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Pas la peine d’attendre la social-démocratie au tournant

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Question à 1000 Euros : les dernières conférences de presse du Président ont-elles été éclipsées par le Closergate ou ses annonces économiques furent-elles autant de paravents pour faire oublier la rue du Cirque?

De l’avis de la presse mondiale, la très pudique presse française a mollement cherché à savoir qui est aujourd’hui la « Première Dame ». Et en guise de réponse elle n’a obtenu qu’une énième pacte de responsabilité

La droite non plus n’a pas voulu se compromettre dans la « politique-caniveau ». Elle a oscillé entre le « chiche » un peu moqueur de Raffarin et l’attitude complètement désabusée d’un Jean-François Copé. On peut la comprendre. Hormis Pierre Gattaz, qui peut prendre au sérieux un tel tour de passe-passe ? Ce dernier prend pour argent comptant l’allègement des charges familiales pour les entreprises.

Or on parle déjà de l’arrêt du CICE, entré en vigueur depuis quelques jours et que personne ne comprend. Côté PS, on fait miroiter de sérieuses contreparties alors qu’il s’agit simplement de recycler ce crédit d’impôt déjà inefficace et, d’une pierre deux coups, de faire oublier les événements que vous savez.

De quoi donner du grain à moudre aux éditorialistes… Jean-Marc Ayrault, au bord de la démission en décembre après l’affaire du rapport sur l’intégration, avait utilisé le même procédé. Les médias avaient salué une courageuse initiative: la « remise à plat » de la fiscalité française. Tout un programme!

On sait qu’il n’en fut rien. Et Jean-Marc Ayrault est toujours là.

Marquée par le précédent Mauroy de 1983, la presse attend le « tournant social-démocrate » comme le Messie. Mais il n’aura pas lieu en 2014 ni en 2015 puisqu’il a déjà été pris… en 2011 sans connaître, bien sûr, d’interruption en 2012.

Fédéralisme, une chance pour les patries?

rubik cube europe

Par un hasard étonnant – l’un de ces hasards qui peuvent transformer les « périodes » en « époques », selon la célèbre distinction de Péguy –, il nous est donné de vivre l’épuisement concomitant du « modèle français » et du processus d’intégration européenne. L’un et l’autre nés sur les décombres de la Seconde Guerre mondiale, l’un et l’autre servis par la conjoncture heureuse des Trente Glorieuses, l’un et l’autre ébranlés par le basculement du monde consécutif à la fin de l’ex-URSS et l’accélération d’une mondialisation qui tend le flambeau de la puissance à d’autres, ils sortent laminés par cinq années d’une « crise » qu’il faudrait savoir nommer autrement tant elle dure.

Le « modèle français » craque en effet, et il craque sous ses deux espèces[access capability= »lire_inedits »] : sous l’espèce politique, le modèle national-républicain ne remplit plus ses promesses d’égalité et d’intégration ; sous l’espèce économique, le modèle social épuise l’appareil productif et fragilise toujours davantage l’environnement de l’individu qu’il prétend protéger. Le « modèle français » se réduit dans les faits à une interminable extension du domaine de l’État : un État omnipotent, tentaculaire et dévorateur, qui se regarde comme seul défenseur légitime d’un « intérêt général » de moins en moins évident, qui étouffe, gendarme ou encadre toute expression politique ou sociale qui lui échapperait, qui « régente plutôt qu’il ne règne », selon la subtile distinction de Stephen Hecquet. Ce modèle-là, dont de plus en plus de Français constatent l’inefficacité grandissante et le coût abyssal, est naturellement défendu par une classe politique formée pour le maintenir.

Quant à l’Europe, longtemps restée une technostructure anonyme et lointaine, à très faible teneur politique jusqu’au début des années 1990, elle connut un virage historique majeur avec la chute du mur de Berlin, le vote du traité de Maastricht, la perspective d’adhésion des « frères séparés » de l’Est et le lancement de l’euro. Elle allait « entrer dans l’Histoire »… Sanctionné en 2005 par les Français et les Néerlandais, ce coup d’accélérateur a fait long feu et la crise (les crises, plutôt : de l’euro, des dettes souveraines, de l’Europe politique) n’a fait que révéler au grand jour les faiblesses intrinsèques d’un projet politique au final incertain et mal servi par des responsables politiques nationaux disant « blanc » à Bruxelles et « noir » une fois rentrés chez eux. Restent, aux yeux des citoyens, une Europe « ouverte à tous les vents » (de la mondialisation, des produits chinois, de l’immigration incontrôlée, etc.), les « technocrates de Bruxelles » et des directives absurdes qui règlent la taille des bananes antillaises et mettent en péril les clubs de poneys de France et de Navarre – mais dont il faut tout de même rappeler qu’elles ont été, un jour, approuvées par un quelconque ministre français…

D’évidence, le « modèle français » et le projet européen ne souffrent pas de la même maladie. On pourrait même dire qu’ils se délitent pour des raisons contraires : le premier parce qu’il est saturé de politique, le second parce qu’il en est privé. La France républicaine s’épuise et épuise les Français par son idéologie égalitaire, laïque et centralisatrice. Laquelle a inspiré à Raymond Radiguet, qu’on n’attendait pas sur un tel sujet, cette fulgurance lumineuse : « Depuis 1789, on me force à penser, j’en ai mal à la tête… » L’Europe, elle, s’interdit avec constance d’affirmer qui elle est et prive par là les Européens des moyens de savoir où ils vont. La France républicaine ne veut voir qu’une seule tête, l’Europe institutionnelle n’a pas de visage. Il s’ensuit que les Français et les Européens, hommes concrets, définis et enracinés, commencent à s’en détourner sérieusement.

Y a-t-il une réponse à ce grand désinvestissement politique en cours ? Peut-être si l’on sait repartir de ces hommes concrets justement, tels qu’ils sont, porteurs d’identités singulières, capables d’exercer leur liberté et de s’organiser là où ils sont. La vieille idée fédérale – mais d’un fédéralisme bien compris – a peut-être de l’avenir…

Fédéralisme : on entend déjà pousser les hauts cris ! Le mot peut déplaire – et Dieu sait qu’il déplaît autant aux jacobins de la gauche qu’aux nationaux-étatistes de la droite… – mais la France est malade de son État et guérira du réveil de ses territoires et des gens qui y vivent. « L’homme est plus vieux que l’État », dit un antique adage germanique et, dans l’année qui vient de s’écouler, la « Manif pour tous » et les « bonnets rouges », par-delà leurs différences bien sûr et sans préjuger de leurs résultats, sonnent comme des signaux du ras-le-bol et du désir d’agir des hommes concrets d’en bas qui n’attendent plus rien de bon d’en haut. Ces chahuts sont des laboratoires.

Si le mot de « fédéralisme » déplaît, donc, qu’on en trouve un autre ou qu’on le taise mais sa conception de l’homme, des libertés et de l’organisation des pouvoirs peut servir de principe organisateur à la refondation : par le renforcement des libertés et de la responsabilité des personnes (car la politique doit avoir comme objectif de faire respirer et s’épanouir la société et non l’État), par la confiance dans la capacité de la société civile à s’organiser et à faire vivre les solidarités locales (la France compte 20 millions de bénévoles et 70 000 nouvelles associations chaque année), par la promotion de l’initiative économique individuelle (un peu plus de 20 000 entreprises créées chaque mois), par la respiration des territoires (les Français sont attachés à leur commune et les régions sont le bon échelon pour le développement économique).

Ces pistes modèlent ce que pourrait être la France demain, car nous savons que les Français ont besoin d’une nouvelle pédagogie de l’enracinement. Ni tabous, ni gros mots, l’appartenance, l’identité, les racines n’interdisent ni l’ouverture à l’autre, ni l’accès à l’universel. Elles les précèdent. C’est d’elles qu’il faut partir. Mais après quarante ans d’un débat jacobin stérile entre réduction de l’identité française aux valeurs républicaines à gauche et célébration de la « France seule » à la droite de la droite, il est temps d’ouvrir les fenêtres et d’oser renverser les totems : la France n’est pas la France sans ses provinces et la France n’est pas la France sans l’Europe. Il faut en finir avec l’obsession unitaire qui étouffe et uniformise.

La patrie, les patries, respirent mieux que la République égalitaire. Subsidiarité à l’intérieur (contre le centralisme) et fédéralisme à l’extérieur (plutôt que la hantise de la frontière) peuvent désormais se conjuguer pour réinventer l’« art d’être français »… Quant à l’Europe, sa refondation sur une base authentiquement fédérale pourrait être la clé de la ré-adhésion des Européens à son projet. Car il est faux d’affirmer qu’elle est aujourd’hui fédérale. C’est un abus de langage utile à ses détracteurs. On l’a dit, elle est un objet politique non identifié, largement dominé par les États et la logique inter- gouvernementale. Et quant aux quelques figures qui se prétendent « fédéralistes » (on pense à Guy Verhofstadt ou Dany Cohn-Bendit), ce sont de vrais centralisateurs européens pour qui l’accroissement des pouvoirs de « Bruxelles » constitue l’alpha et l’oméga de l’avenir du continent.

Car malgré l’inscription du principe de subsidiarité, dès 1992, dans le traité de Maastricht, l’Europe fédérale, authentiquement fédérale, reste à faire. Comme le montre bien le politologue allemand Carl Joachim Friedrich, le fédéralisme est moins un modèle statique et uniforme qui organise les pouvoirs et les compétences qu’une dynamique ascendante et subsidiaire qui part d’en bas pour ne faire remonter en haut que les compétences qui ne peuvent pas être mieux exercées plus bas. L’Europe, pour être fédérale, ne doit pas partir de Bruxelles mais aboutir à Bruxelles.

C’est seulement par cette voie, respectueuse des identités et des autonomies locales, confiante dans la capacité des Européens à s’organiser et n’assumant en haut que le strict nécessaire, qu’une nouvelle Europe sera possible. Laissant aux territoires le soin d’un maximum de compétences (éducation, santé, police, développement économique, etc.), cette Europe, soumise au contrôle strict des citoyens et des territoires fédérés, se chargera du régalien et du transversal (monnaie, défense, diplomatie, commerce international, police aux frontières).

Elle cessera ainsi d’être le « monstre froid » et presque ennemi qu’elle est devenue aux yeux de nombre de citoyens pour devenir ce qu’elle doit être : la structure faîtière (et légère) d’un peu plus de 500 millions d’Européens divers, enracinés et libres – Français y compris…[/access]

*Photo: Soleil

Syrie : Assad revient dans le jeu diplomatique

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Manuel Valls vient de rappeler l’urgence de la situation en Syrie: 130 000 morts et 2.4 millions de réfugiés en trois ans de guerre civile. Selon le ministre de l’Intérieur, le nombre de jeunes jihadistes français qui s’y rendent augmente, leur radicalisation aggrave la menace terroriste sur notre territoire. Dans ce contexte, on peut juger bienvenue une négociation diplomatique telle que « Genève 2 ».
Bachar Al-Assad, qui gagne chaque jour un peu plus de terrain, y voit une occasion de réintégrer le système diplomatique mondial par l’intermédiaire de l’ONU. La composition de son équipe (en majorité des diplomates et des communicants) est révélatrice de son intention : donner une image responsable de son régime.

On comprend les réticences de l’opposition syrienne à rejoindre les technos baathistes en Suisse. En très grande difficulté sur le terrain, l’Armée syrienne Libre est déconfite, et la coalition nationale syrienne, minée par les divisions internes, n’a pas vraiment de relais sur le terrain. Bref, les discussions de Genève 2 s’annoncent comme une conférence au sens littéral du terme. Chacun va déclamer son point de vue : démission d’Assad d’un côté, soutien à Assad de l’autre.

Une occasion manquée dès le 11 janvier quand Laurent Fabius a réuni « les amis de la Syrie » à Paris. Une belle déclaration fut prononcée par notre ministre pour répéter l’objectif de Genève 2 : « la constitution d’un gouvernement de transition doté des pleins pouvoirs exécutifs (…) C’est le régime de Bachar al-Assad qui nourrit le terrorisme. Il faut faire en sorte que ce régime voit sa fin« .
Autrement dit, pas de changement par rapport aux conclusions de Genève 1. Normal car la position française n’a pas évolué depuis juin 2012, lorsque l’Occident anticipait une chute imminente du régime. Cette position semble ignorer que les alliés chiites de Bachar sont entrés en force dans la mêlée et le rapport de force s’est depuis inversé. Face à ce nouvel état de fait, Ban Ki-moon et Lakhdar Brahimi ont proposé d’inclure l’Iran dans les négociations afin de réunir tous les belligérants autour de la table.

C’était sans compter sur « les amis (sunnites) de la Syrie« , qui conditionnent leur participation à la conférence d' »un préalable » en forme de conclusion:  « Il est évident qu’aucun pays ne saurait participer à cette conférence s’il n’en acceptait pas expressément le mandat » a asséné Laurent Fabius. Mais si tout est décidé d’avance, pourquoi se déplacer sur les bords du lac Léman?

Sans que le chef de la diplomatie française ne s’en soit aperçu, « la conférence de Genève II a déjà eu lieu » analysait malicieusement l’universitaire Fabrice Balanche en novembre. En acceptant la proposition russe de désarmement de l’arsenal chimique syrien, les Américains ont tacitement accepté le maintien d’Assad. Le gel des livraisons d’armes aux rebelles a fait comprendre aux indécis que la confiance américaine dans les groupuscules djihadistes qui combattent le régime syrien était rompue. Dans ces conditions, Bachar constitue un moindre mal.
Aussi, juste après que « les amis de la Syrie » eurent rappelé leur position autour de Laurent Fabius, John Kerry accueillait Sergueï Lavrov à l’ambassade américaine à Paris. Peu après, les deux ministres faisaient part d’une initiative pour la négociation d’un cessez-le-feu et d’une intervention humanitaire limitée. Encore un camouflet pour Laurent Fabius.

Et il s’en est fallu de peu que les iraniens aillent à Montreux. Il faut croire que la réintégration officielle de l’Iran dans le concert des nations, souhaitée par Moscou, semble encore prématurée pour les Américains. Certes, la mise en œuvre de l’accord sur le nucléaire iranien est en bonne voie mais pour les alliés traditionnels de Washington, c’était l’affront de trop: l’Arabie saoudite et la coalition nationale syrienne ont publiquement menacé de ne pas participer aux discussions en cas de présence iranienne. Si la réconciliation irano-saoudienne n’est pas pour demain, Genève 2 sera l’occasion pour la « communauté internationale » de renouer le contact diplomatique avec le régime syrien. C’est déjà beaucoup.

*Photo : Bassem Tellawi/AP/SIPA. AP21510328_000021.

Faut-il décoloniser l’utérus ?

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espagne preciado eglise

Dans Libération, la philosophe Béatriz Préciado vient de publier une tribune appelant les Espagnols et tou(te)s les lecteurs/lectrices du monde à une prise de conscience féministe. Comme j’aime les philosophes, et puis surtout les femmes, je me suis mis à la lecture de l’article.

Il faut dire qu’elle commençait bien, sa tribune: « Enfermés dans la fiction individualiste néolibérale, nous vivons avec la croyance naïve que notre corps nous appartient, qu’il est notre propriété la plus intime, alors que la gestion de la plupart de nos organes est assurée par diverses instances gouvernementales ou économiques ». Je l’aurai signé des deux mains, et des deux pieds aussi, s’il l’avait fallu. Avec cette idée que par un malicieux tour de passe-passe, la société marchande nous fait croire que nos corps sont des meubles dont nous sommes propriétaires. Non, vraiment, cela commençait bien. Elle continue :

« Chaque femme porte en elle un laboratoire de l’Etat-nation, et c’est de sa gestion que dépend la pureté de l’ethnie nationale. »  C’est ici que je la perds, la philosophe. Je croyais lire une critique actuelle de l’état marchand, et voilà que je me retrouve avec une froide synthèse d’histoire des idées politiques. Pourquoi remonte-t-elle aussi loin ? Car la théorie de l’Etat-nation, à strictement parler, est une doctrine de physique politique nous expliquant que les individus sont d’abord les fils d’une société à laquelle ils doivent tout.  Pour dire vite, les sexes seraient encore arraisonnés par un mythe national. Cela sent la naphtaline. Or, que ne lis-je pas quelques lignes plus loin: il faudrait selon elle « décoloniser l’utérus ». Sapristi saucisse. On est en effet en pleine crise financière de 29, ou quelque chose dans le genre. L’utérus, qu’il fallait protéger coûte que coûte, devient selon les mots de la philosophe un terrain d’exploitation, un chantier en travaux, une propriété …

Mazette. Je comprends enfin qu’il s’agit d’avortement, comme c’était marqué en gros et gras dans le chapô. Dame Béatriz poursuit en livrant toute son analyse sur les arcanes et les ourdis du gouvernement espagnol, et ça m’intéresse :

« Le gouvernement Rajoy, proche des intégristes catholiques de l’Opus Dei et du cardinal Rouco Varela, entend aujourd’hui occuper le corps féminin comme lieu ultime où se joue, non seulement la reproduction nationale, mais aussi la définition de l’hégémonie masculine. »  Encore de l’histoire. Une expression me chagrine Qu’emploie-t-elle, pour évoquer la procréation ? La notion de « reproduction nationale ». ? Je pensais que le terme de reproduction fût d’ordinaire attribué aux photocopieuses (cela lui permettra peut-être un jour de filer la métaphore du jet d’encre). Elle continue de s’adresser à nous(mais à ce moment-là, nous ne sommes plus un nous, seulement des vis et des écrous, des pistons qui tentons de nous ajuster par la force à des bielles) avec force vindicte :

« Ton utérus est un territoire de l’Etat, domaine fertile pour la souveraineté nationale catholique. Tu n’existes qu’en tant que mère. Ecarte les jambes, deviens terre d’insémination, reproduis l’Espagne. ». 

Ici, je décroche totalement. Je crois me souvenir d’avoir séché les cours sur Ferdinand II d’Aragon et Isabelle de Castille. Son histoire de reconquête par l’entrecuisse me parle quand même un peu.  Elle me ramène à un temps où la cohésion du royaume se faisait par l’étreinte charnelle. Mais Béatriz Préciado préfère la chimie et les laboratoires. Je poursuis : Depuis cette modeste tribune, j’invite tous les corps à faire la grève de l’utérus. Affirmons-nous en tant que citoyens entiers et non plus comme utérus reproductifs. Par l’abstinence et par l’homosexualité, mais aussi par la masturbation, la sodomie, le fétichisme, la coprophagie, la zoophilie… et l’avortement.

C’est Torquemada. Je ne suis pas contre une certaine ascèse, mais elle charrie sévère, la Béatriz. Souffrir comme st Benoît l’abstinence m’a toujours été présenté comme une grâce du Ciel, et je crois ne pas en bénéficier. Pour ce qui est de la masturbation, l’activité pourrait se montrer sauvagement exigeante à la longue : avec cette nécessité de forcer l’imagination, quand on pourrait étreindre un corps, un vrai. Mes réticences ne sont-elles pas légitimes ? Enfin , manger du caca, quand on vit à Paris, avec ces restaurants que borde l’île St Louis, qui s’allongent rue Mouffetard, quand ils ne vous jaillissent pas tout à coup d’une petite ruelle à la croisée du faubourg Montmartre… Non, vraiment, la coprophagie serait une loi plus dure que l’ascétisme monacal.

Avant de conclure, l’inquisitrice philosophe résume son programme en une sentence tout à fait charmante, ouverte sur la diversité et amie de l’Autre : « Ne laissons pas pénétrer dans nos vagins une seule goutte de sperme national catholique. » No passaran, les zizis. Fermez les cuisses, toutes. Et nous qui, amis de la liberté, nous étions préparés à une grande partouze… Décidément, ils ne sont vraiment pas drôles dans le camp d’en face.

*Photo : Chameleons Eye / Rex Fe/REX/SIPA. REX40233320_000044. 

L’Union impopulaire

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airbus europe reussite

De mémoire d’Européen, jamais la situation de l’Europe, sa patrie supposée, n’a été pire. Du moins dans sa tête. Sondage après sondage, l’Union apparaît comme une créature chétive et mal-aimée, responsable de tous les maux dont souffrent ses citoyens – le « nouvel homme malade de l’Europe » selon le titre de la dernière étude d’opinion approfondie que lui a consacrée l’excellent Pew Research Center en mai. La sanction politique de cet état d’esprit est la montée en force des partis populistes et europhobes, qui menacent de submerger le prochain Parlement européen.

Les raisons de ce désamour varient d’un pays à l’autre. En France,[access capability= »lire_inedits »] où la construction européenne était volontiers considérée comme la prolongation de la puissance nationale, la désaffection est d’autant plus forte que c’est l’Allemagne qui est la mieux armée pour profiter de ce surcroît de puissance. Celle-ci, seule nation à sortir indemne de l’interminable crise qui affecte le continent, n’entend pas servir de tiroir-caisse au bénéfice des mauvais coucheurs de la maison commune. Dans les économies périphériques de l’Union, pays de sa ceinture méridionale et nouveaux venus de l’ex-empire soviétique, l’Europe apparaît comme un père fouettard plutôt que comme la mère nourricière promise. Partout, la crise creuse les inégalités, excite les nationalismes, ouvre un boulevard aux démagogues de tout poil. Et met à nu les imperfections d’une construction européenne qui croule sous le poids de ses propres contradictions.

Tout cela est bien connu. Mais à qui la faute ? La faute à « Bruxelles », répond le chœur unanime des imprécateurs. À « Bruxelles », avec sa manie régulatrice, ses oukases administratifs ridicules, règlementant tous azimuts, de la forme des bananes à la taille des avertissements inscrits sur les paquets de cigarettes en passant par le contenant de l’huile d’olive sur les tables de restaurant. À « Bruxelles », repaire de fonctionnaires anonymes que personne n’a élus, pouvoir opaque assiégé par les lobbys et dominé par la pensée unique ultra-libérale.

Mauvaise réponse. « Bruxelles » n’est que l’émanation des gouvernements nationaux, surtout des plus puissants. « Bruxelles » est l’expression de la trahison de l’idée européenne par deux générations de dirigeants qui ont délaissé le projet communautaire au profit de la méthode intergouvernementale. Qui se souvient que le Conseil européen, organe éminemment intergouvernemental qui s’est arrogé la direction effective de l’Union, n’existe que depuis le milieu des années 1970 et n’a d’existence légale que depuis l’Acte unique de 1987 ?

Car l’Europe a été d’abord une idée, et de même que les souverainistes protègent la leur, il fallait la défendre. Sans mépris, car il n’est pas déshonorant de s’arc-bouter sur la patrie et de rejeter tout pouvoir supranational ; mais sans faiblesse ni faux-fuyant, en se livrant à une véritable pédagogie de l’Europe. Il n’était pas si difficile de montrer en quoi cet « empire sans empereur », édifié par la libre adhésion des peuples sur les ruines de deux conflits mondiaux, était une entreprise inouïe, proprement révolutionnaire, un saut de civilisation.

Cette pédagogie n’a jamais été tentée. Les adversaires de l’Europe sont vent debout, ses partisans la défendent du bout des lèvres. Pis, « Bruxelles » est devenue le punching- ball des gouvernements nationaux – ce qui est bien, c’est nous, ce qui est mauvais, c’est « Bruxelles » – en faisant mine d’oublier que rien ne s’y passe sans leur aval. Étonnez- vous, après cela, que l’Europe soit devenue impopulaire et que, scrutin après scrutin, les Européens votent contre elle, ou ne votent pas du tout !

Tout cela ne signifie pas que l’Europe se porte bien. Elle se porte objectivement mal. Comme un enfant souffreteux né avec un problème cardiaque et survivant grâce à des soins intensifs, elle souffre d’un défaut congénital : c’est d’avoir fabriqué un objet politique en le maquillant en projet économique, comme s’il existait d’économie autre que politique. L’invention de l’euro fut le summum de cette absurdité. Pour la première fois dans l’histoire des sociétés humaines organisées, on a prétendu créer une monnaie, ce marqueur absolu de la souveraineté, sans l’adosser à une entité souveraine. Tant que l’Europe prospérait sous la protection américaine, cette construction baroque a fonctionné tant bien que mal. L’implosion de l’empire soviétique, l’élargissement massif qui s’en est suivi, la crise enfin, ont démontré les limites d’une méthode qui n’en était pas une. Un géant économique aux pieds d’argile politiques est condamné à mordre la poussière.

Que faire ? Pour les adversaires de toujours de l’idée européenne, la messe est dite : défaisons l’Europe. Le plus troublant est que des Européens convaincus rejoignent désormais le camp eurosceptique. Qu’un François Heisbourg préconise, dans un livre choc (La Fin du rêve européen, Stock), la sortie « consensuelle, organisée » de l’euro, en dit long sur l’état de désenchantement de nombre d’europhiles, convaincus qu’il sont que l’Europe s’avère incapable de se doter du minimum requis de structures fédérales pour échapper au cercle vicieux de l’austérité, de l’appauvrissement et de la montée des forces réactionnaires qui la condamne à l’implosion.

C’est une fausse solution. La sortie de l’euro, « organisée » ou pas, serait une telle catastrophe qu’elle ferait passer la crise actuelle pour une péripétie sans conséquence. Malgré tous ses défauts, l’euro a servi de bouclier aux économies les plus faibles de l’Union, en même temps que de frein correctif aux plus puissantes, au premier rang desquelles l’allemande. Les opinions publiques ne s’y sont pas trompées, qui restent toutes, Grèce comprise, massivement favorables à la survie de la monnaie unique.

En l’occurrence plus lucides que leurs élites, les citoyens comprennent d’instinct que l’émiettement de l’Europe en États-nations derechef pleinement souverains ne résoudrait en rien le problème de leur dette ni ne leur ferait retrouver le chemin de la croissance. Sans même évoquer la panique des marchés, comment ferait la Grèce, pour ne parler que d’elle, pour honorer ses dettes et financer ses achats d’énergie et de biens manufacturés en drachmes dévaluées ? Et comment l’Allemagne pourrait-elle lui vendre quoi que ce soit avec un mark surévalué ?

L’essentiel est ailleurs. L’Europe elle-même, soit la plus belle idée que le XXe siècle ait enfantée, ne survivrait pas à la disparition de l’euro. Pour Helmut Kohl, le choix c’était « l’Europe ou la guerre ». Il avait sans doute tort. L’Europe n’est pas la cause de la paix, c’est sa conséquence. Même si la maison européenne s’effondrait demain, ce ne serait pas la guerre pour autant. Aussi bien, l’alternative qui se pose aux Européens, ce n’est pas « l’Europe ou la guerre », mais « l’Europe ou le chaos ». Et aussi, excusez du peu, l’Europe ou l’insignifiance, ou, si l’on préfère, l’Europe ou la sortie définitive de l’Histoire. À l’heure où notre monde globalisé s’organise en grands ensembles et où, à nouveau, les

Cependant, ce n’est pas que l’Europe ait mauvaise presse et que l’État-nation se porte comme un charme. Le plus paradoxal, dans la situation actuelle, est que, à l’exception notable de l’Allemagne, le discrédit qui frappe les gouvernements nationaux soit au moins aussi dévastateur que celui dont souffre l’Union. Certes, la langue commune, les références culturelles partagées, l’habitude, rendent l’état de la démocratie nationale plus solide, ou moins désespéré, alors que l’UE opère dans un vide politique total.

Mais la crise de confiance est générale. Elle affecte les élites en tous genres, dirigeants politiques, partis, institutions. C’est une crise de la démocratie. Tuer l’Europe pour sauver les peuples ? Allons donc…

La bonne nouvelle est que personne ne tuera l’Europe, pour la raison simple que les dirigeants européens, aussi sceptiques et insuffisants soient-ils, savent qu’ils n’ont pas de solution de rechange. Bien sûr, ils ne feront pas non plus ce qu’il faudrait pour créer les conditions d’une véritable démocratie européenne ; le saut vers un gouvernement démocratiquement issu d’élections générales sur l’ensemble du territoire de l’Union n’est pas pour demain. Cela viendra peut-être un jour – après tout, à l’échelle de l’Histoire, les six petites décennies de construction européenne valent un battement de cils. Il serait malvenu d’exiger de cette construction originale, sans précédents sur lesquels elle puisse prendre appui, qu’elle ait la force de l’État-nation, lequel a d’ailleurs mis des siècles à se mettre en place.

En attendant, l’Europe bricole, comme elle l’a toujours fait. Péniblement, avec acrimonie, sans panache ni générosité, des garde-fous se mettent en place, des institutions voient le jour, l’Union bancaire est en marche, un semblant de « gouvernement économique » est en gestation. Sans doute, aussi, se dirige-t-on vers une Europe à deux ou plusieurs vitesses ou, si l’on préfère, une Europe à cercles concentriques, au cœur de laquelle on trouverait une sorte de « coalition de volontaires » qui veulent ou peuvent aller plus loin. Certes, nous sommes loin de l’élan et de l’enthousiasme du « New Deal » dont elle aurait besoin. Mais c’en est assez pour sauver l’euro et préserver l’avenir. À sa manière chaotique et titubante, l’Europe sortira de la crise plus forte qu’elle n’y est entrée. On eût aimé que ce fût par choix ; ce sera par manque de choix. Ce n’est pas glorieux, mais c’est mieux que rien.

Au fait, c’est toujours ainsi que fonctionne la démocratie, régime gris et terne, constitué de compromis sans gloire et d’arrangements à la petite semaine, qui ne laisse découvrir ses charmes puissants qu’à ceux qui n’en bénéficient pas. Comme la démocratie, l’Europe n’est grande et belle qu’aux yeux de ceux qui frappent à sa porte.

Espérons qu’elle ne le deviendra pas pour ses citoyens seulement le jour où, par aveuglement coupable, ils l’auront définitivement perdue.[/access]

*Photo: Christophe Ena/AP/SIPA. AP21506923_000003

Au ballon pour un ballon !

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Jusque-là je n’avais jamais entendu parler de David Van Hemelryck ni de son mouvement « Hollande-démission ». Ou plutôt si, j’en avais entendu causer, mais sans savoir que c’était lui, à propos du fort malvenu sifflage du chef de l’Etat lors des dernières commémorations de l’Armistice de 1918. A mon avis, les lazzis, y’a des endroits pour ça, et les Champs-Elysées le 11 novembre n’en font certainement pas partie.

Toujours est-il que ce garçon agité, dont les agences précisent qu’il est polytechnicien, a fait reparler de lui ce week-end. A l’orée d’une micromanif droitière place du Chatelet, il a été interpellé, dimanche vers 14 h, au motif qu’il gonflait un mini dirigeable où était inscrit son slogan fétiche appelant le président à prendre sa retraite avant 65 ans.

À ma connaissance, il n’y a pas de loi interdisant aux polytechniciens de gonfler des ballons, ni de réclamer pacifiquement un changement illico au sommet de l’Etat. Ce n’est d’ailleurs pas pour ça qu’on l’a embastillé Van Hemelryck tout un après-midi.

Non, si les gardiens de la paix ont sévi, ce serait, nous disent les gazettes, parce que la forme oblongue de son dirigeable « évoquait celle d’une quenelle »…

Et moi je trouve que ce fait d’armes évoque furieusement Honoré Daumier…

daumier-poire-ballon

Papa coud et maman lit

peillon abcd vallaud egalite

L’ABCD de l’égalité, vaste programme de rééducation des masses engagé par Vincent Peillon et Najat Vallaud-Belkacem, dont nous avons appris qu’il était déjà en place depuis le mois de septembre et qu’il avait commencé par la formation des inspecteurs et des chefs d’établissements, constitue une pure et simple entreprise idéologique. Depuis la semaine dernière, les médias s’en font les porte-paroles les plus actifs. Objectif officiel : effacer les inégalités entre les sexes qui déterminent trop souvent l’orientation scolaire et professionnelle des garçons et des filles, ce depuis le plus jeune âge. Objectif officieux officieux : extirper de l’esprit de nos enfants les stéréotypes liés aux genres qui déterminent leur vie.

Pour réformer les esprits, Vincent Peillon, aidé de Najat Vallaud-Belkacem, a décidé de s’en prendre aux plus malléables, ceux des enfants. Mais pas seulement. « Najat Vallaud-Belkacem veut éduquer les pères » jugés responsables de transmettre à leurs enfants les idées stéréotypées selon lesquelles les filles ne peuvent qu’être coiffeuses, maîtresses d’école ou secrétaires et les garçons footballeurs, pompiers ou patrons, précisait Léa Salamé sur I>télé mercredi dernier. On avait compris que Mme Vallaud-Belkacem n’aimait pas beaucoup la masculinité, la voilà qui dévoile chaque jour un peu plus son fantasme d’un Etat maternaliste total.

Pour se faire une idée de ce qu’est une idéologie en actes, il faut regarder le débat animé par Elisabeth Quin dans l’émission « 28 minutes » d’Arte du 14 janvier, qui opposait Nicole Abar, ancienne footballeuse de haut niveau et chargée de mission pour l’ABCD de l’égalité et Nacira Guenif-Souilamas, sociologue sans arguments autres que son idéologie, à Olivier Vial, président de l’UNI et porte-parole de l’Observatoire sur la théorie du genre, dont les arguments factuels étaient constamment balayés par les deux idéologues.

Pour commencer, les promoteurs de l’ABCD de l’égalité insistent sur le fait – censé nous rassurer –qu’il s’agit d’une expérimentation du ministère de l’Education nationale, expérimentation dont les enfants sont les premiers cobayes, mais qui n’oublie pas les adultes, coupables d’inculquer à leur progéniture les idées selon lesquelles un garçon et une fille, ce ne serait pas tout à fait pareil.

Soyez rassurés, nous dit-on encore, d’autres l’ont fait avant nous, notamment la Suède. Là, nous explique doctement un journaliste d’ I>télé, certains couples élèvent leurs enfants de la manière la plus neutre possible, en leur choisissant des prénoms qui ne soient pas « genrés » et sans jamais leur révéler leur identité sexuelle.

« Pop » n’est donc ni un garçon ni une fille mais seulement « Pop », paraît-il. Et de nous apprendre que les Suédois ont également introduit un nouveau pronom neutre dans leur langue, lequel remplace le « il » et le « elle », afin de promouvoir l’égalité des chances des filles et des garçons. « Cela est une question de démocratie » explique une directrice d’école interrogée par les journalistes en mission, lesquels nous apprennent également qu’une marque de vêtements suédois a supprimé de ses magasins les rayons filles et garçons pour ne pas jouer le jeu des stéréotypes de genre. Ces initiatives ne font pas polémique en Suède qui, nous dit-on encore, est un pays très avancé en ce domaine. La France est ainsi priée de se conformer à l’Esprit de l’Histoire que la Suède incarne aujourd’hui.

Malheureusement, on chasse le naturel, il revient au galop. C’est ce qui a été observé dans les écoles où les jeux neutres sont mis en avant (entendez des jeux où chaque rôle peut être tenu indifféremment par une fille ou un garçon). Dès qu’on cesse d’imposer ces jeux neutres aux enfants, les garçons retournent jouer aux pompiers et les filles à la dînette. Ainsi, nous explique Nacira Guenif-Souilamas, il faudrait commencer par changer le nom de l’école maternelle et l’appeler par exemple école passerelle. Avouons que ce terme a le mérite du flou, à défaut d’une consonance agréable.

Il faut ensuite travailler sur l’inconscient car les obstacles à la réussite des femmes viennent souvent d’elles-mêmes et sont invisibles ; les hommes, eux, répètent le même schéma inconsciemment et l’inculquent à leurs enfants.

Nicole Abar préconise donc de dépêcher plus d’enseignants hommes dans les petites classes du primaire car il ne faut pas seulement féminiser les professions masculines, mais aussi masculiniser les professions féminines. C’est un combat sérieux et Vincent Peillon l’affirme : « ce dispositif (l’ABCD de l’égalité) est tout sauf anecdotique ». C’est bien ce qui est en droit de nous effrayer. Va-t-on forcer les hommes à devenir instituteurs, puériculteurs et sages-hommes ? Va-t-on forcer les femmes à déserter ces emplois au nom de l’égalité hommes-femmes ?

Non, nul besoin de forcer qui que ce soit, nous le ferons de nous-mêmes. Nicole Abar nous explique déjà qu’une directrice qu’elle formait s’est reprise toute seule après avoir commis un horrible lapsus sexiste (genré dit-on dans leur langage). Elle avait d’abord dit qu’elle faisait jouer ses enfants « à la marchande ».

Reste une question essentielle : qu’est-ce qui fait naître chez certains de nos congénères l’ambition de rééduquer les masses malgré elles ? Au fond, c’est la seule question qu’il faudrait poser à Vincent Peillon et Najat Vallaud-Belkacem.

 

*Photo :  LECARPENTIER-POOL/SIPA.  00652846_000004.

Décentralisation : comment supprimer un mille-feuilles qui n’existe pas?

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« Millefeuille administratif incompréhensible, clientélisme, potentats locaux, cumul des mandats, gabegie administrative, fonction publique pléthorique, corruption », la gestion publique locale en prend régulièrement plein la tête. La dernière conférence de presse de François Hollande n’a pas manqué de relancer ce jeu de massacre. La décentralisation issue des lois de 1982 (les lois Defferre) serait à l’origine de tant de nos maux. Il serait urgent de la réformer, de supprimer les départements, de regrouper les régions, de se débarrasser de ces 36 000 communes et de ces élus qui ne servent à rien. Ah bon ? C’est curieux, mais, praticien depuis 25 ans de cette décentralisation, j’ai l’opinion exactement inverse. Je constate qu’elle a profondément transformé ce pays et plutôt en bien. Le centralisme parisien a été amendé, les grandes villes de province sont devenues de véritables capitales politiques économiques et culturelles. Le moindre petit village s’est transformé, rénové, préservé. Il y a eu bien sûr des échecs parfois graves. Mais la France décentralisée a été un amortisseur économique culturel et social de la mondialisation sauvage. Alors, pourquoi tant de haine ? La nostalgie d’un État central fort? Peut-être, mais aussi et surtout,bien des arrière-pensées.

La question de la transformation de la sphère publique française est ancienne, et comme le rappelait dans ces colonnes le professeur Rouvillois (pour aboutir à des conclusions contraires aux miennes) préoccupait déjà Michel Debré dès 1947.

En 1969, lorsque Charles de Gaulle voulut politiquement relancer son deuxième mandat, il proposa aux Français le 27 avril un projet de loi référendaire prévoyant une vaste « régionalisation » des institutions de notre pays. De Gaulle fut battu et son congédiement politique voulu par la bourgeoisie française emmenée par Valéry Giscard d’Estaing, différa la mise en place de l’indispensable réforme. Sur la base de travaux très importants effectués pendant des années (le fameux rapport Guichard) Gaston Defferre ministre de l’intérieur de François Mitterrand fit adopter les lois de 1982. Véritable révolution administrative et juridique, elles reposaient sur trois principes. Tout d’abord, celui de « libre administration des collectivités locales territoriales » devenu principe constitutionnel. Suppression du contrôle a priori du Préfet de leurs actes et saisine éventuelle du juge administratif chargé de contrôler la conformité de ces décisions avec la loi. Le deuxième principe était celui des « blocs de compétences », qui organisait une nouvelle répartition entre l’État, les Régions, les Départements et les Communes. Le troisième posait que l’État et les collectivités devenues souveraines n’entretiendraient entre elles aucun rapport hiérarchique. On ne peut donc parler de « niveaux » ou « d’empilements», mais plutôt de juxtaposition.

Une des conséquences importantes qui avait probablement été sous-estimée au départ était que ce dispositif impliquait un fort recul des régulations administratives traditionnelles chez nous, au profit de régulations juridiques auxquelles il a fallu s’adapter. Et ce ne fut pas toujours facile.

« Millefeuille administratif incompréhensible » Ah, et depuis quand ? Car le système est beaucoup plus simple que le prétend la vulgate des ignorants. Il y a trois types de collectivités territoriales de plein exercice : la Commune, le Département, la Région. En 30 ans d’application, il y eu un certain nombre d’évolutions qui ont surtout poursuivi les transferts de compétences de l’État aux collectivités (souvent sans les ressources correspondantes….). Il existe également des structures de coopération qui permettent aux collectivités qui le souhaitent de se regrouper dans des établissements publics prévus à cet effet mais qui n’ont pas le caractère de collectivités territoriales. Leurs compétences ne sont que celles qui leur ont été ponctuellement transférées par les collectivités d’origine. Cette dimension pratique permet une grande souplesse, et il serait de mauvaise foi de parler de complexité. Dans la sphère privée des entreprises et des sociétés commerciales, les montages sont d’une autre complexité, et tout le monde s’en arrange.

Alors on va nous dire, 36 000 communes c’est trop. Désolé, mais ça fait très longtemps que ça dure, et ça marche plutôt bien. Les élections municipales sont les plus fréquentées, l’attachement à la commune et aux maires qui la dirigent est en général fortement enraciné. Et dans une démocratie, ce n’est pas un défaut…

« Il faut supprimer les départements » entend-t-on glapir à droite et à gauche. Pardi ! Les Conseils Généraux sont la création de la Révolution française et la pierre angulaire du système républicain [1. Utiliser la vieille blague pour critiquer la taille des départements, calculée en 1789 en fonction de l’unité « journée de cheval » pour accéder au chef-lieu, est d’une singulière mauvaise foi. Aujourd’hui, c’est l’unité « deux heures de voiture » qui est utilisée. En quoi, cela disqualifie-t-il le découpage actuel auquel tout le monde est attaché, et surtout qui fonctionne ?]. Le sentiment d’appartenance est très fort. Les français n’aiment pas qu’on y touche. Comme par hasard, c’est la structure qui porte à bout de bras le « social ». RSA, enfance, personnes âgées. C’est elle qui aménage et finance la voirie en dehors des grands axes. S’occupe des équipements publics de proximité etc. etc. Il faudrait donc vite s’en débarrasser ? Dites, la ficelle est quand même un peu grosse, non ? Ajoutons que l’État « déconcentré » est organisé au plan départemental, ses administrations étant implantées au chef-lieu.

Et puis il y a la Région. Drôle d’ODNI (Objet Démocratique Non Identifié) créée en tant que collectivité territoriale de plein exercice, seulement en 1982[2. Elles étaient auparavant de simples établissements publics sans grand pouvoir dont les dirigeants étaient  simplement désignés.]. Héritière des provinces d’ancien régime, gouvernée après des élections au scrutin de liste… Toutes les études démontrent que l’identité régionale est inexistante, qu’en général son président est inconnu, et que les habitants n’ont aucune idée de ses compétences. Ces dernières pourraient tout à fait être exercées par d’autres, s’agissant des lycées ou des routes nationales. Le législateur avait réservé à la Région la compétence « développement économique ». Doit-on considérer la désindustrialisation et la désertification de certains territoires comme ses grands succès ?

Et c’est cette instance dont on nous dit qu’il est urgent de les regrouper et de les renforcer ! Il y a, au contraire, urgence à les supprimer.

On voit bien la manœuvre. Sous le prétexte infantile d’imiter les « Länder » allemands on veut « fédéraliser » notre pays. Les européistes en rêvent. Un État national de plus en plus faible, un bouleversement de la carte communale, les départements en charge du social supprimés, et des régions, micro-états sans consistance : hypothèse idéale pour le déploiement de la « concurrence libre et non faussée ».

« Quand on veut noyer son chien… » On connaît l’histoire. Bien sûr, cette décentralisation n’est pas sans défaut et ne s’est pas construite sans échecs. Bien sûr il faudra des économies, des rationalisations, des regroupements, la création de métropoles. Mais il convient quand même de rappeler que dans ce pays, hors budget de défense, 80 % de l’investissement public est réalisé par les collectivités territoriales. Que l’environnement, l’énergie, l’eau, les déchets, l’aménagement du territoire, etc. sont le fait des 450 000 élus locaux qui acceptent, pour l’écrasante majorité d’entre eux bénévolement, de se taper un boulot particulièrement ingrat. Et puis, de bien voir la manœuvre et le danger. La France est un pays hétérogène et divers, qui a pourtant une identité forte parce qu’il s’est doté d’un État fort. L’affaissement de celui-ci, notamment dans sa partie centrale(et dont le niveau des dirigeants est un terrible symptôme), est déjà suffisamment grave. Le martèlement permanent de lieux communs mensongers contre la gestion publique locale décentralisée témoigne de cette volonté de poursuivre le travail en déconsidérant la sphère publique territoriale. L’affaiblissement, voire la destruction de l’État-nation territorial français, dont le système décentralisé actuel n’est qu’une forme, reste un objectif essentiel pour les tenants de « l’adaptation » à la mondialisation libérale.

*Photo: NIKO/SIPA. 00591738_000003.

Comprendre François grâce à Charles

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La revue Charles, pour sa huitième livraison, a eu le nez creux. Ce magbook trimestriel dédié à la politique sort ces jours-ci dans les bonnes librairies et les principaux magasins de presse. Comme l’a confié son rédacteur en chef Arnaud Viviant, dans sa petite allocution pour le lancement du numéro à la Libraire L’Acacia (33, boulevard du Temple), le soir même de la conférence de presse présidentielle, l’idée de consacrer un dossier à François Hollande remontait à quatre mois. Et il y a quatre mois, quand il avait eu ce projet, on l’avait regardé avec la commisération que l’on réserve aux gens qui ont des conduites automutilatoires voire suicidaires. François Hollande ne faisait pas vendre, mais alors pas du tout.

Revanche éclatante : on lira Charles comme l’indique le titre de ce dossier substantiel pour « Comprendre François Hollande » sans qu’il ne soit dans pourtant question ni du virage libéral ni du virage libidinal du Président. Ce qui n’est pas plus mal car on oublie que bien avant ces revirements politico-sentimentaux qui mêlent amour, gloire, beauté et câlins appuyés au Medef, François Hollande était déjà un mystère, à force de transparence doucement amorphe, de plasticité sans aspérité, de présence bizarrement vaporeuse. Pas de révélation fracassante donc, mais une multitude d’éclairages qui sont tous extrêmement intéressants.

Et d’abord ce long récit de Rachid Kasri recueilli par Julien Chabrout.  Rachid Kasri fut le chauffeur et le garde du corps de Hollande dans les dix années qui précédèrent son arrivée à l’Elysée.  Il n’y a pas de grand homme pour son valet disait Hegel mais comme Rachid Kasri n’est pas un valet et François Hollande sans doute pas un grand homme, on se retrouve en présence d’un texte où la proximité de deux hommes permet de saisir Hollande dans une manière d’intimité « extime ». Un Hollande plus shooté à la lecture minutieuse de  la presse qu’aux gâteaux au chocolat,  et qui ne s’énerve jamais même quand Kasri ne voit rien venir lors de l’enfarinage de son patron en plein meeting de campagne. Kasri n’est pas dans les alcôves mais il est présent lors des coups de barre, des doutes et aussi des fous rires, des vacheries sur les copains, de la complicité avec un journaliste du Canard enchaîné que Hollande a fourni en échos pendant des années.

On trouvera aussi, dans Charles, une interview fleuve de Jean-Pierre Mignard, membre du Parti socialiste qui fut l’avocat et l’ami du couple Hollande-Royal, au point même de présider l’association Désirs d’avenir de Ségolène. Mais là, c’est de Hollande qu’il parle et comme il en parle sur les trente-cinq dernières années, on a aussi en creux une histoire instructive du Parti socialiste et de sa lente mue social-démocrate, via la création des « transcourants ». Mue dont la conférence de presse présidentielle du 14 janvier apparaît soudain comme une conclusion logique.

Tout cela est accompagné de portraits du président vu par Franz-Olivier Giesbert ou Julien Dray qui déclare sans trop prendre de risque, « On ne le transformera pas en Johnny Hallyday.» On retiendra aussi la fascination agacée de Raymond-Max Aubert, ancien camarade de promo à l’ENA,  qui s’est fait souffler la ville de Tulle et la députation par ce socialiste plus chiraquien que Chirac quand il s’agit de faire campagne localement.

Et on laissera le mot de la fin à Christian Brugerolle, ancien des MJS qui réussit l’exploit d’être jeune et socialiste, et même jeune et Hollandais : « François Hollande est le président le moins populaire de la République depuis que les sondages d’opinion existent. Je continue de m’accrocher au bastingage, le ciel va se dégager. Vous  verrez. »

Ça, pour se dégager, depuis dix jours, ça se dégage…

Charles n°8, « Comprendre François Hollande », La Tengo Editions.

 

*Photo : Charles.

Les nouveaux empires coloniseront l’Europe

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Hervé Juvin est économiste et essayiste. Dernier ouvrage paru : La grande séparation- pour une écologie des civilisations, Gallimard, 2013

Causeur. Aujourd’hui, à l’intérieur de l’Union Européenne, on circule librement, on utilise la même monnaie et on partage les mêmes valeurs démocratiques. Malgré toutes ces imperfections, l’Europe n’est-elle pas une exception heureuse dans ce monde de brute ?

Hervé Juvin. Demandez-le aux Grecs ! J’observe exactement l’inverse de ce que vous décrivez. Le rêve d’une Europe post-politique se transforme en cauchemar d’impuissance collective ! En imposant l’euro au forceps, en tentant de faire avancer un projet de Constitution européenne, on n’a pas construit l’Europe, mais plutôt déconstruit les nations ! En bon gaulliste, je crois que la nation est quand même ce qu’on a fait de mieux en termes de construction politique.

Quand la Doxa charge la nation de tous les maux, vous semblez l’idéaliser, en oubliant que les Etats-Nations  se sont quand même fait la guerre pendant des siècles…

Ce n’est pas la nation qui a provoqué les guerres mondiales, mais des empires en proie à des dissensions internes, comme l’Autriche et l’Allemagne, qui ne parvenaient pas à « faire nation » ou ne le voulaient tout simplement pas. D’ailleurs, savez-vous qui a déclaré : « La nation, je l’ai utilisée, mais soyez bien conscient qu’il faut jeter cette notion complètement dépassée. » Adolf Hitler, en 1935 ! Il voulait remplacer la nation par l’idée de « race ». Cela devrait nous alerter sur les dangers de l’idéologie post-nationale.

Vous charriez un peu : le post-nationalisme n’aboutit pas forcément au totalitarisme !

Lorsqu’on soulève le couvercle de la marmite nationale, on régresse vers des identités ethniques ou religieuses bien plus violentes que le nationalisme, plus souvent qu’on ne progresse vers la concorde universelle ! Après la Seconde Guerre mondiale, les Alliés ont compris que la nation constituait le meilleur remède au retour des vieux démons. C’est pourquoi Churchill a décidé de ne plus laisser un seul Allemand, ethnique et linguistique, en dehors des frontières de l’Allemagne. Cet exode a provoqué 12 millions de déplacés, et entre 500 000 et 1 million de morts[1. Dans son essai Orderly and Humane : The Expulsion of the Germans After the Second World War (Yale University Press, 2012), l’historien américain R. M. Douglas retient cette évaluation du nombre d’Allemands morts après leur expulsion d’Europe de l’Est, principalement dans les pays libérés par l’armée soviétique.]. Mais aussi brutal soit-il, ce déplacement de populations a permis de désamorcer les irrédentismes en reconstituant l’unité ethnique et territoriale de l’Allemagne et des peuples voisins. Séparer des nations distinctes les unes des autres, voilà ce qui a créé les conditions de la paix en Europe !

Les sociétés multiethniques seraient donc des fauteuses de guerre ?

Je constate que les derniers foyers de conflits en Europe viennent d’État multiethniques ou de peuples dispersés. On n’en a pas fini avec l’ex-Yougoslavie, ce conglomérat de peuples catholiques, musulmans et orthodoxes, qui ne tenait que sous la main de fer du maréchal Tito, ni même avec la question hongroise. La majorité des gens qui parlent hongrois vit à l’extérieur des frontières de la Hongrie. Or, quoi qu’on pense de Viktor Orban et de ses alliés extrémistes, cela pose un vrai problème. Et la question des minorités russes dans les pays baltes est devant nous !

Malgré tout, si la guerre en ex-Yougoslavie est finie, si la Hongrie n’est pas en conflit avec les pays abritant une minorité hongroise, ou si la Russie n’a pas envahi les pays-baltes, n’est-ce pas à mettre à l’actif de l’UE et de la défense européenne ?

L’union de la France et de l’Allemagne a assuré la paix en Europe, c’est évident. C’est un acquis. Mais de quelle défense européenne parlez-vous ? Depuis 1945, la contrepartie implicite du Plan Marshall et des accords de Bretton-Woods sur le dollar est l’établissement d’un protectorat militaire américain absolu en Europe. Malgré les négociations entre la France et la Grande-Bretagne, qui sont les deux grandes puissances militaires du continent, il n’existe pas le début du commencement d’une défense européenne. Depuis le bouclier antimissiles jusqu’au rôle futur de l’OTAN, nous sommes en désaccord sur tout !

Justement ! Le repli national des politiques de défense européenne montre que l’UE n’est pas si post-nationale que vous le dites…

Les grands théoriciens de l’Europe ont rêvé d’une union post-politique, plus encore que post-nationale. Cela ne marche pas, parce que l’État de droit et les droits de l’homme ne font pas une politique. Traumatisée par les morts du passé, l’Europe refuse de voir le monde comme il va. Certains pays, comme Israël, ont un ennemi à leurs frontières qui rêve de les conquérir, voire d’éliminer une partie de leur peuple. Cette conscience historique-là, l’Europe a choisi de ne pas l’avoir. Elle imagine ne pas avoir d’ennemi. Elle risque de le payer cher.

Qui est l’ennemi, alors ?

L’ennemi immédiat, c’est l’utopie mondialiste qui fait des hommes et des terres des marchandises comme les autres. L’ennemi, c’est le sans-frontiérisme qui nie ce fait historique ; la paix vient plus souvent de la séparation de sociétés humaines dont les modes de vie sont incompatibles que de leur mélange, qui mène à leur confrontation. C’est la confusion mentale qui nous livre à un traité de libre-échange transatlantique qui risque d’interdire aux Français et aux Européens d’exprimer leurs choix politiques en matière de services publics, de préférence locale ou nationale, de normes sanitaires ou environnementales.

Le cosmopolitisme a vaincu l’esprit de clocher…

C’est la même confusion mentale qui se lit dans les classements des villes selon leur « ouverture à la diversité », dans le rapport du Conseil d’État (mai 2013) exigeant que les Français s’adaptent aux populations migrantes, alors que partout, la règle est que les nouveaux venus respectent les lois et les mœurs du pays d’accueil !

On vous voit venir, le problème, c’est l’Islam ?

Non, il y a plusieurs islams comme il y a plusieurs capitalismes. L’islam des marabouts africains n’est pas comparable au salafisme qui atteint le Mali ou la Centrafrique, et qui est d’abord fort de la faiblesse des sociétés traditionnelles en proie à la modernisation. C’est la même chose en Europe. Nous souffrons de notre faiblesse politique, du doute de soi et de la honte d’être soi.

Et si l’histoire européenne était bel et bien finie ? Il n’y a guère eu que la crise de la dette pour mettre à mal l’équilibre social et économique auquel était parvenue l’UE.

J’ai l’impression d’entendre Jean-Claude Trichet ! Après son accession à la présidence de la Banque centrale européenne, il prétendait que les mécanismes du traité de Maastricht allaient provoquer la convergence des économies et des politiques européennes. Or, c’est tout le contraire qui s’est passé. Sans être complotiste, je vois bien l’intérêt qu’ont certains à prétendre que l’Histoire est finie, que les hommes sont tous les mêmes. Ceux qui nous annoncent l’avènement de l’homo œconomicus et de la démocratie planétaire veulent instituer un seul mode de relation entre les hommes sur la planète : le marché ! Au moment de la crise financière de 2008, les mêmes en appelaient aux États-nations pour sauver la barque. Les seuls qui ont alors tenu, ce sont les dirigeants nationaux, comme Nicolas Sarkozy qui, pour une fois, a su agir avec justesse. Citez-moi un seul commissaire européen qui ait agi pendant la crise ! Silence radio…

Aux conséquences de la crise financière de 2008 ajoutée la crise de l’euro. Malgré les difficultés de pays comme la Grèce et l’Espagne, le bilan de la monnaie unique est-il si négatif ?

L’euro facilite la vie des Européens, c’est évident ! Mais les modalités de sa mise en place et les parités retenues ont été erronées. Depuis sa création, les soldes commerciaux de l’Allemagne, de la France et des autres pays européens divergent comme jamais auparavant. Jugez plutôt : à la naissance de l’euro, en 2002, l’Allemagne réalisait les deux tiers de ses excédents commerciaux avec le reste de l’Union européenne. Aujourd’hui, c’est en dehors de l’Europe que Berlin réalise les deux tiers de ses excédents ! De toute façon, la zone euro n’est pas une zone monétaire optimale : comment voulez-vous faire une monnaie unique avec un pays comme l’Irlande qui applique un taux marginal de l’impôt sur les sociétés à 13 % et un autre comme la France où il est de 38 % ?

D’ordinaire, on reproche plutôt à la banque centrale européenne de surévaluer la monnaie unique, au risque de faire décrocher les pays du « club med » de la compétition internationale.

Lorsque l’euro vaut 1,40 dollar, seule l’Allemagne peut exporter ! À la mise en place de la monnaie unique, il aurait fallu prévoir des clauses de sortie permettant de limiter les dégâts si un pays devait quitter la zone euro. Il est de plus en plus probable qu’une ou plusieurs économies renouent avec leur monnaie nationale mais, faute de scénario concerté et organisé, cela risque de se faire dans l’improvisation totale. Si, par exemple, la Grèce sortait de manière isolée et irraisonnée, le coût du désordre serait infini.

Ne faut-il pas, en ce cas, démanteler l’euro pour sauver l’Europe ?

Je suis très prudent face à cette thèse. Malgré tous ses défauts, la création de l’euro a donné corps à l’idée d’une vie commune européenne. Si l’euro sautait, je ne suis pas sûr que l’Union européenne y résisterait sur un plan symbolique. La crise actuelle nous en donne un avant-goût. À Athènes, j’ai été frappé d’entendre des Grecs dire que l’Allemagne ne paierait jamais assez pour l’offensive d’Hitler qui permit à Mussolini de conquérir la Grèce pendant la dernière guerre. En face, les Allemands rétorquent que les Grecs ne paieront jamais assez car le front grec a fait perdre du temps à la Wehrmacht sur la route de Moscou. C’est bien la preuve que les vieux démons peuvent toujours resurgir.

Alors que l’appareil institutionnel européen n’a jamais été aussi développé, on dirait que le destin de l’Union Europénne lui échappe…

Nous vivons le scénario un peu terrifiant mais assez drôle qu’a prédit l’universitaire d’origine camerounaise Achille Mbembe : la « négrification de l’Europe ». Comme l’Afrique au XIXe siècle, l’Europe va connaître un processus de colonisation qui la mettra à la merci d’intérêts économiques extérieurs sur lesquels elle n’aura aucune prise. Hélas, le traité de libre-échange transatlantique fait planer cette menace sur le continent, déjà fragilisé par la pénétration économique chinoise. Et quoi qu’en disent nos élites politiques, nous devrions y répondre en réinstaurant des frontières, pas seulement par une course à la compétitivité économique !

On entend de moins en moins de discours enchanteurs sur la mondialisation. Depuis quelques années, le recours aux fontières et le patriotisme économique font même un retour en grâce dans le débat héxagonal…

Sur le plan intellectuel, vous avez raison. Mais, pour le plus grand bonheur de Marine Le Pen, aucun parti dit « de gouvernement » ne se permet d’employer les mots « frontières », « nation » et « citoyenneté ». C’est un cadeau inouï qui lui est fait !

Au moins sur le terrain diplomatique, nos dirigeants reviennent à la REALPOLITIK. De la Syrie au Sahel, l’Europe freine des quatre fers pour intervenir à l’extérieur. Et quand la France part seule au Mali ou en Centrafrique, ce n’est pas vraiment la fleur au fusil.

Sur le plan de la politique étrangère, l’Europe a un mal fou à distinguer ses intérêts propres. C’est le signe d’un gros problème d’identité : l’UE ne sait tout simplement pas qui elle est ! Diplomatiquement parlant, sauf pour ne rien faire, les Européens sont très rarement d’accord entre eux. En même temps, le fiasco de l’expédition occidentale en Libye, après les échecs irakien et afghan, nous confirme qu’on ne joue pas impunément avec les identités et le fameux nation-building ou state-building. Encore une invention moderne qui nie la condition politique de toute vie humaine!

Ne fallait-il pas intervenir en Libye pour sauver la population locale du massacre annoncé ?

La politique occidentale à l’égard de Kadhafi s’est toujours faite en dépit du bon sens. Dans les années 1980, lorsque le Guide libyen menaçait la paix de l’ensemble de l’Afrique et conduisait des actions terroristes, il n’a pas été renversé : seule sa famille a essuyé des représailles. Ce n’est qu’après la renonciation de Kadhafi à toute arme de destruction massive qu’on a mis fin à son règne, puis à ses jours. Je suis certain que ce dangereux précédent va inciter certains régimes à aller au bout de leur programme nucléaire ou non conventionnel pour survivre. Un certain nombre d’États ont compris que les promesses de l’Occident ne valaient rien, et qu’ils devaient donc développer leurs capacités militaires pour échapper aux risques d’ingérence que les manipulateurs d’émotions collectives peuvent toujours susciter !

Désapprouvez-vous toutes les ingérences ? L’an dernier, si l’Etat Malien a appelé la France à l’aide, c’est qu’il menaçait de s’effondrer sous la pression des djihadistes…

J’approuve l’opération « Serval » au Mali, qui est presque l’envers de l’attaque contre la Libye. Mais précisément, quelle logique y a-t-il à combattre au Mali des gens qu’on a armés en Libye ? La même question se poserait si l’on intervenait en Syrie contre Bachar Al-Assad. Là-bas, où sont les « good guys » (les « gentils »), comme disent les Américains ? Des armes parties de Libye et des mercenaires venus de partout affluent en Syrie au terme d’un périple invraisemblable. C’est la même chose en Centrafrique, car c’est aussi cela, la mondialisation !

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Tancrède Besse.

*Photo: Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA. AP21311867_000009.

 

 

Pas la peine d’attendre la social-démocratie au tournant

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Question à 1000 Euros : les dernières conférences de presse du Président ont-elles été éclipsées par le Closergate ou ses annonces économiques furent-elles autant de paravents pour faire oublier la rue du Cirque?

De l’avis de la presse mondiale, la très pudique presse française a mollement cherché à savoir qui est aujourd’hui la « Première Dame ». Et en guise de réponse elle n’a obtenu qu’une énième pacte de responsabilité

La droite non plus n’a pas voulu se compromettre dans la « politique-caniveau ». Elle a oscillé entre le « chiche » un peu moqueur de Raffarin et l’attitude complètement désabusée d’un Jean-François Copé. On peut la comprendre. Hormis Pierre Gattaz, qui peut prendre au sérieux un tel tour de passe-passe ? Ce dernier prend pour argent comptant l’allègement des charges familiales pour les entreprises.

Or on parle déjà de l’arrêt du CICE, entré en vigueur depuis quelques jours et que personne ne comprend. Côté PS, on fait miroiter de sérieuses contreparties alors qu’il s’agit simplement de recycler ce crédit d’impôt déjà inefficace et, d’une pierre deux coups, de faire oublier les événements que vous savez.

De quoi donner du grain à moudre aux éditorialistes… Jean-Marc Ayrault, au bord de la démission en décembre après l’affaire du rapport sur l’intégration, avait utilisé le même procédé. Les médias avaient salué une courageuse initiative: la « remise à plat » de la fiscalité française. Tout un programme!

On sait qu’il n’en fut rien. Et Jean-Marc Ayrault est toujours là.

Marquée par le précédent Mauroy de 1983, la presse attend le « tournant social-démocrate » comme le Messie. Mais il n’aura pas lieu en 2014 ni en 2015 puisqu’il a déjà été pris… en 2011 sans connaître, bien sûr, d’interruption en 2012.

Fédéralisme, une chance pour les patries?

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rubik cube europe

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Par un hasard étonnant – l’un de ces hasards qui peuvent transformer les « périodes » en « époques », selon la célèbre distinction de Péguy –, il nous est donné de vivre l’épuisement concomitant du « modèle français » et du processus d’intégration européenne. L’un et l’autre nés sur les décombres de la Seconde Guerre mondiale, l’un et l’autre servis par la conjoncture heureuse des Trente Glorieuses, l’un et l’autre ébranlés par le basculement du monde consécutif à la fin de l’ex-URSS et l’accélération d’une mondialisation qui tend le flambeau de la puissance à d’autres, ils sortent laminés par cinq années d’une « crise » qu’il faudrait savoir nommer autrement tant elle dure.

Le « modèle français » craque en effet, et il craque sous ses deux espèces[access capability= »lire_inedits »] : sous l’espèce politique, le modèle national-républicain ne remplit plus ses promesses d’égalité et d’intégration ; sous l’espèce économique, le modèle social épuise l’appareil productif et fragilise toujours davantage l’environnement de l’individu qu’il prétend protéger. Le « modèle français » se réduit dans les faits à une interminable extension du domaine de l’État : un État omnipotent, tentaculaire et dévorateur, qui se regarde comme seul défenseur légitime d’un « intérêt général » de moins en moins évident, qui étouffe, gendarme ou encadre toute expression politique ou sociale qui lui échapperait, qui « régente plutôt qu’il ne règne », selon la subtile distinction de Stephen Hecquet. Ce modèle-là, dont de plus en plus de Français constatent l’inefficacité grandissante et le coût abyssal, est naturellement défendu par une classe politique formée pour le maintenir.

Quant à l’Europe, longtemps restée une technostructure anonyme et lointaine, à très faible teneur politique jusqu’au début des années 1990, elle connut un virage historique majeur avec la chute du mur de Berlin, le vote du traité de Maastricht, la perspective d’adhésion des « frères séparés » de l’Est et le lancement de l’euro. Elle allait « entrer dans l’Histoire »… Sanctionné en 2005 par les Français et les Néerlandais, ce coup d’accélérateur a fait long feu et la crise (les crises, plutôt : de l’euro, des dettes souveraines, de l’Europe politique) n’a fait que révéler au grand jour les faiblesses intrinsèques d’un projet politique au final incertain et mal servi par des responsables politiques nationaux disant « blanc » à Bruxelles et « noir » une fois rentrés chez eux. Restent, aux yeux des citoyens, une Europe « ouverte à tous les vents » (de la mondialisation, des produits chinois, de l’immigration incontrôlée, etc.), les « technocrates de Bruxelles » et des directives absurdes qui règlent la taille des bananes antillaises et mettent en péril les clubs de poneys de France et de Navarre – mais dont il faut tout de même rappeler qu’elles ont été, un jour, approuvées par un quelconque ministre français…

D’évidence, le « modèle français » et le projet européen ne souffrent pas de la même maladie. On pourrait même dire qu’ils se délitent pour des raisons contraires : le premier parce qu’il est saturé de politique, le second parce qu’il en est privé. La France républicaine s’épuise et épuise les Français par son idéologie égalitaire, laïque et centralisatrice. Laquelle a inspiré à Raymond Radiguet, qu’on n’attendait pas sur un tel sujet, cette fulgurance lumineuse : « Depuis 1789, on me force à penser, j’en ai mal à la tête… » L’Europe, elle, s’interdit avec constance d’affirmer qui elle est et prive par là les Européens des moyens de savoir où ils vont. La France républicaine ne veut voir qu’une seule tête, l’Europe institutionnelle n’a pas de visage. Il s’ensuit que les Français et les Européens, hommes concrets, définis et enracinés, commencent à s’en détourner sérieusement.

Y a-t-il une réponse à ce grand désinvestissement politique en cours ? Peut-être si l’on sait repartir de ces hommes concrets justement, tels qu’ils sont, porteurs d’identités singulières, capables d’exercer leur liberté et de s’organiser là où ils sont. La vieille idée fédérale – mais d’un fédéralisme bien compris – a peut-être de l’avenir…

Fédéralisme : on entend déjà pousser les hauts cris ! Le mot peut déplaire – et Dieu sait qu’il déplaît autant aux jacobins de la gauche qu’aux nationaux-étatistes de la droite… – mais la France est malade de son État et guérira du réveil de ses territoires et des gens qui y vivent. « L’homme est plus vieux que l’État », dit un antique adage germanique et, dans l’année qui vient de s’écouler, la « Manif pour tous » et les « bonnets rouges », par-delà leurs différences bien sûr et sans préjuger de leurs résultats, sonnent comme des signaux du ras-le-bol et du désir d’agir des hommes concrets d’en bas qui n’attendent plus rien de bon d’en haut. Ces chahuts sont des laboratoires.

Si le mot de « fédéralisme » déplaît, donc, qu’on en trouve un autre ou qu’on le taise mais sa conception de l’homme, des libertés et de l’organisation des pouvoirs peut servir de principe organisateur à la refondation : par le renforcement des libertés et de la responsabilité des personnes (car la politique doit avoir comme objectif de faire respirer et s’épanouir la société et non l’État), par la confiance dans la capacité de la société civile à s’organiser et à faire vivre les solidarités locales (la France compte 20 millions de bénévoles et 70 000 nouvelles associations chaque année), par la promotion de l’initiative économique individuelle (un peu plus de 20 000 entreprises créées chaque mois), par la respiration des territoires (les Français sont attachés à leur commune et les régions sont le bon échelon pour le développement économique).

Ces pistes modèlent ce que pourrait être la France demain, car nous savons que les Français ont besoin d’une nouvelle pédagogie de l’enracinement. Ni tabous, ni gros mots, l’appartenance, l’identité, les racines n’interdisent ni l’ouverture à l’autre, ni l’accès à l’universel. Elles les précèdent. C’est d’elles qu’il faut partir. Mais après quarante ans d’un débat jacobin stérile entre réduction de l’identité française aux valeurs républicaines à gauche et célébration de la « France seule » à la droite de la droite, il est temps d’ouvrir les fenêtres et d’oser renverser les totems : la France n’est pas la France sans ses provinces et la France n’est pas la France sans l’Europe. Il faut en finir avec l’obsession unitaire qui étouffe et uniformise.

La patrie, les patries, respirent mieux que la République égalitaire. Subsidiarité à l’intérieur (contre le centralisme) et fédéralisme à l’extérieur (plutôt que la hantise de la frontière) peuvent désormais se conjuguer pour réinventer l’« art d’être français »… Quant à l’Europe, sa refondation sur une base authentiquement fédérale pourrait être la clé de la ré-adhésion des Européens à son projet. Car il est faux d’affirmer qu’elle est aujourd’hui fédérale. C’est un abus de langage utile à ses détracteurs. On l’a dit, elle est un objet politique non identifié, largement dominé par les États et la logique inter- gouvernementale. Et quant aux quelques figures qui se prétendent « fédéralistes » (on pense à Guy Verhofstadt ou Dany Cohn-Bendit), ce sont de vrais centralisateurs européens pour qui l’accroissement des pouvoirs de « Bruxelles » constitue l’alpha et l’oméga de l’avenir du continent.

Car malgré l’inscription du principe de subsidiarité, dès 1992, dans le traité de Maastricht, l’Europe fédérale, authentiquement fédérale, reste à faire. Comme le montre bien le politologue allemand Carl Joachim Friedrich, le fédéralisme est moins un modèle statique et uniforme qui organise les pouvoirs et les compétences qu’une dynamique ascendante et subsidiaire qui part d’en bas pour ne faire remonter en haut que les compétences qui ne peuvent pas être mieux exercées plus bas. L’Europe, pour être fédérale, ne doit pas partir de Bruxelles mais aboutir à Bruxelles.

C’est seulement par cette voie, respectueuse des identités et des autonomies locales, confiante dans la capacité des Européens à s’organiser et n’assumant en haut que le strict nécessaire, qu’une nouvelle Europe sera possible. Laissant aux territoires le soin d’un maximum de compétences (éducation, santé, police, développement économique, etc.), cette Europe, soumise au contrôle strict des citoyens et des territoires fédérés, se chargera du régalien et du transversal (monnaie, défense, diplomatie, commerce international, police aux frontières).

Elle cessera ainsi d’être le « monstre froid » et presque ennemi qu’elle est devenue aux yeux de nombre de citoyens pour devenir ce qu’elle doit être : la structure faîtière (et légère) d’un peu plus de 500 millions d’Européens divers, enracinés et libres – Français y compris…[/access]

*Photo: Soleil

Syrie : Assad revient dans le jeu diplomatique

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syrie geneve assad

syrie geneve assad

Manuel Valls vient de rappeler l’urgence de la situation en Syrie: 130 000 morts et 2.4 millions de réfugiés en trois ans de guerre civile. Selon le ministre de l’Intérieur, le nombre de jeunes jihadistes français qui s’y rendent augmente, leur radicalisation aggrave la menace terroriste sur notre territoire. Dans ce contexte, on peut juger bienvenue une négociation diplomatique telle que « Genève 2 ».
Bachar Al-Assad, qui gagne chaque jour un peu plus de terrain, y voit une occasion de réintégrer le système diplomatique mondial par l’intermédiaire de l’ONU. La composition de son équipe (en majorité des diplomates et des communicants) est révélatrice de son intention : donner une image responsable de son régime.

On comprend les réticences de l’opposition syrienne à rejoindre les technos baathistes en Suisse. En très grande difficulté sur le terrain, l’Armée syrienne Libre est déconfite, et la coalition nationale syrienne, minée par les divisions internes, n’a pas vraiment de relais sur le terrain. Bref, les discussions de Genève 2 s’annoncent comme une conférence au sens littéral du terme. Chacun va déclamer son point de vue : démission d’Assad d’un côté, soutien à Assad de l’autre.

Une occasion manquée dès le 11 janvier quand Laurent Fabius a réuni « les amis de la Syrie » à Paris. Une belle déclaration fut prononcée par notre ministre pour répéter l’objectif de Genève 2 : « la constitution d’un gouvernement de transition doté des pleins pouvoirs exécutifs (…) C’est le régime de Bachar al-Assad qui nourrit le terrorisme. Il faut faire en sorte que ce régime voit sa fin« .
Autrement dit, pas de changement par rapport aux conclusions de Genève 1. Normal car la position française n’a pas évolué depuis juin 2012, lorsque l’Occident anticipait une chute imminente du régime. Cette position semble ignorer que les alliés chiites de Bachar sont entrés en force dans la mêlée et le rapport de force s’est depuis inversé. Face à ce nouvel état de fait, Ban Ki-moon et Lakhdar Brahimi ont proposé d’inclure l’Iran dans les négociations afin de réunir tous les belligérants autour de la table.

C’était sans compter sur « les amis (sunnites) de la Syrie« , qui conditionnent leur participation à la conférence d' »un préalable » en forme de conclusion:  « Il est évident qu’aucun pays ne saurait participer à cette conférence s’il n’en acceptait pas expressément le mandat » a asséné Laurent Fabius. Mais si tout est décidé d’avance, pourquoi se déplacer sur les bords du lac Léman?

Sans que le chef de la diplomatie française ne s’en soit aperçu, « la conférence de Genève II a déjà eu lieu » analysait malicieusement l’universitaire Fabrice Balanche en novembre. En acceptant la proposition russe de désarmement de l’arsenal chimique syrien, les Américains ont tacitement accepté le maintien d’Assad. Le gel des livraisons d’armes aux rebelles a fait comprendre aux indécis que la confiance américaine dans les groupuscules djihadistes qui combattent le régime syrien était rompue. Dans ces conditions, Bachar constitue un moindre mal.
Aussi, juste après que « les amis de la Syrie » eurent rappelé leur position autour de Laurent Fabius, John Kerry accueillait Sergueï Lavrov à l’ambassade américaine à Paris. Peu après, les deux ministres faisaient part d’une initiative pour la négociation d’un cessez-le-feu et d’une intervention humanitaire limitée. Encore un camouflet pour Laurent Fabius.

Et il s’en est fallu de peu que les iraniens aillent à Montreux. Il faut croire que la réintégration officielle de l’Iran dans le concert des nations, souhaitée par Moscou, semble encore prématurée pour les Américains. Certes, la mise en œuvre de l’accord sur le nucléaire iranien est en bonne voie mais pour les alliés traditionnels de Washington, c’était l’affront de trop: l’Arabie saoudite et la coalition nationale syrienne ont publiquement menacé de ne pas participer aux discussions en cas de présence iranienne. Si la réconciliation irano-saoudienne n’est pas pour demain, Genève 2 sera l’occasion pour la « communauté internationale » de renouer le contact diplomatique avec le régime syrien. C’est déjà beaucoup.

*Photo : Bassem Tellawi/AP/SIPA. AP21510328_000021.

Faut-il décoloniser l’utérus ?

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espagne preciado eglise

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Dans Libération, la philosophe Béatriz Préciado vient de publier une tribune appelant les Espagnols et tou(te)s les lecteurs/lectrices du monde à une prise de conscience féministe. Comme j’aime les philosophes, et puis surtout les femmes, je me suis mis à la lecture de l’article.

Il faut dire qu’elle commençait bien, sa tribune: « Enfermés dans la fiction individualiste néolibérale, nous vivons avec la croyance naïve que notre corps nous appartient, qu’il est notre propriété la plus intime, alors que la gestion de la plupart de nos organes est assurée par diverses instances gouvernementales ou économiques ». Je l’aurai signé des deux mains, et des deux pieds aussi, s’il l’avait fallu. Avec cette idée que par un malicieux tour de passe-passe, la société marchande nous fait croire que nos corps sont des meubles dont nous sommes propriétaires. Non, vraiment, cela commençait bien. Elle continue :

« Chaque femme porte en elle un laboratoire de l’Etat-nation, et c’est de sa gestion que dépend la pureté de l’ethnie nationale. »  C’est ici que je la perds, la philosophe. Je croyais lire une critique actuelle de l’état marchand, et voilà que je me retrouve avec une froide synthèse d’histoire des idées politiques. Pourquoi remonte-t-elle aussi loin ? Car la théorie de l’Etat-nation, à strictement parler, est une doctrine de physique politique nous expliquant que les individus sont d’abord les fils d’une société à laquelle ils doivent tout.  Pour dire vite, les sexes seraient encore arraisonnés par un mythe national. Cela sent la naphtaline. Or, que ne lis-je pas quelques lignes plus loin: il faudrait selon elle « décoloniser l’utérus ». Sapristi saucisse. On est en effet en pleine crise financière de 29, ou quelque chose dans le genre. L’utérus, qu’il fallait protéger coûte que coûte, devient selon les mots de la philosophe un terrain d’exploitation, un chantier en travaux, une propriété …

Mazette. Je comprends enfin qu’il s’agit d’avortement, comme c’était marqué en gros et gras dans le chapô. Dame Béatriz poursuit en livrant toute son analyse sur les arcanes et les ourdis du gouvernement espagnol, et ça m’intéresse :

« Le gouvernement Rajoy, proche des intégristes catholiques de l’Opus Dei et du cardinal Rouco Varela, entend aujourd’hui occuper le corps féminin comme lieu ultime où se joue, non seulement la reproduction nationale, mais aussi la définition de l’hégémonie masculine. »  Encore de l’histoire. Une expression me chagrine Qu’emploie-t-elle, pour évoquer la procréation ? La notion de « reproduction nationale ». ? Je pensais que le terme de reproduction fût d’ordinaire attribué aux photocopieuses (cela lui permettra peut-être un jour de filer la métaphore du jet d’encre). Elle continue de s’adresser à nous(mais à ce moment-là, nous ne sommes plus un nous, seulement des vis et des écrous, des pistons qui tentons de nous ajuster par la force à des bielles) avec force vindicte :

« Ton utérus est un territoire de l’Etat, domaine fertile pour la souveraineté nationale catholique. Tu n’existes qu’en tant que mère. Ecarte les jambes, deviens terre d’insémination, reproduis l’Espagne. ». 

Ici, je décroche totalement. Je crois me souvenir d’avoir séché les cours sur Ferdinand II d’Aragon et Isabelle de Castille. Son histoire de reconquête par l’entrecuisse me parle quand même un peu.  Elle me ramène à un temps où la cohésion du royaume se faisait par l’étreinte charnelle. Mais Béatriz Préciado préfère la chimie et les laboratoires. Je poursuis : Depuis cette modeste tribune, j’invite tous les corps à faire la grève de l’utérus. Affirmons-nous en tant que citoyens entiers et non plus comme utérus reproductifs. Par l’abstinence et par l’homosexualité, mais aussi par la masturbation, la sodomie, le fétichisme, la coprophagie, la zoophilie… et l’avortement.

C’est Torquemada. Je ne suis pas contre une certaine ascèse, mais elle charrie sévère, la Béatriz. Souffrir comme st Benoît l’abstinence m’a toujours été présenté comme une grâce du Ciel, et je crois ne pas en bénéficier. Pour ce qui est de la masturbation, l’activité pourrait se montrer sauvagement exigeante à la longue : avec cette nécessité de forcer l’imagination, quand on pourrait étreindre un corps, un vrai. Mes réticences ne sont-elles pas légitimes ? Enfin , manger du caca, quand on vit à Paris, avec ces restaurants que borde l’île St Louis, qui s’allongent rue Mouffetard, quand ils ne vous jaillissent pas tout à coup d’une petite ruelle à la croisée du faubourg Montmartre… Non, vraiment, la coprophagie serait une loi plus dure que l’ascétisme monacal.

Avant de conclure, l’inquisitrice philosophe résume son programme en une sentence tout à fait charmante, ouverte sur la diversité et amie de l’Autre : « Ne laissons pas pénétrer dans nos vagins une seule goutte de sperme national catholique. » No passaran, les zizis. Fermez les cuisses, toutes. Et nous qui, amis de la liberté, nous étions préparés à une grande partouze… Décidément, ils ne sont vraiment pas drôles dans le camp d’en face.

*Photo : Chameleons Eye / Rex Fe/REX/SIPA. REX40233320_000044. 

L’Union impopulaire

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airbus europe reussite

airbus europe reussite

De mémoire d’Européen, jamais la situation de l’Europe, sa patrie supposée, n’a été pire. Du moins dans sa tête. Sondage après sondage, l’Union apparaît comme une créature chétive et mal-aimée, responsable de tous les maux dont souffrent ses citoyens – le « nouvel homme malade de l’Europe » selon le titre de la dernière étude d’opinion approfondie que lui a consacrée l’excellent Pew Research Center en mai. La sanction politique de cet état d’esprit est la montée en force des partis populistes et europhobes, qui menacent de submerger le prochain Parlement européen.

Les raisons de ce désamour varient d’un pays à l’autre. En France,[access capability= »lire_inedits »] où la construction européenne était volontiers considérée comme la prolongation de la puissance nationale, la désaffection est d’autant plus forte que c’est l’Allemagne qui est la mieux armée pour profiter de ce surcroît de puissance. Celle-ci, seule nation à sortir indemne de l’interminable crise qui affecte le continent, n’entend pas servir de tiroir-caisse au bénéfice des mauvais coucheurs de la maison commune. Dans les économies périphériques de l’Union, pays de sa ceinture méridionale et nouveaux venus de l’ex-empire soviétique, l’Europe apparaît comme un père fouettard plutôt que comme la mère nourricière promise. Partout, la crise creuse les inégalités, excite les nationalismes, ouvre un boulevard aux démagogues de tout poil. Et met à nu les imperfections d’une construction européenne qui croule sous le poids de ses propres contradictions.

Tout cela est bien connu. Mais à qui la faute ? La faute à « Bruxelles », répond le chœur unanime des imprécateurs. À « Bruxelles », avec sa manie régulatrice, ses oukases administratifs ridicules, règlementant tous azimuts, de la forme des bananes à la taille des avertissements inscrits sur les paquets de cigarettes en passant par le contenant de l’huile d’olive sur les tables de restaurant. À « Bruxelles », repaire de fonctionnaires anonymes que personne n’a élus, pouvoir opaque assiégé par les lobbys et dominé par la pensée unique ultra-libérale.

Mauvaise réponse. « Bruxelles » n’est que l’émanation des gouvernements nationaux, surtout des plus puissants. « Bruxelles » est l’expression de la trahison de l’idée européenne par deux générations de dirigeants qui ont délaissé le projet communautaire au profit de la méthode intergouvernementale. Qui se souvient que le Conseil européen, organe éminemment intergouvernemental qui s’est arrogé la direction effective de l’Union, n’existe que depuis le milieu des années 1970 et n’a d’existence légale que depuis l’Acte unique de 1987 ?

Car l’Europe a été d’abord une idée, et de même que les souverainistes protègent la leur, il fallait la défendre. Sans mépris, car il n’est pas déshonorant de s’arc-bouter sur la patrie et de rejeter tout pouvoir supranational ; mais sans faiblesse ni faux-fuyant, en se livrant à une véritable pédagogie de l’Europe. Il n’était pas si difficile de montrer en quoi cet « empire sans empereur », édifié par la libre adhésion des peuples sur les ruines de deux conflits mondiaux, était une entreprise inouïe, proprement révolutionnaire, un saut de civilisation.

Cette pédagogie n’a jamais été tentée. Les adversaires de l’Europe sont vent debout, ses partisans la défendent du bout des lèvres. Pis, « Bruxelles » est devenue le punching- ball des gouvernements nationaux – ce qui est bien, c’est nous, ce qui est mauvais, c’est « Bruxelles » – en faisant mine d’oublier que rien ne s’y passe sans leur aval. Étonnez- vous, après cela, que l’Europe soit devenue impopulaire et que, scrutin après scrutin, les Européens votent contre elle, ou ne votent pas du tout !

Tout cela ne signifie pas que l’Europe se porte bien. Elle se porte objectivement mal. Comme un enfant souffreteux né avec un problème cardiaque et survivant grâce à des soins intensifs, elle souffre d’un défaut congénital : c’est d’avoir fabriqué un objet politique en le maquillant en projet économique, comme s’il existait d’économie autre que politique. L’invention de l’euro fut le summum de cette absurdité. Pour la première fois dans l’histoire des sociétés humaines organisées, on a prétendu créer une monnaie, ce marqueur absolu de la souveraineté, sans l’adosser à une entité souveraine. Tant que l’Europe prospérait sous la protection américaine, cette construction baroque a fonctionné tant bien que mal. L’implosion de l’empire soviétique, l’élargissement massif qui s’en est suivi, la crise enfin, ont démontré les limites d’une méthode qui n’en était pas une. Un géant économique aux pieds d’argile politiques est condamné à mordre la poussière.

Que faire ? Pour les adversaires de toujours de l’idée européenne, la messe est dite : défaisons l’Europe. Le plus troublant est que des Européens convaincus rejoignent désormais le camp eurosceptique. Qu’un François Heisbourg préconise, dans un livre choc (La Fin du rêve européen, Stock), la sortie « consensuelle, organisée » de l’euro, en dit long sur l’état de désenchantement de nombre d’europhiles, convaincus qu’il sont que l’Europe s’avère incapable de se doter du minimum requis de structures fédérales pour échapper au cercle vicieux de l’austérité, de l’appauvrissement et de la montée des forces réactionnaires qui la condamne à l’implosion.

C’est une fausse solution. La sortie de l’euro, « organisée » ou pas, serait une telle catastrophe qu’elle ferait passer la crise actuelle pour une péripétie sans conséquence. Malgré tous ses défauts, l’euro a servi de bouclier aux économies les plus faibles de l’Union, en même temps que de frein correctif aux plus puissantes, au premier rang desquelles l’allemande. Les opinions publiques ne s’y sont pas trompées, qui restent toutes, Grèce comprise, massivement favorables à la survie de la monnaie unique.

En l’occurrence plus lucides que leurs élites, les citoyens comprennent d’instinct que l’émiettement de l’Europe en États-nations derechef pleinement souverains ne résoudrait en rien le problème de leur dette ni ne leur ferait retrouver le chemin de la croissance. Sans même évoquer la panique des marchés, comment ferait la Grèce, pour ne parler que d’elle, pour honorer ses dettes et financer ses achats d’énergie et de biens manufacturés en drachmes dévaluées ? Et comment l’Allemagne pourrait-elle lui vendre quoi que ce soit avec un mark surévalué ?

L’essentiel est ailleurs. L’Europe elle-même, soit la plus belle idée que le XXe siècle ait enfantée, ne survivrait pas à la disparition de l’euro. Pour Helmut Kohl, le choix c’était « l’Europe ou la guerre ». Il avait sans doute tort. L’Europe n’est pas la cause de la paix, c’est sa conséquence. Même si la maison européenne s’effondrait demain, ce ne serait pas la guerre pour autant. Aussi bien, l’alternative qui se pose aux Européens, ce n’est pas « l’Europe ou la guerre », mais « l’Europe ou le chaos ». Et aussi, excusez du peu, l’Europe ou l’insignifiance, ou, si l’on préfère, l’Europe ou la sortie définitive de l’Histoire. À l’heure où notre monde globalisé s’organise en grands ensembles et où, à nouveau, les

Cependant, ce n’est pas que l’Europe ait mauvaise presse et que l’État-nation se porte comme un charme. Le plus paradoxal, dans la situation actuelle, est que, à l’exception notable de l’Allemagne, le discrédit qui frappe les gouvernements nationaux soit au moins aussi dévastateur que celui dont souffre l’Union. Certes, la langue commune, les références culturelles partagées, l’habitude, rendent l’état de la démocratie nationale plus solide, ou moins désespéré, alors que l’UE opère dans un vide politique total.

Mais la crise de confiance est générale. Elle affecte les élites en tous genres, dirigeants politiques, partis, institutions. C’est une crise de la démocratie. Tuer l’Europe pour sauver les peuples ? Allons donc…

La bonne nouvelle est que personne ne tuera l’Europe, pour la raison simple que les dirigeants européens, aussi sceptiques et insuffisants soient-ils, savent qu’ils n’ont pas de solution de rechange. Bien sûr, ils ne feront pas non plus ce qu’il faudrait pour créer les conditions d’une véritable démocratie européenne ; le saut vers un gouvernement démocratiquement issu d’élections générales sur l’ensemble du territoire de l’Union n’est pas pour demain. Cela viendra peut-être un jour – après tout, à l’échelle de l’Histoire, les six petites décennies de construction européenne valent un battement de cils. Il serait malvenu d’exiger de cette construction originale, sans précédents sur lesquels elle puisse prendre appui, qu’elle ait la force de l’État-nation, lequel a d’ailleurs mis des siècles à se mettre en place.

En attendant, l’Europe bricole, comme elle l’a toujours fait. Péniblement, avec acrimonie, sans panache ni générosité, des garde-fous se mettent en place, des institutions voient le jour, l’Union bancaire est en marche, un semblant de « gouvernement économique » est en gestation. Sans doute, aussi, se dirige-t-on vers une Europe à deux ou plusieurs vitesses ou, si l’on préfère, une Europe à cercles concentriques, au cœur de laquelle on trouverait une sorte de « coalition de volontaires » qui veulent ou peuvent aller plus loin. Certes, nous sommes loin de l’élan et de l’enthousiasme du « New Deal » dont elle aurait besoin. Mais c’en est assez pour sauver l’euro et préserver l’avenir. À sa manière chaotique et titubante, l’Europe sortira de la crise plus forte qu’elle n’y est entrée. On eût aimé que ce fût par choix ; ce sera par manque de choix. Ce n’est pas glorieux, mais c’est mieux que rien.

Au fait, c’est toujours ainsi que fonctionne la démocratie, régime gris et terne, constitué de compromis sans gloire et d’arrangements à la petite semaine, qui ne laisse découvrir ses charmes puissants qu’à ceux qui n’en bénéficient pas. Comme la démocratie, l’Europe n’est grande et belle qu’aux yeux de ceux qui frappent à sa porte.

Espérons qu’elle ne le deviendra pas pour ses citoyens seulement le jour où, par aveuglement coupable, ils l’auront définitivement perdue.[/access]

*Photo: Christophe Ena/AP/SIPA. AP21506923_000003

Au ballon pour un ballon !

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Jusque-là je n’avais jamais entendu parler de David Van Hemelryck ni de son mouvement « Hollande-démission ». Ou plutôt si, j’en avais entendu causer, mais sans savoir que c’était lui, à propos du fort malvenu sifflage du chef de l’Etat lors des dernières commémorations de l’Armistice de 1918. A mon avis, les lazzis, y’a des endroits pour ça, et les Champs-Elysées le 11 novembre n’en font certainement pas partie.

Toujours est-il que ce garçon agité, dont les agences précisent qu’il est polytechnicien, a fait reparler de lui ce week-end. A l’orée d’une micromanif droitière place du Chatelet, il a été interpellé, dimanche vers 14 h, au motif qu’il gonflait un mini dirigeable où était inscrit son slogan fétiche appelant le président à prendre sa retraite avant 65 ans.

À ma connaissance, il n’y a pas de loi interdisant aux polytechniciens de gonfler des ballons, ni de réclamer pacifiquement un changement illico au sommet de l’Etat. Ce n’est d’ailleurs pas pour ça qu’on l’a embastillé Van Hemelryck tout un après-midi.

Non, si les gardiens de la paix ont sévi, ce serait, nous disent les gazettes, parce que la forme oblongue de son dirigeable « évoquait celle d’une quenelle »…

Et moi je trouve que ce fait d’armes évoque furieusement Honoré Daumier…

daumier-poire-ballon

Papa coud et maman lit

280
peillon abcd vallaud egalite

peillon abcd vallaud egalite

L’ABCD de l’égalité, vaste programme de rééducation des masses engagé par Vincent Peillon et Najat Vallaud-Belkacem, dont nous avons appris qu’il était déjà en place depuis le mois de septembre et qu’il avait commencé par la formation des inspecteurs et des chefs d’établissements, constitue une pure et simple entreprise idéologique. Depuis la semaine dernière, les médias s’en font les porte-paroles les plus actifs. Objectif officiel : effacer les inégalités entre les sexes qui déterminent trop souvent l’orientation scolaire et professionnelle des garçons et des filles, ce depuis le plus jeune âge. Objectif officieux officieux : extirper de l’esprit de nos enfants les stéréotypes liés aux genres qui déterminent leur vie.

Pour réformer les esprits, Vincent Peillon, aidé de Najat Vallaud-Belkacem, a décidé de s’en prendre aux plus malléables, ceux des enfants. Mais pas seulement. « Najat Vallaud-Belkacem veut éduquer les pères » jugés responsables de transmettre à leurs enfants les idées stéréotypées selon lesquelles les filles ne peuvent qu’être coiffeuses, maîtresses d’école ou secrétaires et les garçons footballeurs, pompiers ou patrons, précisait Léa Salamé sur I>télé mercredi dernier. On avait compris que Mme Vallaud-Belkacem n’aimait pas beaucoup la masculinité, la voilà qui dévoile chaque jour un peu plus son fantasme d’un Etat maternaliste total.

Pour se faire une idée de ce qu’est une idéologie en actes, il faut regarder le débat animé par Elisabeth Quin dans l’émission « 28 minutes » d’Arte du 14 janvier, qui opposait Nicole Abar, ancienne footballeuse de haut niveau et chargée de mission pour l’ABCD de l’égalité et Nacira Guenif-Souilamas, sociologue sans arguments autres que son idéologie, à Olivier Vial, président de l’UNI et porte-parole de l’Observatoire sur la théorie du genre, dont les arguments factuels étaient constamment balayés par les deux idéologues.

Pour commencer, les promoteurs de l’ABCD de l’égalité insistent sur le fait – censé nous rassurer –qu’il s’agit d’une expérimentation du ministère de l’Education nationale, expérimentation dont les enfants sont les premiers cobayes, mais qui n’oublie pas les adultes, coupables d’inculquer à leur progéniture les idées selon lesquelles un garçon et une fille, ce ne serait pas tout à fait pareil.

Soyez rassurés, nous dit-on encore, d’autres l’ont fait avant nous, notamment la Suède. Là, nous explique doctement un journaliste d’ I>télé, certains couples élèvent leurs enfants de la manière la plus neutre possible, en leur choisissant des prénoms qui ne soient pas « genrés » et sans jamais leur révéler leur identité sexuelle.

« Pop » n’est donc ni un garçon ni une fille mais seulement « Pop », paraît-il. Et de nous apprendre que les Suédois ont également introduit un nouveau pronom neutre dans leur langue, lequel remplace le « il » et le « elle », afin de promouvoir l’égalité des chances des filles et des garçons. « Cela est une question de démocratie » explique une directrice d’école interrogée par les journalistes en mission, lesquels nous apprennent également qu’une marque de vêtements suédois a supprimé de ses magasins les rayons filles et garçons pour ne pas jouer le jeu des stéréotypes de genre. Ces initiatives ne font pas polémique en Suède qui, nous dit-on encore, est un pays très avancé en ce domaine. La France est ainsi priée de se conformer à l’Esprit de l’Histoire que la Suède incarne aujourd’hui.

Malheureusement, on chasse le naturel, il revient au galop. C’est ce qui a été observé dans les écoles où les jeux neutres sont mis en avant (entendez des jeux où chaque rôle peut être tenu indifféremment par une fille ou un garçon). Dès qu’on cesse d’imposer ces jeux neutres aux enfants, les garçons retournent jouer aux pompiers et les filles à la dînette. Ainsi, nous explique Nacira Guenif-Souilamas, il faudrait commencer par changer le nom de l’école maternelle et l’appeler par exemple école passerelle. Avouons que ce terme a le mérite du flou, à défaut d’une consonance agréable.

Il faut ensuite travailler sur l’inconscient car les obstacles à la réussite des femmes viennent souvent d’elles-mêmes et sont invisibles ; les hommes, eux, répètent le même schéma inconsciemment et l’inculquent à leurs enfants.

Nicole Abar préconise donc de dépêcher plus d’enseignants hommes dans les petites classes du primaire car il ne faut pas seulement féminiser les professions masculines, mais aussi masculiniser les professions féminines. C’est un combat sérieux et Vincent Peillon l’affirme : « ce dispositif (l’ABCD de l’égalité) est tout sauf anecdotique ». C’est bien ce qui est en droit de nous effrayer. Va-t-on forcer les hommes à devenir instituteurs, puériculteurs et sages-hommes ? Va-t-on forcer les femmes à déserter ces emplois au nom de l’égalité hommes-femmes ?

Non, nul besoin de forcer qui que ce soit, nous le ferons de nous-mêmes. Nicole Abar nous explique déjà qu’une directrice qu’elle formait s’est reprise toute seule après avoir commis un horrible lapsus sexiste (genré dit-on dans leur langage). Elle avait d’abord dit qu’elle faisait jouer ses enfants « à la marchande ».

Reste une question essentielle : qu’est-ce qui fait naître chez certains de nos congénères l’ambition de rééduquer les masses malgré elles ? Au fond, c’est la seule question qu’il faudrait poser à Vincent Peillon et Najat Vallaud-Belkacem.

 

*Photo :  LECARPENTIER-POOL/SIPA.  00652846_000004.

Décentralisation : comment supprimer un mille-feuilles qui n’existe pas?

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« Millefeuille administratif incompréhensible, clientélisme, potentats locaux, cumul des mandats, gabegie administrative, fonction publique pléthorique, corruption », la gestion publique locale en prend régulièrement plein la tête. La dernière conférence de presse de François Hollande n’a pas manqué de relancer ce jeu de massacre. La décentralisation issue des lois de 1982 (les lois Defferre) serait à l’origine de tant de nos maux. Il serait urgent de la réformer, de supprimer les départements, de regrouper les régions, de se débarrasser de ces 36 000 communes et de ces élus qui ne servent à rien. Ah bon ? C’est curieux, mais, praticien depuis 25 ans de cette décentralisation, j’ai l’opinion exactement inverse. Je constate qu’elle a profondément transformé ce pays et plutôt en bien. Le centralisme parisien a été amendé, les grandes villes de province sont devenues de véritables capitales politiques économiques et culturelles. Le moindre petit village s’est transformé, rénové, préservé. Il y a eu bien sûr des échecs parfois graves. Mais la France décentralisée a été un amortisseur économique culturel et social de la mondialisation sauvage. Alors, pourquoi tant de haine ? La nostalgie d’un État central fort? Peut-être, mais aussi et surtout,bien des arrière-pensées.

La question de la transformation de la sphère publique française est ancienne, et comme le rappelait dans ces colonnes le professeur Rouvillois (pour aboutir à des conclusions contraires aux miennes) préoccupait déjà Michel Debré dès 1947.

En 1969, lorsque Charles de Gaulle voulut politiquement relancer son deuxième mandat, il proposa aux Français le 27 avril un projet de loi référendaire prévoyant une vaste « régionalisation » des institutions de notre pays. De Gaulle fut battu et son congédiement politique voulu par la bourgeoisie française emmenée par Valéry Giscard d’Estaing, différa la mise en place de l’indispensable réforme. Sur la base de travaux très importants effectués pendant des années (le fameux rapport Guichard) Gaston Defferre ministre de l’intérieur de François Mitterrand fit adopter les lois de 1982. Véritable révolution administrative et juridique, elles reposaient sur trois principes. Tout d’abord, celui de « libre administration des collectivités locales territoriales » devenu principe constitutionnel. Suppression du contrôle a priori du Préfet de leurs actes et saisine éventuelle du juge administratif chargé de contrôler la conformité de ces décisions avec la loi. Le deuxième principe était celui des « blocs de compétences », qui organisait une nouvelle répartition entre l’État, les Régions, les Départements et les Communes. Le troisième posait que l’État et les collectivités devenues souveraines n’entretiendraient entre elles aucun rapport hiérarchique. On ne peut donc parler de « niveaux » ou « d’empilements», mais plutôt de juxtaposition.

Une des conséquences importantes qui avait probablement été sous-estimée au départ était que ce dispositif impliquait un fort recul des régulations administratives traditionnelles chez nous, au profit de régulations juridiques auxquelles il a fallu s’adapter. Et ce ne fut pas toujours facile.

« Millefeuille administratif incompréhensible » Ah, et depuis quand ? Car le système est beaucoup plus simple que le prétend la vulgate des ignorants. Il y a trois types de collectivités territoriales de plein exercice : la Commune, le Département, la Région. En 30 ans d’application, il y eu un certain nombre d’évolutions qui ont surtout poursuivi les transferts de compétences de l’État aux collectivités (souvent sans les ressources correspondantes….). Il existe également des structures de coopération qui permettent aux collectivités qui le souhaitent de se regrouper dans des établissements publics prévus à cet effet mais qui n’ont pas le caractère de collectivités territoriales. Leurs compétences ne sont que celles qui leur ont été ponctuellement transférées par les collectivités d’origine. Cette dimension pratique permet une grande souplesse, et il serait de mauvaise foi de parler de complexité. Dans la sphère privée des entreprises et des sociétés commerciales, les montages sont d’une autre complexité, et tout le monde s’en arrange.

Alors on va nous dire, 36 000 communes c’est trop. Désolé, mais ça fait très longtemps que ça dure, et ça marche plutôt bien. Les élections municipales sont les plus fréquentées, l’attachement à la commune et aux maires qui la dirigent est en général fortement enraciné. Et dans une démocratie, ce n’est pas un défaut…

« Il faut supprimer les départements » entend-t-on glapir à droite et à gauche. Pardi ! Les Conseils Généraux sont la création de la Révolution française et la pierre angulaire du système républicain [1. Utiliser la vieille blague pour critiquer la taille des départements, calculée en 1789 en fonction de l’unité « journée de cheval » pour accéder au chef-lieu, est d’une singulière mauvaise foi. Aujourd’hui, c’est l’unité « deux heures de voiture » qui est utilisée. En quoi, cela disqualifie-t-il le découpage actuel auquel tout le monde est attaché, et surtout qui fonctionne ?]. Le sentiment d’appartenance est très fort. Les français n’aiment pas qu’on y touche. Comme par hasard, c’est la structure qui porte à bout de bras le « social ». RSA, enfance, personnes âgées. C’est elle qui aménage et finance la voirie en dehors des grands axes. S’occupe des équipements publics de proximité etc. etc. Il faudrait donc vite s’en débarrasser ? Dites, la ficelle est quand même un peu grosse, non ? Ajoutons que l’État « déconcentré » est organisé au plan départemental, ses administrations étant implantées au chef-lieu.

Et puis il y a la Région. Drôle d’ODNI (Objet Démocratique Non Identifié) créée en tant que collectivité territoriale de plein exercice, seulement en 1982[2. Elles étaient auparavant de simples établissements publics sans grand pouvoir dont les dirigeants étaient  simplement désignés.]. Héritière des provinces d’ancien régime, gouvernée après des élections au scrutin de liste… Toutes les études démontrent que l’identité régionale est inexistante, qu’en général son président est inconnu, et que les habitants n’ont aucune idée de ses compétences. Ces dernières pourraient tout à fait être exercées par d’autres, s’agissant des lycées ou des routes nationales. Le législateur avait réservé à la Région la compétence « développement économique ». Doit-on considérer la désindustrialisation et la désertification de certains territoires comme ses grands succès ?

Et c’est cette instance dont on nous dit qu’il est urgent de les regrouper et de les renforcer ! Il y a, au contraire, urgence à les supprimer.

On voit bien la manœuvre. Sous le prétexte infantile d’imiter les « Länder » allemands on veut « fédéraliser » notre pays. Les européistes en rêvent. Un État national de plus en plus faible, un bouleversement de la carte communale, les départements en charge du social supprimés, et des régions, micro-états sans consistance : hypothèse idéale pour le déploiement de la « concurrence libre et non faussée ».

« Quand on veut noyer son chien… » On connaît l’histoire. Bien sûr, cette décentralisation n’est pas sans défaut et ne s’est pas construite sans échecs. Bien sûr il faudra des économies, des rationalisations, des regroupements, la création de métropoles. Mais il convient quand même de rappeler que dans ce pays, hors budget de défense, 80 % de l’investissement public est réalisé par les collectivités territoriales. Que l’environnement, l’énergie, l’eau, les déchets, l’aménagement du territoire, etc. sont le fait des 450 000 élus locaux qui acceptent, pour l’écrasante majorité d’entre eux bénévolement, de se taper un boulot particulièrement ingrat. Et puis, de bien voir la manœuvre et le danger. La France est un pays hétérogène et divers, qui a pourtant une identité forte parce qu’il s’est doté d’un État fort. L’affaissement de celui-ci, notamment dans sa partie centrale(et dont le niveau des dirigeants est un terrible symptôme), est déjà suffisamment grave. Le martèlement permanent de lieux communs mensongers contre la gestion publique locale décentralisée témoigne de cette volonté de poursuivre le travail en déconsidérant la sphère publique territoriale. L’affaiblissement, voire la destruction de l’État-nation territorial français, dont le système décentralisé actuel n’est qu’une forme, reste un objectif essentiel pour les tenants de « l’adaptation » à la mondialisation libérale.

*Photo: NIKO/SIPA. 00591738_000003.

Comprendre François grâce à Charles

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charles francois hollande

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La revue Charles, pour sa huitième livraison, a eu le nez creux. Ce magbook trimestriel dédié à la politique sort ces jours-ci dans les bonnes librairies et les principaux magasins de presse. Comme l’a confié son rédacteur en chef Arnaud Viviant, dans sa petite allocution pour le lancement du numéro à la Libraire L’Acacia (33, boulevard du Temple), le soir même de la conférence de presse présidentielle, l’idée de consacrer un dossier à François Hollande remontait à quatre mois. Et il y a quatre mois, quand il avait eu ce projet, on l’avait regardé avec la commisération que l’on réserve aux gens qui ont des conduites automutilatoires voire suicidaires. François Hollande ne faisait pas vendre, mais alors pas du tout.

Revanche éclatante : on lira Charles comme l’indique le titre de ce dossier substantiel pour « Comprendre François Hollande » sans qu’il ne soit dans pourtant question ni du virage libéral ni du virage libidinal du Président. Ce qui n’est pas plus mal car on oublie que bien avant ces revirements politico-sentimentaux qui mêlent amour, gloire, beauté et câlins appuyés au Medef, François Hollande était déjà un mystère, à force de transparence doucement amorphe, de plasticité sans aspérité, de présence bizarrement vaporeuse. Pas de révélation fracassante donc, mais une multitude d’éclairages qui sont tous extrêmement intéressants.

Et d’abord ce long récit de Rachid Kasri recueilli par Julien Chabrout.  Rachid Kasri fut le chauffeur et le garde du corps de Hollande dans les dix années qui précédèrent son arrivée à l’Elysée.  Il n’y a pas de grand homme pour son valet disait Hegel mais comme Rachid Kasri n’est pas un valet et François Hollande sans doute pas un grand homme, on se retrouve en présence d’un texte où la proximité de deux hommes permet de saisir Hollande dans une manière d’intimité « extime ». Un Hollande plus shooté à la lecture minutieuse de  la presse qu’aux gâteaux au chocolat,  et qui ne s’énerve jamais même quand Kasri ne voit rien venir lors de l’enfarinage de son patron en plein meeting de campagne. Kasri n’est pas dans les alcôves mais il est présent lors des coups de barre, des doutes et aussi des fous rires, des vacheries sur les copains, de la complicité avec un journaliste du Canard enchaîné que Hollande a fourni en échos pendant des années.

On trouvera aussi, dans Charles, une interview fleuve de Jean-Pierre Mignard, membre du Parti socialiste qui fut l’avocat et l’ami du couple Hollande-Royal, au point même de présider l’association Désirs d’avenir de Ségolène. Mais là, c’est de Hollande qu’il parle et comme il en parle sur les trente-cinq dernières années, on a aussi en creux une histoire instructive du Parti socialiste et de sa lente mue social-démocrate, via la création des « transcourants ». Mue dont la conférence de presse présidentielle du 14 janvier apparaît soudain comme une conclusion logique.

Tout cela est accompagné de portraits du président vu par Franz-Olivier Giesbert ou Julien Dray qui déclare sans trop prendre de risque, « On ne le transformera pas en Johnny Hallyday.» On retiendra aussi la fascination agacée de Raymond-Max Aubert, ancien camarade de promo à l’ENA,  qui s’est fait souffler la ville de Tulle et la députation par ce socialiste plus chiraquien que Chirac quand il s’agit de faire campagne localement.

Et on laissera le mot de la fin à Christian Brugerolle, ancien des MJS qui réussit l’exploit d’être jeune et socialiste, et même jeune et Hollandais : « François Hollande est le président le moins populaire de la République depuis que les sondages d’opinion existent. Je continue de m’accrocher au bastingage, le ciel va se dégager. Vous  verrez. »

Ça, pour se dégager, depuis dix jours, ça se dégage…

Charles n°8, « Comprendre François Hollande », La Tengo Editions.

 

*Photo : Charles.

Les nouveaux empires coloniseront l’Europe

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Hervé Juvin est économiste et essayiste. Dernier ouvrage paru : La grande séparation- pour une écologie des civilisations, Gallimard, 2013

Causeur. Aujourd’hui, à l’intérieur de l’Union Européenne, on circule librement, on utilise la même monnaie et on partage les mêmes valeurs démocratiques. Malgré toutes ces imperfections, l’Europe n’est-elle pas une exception heureuse dans ce monde de brute ?

Hervé Juvin. Demandez-le aux Grecs ! J’observe exactement l’inverse de ce que vous décrivez. Le rêve d’une Europe post-politique se transforme en cauchemar d’impuissance collective ! En imposant l’euro au forceps, en tentant de faire avancer un projet de Constitution européenne, on n’a pas construit l’Europe, mais plutôt déconstruit les nations ! En bon gaulliste, je crois que la nation est quand même ce qu’on a fait de mieux en termes de construction politique.

Quand la Doxa charge la nation de tous les maux, vous semblez l’idéaliser, en oubliant que les Etats-Nations  se sont quand même fait la guerre pendant des siècles…

Ce n’est pas la nation qui a provoqué les guerres mondiales, mais des empires en proie à des dissensions internes, comme l’Autriche et l’Allemagne, qui ne parvenaient pas à « faire nation » ou ne le voulaient tout simplement pas. D’ailleurs, savez-vous qui a déclaré : « La nation, je l’ai utilisée, mais soyez bien conscient qu’il faut jeter cette notion complètement dépassée. » Adolf Hitler, en 1935 ! Il voulait remplacer la nation par l’idée de « race ». Cela devrait nous alerter sur les dangers de l’idéologie post-nationale.

Vous charriez un peu : le post-nationalisme n’aboutit pas forcément au totalitarisme !

Lorsqu’on soulève le couvercle de la marmite nationale, on régresse vers des identités ethniques ou religieuses bien plus violentes que le nationalisme, plus souvent qu’on ne progresse vers la concorde universelle ! Après la Seconde Guerre mondiale, les Alliés ont compris que la nation constituait le meilleur remède au retour des vieux démons. C’est pourquoi Churchill a décidé de ne plus laisser un seul Allemand, ethnique et linguistique, en dehors des frontières de l’Allemagne. Cet exode a provoqué 12 millions de déplacés, et entre 500 000 et 1 million de morts[1. Dans son essai Orderly and Humane : The Expulsion of the Germans After the Second World War (Yale University Press, 2012), l’historien américain R. M. Douglas retient cette évaluation du nombre d’Allemands morts après leur expulsion d’Europe de l’Est, principalement dans les pays libérés par l’armée soviétique.]. Mais aussi brutal soit-il, ce déplacement de populations a permis de désamorcer les irrédentismes en reconstituant l’unité ethnique et territoriale de l’Allemagne et des peuples voisins. Séparer des nations distinctes les unes des autres, voilà ce qui a créé les conditions de la paix en Europe !

Les sociétés multiethniques seraient donc des fauteuses de guerre ?

Je constate que les derniers foyers de conflits en Europe viennent d’État multiethniques ou de peuples dispersés. On n’en a pas fini avec l’ex-Yougoslavie, ce conglomérat de peuples catholiques, musulmans et orthodoxes, qui ne tenait que sous la main de fer du maréchal Tito, ni même avec la question hongroise. La majorité des gens qui parlent hongrois vit à l’extérieur des frontières de la Hongrie. Or, quoi qu’on pense de Viktor Orban et de ses alliés extrémistes, cela pose un vrai problème. Et la question des minorités russes dans les pays baltes est devant nous !

Malgré tout, si la guerre en ex-Yougoslavie est finie, si la Hongrie n’est pas en conflit avec les pays abritant une minorité hongroise, ou si la Russie n’a pas envahi les pays-baltes, n’est-ce pas à mettre à l’actif de l’UE et de la défense européenne ?

L’union de la France et de l’Allemagne a assuré la paix en Europe, c’est évident. C’est un acquis. Mais de quelle défense européenne parlez-vous ? Depuis 1945, la contrepartie implicite du Plan Marshall et des accords de Bretton-Woods sur le dollar est l’établissement d’un protectorat militaire américain absolu en Europe. Malgré les négociations entre la France et la Grande-Bretagne, qui sont les deux grandes puissances militaires du continent, il n’existe pas le début du commencement d’une défense européenne. Depuis le bouclier antimissiles jusqu’au rôle futur de l’OTAN, nous sommes en désaccord sur tout !

Justement ! Le repli national des politiques de défense européenne montre que l’UE n’est pas si post-nationale que vous le dites…

Les grands théoriciens de l’Europe ont rêvé d’une union post-politique, plus encore que post-nationale. Cela ne marche pas, parce que l’État de droit et les droits de l’homme ne font pas une politique. Traumatisée par les morts du passé, l’Europe refuse de voir le monde comme il va. Certains pays, comme Israël, ont un ennemi à leurs frontières qui rêve de les conquérir, voire d’éliminer une partie de leur peuple. Cette conscience historique-là, l’Europe a choisi de ne pas l’avoir. Elle imagine ne pas avoir d’ennemi. Elle risque de le payer cher.

Qui est l’ennemi, alors ?

L’ennemi immédiat, c’est l’utopie mondialiste qui fait des hommes et des terres des marchandises comme les autres. L’ennemi, c’est le sans-frontiérisme qui nie ce fait historique ; la paix vient plus souvent de la séparation de sociétés humaines dont les modes de vie sont incompatibles que de leur mélange, qui mène à leur confrontation. C’est la confusion mentale qui nous livre à un traité de libre-échange transatlantique qui risque d’interdire aux Français et aux Européens d’exprimer leurs choix politiques en matière de services publics, de préférence locale ou nationale, de normes sanitaires ou environnementales.

Le cosmopolitisme a vaincu l’esprit de clocher…

C’est la même confusion mentale qui se lit dans les classements des villes selon leur « ouverture à la diversité », dans le rapport du Conseil d’État (mai 2013) exigeant que les Français s’adaptent aux populations migrantes, alors que partout, la règle est que les nouveaux venus respectent les lois et les mœurs du pays d’accueil !

On vous voit venir, le problème, c’est l’Islam ?

Non, il y a plusieurs islams comme il y a plusieurs capitalismes. L’islam des marabouts africains n’est pas comparable au salafisme qui atteint le Mali ou la Centrafrique, et qui est d’abord fort de la faiblesse des sociétés traditionnelles en proie à la modernisation. C’est la même chose en Europe. Nous souffrons de notre faiblesse politique, du doute de soi et de la honte d’être soi.

Et si l’histoire européenne était bel et bien finie ? Il n’y a guère eu que la crise de la dette pour mettre à mal l’équilibre social et économique auquel était parvenue l’UE.

J’ai l’impression d’entendre Jean-Claude Trichet ! Après son accession à la présidence de la Banque centrale européenne, il prétendait que les mécanismes du traité de Maastricht allaient provoquer la convergence des économies et des politiques européennes. Or, c’est tout le contraire qui s’est passé. Sans être complotiste, je vois bien l’intérêt qu’ont certains à prétendre que l’Histoire est finie, que les hommes sont tous les mêmes. Ceux qui nous annoncent l’avènement de l’homo œconomicus et de la démocratie planétaire veulent instituer un seul mode de relation entre les hommes sur la planète : le marché ! Au moment de la crise financière de 2008, les mêmes en appelaient aux États-nations pour sauver la barque. Les seuls qui ont alors tenu, ce sont les dirigeants nationaux, comme Nicolas Sarkozy qui, pour une fois, a su agir avec justesse. Citez-moi un seul commissaire européen qui ait agi pendant la crise ! Silence radio…

Aux conséquences de la crise financière de 2008 ajoutée la crise de l’euro. Malgré les difficultés de pays comme la Grèce et l’Espagne, le bilan de la monnaie unique est-il si négatif ?

L’euro facilite la vie des Européens, c’est évident ! Mais les modalités de sa mise en place et les parités retenues ont été erronées. Depuis sa création, les soldes commerciaux de l’Allemagne, de la France et des autres pays européens divergent comme jamais auparavant. Jugez plutôt : à la naissance de l’euro, en 2002, l’Allemagne réalisait les deux tiers de ses excédents commerciaux avec le reste de l’Union européenne. Aujourd’hui, c’est en dehors de l’Europe que Berlin réalise les deux tiers de ses excédents ! De toute façon, la zone euro n’est pas une zone monétaire optimale : comment voulez-vous faire une monnaie unique avec un pays comme l’Irlande qui applique un taux marginal de l’impôt sur les sociétés à 13 % et un autre comme la France où il est de 38 % ?

D’ordinaire, on reproche plutôt à la banque centrale européenne de surévaluer la monnaie unique, au risque de faire décrocher les pays du « club med » de la compétition internationale.

Lorsque l’euro vaut 1,40 dollar, seule l’Allemagne peut exporter ! À la mise en place de la monnaie unique, il aurait fallu prévoir des clauses de sortie permettant de limiter les dégâts si un pays devait quitter la zone euro. Il est de plus en plus probable qu’une ou plusieurs économies renouent avec leur monnaie nationale mais, faute de scénario concerté et organisé, cela risque de se faire dans l’improvisation totale. Si, par exemple, la Grèce sortait de manière isolée et irraisonnée, le coût du désordre serait infini.

Ne faut-il pas, en ce cas, démanteler l’euro pour sauver l’Europe ?

Je suis très prudent face à cette thèse. Malgré tous ses défauts, la création de l’euro a donné corps à l’idée d’une vie commune européenne. Si l’euro sautait, je ne suis pas sûr que l’Union européenne y résisterait sur un plan symbolique. La crise actuelle nous en donne un avant-goût. À Athènes, j’ai été frappé d’entendre des Grecs dire que l’Allemagne ne paierait jamais assez pour l’offensive d’Hitler qui permit à Mussolini de conquérir la Grèce pendant la dernière guerre. En face, les Allemands rétorquent que les Grecs ne paieront jamais assez car le front grec a fait perdre du temps à la Wehrmacht sur la route de Moscou. C’est bien la preuve que les vieux démons peuvent toujours resurgir.

Alors que l’appareil institutionnel européen n’a jamais été aussi développé, on dirait que le destin de l’Union Europénne lui échappe…

Nous vivons le scénario un peu terrifiant mais assez drôle qu’a prédit l’universitaire d’origine camerounaise Achille Mbembe : la « négrification de l’Europe ». Comme l’Afrique au XIXe siècle, l’Europe va connaître un processus de colonisation qui la mettra à la merci d’intérêts économiques extérieurs sur lesquels elle n’aura aucune prise. Hélas, le traité de libre-échange transatlantique fait planer cette menace sur le continent, déjà fragilisé par la pénétration économique chinoise. Et quoi qu’en disent nos élites politiques, nous devrions y répondre en réinstaurant des frontières, pas seulement par une course à la compétitivité économique !

On entend de moins en moins de discours enchanteurs sur la mondialisation. Depuis quelques années, le recours aux fontières et le patriotisme économique font même un retour en grâce dans le débat héxagonal…

Sur le plan intellectuel, vous avez raison. Mais, pour le plus grand bonheur de Marine Le Pen, aucun parti dit « de gouvernement » ne se permet d’employer les mots « frontières », « nation » et « citoyenneté ». C’est un cadeau inouï qui lui est fait !

Au moins sur le terrain diplomatique, nos dirigeants reviennent à la REALPOLITIK. De la Syrie au Sahel, l’Europe freine des quatre fers pour intervenir à l’extérieur. Et quand la France part seule au Mali ou en Centrafrique, ce n’est pas vraiment la fleur au fusil.

Sur le plan de la politique étrangère, l’Europe a un mal fou à distinguer ses intérêts propres. C’est le signe d’un gros problème d’identité : l’UE ne sait tout simplement pas qui elle est ! Diplomatiquement parlant, sauf pour ne rien faire, les Européens sont très rarement d’accord entre eux. En même temps, le fiasco de l’expédition occidentale en Libye, après les échecs irakien et afghan, nous confirme qu’on ne joue pas impunément avec les identités et le fameux nation-building ou state-building. Encore une invention moderne qui nie la condition politique de toute vie humaine!

Ne fallait-il pas intervenir en Libye pour sauver la population locale du massacre annoncé ?

La politique occidentale à l’égard de Kadhafi s’est toujours faite en dépit du bon sens. Dans les années 1980, lorsque le Guide libyen menaçait la paix de l’ensemble de l’Afrique et conduisait des actions terroristes, il n’a pas été renversé : seule sa famille a essuyé des représailles. Ce n’est qu’après la renonciation de Kadhafi à toute arme de destruction massive qu’on a mis fin à son règne, puis à ses jours. Je suis certain que ce dangereux précédent va inciter certains régimes à aller au bout de leur programme nucléaire ou non conventionnel pour survivre. Un certain nombre d’États ont compris que les promesses de l’Occident ne valaient rien, et qu’ils devaient donc développer leurs capacités militaires pour échapper aux risques d’ingérence que les manipulateurs d’émotions collectives peuvent toujours susciter !

Désapprouvez-vous toutes les ingérences ? L’an dernier, si l’Etat Malien a appelé la France à l’aide, c’est qu’il menaçait de s’effondrer sous la pression des djihadistes…

J’approuve l’opération « Serval » au Mali, qui est presque l’envers de l’attaque contre la Libye. Mais précisément, quelle logique y a-t-il à combattre au Mali des gens qu’on a armés en Libye ? La même question se poserait si l’on intervenait en Syrie contre Bachar Al-Assad. Là-bas, où sont les « good guys » (les « gentils »), comme disent les Américains ? Des armes parties de Libye et des mercenaires venus de partout affluent en Syrie au terme d’un périple invraisemblable. C’est la même chose en Centrafrique, car c’est aussi cela, la mondialisation !

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Tancrède Besse.

*Photo: Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA. AP21311867_000009.