiris de Mi Cayito, l’excellent restaurant cubain de la contigüe rue Marie-Stuart ?

Alors, pourquoi tant de haine ? On n’ose imaginer que ce n’est pas seulement le fast-food qui a horrifié les riverains, mais aussi la population supposée s’y adonner. Jusqu’à présent, le RER déverse par milliers les banlieusards accros au McDo, Quick et autres KFC dans le tout proche quartier des Halles. Aurait-on craint que ces hordes de malbouffeurs viennent troubler l’ambiance so cosy d’un quartier Montorgueil rendu inhabitable par le bruit (de la foule) et l’odeur (de friture) ?

En tout cas, l’alerte était si chaude que la gauche n’a pas hésité à s’allier avec les élus UMP du coin, réputés pourtant fort droitiers. Mais bon, ce n’est pas moi qui irais moquer les alliances de circonstance, car me voilà pris en flagrant délit de défense de McDo alors que j’ai toujours été un partisan exclusif de Burger King…

Marc Cohen[/access]

Le racisme anti-blancs existe

14
racisme anti blancs licra

racisme anti blancs licra

La cour d’appel de Paris a rendu mardi 21 janvier sa décision dans l’affaire de l’agression du RER D dite du « racisme anti-blancs », survenue en 2010.

Alourdissant d’une année la peine de 3 ans de prison prononcée en première instance contre Arnaud Djender, reconnu coupable de violences volontaires, la cour d’Appel a en outre retenu la circonstance aggravante de racisme (anti-blancs) qui avait été écartée par le tribunal correctionnel en juin 2013.

La Cour a suivi les réquisitions de l’Avocat Général et admis la recevabilité de la circonstance aggravante de racisme soulevée par la LICRA, partie civile à l’audience.

Les faits remontent à septembre 2010.  À 6 heures du matin, Terrence Cheval, la victime âgée d’une vingtaine d’années, descend dans le métro à la station Strasbourg Saint Denis et se retrouve impliquée dans une bagarre qui dégénère. Il est alors battu par deux individus. Au cours de la rixe, des  agents de la RATP témoins des faits affirment avoir entendu le comparse de l’accusé (que l’on n’a jamais retrouvé)  traiter la victime de « sale blanc,  sale français » et « Gawerer » (qui signifie sale français en arabe, ndlr).  Arnaud Djender a toujours admis avoir battu et défiguré Terrence Cheval. Il  ni  en revanche  avoir insulté la victime, ce que les bandes vidéo n’ont pas permis de confirmer ou d’infirmer.

La question à laquelle devait répondre la Cour était  de savoir si une insulte du type « sale blanc, sale français » pouvait constituer une circonstance aggravante de racisme ; en d’autres termes, si le racisme pouvait concerner  les blancs. Le tribunal correctionnel avait rejeté cette demande des parties civiles

Mais la cour d’appel, contre toute attente,  s’est ralliée aux demandes du Ministère Public, et a reconnu la notion de racisme anti-blancs. L’avocat de la LICRA, Me Mario-Pierre Stasi, voit « une vérité judiciaire » dans la reconnaissance de « ce racisme au même titre que d’autres racismes, indépendamment de sa couleur de peau. »

« Indépendamment de la couleur de peau de qui ? », devrait-on alors demander au président de la commission juridique de la LICRA. Car si la notion même de racisme anti-blancs ne va pas de soi, il se trouve qu’en l’espèce Arnaud Djender est lui même blanc. C’est précisément ce qu’a souligné dés le début des débats son avocat, Me Grégoire Etrillard, pour écarter d’emblée toute accusation de racisme envers son client. Comment peut-on être raciste envers un blanc quand on l’est soi même ? Impensable selon son conseil.

La LICRA, refusant « d’ethniciser » le débat et de remettre en cause cette blancheur de peau revendiquée, s’est attachée à démontrer simplement que l’accusé a participé à l’agression «  en ayant pleinement conscience de la motivation raciste du coauteur », qui lui est métis. Car si Arnaud Djender s’avère blanc de peau, il est en fait d’origine kabyle et s’est décrit comme de « type arabe » lors des premiers interrogatoires devant le juge d’instruction, avant de se rétracter  à l’audience.

Pour Grégoire Etrillard, il s’agit « d’une  erreur de fait, car on aggrave la peine de (son) client pour des paroles qu’il n’a pas prononcées, doublée d’une erreur de droit, car on crée une complicité de circonstance aggravante de racisme ».  « Ce procès a été monté en épingle, la Justice doit revenir à sa juste proportion et juger Arnaud Djender pour ce qu’il a fait, pas  pour nourrir un débat de société », explique-t-il.

L’avocat envisage de se pourvoir en cassation. À suivre…

*Photo : 4alexandre.

Pas la peine d’attendre la social-démocratie au tournant

20

Question à 1000 Euros : les dernières conférences de presse du Président ont-elles été éclipsées par le Closergate ou ses annonces économiques furent-elles autant de paravents pour faire oublier la rue du Cirque?

De l’avis de la presse mondiale, la très pudique presse française a mollement cherché à savoir qui est aujourd’hui la « Première Dame ». Et en guise de réponse elle n’a obtenu qu’une énième pacte de responsabilité

La droite non plus n’a pas voulu se compromettre dans la « politique-caniveau ». Elle a oscillé entre le « chiche » un peu moqueur de Raffarin et l’attitude complètement désabusée d’un Jean-François Copé. On peut la comprendre. Hormis Pierre Gattaz, qui peut prendre au sérieux un tel tour de passe-passe ? Ce dernier prend pour argent comptant l’allègement des charges familiales pour les entreprises.

Or on parle déjà de l’arrêt du CICE, entré en vigueur depuis quelques jours et que personne ne comprend. Côté PS, on fait miroiter de sérieuses contreparties alors qu’il s’agit simplement de recycler ce crédit d’impôt déjà inefficace et, d’une pierre deux coups, de faire oublier les événements que vous savez.

De quoi donner du grain à moudre aux éditorialistes… Jean-Marc Ayrault, au bord de la démission en décembre après l’affaire du rapport sur l’intégration, avait utilisé le même procédé. Les médias avaient salué une courageuse initiative: la « remise à plat » de la fiscalité française. Tout un programme!

On sait qu’il n’en fut rien. Et Jean-Marc Ayrault est toujours là.

Marquée par le précédent Mauroy de 1983, la presse attend le « tournant social-démocrate » comme le Messie. Mais il n’aura pas lieu en 2014 ni en 2015 puisqu’il a déjà été pris… en 2011 sans connaître, bien sûr, d’interruption en 2012.