David McNeil, si tu me lis…

David McNeil, si tu me lis…

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Tout se tient; oui, tout se tient. Je roule dans ma vieille 206 cabossée comme la tête de Tyson, rue du Faubourg de Hem, à Amiens. Il pleut dru. On croirait une averse de mars. J’adore quand les saisons perdent la boule. Octobre qui se prend pour mars, c’est comme une demi-mondaine qui se prendrait pour une baronne. Chez les saisons et chez les filles, tout est question d’humidité.  Les grosses gouttes éclatent contre le pare-brise. J’écoute David McNeil. Un vieil album, sublime, qui date de 1991. La chanson numéro 2, “Pull-overs” arrive dans l’habitacle. Les paroles résonnent dans ma tête : “Des cache-cols en méchant lainage/ Au mi-bas sur les balançoires/ Maillots mouillés du patronnage/ Nuisette du lit d’un soir/ Des cachemires des matins d’automne/ Au cache-cœurs des soirées d’hiver/ Des cardigans qu’on déboutonne/ Aux châles entr’ouverts…” Et ce refrain qui me donne des frissons, toujours, plus de quarante ans après : “Sous les chandails, les pull-overs/ Je tricote toutes sortes de love-affairs/ Mais y ‘a que toi qui m’aille à l’endroit/ Qui m’aille à l’envers.

Nous sommes au tout début des années soixante-dix. Je suis en vacances chez mon grand-père, jardinier au château de Sept-Saulx, dans la Marne, entre Reims et Châlons-sur-Marne. Il fait chaud. C’est le soir. On dîne. La télévision en noir et blanc. On la regarde. Il y a une manière de radio crochet. Un chanteur apparaît. Grand, très blond, beau gosse, cheveux longs, très longs. Une sorte de hippie. Mon grand-père, un vieil SFIO à l’ancienne, n’aime pas beaucoup les hippies, ni Mai 68, ni les looks de gauchos. Il critique le mec qui chante à la télé. Il n’aime pas sa dégaine de beatnik. Le type chante. Sa chanson parle “de maille à l’endroit, maille à l’endroit“, en tout cas c’est ce qu’on comprend.  Mon cousin Guy (celui que j’ai surnommé Simon dans mon roman Le Pêcheur de nuages) et moi, on aime bien. On rit sous cape d’entendre grand-père grogner devant l’écran tandis que grand-mère tricote, assise sur le fauteuil en skaï vert céladon.

Plus j’écoute cette chanson, plus je suis certain maintenant que c’était David McNeil qui chantait ce soir là, au cours de l’été 1970 ou 1971, sur la télévision de mon grand-père, jardinier à Sept-Saulx. David McNeil, si tu lis ces lignes, je t’en prie, réponds-moi. Etait-ce toi ou pas? Mon grand-père est mort. Mon cousin aussi. Plus personne pour me répondre. Le silence hurle dans ma tête comme quand j’écoutais Radio Tirana en ondes courtes, ça grésillait, et ça finissait toujours par se couper. Le silence. La rupture avec l’Albanie. La rupture avec le temps qui passe. Tous ces gens qui meurent.

L’après-midi, on avait certainement pêché dans la Vesle, avec mon cousin Guy, le pêcheur de nuages. On avait peut-être ramené dix ou douze vandoises, cinq ou six chevesnes, une dizaine de perches. Nos mains sentaient le poisson et on avait les premiers refrains des Stones dans la tête. Et ceux des groupes français de l’époque : Triangle, Martin Circus, Ophiucus, Tribu, Total Issue. Et Alice. Alice dont le guitariste était justement Bruno Besse qui illumine la chanson “Pull-overs” d’un chorus éblouissant. Et justement le disque de McNeil est arrangé par Jean-Pierre Auffredo, flûtiste et multi instrumentiste du même groupe Alice, qu’on venait de découvrir mon cousin et moi, et que nous adorions. Un peu plus tard, j’avais même racheté mon amplificateur Fender Band Master (40 watts) à Bruno Besse qui devait habiter sur de Lanneau,  dans le Ve arrondissement, à Paris. Il n’y a pas de hasard non. Pas de hasard. Tout se tient.

L’averse redouble, rue du Faubourg de Hem, à Amiens. Je m’arrête pour envoyer un sms à mon copain, l’écrivain Franck Maubert, pêcheur à la ligne comme moi, et dont je suis en train de dévorer le dernier roman Visible la nuit (Fayard). Dans son bouquin,  Franck raconte la vie du peintre Robert Malaval, au succès fulgurant dans les seventies, suicidé par arme à feu en août 1980. Suicidé comme Guy, mon pêcheur de nuages qui, lui, dix ans plus tard, se défenestrera et fracassera sa grande carcasse quatre étages plus bas, sur le trottoir d’une rue de Reims, capitale du champagne, des bulles, de la joie, traversée par la Vesle qui, en amont, coule dans le parc d’un château où nous pêchions, lui et moi, innocents, joyeux, fans de  rock débutant, au temps de la télé en noir et blanc où étaient programmés des radio crochets dans lesquels, se produisaient,  peut-être, David McNeil.

Rien ne dure, non. Même l’eau de la Vesle sous les ponts du parc du château de Sept-Saulx n’est jamais la même. Il pleut sur Amiens; j’ai le cœur noir comme un blues de Jimmy Reed. Alors, quand j’ai le blues, j’envoie des sms aux amis. C’est mieux que de prendre des anxiolytiques. Je raconte à Franck que l’après-midi, après avoir traîné jusqu’à l’aube dans tous  les bars au cours de la Nuit Blanche à Amiens, j’ai fait une très longue promenade sur le chemin de halage qui borde la Somme. Dans un ruisseau, j’ai observé une énorme tanche qui farfouillait dans la vase à la recherche de vers. Je l’observe, la grosse brune. Pendant ce temps là, ma blonde compagne a poursuivi sa marche. La pêche me perdra. Ou les filles. C’est selon.

Franck me raconte qu’il était sur sa barque toute l’après-midi et qu’il a donné des coups de lancer dans le Loir, en bordure duquel il réside quand il n’est pas à Paris. Il me renvoie un autre sms. Autre histoire : “Hier, des pêcheurs viennent me narguer en barque en bas de chez moi. Je prends mon lancer muni d’un leurre jaune. Premier coup, une série d’attaques. Je relance : un brochet qui faisait juste la taille. Je le remets illico à l’eau. Ils étaient dégoûtés. Ils avaient passé la journée sur le barquasse et pas une touche. J’aime bien ces sourires-là.”

Moi aussi, Franck, j’aime bien ces sourires-là. Ceux de la pêche, ceux des radios crochets sur les télés en noir et blanc de nos adolescences enfouies. Enfuies. Broyées pas le temps qui fuit.

David McNeil, ne m’oublie pas. Si tu lis ces lignes, réponds-moi. Tu peux m’écrire chez Causeur. Si mon cousin Guy, le pêcheur de nuages, et Robert Malaval, le plasticien du roman de Maubert, nous regardent de là-haut, s’il y a un « là-haut » dans les nuages, ça les fera bien rigoler. Il pleut toujours sur Amiens. Ca va mieux. L’écriture aussi, c’est  toujours mieux que les anxiolytiques.

*Photo: Flickr/beetletoyz


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Il a publié une vingtaine de livres dont "Des Petits bals sans importance, HLM (Prix Populiste 2000) et Tendre Rock chez Mille et Une Nuits. Ses deux derniers livres sont : Au Fil de Creil (Castor astral) et Les matins translucides (Ecriture). Journaliste au Courrier Picard et critique à Service littéraire, il vit et écrit à Amiens, en Picardie. En 2018, il est récompensé du prix des Hussards pour "Le Chemin des fugues".

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