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Européennes : c’est déjà l’heure de vérité

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ump europennes lamassoure

La désignation d’Alain Lamassoure comme tête de liste UMP dans la circonscription-phare de l’Île-de-France, lors des prochaines élections européennes, est une excellente nouvelle. Si je me suis réjoui de la forme, dépourvue de langue de bois, avec laquelle Henri Guaino s’y est opposé, je ne partage pas, pour autant, toutes ses conclusions.

L’investiture du député européen, élu naguère dans la circonscription sud-ouest, qui servira cette année à recaser Michèle Alliot-Marie, a le mérite de clarifier les positions politiques réelles des uns et des autres. Il suffit en fait d’écouter Henri Guaino, qu’il en soit encore remercié, pour se faire son idée. Le député des Yvelines explique que Lamassoure représente des convictions fédéralistes – aux antipodes des siennes – qui rouvriront les plaies de Maastricht et du Traité constitutionnel européen. Il ajoute – et là, Henri, c’est moi qui vais me fâcher- que ces plaies ont été cicatrisées grâce à Nicolas Sarkozy, censé avoir réconcilié la France du oui et celle du non. En tant que citoyen engagé dans ces deux batailles électorales, je n’ai pas le souvenir qu’elles aient occasionné des plaies. Ce fut deux grands rendez-vous démocratiques, auxquels les Français ont massivement participé, certainement parce qu’ils avaient conscience qu’ils étaient déterminants, au contraires d’élections législatives, qu’ils boudent massivement, et pour cause.

J’ai perdu la première fois, de peu. J’ai gagné lors du match retour, largement. Pas de quoi avoir de plaies. En revanche, le 4 février 2008, des parlementaires m’en ont ouvert une, toujours béante. Ce jour-là, en le rebaptisant « traité de Lisbonne », ils faisaient passer quasi à l’identique le texte que j’avais rejeté avec 55 % de mes compatriotes trois ans plus tôt. Six mois auparavant, lors d’une entrevue avec les présidents de groupes parlementaires à Strasbourg, Nicolas Sarkozy avait expliqué qu’il convenait, par esprit de responsabilité (sic), de ne pas consulter les Français sur ce texte, sachant qu’ils auraient toutes les chances de le rejeter. C’est là tout mon désaccord avec Henri Guaino qui veut à tout prix qu’on en reste à son idée fausse, et à vrai dire scandaleuse, de la réconciliation des partisans du oui et du non lors de cette funeste opération de Lisbonne. Les débats n’ont pas lieu parce que Nicolas Sarkozy et le premier secrétaire du PS de l’époque, qui occupe aujourd’hui l’Elysée, se sont mis d’accord à l’époque pour bien cadenasser le couvercle.

Que les dirigeants de l’UMP, grâce à leurs combines, permettent de le rouvrir n’est finalement qu’une ruse habile du destin. Que les militants de l’UMP restent attachés à la souveraineté nationale n’est pas fait nouveau. C’était déjà le cas en 1992 quand 80% d’entre eux faisaient campagne derrière Séguin et Pasqua au contraire de Chirac, Juppé, Balladur… et Sarkozy. Mais au RPR hier et à l’UMP aujourd’hui, l’avis des militants ne pèse pas beaucoup dans les choix de leurs dirigeants. Il suffit de se pencher sur les votes des députés UMP au parlement européen, de constater dans quel groupe ils siègent, de noter que Michel Barnier, eurobéat parmi les eurobéats, sera peut-être le candidat de l’UMP et du Parti populaire européen à la présidence de la Commission européenne pour s’en apercevoir. De toute évidence, les eurodéputés UMP-PPE élus en mai prochain continueront de voter comme ils votent depuis des années. L’honnêteté politique vis-à-vis des citoyens réclame donc que M. Lamassoure soit le porte-drapeau de l’UMP pendant la campagne électorale. Il eût été plus hypocrite de nommer une Rachida Dati qui tient un discours quasi-souverainiste à Paris alors qu’elle siège et vote avec les autres députés du PPE.

*Photo : WITT/SIPA. 00658466_000017.

Nutella : Ne tournons pas autour du pot

nutella pot malbouffe

Il est convenu depuis belle lurette que les mauvaises pratiques alimentaires, désignées par la langue médiatique comme « malbouffe », nous sont venues des Amériques grâce à la marque au grand M jaune. Érigé en symbole de l’acte gourmand moderne et libéré, le sandwich au gras sucré a su capter l’appétit mondial. Ce n’est pourtant plus du hamburger de McDo, devenu la caricature de lui-même du haut de sa toxicité sanitaire et mentale, dont nous avons le plus à craindre, mais d’une pâte à tartiner chocolatée qui nous vient d’Italie. Le fléau transatlantique n’est rien à côté du mal transalpin.

Sur le plan socio-nutritionnel, Nutella, c’est l’horreur absolue,[access capability= »lire_inedits »] le cinquième cavalier de l’Apocalypse, le Terminator du goût. Il ne corrompt pas que les sens, il plonge jeunes et vieux dans l’addiction aux sucres aliénants tout en imbibant l’organisme humain de ces poisons sournois que sont l’huile de palme et les acides gras saturés. Le problème est que ça plaît, surtout aux niais de la papille. Il existe ainsi des « nutelleria » à Bologne, Francfort et Chicago. L’ouverture d’un « bar à Nutella » à Paris est même planifiée. Pourquoi pas près de la gare du Nord, face à la shiterie ? Créée en 1964 par la firme piémontaise Ferrero Rocher, cette pâte à tartiner, censée être à base de noisettes et de cacao, est en réalité composée à 70 % de saccharoses et de matières grasses.

Une véritable petite machine à fabriquer des obèses et des diabétiques. Qui plus est, le Nutella contient des phtalates, notamment le DEPH, qui s’éclate en perturbant nos glandes reproductrices. Tout cela passerait par pertes et profits de la malbouffe de routine si les Français n’en ingurgitaient 100 millions de pots par an (2,7 kilos par seconde), soit 75 000 tonnes, à savoir un quart de la production mondiale. On a gagné ! La France est en effet le premier consommateur de Nutella puisque 78 % des foyers avec enfants en achètent. Les enfants : cibles principales d’une « marque pleine de vie » jouant sur la gourmandise affective pour prendre les familles par le sentiment du miam-miam rassembleur. Comble de l’humiliation, le Nutella est fabriqué à Villers-Écalles, au cœur de la Normandie. Puisque cette douceur chocolatée confine au paradis des poupons poupins, la firme a beau jeu de s’ériger en rempart du bonheur menacé. Qui sont les méchants qui prétendent priver le peuple d’un plaisir simple et pas cher ? Toucher à la recette du Nutella pour satisfaire Dieu sait quel fantasme hygiéno-puritain relèverait du crime. Laissez-nous nous goinfrer !

Vite, l’amalgame salvateur : pas plus que le fruit de la vigne ne tue, la pâte de noisette au chocolat ne rend malade. Vins de terroir et Nutella, même combat ! Bien joué ! Ajoutez-y une dose de chantage à l’emploi et l’affaire est en boîte. Adopté en novembre 2012 par le Sénat, à l’initiative du socialiste Yves Daubigny, un amendement, dit « Nutella », taxant les produits à base d’huile de palme (soit 2 centimes d’euro d’augmentation par pot, quelle terreur !) était retoqué huit jours plus tard par la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale, PS en tête, sur injonction de Marisol Touraine, notre ministre de la Santé, une femme d’audace qui sait faire les choix courageux pour ne pas déplaire aux lobbies. Les socialistes, ça vote tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît.[/access]

*Photo: Soleil

Valérie Trierweiler : la Première Dame qui ne voulait pas se taire

valerie trierweiler hollande

Je crois avoir été l’un des premiers intellectuels français à avoir défendu Valérie Trierweiler, alors encore première dame de France, lorsqu’elle fut attaquée de toutes parts, y compris par le Président de la République et son Parti socialiste, lorsqu’elle osa afficher publiquement, lors de son fameux tweet, son soutien à Olivier Falorni, dissident socialiste qui menaçait de battre Ségolène Royal, dans la circonscription de La Rochelle, au second tour des dernières législatives.

Ce que j’y défendais en substance, chez celle que j’avais appelé là, pour sa distinction naturelle comme pour son caractère rebelle, « la dandy de la République », c’était, avant tout, son indomptable esprit de liberté, bien aussi suprême qu’inaliénable, surtout en démocratie, pour tout être humain.

Ce courageux mais nécessaire esprit d’indépendance, je l’avais en outre illustré à travers ce qu’en écrivit, tout en finesse et nuance, ce grand écrivain du XIXe siècle que fut Jules Barbey d’Aurevilly dans le superbe tableau qu’il brossa, en son petit mais historique essai sur le dandysme, de Lord Brummell, alors surnommé, tout à la fois, le « prince des dandys », l’ « arbitre des élégances » et « Beau Brummell » : « Ce qui fait le Dandy, c’est l’indépendance. Autrement, il y aurait une législation du Dandysme, et il n’y en a pas. », y stipule en effet Barbey.

Aussi pertinent qu’impertinent, il en infère donc, en guise de conclusion : « Ainsi, une des conséquences du Dandysme, un de ses principaux caractères (…) est-il de produire toujours l’imprévu, ce à quoi l’esprit accoutumé au joug des règles ne peut pas s’attendre en bonne logique. (…). C’est une révolution individuelle contre l’ordre établi, quelquefois contre nature (…) Le Dandysme, (…) se joue de la règle et pourtant la respecte encore. Il en souffre et s’en venge tout en la subissant ; il s’en réclame quand il y échappe ; il la domine et en est dominé tour à tour : double muable caractère ! (…) C’était là ce qu’avait Brummell (…) et par-là il répondait aux besoins de caprice des sociétés ennuyées et trop durement ployées sous les strictes rigueurs de la convenance ».

De fait : « cette révolution individuelle contre l’ordre établi », cette très subtile manière de se « jouer de la règle tout en la respectant encore », cette encore plus adroite façon de « s’en venger tout en la subissant » et de « la dominer en étant dominé tour à tour », c’est là l’insigne et immense privilège dont peut se targuer aujourd’hui, tel ce « double muable caractère » qu’incarna jadis le beau Brummell, la belle Valérie !

Cette rare et d’autant plus précieuse insolence, Valérie Trierweiler la réitéra, plus audacieuse encore dans la mesure où elle s’opposait carrément là au premier flic de France, l’omniprésent Manuel Valls, lors de la tristement célèbre affaire Leonarda : ce qui ne fit, bien sûr, qu’aggraver son cas, au grand dam de ce grand méchant mou qu’est François Hollande, aux yeux des bien pensants et autres cols blancs de ce médiocre socialisme à la française.

C’est dire si cette éminente femme dandy des temps modernes, comme je l’ai encore nommée, en a affolé plus d’un parmi ces cerveaux compassés et bustes engoncés de la République, faisant trembler jusqu’aux ors de l’Élysée.

C’est du reste là, insistais-je en ladite tribune, la plus profonde et juste des définitions que l’on ait jamais donnée du dandysme : « le dandysme est le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences », établit Baudelaire, maudit d’entre les maudits, dans une critique d’art ayant pour titre Le Peintre de la vie moderne. Nietzsche, dans son Gai Savoir et autre Ainsi parlait Zarathoustra, appelait aussi cela le « grand style ».

Quant à savoir si l’autorité du Président Hollande avait été ainsi, par ce tweet de Trierweiler, écornée, remise en cause ou malmenée, c’est là une question dont un dandy, libertaire et subversif par définition, n’a franchement que faire : « La désobéissance, pour qui connaît l’histoire, est la vertu originelle de l’homme. C’est par la désobéissance que le progrès s’est réalisé, par la désobéissance et par la révolte. », affirme Oscar Wilde, faisant de la rébellion un facteur de progrès pour toute civilisation, dans cette utopie socialo-anarchiste que représente ce petit livre programmatique qu’est le bien nommé « L’âme de l’homme sous le socialisme ». François Hollande, ancien Secrétaire général du PS, devrait, théoriquement, en être ravi !

Mais ce que je mettais alors surtout en exergue, dans mon article, c’est qu’il restait à espérer que Valérie Trierweiler, dont ses ennemis se mirent à être alors toujours plus nombreux et vindicatifs tout autour d’elle, n’aurait pas à payer un jour le trop cher prix de cette liberté qu’elle osait ainsi s’accorder à l’ombre de l’Elysée, mais sous la lumière des projecteurs. Car c’est pour ce type d’impudence, précisément, que Lord Brummell fut naguère répudié par le Prince de Galles, à qui il s’était permis de tenir effrontément tête. Il fut même banni sans ménagement, sous les huées et quolibets des courtisans de Londres, de Buckingham Palace, jusqu’à un exil forcé. Arrivé en France, sur une plage de Normandie, définitivement vaincu, il mourut alors seul et sans ressources, prématurément vieilli et dans la misère la plus noire. Il repose encore aujourd’hui, oublié de tous, sous une humble et anonyme pierre tombale du petit cimetière protestant de Caen.

Certes le lumineux Paris du XXIe siècle n’est-il pas le sordide Londres du XIXe. Mais il n’empêche que si l’on ne coupe certes plus les trop fortes têtes dans la capitale française, on sait néanmoins encore comment y abattre les trop grandes gueules.

C’est là malheureusement le tragique cas, ainsi que je l’avais prédit, de la pauvre Valérie Trierweiler, elle aussi impitoyablement répudiée, sans égards ni tact, sans le moindre geste d’élégance ni de clémence, par un homme que, s’il n’était pas Président de notre respectable République, avant même d’être ce très peu aimable mixte de cruauté et de cynisme, l’on pourrait aisément qualifier, au vu de son détestable machisme envers les femmes, de mufle, voire de goujat.

François Hollande, décidément, ne sait pas se comporter, surtout pas – comble du paradoxe pour le néo social-démocrate qu’il a prétendu être tout récemment – envers les plus faibles ou les plus démunis que lui… quand ils ne sont pas, tout bonnement, ses impuissantes victimes !

Valérie Trierweiler : ancienne première dame de France et femme dandy de la République, certes ; mais surtout, à présent, premier drame sentimental, sinon tout simplement humain, de France.

À elle, en plus de notre sympathie, toute notre compassion. Valérie Trierweiler, que je ne connais pas personnellement, est une amie de cœur, sinon de raison !

Son actuel voyage en Inde, parmi les miséreux de Bombay, est, dans cette tourmente et malgré l’adversité, la plus noble, digne et admirable des réponses.

*Photo : GUIBBAUD-POOL/SIPA. 00649764_000005. 

Robert Redeker, (re)lire Arthur Schnitzler et le Professeur Schulz : mes haïkus visuels

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Bambi Galaxy, album dystopique

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bambi galaxy disque

Près de quinze ans après son émergence, la « Nouvelle scène française » – appelée aussi « Nouvelle chanson française » en référence au renouveau des années 70 incarné par Souchon, Renaud, Simon, Cabrel, Voulzy, Sheller, Bashung, Balavoine, Chédid, etc. – brille par sa décrépitude. Qui se souvient aujourd’hui des principaux représentants de ce mouvement apocalyptique né aux prémices du nouveau millénaire, comme un mauvais présage ? Je ne citerai pas de noms, tout le monde a le droit à l’oubli.

Bien sûr, on dénombre quelques rescapés dans le lot, mais leur état s’avère préoccupant : Bénabar en est réduit à poser nu dans Paris Match (plus classe que dans Entrevue), Cali rivalise avec Ségolène Royal dans la course au grand soir fraternel, Benjamin Biolay fait l’acteur façon Elvis en jouant dans des nanars naïfs et ultra kitsch (remember Le changement c’est maintenant, son Blue Hawaii à lui) qui pourraient ternir son image de chanteur rebelle…

Seul Vincent Delerm a toujours la carte, les journalistes adorent les artistes qui leur ressemblent : drôles, brillants et charismatiques comme eux ! Et surtout visionnaires, autre caractéristique commune. En effet, Delerm déclarait en 2003 : « Je n’ai pas aimé cette image de « chanteur pour bourgeois-bohèmes » que l’on a voulu me coller. Ce qui est gênant avec le mot bobo, c’est qu’il ne sera plus là dans deux ans ».

Néanmoins, il y a quatre ans, le plus discret Florent Marchet sortait un petit chef-d’œuvre de poésie existentialiste, Courchevel, pendant que les médias nous refourguaient à tout va et sans vergogne les Brel-Brassens-Ferré de leur Microcosmos : Katerine, Sébastien Tellier, Grand Corps Malade et consorts.

Souvenons-nous du savoureux aphorisme de Jean-Edern Hallier : « Puisqu’ils se copient les uns les autres, comme aux examens, on devrait interdire aux journalistes de lire les journaux ». Voilà une interdiction frappée de bon sens qui éviterait bien des troubles à l’ordre public. Pour en revenir à l’œuvre de Florent Marchet, elle peut rebuter de prime abord : pochettes étranges (la dernière n’échappe pas à la règle avec le chanteur figuré par une marionnette de la série culte des années 60 The ThunderbirdsLes Sentinelles de l’air), voix furetant inlassablement entre ses influences Souchon et Dominique A, et production datée nous ramenant au début des années 70.

Ce dernier défaut est assez problématique pour un disque conçu en 2013 comme une œuvre d’anticipation sur l’homme « augmenté » et sa déshumanisation. Bambi Galaxy est en effet un concept album reposant sur le contraste entre la vision idéalisée de l’an 2000 que l’on servait aux enfants il y a trente ans et la réalité d’aujourd’hui, comme l’indique la plaquette promo : « Les années 2000 ont montré un tout autre visage, plus inquiétant, plus violent, moins fraternel. On n’a pas vraiment hâte de découvrir les années 2050 et l’homme 2.0 ne fait plus rêver« .

Pour Florent Marchet, la solution face aux nouvelles perspectives désolantes qu’offre le monde réside dans la fuite : « Notre héros ira au bout […] De l’infiniment petit, il se tourne vers l’infiniment grand (le cosmos) […] Alors il est prêt pour le grand départ. Il embarque avec femme et enfants pour un voyage loin au-dessus de nos têtes qui durera plusieurs vies. » Dans une interview accordée au Figaro le 11 mai 2013, Michel Sardou aussi se voyait partir : « Si j’avais 25 ans, je quitterais la France… ». Et il ajoutait dans cet accès d’optimisme qui le caractérise : « Beaucoup de gens pensent que nous avons changé d’époque, alors que nous vivons sur une autre planète. Tout ce que nous avons connu au cours des cinquante dernières années ne reviendra plus ». Si Florent Marchet avait écouté Sardou, il nous aurait épargné le voyage, si intergalactique soit-il. Mais qui écoute Sardou de nos jours ?

Tout porte à croire que nous avons en effet changé de planète depuis quelques temps (le changement de planète, c’est maintenant), qu’elle s’appelle la Planète des singes et qu’elle a même déjà été imaginée par un certain Pierre Boulle en 1963 : les singeries des Femen et autres jacasseries simiesques pourraient finir de nous en convaincre cette année.

Avec un titre pareil, Bambi Galaxy, l’auditeur espère pleurer sa mère. La sublime introduction instrumentale le place sur orbite avec délectation mais ensuite, les oreilles traversent quelques zones de turbulences éprouvantes (« Reste avec moi », « Apollo 21 ») heureusement atténuées par des accalmies souchoniennes planantes (« 647« , « Bambi Galaxy« , « La Dernière seconde« ).

Parfois, les tubes cosmiques trouvent leur vitesse de croisière (« Que font les anges ? », « Space Opéra »), mais certains dérivent vers des trous noirs fatals (« Héliopolis », « Ma particule élémentaire »).

Même s’il n’a pas trop l’air de savoir où il va, Marchet a au moins réussi à quitter la marécageuse planète de la Nouvelle scène française.

Sa survie est assurée.

Des nymphéas pour le repos du Tigre

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clemenceau rodin buste

Petit-Luc est le lieu d’un massacre de près de six cents civils durant les guerres de Vendée. Mais l’Historial de la Vendée, bâti à cet endroit, est dédié à l’histoire régionale dans toutes ses composantes. C’est ainsi qu’une intéressante exposition y est consacrée à Georges Clemenceau, fameux Vendéen qui se considérait héritier « en bloc » de la Révolution et arborait sur sa cheminée un buste de Robespierre. L’événement est consacré aux goûts artistiques de l’homme d’État, abstraction faite de sa passion pour l’Extrême-Orient, qui fera bientôt l’objet d’une approche spécifique au musée Guimet.

L’exposition est dominée par une prodigieuse série de bustes de Clemenceau, modelés par Rodin. Il s’agit d’études en terre ou en plâtre pour préparer un bronze. Chaque pièce explore un aspect de la personnalité du « Tigre ». L’ensemble le fait revivre avec une stupéfiante vérité. Rodin appréhende son personnage comme s’il s’agissait d’écrire un roman. Il le regarde de façon pénétrante, sans concession, mais non sans compassion. Il saisit son modèle dans toutes ses composantes, en une seule intuition,qualités et défauts confondus. Clemenceau,dans ces bustes, apparaît à la foisintransigeant et humain, auguste et chafouin, borné et visionnaire, viril et sénile. On mesure là véritablement la portée du génie de Rodin.

Quant à Clemenceau, tant de psychologie et surtout tant de séances de pose ne lui ont pas plu. Il s’est aussi souvenu que Rodin l’avait déçu au temps de l’affaire Dreyfus. Il s’est définitivement brouillé avec le sculpteur. Ce qu’il aimait, c’était l’impressionnisme. Il a entretenu jusqu’au bout une amitié fidèle avec Claude Monet (1840-1926). Le moustachu et le barbu aimaient se promener ensemble dans les jardins de Giverny. Après que le peintrea peint,au fil des années,plusieurs centaines de nymphéas en petit format, Clemenceau l’a soutenu pour en faire une série de taille monumentale, en vue d’une installation à l’Orangerie des Tuileries. L’artiste était âgé et atteint de cécité. L’amicale pression de Clemenceau, qui a poussé son ami à travailler coûte que coûte, est touchante. En tout cas, elle a été déterminante.

L’exposition de l’Historial de la Vendée bénéficie de prêts importants d’œuvres de divers musées nationaux. On trouve des peintures de Manet, Whistler, Eugène Carrière et Daumier. Mais les plus nombreuses sont logiquement celles de Monet. En particulier, on découvre des nymphéas de la dernière période, celle où il s’approche de façon étonnante de l’expressionnisme abstrait et de la gestualité d’une Joan Mitchell.

On peut se demander ce qui rapprochait tant Clemenceau de Monet. Pourquoi le« Tigre », si agité, si combatif, si immergé dans la vie et dans l’histoire, était-il lié à Monet qui ne s’intéressait à rien tant que de faire le tour de son étang et de peindre des fleurs, même en pleine guerre ? Malheureusement, le livre rédigé en 1928 par Clemenceau sur Monet ne nous éclaire guère. On peut juste y goûter l’emphase un peu datée du tribun. C’est peut-être justement en raison de son caractère parfaitement reposant quel’homme d’État appréciait la peinture de Monet. En somme, il s’agissait d’un art pas prise de tête, une ambiance fleurie. C’était ce qu’il fallait pour le repos du « Tigre ».

Il faut dire aussi que, pour Clemenceau, l’impressionnisme avait la saveur d’une affaire de jeunesse. C’est, en effet, quand il était jeune journaliste qu’il a connu les artistes de ce mouvement. Au début, les impressionnistes ont suscité de l’espoir, par leur volonté affichée de peindre la vie réelle. C’était effectivement une bonne idée. Ainsi, Émile Zola a-t-il cru sincèrement qu’ils allaient adopter en peinture une démarche naturaliste et sociale comparable à la sienne en littérature. Ces artistes ont connu un rapide succès commercial. Cependant, en matière de vie réelle, on a surtout vudes scènes de canotage, des pique-niques par beau temps et des parterres fleuris. Progressivement, Zola a pris du recul, tandis que Clemenceau, bizarrement, renforçait son soutien. Les impressionnistes ont, à mon avis, inventé la peinture sympa. Il n’y a d’ailleurs pas de mal à cela. C’est comme les robes d’été à fleurs, si on aime, pourquoi s’en priver ? Cependant, certaines personnes peuvent attendre davantage de la peinture. C’est mon cas.

Le Clemenceau homme politique n’est pas à l’ordre du jour de cette exposition. Cependant, il était difficile d’en faire complètement abstraction. Il réapparaît parfois sous un jour imprévu.C’est le cas avec cet intéressant exemplaire de « Aupied du Sinaï », illustré par Toulouse-Lautrec. Dans cet ouvrage consacré aux juifs, on est surpris de voir Clemenceau reprendre à son compte nombre de clichés antisémites en cours à son époque. Il faut sans doute replacer cela dans le contexte, mais tout de même, c’est un peu décevant de la part du grand dreyfusard qu’il a été.

Il faut rendre hommage aux commissaires, Christophe Vital et Florence Rionnet, qui ont très intelligemment constitué cette exposition. Par la diversité et le niveau des pièces présentées, elle mérite le voyage. Surtout, elle est conçue pour être accessible à tous les publics sans être rébarbative. Elle permet à chacun de se faire librement une idée personnelle sur Clemenceau et sur l’art de son temps. Et le moins qu’on puisse dire est qu’il y a matière à des opinions très contrastées.

Clemenceau et les artistes modernes. Jusqu’au 2 mars à l’Historial de la Vendée.

*Photo: GINIES/SIPA.00618575_000007.

Padre Pio, le stigmatisé

padre pio culte

Comment les croyances religieuses deviennent- elles une réalité et la dévotion une politique ? L’ouvrage de Sergio Luzzatto Padre Pio, miracles et politique à l’âge laïc[1. Sergio Luzzatto, Padre Pio, miracles et politique à l’âge laïc, trad. de l’italien par Pierre-Emmanuel Dauzat, collection NRF Essais, Gallimard.], propose une analyse singulière et profonde des mécanismes à l’œuvre. Ce livre se focalise sur un homme : Padre Pio, premier homme à recevoir les cinq plaies de Jésus après une longue liste de femmes[2. Le premier stigmatisé fut saint François d’Assise. Ensuite, ce sont essentiellement des femmes, de sainte Catherine de Sienne au xive siècle et jusqu’à Gemma Galgani et Marthe Robin au xxe siècle.], premier prêtre stigmatisé et enfin premier porteur de stigmates à l’ère des médias de masse.[access capability= »lire_inedits »]

Peu de temps après l’apparition des stigmates dans sa chair en 1918, ce capucin provincial devint célèbre, d’abord en Italie, puis dans l’ensemble du monde catholique. Un saint fort utile, nous apprend Luzzatto. On l’instrumentalisa en effet de diverses façons au service d’objectifs politiques et religieux.

À ses admirateurs, il a servi d’antidote à la sécularisation et au socialisme. Pour les cyniques, il fut une célébrité dont les plaies sanglantes augmentaient les tirages de la presse populaire et permettaient d’engranger d’appréciables profits. Pour ses détracteurs, il était un nouvel avatar d’une religiosité « primitive » et « sensationnelle », qu’ils tenaient pour une version corrompue de la véritable spiritualité chrétienne.

Il fut un saint problématique. Peu de saints contemporains ont suscité des divisions aussi profondes au sein du monde catholique. Peu voire aucun, au XXe siècle, n’ont réussi l’exploit de passer du statut d’objet d’enquêtes à répétition commanditées par le Saint-Office à la canonisation. Et les soupçons du Saint-Office recensés par Luzzatto étaient des plus sérieux : saint Padre Pio fut ainsi accusé par des témoins respectables et dignes de confiance de s’automutiler afin de produire ses stigmates. Ses miracles les plus spectaculaires ont été considérés comme de grossières rumeurs. Il a été impliqué dans des intrigues financières indignes d’un homme qui avait fait vœu de pauvreté. Il aurait même été surpris en train d’avoir un « comportement inapproprié » dans un confessionnal. Une femme a déclaré avoir été sa maîtresse, précisant qu’elle n’avait pas été la seule. Au moins trois papes lui ont été hostiles et ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour limiter le culte qui lui était rendu. Que ce culte ait survécu à tous ces obstacles est déjà un miracle.

Quel genre d’homme était donc Padre Pio ? Le livre de Luzzatto ne nous l’apprend pas vraiment. Sous sa plume, le capucin aux stigmates est un personnage sans relief. L’auteur nous dit peu de la christologie de Pio, de ses convictions politiques et de ses idées religieuses. Il utilise souvent le terme d’Alter Christus pour parler de Pio, alors que le capucin ne semble s’être jamais pensé lui-même dans ces termes.  Il n’était ni un sauveur ni un maître, mais avant tout un faiseur de miracles dont le plus grand résidait dans les plaies de ses mains. Mais que pensait-il lui-même de ses stigmates ? Se voyait-il comme une « copie » ? Et dans ce cas, quel rapport entretenait-il avec l’original ? Quelle était sa mission sur terre ? Quel était l’Évangile selon Padre Pio ? Là encore, Luzzatto ne répond pas vraiment. Il raconte par exemple que, jeune, Pio aurait plagié les écrits mystiques d’une autre célèbre stigmatisée italienne, Gemma Galgani. Admettons, mais n’y a-t-il apporté aucun ajout au cours de sa longue carrière ? Sa compréhension de lui-même en tant que frère capucin, prêtre et stigmatisé a-t-elle évolué au fil des années ? On ne le saura pas.

Mais ce n’est pas uniquement la spiritualité du capucin qui est mise de côté. La plupart des preuves compromettantes pour lui sont mentionnées sans être interprétées sérieusement. Luzzatto nous informe que Pio a pris part à un montage financier visant à organiser la vente de Locomotive Zarlatti, en cheville avec le collabo et trafiquant au marché noir Emanuele Brunatto[3. D’autres auteurs contestent la version de David Luzetto et refusent de faire d’Emanuele Brunatto un collabo et un trafiquant. Causeur reviendra sur cette polémique.], l’un de ses plus ardents admirateurs et donateurs.

Peu de saints contemporains ont suscité des divisions aussi profondes au sein du monde catholique. Au moins trois papes lui ont été hostiles et ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour limiter le culte qui lui était rendu. Que ce culte ait survécu à tous ces obstacles est déjà un miracle.

Pourquoi ? Qu’espérait-il gagner dans cette affaire ? Luzzatto explique aussi qu’il achetait secrètement des substances chimiques destinées à fabriquer ses plaies. A-t-il purement et simplement simulé ? Et les histoires de maîtresses et de comportement inapproprié, des fausses accusations ? Que doit-on penser du fait que ses plaies ont disparu avant sa mort, rendant une autopsie inutile ? Sur toutes ces questions, Luzzatto reste vague.  Il est tentant de conclure que ces questions gênantes sont sans importance car par trop « positivistes ». Mais si on n’essaie pas d’y répondre, ne serait-ce que partiellement, on ne comprend rien au phénomène Padre Pio. À trop vouloir éviter les pièges de l’hagiographie, Luzzatto tombe dans l’excès inverse. Il ne s’intéresse pas, semble-t-il, à Padre Pio en tant que personne ou en tant que phénomène religieux exceptionnel, mais en tant que pièce dans le jeu d’échecs compliqué de la politique italienne.

Or, ce choix est problématique si on veut comprendre le mécanisme social complexe qui fait et défait les saints. Padre Pio n’a peut-être pas été ni un réformateur charismatique ni un penseur particulièrement profond, mais il n’a pas été non plus un simple pion entre les mains d’autres joueurs. Les saints marionnettes disent (et font) exactement ce que leurs dévots marionnettistes souhaitent. Les véritables saints sont les auteurs de leurs propres mots, gestes et idées.

Or, en plus des millions de gens qui ont entendu parler de lui par des intermédiaires (médias, pèlerins, hagiographes), des centaines de milliers de personnes qui ont vu Padre Pio de leurs propres yeux et l’ont entendu de leurs propres oreilles. Comment est-il arrivé à gagner leur confiance ? Luzzatto discute habilement guerres culturelles et enjeux politiques. Il ne dit rien sur les cercles intimes d’amis et d’admirateurs qui ont fourni à Pio le soutien et la protection sans lesquels son culte n’aurait pas pu exister. Faute d’une étude plus approfondie de l’homme dans l’œil du cyclone social, nous nous retrouvons avec un livre, certes riche et documenté, mais plus fidèle à son sous-titre qu’à la promesse de son titre.[/access]

*Photo: BALDUCCI/SINTESI/SIPA.00559643_000002.

Chroniques du mitan

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prostitution joie bordel

Il y a deux façons d’évoquer la prostitution des années 20. La moraliste : fustiger ces maisons d’abattage, ces pauvres filles de joie qui portent si mal leur nom, se délecter en chagrins, misères et débines de toutes sortes. Faire le plein de bonne conscience, juger sans comprendre. Car, elles en connaissent un rayon en déveines et peuvent vous tirer des larmes de votre canapé.

Et puis, il y a l’autre manière : sybarite et voyeuriste. Panthéoniser ces lupanars extravagants, idéaliser le bordel comme ascenseur social, créer la fausse légende du savoir-vivre à l’horizontale. À ces deux extrêmes (misérabilisme et esthétisme), Jean Galtier-Boissière avait préféré le reportage romancé avec une galerie de portraits criants de vérité. Des frimes de renégats, des vies déglinguées, des rêves d’indépendance, des amours malheureux, des réussites fulgurantes, des fleurs de pavé, du vécu en somme, Galtier-Boissière nous en donne en chair et en os dans La Bonne Vie republié aux éditions La manufacture de livres.

Comme le souligne dans sa préface, le toujours très inspiré et documenté Olivier Bailly, ce livre a été édité pour la première fois en 1925 chez Grasset. Galtier-Boissière, fondateur du Crapouillot durant les tranchées, polémistevirtuose, diaristesous l’Occup’, était« une forte tête, grande gueule, bon vivant, il ne dédaignait pas faire le coup-de-poing ». Sous la plume de cet observateur hors pair du Paris canaille, défilent des trognes venues d’un autre monde, l’interlope celui qui terrorise et attire à la fois le bourgeois. Ces apaches s’appellent Petit Louis, Jo, Gras-du-Genou et les gisquettes portent des blazes de caf’conc’, Nénette, Zaza la chinoise, Sarah ou Carmen…Galtier-Boissière parle d’un temps où Marthe Richard n’avait pas fait fermer les bobinards.

Un temps où les hommes du Milieu parlaient comme dans les livres de Carco, Simonin ou Boudard. « Il y a deux sortes d’hommes : ceux qui payent les femmes et ceux auxquels les femmes en lâchent ». « C’est pas des hommes comme les autres ! La liberté, pour eux, ça a été l’exception ». Sans concession, ce roman brut, tonique décrit une réalité historique dans laquelle les jeunes filles n’ânonnent pas Rosa la rose mais travaillent en maison ou en estaminet. Et les mecs comme Petit Louis n’ont pas appris l’algèbre sur les bancs de l’école sous l’œil bienveillant d’un instituteur, ce sont des anciens des travaux forcés, des bataillonnaires d’Afrique. Des affreux. Des tatoués. Hargneux. Toujours sur un mauvais coup. Pour les amateurs d’argot, Galtier-Boissière a le don pour faire mousser ses personnages dans un style Vieux Paris très agréable.

Regardez comment il croque l’arrivée de Zaza : « remarquablement grande, svelte, avec une tête petite sur un long cou, les yeux bleu gris tout à tour perçants et câlins, les dents régulièrement plantées et très blanches, un nez légèrement busqué aux narines palpitantes, une auréole de cheveux oxygénés et joliment ondulés, elle avait fait sensation dès son entrée ».On suit les aventures de cette bande d’affranchis, les déboires des filles, les lubies des clients, la vie quotidienne d’un claque, cesmarchands qui viennent vendre leurs babioles froufrouteuses, la flicaille qui surveille, les jalousies, les visites du toubib, les patrons au tiroir-caisse, les durs qui évoquent une « affaire d’exportation » lorsqu’il s’agit d’expédier deux bretonnes au Brésil, les bords de Marne dansants, les michetons, toute une faune bigarrée que Galtier-Boissière a vue de ses yeux. Si Audiard a largement emprunté des bons mots à ces pégriots de la remonte dans un dessein comique et pittoresque, Galtier-Boissière vous amènera lui aux portes de l’Enfer.

La Bonne Vie  de Jean Galtier-Boissière, La manufacture de livres

*Photo: COLLECTION YLI/SIPA. 00507119_000018.

L’ONU, un crime contre l’humanité?

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envoye special haiti

Je m’étais promis de ne plus regarder la télévision pour ménager mes nerfs et mon humeur.

Las, les meilleures résolutions flanchent : de retour tardif du bureau, et me suis affalé sur le canapé devant l’émission Envoyé Spécial sur France 2.

Après un sujet sans intérêt sur les parkings (qui m’a permis de récupérer de précieuses minutes de sommeil), et un autre passionnant sur les jeunes européens partis en Syrie, voilà qu’est annoncé un reportage sur un scandale sans précédent concernant l’ONU.

Ainsi, un journaliste vigilant, qui ne recule devant rien, a choisi d’enquêter sur la rumeur qui à Haïti rend responsable les Nations-Unies de ce que certains (en fait la communauté des haïtiens de New-York) qualifient de « crimes de guerre » : l’introduction dans l’île de la bactérie du choléra.

De quoi s’agit-il ? Après le désastre du séisme de 2010 qui a provoqué des centaines de milliers de morts et de blessés, une épidémie de choléra s’est soudainement déclenchée, provoquant plus de 8 000 morts.

La faute à qui ? Car il serait impensable qu’il n’y ait pas un responsable à qui demander des comptes.

Selon le reportage, il serait scientifiquement avéré qu’un contingent de soldats népalais composant la « Minustah » (une mission de maintien de la paix de l’ONU en Haïti en opération depuis 2004) aurait amené avec lui des souches locales du choléra et aurait contaminé la population en rejetant dans la rivière les eaux usées du camp qu’il occupait. Le colonel népalais a beau démentir l’existence de cas de diarrhées chez ses soldats, les souches de la bactérie trouvée en Haïti s’avèrent identiques à celles qui proviennent de Katmandou. Et le scandale de redoubler d’intensité : les népalais accusent les contingents pakistanais, indiens, et bangladais de propager la maladie (ambiance !), le responsable de l’ONU à Port-au-Prince, se mure dans le silence,  l’attachée de presse fait visiter le camp de la « Minustah », désormais équipé d’un traitement des eaux usées…

Dans un pays livré à toutes les calamités imaginables, dépourvu de toute organisation sanitaire, on incrimine ceux qui viennent apporter leur aide. Histoire de rappeler que rien n’est jamais vraiment gratuit, le journaliste d’Envoyé Spécial explique l’engagement du Népal par les avantages financiers que le pays en tire. Indigné, le reporter fustige la lâcheté de l’ONU, qui nie toute responsabilité dans le déclenchement de l’épidémie de choléra et se retranche lâchement derrière son immunité diplomatique. Dieu merci, un avocat américain va se porter au secours des innocentes victimes de l’inconséquence des puissants.

Bigre, depuis l’attentat d’Oklahoma City, je n’avais plus entendu parler de la crainte complotiste d’un gouvernement mondial. Mis à part dans quelques sketchs de Dieudonné. Il y a des reportages qui vous vaccineraient de toute tentation philanthropique. Pour aboutir à une conclusion aussi simpliste, mieux  aurait valu rester chez soi. La prochaine fois, gageons que nous trouverons au pays de Stéphane Hessel un nouveau Rouletabille qui se posera la question de la responsabilité du séisme. Ce sera bien le diable si Ban Ki Moon, les Américains ou un grand complot mondial n’y sont pas pour quelque chose…

*Photo : AP21085415_000002. Ramon Espinosa/AP/SIPA.

Europe : Un continent vieux comme le monde

europe chardonne fraigneau

L’Union européenne fait le trottoir ! Pas, hélas, en se livrant aux « servitudes » en bas résille et talons aiguilles, mais en vantant ses charmes dans tous les journaux appartenant au groupe Crédit mutuel, apprend-on dans Le Canard Enchaîné[1. Le Canard enchaîné, 20 novembre 2013.], Le Progrès, Le Dauphiné libéré, L’Alsace et Le Républicain lorrain, sans oublier Le Bien public, qui ont donc publié un dialogue annoncé comme fracassant – en l’occurrence entre Benoît Hamon, ministre de la Consommation, et Viviane Reding, commissaire européenne à la Justice. En revanche, on cherchait en vain la mention « Publi-rédactionnel » qui aurait permis aux lecteurs de distinguer l’information de la communication, ou plutôt de la propagande.[access capability= »lire_inedits »] Viviane Reding et tous ces gens qui se désolent de notre manque de désir d’Europe ont fait de la plus belle des nationalités, celle de la galante- rie, de l’esprit de curiosité, des voyages et des échanges, le plus ennuyeux des sujets de conversations. Les européistes nous ont dégoûtés d’être européens !

Pourtant, l’Europe n’a pas commencé à Bruxelles. Et si nous voulons exister demain, il est temps de reconnaître que nous ne sommes pas nés d’hier. Au commencement, il y eut le commerce, c’est-à-dire le courage, ou l’inconscience, d’entreprendre un long et périlleux périple, renforcé par le désir de voir du pays, de se rembourser des frais du voyage et, si possible, de faire un bénéfice. Les optimistes nomment cela l’aventure, les pessimistes, l’appât du gain. Arthur Rimbaud, après avoir miné le terrain poétique français, devint caravanier et traversa des déserts, un fusil à la main, la taille alourdie d’une ceinture pleine d’or : Rimbaud, l’une des plus grandes énigmes européennes d’Aden-Arabie !

« […] Je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. […] Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. […] Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève[2. Arthur Rimbaud : Mauvais sang, extrait d’Une saison en enfer.]. »

La transhumance des hommes et des marchandises entraîne toujours celle des croyances, des savoirs et des techniques. Les routes de la soie furent inaugurées avant Jésus-Christ par l’entreprenant peuple des Sogdiens, qui habitaient les riches vallées de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan, et bâtirent Samarcande. Ils portaient jusqu’à Rome l’étoffe précieuse produite par le Bombyx mori, ou bombyx du mûrier. Seuls les Chinois connaissaient le secret de sa chenille, le ver à soie, dont ils faisaient l’élevage. La soie, les épices, la Chine : voilà bien les valeurs sûres de la première mondialisation, fondée sur des produits de qualité et des compétences confirmées. Quelque 250 ans av. J.-C, les Celtes, guerriers et commerçants avisés, créateurs de bijoux magnifiques, maîtres du bronze et du fer, dominaient la France, l’Espagne, le Portugal, la Hongrie, et animaient des comptoirs sur le pourtour méditerranéen. Quant aux Vikings, ils ont sans doute posé le pied en Amérique du Nord peu de temps avant l’an mil. Quand ils ne faisaient pas jaillir la cervelle de leurs ennemis avec le fer de leur hache, ils discutaient volontiers avec ceux-ci le prix d’une étoffe ou celui d’une barrique de vin.

C’est en Europe que l’on vit les cathédrales implorer tout autant qu’honorer un Dieu de miséricorde. Leurs bâtisseurs n’accomplissaient pas seulement des miracles de foi, ils appliquaient des formules architecturales et en inauguraient quelques autres, qui les autorisaient à lancer vers le ciel des murs aussi droits, fermes et effilés que des flèches. On prétend parfois que les architectes, tailleurs de pierre, artisans, organisés en sociétés secrètes, tenaient une partie de leur savoir d’un enseignement très ancien, venu de l’Orient « compliqué et lointain », qu’ils savaient renouveler. Nous renvoyons à l’admirable témoignage de Villard, dit « de Honnecourt », ville du nord de la France dont il est originaire, au début du XIIIe siècle[3. Villard de Honnecourt : son « carnet », un manuscrit composé de feuilles de parchemin, avec des dessins et des notes, est conservé à la Bibliothèque nationale de France.]. Il fit son apprentissage de compagnon du bâtiment en allant de chantier en chantier, puis devint rapidement un architecte accompli, qu’on consulta jusqu’en Hongrie. Il nous a laissé un carnet de notes et de croquis, conservé à la Bibliothèque nationale. Pour certains, il accomplit l’idéal maçonnique (des francs-maçons). Sa curiosité, sa dextérité, son intelligence scientifique, la richesse de ses croquis annoncent peut-être Léonard de Vinci, mais signalent surtout la « grande clarté du Moyen Âge[4. La Grande Clarté du Moyen Âge, Gustave Cohen : livre fondamental !] ».

Les « Occidentaux » ne furent peut-être pas les premiers « transgresseurs » d’horizon, mais, après qu’ils se sont ébranlés, ils n’ont eu de cesse de reconnaître des territoires très éloignés. En 1249, une délégation représentant le roi de France Louis IX, conduite par André de Longjumeau, un dominicain, gagne la Mongolie. Néanmoins, c’est seulement après Charlemagne que les « Européens » se reconnaissent comme les membres d’une vaste communauté « culturelle ». Dans le « Discours préliminaire » qu’il rédigea pour la dernière édition de son poème La Bataille de Fontenoy, Voltaire écrit : « Les peuples de  l’Europe ont des principes d’humanité, qui ne se trouvent point dans les autres parties du monde ; ils sont plus liés entr’eux, ils ont des lois qui leur sont communes ; toutes les Maisons des souverains sont alliées ; leurs sujets voyagent continuellement, et entretiennent une liaison réciproque. Les Européens chrétiens sont ce qu’étaient les Grecs ; ils se font la guerre entr’eux ; mais ils conservent dans ces dissensions, d’ordinaire, tant de bienséance et de politesse, que souvent un Français, un Anglais, un Allemand qui se rencontrent, paraissent être nés dans la même ville[5. Voltaire : Le Poème sur la bataille de Fontenoy, gagnée par Louis XV, le 11 may 1745.] » Avant la Révolution, si les nations existent, le patriotisme demeure tout à fait étranger aux rapports entre les hommes. De ce point de vue, l’idéal de l’Européen, à cette époque, est incarné par le prince Charles-Joseph de Ligne, aujourd’hui de nationalité belge, mais, en son temps, d’essence trop aristocratique pour n’appartenir qu’aux princes : « J’ai six ou sept patries, Empire, Flandre, France, Espagne, Autriche, Pologne, Russie et presque Hongrie. […] Je pourrais presque aussi compter l’Écosse[6. « Je me suis bien trouvé d’être allemand en France, presque français en Autriche et wallon à l’armée. On perd de sa considération dans le pays qu’on habite tout à fait » : Lettre à la marquise de Coigny.] […]. » Quand M. Hollande entretient des relations rafraîchies avec M. Poutine, on évoquera la belle amitié qui unit notre prince et Catherine de toutes les Russies. Généreuse avec ceux qu’elle aimait, la tsarine fit don à son béguin au sang bleu de la Tauride[7. La Tauride n’est autre que la presqu’île de Crimée, et Iphigénie en Tauride, un opéra classique de l’Allemand Christoph Willibald Gluck.]. Ils s’y rendirent ensemble, au cours d’un voyage extravagant.

Puisque nous sommes en Russie, restons-y, dans la compagnie de Pierre le Grand, qui voulut que son empire se tournât vers l’Europe, alors que beaucoup préféraient qu’il regardât vers l’Asie. Il voyagea souvent incognito dans cette Europe qu’il admirait : Amsterdam, où il se fit charpentier de bateau, Londres, l’Allemagne, Vienne. En 1717, il se trouva à Paris, après la mort de Louis XIV. Le séjour de ce colosse de plus de deux mètres, aux manières brusques de grand seigneur de la Neva, nous est connu par le récit très détaillé qu’en fait Saint-Simon, l’admirable scribe-concierge de Versailles. « […] Il était allé dès huit heures du matin voir les places Royale, des Victoires et de Vendôme, et le lendemain il fut voir l’Observatoire, les manufactures des Gobelins et le Jardin du Roi des simples. Partout là il s’amusa beaucoup à tout examiner et à faire beaucoup de questions. […] Le vendredi 14, il alla dès six heures du matin dans la grande galerie du Louvre voir les plans en relief de toutes les places du roi, dont Asfeld avec ses ingénieurs lui fit les honneurs. […] Il visita ensuite beaucoup d’endroits du Louvre, et descendit après dans le jardin des Tuileries. […] On travaillait alors au Pont-Tournant. Il examina fort cet ouvrage, et y demeura longtemps. […] Le 16 mai, jour de la Pentecôte, il alla aux Invalides, où il voulut tout voir et tout examiner partout. Au réfectoire, il goûta de la soupe des soldats et de leur vin, but à leur santé, leur frappant sur l’épaule, et les appelant camarades. […] Il vit tout Versailles, Trianon et la Ménagerie. […] s’amusa fort tout le jour à Marly et à la machine. […] Mardi le 1er juin, il s’embarqua au bas de la terrasse de Petit-Bourg pour revenir par eau à Paris […] et il voulut passer sous tous les ponts de Paris. » Il quitte Paris le 20 juin fort heureux de son séjour, mais Saint-Simon note ceci, qui peut passer pour prémonitoire : « Le luxe qu’il remarqua le surprit beaucoup ; il s’attendrit en partant sur le roi et sur la France, et dit qu’il voyait avec douleur que ce luxe la perdrait bientôt. »

Les Anglais éprouvent pour l’Europe des sentiments… contrastés. Ce n’est pas le lieu de les juger. En revanche, on notera qu’ils sont à l’origine d’une tradition européenne de formation de l’esprit destinée aux classes supérieures, puis reprise par les artistes. Inventé à la fin du XVIIe siècle, le Grand tour connut une immense vogue au siècle suivant. C’était un voyage d’initiation sur le continent, principalement en Italie, patrie des arts et du goût. Un Anglais bien né se devait d’avoir visité Florence, Rome, Naples et Venise. À l’évidence, cela s’adressait aux garçons, mais on connaît au moins un exemple d’une Anglaise attirée par les lointains, et qui en ramena le plus savoureux des récits par lettres[8. Lady Mary Wortley Montagu : Je ne mens pas autant que les autres voyageurs, Payot.]. Lady Mary Wortley Montagu accompagne son ambassadeur de mari… à Constantinople. De 1716 à 1718, l’Anglaise sur le continent connaît tous les périls d’un très long voyage jusqu’au Bosphore, qui lui fait traverser la France, sous la Régence, l’Autriche, la Hongrie, frôler des précipices et, enfin, s’émerveiller (le mot n’est pas trop fort) de l’« exception culturelle » turque. Lady Mary, loin de s’effrayer du voile que portent les femmes, lui trouve au contraire bien des avantages. N’est-il pas le gage de la plus grande tranquillité des dames dans l’espace public ? Qu’on ne compte pas sur elle pour vilipender la société musulmane, à laquelle elle trouve bien des attraits. Si jamais quelque jour la Turquie est admise au sein de l’Europe, elle le devra aussi à la belle Anglaise.

André Fraigneau eut la malencontreuse idée, un jour de 1941, de prendre un train en compagnie de Marcel Jouhandeau, Robert Brasillach, Abel Bonnard, Pierre Drieu la Rochelle, Ramon Fernandez et Jacques Chardonne. Ces excellents écrivains français répondaient à une gracieuse invitation du bon Joseph Goebbels, maître de la propagande nazie. On s’étonnera toujours que des esprits d’un tel raffinement aient pu se laisser prendre à des combinaisons aussi dangereuses. Fraigneau, fort heureusement sorti du purgatoire par les « Hussards », revint à la littérature. Les éditions du Rocher ont publié en 2005 Escales d’un Européen, un recueil d’articles parus dans des revues. Il s’agit surtout de réflexions sensibles, amusées, savantes sans pédanterie, d’un flâneur salarié. Le regretté Pol Vandromme (1927-2009), qui aimait les réprouvés talentueux, a agrémenté ce livre d’une préface lumineuse, pleine de fantaisie, et cruelle avec justice contre l’esprit d’un temps (les années 1950), où régnaient l’esprit de sérieux, l’engagement, et la dénonciation : « Fraigneau [ignore] les sermons de Combat, le soliloque de Camus dans L’Étranger, le pataquès énigmatique de Sartre dans L’Être et le Néant, la poésie costumée d’Aragon qui habille le déserteur Thorez aux couleurs de la France patriote. » C’est un Français, qui se sent partout chez lui en Europe. Il ne porte qu’un maigre bagage de souvenirs, d’émotions, de mélancolie, un touriste, si l’on veut, mais sur le modèle du romancier selon Stendhal : il observe les alentours un miroir à la main, pour mieux s’y retrouver. Chez Fraigneau, l’Europe est encore une fête de l’esprit, un parcours initiatique, un retour sur des traces effacées, encore plus difficilement identifiables aujourd’hui que les mots, les références, les connaissances légères, gracieuses, nous font défaut. Il nous entraîne, l’esprit d’enfance en bandoulière, toujours prêt au pique-nique, à la chasse aux papillons et aux ombres, au saut dans les flaques. Du doigt, il désigne le parc Monceau, à Paris, la Haute-Auvergne, les toits de Bruxelles, les rives du Rhin, un masque du carnaval de Bâle, l’Acropole d’Athènes, la brume de Venise. Et même en Amérique, il n’oublie pas Goethe : la ville de Middletown lui rappelle Weimar.

Las ! Nous ne lisons plus Fraigneau et nos billets de banque ne rappellent rien. Nous sommes devenus des Européens aux semelles de plomb, et nous écrasons sous nos pas les dernières preuves du passage des hommes aux semelles de vent.[/access]

*Photo : Anne-Louis Girodet-Trioson, L’Enlèvement d’Europe.

Européennes : c’est déjà l’heure de vérité

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ump europennes lamassoure

ump europennes lamassoure

La désignation d’Alain Lamassoure comme tête de liste UMP dans la circonscription-phare de l’Île-de-France, lors des prochaines élections européennes, est une excellente nouvelle. Si je me suis réjoui de la forme, dépourvue de langue de bois, avec laquelle Henri Guaino s’y est opposé, je ne partage pas, pour autant, toutes ses conclusions.

L’investiture du député européen, élu naguère dans la circonscription sud-ouest, qui servira cette année à recaser Michèle Alliot-Marie, a le mérite de clarifier les positions politiques réelles des uns et des autres. Il suffit en fait d’écouter Henri Guaino, qu’il en soit encore remercié, pour se faire son idée. Le député des Yvelines explique que Lamassoure représente des convictions fédéralistes – aux antipodes des siennes – qui rouvriront les plaies de Maastricht et du Traité constitutionnel européen. Il ajoute – et là, Henri, c’est moi qui vais me fâcher- que ces plaies ont été cicatrisées grâce à Nicolas Sarkozy, censé avoir réconcilié la France du oui et celle du non. En tant que citoyen engagé dans ces deux batailles électorales, je n’ai pas le souvenir qu’elles aient occasionné des plaies. Ce fut deux grands rendez-vous démocratiques, auxquels les Français ont massivement participé, certainement parce qu’ils avaient conscience qu’ils étaient déterminants, au contraires d’élections législatives, qu’ils boudent massivement, et pour cause.

J’ai perdu la première fois, de peu. J’ai gagné lors du match retour, largement. Pas de quoi avoir de plaies. En revanche, le 4 février 2008, des parlementaires m’en ont ouvert une, toujours béante. Ce jour-là, en le rebaptisant « traité de Lisbonne », ils faisaient passer quasi à l’identique le texte que j’avais rejeté avec 55 % de mes compatriotes trois ans plus tôt. Six mois auparavant, lors d’une entrevue avec les présidents de groupes parlementaires à Strasbourg, Nicolas Sarkozy avait expliqué qu’il convenait, par esprit de responsabilité (sic), de ne pas consulter les Français sur ce texte, sachant qu’ils auraient toutes les chances de le rejeter. C’est là tout mon désaccord avec Henri Guaino qui veut à tout prix qu’on en reste à son idée fausse, et à vrai dire scandaleuse, de la réconciliation des partisans du oui et du non lors de cette funeste opération de Lisbonne. Les débats n’ont pas lieu parce que Nicolas Sarkozy et le premier secrétaire du PS de l’époque, qui occupe aujourd’hui l’Elysée, se sont mis d’accord à l’époque pour bien cadenasser le couvercle.

Que les dirigeants de l’UMP, grâce à leurs combines, permettent de le rouvrir n’est finalement qu’une ruse habile du destin. Que les militants de l’UMP restent attachés à la souveraineté nationale n’est pas fait nouveau. C’était déjà le cas en 1992 quand 80% d’entre eux faisaient campagne derrière Séguin et Pasqua au contraire de Chirac, Juppé, Balladur… et Sarkozy. Mais au RPR hier et à l’UMP aujourd’hui, l’avis des militants ne pèse pas beaucoup dans les choix de leurs dirigeants. Il suffit de se pencher sur les votes des députés UMP au parlement européen, de constater dans quel groupe ils siègent, de noter que Michel Barnier, eurobéat parmi les eurobéats, sera peut-être le candidat de l’UMP et du Parti populaire européen à la présidence de la Commission européenne pour s’en apercevoir. De toute évidence, les eurodéputés UMP-PPE élus en mai prochain continueront de voter comme ils votent depuis des années. L’honnêteté politique vis-à-vis des citoyens réclame donc que M. Lamassoure soit le porte-drapeau de l’UMP pendant la campagne électorale. Il eût été plus hypocrite de nommer une Rachida Dati qui tient un discours quasi-souverainiste à Paris alors qu’elle siège et vote avec les autres députés du PPE.

*Photo : WITT/SIPA. 00658466_000017.

Nutella : Ne tournons pas autour du pot

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nutella pot malbouffe

nutella pot malbouffe

Il est convenu depuis belle lurette que les mauvaises pratiques alimentaires, désignées par la langue médiatique comme « malbouffe », nous sont venues des Amériques grâce à la marque au grand M jaune. Érigé en symbole de l’acte gourmand moderne et libéré, le sandwich au gras sucré a su capter l’appétit mondial. Ce n’est pourtant plus du hamburger de McDo, devenu la caricature de lui-même du haut de sa toxicité sanitaire et mentale, dont nous avons le plus à craindre, mais d’une pâte à tartiner chocolatée qui nous vient d’Italie. Le fléau transatlantique n’est rien à côté du mal transalpin.

Sur le plan socio-nutritionnel, Nutella, c’est l’horreur absolue,[access capability= »lire_inedits »] le cinquième cavalier de l’Apocalypse, le Terminator du goût. Il ne corrompt pas que les sens, il plonge jeunes et vieux dans l’addiction aux sucres aliénants tout en imbibant l’organisme humain de ces poisons sournois que sont l’huile de palme et les acides gras saturés. Le problème est que ça plaît, surtout aux niais de la papille. Il existe ainsi des « nutelleria » à Bologne, Francfort et Chicago. L’ouverture d’un « bar à Nutella » à Paris est même planifiée. Pourquoi pas près de la gare du Nord, face à la shiterie ? Créée en 1964 par la firme piémontaise Ferrero Rocher, cette pâte à tartiner, censée être à base de noisettes et de cacao, est en réalité composée à 70 % de saccharoses et de matières grasses.

Une véritable petite machine à fabriquer des obèses et des diabétiques. Qui plus est, le Nutella contient des phtalates, notamment le DEPH, qui s’éclate en perturbant nos glandes reproductrices. Tout cela passerait par pertes et profits de la malbouffe de routine si les Français n’en ingurgitaient 100 millions de pots par an (2,7 kilos par seconde), soit 75 000 tonnes, à savoir un quart de la production mondiale. On a gagné ! La France est en effet le premier consommateur de Nutella puisque 78 % des foyers avec enfants en achètent. Les enfants : cibles principales d’une « marque pleine de vie » jouant sur la gourmandise affective pour prendre les familles par le sentiment du miam-miam rassembleur. Comble de l’humiliation, le Nutella est fabriqué à Villers-Écalles, au cœur de la Normandie. Puisque cette douceur chocolatée confine au paradis des poupons poupins, la firme a beau jeu de s’ériger en rempart du bonheur menacé. Qui sont les méchants qui prétendent priver le peuple d’un plaisir simple et pas cher ? Toucher à la recette du Nutella pour satisfaire Dieu sait quel fantasme hygiéno-puritain relèverait du crime. Laissez-nous nous goinfrer !

Vite, l’amalgame salvateur : pas plus que le fruit de la vigne ne tue, la pâte de noisette au chocolat ne rend malade. Vins de terroir et Nutella, même combat ! Bien joué ! Ajoutez-y une dose de chantage à l’emploi et l’affaire est en boîte. Adopté en novembre 2012 par le Sénat, à l’initiative du socialiste Yves Daubigny, un amendement, dit « Nutella », taxant les produits à base d’huile de palme (soit 2 centimes d’euro d’augmentation par pot, quelle terreur !) était retoqué huit jours plus tard par la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale, PS en tête, sur injonction de Marisol Touraine, notre ministre de la Santé, une femme d’audace qui sait faire les choix courageux pour ne pas déplaire aux lobbies. Les socialistes, ça vote tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît.[/access]

*Photo: Soleil

Valérie Trierweiler : la Première Dame qui ne voulait pas se taire

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valerie trierweiler hollande

Je crois avoir été l’un des premiers intellectuels français à avoir défendu Valérie Trierweiler, alors encore première dame de France, lorsqu’elle fut attaquée de toutes parts, y compris par le Président de la République et son Parti socialiste, lorsqu’elle osa afficher publiquement, lors de son fameux tweet, son soutien à Olivier Falorni, dissident socialiste qui menaçait de battre Ségolène Royal, dans la circonscription de La Rochelle, au second tour des dernières législatives.

Ce que j’y défendais en substance, chez celle que j’avais appelé là, pour sa distinction naturelle comme pour son caractère rebelle, « la dandy de la République », c’était, avant tout, son indomptable esprit de liberté, bien aussi suprême qu’inaliénable, surtout en démocratie, pour tout être humain.

Ce courageux mais nécessaire esprit d’indépendance, je l’avais en outre illustré à travers ce qu’en écrivit, tout en finesse et nuance, ce grand écrivain du XIXe siècle que fut Jules Barbey d’Aurevilly dans le superbe tableau qu’il brossa, en son petit mais historique essai sur le dandysme, de Lord Brummell, alors surnommé, tout à la fois, le « prince des dandys », l’ « arbitre des élégances » et « Beau Brummell » : « Ce qui fait le Dandy, c’est l’indépendance. Autrement, il y aurait une législation du Dandysme, et il n’y en a pas. », y stipule en effet Barbey.

Aussi pertinent qu’impertinent, il en infère donc, en guise de conclusion : « Ainsi, une des conséquences du Dandysme, un de ses principaux caractères (…) est-il de produire toujours l’imprévu, ce à quoi l’esprit accoutumé au joug des règles ne peut pas s’attendre en bonne logique. (…). C’est une révolution individuelle contre l’ordre établi, quelquefois contre nature (…) Le Dandysme, (…) se joue de la règle et pourtant la respecte encore. Il en souffre et s’en venge tout en la subissant ; il s’en réclame quand il y échappe ; il la domine et en est dominé tour à tour : double muable caractère ! (…) C’était là ce qu’avait Brummell (…) et par-là il répondait aux besoins de caprice des sociétés ennuyées et trop durement ployées sous les strictes rigueurs de la convenance ».

De fait : « cette révolution individuelle contre l’ordre établi », cette très subtile manière de se « jouer de la règle tout en la respectant encore », cette encore plus adroite façon de « s’en venger tout en la subissant » et de « la dominer en étant dominé tour à tour », c’est là l’insigne et immense privilège dont peut se targuer aujourd’hui, tel ce « double muable caractère » qu’incarna jadis le beau Brummell, la belle Valérie !

Cette rare et d’autant plus précieuse insolence, Valérie Trierweiler la réitéra, plus audacieuse encore dans la mesure où elle s’opposait carrément là au premier flic de France, l’omniprésent Manuel Valls, lors de la tristement célèbre affaire Leonarda : ce qui ne fit, bien sûr, qu’aggraver son cas, au grand dam de ce grand méchant mou qu’est François Hollande, aux yeux des bien pensants et autres cols blancs de ce médiocre socialisme à la française.

C’est dire si cette éminente femme dandy des temps modernes, comme je l’ai encore nommée, en a affolé plus d’un parmi ces cerveaux compassés et bustes engoncés de la République, faisant trembler jusqu’aux ors de l’Élysée.

C’est du reste là, insistais-je en ladite tribune, la plus profonde et juste des définitions que l’on ait jamais donnée du dandysme : « le dandysme est le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences », établit Baudelaire, maudit d’entre les maudits, dans une critique d’art ayant pour titre Le Peintre de la vie moderne. Nietzsche, dans son Gai Savoir et autre Ainsi parlait Zarathoustra, appelait aussi cela le « grand style ».

Quant à savoir si l’autorité du Président Hollande avait été ainsi, par ce tweet de Trierweiler, écornée, remise en cause ou malmenée, c’est là une question dont un dandy, libertaire et subversif par définition, n’a franchement que faire : « La désobéissance, pour qui connaît l’histoire, est la vertu originelle de l’homme. C’est par la désobéissance que le progrès s’est réalisé, par la désobéissance et par la révolte. », affirme Oscar Wilde, faisant de la rébellion un facteur de progrès pour toute civilisation, dans cette utopie socialo-anarchiste que représente ce petit livre programmatique qu’est le bien nommé « L’âme de l’homme sous le socialisme ». François Hollande, ancien Secrétaire général du PS, devrait, théoriquement, en être ravi !

Mais ce que je mettais alors surtout en exergue, dans mon article, c’est qu’il restait à espérer que Valérie Trierweiler, dont ses ennemis se mirent à être alors toujours plus nombreux et vindicatifs tout autour d’elle, n’aurait pas à payer un jour le trop cher prix de cette liberté qu’elle osait ainsi s’accorder à l’ombre de l’Elysée, mais sous la lumière des projecteurs. Car c’est pour ce type d’impudence, précisément, que Lord Brummell fut naguère répudié par le Prince de Galles, à qui il s’était permis de tenir effrontément tête. Il fut même banni sans ménagement, sous les huées et quolibets des courtisans de Londres, de Buckingham Palace, jusqu’à un exil forcé. Arrivé en France, sur une plage de Normandie, définitivement vaincu, il mourut alors seul et sans ressources, prématurément vieilli et dans la misère la plus noire. Il repose encore aujourd’hui, oublié de tous, sous une humble et anonyme pierre tombale du petit cimetière protestant de Caen.

Certes le lumineux Paris du XXIe siècle n’est-il pas le sordide Londres du XIXe. Mais il n’empêche que si l’on ne coupe certes plus les trop fortes têtes dans la capitale française, on sait néanmoins encore comment y abattre les trop grandes gueules.

C’est là malheureusement le tragique cas, ainsi que je l’avais prédit, de la pauvre Valérie Trierweiler, elle aussi impitoyablement répudiée, sans égards ni tact, sans le moindre geste d’élégance ni de clémence, par un homme que, s’il n’était pas Président de notre respectable République, avant même d’être ce très peu aimable mixte de cruauté et de cynisme, l’on pourrait aisément qualifier, au vu de son détestable machisme envers les femmes, de mufle, voire de goujat.

François Hollande, décidément, ne sait pas se comporter, surtout pas – comble du paradoxe pour le néo social-démocrate qu’il a prétendu être tout récemment – envers les plus faibles ou les plus démunis que lui… quand ils ne sont pas, tout bonnement, ses impuissantes victimes !

Valérie Trierweiler : ancienne première dame de France et femme dandy de la République, certes ; mais surtout, à présent, premier drame sentimental, sinon tout simplement humain, de France.

À elle, en plus de notre sympathie, toute notre compassion. Valérie Trierweiler, que je ne connais pas personnellement, est une amie de cœur, sinon de raison !

Son actuel voyage en Inde, parmi les miséreux de Bombay, est, dans cette tourmente et malgré l’adversité, la plus noble, digne et admirable des réponses.

*Photo : GUIBBAUD-POOL/SIPA. 00649764_000005. 

Robert Redeker, (re)lire Arthur Schnitzler et le Professeur Schulz : mes haïkus visuels

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Bambi Galaxy, album dystopique

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bambi galaxy disque

bambi galaxy disque

Près de quinze ans après son émergence, la « Nouvelle scène française » – appelée aussi « Nouvelle chanson française » en référence au renouveau des années 70 incarné par Souchon, Renaud, Simon, Cabrel, Voulzy, Sheller, Bashung, Balavoine, Chédid, etc. – brille par sa décrépitude. Qui se souvient aujourd’hui des principaux représentants de ce mouvement apocalyptique né aux prémices du nouveau millénaire, comme un mauvais présage ? Je ne citerai pas de noms, tout le monde a le droit à l’oubli.

Bien sûr, on dénombre quelques rescapés dans le lot, mais leur état s’avère préoccupant : Bénabar en est réduit à poser nu dans Paris Match (plus classe que dans Entrevue), Cali rivalise avec Ségolène Royal dans la course au grand soir fraternel, Benjamin Biolay fait l’acteur façon Elvis en jouant dans des nanars naïfs et ultra kitsch (remember Le changement c’est maintenant, son Blue Hawaii à lui) qui pourraient ternir son image de chanteur rebelle…

Seul Vincent Delerm a toujours la carte, les journalistes adorent les artistes qui leur ressemblent : drôles, brillants et charismatiques comme eux ! Et surtout visionnaires, autre caractéristique commune. En effet, Delerm déclarait en 2003 : « Je n’ai pas aimé cette image de « chanteur pour bourgeois-bohèmes » que l’on a voulu me coller. Ce qui est gênant avec le mot bobo, c’est qu’il ne sera plus là dans deux ans ».

Néanmoins, il y a quatre ans, le plus discret Florent Marchet sortait un petit chef-d’œuvre de poésie existentialiste, Courchevel, pendant que les médias nous refourguaient à tout va et sans vergogne les Brel-Brassens-Ferré de leur Microcosmos : Katerine, Sébastien Tellier, Grand Corps Malade et consorts.

Souvenons-nous du savoureux aphorisme de Jean-Edern Hallier : « Puisqu’ils se copient les uns les autres, comme aux examens, on devrait interdire aux journalistes de lire les journaux ». Voilà une interdiction frappée de bon sens qui éviterait bien des troubles à l’ordre public. Pour en revenir à l’œuvre de Florent Marchet, elle peut rebuter de prime abord : pochettes étranges (la dernière n’échappe pas à la règle avec le chanteur figuré par une marionnette de la série culte des années 60 The ThunderbirdsLes Sentinelles de l’air), voix furetant inlassablement entre ses influences Souchon et Dominique A, et production datée nous ramenant au début des années 70.

Ce dernier défaut est assez problématique pour un disque conçu en 2013 comme une œuvre d’anticipation sur l’homme « augmenté » et sa déshumanisation. Bambi Galaxy est en effet un concept album reposant sur le contraste entre la vision idéalisée de l’an 2000 que l’on servait aux enfants il y a trente ans et la réalité d’aujourd’hui, comme l’indique la plaquette promo : « Les années 2000 ont montré un tout autre visage, plus inquiétant, plus violent, moins fraternel. On n’a pas vraiment hâte de découvrir les années 2050 et l’homme 2.0 ne fait plus rêver« .

Pour Florent Marchet, la solution face aux nouvelles perspectives désolantes qu’offre le monde réside dans la fuite : « Notre héros ira au bout […] De l’infiniment petit, il se tourne vers l’infiniment grand (le cosmos) […] Alors il est prêt pour le grand départ. Il embarque avec femme et enfants pour un voyage loin au-dessus de nos têtes qui durera plusieurs vies. » Dans une interview accordée au Figaro le 11 mai 2013, Michel Sardou aussi se voyait partir : « Si j’avais 25 ans, je quitterais la France… ». Et il ajoutait dans cet accès d’optimisme qui le caractérise : « Beaucoup de gens pensent que nous avons changé d’époque, alors que nous vivons sur une autre planète. Tout ce que nous avons connu au cours des cinquante dernières années ne reviendra plus ». Si Florent Marchet avait écouté Sardou, il nous aurait épargné le voyage, si intergalactique soit-il. Mais qui écoute Sardou de nos jours ?

Tout porte à croire que nous avons en effet changé de planète depuis quelques temps (le changement de planète, c’est maintenant), qu’elle s’appelle la Planète des singes et qu’elle a même déjà été imaginée par un certain Pierre Boulle en 1963 : les singeries des Femen et autres jacasseries simiesques pourraient finir de nous en convaincre cette année.

Avec un titre pareil, Bambi Galaxy, l’auditeur espère pleurer sa mère. La sublime introduction instrumentale le place sur orbite avec délectation mais ensuite, les oreilles traversent quelques zones de turbulences éprouvantes (« Reste avec moi », « Apollo 21 ») heureusement atténuées par des accalmies souchoniennes planantes (« 647« , « Bambi Galaxy« , « La Dernière seconde« ).

Parfois, les tubes cosmiques trouvent leur vitesse de croisière (« Que font les anges ? », « Space Opéra »), mais certains dérivent vers des trous noirs fatals (« Héliopolis », « Ma particule élémentaire »).

Même s’il n’a pas trop l’air de savoir où il va, Marchet a au moins réussi à quitter la marécageuse planète de la Nouvelle scène française.

Sa survie est assurée.

Des nymphéas pour le repos du Tigre

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clemenceau rodin buste

clemenceau rodin buste

Petit-Luc est le lieu d’un massacre de près de six cents civils durant les guerres de Vendée. Mais l’Historial de la Vendée, bâti à cet endroit, est dédié à l’histoire régionale dans toutes ses composantes. C’est ainsi qu’une intéressante exposition y est consacrée à Georges Clemenceau, fameux Vendéen qui se considérait héritier « en bloc » de la Révolution et arborait sur sa cheminée un buste de Robespierre. L’événement est consacré aux goûts artistiques de l’homme d’État, abstraction faite de sa passion pour l’Extrême-Orient, qui fera bientôt l’objet d’une approche spécifique au musée Guimet.

L’exposition est dominée par une prodigieuse série de bustes de Clemenceau, modelés par Rodin. Il s’agit d’études en terre ou en plâtre pour préparer un bronze. Chaque pièce explore un aspect de la personnalité du « Tigre ». L’ensemble le fait revivre avec une stupéfiante vérité. Rodin appréhende son personnage comme s’il s’agissait d’écrire un roman. Il le regarde de façon pénétrante, sans concession, mais non sans compassion. Il saisit son modèle dans toutes ses composantes, en une seule intuition,qualités et défauts confondus. Clemenceau,dans ces bustes, apparaît à la foisintransigeant et humain, auguste et chafouin, borné et visionnaire, viril et sénile. On mesure là véritablement la portée du génie de Rodin.

Quant à Clemenceau, tant de psychologie et surtout tant de séances de pose ne lui ont pas plu. Il s’est aussi souvenu que Rodin l’avait déçu au temps de l’affaire Dreyfus. Il s’est définitivement brouillé avec le sculpteur. Ce qu’il aimait, c’était l’impressionnisme. Il a entretenu jusqu’au bout une amitié fidèle avec Claude Monet (1840-1926). Le moustachu et le barbu aimaient se promener ensemble dans les jardins de Giverny. Après que le peintrea peint,au fil des années,plusieurs centaines de nymphéas en petit format, Clemenceau l’a soutenu pour en faire une série de taille monumentale, en vue d’une installation à l’Orangerie des Tuileries. L’artiste était âgé et atteint de cécité. L’amicale pression de Clemenceau, qui a poussé son ami à travailler coûte que coûte, est touchante. En tout cas, elle a été déterminante.

L’exposition de l’Historial de la Vendée bénéficie de prêts importants d’œuvres de divers musées nationaux. On trouve des peintures de Manet, Whistler, Eugène Carrière et Daumier. Mais les plus nombreuses sont logiquement celles de Monet. En particulier, on découvre des nymphéas de la dernière période, celle où il s’approche de façon étonnante de l’expressionnisme abstrait et de la gestualité d’une Joan Mitchell.

On peut se demander ce qui rapprochait tant Clemenceau de Monet. Pourquoi le« Tigre », si agité, si combatif, si immergé dans la vie et dans l’histoire, était-il lié à Monet qui ne s’intéressait à rien tant que de faire le tour de son étang et de peindre des fleurs, même en pleine guerre ? Malheureusement, le livre rédigé en 1928 par Clemenceau sur Monet ne nous éclaire guère. On peut juste y goûter l’emphase un peu datée du tribun. C’est peut-être justement en raison de son caractère parfaitement reposant quel’homme d’État appréciait la peinture de Monet. En somme, il s’agissait d’un art pas prise de tête, une ambiance fleurie. C’était ce qu’il fallait pour le repos du « Tigre ».

Il faut dire aussi que, pour Clemenceau, l’impressionnisme avait la saveur d’une affaire de jeunesse. C’est, en effet, quand il était jeune journaliste qu’il a connu les artistes de ce mouvement. Au début, les impressionnistes ont suscité de l’espoir, par leur volonté affichée de peindre la vie réelle. C’était effectivement une bonne idée. Ainsi, Émile Zola a-t-il cru sincèrement qu’ils allaient adopter en peinture une démarche naturaliste et sociale comparable à la sienne en littérature. Ces artistes ont connu un rapide succès commercial. Cependant, en matière de vie réelle, on a surtout vudes scènes de canotage, des pique-niques par beau temps et des parterres fleuris. Progressivement, Zola a pris du recul, tandis que Clemenceau, bizarrement, renforçait son soutien. Les impressionnistes ont, à mon avis, inventé la peinture sympa. Il n’y a d’ailleurs pas de mal à cela. C’est comme les robes d’été à fleurs, si on aime, pourquoi s’en priver ? Cependant, certaines personnes peuvent attendre davantage de la peinture. C’est mon cas.

Le Clemenceau homme politique n’est pas à l’ordre du jour de cette exposition. Cependant, il était difficile d’en faire complètement abstraction. Il réapparaît parfois sous un jour imprévu.C’est le cas avec cet intéressant exemplaire de « Aupied du Sinaï », illustré par Toulouse-Lautrec. Dans cet ouvrage consacré aux juifs, on est surpris de voir Clemenceau reprendre à son compte nombre de clichés antisémites en cours à son époque. Il faut sans doute replacer cela dans le contexte, mais tout de même, c’est un peu décevant de la part du grand dreyfusard qu’il a été.

Il faut rendre hommage aux commissaires, Christophe Vital et Florence Rionnet, qui ont très intelligemment constitué cette exposition. Par la diversité et le niveau des pièces présentées, elle mérite le voyage. Surtout, elle est conçue pour être accessible à tous les publics sans être rébarbative. Elle permet à chacun de se faire librement une idée personnelle sur Clemenceau et sur l’art de son temps. Et le moins qu’on puisse dire est qu’il y a matière à des opinions très contrastées.

Clemenceau et les artistes modernes. Jusqu’au 2 mars à l’Historial de la Vendée.

*Photo: GINIES/SIPA.00618575_000007.

Padre Pio, le stigmatisé

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padre pio culte

padre pio culte

Comment les croyances religieuses deviennent- elles une réalité et la dévotion une politique ? L’ouvrage de Sergio Luzzatto Padre Pio, miracles et politique à l’âge laïc[1. Sergio Luzzatto, Padre Pio, miracles et politique à l’âge laïc, trad. de l’italien par Pierre-Emmanuel Dauzat, collection NRF Essais, Gallimard.], propose une analyse singulière et profonde des mécanismes à l’œuvre. Ce livre se focalise sur un homme : Padre Pio, premier homme à recevoir les cinq plaies de Jésus après une longue liste de femmes[2. Le premier stigmatisé fut saint François d’Assise. Ensuite, ce sont essentiellement des femmes, de sainte Catherine de Sienne au xive siècle et jusqu’à Gemma Galgani et Marthe Robin au xxe siècle.], premier prêtre stigmatisé et enfin premier porteur de stigmates à l’ère des médias de masse.[access capability= »lire_inedits »]

Peu de temps après l’apparition des stigmates dans sa chair en 1918, ce capucin provincial devint célèbre, d’abord en Italie, puis dans l’ensemble du monde catholique. Un saint fort utile, nous apprend Luzzatto. On l’instrumentalisa en effet de diverses façons au service d’objectifs politiques et religieux.

À ses admirateurs, il a servi d’antidote à la sécularisation et au socialisme. Pour les cyniques, il fut une célébrité dont les plaies sanglantes augmentaient les tirages de la presse populaire et permettaient d’engranger d’appréciables profits. Pour ses détracteurs, il était un nouvel avatar d’une religiosité « primitive » et « sensationnelle », qu’ils tenaient pour une version corrompue de la véritable spiritualité chrétienne.

Il fut un saint problématique. Peu de saints contemporains ont suscité des divisions aussi profondes au sein du monde catholique. Peu voire aucun, au XXe siècle, n’ont réussi l’exploit de passer du statut d’objet d’enquêtes à répétition commanditées par le Saint-Office à la canonisation. Et les soupçons du Saint-Office recensés par Luzzatto étaient des plus sérieux : saint Padre Pio fut ainsi accusé par des témoins respectables et dignes de confiance de s’automutiler afin de produire ses stigmates. Ses miracles les plus spectaculaires ont été considérés comme de grossières rumeurs. Il a été impliqué dans des intrigues financières indignes d’un homme qui avait fait vœu de pauvreté. Il aurait même été surpris en train d’avoir un « comportement inapproprié » dans un confessionnal. Une femme a déclaré avoir été sa maîtresse, précisant qu’elle n’avait pas été la seule. Au moins trois papes lui ont été hostiles et ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour limiter le culte qui lui était rendu. Que ce culte ait survécu à tous ces obstacles est déjà un miracle.

Quel genre d’homme était donc Padre Pio ? Le livre de Luzzatto ne nous l’apprend pas vraiment. Sous sa plume, le capucin aux stigmates est un personnage sans relief. L’auteur nous dit peu de la christologie de Pio, de ses convictions politiques et de ses idées religieuses. Il utilise souvent le terme d’Alter Christus pour parler de Pio, alors que le capucin ne semble s’être jamais pensé lui-même dans ces termes.  Il n’était ni un sauveur ni un maître, mais avant tout un faiseur de miracles dont le plus grand résidait dans les plaies de ses mains. Mais que pensait-il lui-même de ses stigmates ? Se voyait-il comme une « copie » ? Et dans ce cas, quel rapport entretenait-il avec l’original ? Quelle était sa mission sur terre ? Quel était l’Évangile selon Padre Pio ? Là encore, Luzzatto ne répond pas vraiment. Il raconte par exemple que, jeune, Pio aurait plagié les écrits mystiques d’une autre célèbre stigmatisée italienne, Gemma Galgani. Admettons, mais n’y a-t-il apporté aucun ajout au cours de sa longue carrière ? Sa compréhension de lui-même en tant que frère capucin, prêtre et stigmatisé a-t-elle évolué au fil des années ? On ne le saura pas.

Mais ce n’est pas uniquement la spiritualité du capucin qui est mise de côté. La plupart des preuves compromettantes pour lui sont mentionnées sans être interprétées sérieusement. Luzzatto nous informe que Pio a pris part à un montage financier visant à organiser la vente de Locomotive Zarlatti, en cheville avec le collabo et trafiquant au marché noir Emanuele Brunatto[3. D’autres auteurs contestent la version de David Luzetto et refusent de faire d’Emanuele Brunatto un collabo et un trafiquant. Causeur reviendra sur cette polémique.], l’un de ses plus ardents admirateurs et donateurs.

Peu de saints contemporains ont suscité des divisions aussi profondes au sein du monde catholique. Au moins trois papes lui ont été hostiles et ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour limiter le culte qui lui était rendu. Que ce culte ait survécu à tous ces obstacles est déjà un miracle.

Pourquoi ? Qu’espérait-il gagner dans cette affaire ? Luzzatto explique aussi qu’il achetait secrètement des substances chimiques destinées à fabriquer ses plaies. A-t-il purement et simplement simulé ? Et les histoires de maîtresses et de comportement inapproprié, des fausses accusations ? Que doit-on penser du fait que ses plaies ont disparu avant sa mort, rendant une autopsie inutile ? Sur toutes ces questions, Luzzatto reste vague.  Il est tentant de conclure que ces questions gênantes sont sans importance car par trop « positivistes ». Mais si on n’essaie pas d’y répondre, ne serait-ce que partiellement, on ne comprend rien au phénomène Padre Pio. À trop vouloir éviter les pièges de l’hagiographie, Luzzatto tombe dans l’excès inverse. Il ne s’intéresse pas, semble-t-il, à Padre Pio en tant que personne ou en tant que phénomène religieux exceptionnel, mais en tant que pièce dans le jeu d’échecs compliqué de la politique italienne.

Or, ce choix est problématique si on veut comprendre le mécanisme social complexe qui fait et défait les saints. Padre Pio n’a peut-être pas été ni un réformateur charismatique ni un penseur particulièrement profond, mais il n’a pas été non plus un simple pion entre les mains d’autres joueurs. Les saints marionnettes disent (et font) exactement ce que leurs dévots marionnettistes souhaitent. Les véritables saints sont les auteurs de leurs propres mots, gestes et idées.

Or, en plus des millions de gens qui ont entendu parler de lui par des intermédiaires (médias, pèlerins, hagiographes), des centaines de milliers de personnes qui ont vu Padre Pio de leurs propres yeux et l’ont entendu de leurs propres oreilles. Comment est-il arrivé à gagner leur confiance ? Luzzatto discute habilement guerres culturelles et enjeux politiques. Il ne dit rien sur les cercles intimes d’amis et d’admirateurs qui ont fourni à Pio le soutien et la protection sans lesquels son culte n’aurait pas pu exister. Faute d’une étude plus approfondie de l’homme dans l’œil du cyclone social, nous nous retrouvons avec un livre, certes riche et documenté, mais plus fidèle à son sous-titre qu’à la promesse de son titre.[/access]

*Photo: BALDUCCI/SINTESI/SIPA.00559643_000002.

Chroniques du mitan

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prostitution joie bordel

prostitution joie bordel

Il y a deux façons d’évoquer la prostitution des années 20. La moraliste : fustiger ces maisons d’abattage, ces pauvres filles de joie qui portent si mal leur nom, se délecter en chagrins, misères et débines de toutes sortes. Faire le plein de bonne conscience, juger sans comprendre. Car, elles en connaissent un rayon en déveines et peuvent vous tirer des larmes de votre canapé.

Et puis, il y a l’autre manière : sybarite et voyeuriste. Panthéoniser ces lupanars extravagants, idéaliser le bordel comme ascenseur social, créer la fausse légende du savoir-vivre à l’horizontale. À ces deux extrêmes (misérabilisme et esthétisme), Jean Galtier-Boissière avait préféré le reportage romancé avec une galerie de portraits criants de vérité. Des frimes de renégats, des vies déglinguées, des rêves d’indépendance, des amours malheureux, des réussites fulgurantes, des fleurs de pavé, du vécu en somme, Galtier-Boissière nous en donne en chair et en os dans La Bonne Vie republié aux éditions La manufacture de livres.

Comme le souligne dans sa préface, le toujours très inspiré et documenté Olivier Bailly, ce livre a été édité pour la première fois en 1925 chez Grasset. Galtier-Boissière, fondateur du Crapouillot durant les tranchées, polémistevirtuose, diaristesous l’Occup’, était« une forte tête, grande gueule, bon vivant, il ne dédaignait pas faire le coup-de-poing ». Sous la plume de cet observateur hors pair du Paris canaille, défilent des trognes venues d’un autre monde, l’interlope celui qui terrorise et attire à la fois le bourgeois. Ces apaches s’appellent Petit Louis, Jo, Gras-du-Genou et les gisquettes portent des blazes de caf’conc’, Nénette, Zaza la chinoise, Sarah ou Carmen…Galtier-Boissière parle d’un temps où Marthe Richard n’avait pas fait fermer les bobinards.

Un temps où les hommes du Milieu parlaient comme dans les livres de Carco, Simonin ou Boudard. « Il y a deux sortes d’hommes : ceux qui payent les femmes et ceux auxquels les femmes en lâchent ». « C’est pas des hommes comme les autres ! La liberté, pour eux, ça a été l’exception ». Sans concession, ce roman brut, tonique décrit une réalité historique dans laquelle les jeunes filles n’ânonnent pas Rosa la rose mais travaillent en maison ou en estaminet. Et les mecs comme Petit Louis n’ont pas appris l’algèbre sur les bancs de l’école sous l’œil bienveillant d’un instituteur, ce sont des anciens des travaux forcés, des bataillonnaires d’Afrique. Des affreux. Des tatoués. Hargneux. Toujours sur un mauvais coup. Pour les amateurs d’argot, Galtier-Boissière a le don pour faire mousser ses personnages dans un style Vieux Paris très agréable.

Regardez comment il croque l’arrivée de Zaza : « remarquablement grande, svelte, avec une tête petite sur un long cou, les yeux bleu gris tout à tour perçants et câlins, les dents régulièrement plantées et très blanches, un nez légèrement busqué aux narines palpitantes, une auréole de cheveux oxygénés et joliment ondulés, elle avait fait sensation dès son entrée ».On suit les aventures de cette bande d’affranchis, les déboires des filles, les lubies des clients, la vie quotidienne d’un claque, cesmarchands qui viennent vendre leurs babioles froufrouteuses, la flicaille qui surveille, les jalousies, les visites du toubib, les patrons au tiroir-caisse, les durs qui évoquent une « affaire d’exportation » lorsqu’il s’agit d’expédier deux bretonnes au Brésil, les bords de Marne dansants, les michetons, toute une faune bigarrée que Galtier-Boissière a vue de ses yeux. Si Audiard a largement emprunté des bons mots à ces pégriots de la remonte dans un dessein comique et pittoresque, Galtier-Boissière vous amènera lui aux portes de l’Enfer.

La Bonne Vie  de Jean Galtier-Boissière, La manufacture de livres

*Photo: COLLECTION YLI/SIPA. 00507119_000018.

L’ONU, un crime contre l’humanité?

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envoye special haiti

envoye special haiti

Je m’étais promis de ne plus regarder la télévision pour ménager mes nerfs et mon humeur.

Las, les meilleures résolutions flanchent : de retour tardif du bureau, et me suis affalé sur le canapé devant l’émission Envoyé Spécial sur France 2.

Après un sujet sans intérêt sur les parkings (qui m’a permis de récupérer de précieuses minutes de sommeil), et un autre passionnant sur les jeunes européens partis en Syrie, voilà qu’est annoncé un reportage sur un scandale sans précédent concernant l’ONU.

Ainsi, un journaliste vigilant, qui ne recule devant rien, a choisi d’enquêter sur la rumeur qui à Haïti rend responsable les Nations-Unies de ce que certains (en fait la communauté des haïtiens de New-York) qualifient de « crimes de guerre » : l’introduction dans l’île de la bactérie du choléra.

De quoi s’agit-il ? Après le désastre du séisme de 2010 qui a provoqué des centaines de milliers de morts et de blessés, une épidémie de choléra s’est soudainement déclenchée, provoquant plus de 8 000 morts.

La faute à qui ? Car il serait impensable qu’il n’y ait pas un responsable à qui demander des comptes.

Selon le reportage, il serait scientifiquement avéré qu’un contingent de soldats népalais composant la « Minustah » (une mission de maintien de la paix de l’ONU en Haïti en opération depuis 2004) aurait amené avec lui des souches locales du choléra et aurait contaminé la population en rejetant dans la rivière les eaux usées du camp qu’il occupait. Le colonel népalais a beau démentir l’existence de cas de diarrhées chez ses soldats, les souches de la bactérie trouvée en Haïti s’avèrent identiques à celles qui proviennent de Katmandou. Et le scandale de redoubler d’intensité : les népalais accusent les contingents pakistanais, indiens, et bangladais de propager la maladie (ambiance !), le responsable de l’ONU à Port-au-Prince, se mure dans le silence,  l’attachée de presse fait visiter le camp de la « Minustah », désormais équipé d’un traitement des eaux usées…

Dans un pays livré à toutes les calamités imaginables, dépourvu de toute organisation sanitaire, on incrimine ceux qui viennent apporter leur aide. Histoire de rappeler que rien n’est jamais vraiment gratuit, le journaliste d’Envoyé Spécial explique l’engagement du Népal par les avantages financiers que le pays en tire. Indigné, le reporter fustige la lâcheté de l’ONU, qui nie toute responsabilité dans le déclenchement de l’épidémie de choléra et se retranche lâchement derrière son immunité diplomatique. Dieu merci, un avocat américain va se porter au secours des innocentes victimes de l’inconséquence des puissants.

Bigre, depuis l’attentat d’Oklahoma City, je n’avais plus entendu parler de la crainte complotiste d’un gouvernement mondial. Mis à part dans quelques sketchs de Dieudonné. Il y a des reportages qui vous vaccineraient de toute tentation philanthropique. Pour aboutir à une conclusion aussi simpliste, mieux  aurait valu rester chez soi. La prochaine fois, gageons que nous trouverons au pays de Stéphane Hessel un nouveau Rouletabille qui se posera la question de la responsabilité du séisme. Ce sera bien le diable si Ban Ki Moon, les Américains ou un grand complot mondial n’y sont pas pour quelque chose…

*Photo : AP21085415_000002. Ramon Espinosa/AP/SIPA.

Europe : Un continent vieux comme le monde

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europe chardonne fraigneau

europe chardonne fraigneau

L’Union européenne fait le trottoir ! Pas, hélas, en se livrant aux « servitudes » en bas résille et talons aiguilles, mais en vantant ses charmes dans tous les journaux appartenant au groupe Crédit mutuel, apprend-on dans Le Canard Enchaîné[1. Le Canard enchaîné, 20 novembre 2013.], Le Progrès, Le Dauphiné libéré, L’Alsace et Le Républicain lorrain, sans oublier Le Bien public, qui ont donc publié un dialogue annoncé comme fracassant – en l’occurrence entre Benoît Hamon, ministre de la Consommation, et Viviane Reding, commissaire européenne à la Justice. En revanche, on cherchait en vain la mention « Publi-rédactionnel » qui aurait permis aux lecteurs de distinguer l’information de la communication, ou plutôt de la propagande.[access capability= »lire_inedits »] Viviane Reding et tous ces gens qui se désolent de notre manque de désir d’Europe ont fait de la plus belle des nationalités, celle de la galante- rie, de l’esprit de curiosité, des voyages et des échanges, le plus ennuyeux des sujets de conversations. Les européistes nous ont dégoûtés d’être européens !

Pourtant, l’Europe n’a pas commencé à Bruxelles. Et si nous voulons exister demain, il est temps de reconnaître que nous ne sommes pas nés d’hier. Au commencement, il y eut le commerce, c’est-à-dire le courage, ou l’inconscience, d’entreprendre un long et périlleux périple, renforcé par le désir de voir du pays, de se rembourser des frais du voyage et, si possible, de faire un bénéfice. Les optimistes nomment cela l’aventure, les pessimistes, l’appât du gain. Arthur Rimbaud, après avoir miné le terrain poétique français, devint caravanier et traversa des déserts, un fusil à la main, la taille alourdie d’une ceinture pleine d’or : Rimbaud, l’une des plus grandes énigmes européennes d’Aden-Arabie !

« […] Je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. […] Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. […] Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève[2. Arthur Rimbaud : Mauvais sang, extrait d’Une saison en enfer.]. »

La transhumance des hommes et des marchandises entraîne toujours celle des croyances, des savoirs et des techniques. Les routes de la soie furent inaugurées avant Jésus-Christ par l’entreprenant peuple des Sogdiens, qui habitaient les riches vallées de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan, et bâtirent Samarcande. Ils portaient jusqu’à Rome l’étoffe précieuse produite par le Bombyx mori, ou bombyx du mûrier. Seuls les Chinois connaissaient le secret de sa chenille, le ver à soie, dont ils faisaient l’élevage. La soie, les épices, la Chine : voilà bien les valeurs sûres de la première mondialisation, fondée sur des produits de qualité et des compétences confirmées. Quelque 250 ans av. J.-C, les Celtes, guerriers et commerçants avisés, créateurs de bijoux magnifiques, maîtres du bronze et du fer, dominaient la France, l’Espagne, le Portugal, la Hongrie, et animaient des comptoirs sur le pourtour méditerranéen. Quant aux Vikings, ils ont sans doute posé le pied en Amérique du Nord peu de temps avant l’an mil. Quand ils ne faisaient pas jaillir la cervelle de leurs ennemis avec le fer de leur hache, ils discutaient volontiers avec ceux-ci le prix d’une étoffe ou celui d’une barrique de vin.

C’est en Europe que l’on vit les cathédrales implorer tout autant qu’honorer un Dieu de miséricorde. Leurs bâtisseurs n’accomplissaient pas seulement des miracles de foi, ils appliquaient des formules architecturales et en inauguraient quelques autres, qui les autorisaient à lancer vers le ciel des murs aussi droits, fermes et effilés que des flèches. On prétend parfois que les architectes, tailleurs de pierre, artisans, organisés en sociétés secrètes, tenaient une partie de leur savoir d’un enseignement très ancien, venu de l’Orient « compliqué et lointain », qu’ils savaient renouveler. Nous renvoyons à l’admirable témoignage de Villard, dit « de Honnecourt », ville du nord de la France dont il est originaire, au début du XIIIe siècle[3. Villard de Honnecourt : son « carnet », un manuscrit composé de feuilles de parchemin, avec des dessins et des notes, est conservé à la Bibliothèque nationale de France.]. Il fit son apprentissage de compagnon du bâtiment en allant de chantier en chantier, puis devint rapidement un architecte accompli, qu’on consulta jusqu’en Hongrie. Il nous a laissé un carnet de notes et de croquis, conservé à la Bibliothèque nationale. Pour certains, il accomplit l’idéal maçonnique (des francs-maçons). Sa curiosité, sa dextérité, son intelligence scientifique, la richesse de ses croquis annoncent peut-être Léonard de Vinci, mais signalent surtout la « grande clarté du Moyen Âge[4. La Grande Clarté du Moyen Âge, Gustave Cohen : livre fondamental !] ».

Les « Occidentaux » ne furent peut-être pas les premiers « transgresseurs » d’horizon, mais, après qu’ils se sont ébranlés, ils n’ont eu de cesse de reconnaître des territoires très éloignés. En 1249, une délégation représentant le roi de France Louis IX, conduite par André de Longjumeau, un dominicain, gagne la Mongolie. Néanmoins, c’est seulement après Charlemagne que les « Européens » se reconnaissent comme les membres d’une vaste communauté « culturelle ». Dans le « Discours préliminaire » qu’il rédigea pour la dernière édition de son poème La Bataille de Fontenoy, Voltaire écrit : « Les peuples de  l’Europe ont des principes d’humanité, qui ne se trouvent point dans les autres parties du monde ; ils sont plus liés entr’eux, ils ont des lois qui leur sont communes ; toutes les Maisons des souverains sont alliées ; leurs sujets voyagent continuellement, et entretiennent une liaison réciproque. Les Européens chrétiens sont ce qu’étaient les Grecs ; ils se font la guerre entr’eux ; mais ils conservent dans ces dissensions, d’ordinaire, tant de bienséance et de politesse, que souvent un Français, un Anglais, un Allemand qui se rencontrent, paraissent être nés dans la même ville[5. Voltaire : Le Poème sur la bataille de Fontenoy, gagnée par Louis XV, le 11 may 1745.] » Avant la Révolution, si les nations existent, le patriotisme demeure tout à fait étranger aux rapports entre les hommes. De ce point de vue, l’idéal de l’Européen, à cette époque, est incarné par le prince Charles-Joseph de Ligne, aujourd’hui de nationalité belge, mais, en son temps, d’essence trop aristocratique pour n’appartenir qu’aux princes : « J’ai six ou sept patries, Empire, Flandre, France, Espagne, Autriche, Pologne, Russie et presque Hongrie. […] Je pourrais presque aussi compter l’Écosse[6. « Je me suis bien trouvé d’être allemand en France, presque français en Autriche et wallon à l’armée. On perd de sa considération dans le pays qu’on habite tout à fait » : Lettre à la marquise de Coigny.] […]. » Quand M. Hollande entretient des relations rafraîchies avec M. Poutine, on évoquera la belle amitié qui unit notre prince et Catherine de toutes les Russies. Généreuse avec ceux qu’elle aimait, la tsarine fit don à son béguin au sang bleu de la Tauride[7. La Tauride n’est autre que la presqu’île de Crimée, et Iphigénie en Tauride, un opéra classique de l’Allemand Christoph Willibald Gluck.]. Ils s’y rendirent ensemble, au cours d’un voyage extravagant.

Puisque nous sommes en Russie, restons-y, dans la compagnie de Pierre le Grand, qui voulut que son empire se tournât vers l’Europe, alors que beaucoup préféraient qu’il regardât vers l’Asie. Il voyagea souvent incognito dans cette Europe qu’il admirait : Amsterdam, où il se fit charpentier de bateau, Londres, l’Allemagne, Vienne. En 1717, il se trouva à Paris, après la mort de Louis XIV. Le séjour de ce colosse de plus de deux mètres, aux manières brusques de grand seigneur de la Neva, nous est connu par le récit très détaillé qu’en fait Saint-Simon, l’admirable scribe-concierge de Versailles. « […] Il était allé dès huit heures du matin voir les places Royale, des Victoires et de Vendôme, et le lendemain il fut voir l’Observatoire, les manufactures des Gobelins et le Jardin du Roi des simples. Partout là il s’amusa beaucoup à tout examiner et à faire beaucoup de questions. […] Le vendredi 14, il alla dès six heures du matin dans la grande galerie du Louvre voir les plans en relief de toutes les places du roi, dont Asfeld avec ses ingénieurs lui fit les honneurs. […] Il visita ensuite beaucoup d’endroits du Louvre, et descendit après dans le jardin des Tuileries. […] On travaillait alors au Pont-Tournant. Il examina fort cet ouvrage, et y demeura longtemps. […] Le 16 mai, jour de la Pentecôte, il alla aux Invalides, où il voulut tout voir et tout examiner partout. Au réfectoire, il goûta de la soupe des soldats et de leur vin, but à leur santé, leur frappant sur l’épaule, et les appelant camarades. […] Il vit tout Versailles, Trianon et la Ménagerie. […] s’amusa fort tout le jour à Marly et à la machine. […] Mardi le 1er juin, il s’embarqua au bas de la terrasse de Petit-Bourg pour revenir par eau à Paris […] et il voulut passer sous tous les ponts de Paris. » Il quitte Paris le 20 juin fort heureux de son séjour, mais Saint-Simon note ceci, qui peut passer pour prémonitoire : « Le luxe qu’il remarqua le surprit beaucoup ; il s’attendrit en partant sur le roi et sur la France, et dit qu’il voyait avec douleur que ce luxe la perdrait bientôt. »

Les Anglais éprouvent pour l’Europe des sentiments… contrastés. Ce n’est pas le lieu de les juger. En revanche, on notera qu’ils sont à l’origine d’une tradition européenne de formation de l’esprit destinée aux classes supérieures, puis reprise par les artistes. Inventé à la fin du XVIIe siècle, le Grand tour connut une immense vogue au siècle suivant. C’était un voyage d’initiation sur le continent, principalement en Italie, patrie des arts et du goût. Un Anglais bien né se devait d’avoir visité Florence, Rome, Naples et Venise. À l’évidence, cela s’adressait aux garçons, mais on connaît au moins un exemple d’une Anglaise attirée par les lointains, et qui en ramena le plus savoureux des récits par lettres[8. Lady Mary Wortley Montagu : Je ne mens pas autant que les autres voyageurs, Payot.]. Lady Mary Wortley Montagu accompagne son ambassadeur de mari… à Constantinople. De 1716 à 1718, l’Anglaise sur le continent connaît tous les périls d’un très long voyage jusqu’au Bosphore, qui lui fait traverser la France, sous la Régence, l’Autriche, la Hongrie, frôler des précipices et, enfin, s’émerveiller (le mot n’est pas trop fort) de l’« exception culturelle » turque. Lady Mary, loin de s’effrayer du voile que portent les femmes, lui trouve au contraire bien des avantages. N’est-il pas le gage de la plus grande tranquillité des dames dans l’espace public ? Qu’on ne compte pas sur elle pour vilipender la société musulmane, à laquelle elle trouve bien des attraits. Si jamais quelque jour la Turquie est admise au sein de l’Europe, elle le devra aussi à la belle Anglaise.

André Fraigneau eut la malencontreuse idée, un jour de 1941, de prendre un train en compagnie de Marcel Jouhandeau, Robert Brasillach, Abel Bonnard, Pierre Drieu la Rochelle, Ramon Fernandez et Jacques Chardonne. Ces excellents écrivains français répondaient à une gracieuse invitation du bon Joseph Goebbels, maître de la propagande nazie. On s’étonnera toujours que des esprits d’un tel raffinement aient pu se laisser prendre à des combinaisons aussi dangereuses. Fraigneau, fort heureusement sorti du purgatoire par les « Hussards », revint à la littérature. Les éditions du Rocher ont publié en 2005 Escales d’un Européen, un recueil d’articles parus dans des revues. Il s’agit surtout de réflexions sensibles, amusées, savantes sans pédanterie, d’un flâneur salarié. Le regretté Pol Vandromme (1927-2009), qui aimait les réprouvés talentueux, a agrémenté ce livre d’une préface lumineuse, pleine de fantaisie, et cruelle avec justice contre l’esprit d’un temps (les années 1950), où régnaient l’esprit de sérieux, l’engagement, et la dénonciation : « Fraigneau [ignore] les sermons de Combat, le soliloque de Camus dans L’Étranger, le pataquès énigmatique de Sartre dans L’Être et le Néant, la poésie costumée d’Aragon qui habille le déserteur Thorez aux couleurs de la France patriote. » C’est un Français, qui se sent partout chez lui en Europe. Il ne porte qu’un maigre bagage de souvenirs, d’émotions, de mélancolie, un touriste, si l’on veut, mais sur le modèle du romancier selon Stendhal : il observe les alentours un miroir à la main, pour mieux s’y retrouver. Chez Fraigneau, l’Europe est encore une fête de l’esprit, un parcours initiatique, un retour sur des traces effacées, encore plus difficilement identifiables aujourd’hui que les mots, les références, les connaissances légères, gracieuses, nous font défaut. Il nous entraîne, l’esprit d’enfance en bandoulière, toujours prêt au pique-nique, à la chasse aux papillons et aux ombres, au saut dans les flaques. Du doigt, il désigne le parc Monceau, à Paris, la Haute-Auvergne, les toits de Bruxelles, les rives du Rhin, un masque du carnaval de Bâle, l’Acropole d’Athènes, la brume de Venise. Et même en Amérique, il n’oublie pas Goethe : la ville de Middletown lui rappelle Weimar.

Las ! Nous ne lisons plus Fraigneau et nos billets de banque ne rappellent rien. Nous sommes devenus des Européens aux semelles de plomb, et nous écrasons sous nos pas les dernières preuves du passage des hommes aux semelles de vent.[/access]

*Photo : Anne-Louis Girodet-Trioson, L’Enlèvement d’Europe.